Éloge de la folie (Nolhac)/XXXVIII

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XXXVIII. — Mais j’entends coasser derechef les stoïciennes grenouilles : « La démence, disent-elles, est le pire des maux ; or, l’insigne folie touche à la démence ou plutôt se confond avec elle, puisqu’un dément est un esprit qui ne raisonne pas. » Mais les grenouilles se trompent absolument. Les Muses vont m’aider à anéantir leur syllogisme, tout spécieux qu’il soit. Socrate enseigne, dans Platon, à faire par division deux Vénus d’une seule Vénus, et de même deux Cupidons d’un seul ; nos dialecticiens devraient en faire autant et distinguer deux sortes de démence, pour se montrer eux-mêmes sensés. En effet, toute démence n’est pas nuisible par définition. Autrement Horace n’eût pas dit : « Suis-je le jouet d’un aimable délire ? » Platon n’eût pas compté la fureur poétique, celle des devins, et aussi l’exaltation des amoureux, parmi les grands bienfaits de ce monde ; la Sibylle n’eût pas qualifié d’insensée l’entreprise d’Énée. C’est donc bien qu’il y a deux espèces de démence.

Il en est une que les Furies déchaînent des Enfers, toutes les fois qu’elles lancent leurs serpents et jettent au cœur des mortels l’ardeur de la guerre, la soif inextinguible de l’or, l’amour déshonorant et coupable, le parricide, l’inceste, le sacrilège, et tout le reste, ou lorsqu’elles poursuivent de leurs torches terrifiantes les consciences criminelles. L’autre démence n’a rien de semblable ; elle émane de moi et c’est la plus souhaitable chose. Elle naît chaque fois qu’une douce illusion libère l’âme de ses pénibles soucis, et la rend aux diverses formes de la volupté. Cette illusion, Cicéron écrit à Atticus qu’il la désire comme un don suprême des Dieux, afin d’y trouver l’oubli de tous ses malheurs. Approuvons cet homme d’Argos qui fut assez fou pour passer des journées entières seul au théâtre à rire, applaudir et se gaudir, croyant voir jouer les plus belles pièces, alors qu’on ne jouait rien du tout. Dans le reste de la vie, il se conduisait à merveille : « Ses amis, dit Horace, le trouvaient obligeant, sa femme, délicieux, ses serviteurs, indulgent, et il ne se mettait pas en fureur pour une bouteille décachetée. » Les soins de sa famille et les remèdes le guérirent ; il revint en possession de lui-même et s’en plaignait en ces termes : « Par Pollux ! vous m’avez tué, ô mes amis ! Vous ne m’avez nullement sauvé, en m’arrachant ma joie, en me forçant à quitter la charmante illusion de mon esprit. » Il disait bien, et plus que lui auraient eu besoin d’ellébore les gens qui avaient réussi à droguer, comme une maladie, cette folie si heureuse et si bienfaisante.

Je n’appelle pas démence, notez-le bien, toute aberration des sens ou de l’esprit. Un qui a la berlue prend un âne pour un mulet, comme un autre s’extasie sur un mauvais poème ; on n’est pas fou pour cela. Mais si, outre les sens, le jugement s’y trompe, et surtout avec excès et continuité, on peut reconnaître la démence ; c’est le cas de l’homme qui, chaque fois que l’âne brait, jouit d’une symphonie, ou du pauvre diable, d’infime condition, qui se figure être Crésus, roi de Lydie. Assez souvent, cette espèce de folie est agréable, tant à ceux qui l’éprouvent qu’à ceux qui en sont témoins et sont fous d’une autre façon. Elle est beaucoup plus fréquente qu’on ne le croit dans le public. À tour de rôle, le fou se moque du fou, et ils s’amusent l’un de l’autre. L’on voit même assez souvent que c’est le plus fou des deux qui rit le plus fort.