Éloge de la folie (Nolhac)/LXII

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Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion (p. 81).

LXII. — Il est une maxime universellement admise : « Ce que tu n’as pas, fais semblant de l’avoir » ; d’où l’on tire, pour les enfants, le vers que voici : « La plus grande sagesse est de paraître fou. » Vous en concluez déjà quel grand bien est la Folie, puisque son ombre trompeuse et sa seule imitation suffisent à mériter ces doctes éloges. Plus franchement encore s’exprime ce gras et luisant compagnon du troupeau d’Épicure (Horace), quand il vous recommande de mêler de la folie dans vos desseins, bien qu’il ait tort de la vouloir passagère. Il dit ailleurs : « Il est doux de déraisonner à propos », et, ailleurs encore, il aime mieux paraître fou et ignorant que d’être sage et d’enrager. Homère, qui couvre de louanges Télémaque, l’appelle souvent fol enfant, et sans cesse les poèmes tragiques appliquent l’heureuse épithète aux enfants et aux adolescents. Le poème sacré de l’Iliade, que conte-t-il, sinon les folles actions des rois et des peuples ? « Le monde est rempli de fous », dit Cicéron, et ce mot complète mon éloge, puisque le bien le plus répandu est le plus parfait.