Éloge de la folie (Nolhac)/XXXV

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Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion (p. 43-44).

XXXV. — Encore préférait-il, à beaucoup d’égards, parmi les hommes, les ignorants aux savants et aux puissants. Gryllus encore fut bien plus sensé qu’Ulysse fécond en conseils, quand il aima mieux grogner dans une étable, plutôt que d’affronter avec lui tant de périls. Tel me paraît être l’avis d’Homère, père des fables, qui appelle tous les mortels infortunés et calamiteux, et donne fréquemment à Ulysse, son modèle de sagesse, l’épithète de gémissant, dont il n’use jamais pour Pâris, Ajax ou Achille. Quelle en est la raison ? C’est que le héros adroit et artificieux ne faisait rien sans le conseil de Pallas, et que sa sagesse excessive le détournait absolument de celui de la Nature.

Les vivants qui obéissent à la Sagesse sont de beaucoup les moins heureux. Par une double démence, oubliant qu’ils sont nés hommes, ils veulent s’élever à l’état des Dieux souverains et, à l’exemple des Géants, munis des armes de la science, ils déclarent la guerre à la Nature. À l’inverse, les moins malheureux sont ceux qui se rapprochent le plus de l’animalité et de la stupidité.

Essayons de le faire comprendre, non par des enthymèmes stoïciens, mais par un exemple grossier. Y a-t-il, par les Dieux immortels ! espèce plus heureuse que ces gens qu’on traite vulgairement de toqués, de timbrés ou d’innocents, de très beaux surnoms à mon avis ? L’assertion paraît d’abord insensée, absurde ; elle est pourtant d’une vérité certaine. Ces gens-là n’ont point la crainte de la mort, et, par Jupiter ! ce n’est pas peu de chose ! Leur conscience n’est point bourrelée. Les histoires de revenants ne leur causent aucune épouvante. Chez eux, nulle peur d’apparitions et de fantômes, nulle inquiétude des maux à craindre, nulle espérance exagérée des biens à venir. Rien, en somme, ne les tourmente de ces mille soucis dont la vie est faite. Ils ignorent la honte, la crainte, l’ambition, l’envie, l’amour, et même, s’ils parviennent à l’inconscience de la brute, les théologiens assurent qu’ils sont sans péché.

Repasse maintenant avec moi, sage plein d’insanité, tant de nuits et de jours où l’inquiétude crucifie ton âme ; entasse devant toi tous les ennuis de ta vie, et tâche de comprendre enfin de combien de maux j’exempte mes fous. Ajoutez que, non seulement ils passent leur temps en réjouissances, badinages, rires et chansons, mais qu’ils mènent partout où ils vont le plaisir, le jeu, l’amusement et la gaieté, comme si l’indulgence des Dieux les avait destinés à égayer la tristesse de la vie humaine. Aussi, quelles que soient les dispositions des gens envers leurs semblables, ceux-ci sont toujours reconnus pour des amis ; on les recherche, on les régale, on les caresse, on les choie, on les secourt au besoin, on leur permet de tout dire et de tout faire. Personne ne voudrait leur nuire, et les bêtes sauvages elles-mêmes évitent de leur faire du mal, les sentant d’instinct inoffensifs. Ils sont, en effet, sous la protection des Dieux, spécialement sous la mienne, et entourés à bon droit du respect universel.