Éloge de la folie (Nolhac)/XXXII

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Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion (p. 40-42).

XXXII. — Je crois entendre ici les philosophes réclamer : « C’est précisément fort malheureux qu’on soit tenu ainsi par la Folie dans l’illusion, l’erreur et l’ignorance. » Mais non, c’est être homme, tout simplement. Je ne vois pas pourquoi ils appellent un malheur d’être né tel, d’être élevé et formé selon la condition commune. Il n’y a rien de malheureux à être ce qu’on est, à moins qu’un homme ne se juge à plaindre de ne pouvoir voler comme les oiseaux, marcher à quatre pattes comme le reste des animaux, ou être armé de cornes comme le taureau. Dirait-on malheureux un très beau cheval, parce qu’il ne sait pas la grammaire et ne mange pas de gâteaux, ou un taureau parce qu’il ne peut pas faire de la gymnastique ? De même que son ignorance grammaticale ne saurait rendre malheureux le cheval, la Folie ne fait point le malheur de l’homme, puisqu’elle est conforme à sa nature.

Nos ingénieux contradicteurs viennent nous dire que la connaissance des Sciences est donnée à l’homme pour que son intelligence compense ce que lui refuse la Nature. Comme s’il était vraisemblable que la Nature, si vigilante pour les moucherons et même pour les plantes et les fleurs, sommeillât seulement pour l’homme, en lui imposant de recourir aux Sciences inventées à son dam par Theuth, l’ennemi du genre humain ! Elles sont, en effet, si peu utiles au bonheur qu’elles ne servent même pas à réaliser le bien qu’on attend de chacune d’elles, comme le prouve élégamment dans Platon un roi fort sensé, à propos de l’invention de l’écriture. Les Sciences ont fait irruption dans l’humanité avec le reste de ses fléaux ; elles proviennent des auteurs de toutes les mauvaises actions, c’est-à-dire des démons, dont le nom même, en grec, signifie qu’ils sont savants.

D’aucune science n’était pourvue la race simple de l’âge d’or ; seul la guidait l’instinct de la Nature. Quel besoin avait-on de la grammaire, puisque la langue alors était la même pour tous et que la parole ne servait à rien d’autre qu’à se faire comprendre ? Quel besoin de la dialectique, puisque aucun combat ne se livrait entre opinions rivales ? Que faire de la rhétorique, puisqu’il n’y avait point de procès ? Quel usage de la jurisprudence, alors que n’avaient pas commencé les mauvaises mœurs, d’où sont nées sans nul doute les bonnes lois ? Les hommes étaient trop religieux pour porter une curiosité impie aux mystères de la Nature, mesurer les astres, leurs mouvements, leurs influences, scruter le secret mécanisme du monde. Ils croyaient criminel qu’on cherchât à en savoir plus long qu’un simple mortel. C’était démence que regarder au-delà du ciel et la pensée n’en venait à personne. Mais, à mesure que diminua cette pureté de l’âge d’or, les mauvais génies dont j’ai parlé inventèrent les Sciences. Elles furent d’abord peu nombreuses avec peu d’initiés. Plus tard, la superstition des Chaldéens et la vaine frivolité des Grecs les surchargèrent de tortures sans nombre pour l’intelligence, au point que la grammaire seule peut faire le supplice de toute une vie.