Épîtres (Voltaire)/Épître 73

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Œuvres complètes de Voltaire Garniertome 10 (pp. 338-342).


ÉPITRE LXXIII.


À S. A. S. MADAME LA DUCHESSE DU MAINE,
SUR LA VICTOIRE REMPORTÉE PAR LE ROI, À LAWFELT.


(1747)


Auguste fille et mère de héros,
Vous ranimez ma voix faible et cassée,
Et vous voulez que ma muse lassée
Comme Louis ignore le repos.

D’un crayon vrai vous m’ordonnez de peindre
Son cœur modeste et ses brillants exploits.
Et Cumberland, que l’on a vu deux fois
Chercher ce roi, l’admirer, et le craindre.
Mais des bons vers l’heureux temps est passé ;
L’art des combats est l’art où l’on excelle.
Notre Alexandre en vain cherche un Apelle :
Louis s’élève, et le siècle est baissé.
De Fontenoy le nom plein d’harmonie
Pouvait au moins seconder le génie.
Boileau pâlit au seul nom de Voërden[1].
Que dirait-il si, non loin d’Helderen,
Il eût fallu suivre entre les deux Nèthes
Bathiani, si savant en retraites ;
Avec d’Estrée à Rosmal s’avancer ?
La Gloire parle, et Louis me réveille ;
Le nom du roi charme toujours l’oreille ;
Mais que Lawfelt est rude à prononcer[2] !
Et quel besoin de nos panégyriques,
Discours en vers, épîtres héroïques,
Enregistrés, visés par Crébillon[3],
Signés Marville[4], et jamais Apollon ?
De votre fils je connais l’indulgence ;
Il recevra sans courroux mon encens[5] ;
Car la Bonté, la sœur de la Vaillance,
De vos aïeux passa dans vos enfants.
Mais tout lecteur n’est pas si débonnaire ;
Et si j’avais, peut-être téméraire,
Représenté vos fiers carabiniers
Donnant l’exemple aux plus braves guerriers

Si je peignais ce soutien de nos armes,
Ce petit-fils, ce rival de Condé ;
Du dieu des vers si j’étais secondé,
Comme il le fut par le dieu des alarmes,
Plus d’un censeur, encore avec dépit,
M’accuserait d’en avoir trop peu dit.
Très-peu de gré, mille traits de satire,
Sont le loyer de quiconque ose écrire :
Mais pour le prince il faut savoir souffrir :
Il est partout des risques à courir ;
Et la censure, avec plus d’injustice,
Va tous les jours acharner sa malice
Sur des héros dont la fidélité
L’a mieux servi que je ne l’ai chanté[6].
Allons, parlez, ma noble Académie :
Sur vos lauriers êtes-vous endormie ?
Représentez ce conquérant humain
Offrant la paix, le tonnerre à la main.
Ne louez point, auteurs, rendez justice ;
Et, comparant aux siècles reculés
Le siècle heureux, les jours dont vous parlez,
Lisez César, vous connaîtrez Maurice[7].
Si de l’État vous aimez les vengeurs,
Si la patrie est vivante en vos cœurs,
Voyez ce chef dont l’active prudence
Venge à la fois Gênes, Parme, et la France,
Chantez Belle-Isle ; élevez dans vos vers
Un monument au généreux Boufflers[8] ;
Il est du sang qui fut l’appui du trône :
Il eût pu l’être ; et la faux du trépas

Tranche ses jours, échappés à Bellone,
Au sein des murs délivrés par son bras.
Mais quelle voix assez forte, assez tendre,
Saura gémir sur l’honorable cendre
De ces héros que Mars priva du jour,
Aux yeux d’un roi, leur père et leur amour ?
Ô vous surtout, infortuné Bavière,
Jeune Froulay, si digne de nos pleurs,
Qui chantera votre vertu guerrière ?
Sur vos tombeaux qui répandra des fleurs ?
Anges des cieux, puissances immortelles,
Qui présidez à nos jours passagers,
Sauvez Lautrec au milieu des dangers :
Mettez Ségur à l’ombre de vos ailes ;
Déjà Rocoux vit déchirer son flanc.
Ayez pitié de cet âge si tendre ;
Ne versez pas le reste de ce sang
Que pour Louis il brûle de répandre[9].
De cent guerriers couronnez les beaux jours :
Ne frappez pas Bonac et d’Aubeterre,
Plus accablés sous de cruels secours
Que sous les coups des foudres de la guerre.
Mais, me dit-on, faut-il à tout propos
Donner en vers des listes de héros ?
Sachez qu’en vain l’amour de la patrie
Dicte vos vers au vrai seul consacrés :
On flatte peu ceux qu’on a célébrés ;
On déplaît fort à tous ceux qu’on oublie.
Ainsi toujours le danger suit mes pas ;
Il faut livrer presque autant de combats
Qu’en a causé sur l’onde et sur la terre
Cette balance utile à l’Angleterre.
Cessez, cessez, digne sang de Bourbon,
De ranimer mon timide Apollon,
Et laissez-moi tout entier à l’histoire ;
C’est là qu’on peut, sans génie et sans art,
Suivre Louis de l’Escaut jusqu’au Jart.
Je dirai tout, car tout est à sa gloire.
Il fait la mienne, et je me garde bien

De ressembler à ce grand satirique[10],
De son héros discret historien,
Qui, pour écrire un beau panégyrique[11],
Fut bien payé, mais qui n’écrivit rien.



  1. Boileau, épître IV, vers 11.
  2. Variante :
    Mais que Lawfelt est rude à prononcer
    Puis, quand ma voix, par ses faits enhardie,
    L’aurait chanté sur le plus noble ton,
    Qu’aurais-je fait ? blesser sa modestie,
    Sans ajouter à l’éclat de son nom.
    De votre fils, etc.
  3. M. Crébillon, de l’Académie française, examinateur des écrits en une feuille présentés à la police. (Note de Voltaire, 1750.)
  4. M. Feydeau de Marville, alors lieutenant de police. (Id., 1756.)
  5. Variante :
    Il agréera mon inutile encens,
    ou
    Il recevra mon inutile encens.
  6. Variante :
    L’a mieux servi que je ne l’ai chanté.
    Auteurs du temps, rompez donc le silence,
    Osez sortir d’une morne indolence ;
    Quand Louis vole à des périls nouveaux,
    Si les Latours ainsi que les Vanloos
    Peignent ses traits qu’un peuple heureux adore,
    Peignez son âme, elle est plus belle encore.
    Représentez, etc.
  7. Maurice, comte de Saxe. (Note de Voltaire, 1756.)
  8. Le duc de Boufflers, arrivé le 1er mai à Gênes pour y commander les troupes destinées à secourir cette république contre les Impériaux, après s’être signale en diverses occasions, et avoir remporté de grands avantages sur les Autrichiens, tomba malade de la petite vérole, et mourut le 2 juillet 1747, à quarante-deux ans. (B.)
  9. M. le marquis de Ségur, ministre de la guerre en 1780 : il avait été dangereusement blessé à Rocoux et perdit un bras à la bataille de Lawfelt. (K.)
  10. Boileau. (Note de Voltaire, 1756.)
  11. Variante :
    Qui pour écrire en style véridique.