Épîtres (Voltaire)/Épître 81

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 10 (pp. 357-358).


ÉPÎTRE LXXXI.


À MONSIEUR LE CARDINAL QUIRINI[1].


Berlin, 1751.


Quoi ! vous voulez donc que je chante
Ce temple orné par vos bienfaits,
Dont aujourd’hui Berlin se vante !
Je vous admire, et je me tais.
Comment sur les bords de la Sprée,
Dans cette infidèle contrée
Où de Rome on brave les lois,
Pourrai-je élever une voix
À des cardinaux consacrée ?
Éloigné des murs de Sion,
Je gémis en bon catholique.
Hélas ! mon prince est hérétique,
Et n’a point de dévotion.
Je vois avec componction
Que dans l’infernale séquelle
Il sera près de Cicéron,
Et d’Aristide et de Platon,
Ou vis-à-vis de Marc-Aurèle.

On sait que ces esprits fameux
Sont punis dans la nuit profonde ;
Il faut qu’il soit damné comme eux,
Puisqu’il vit comme eux dans ce monde.
Mais surtout que je suis fâché
De le voir toujours entiché
De l’énorme et cruel péché
Que l’on nomme la tolérance !
Pour moi, je frémis quand je pense
Que le musulman, le païen,
Le quakre, et le luthérien,
L’enfant de Genève et de Rome,
Chez lui tout est reçu si bien,
Pourvu que l’on soit honnête homme.
Pour comble de méchanceté,
Il a su rendre ridicule
Cette sainte inhumanité,
Cette haine dont sans scrupule
S’arme le dévot entêté,
Et dont se raille l’incrédule.
Que ferai-je, grand cardinal,
Moi chambellan très-inutile
D’un prince endurci dans le mal,
Et proscrit dans notre Évangile ?
Vous dont le front prédestiné
À nos yeux doublement éclate ;
Vous dont le chapeau d’écarlate
Des lauriers du Pinde est orné ;
Qui, marchant sur les pas d’Horace
Et sur ceux de saint Augustin,
Suivez le raboteux chemin
Du paradis et du Parnasse,
Convertissez ce rare esprit :
C’est à vous d’instruire et de plaire ;
Et la grâce de Jésus-Christ
Chez vous brille en plus d’un écrit,
Avec les trois Grâces d’Homère[2].



  1. C’est le cardinal bibliothécaire du Vatican, à qui Voltaire avait dédié Sémiramis. Voyez tome III du Théâtre, p. 487.
  2. L’épître à Darget qui vient ordinairement après cette pièce se trouve dans la Correspondance, lettre du 9 mars 1751.