Éloge de la folie (Nolhac)/LXI

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Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion (p. 80-81).

LXI. — Pourrait-il en être autrement, puisque la déesse de Rhamnunte, arbitre du bonheur et du malheur, a toujours comme moi combattu les sages et prodigué les biens aux fous, même endormis ? Vous connaissez ce Timothée à qui s’appliquaient si bien son surnom et le proverbe : « Il a fait sa pêche en dormant », et cet autre encore : « Le hibou de Minerve vole pour moi ». On dit, au contraire, des sages : « Ils sont nés au quatrième jour de la lune », ou encore : « Ils montent le cheval de Séjan », « ils possèdent l’or de Toulouse ». Mais je m’arrête de multiplier les adages ; j’aurais l’air de plagier le recueil qu’en a fait mon ami Érasme.

Disons la chose comme elle est ; la Fortune aime les gens peu réfléchis, les téméraires, ceux qui disent volontiers : « Le sort en est jeté ! » La Sagesse rend les gens timides ; aussi trouvez-vous partout des sages dans la pauvreté, la faim, la vaine fumée ; ils vivent oubliés, sans gloire et sans sympathie. Les fous, au contraire, regorgent d’argent, prennent le gouvernail de l’État et, en peu de temps, sur tous les points sont florissants. Si vous faites consister le bonheur à plaire aux princes et à figurer parmi les courtisans, mes divinités couvertes de pierreries, quoi de plus inutile que la Sagesse, quoi de plus décrié chez ces gens-là ? Si ce sont des richesses que vous voulez acquérir, quel sera le gain du trafiquant inspiré par la Sagesse ? Il reculera devant un parjure ; il rougira s’il est pris à mentir ; il se ralliera plus ou moins, sur la fraude et l’usure, aux scrupules des sages. Si l’on ambitionne les dignités et les biens ecclésiastiques, ânes ou bestiaux y arriveront plus tôt qu’un sage ; si l’on cherche le plaisir amoureux, la jeune femme, partie importante dans l’affaire, sera de tout son cœur avec le fou et s’éloignera du sage avec horreur comme d’un scorpion. Quiconque enfin veut jouir agréablement de la vie doit avant tout fuir le sage et fréquenter plutôt le premier animal venu. En somme, de quelque côté qu’on regarde, pontifes, princes, juges, magistrats, les amis, les ennemis, les grands et les petits, tous ne cherchent que l’argent comptant ; comme le sage méprise l’argent, on a soin d’éviter sa compagnie.

Bien que mon éloge soit inépuisable, il est nécessaire pourtant qu’un discours ait une fin. Je vais donc m’arrêter, mais non sans vous montrer brièvement que de grands auteurs m’ont illustrée par leurs écrits et par leurs actes ; après cela, on ne dira pas que je suis seule à m’admirer et les procéduriers ne me reprocheront pas de manquer de textes en ma faveur. Comme eux, d’ailleurs, j’en citerai à tort et à travers.