Émile Zola : sa vie, son œuvre/VII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Mercure de France (p. 421-456).


VII


L’AFFAIRE DREYFUS. — L’EXIL EN ANGLETERRE. — LES ÉVANGILES : FÉCONDITÉ. — TRAVAIL. — VÉRITÉ
(1898-1902)


L’affaire Dreyfus a commencé le 15 octobre 1894, jour où le capitaine, soupçonné, surveillé, fut arrêté.

Cette poursuite, menée avec discrétion, ne fut connue que quinze jours après, et encore fut-ce par une information imprécise. Sans donner de nom, sans détails, le journal la Libre Parole, assurément renseigné, mais incomplètement, dans son numéro du 1er novembre 1894, annonçait qu’une affaire d’espionnage était à la veille d’éclater, à la suite de fuites constatées dans les bureaux de l’État-Major.

Les événements se succédèrent rapidement dès cette révélation. Bientôt le nom de l’accusé était prononcé, imprimé, et le premier procès Dreyfus s’engageait devant le conseil de guerre. Zola ne prit aucune part à cet initial engagement.

N’écrivant ici qu’une histoire littéraire, je ne rappellerai de ce formidable et douloureux litige que ce qui est indispensable à l’éclaircissement des idées et des faits pour cette Étude impartiale sur Zola.
Bien qu’ayant été au nombre des militants, et à l’un des premiers rangs, —je fus l’un des rares journalistes poursuivis à cette époque, ayant été frappé d’une condamnation, qui parût énorme et disproportionnée, de cent mille francs de dommages civils (après l’amnistie somme réduite en cour d’appel à 20.000 francs), je ne veux ni récriminer ni recommencer de rétrospectives escarmouches. Je n’ai gardé, de ce combat qui fut acharné, sans merci, de part et d’autre, qu’un grand sentiment de tristesse. Le pays ne fut pas seulement déchiré, le foyer domestique devint souvent une annexe du champ de luttes, plus d’un cœur fut meurtri, et des inimitiés surgirent qui se prolongèrent. Des vieux amis se sont séparés, et ne se sont plus depuis retrouvés. De secrètes vendettas se produisirent. Il faut déplorer cette maladie, ce cancer dont la France fut atteinte, et, à présent que ces temps de souffrance sont lointains, les oublier, si faire se peut, et ne plus appuyer sur les cicatrices de peur de les rouvrir. Je vais me borner à signaler le rôle considérable de Zola dans ce grand et ténébreux drame. Sans être autrement troublé, il avait, comme tout le monde, appris et accepté la condamnation de Dreyfus par le premier Conseil de guerre siégeant au Cherche-Midi, à Paris, le 20 décembre 1894. Alfred Dreyfus, sans que Zola protestât, subit la dégradation militaire et fut envoyé à l’Île du Diable. Il y séjourna trois ans, soumis à un régime très sévère. Il convient de constater que, soit dans la cour de l’École militaire, pendant la terrible cérémonie de la dégradation, soit à l’Île du Diable, soit encore en écrivant à sa femme, ou en adressant mémoires, requêtes et recours au président de la République, aux magistrats et à ses défenseurs, le condamné n’a cessé de protester de son innocence. Des confidences qu’on dit avoir été faites au capitaine Lebrun-Renault n’ont pas été vérifiées. Le procès-verbal rédigé par cet officier de gendarmerie, sa pénible mission remplie, et transmis à ses chefs ne contient pas trace de ces aveux. La chose était assez importante pour que l’officier n’eût pas manqué de consigner les révélations que le dégradé, sous l’impression du châtiment, et dans la dépression qui en était la conséquence, aurait été amené à faire. Après l’embarquement du condamné, et son isolement à l’Île du Diable, un grand silence se fit. Personne, dans le monde politique, dans l’armée, dans la presse, dans le gros public, ne semblait mettre en doute alors le bien rendu de l’arrêt, la légitimité de la condamnation. Il est certain que Zola, comme nous, admettait la culpabilité, et ne s’en préoccupait pas plus qu’actuellement nous ne sommes impressionnés par le souvenir de condamnations récentes, prononcées contre des individus que les journaux nous ont signalés comme convaincus d’espionnage et qui furent ensuite frappés par les tribunaux compétents. Il faut se rappeler que, durant les trois années qui suivirent l’arrêt du conseil de guerre de 1894, on ne désignait dans les journaux de toutes opinions le condamné qu’en le qualifiant de « traître » . On ne donnait de ses nouvelles que pour affirmer qu’il était toujours captif, et que, malgré certains bruits de bateaux frétés à dessein, et de gardiens soudoyés par la famille, peut-être par des membres importants de la communauté israélite, le prisonnier n’avait pu même risquer une tentative d’évasion. Comment Zola fut-il acquis à la cause de ce condamné, dont la femme et le frère, Mathieu Dreyfus, poursuivaient la réhabilitation avec un dévouement et une conviction inébranlables, faisant secrètement une lente et active propagande ? Il reçut probablement, comme moi, comme plusieurs journalistes et écrivains, la visite suivante : Un matin d’avril 1897, si mes souvenirs sont bien exacts, un homme de lettres, un confrère de la presse, se présenta chez moi. Il venait de publier un volume, et comme j’étais alors chargé de la critique littéraire à l’Écho de Paris, il m’apportait son ouvrage, pensant qu’au lieu de le faire parvenir au journal il serait préférable de me le remettre lui-même, sage précaution d’auteur. Je pris le livre, intitulé les Porteurs de torches, et je causai amicalement avec l’auteur, Bernard Lazare. Nous parlâmes des sujets analogues à celui qu’il avait traité : des Derniers jours de Pompéi, de Bulwer Lytton, de Fabiola du cardinal Wiseman, de Byzance et de l’Agonie de Lombard. Il s’agissait d’une évocation de la société antique et des cruels jeux du Cirque. La conversation, purement littéraire, s’épuisait, quand Bernard Lazare, tirant des papiers de sa poche, aborda brusquement le motif principal de sa visite. Il me parla de la condamnation de Dreyfus, qui était, disait-il, le résultat d’une erreur et d’une machination. Il me montra des fac-simile autographiés du fameux bordereau et la plupart des pièces en fac-simile qui, depuis, ont été tant de fois cités et reproduits. Bernard Lazare me demanda de m’intéresser à la cause de celui qui, à ses yeux, était bien innocent, et, avec force compliments, il m’incita à discuter favorablement dans la presse les documents qu’il me soumettait. Nous nous quittâmes sur le ton de la plus parfaite cordialité. Je dois déclarer que, dans cette conversation, dans cette tentative pour obtenir mon concours, comme il me disait avoir déjà sollicité et obtenu celui de plusieurs confrères, il n’était nullement question d’une campagne violente à entamer contre l’armée en général, encore moins de faire appel aux anti-militaristes. Bernard Lazare a certainement fait semblable démarche auprès de Zola, et lui a communiqué les documents. L’illustre romancier se laissa persuader. Les partisans de l’innocence de Dreyfus s’étaient, sans bruit, groupés et concertés. Des rumeurs se produisirent, des ballons d’essai furent lancés. On fit des sondages dans la presse. Un soir, au syndicat de l’Association des journalistes républicains, rue Vivienne, Ranc, notre président, nous dit, après la séance : « —Vous ne savez pas la nouvelle ? Eh bien ! Dreyfus est innocent ! Scheurer-Kestner en a la preuve ! On connaît le vrai coupable, celui qui a fabriqué le bordereau ayant entraîné la condamnation du capitaine. Scheurer-Kestner va porter l’affaire à la tribune, au Sénat… » On accueillait avec étonnement, mais sans grand enthousiasme, cette nouvelle, dans cette réunion de rédacteurs des principaux journaux républicains. Quand je la transmis, quelques instants après, à l’Écho de Paris, on la reçut avec incrédulité, et il fut convenu qu’on ne publierait cette information assez extraordinaire qu’après de plus amples renseignements. Quelques jours après, elle était confirmée. M. Scheurer-Kestner, vice-président du Sénat, écrivait une lettre mémorable, dans laquelle il exprimait sa conviction que le condamné expiait le crime d’un autre. Dès le 30 octobre, ajoutait-il, dans un entretien officiel avec le ministre de la Guerre, j’ai démontré, preuves en mains, que le bordereau attribué au capitaine Dreyfus n’est pas de lui, mais d’un autre.
Cet « autre » n’allait pas tarder à être désigné. M. Mathieu Dreyfus écrivait bientôt au ministre de la Guerre que : La seule base de l’accusation dirigée en 1894 contre son frère, étant une lettre missive, non signée, non datée, établissant que des documents militaires confidentiels avaient été livrés à un agent d’une puissance étrangère, il avait l’honneur de lui faire connaître que l’auteur de cette pièce était M. le comte Walsin-Esterhazy, commandant d’infanterie, mis en non-activité pour infirmités temporaires. L’écriture du commandant Walsin-Esterhazy était, ajoutait-il, identique à cette pièce. Sur les documents de Bernard Lazare était fondée cette dénonciation, et la révision du procès en apparaissait comme l’inéluctable conséquence. Alors se déroula cette douloureuse suite d’événements : Esterhazy, désigné comme l’auteur du bordereau, fut déféré au Conseil de guerre. Le procès eut lieu à huis clos. Il dura deux audiences. Esterhazy fut à l’unanimité acquitté, le 12 janvier 1898. Zola, avant le procès d’Esterhazy, était depuis plusieurs mois accaparé par la défense de Dreyfus. Il avait abandonné ses travaux ordinaires. Toutes ses habitudes régulières étaient interrompues, bouleversées. Il ne s’appartenait plus. Il était possédé, comme eût dit un exorciste du moyen âge. Les raisons qui le firent se donner tout entier à cette entreprise hasardeuse de la délivrance et de la réhabilitation de Dreyfus n’ont rien d’étrange, rien de honteux. D’abord l’intérêt personnel, le lucre doivent être écartés. La plume de Zola n’était pas à vendre. Il l’a apportée, cette arme bien trempée, redoutable et fortement maniée, avec spontanéité, généreusement, comme un soldat de la taille de Garibaldi, offrant son épée à l’heure des défaites. Assurément il ne fut pas indifférent à l’espoir de la victoire, et son esprit ambitieux et dominateur fut hanté d’une vision de triomphe. Il se vit, comme Voltaire défendant Calas, l’objet d’un enthousiasme général. Il connaîtrait alors une autre célébrité que celle qui provient uniquement des œuvres littéraires. Il entrerait ainsi dans la grande popularité. Le peuple, envers qui jusque-là il avait témoigné une défiance dédaigneuse de lettré, viendrait à lui, et il irait à lui. Il prendrait contact avec ces masses profondes de la nation, à l’écart desquelles il s’était tenu. Tous ces citoyens inconnus, dont il n’avait ni partagé les engouements ni compris les haines, tendraient vers lui leurs mains noires et rudes. Son nom connu, mais peu fêté dans les milieux républicains, serait acclamé par la foule frémissante des meetings. Devenu l’égal des plus illustres champions de la démocratie, il serait l’objet d’honneurs électifs. Il pensa à son personnage d’Eugène Rougon. Qui pouvait savoir ? Il entrevit peut-être, comme possible et proche, le Sénat, un Ministère, l’Élysée ! Victor Hugo avait dû à sa lutte opiniâtre contre l’empire, à sa proscription, à sa superbe attitude sur son rocher, une auréole de gloire que Notre-Dame de Paris, la Légende des Siècles et Marion Delorme n’auraient pu faire rayonner aussi largement sur son front. Il éprouva le désir vraisemblable, tout en servant la cause de Dreyfus, de jouer un rôle important dans les affaires de son temps, d’être autre chose qu’un homme de lettres, dans lequel il y a toujours de l’amuseur public et du conteur de contes de chambrées. Il était attiré et flatté par la pensée de devenir homme d’action, conducteur de foules, l’un des grands bergers du troupeau humain. Ambition légitime d’ailleurs et licite ascension, bien qu’en réalité le calcul fût erroné, en admettant qu’il y eût calcul et non simple emballement de méridional, froid à la surface, fièvre de ligurien ardent et concentré, comme le fut Bonaparte. Zola, en tentant cette partie aventureuse, sur le tapis de la gloire, jouait à qui gagne perd. Il a malheureusement gagné. Mais le grand mobile de son intervention dans l’affaire fut, comme je l’ai indiqué en analysant les dernières pages de son livre Paris, l’évolution profonde qui s’était produite en lui. L’initiation aux choses du socialisme, la lecture des ouvrages des philosophes rénovateurs, des saint-simoniens, fouriéristes, icariens, phalanstériens, l’inspiraient. Il était charmé par le rêve humanitaire d’une société mieux organisée, où la Vérité et la Justice régneraient. Il entrevoyait, il appelait l’âge d’or démocratique, non dans le présent, mais au delà de nos temps de fer ; il saluait l’avenir meilleur dont il voulait hâter la venue, et, matérialisant son rêve, il entendait faire sortir Dreyfus de sa prison insulaire, comme il souhaitait d’arracher l’humanité au bagne social actuel, en fondant un monde nouveau, régénéré par l’amour, par la science et par le travail. Tout donc le préparait à sa nouvelle vocation. Et puis la poursuite contre Dreyfus et sa condamnation avaient déchaîné des passions religieuses régressives et ravivé des haines séculaires. L’antisémitisme, absurde et féroce, nous reportait aux jours des persécutions religieuses. Les anti-dreyfusards défendaient l’armée, le drapeau, la patrie, que les révolutionnaires, sous le prétexte de faire réviser un arrêt de conseil de guerre, attaquaient avec fureur. Parmi ces patriotes alarmés et exaspérés, il se trouvait de très notoires républicains et même des républicains des plus avancés, d’anciens membres et délégués de la Commune, mais ils avaient pour alliés, malgré eux, les fils de Loyola et de Torquemada, comme les républicains partisans de Dreyfus avaient pour auxiliaires les sans-patrie et les anarchistes. Quel ténébreux gâchis ! On ne savait où se diriger, pour demeurer dans la clarté, dans la vérité. Les violences antisémites surtout entraînaient Zola au premier rang. Il courut au secours de Dreyfus, oui, mais surtout il se précipita pour protéger la liberté de conscience, qu’il voyait en danger et pour mettre en déroute le fanatisme persécuteur, le cléricalisme, dont il redoutait le retour offensif. Dans ce combat, où retentissaient, en un cliquetis étourdissant, les grandes sonorités de langage, où, avec un fracas d’artillerie, les adversaires se lançaient, comme des projectiles, les mots de vérité, d’innocence, de justice, de patrie, de drapeau, où l’on parlait ici du désarmement du sabre, de l’écrasement du goupillon, et là du salut du pays, de la défense sacrée du sol et des institutions, de l’armée française à sauver de la trahison et de la débandade, Zola, lyrique et polémiste, se jeta à corps perdu. Tout son être, dont la combativité était l’essence, ressentit une vibration délicieuse. Il s’enivra de ce tumulte, et il s’abandonna, comme dans une orgie, à la débauche de mots, de phrases, d’appels, d’invocations, d’anathèmes, d’invectives, de malédictions, d’injustices, de violences et de méchancetés qui, des deux camps, coulaient à pleins bords autour de lui. Il fut extatique, et comme animé du délire des prophètes bibliques, maudissant le siècle et appelant sur la tête des chefs, sur leurs palais, sur leurs lois et leurs institutions des vengeances terribles. Comme Jeanne d’Arc, il dut entendre des voix. Il se sentit investi d’une mission. Il délivrerait Dreyfus et conduirait la France au sacre socialiste. Il brandirait l’étendard de la Liberté et l’épée de la Justice, et sur les ténèbres environnantes il secouerait la torche de la Vérité. Ce fut alors qu’il lança, comme un appel aux armes, sa fameuse Lettre au président de la République, Félix Faure. Ce réquisitoire mémorable, connu sous le nom de J’accuse ! parut dans l’Aurore, numéro du 13 janvier 1898, le lendemain même de l’acquittement d’Esterhazy. La « Lettre au président » avait été précédée de deux autres brochures. L’une « la Lettre à la jeunesse », l’autre « la Lettre à la France » . Dans cette dernière lettre, Zola, avec éloquence, s’écriait : Ceux de tes fils qui t’aiment et t’honorent, France, n’ont qu’un devoir ardent, à cette heure grave, celui d’agir puissamment sur l’opinion, de l’éclairer, de la ramener, de la sauver de l’erreur où d’aveugles passions la poussent. Et il n’est pas de plus utile, de plus sainte besogne. Ah ! oui, de toute ma force, je leur parlerai, aux petits, aux humbles, à ceux qu’on empoisonne et qu’on fait délirer. Je ne me donne pas d’autre mission, je leur crierai où est vraiment l’âme de la patrie, son énergie invincible et son triomphe certain. Voyez où en sont les choses. Un nouveau pas vient d’être fait, le commandant Esterhazy est déféré au Conseil de guerre. Comme je l’ai dit dès le premier jour, la vérité est en marche, rien ne l’arrêtera plus. Malgré les mauvais vouloirs, chaque pas en avant sera fait, mathématiquement, à son heure. La vérité a en elle une puissance qui emporte tous les obstacles… La Lettre au président de la République répétait, plus violemment, cet appel à la guerre civile des consciences et à l’insurrection des esprits : Elle débutait ainsi :
Un conseil de guerre vient, par ordre, d’oser acquitter un Esterhazy, soufflet suprême à toute vérité, à toute justice, et c’est fini. La France a sur la joue cette souillure. L’Histoire écrira que c’est sous votre présidence qu’un tel crime social a pu être commis…

La Lettre, qui avait le tort de généraliser et de mettre en accusation l’armée, prise en général, se terminait par cette dénonciation analytique :

J’accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d’avoir été l’ouvrier diabolique de l’erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, et d’avoir ensuite défendu son œuvre néfaste, depuis trois ans, par les machinations les plus saugrenues et les plus coupables.

J’accuse le général Mercier de s’être rendu complice, tout au moins par faiblesse d’esprit, d’une des plus grandes iniquités du siècle.

J’accuse le général Billot d’avoir eu entre les mains les preuves certaines de l’innocence de Dreyfus, et de les avoir étouffées, de s’être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice, dans un but politique, et pour sauver l’état-major compromis.

J’accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de s’être rendus complices du même crime, l’un sans doute par passion cléricale, l’autre peut-être par cet esprit de corps qui fait des bureaux de la guerre l’arche sainte inattaquable.

J’accuse le général de Pellieux et le commandant Ravarin d’avoir fait une enquête scélérate, j’entends par là une enquête de la plus monstrueuse partialité, dont nous avons, dans le rapport du second, un impérissable monument de naïve audace.

J’accuse les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme, Varinard et Couard, d’avoir fait des rapports mensongers et frauduleux, à moins qu’un examen médical ne les déclare atteints d’une maladie de la vue et du jugement.

J’accuse les bureaux de la guerre d’avoir mené dans la presse, particulièrement dans l’Éclair et dans l’Écho de Paris, une campagne abominable, pour égarer l’opinion et couvrir leur faute.
J’accuse enfin le premier conseil de guerre d’avoir violé le droit, en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète, et j’accuse le second conseil de guerre d’avoir couvert cette illégalité, par ordre, en commettant à son tour le crime juridique d’acquitter sciemment un coupable.

En portant ces accusations, je n’ignore pas que je me mets sous le coup des articles 30 et 31 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881, qui punit les délits de diffamation. Et c’est volontairement que je m’expose.

Quant aux gens que j’accuse, je ne les connais pas, je ne les ai jamais vus, je n’ai contre eux ni rancune ni haine. Ils ne sont pour moi que des entités, des esprits de malfaisance sociale. Et l’acte que j’accomplis ici n’est qu’un moyen révolutionnaire pour hâter l’explosion de la vérité et de la justice.

Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme. Qu’on ose donc me traduire en cour d’assises, et que l’enquête ait lieu au grand jour !

J’attends.


Cette lettre avait terriblement étendu le champ de bataille. L’affaire Dreyfus ne concernait désormais qu’indirectement Dreyfus. Le condamné servait d’étiquette et de prétexte. Au fond, sauf peut-être pour Zola, qui était de bonne foi, et les membres de la famille du condamné, la personnalité même de celui qu’il s’agissait de tirer de l’Île du Diable, de ramener en France, de promener en triomphe après un arrêt de révision et de réhabilitation, disparaissait. L’antisémitisme s’était dressé comme une bête fauve. Le monde israélite, de son côté, s’agitait, répandait l’or, confondait avec ostentation sa cause, qui était celle de l’influence juive dans la société, avec celle de la révolution. On faisait appel aux hordes anarchistes. D’un autre côté, les patriotes, les républicains et les libre-penseurs, qui d’abord étaient les plus nombreux parmi ceux qu’on dénommait les « anti-dreyfusards », se trouvèrent confondus avec les cléricaux. Les réactionnaires les entourèrent, les paralysèrent, tout en exploitant leur notoriété, en se couvrant de leur républicanisme. Les modérés, les timorés du parti républicain prirent peur. Ils craignirent d’être combattus aux élections comme ayant pactisé avec la réaction. Les militants du parti socialiste se mettaient à la tête du mouvement, et Clemenceau, effrayé à l’idée d’être dépassé, d’être laissé en arrière, emboîtait le pas à Jaurès. L’armée fut donc violemment attaquée, sous couleur de réhabiliter Dreyfus, et l’esprit anti-militariste se répandit dans une portion du parti. Les instituteurs furent les premiers gangrenés. Ils avaient été flattés de se ranger parmi les défenseurs de Dreyfus à côté des intellectuels renommés et des libertaires de marque : ils suivaient avec orgueil Anatole France, Monod, Psichari, Mirbeau, Sébastien Faure et tant d’autres recrues inattendues. Pourquoi les maîtres d’école, avec les maîtres de conférences, s’occupaient-ils d’un procès militaire ? En réalité l’affaire Dreyfus n’aurait pas dû dépasser les limites d’une action judiciaire. Dans le calme du prétoire, loin des réunions publiques, sans pamphlets ni polémiques de presse, elle devait être circonscrite par l’examen, attentif et impartial, d’une procédure plus ou moins régulière, et d’une sentence plus ou moins révisable. On a révisé plus d’un arrêt et proclamé l’erreur, ou tout au moins l’insuffisance de preuves, dans plusieurs affaires criminelles, sans un pareil tumulte. La cause de ces condamnés réputés innocents, présentée sans doute au début par un journaliste apitoyé et convaincu mais sans éclat, sans outrages, un simple appel à l’humanité et à la justice, fut uniquement plaidée par des avocats, discutée par des magistrats. Ces révisions n’eurent que la publicité légitime et désirable d’une décision judiciaire comportant la réhabilitation d’un innocent. Pourquoi donc la réhabilitation de cet israélite, qui semblait, durant trois ans, avoir été à juste titre frappé, fut-elle si vigoureusement tambourinée, et pourquoi, de tous les côtés, tant de volontaires accoururent-ils battre la caisse ? C’est que Dreyfus n’était qu’un prête-nom, l’homme de paille d’un syndicat de convoitises politiques, d’intérêts de secte, de tapage réclamiste et d’appétits révolutionnaires. Émile Zola, qui avait contribué le plus à déclarer et à patronner cette guerre civile, en fut la victime. Il se trouva atteint dans son repos, dans son travail, qui était sa vie même, dans sa fortune, dans sa situation, dans les dignités qu’il avait acceptées, et qui lui plaisaient. Il fut rayé des tableaux de la Légion d’honneur, condamné à un an de prison avec trois mille francs d’amende, par la Cour d’assises de la Seine, le 27 février 1898, enfin, après plusieurs péripéties judiciaires, condamné derechef à Versailles, mais par défaut. Alors il quitta la France, et se réfugia en Angleterre, où il séjourna plus d’une année. On sait la suite des événements : le coup de théâtre du suicide du colonel Henry, avouant le faux d’ailleurs inutile, et la série interminable des procès à Rennes, à Paris, à la Cour de cassation ; Dreyfus ramené en France, puis grâcié, finalement réhabilité et réintégré, avec avancement, dans l’armée. Devenu commandant, il voulut obtenir un nouveau grade qui lui fut refusé par son ex-défenseur Picquart, grâce à lui, de lieutenant-colonel promu général et nommé ministre de la Guerre. Alfred Dreyfus alors donna sa démission. Il est rentré dans la vie privée, où il se tient à l’écart.
La tentative homicide absurde d’un justicier, réclamiste ou toqué, lors de la cérémonie au Panthéon, l’a fait, un moment, reparaître devant l’opinion. Il est, depuis, retourné dans l’ombre qui lui plaît. Qui saura jamais ce que dissimule, peut-être, cette apathie et ce qui couve sous cette apparente quiétude ? Zola est mort brusquement à la suite d’un stupide accident de ventilation, sans avoir assisté au triomphe définitif de son client, au « couronnement de son œuvre », comme dit l’un de ses biographes, M. Paul Brulat. Celui-ci, dans son Histoire populaire d’Émile Zola, en manière de conclusion sur l’affaire Dreyfus, donne le jugement suivant que je lui emprunte, ayant été trop mêlé à la bataille, trop antagoniste de Zola, pendant la lutte, pour me prononcer en cette circonstance : Aujourd’hui que les passions se sont apaisées, dit M. Paul Brulat, il est permis de porter un jugement impartial et modéré sur cette affaire… Peut-être fûmes-nous injustes à l’égard les uns des autres. Dans le feu du combat, les passions s’exaspérèrent de part et d’autre. On se jeta à la face d’abominables outrages, et il sembla un moment que la vie sociale était suspendue en France. En réalité, chaque camp se battait pour un grand idéal. Sur le drapeau de l’un était écrit : Tradition et Patrie, sur le drapeau de l’autre : Justice et Vérité. Reconnaissons maintenant que de telles luttes, loin de diminuer un peuple, démontrent sa noblesse et sa vitalité. Zola, ayant fait défaut, le lundi 18 juillet 1898, jour fixé pour son second procès de Versailles, quitta le palais de justice de cette ville, dans un coupé qu’il avait loué. Il était accompagné de son défenseur, Me Labori. Il se rendit à Paris, chez son éditeur et ami, Georges Charpentier, avenue du Bois de Boulogne. Là il fut rejoint par M. Clemenceau, par Mme Zola et quelques amis.
On délibéra sur la conduite à tenir. L’avis de Labori, appuyé par Clemenceau, fut que le condamné devait partir pour éviter d’être touché par la signification « parlant à la personne » du jugement rendu par défaut. S’il recevait cette signification, elle faisait tomber le défaut, et rendait un jugement définitif certain, dans le plus bref délai ; il n’y aurait plus alors aucun recours judiciaire. Donc la fuite s’imposait. L’Angleterre fut choisie comme terre de refuge. On fit en hâte les derniers préparatifs. Zola ne voulut pas être accompagné. Il monta dans l’express de Calais de neuf heures, et débarqua à Londres, à Victoria Station, le 19 juillet, à cinq heures 40 du matin, sans avoir été reconnu ni inquiété. Il se fit inscrire à l’hôtel Grosvenor, que lui avait indiqué Clemenceau, sous le nom de M. Pascal, venant de Paris. Il fut rejoint, le lendemain, par son ami le graveur Desmoulins. Zola eut quelques aventures, durant les premiers jours de son séjour à Londres. Il les a lui-même plaisamment racontées. Il ne savait pas un mot d’anglais, et il manquait de linge. Figurez-vous, dit-il par la suite, en contant cette anecdote, que je n’avais rien emporté avec moi, que ce que j’avais sur ma personne. En conséquence, hier matin, en sortant, je voulus m’acheter l’indispensable, et j’entrai dans un magasin où, à la devanture, il y avait des quantités de chemises. J’entre, mais comme je ne sais pas un mot d’anglais, je suis obligé de me faire comprendre par gestes. J’enlève mon col et je me tape sur le cou. Le boutiquier sourit et comprend. Il me prend mesure, il me montre une chemise et des cols. Pour les chaussettes, ce fut un peu plus difficile. Je dus enlever mon pantalon. Le boutiquier comprit encore, mais il ne comprit jamais que les chaussettes étaient trop grandes. À la fin, impatienté, je fermai le poing et je le lui tendis comme on fait à Paris pour qu’il prenne la dimension. Mais le boutiquier ne saisit pas. Il crut que je voulais le boxer, et il se réfugia derrière ses cartons. J’allongeai alors la jambe, le boutiquier eut encore plus peur et se figura que la boxe allait dégénérer en séance de savate. Mais tout finit par s’arranger et le marchand comprit que mes poings et mes pieds n’en voulaient aucunement à lui, mais simplement à ses chaussettes. Il fallait prendre quelques précautions, à Grosvenor-Hôtel, où la clientèle était nombreuse, élégante, et pouvait connaître, de vue au moins, l’auteur de l’Assommoir. Zola, d’ailleurs, dans les premiers jours, était imprudent. Il se promenait avec un chapeau mou gris, inusité à Londres, une grosse chaîne de montre, des bagues aux doigts, et une rosette de la Légion d’honneur à sa boutonnière. Tout cet attirail le désignait comme un étranger, un Français. Dans le salon-bar de l’hôtel d’York, fréquenté par les chanteurs et artistes de music-halls en quête d’engagements, on le prit pour un Barnum, pour le directeur des Folies-Bergères ou de l’Olympia, de Paris, venu en remonte à Londres, et des cabotins sans emploi lui firent de pressantes offres de service, qu’il eut grand’peine à décliner. On le suppliait d’accorder des auditions et tout un cortège de M’as-tu-vu se disposait à le suivre à son hôtel. Il fut obligé de sauter dans un cab, et de fuir en donnant au cocher une fausse adresse. Un journaliste anglais, M. Vizitelly, qu’il connaissait de longue date et qu’il avait averti de son arrivée, lui servit de truchement et lui procura une chambre, à Wimbledon, aux environs de Londres, chez un solicitor, un M. Wareham. Là, Zola ne parut pas en sûreté. Le restaurateur chez lequel il prenait ses repas, un Italien nommé Genoni l’avait reconnu, mais ne le trahit point. Un coiffeur, qui avait travaillé à Paris, un journaliste venu pour interviewer firent savoir discrètement à Wareham et à Vizitelly qu’ils savaient que Zola était à Wimbledon. Il fallut déménager de peur qu’un huissier français, accompagné de détectives et sous la garantie d’un notaire anglais, ne vînt lui signifier, parlant à sa personne, l’arrêt par défaut. Ce fut dans un village, à Oatlands, où le roi Louis-Philippe avait cherché asile, cinquante ans auparavant, après la révolution de février, que Zola rencontra un abri plus sûr. À Oatlands, Zola reprit son existence de travailleur. Il semblait se détacher même des événements qui se passaient à Paris. M. Vizitelly a donné, dans l’Evening News, sur son séjour à Oatlands, les curieux détails suivants : À cette époque, M. Zola ne paraissait pas se soucier beaucoup de lire les journaux. Chaque fois que j’allais en ville, je me procurais quelques journaux français et me hâtais de les expédier par la poste, à Oatlands. M. Desmoulins, dont la fièvre dreyfusarde était alors plus forte que jamais, les dévorait d’un bout à l’autre. Mais M. Zola n’y jetait même pas un coup d’œil, et se contentait des nouvelles que lui rapportait son compagnon d’exil. Tous les soirs, M. Zola descendait dîner à table d’hôte, et il trouvait occasion d’y exercer ses facultés d’observation. C’est ainsi qu’il fut profondément étonné de la facilité et de la fréquence avec laquelle certaines jeunes filles anglaises approchaient leur verre de leurs lèvres. Il demeurait abasourdi en les voyant sabler, de la façon la plus naturelle du monde, du moselle, du Champagne ou du porto, alors qu’en France les jeunes filles boivent de l’eau, à peine rougie par un peu de Bordeaux. Son étonnement se changea en ahurissement, lorsqu’il vit des messieurs, laissant à leurs femmes et à leurs filles le vin, boire à pleines gorgées du whisky pendant leurs repas. Une autre observation, que put faire M. Zola, fut relative aux chemises anglaises. Il en avait acheté quelques-unes à Weybridge, dans les environs d’Oatlands, et il ne tarda pas à se plaindre de leurs proportions exiguës. Le Français, qui aime en général ses aises, et fait des gestes en parlant, est en effet habitué aux chemises amples. Il n’en est pas de même de l’Anglais, dont le chemisier semble avoir toujours peur de gaspiller quelques millimètres de toile, et qui vous taille votre linge pour ainsi dire sur mesure. En conséquence, M. Zola tonnait contre la chemise anglaise qui, disait-il, « était non seulement inconfortable, mais même indécente » . Pendant tout ce temps, Mme Zola était restée seule à Paris, dans sa maison de la rue de Bruxelles, à la porte de laquelle des agents de la Sûreté continuaient à monter la garde. Mme Zola était suivie partout où elle allait, l’idée étant qu’elle ne tarderait pas à suivre son mari à l’étranger. Mais Mme Zola avait bien d’autres occupations à Paris, quand ce n’eût été que d’expédier à son mari les vêtements dont il pouvait avoir besoin et les matériaux qu’il avait recueillis pour son nouveau livre, et qu’il avait dû abandonner dans sa fuite. M. Zola avait, en effet, résolu de tromper les ennuis de son exil en travaillant à sa nouvelle œuvre, Fécondité. Il ne se doutait pas, alors, que toute l’œuvre serait écrite en Angleterre, que son exil durerait des mois et des mois, que l’hiver succéderait à l’été, le printemps à l’hiver, et qu’il verrait encore une fois l’été. Nous lui disions sans cesse : « Dans quinze jours ce sera fini ; dans un mois au plus. » Et les chapitres s’ajoutèrent aux chapitres ; il finit par y en avoir une trentaine ; l’œuvre était terminée. C’est M. Desmoulins qui apporta les matériaux nécessaires : notes, coupures, œuvres scientifiques, etc. Il apporta, en même temps, une malle pleine de vêtements. On avait dû les sortir un à un de la maison de M. Zola, par petits paquets, pour ne pas éveiller l’attention, et on avait dû les emporter chez un ami, où ils furent un peu plus convenablement emballés dans une malle. Ce fut donc à Londres que Zola écrivit ce volumineux roman de Fécondité, —titre du premier de ses Quatre Évangiles sociaux, dont il avait conçu l’idée en terminant Paris. La transition était indiquée dans la dernière page de ce livre, où il montre Pierre Froment, l’époux de Marie, debout sur la terrasse de la maison de la Butte Montmartre, prenant son fils, le petit Jean, et l’offrant à Paris, dont le soleil oblique noyait d’une poussière d’or l’immensité, et disant, en montrant au bébé inconscient encore, mais ébloui, la ville du travail et de la pensée : — « Tiens, Jean ! tiens, mon petit, c’est toi qui moissonneras tout ça, et qui mettras la récolte en grange ! » Zola considérait cet ouvrage, poème en quatre volumes, comme le résumé de son œuvre, de sa philosophie, une sorte de testament, où il formulerait les conseils de son expérience et de son amour paternel pour tous ceux qui travaillent et qui souffrent. Déjà, les titres étaient choisis : Travail, Vérité, Justice et Fécondité, avec les noms des personnages principaux, menant l’action et personnifiant la pensée de l’auteur. Ces noms étaient ceux des quatre évangélistes, adaptation un peu puérile : Luc était désigné pour Travail, Marc pour Vérité, Jean pour Justice, Mathieu, étant l’apôtre du premier livre : Fécondité. Ils devaient tous les quatre prêcher et pratiquer l’évangile nouveau, la religion de la maternité, du travail, du vrai et du juste. Zola définissait ainsi la conception et la portée de cette œuvre d’évangélisation socialiste, que la mort laissa incomplète : La société actuelle est dans une décadence irrémédiable, le vieil édifice craque de tous côtés. Chacun le reconnaît, non pas seulement les théoriciens du socialisme, mais aussi les défenseurs du régime bourgeois. Le christianisme a fait une révolution qui a bouleversé le monde romain, en supprimant l’esclavage, et en y substituant le salariat. C’était un progrès immense, car il élevait le plus grand nombre à la dignité d’hommes libres. Dans les conflits quotidiens du capital et du travail, le définitif triomphe appartiendra au travail. Mais dans quelle voie s’engagera le peuple ? quelle parole il écoutera ? celle de Guesde ou de Jaurès ? Je l’ignore. Mes visions, à moi, d’un avenir meilleur, où les hommes vivront dans une solidarité étroite et parfaite, n’ont pas la rigueur d’une doctrine. C’est une utopie. Maintenant on a dit que les utopies étaient souvent les vérités du lendemain. Pour écrire Travail, je demanderais à Jaurès de m’expliquer sa conception du socialisme. Fécondité est l’enfant de la douleur. Je l’ai écrit en exil. Ce livre m’a coûté beaucoup de peine et de temps. J’ai l’habitude d’entasser les matériaux avant de me mettre à écrire. J’avais donc réuni toute une bibliothèque de brochures spéciales, et ce coup de sonde dans les mystères abominables de la vie parisienne m’a révélé de telles choses que mon ardeur s’en est accrue pour jeter à mon tour le cri d’alarme. Quand mes lectures sont terminées, mes informations prises, je fais mon canevas. C’est le gros morceau de ma tâche, et si les personnages, dont les silhouettes défilent de mon livre, sont nombreux, —c’est bien le cas de Fécondité, —cela devient un casse-tête chinois. J’ai dû établir une centaine de généalogies, donner des noms différents à chacun, un trait personnel, puisqu’il n’y a pas deux êtres qui se ressemblent complètement dans la nature, et leur attribuer, pour ne pas les confondre, une fiche, comme au service d’anthropométrie. C’est un labeur énorme, mais qui, une fois achevé, me facilite grandement l’exécution de mon roman. Je travaille, en effet, chaque jour, depuis trente années, un nombre d’heures déterminé. Mon canevas m’a rationné ma besogne, que j’appelle mon pain quotidien. Je n’ai pas besoin de me souvenir de ce que j’ai écrit la veille, et je ne me préoccupe pas de ce que je devrai faire le lendemain. Le chaînon se soude de lui-même, et la chaîne se déroule et s’allonge. Mes recherches étaient terminées, toutes mes notes en ordre, lorsque le second procès de Versailles m’obligea à précipitamment Paris. Je pris le train de Calais avec un très léger bagage, composé d’une chemise de nuit, d’une flanelle, et d’un chiffon de papier sur lequel Clemenceau avait tracé quatre mots d’anglais. Et dans le train qui m’emportait loin des rumeurs de mort et aussi, hélas ! loin de mon foyer, je répétais ces mots, m’efforçant de les retenir pour pouvoir guider mes premiers pas dans la ville de Londres. Je débarquai en Angleterre le 19 juillet, au matin. Je ne m’arrêtai pas dans l’énorme ville bourdonnante, recherchant la solitude et le silence. Mon bagage, je le répète, était celui de l’exilé, qui n’emporte que quelques hardes au bout de son bâton. J’écrivis bientôt à ma femme pour lui demander de me faire parvenir les documents qui se rapportaient à mon livre, et qui attendaient dans un coin de mon cabinet de travail, à Médan. Les indications précises de ma lettre lui permirent de les découvrir, et, par un chemin détourné, ils m’arrivèrent enfin au lieu de ma retraite. Il me sera permis de dire ici que mon exil ne fut pas volontaire. J’avais accepté ma condamnation, et je m’étais préparé à subir mon année de captivité. La perspective de la prison n’effraye à la longue que les coupables. Je n’avais pas à craindre le remords d’une action qui m’avait été imposée par ma conscience, et dont la rançon était la perte de mon repos, de ma liberté, et de ma popularité fondée sur un labeur obstiné. Je pouvais me dire : l’honneur est sauf, et peupler ma cellule de douces visions. Mais j’obéis aux raisons de tactique invoquées par les hommes de mon parti, en qui j’avais placé toute ma confiance, et puisque l’intérêt d’une cause, à qui j’avais fait déjà tant de sacrifices, commandait mon départ, j’obéis en soldat. Le 4 août, j’écrivis la première ligne du premier chapitre, et le 15 octobre, sept chapitres étaient composés. À cette date, je transportai mes pénates à Upper-Norwood. Mon visage m’avait trahi dans es auberges que j’habitais. Or, mon désir ardent était de me soustraire à toute importunité. Malgré l’urbanité anglaise, je me sentais comme enveloppé de curiosités, sympathiques mais gênantes, et je choisis, au milieu de prés verts et sous de grands ombrages, une demeure inviolable. Je pris des domestiques anglais qui ne me connaissaient pas, et ne parlaient pas un mot de notre langue. La lecture des journaux anglais m’avait familiarisé avec quelques expressions dont je me servais pour me faire comprendre. Mais quels coups de tonnerre traversèrent ma vie ! Le suicide du colonel Henry, l’arrestation de Picquart, tous ces épisodes de la bataille d’idées que j’avais engagée surgissaient à mes yeux, et mon âme en était toute bouleversée. Ces jours-là, la reprise de ma tâche était plus difficile. Les mots ne venaient pas. Je me prenais la tête dans mes mains agitées par la fièvre, et m’épuisais en vains efforts pour retrouver le fil de ma pensée. Je sortais enfin de mon découragement, et un bienfaisant équilibre que j’obtenais pour le reste de ma journée était ma récompense. Le 27 mai 1899, j’écrivais le mot : « Fin » au bas du trentième et dernier chapitre. Et le 4 juin, une semaine après, mon manuscrit sous le bras, je rentrais en France. Pendant que mes ennemis s’acharnaient à ma perte, moi, je donnais à mon pays les meilleurs, les plus sages conseils. Je lui faisais toucher du doigt ses plaies pour qu’il put les guérir. Et, avec la Fécondité qui assure l’existence et la grandeur de mon pays, j’exaltais la Beauté. Le bouton de fleur est joli ; la fleur épanouie est belle. La vierge est moins belle que la mère. La femme exhale son parfum, montre toute son âme, acquiert toute sa beauté dans l’accomplissement de ses fins naturelles. C’était une vérité utile à propager comme celle dont Jean-Jacques Rousseau se fit l’ardent apôtre. Ces explications de Zola lui-même, et qui pourraient servir de préface à son livre, sont intéressantes, véridiques et justes. Elles ne demandent que quelques lignes de critique complémentaire. Fécondité est un livre d’une lecture assez pénible. D’abord, le sujet est plutôt dépourvu de charme, et les deux personnages principaux, Mathieu, l’étalon toujours en rut, et sa femme Marianne, toujours le ventre gros ou les pis chargés, n’ont rien des poétiques héros de romans, ni même de personnages réels, dans notre pays du moins. Ils sont loin d’être sympathiques, comme les a voulus pourtant l’auteur. On éprouve même une sorte de répugnance à voir, à chaque chapitre, cette mère gigogne vêler, ou donner le sein à un nouveau petit. Elle en a quatorze d’affilée. C’est une incontinence génératrice. La mort, qui d’ailleurs sévit normalement dans son étable, lui prend quatre de ces produits ; il lui en reste un stock de dix. Tous ces bambins se suivent en flûte de Pan, donnant l’apparence, quand on les promène, d’une petite classe de pensionnat en sortie. Tous joufflus et robustes. Ils sont laborieux, comme le père de Fécondité. Tous font fortune. Tous sont des étalons vigoureux, se mariant avec des filles qui sont toutes fécondes, capables de peupler une île déserte en quelques années. Ils exercent tous des professions avantageuses et bourgeoises, sauf deux, cultivateurs comme leur père. Pas un n’est soldat. Zola ne s’est d’ailleurs nullement préoccupé de la vraisemblance dans son manuel de puériculture intensive. Il fait de son taureau Mathieu, d’abord dessinateur dans une usine, un paysan par vocation, rude défricheur de bois, de marécages et de landes incultes, acquérant rapidement la fortune terrienne, devenant un grand propriétaire, quelque chose comme le roi du blé, de l’avoine et du seigle dans son département. Tout lui réussit : soit qu’il ensemence la terre, soit qu’il laboure son épouse. Tout crève et se désagrège autour de lui, chez les gens de la ville, banquiers, usiniers, grandes dames, boutiquiers, employés, même la ruine vient au moulin de son voisin, un rural pourtant, parce que tous ces gens-là sont avares de semailles humaines, et ne font qu’un ou deux enfants à leurs femmes. Ils souffrent, tous ces malthusiens, et se trouvent justement punis, quand la mort frappe à leur porte et vient frôler les berceaux, n’ayant pas, comme Mathieu et Marianne, des bébés de rechange. Des pages puissantes, et d’une haute portée sociale sur les louches maisons d’accouchements, où l’on pratique l’avortement à seringue continue, et surtout sur les bureaux de nourrice, et les meneuses, ces grands pourvoyeurs de la mortalité infantile, sur le trafic abominable des nourrissons qu’on envoie au loin dans des villages meurtriers, qui ne sont que des cimetières de petits Parisiens, donnent de l’intérêt, et une haute portée moraliste à ce livre, dont la thèse principale est juste, mais exagérée et rendue presque insupportable. Zola a aussi très vivement dénoncé la fâcheuse manie de l’opération chirurgicale, mettant la femme à l’abri des charges de la maternité, opération si légèrement consentie, et recommandée avec tant de désinvolture par les praticiens à leurs belles et inquiètes clientes. C’était devenu une fureur, une manie, cette ablation sexuelle. « Mais les ovaires, ça ne se porte plus, ma chère ! » disait une de ces opérées à une bonne amie, qu’elle s’efforçait de conduire chez le châtreur à la mode. La peur de l’enfant, beaucoup plus que le souci de la guérison d’un kyste tenace, guide la plupart de ces femmes, qui vont prier un médecin de les débarrasser du chou sous lequel on récolte les bébés. Il y a là en effet un mal social, et le blâme de l’écrivain, compliqué de la terreur qu’il inspire en faisant de la décrépitude prématurée, ou de la mort soudaine, la punition de l’opérée, peut être d’un salutaire effet. Zola a donc rempli une bonne besogne de moraliste, d’hygiéniste et d’éducateur social, quand il a montré, avec quelque exagération sans doute, mais en des tableaux violents et véridiques les ravages de l’infécondité artificielle due à l’intervention chirurgicale, les inconvénients de la fraude conjugale au point de vue de la santé, la perte que ces pratiques, et aussi l’allaitement mercenaire et l’envoi des nourrissons au loin, dans des repaires d’ogresses cupides, faisaient courir à la société. La surveillance des nourrices campagnardes, plus sérieuse et plus efficace, et l’exhortation aux mamans de nourrir elles-mêmes leurs poupons, voilà des pages excellentes. Les législateurs, les philosophes, les économistes et tous ceux qui se montrent inquiets de la lente dépopulation observée, en France, depuis de nombreuses années, ne peuvent qu’approuver le principe de la doctrine et de l’enseignement de Fécondité. On peut toutefois contester, au moins tant que l’ordre social et économique actuel subsistera, non seulement en France, mais parmi les nations avec lesquelles notre pays est en concurrence productive et commerciale, les avantages de la fécondité invoqués par Zola. Ils sont exceptionnels, et généralement improbables. Dans le monde imaginaire, où il place ses personnages, et où il les favorise, les exemptant des malchances, des désastres, les comblant de réussite et de bonheur, avec sa baguette de magicien conteur, l’avantage et le bienfait de la fécondité peuvent être admis. Dans la réalité, dans les conditions présentes de la production, de la consommation, de l’acquisition du sol et de la possession des instruments de travail, en présence de la cherté des subsistances, de la difficulté de l’habitation spacieuse à bon marché, de la compétition des emplois, et de la dispute des salaires, la fécondité est plutôt funeste, c’est comme une maladie pour l’individu, et c’est bien près d’être un fléau pour la collectivité. Zola a pour lui le sénateur Piot, et aussi les économistes à courte vue, tablant sur le maintien indéfini de l’ordre des choses contemporaines. Le romancier nous montre les désordres et les désastres de l’infécondité, mais la surproduction n’est-elle pas chargée de méfaits aussi ? La fécondité déréglée serait la pire catastrophe. Pour la France notamment, où l’homme est casanier, rebelle à l’émigration, s’il y avait beaucoup de ces Mathieu et de ces Marianne du roman de Zola, ce serait une désolation : l’inondation humaine causerait autant de ruines que les débordements de la Loire et de la Garonne. Fécondité, ce serait bien vite un vice, déguisé sous un nom de vertu. Dans le langage cru des victimes de la faiblesse prolifique, de l’imprévoyance génésique, c’est sous un autre terme plus brutal qu’on désigne cette diarrhée créatrice : le lapinisme. Les socialistes préoccupés du devenir de l’ouvrier, les économistes, soucieux du maintien de l’équilibre des classes moyennes, les grands industriels, les fondateurs de puissants établissements financiers et commerciaux, redoutant le morcellement continu des capitaux, l’éparpillement des ressources du pays, la disparition, par les partages et les liquidations, après succession, des usines, des exploitations agricoles, des maisons de banque et de commerce, tous ces facteurs différents, séparés et souvent antagonistes, de la prospérité de la France, considèrent le nombre des enfants comme une diminution de richesse, un affaiblissement pour les familles aisées, une calamité pour les pauvres. Toutes les classes sont menacées par cette fécondité préconisée par Zola. La beauté des femmes saccagée, la maison troublée, les habitudes modifiées, les plaisirs, les réceptions dérangés : voilà un ennui assez sensible pour les riches ; le souci des enfants à élever, à soigner, à caser, et l’émiettement des biens lors du mariage ou de l’établissement des héritiers, c’est une grave anxiété pour la bourgeoisie. Pour le travailleur, dont l’imprévoyance est irrémédiable, qui procrée au hasard des lundis et des soirs de saoulerie, la fécondité est l’équivalent d’une infirmité, d’une chute. La grossesse de la femme l’empêche de trouver du travail régulier, les patrons ne conservant pas les ouvrières toujours enceintes ou allaitant. La naissance d’un enfant, sans parler des inquiétudes, des soins à donner, des précautions, des veilles et des dérangements à toute heure de nuit, quand le repos est si nécessaire au travailleur, restreint l’espace déjà si mesuré du logis. Il faut souvent déménager, prendre un logement plus cher. Dans certaines maisons, on refuse un locataire qui a trop d’enfants à raison du bruit pour les voisins. L’homme se trouve comme séparé et privé de sa femme perpétuellement en gésine. Il prend en dégoût sa maison. Le cabaret le retient plus facilement. Il se sent aussi plus disposé, les samedis de paie, à écouter les appels des sirènes du trottoir, et il a son excuse dans l’attitude de sa compagne, peu disposée aux plaisirs du lit, et redoutant d’être de nouveau « prise » . Le lapinisme engendre la misère, alimente la prostitution. La main d’œuvre, déjà restreinte par les appareils scientifiques de plus en plus perfectionnés, s’avilit par l’abondance de bras vacants. Les salaires baissent, et cependant le prix des denrées augmente. En même temps, le niveau intellectuel et moral diminue. Les meurt-de-faim, les déclassés, les délinquants se multiplient selon la progression de la population. Le peuple tend de plus en plus à devenir une populace. Ces masses sont, tour à tour, entraînées vers la violence émeutière, et vers la soumission servile. L’excès de population est assurément un pire danger que la natalité restreinte. Il n’y a qu’au point de vue du recrutement des armées et des forces à amener sur les champs de bataille que la fécondité est une vertu civique, et peut présenter un avantage pour l’État. Si l’on admet que les guerres doivent se perpétuer entre peuples européens, évidemment la France est en danger, avec sa natalité stationnaire, bientôt décroissante. Mais cette probabilité de grands conflits entre nations civilisées, commerçantes, sourdement travaillées toutes par le socialisme pacifique, va en diminuant. D’ailleurs, en tenant compte de la nécessité d’être prêt, et armé suffisamment pour repousser une agression injuste, ou pour maintenir des droits légitimes, est-il absolument indispensable de disposer de masses considérables ? Dans le passé, les grandes victoires ont été remportées par de petites armées, mais bien commandées et bien organisées. Et puis, les moyens scientifiques nouveaux, les engins perfectionnés, les explosifs, les ballons dirigeables, les sous-marins, ne peuvent-ils diminuer les tentations belliqueuses des souverains ? La guerre, malgré tout survenant, le patriotisme debout, l’élan, le courage et le sacrifice pourraient compenser l’infériorité du nombre. Si toute la nation se levait, avec des troupes d’élite, de bons chefs, une discipline de fer, le peloton d’exécution pour tout général vaincu, pour tout officier convaincu de n’avoir pas fait tout son devoir, pour le soldat désobéissant ou lâchant pied, on suppléerait à l’insuffisance des effectifs. Il est curieux de trouver, dans le socialisme de Zola, un argument pour la perpétuité des guerres étrangères et aussi des guerres civiles, car c’est surtout à ces catastrophes qu’aboutit l’excès de population. Si le rêve de Zola se réalisait, il faudrait souhaiter, comme contre-poids au pullulement humain, la fréquence des batailles et la permanence des épidémies. Mais il ne faut envisager le livre de Fécondité que comme la rêverie optimiste d’un écrivain humanitaire, influencé par la satisfaction d’une paternité effective et récente. Travail est un autre conte de fées, qui a beaucoup d’analogie avec Fécondité. Un petit ingénieur, Luc Froment, tandis que Mathieu Froment faisait fortune avec des terrains incultes et pierreux, s’enrichit en transformant une mine mal outillée, imparfaitement exploitée. Les théories de Fourier sur le travail attrayant et celles de Gabet, de Victor Considérant, de Saint-Simon et des adeptes du père Enfantin, à Ménilmontant, sont de nouveau mises sous les yeux du lecteur, comme réalisables et pratiques. Il y a de très fortes scènes de la vie ouvrière, dans Travail, et des descriptions colorées, comme la fonte du minerai, la fabrication des rails et des charpentes d’acier, aussi superbes que celles de Germinal. Des contrastes entre les hommes du passé, et ceux qui sont des pionniers de l’avenir, un drame domestique terrible avec une catastrophe mélodramatique, un mari mettant le feu à sa maison pour s’engloutir, avec la femme coupable, dans le brasier, des tableaux de fêtes ouvrières, des mariages, beaucoup de mariages, une longévité exceptionnelle pour Luc, l’ingénieur fécondant l’usine, créant toute une ville, toute une société nouvelle, comme le cultivateur Mathieu remplaçant des landes et des marais par une campagne luxuriante, font de ce volume un ouvrage de socialisme fantastique. Zola semble un Jules Verne fouriériste et humanitaire, et ce sont des voyages extraordinaires au pays du travail qu’il nous raconte, dans une langue poétique et pittoresque, comme toujours. Vérité, c’est l’affaire Dreyfus. Comme dans un roman à clef, l’auteur a déplacé les situations, modifié les milieux et changé les noms et les qualités des personnages. Mais l’allusion est d’une compréhension aisée, et l’allégorique récit est l’histoire dramatisée du célèbre procès. Au lieu d’une affaire d’espionnage, il s’agit d’une assez répugnante aventure de viol et de meurtre, rappelant le crime où fut mêlé le célèbre frère Flamidien. Un jeune écolier est trouvé étranglé et souillé, un matin, dans un bourg imaginaire, Maillebois, proche la ville cléricale de Beaumont, également supposée. On accuse un malheureux instituteur laïque, Simon, uniquement parce qu’il est juif. On saisit déjà l’analogie avec l’Affaire. Simon est injustement condamné, poursuivi par les huées populaires. La conviction des jurés a été décidée par la production en chambre de délibérations d’une pièce secrète, non communiquée à la défense, par le président, tout acquis à la faction cléricale acharnée à la perte du juif. Simon est envoyé au bagne. L’instituteur Marc Froment, un des quatre évangélistes sociaux de Zola, se multiplie pour faire reconnaître l’innocence de la victime. Il y parvient, après une longue lutte et des incertitudes de procédure, de mouvements d’opinion, de passions politiques et religieuses. L’instituteur est enfin réhabilité, et l’auteur du crime, un certain frère Gorgias, se dénonce et se fait justice. Une grande fête civique et laïque célèbre le retour de la victime dans la bourgade, au milieu de ses partisans, vainqueurs de la coalition cléricale et réactionnaire. Zola, avec une grande abondance de détails, a peint le monde ecclésiastique et la société aristocratique décidés à perdre le malheureux juif pour sauver le prestige de l’école congréganiste. Quant au frère Gorgias, il est l’Esterhazy de cette affaire fictive. Tous, même ceux qui se servent de lui, et qui l’ont couvert de leurs robes de prêtres ou de magistrats, l’abandonnent et le livrent à la misère et au désespoir, ce qui fait qu’il se décide à manger le morceau, à produire le fait nouveau. Il existe au débat un papier rappelant le fameux bordereau. C’est un modèle d’écriture, importante pièce à conviction, qui a été truqué, escamoté, contesté, au cours de la première instruction, avec des manigances de juges et des intimidations de témoins. Vérité a donc le caractère d’une seconde mouture de l’affaire Dreyfus. Zola a dessiné, plutôt de chic, quelques types d’ecclésiastiques, qui ont toute la naïve scélératesse des traîtres de l’Ambigu, des jésuites traditionnels des feuilletons et le Rodin du Juif-Errant est reproduit sous le nom de père Grabet. Les instituteurs tiennent tous les rôles sympathiques dans ce livre, et sont encensés, portés au pinacle de la hiérarchie sociale. Là aussi, il y a un peu, beaucoup d’exagération. On a trop couvert de fleurs nos instituteurs. On les a encouragés à marcher sur les traces de leurs collègues allemands, qui ont, prétend-on, donné la victoire à leurs compatriotes. La comparaison a été mal comprise, mal suivie. C’est en se montrant des chauvins injustes, et souvent absurdes, que les instituteurs allemands se sont surtout révélés les auxiliaires de leurs soldats. Nos maîtres d’école ont cru que c’était en se proclamant devant leurs élèves, pacifistes, anti-militaristes, et en enseignant qu’il n’y avait nul besoin d’une patrie, qu’ils égaleraient les disciples de Fichte et de Kœrner. Ce n’est pas du tout cela. Ce roman, ayant le grand défaut d’être à clef et de reproduire un débat déjà éloigné, et dont le recul s’accentuera, ne paraît pas devoir garder une place importante dans l’œuvre de Zola. Il ne survivra pas à cette Affaire, qui, heureusement, commence à n’être plus pour nous qu’un de ces cauchemars dont on garde seulement le mauvais souvenir, quand le réveil est venu, avec le soulagement de l’angoisse disparue. Le quatrième évangile, qui devait s’appeler Justice, n’a pu être écrit, et je ne crois pas que Zola, surpris par la mort, ait eu le temps de préparer le dossier de ce roman, ni de colliger les notes qui lui étaient nécessaires pour le mettre en train. Les trois romans subsistants ne sont pas inférieurs, comme on l’a dit, aux autres ouvrages de Zola ; ils sont autres. Ce sont des rêveries délayées en des chapitres interminables, des visions d’avenir combiné et arrangé, des chimères saisies au vol de l’imagination et du désir optimiste. Excepté Vérité, qui a trop d’actualité, les deux évangiles restants seront lus et consultés avec intérêt par tous ceux que les études sociales passionnent, et qui cherchent à établir, au moins dans les livres, dans les discours, dans les projets, les fondations d’un édifice humain nouveau. Ce temple social aura pour pierres d’assises, le Travail, non plus mercenaire et forcé, mais volontaire et gratuit, puis le partage, comme au foyer familial actuel entre tous les enfants égaux, de la table, du logement, des vêtements, des plaisirs aussi ; l’amour, l’amitié, la concorde régneront parmi les habitants de la planète pacifiée, et mieux aménagée pour les besoins et les satisfactions de tous. Ce sont de bien beaux rêves ! La crédulité socialiste, adéquate à celle des croyances religieuses, se berce par ces agréables sornettes et croit au paradis collectiviste, comme on a cru au ciel d’Indra, au walhalla d’Odin, au harem céleste de Mahomet, au séjour des bienheureux chrétiens, où le Très-Haut préside sur son siège de nuées, entouré de sa cour de Trônes et de Dominations. Il faut à l’humanité, toujours enfantine, des contes fantastiques, des légendes, des miracles, et on lui promet toujours le même paradis ; il n’y a que le décor et le nom des bienheureux qui changent. Le paradis socialiste, qu’on nous annonce, est tout autant séduisant, et tout aussi fantastique que celui des péris, des valkyries, des houris et des archanges androgynes, commandés par le porte-glaive Michel, et notre confiance naïve est toujours la même. Il est doux, cependant, de s’imaginer un instant, en lisant Travail, Vérité, Fécondité, ces Bibles optimistes et fallacieuses comme les Védas, les Corans et les autres livres religieux, que nos descendants connaîtront toutes ces jouissances, et vivront de l’existence idéale et triomphale annoncée, préparée, léguée par Luc, Marc et Mathieu Froment. L’auteur, qui a conçu et exécuté ces programmes merveilleux, était décidément un brave homme, souhaitant le bonheur pour tous. Il avait l’âme d’un saint Vincent de Paul, le seul Saint dont le peuple ait raison de garder la mémoire. Sa philosophie peut paraître enfantine, mais elle est plutôt consolante. Heureux ceux qui peuvent espérer le paradis socialiste décrit et promis par Zola, le paradis de Fécondité, de Travail et de Vérité ! Malheureusement, pour beaucoup d’entre nous, après avoir déposé ces livres fabuleux, ces contes des mille et une nuits démocratiques, un seul paradis est certain, de tous ceux qu’a conçus l’imagination des hommes, et qu’a acceptés la superstition des foules dans son horreur du vide final, dans l’instinctif effroi de la suppression de tout, c’est le Nirvâna divin, le Nirvâna bouddhiste absolu. Zola, vaste et puissant esprit, ouvert à tout ce qu’il y a dans l’univers de bon, dans la nature de fécondant, repoussait comme un mensonge éternel la seule vérité vraie : le Néant. Il ne concevait pas la possibilité de l’oméga de l’alphabet humain, pas plus que la fin de l’alphabet de l’univers, dont les lettres, hasardeusement assemblées, doivent pourtant un jour fatalement se disperser, et ne plus offrir aucun sens, aucune forme. La matière sans doute demeurera éternelle, mais elle retournera à son amalgame primitif et chaotique, sauf à subir, dans l’Incommensurable, de nouvelles décompositions, et à façonner à l’aventure des univers neufs et semblablement périssables, dont nous ne pouvons ni connaître, ni même soupçonner la composition et la destinée. Là seulement est la vérité ; tout s’anéantira de ce que nous voyons, de ce que nous faisons, de ce que nous savons. Quant au bonheur, il ne saurait être que relatif, et le Socialisme, comme les autres religions, ne peut que promettre, et non tenir. C’est tout de même une bonne action que de chercher à persuader, comme l’a fait l’auteur de Travail, avec une éloquence admirable et une assurance qui en impose, qu’un jour viendra où les travailleurs seront tous heureux. Cette foi mensongère aide, comme autrefois la croyance à la vie paradisiaque, à la justice de Vichnou, d’Allah, du bon Dieu, à supporter la misère présente, la fatalité quotidienne du malheur. « Ceux qui pleurent seront consolés, ceux qui ont faim seront rassasiés… » voilà ce que promet à la pauvre humanité la philosophie des évangélistes anciens. C’est la même promesse que font les évangiles de Zola. Il n’y a que sur l’endroit où s’accompliront ces merveilles, que les synoptiques et les apôtres zolistes ne sont pas d’accord : les uns désignent l’avenir, comme les autres le ciel. C’est bien lointain, bien vague aussi. Enfin, si la foi ne sauve pas toujours, la crédulité prévient le désespoir, et c’est là le meilleur et le plus clair de l’évangélisation nouvelle.