Éloge de la folie (Nolhac)/XIX

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Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion (p. 29-30).

XIX. — Certains dédaigneront cette sorte de plaisir et s’attacheront plutôt aux douceurs et aux habitudes de l’amitié. L’amitié, assurent-ils, doit être préférée à tout en ce monde ; elle n’est pas moins nécessaire que l’air, le feu ou l’eau ; son charme est tel, que l’ôter du milieu des hommes serait leur ravir le soleil ; enfin, si cela peut la recommander davantage, les philosophes eux-mêmes n’ont pas craint de l’inscrire parmi les plus grands biens. Je peux prouver que, de ce grand bien, je suis à la fois la poupe et la proue ; ma démonstration ne comporte ni syllogisme au crocodile, ni sorite cornu, ni telle autre argutie de dialectique ; le gros bon sens y suffit et vous allez le toucher du doigt.

Voyons un peu. Connivence, méprise, aveuglement, illusion à l’égard des défauts de ses amis, complaisance à prendre les plus saillants pour des qualités et à les admirer comme tels, cela n’est-il pas voisin de la folie ? L’un baise la verrue de sa maîtresse ; l’autre hume, en se délectant, un polype au nez de son Agna chérie ; un père dit, de son fils qui louche, qu’il a le regard en coulisse. N’est-ce pas de la vraie folie ? Disons-le, répétons-le, c’est bien elle qui unit les amis et les conserve dans l’union.

Je parle ici du commun des mortels, dont aucun ne naît sans défauts et dont le meilleur est celui qui a les moins grands. Mais, parmi ces sortes de dieux qui sont les sages, nulle amitié ne peut se former à moins d’être morose et sans grâce, et encore très peu d’entre eux se lient, pour ne pas dire aucun. Enfin, qui se ressemble, s’assemble, et nous savons que la plupart des hommes sont éloignés de la sagesse et que tous, sans exception, extravaguent de quelque façon. Si parfois une sympathie mutuelle réunit ces esprits austères, elle reste instable, éphémère, entre gens sévères, clairvoyants à l’excès, qui discernent les défauts de leurs amis d’un œil aussi perçant que celui de l’aigle ou du serpent d’Épidaure. Pour leurs propres imperfections, il est vrai, ils ont la vue bien obscurcie, ils ignorent la besace qui leur pend sur le dos. Ainsi, puisque aucun homme n’est exempt de grands défauts, puisqu’il faut compter avec les immenses différences d’âge et d’éducation, avec les chutes, les erreurs, les accidents de la vie mortelle, demandez-vous comment les sages, ces argus perspicaces, pourraient jouir même une heure de l’amitié, si n’intervenait dans leurs cas ce que les Grecs appellent Euétheia, ce que nous pourrions traduire soit par folie, soit par indulgente facilité. Mais, quoi ! Cupidon, qui crée et resserre tous les liens, n’est-il pas entièrement aveugle ? De même que ce qui n’est pas beau lui semble l’être, n’obtient-il pas que chacun de vous trouve beau ce qui lui appartient, et que le vieux raffole de sa vieille comme l’enfant de sa poupée ? Ces ridicules-là sont courants, et l’on s’en moque ; c’est eux pourtant qui rendent la vie agréable et font le lien de la société.