Éloge de la folie (Nolhac)/LXVII

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Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion (p. 93-94).

LXVII. — Vous le trouverez plus évident quand je vous aurai démontré en peu de mots, comme je l’ai promis, que cette récompense suprême qu’ils attendent n’est autre chose qu’une sorte de folie. Songez que Platon a fait un rêve semblable, quand il a écrit que la fureur des amants est de toutes la plus heureuse. En effet, l’amoureux passionné ne vit plus en lui, mais tout entier dans l’objet qu’il aime ; plus il sort de lui-même pour se fondre dans cet objet, mieux il ressent le bonheur. Ainsi, lorsque l’âme médite de s’échapper du corps et renonce à se servir normalement de ses organes, on juge à bon droit qu’elle s’égare. Les expressions courantes ne veulent pas dire autre chose : « Il est hors de lui… Reviens à toi… Il est revenu à lui-même. » Et, plus l’amour est parfait, plus son égarement est grand et délicieux.

Quelle sera donc cette vie du ciel, à laquelle aspirent si ardemment les âmes pieuses ? L’esprit étant victorieux et plus fort absorbera le corps ; et ce sera d’autant plus facile qu’il l’aura préparé à cette transformation en le purifiant et l’épuisant pendant la vie. À son tour, l’esprit sera absorbé par la suprême Intelligence, dont toutes les puissances sont infinies. Ainsi se trouvera hors de lui-même l’homme tout entier, et la seule raison de son bonheur sera de ne plus s’appartenir et d’être soumis à cet ineffable souverain bien qui attire tout à lui.

Une telle félicité, il est vrai, ne pourra être parfaite qu’au moment où les âmes douées d’immortalité reprendront leurs anciens corps. Mais, puisque la vie des gens de piété n’est que méditation de l’éternité, et comme l’ombre de celle-ci, il leur arrive d’y goûter quelque peu par avance et d’en respirer quelques parfums. Ce n’est qu’une gouttelette auprès de l’intarissable source du bonheur qui ne finit pas ; elle est préférable pourtant à toutes les voluptés de la terre, lors même que leurs délices se confondraient en une seule, tellement le spirituel l’emporte sur la matière, et ce qu’on ne voit pas sur ce qu’on voit ! C’est la promesse du Prophète : « L’œil n’a pas vu, l’oreille n’a pas entendu, le cœur de l’homme n’a pas ressenti ce que Dieu ménage à ceux qui l’aiment. » Telle est cette folie qui jamais ne prend fin, mais qui s’achève en passant de cette vie dans l’autre.

Ceux qui ont eu le privilège si rare de tels sentiments éprouvent une sorte de démence ; ils tiennent des propos incohérents, étrangers à l’humanité ; ils prononcent des mots vides de sens ; et à chaque instant l’expression de leur visage change. Tantôt gais, tantôt tristes, ils rient, ils pleurent, ils soupirent ; bref, ils sont vraiment hors d’eux-mêmes. Revenus à eux, ils ne peuvent dire où ils sont allés, s’ils étaient dans leur corps, ou hors de leur corps, éveillés ou endormis. Qu’ont-ils entendu, vu et dit ? qu’ont-ils fait ? Ils ne s’en souviennent qu’à travers un nuage, ou comme d’un songe ; ils savent seulement qu’ils ont eu le bonheur pendant leur folie. Ils déplorent leur retour à la raison et ne rêvent plus que d’être fous à perpétuité. Encore n’ont-ils eu qu’un faible avant-goût du bonheur futur !