Épigrammes (Martial)/1841/01

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Traduction par Constant Dubos.
Chapelle (p. 3-50).

LIVRE PREMIER.


1.

Des jeux floraux consacrés au plaisir
Tu connaissais la liberté folâtre ;
Triste Caton, tu vins donc au théâtre
Uniquement pour qu’on t’en vît sortir ?

2.

À SON LECTEUR.

Le voilà cet auteur qui sait pincer et rire
Que tu lis, que tu veux relire,
Ce Martial, connu dans l’univers
Par le sel piquant de ses vers.
D’un tel succès qu’il apprécie,
Il s’applaudit sous un double rapport,
Puisqu’il jouit pendant sa vie
D’une faveur que tout poète envie
Et qu’il obtient à peine après sa mort.

3.

OU SE VENDENT SES LIVRES.

Toi qui veux qu’à la ville ainsi qu’à la campagne,
Partout mon livre t’accompagne
Et voyage avec toi dans de lointains climats,
Sur tes rayons laisse les grands formats ;
Fais emplette d’un exemplaire
Écrit en menu caractère,
Bien réduit, bien compacte, et dont le parchemin
Tienne aisément dans une seule main.
Pour t’éviter la fatigue inutile
De parcourir tous les coins de la ville,
Écoute, et dirige tes pas
Au temple de la Paix, près celui de Pallas ;
Tu te verras, après ce court voyage,
Chez l’affranchi du docte Sécundus,
Qui pour tes cinq deniers au plus
S’empressera de te livrer l’ouvrage.

4.

À SON LIVRE.

Lorsqu’à te recevoir mon portefeuille est prêt,
Tu veux aller briller au quartier d’Argilet,
Livre trop imprudent ; ah ! tu ne connais guère
Les superbes dédains de cette Rome altière,
Ni les airs de mépris dont sa fière grandeur
Accueille les essais d’un indiscret auteur.

Crains le goût délicat dont l’extrême finesse
A, chez les fils de Mars, remplacé la rudesse :
Nul peuple n’offre des lecteurs
Plus dégoûtés et plus frondeurs.
Jeunes gens et vieillards, tous ont l’humeur railleuse ;
Chez eux l’enfance même est plaisante et moqueuse.
N’attends pas là d’amis, de protecteurs.
Après mille bravos, mille feintes caresses,
Quand tu t’applaudiras de leurs faveurs traîtresses,
Aux outrages sanglants, soudain abandonné,
Par les valets tu te verras berné.
Mais quoi ? las d’essuyer ratures sur ratures,
Et de voir ta gaîté mourir sous mes censures,
Au risque dans les airs de bientôt voltiger,
Tu veux, jeune étourdi, courir les aventures ;
De ton obscurité je vois que tu murmures.
Eh bien donc, prends l’essor et brave le danger !
Mais chez moi tu trouvais la paix sans voyager.

5.

À CÉSAR.

César, si ce produit d’une muse légère
Par hasard vous est présenté,
Quittez pour un instant cet air de dignité
Qui ceint le front des, maîtres de la terre.
Sans en être offensé, souvent un Général
D’un trait malin sourit sur son char triomphal.
Daignez lire mes vers avec cette indulgence
Qui d’un Mime au théâtre excuse la licence.
Loin d’un livre innocent les rigides censeurs !
Libre dans mes écrits, je suis chaste en mes mœurs.

6.

MOT DE L’EMPEREUR A MARTIAL.

Quand je donne un combat naval
Tu viens me présenter ton livre ;
C’est prendre ton temps assez mal
Dans le bassin veux-tu le suivre ?

7.

COMPARAISON DE L’AIGLE DE JUPITER AVEC LE LION DE DOMITIEN.

L’aigle de Jupiter, en sa serre puissante
Enlève Ganymède aux cieux sans l’offenser.
Le lion de César, en sa gueule innocente
Tient un lièvre qui joue, et craint de le blesser.
De quel prodige ici s’étonner davantage ?
Tous deux ont un dieu pour auteur ;
De Jupiter le premier est l’ouvrage,
L’autre, celui de l’empereur.

8.

À MAXIME.

ÉLOGE DU POÈME DE STELLA SUR UNE COLOMBE.

Stella, comme Catulle, a su par son génie
Immortaliser un oiseau.
Mais, dût Vérone ici frémir de jalousie,

Maxime, je soutiens, en dépit de l’envie,
Qu’autant qu’une colombe efface un passereau,
Autant de mon Stella la colombe chérie
De ton Catulle efface le moineau.

9.

ÉLOGE DES PRINCIPES DE DÉCIANUS.

Ainsi que Thraséas et le divin Caton
Décianus du stoïque Zénon
Suit l’austère philosophie,
Mais non jusqu’à se jouer de la vie.
Le sein nu il ne prétend pas
Courir au-devant du trépas.
J’approuve en tout point son système ;
Mon héros, le héros que j’aime,
N’est pas celui qu’illustre une action d’éclat,
Ou qui, par une mort facile et d’apparat,
Au prix de quelques jours achète un nom célèbre
C’est le sage Mortel dès son vivant cité
Pour ses vertus, sa rare intégrité ;
Qui, de l’Indus jusques à l’Ebre,
Voit son nom chéri, respecté,
Et dont l’éloge, en tous lieux répété,
N’est pas son éloge funèbre.

10.

CONTRE COTTA.

Tu te crois un Caton ; mais un Caton musqué
N’est en effet, Cotta, rien qu’un homme manqué.

11.

SUR GEMELLUS ET ALCINE.

Gemellus depuis quelque temps
Recherche Alcine en mariage ;
Soins empressés, prières et présents,
Pour l’obtenir il met tout en usage.
– C’est donc une beauté ? – Difforme à faire peur,
Sa richesse peut seule égaler sa laideur ;
Elle est vieille ; de plus, maussade, acariâtre
– Et c’est d’un tel objet qu’il se montre idolâtre
Au point d’en vouloir titre époux !
Comment a-t-elle pu le séduire ? – Entre nous,
C’est par sa toux opiniâtre.

12.

SUR LE BUVEUR SEXTILIUS.

Aux spectacles, l’état concède
Dix sesterces aux chevaliers.
Sextilius, hier, de vingt deniers,
Seul, tu bus la valeur durant un intermède ;
Bientôt nos échansons auraient manqué d’eau tiède,
Mais tu t’en passes volontiers.

13.

SUR RÉGULUS.

Non loin de Rome, au pied de ce coteau fleuri,
Séjour d’Hercule, où le frais Tivoli
Voit fumer d’Albula l’eau blanche et sulfureuse,
Une plaine, un vallon des muses favori
Leur offre de son bois l’ombre silencieuse.
Là, dans la canicule, aux ardeurs du midi
Un long et ténébreux portique
Opposait l’épaisseur de sa voûte rustique.
Mais ce vieux monument, de quel affreux malheur
Il a failli naguère être l’auteur !
Tandis que sur son char Régulus le traverse,
Il croule, et sur les pas de l’illustre orateur,
Sans l’offenser, en débris se disperse.
La Fortune, sans doute, en détournant ses coups,
N’osa de Rome entière affronter le courroux.
Le mal fut même un bien dans cette circonstance.
Ce danger qui n’est plus a du charme : après tout,
L’édifice resté debout
N’eût pas si bien des Dieux marqué la, providence.

14.

SUR ARRIE ET PŒTUS.

Arrie à son époux remettant cette épée
Que dans son propre sang elle-même a trempée :

Prends ce fer, lui dit-elle, et remplis ton devoir ;
A peine j’ai senti le coup qui m’a frappée,
Mais je meurs de celui que tu vas recevoir.

15.

À CÉSAR.

Ton spectacle, César ; nous offre une merveille
Dont nul cirque jamais n’avait vu la pareille.
Dans sa gueule entr’ouverte un lion caressant
Laisse un lièvre courir, jouer impunément.
D’où vient dans un lion cette humeur pacifique ?
César, il t’appartient : le prodige s’explique.

16.

À JULIUS.

O toi qu’une amitié par le temps éprouvée
Place au premier rang dans mon cœur,
A soixante ans bientôt ta carrière arrivée
Compte bien peu de jours marqués par le bonheur.
Ne diffère donc plus, saisis ce qui t’en reste.
Hors le passé, pour toi rien n’est certain ;
Sais-tu si la faveur céleste
A ce jour qui te luit réserve un lendemain ?
Des peines, des chagrins, quelque accident funeste,
Peut-être de ta vie obscurciront la fin.
Le plaisir est un météore
Qui dans l’air brille et s’évapore ;

Il fuit pour ne plus revenir :
Hâte-toi donc de le saisir.
Serre-le bien, et crains qu’il ne t’échappe encore.
Le Sage ne dit point : Demain ! Fais comme lui,
Demain serait trop tard : vis donc dès aujourd’hui.

17.

À AVITUS.

Bon, mauvais, médiocre, ici frappent tes yeux,
Ami lecteur ; où trouveras-tu mieux ?


LA MÊME, AUTREMENT.

Du bon, du médiocre et beaucoup de mauvais,
Voilà mon livre ; ainsi tous les livres sont faits.

18.

SUR TITUS.

Titus veut qu’au Barreau je consacre mes soins ;
Plaidez ; c’est, me dit-il, une noble carrière,
Un état important, utile et nécessaire.
Celui d’agriculteur, Titus, ne l’est pas moins.

19.

À TUCCA.

Tucca, quelle est cette manie
De mêler au Falerne adouci par les ans
L’âpre boisson récemment recueillie
Sur l’ingrat coteau des Toscans ?
Quel mal t’a donc pu faire un nectar délectable,
Ou quel bien attends-tu d’un limon détestable ?
Étrangle tes amis, soit ; mais ces bons vins vieux,
Des plus mortels poisons les infecter comme eux,
C’est un assassinat, un meurtre véritable.
Tes convives peut-être ont mérité la mort
Mais ce breuvage exquis, délices de la table,
Pour quel crime doit-il subir un pareil sort ?

20.

À ÆLIA.

Quatre dents te restaient, encore pas très entières ;
Une première toux t’en a fait sauter deux ;
Hier un autre accès t’emporta les dernières
Ælia désormais, à ton aise tu peux
Tousser impunément jour et nuit si tu veux.

21.

À CŒCILIEN.

Cœcilien, quelle est, dis-moi,
Cette incroyable impertinence
Vingt convives, hier, chez toi
Sont invités pour fêter ta naissance.
Avec de vieux amis, tes anciens compagnons,
Te croyant dispensé de faire des façons,
Impudemment en leur présence
Tu dévores, toi seul, un plat de champignons.
De quel vœu devons-nous payer ce trait infâme ?
Qu’on te serve, dès aujourd’hui,
Des champignons semblables à celui
Dont Claude fut jadis régalé par sa femme.

22.

SUR PORSENNA ET MUCIUS SCÆVOLA.

Le bras de Mucius dans son choix s’est trompé,
Au lieu de Porsenna l’intendant est frappé.
A l’instant, au brasier prêt pour un sacrifice
Le héros a plongé sa main.
Le roi tremble et ne peut contempler le supplice
Qu’ose endurer son assassin.
Cet excès d’héroïsme a désarmé son âme ;
Il cesse en Mucius de voir un ennemi ;

Lui-même il l’arrache à la flamme,
Et veut qu’à Rome il retourne impuni.
Mucius, ton erreur te donne un nouveau lustre ;
Si ton bras n’eût failli, tu serais moins illustre.

26.

À FAUSTINUS.

Donne enfin au public tes merveilleux ouvrages,
Et cède à nos vœux, Faustinus ;
Livre-nous ces écrits si longtemps attendus
Que d’Athènes et de Rome applaudiront les Sages.
Cette idole en secret que tout auteur poursuit,
L’agile et prompte Renommée,
Elle frappe à ta porte, et tu la tiens fermée ;
Ainsi de tes travaux tu repousses le fruit.
C’est assez différer, Faustinus ; ton volume
Doit vivre avec son père et même encore après.
N’attends pas pour jouir l’instant de ton décès ;
Quel bien peut faire aux morts une gloire posthume ?

27.

CONTRE SEXTILIUS.

Sur les bancs où des chevaliers
L’élite du théâtre s’assemble,

Gratifié de trois deniers,
Seul, tu bois plus de vin que cinq autres ensemble ;
À boire autant, en vérité,
On pourrait s’enivrer d’eau claire.
Mais, comme ton mince honoraire
N’y suffit point, de tout côté,
À droite, à gauche et devant et derrière,
Tu tends la main ; à tes emprunts
De tes voisins nul ne peut se soustraire.
Ce ne sont pas des vins communs
Que demande ta soif : il te faut du massique,
De l’opimien pur et d’un cachet antique ;
Tu mets à sec nos plus riches celliers.
Crois-moi, Sextilius, avec tes trois deniers,
Si tu veux mettre au pair et dépense et recette,
Laisse là les bons vins, et bois l’aigre piquette
Que brassent les cabaretiers.

28 et 30 du XIIme LIVRE.

À PROCILLUS.

Hier au soir, après mainte et mainte rasade,
J’ai pu te dire : Camarade,
Demain je t’attends à souper.
Au sérieux traitant l’affaire,
Tu prends acte aussitôt d’un mot qu’à la légère
J’ai laissé peut-être échapper.
Eh quoi ! dans un accès de douce confiance,
De tendre épanchement qu’inspire un long festin,
Ne puis-je donc, le verre en main,
Me permettre une inconséquence

Sans danger pour le lendemain ?
Entre amis rassemblés pour s’égayer et boire,
Je n’aime pas trop de mémoire ;
Tant de sobriété ne me plait qu’à demi :
Que mon valet soit sobre, et non pas mon ami.

29.

SUR ACERRA.

Lorsqu’Acerra vous infecte de vin,
Vous croyez que c’est de la veille :
Erreur ! Acerra boit pendant que tout sommeille,
Et ne cesse que le matin.

30.

À FIDENTINUS.

En public quelquefois quand tu lis mon ouvrage,
Tu laisses volontiers croire qu’il est le tien ;
Arrangeons-nous : Si tu me rends mon bien,
En cadeau je consens à t’en faire l’hommage ;
Sinon, achète-le ; c’est là le seul moyen
Pour qu’il cesse d’être le mien.

31.

CONTRE ROCH, LE MÉDECIN.

Roch, jadis médecin, aujourd’hui fossoyeur,
Maintenant étend dans la bière

Tous ceux qu’il étendait sur un lit de douleur ;
C’est bien là, jusqu’au bout, poursuivre son affaire.

33.

À PAUL.

Paul, je ne t’aime pas. Pourquoi ? je n’en sais rien
Mais, je ne t’aime pas ; c’est ce que je sais bien.

34.

SUR GELLIA.

En secret, Gellia ne pleure pas son père ;
En public, un torrent jaillit de sa paupière :
L’hypocrite douleur du grand jour a besoin ;
Mais le vrai deuil gémit dans l’ombre et sans témoin.

37.

À TULLUS ET LUCAIN.

Aux jumeaux Tullus et Lucain,
Si des fils de Léda l’on offrait le destin,
Entr’eux s’établirait un débat de tendresse ;
On les verrait, pour se sacrifier,
Se disputer le droit d’aînesse ;
Celui qui chez Pluton descendrait le premier,

Heureux de quitter la lumière,
En partant dirait : O mon frère !
Aux jours que le sort t’a donnés
Joins encor ceux qui me sont destinés.

38.

À BASSA.

Dans un grand bassin d’or, sans en rougir, Valère
Dépose le produit de sa digestion ;
A table il boit simplement dans un verre :
Cette dernière fonction
Lui coûte moins que la première.

39.

À FIDENTINUS.

Les vers que tu nous lis sont de moi, j’en convien,
Mais quand tu les lis mal, je n’y prétends plus rien.

40.

ÉLOGE DE DÉCIANUS.

Parmi les citoyens de Rome,
Si je viens à parler d’un homme
Digne sans doute d’être admis
Au rang de ces fameux amis

Que l’antiquité tant renomme ;
Homme d’honneur, de probité,
Et d’une rare modestie,
Chez qui candeur, simplicité,
Au plus profond savoir s’allie ;
Observateur religieux
Des saintes lois de la justice,
Et qui jamais par avarice
En secret ne demande aux dieux
Rien dont en public il rougisse ;
Homme enfin dont la fermeté,
Plus forte que l’adversité,
Sur une grande âme s’appuie ;
A l’instant, d’après ce portrait,
Autour de moi chacun s’écrie :
C’est Décianus trait pour trait.

41.

CONTRE UN ENVIEUX.

Tu fronces le sourcil aux vers qui sont de moi.
Et ton œil irrité les fronde ;
Sois donc, tel est ton lot, jaloux de tout le monde ;
Mais qui jamais pourra l’être de toi ?

[…]

43.

SUR PORCIE.

Porcie, en apprenant le sort de son époux,
Cherche un poignard qu’en vain son désespoir implore :

Amis, malgré vos soins jaloux,
Mille chemins s’offrent à nous
Pour courir au trépas ; l’ignorez-vous encore ?
L’exemple de mon père est-il perdu pour vous ?
Du charbon allumé qu’avide elle dévore
Au moment qu’elle expire : – Eh bien ! cruels amis,
Le poignard pour mourir m’était-il seul permis.

44.

CONTRE MANCINUS.

A soixante dîneurs invités à ta table,
Tu servis pour tout mets, hier, un sanglier.
Je ne vis ni raisins mûris dans le cellier,
Ni ces fruits savoureux dont le suc délectable
Au miel le plus exquis me semble préférable,
Ni la poire qu’un jonc suspend dans le fruitier,
Ni la pomme incarnate, honneur du grenadier ;
Point de ces simples mets préparés au village.
De cette crème grasse ou de ce pur laitage,
Meule, cube ou cylindre épaissi dans l’osier ;
De cette verte olive, en ovale allongée,
Qui vient de Picenum en barils bien rangée.
Ton sanglier vint seul. C’était un marcassin
Qu’un nain eût terrassé d’un revers de sa main ;
Rien, absolument rien, ne lui servait d’escorte.
Le convive surpris attend que l’on apporte
Les mets que d’ordinaire on sert en un festin ;
C’est en vain qu’il espère ; il fait le rôle enfin

D’un spectateur au cirque, alors que l’on amène
Un sanglier qui doit figurer dans l’arène.
Après un tel méfait, que jamais cuisinier,
Mancinus, devant toi ne serve un sanglier ;
Mais pour nous venger mieux, qu’on te serve toi-même
A celui dont la dent déchira Charidême.

[…]

48.

CONTRE ROCH, LE MEDECIN.

Roch, jadis médecin, met en terre les morts :
Ce qu’il fait aujourd’hui, Roch le faisait alors.

[…]

50.

À LICINIEN, SUR SON DÉPART POUR L’ESPAGNE.

Toi, l’orgueil et l’amour de notre belle Espagne,
Et dont le nom toujours y doit être cité,
Tu vas donc visiter cette antique cité
Qui couronne le front d’une haute montagne,
Bilbilis, si féconde en rapides coursiers,
Et qui consacre à Mars ses bruyants ateliers ;
Tu vas donc voir ce site et riant et terrible,
Le Caunus ceint de neige, et ce Vadavéron
Que ses flancs escarpés rendent inaccessible ;
Et plus loin, sur un sol tapissé de gazon,
Les vergers de Botrode, et leur ombre paisible ;
Le tiède Congédus et ses lacs tempérés,

Dans tous les temps aux nymphes consacrés,
Tu les traverseras doucement à la nage.
Amolli par le bain, retrempe ton courage
Dans les eaux du Xalon, où, brusquement plongé,
Le fer en dur acier à l’instant est changé.
Tout près de Voberta, la fort giboyeuse
Te promet une chasse aisée autant qu’heureuse ;
Tranquillement assis pour apaiser ta faim,
Là, tu verras la proie accourir sous la main.
Du Tage au sable d’or, les rives solitaires
Ont pour toi des abris contre les feux du jour ;
Dircenne et Néméa t’offriront tour à tour,
Pour étancher ta soif, leurs eaux froides et claires.
Mais quand l’hiver ; le front ceint de frimas,
Environné de son hideux cortège,
Te rendra les brouillards, l’aquilon et la neige,
Tu reviendras, cherchant de moins âpres climats,
Habiter Tarragone et ta Lalétanie.
Là des plus doux plaisirs s’embellira ta vie ;
Ta main immolera le daim pris dans tes rets,
Et le dur sanglier nourri dans tes forts.
Mais, laissant ton fermier lancer le cerf agile,
Tu montes un coursier vigoureux et docile ;
Et tu cours, franchissant plaines, fossés, guérets,
Forcer un lièvre adroit, éventer ses secrets.
A ta voix, descendus de la forêt voisine,
Le chêne, le bouleau, garniront ton foyer,
Où se roule et s’ébat une troupe enfantine
Qui doit le jour à ton vieux métayer.
Arrive à ton signal ton compagnon de chasse,
Un bon voisin dans l’instant invité,
Qui, t’escortant chacun de son côté,

A la table prennent leur place.
Dans ta maison jamais tu n’aperçois
Du client la robe importune.
Ni la chaussure à demi-lune,
Ni le manteau de pourpre à Tyr trempé deux fois ;
Loin de toi les huissiers à voix malencontreuse,
Le client éploré, la veuve impérieuse !
Nul accusé tremblant ne hâte ton réveil,
Qui jamais ne prévient le retour du soleil.
Qu’un autre, épris d’un vain suffrage
Achète au prix de son repos
D’un vulgaire insensé les stériles bravos ;
Toi, dans ton paisible ermitage
Tu vois en pitié son erreur ;
Et tandis que Sura de Rome obtient l’hommage,
Libre d’ambition, tu jouis du bonheur
Qu’on goûte au gîte après un long voyage.
Celui qui voit sa vie assez riche en succès,
Du reste de ses jours peut disposer en paix.

[…]

53.

À QUINCTIANUS.

Sous ton illustre patronage,
Quinctianus, je place mon ouvrage ;
Si je puis dire mien un livre qu’aujourd’hui
Un poète impudent affirme être de lui ;
En esclave à sa loi s’il prétend le soumettre,
Dis que j’en suis le seul et légitime maître.

Tu n’auras pas deux ou trois fois
Hautement proclamé ton puissant témoignage,
Que l’imposteur, plissant à ta voix,
Ira cacher dans l’ombre et sa honte et sa rage.

54.

À FIDENTINUS.

Fidentinus, dans mon ouvrage
De toi tu glissas une page,
Une seule, mais, par malheur,
De ton cachet si fortement empreinte,
Qu’à l’instant même on peut, sans crainte
De se tromper, en désigner l’auteur.
Ainsi d’un vil manteau la misérable bure
Gâte par son contact la pourpre la plus pure ;
Ainsi de simple argile un vulgaire bocal
Jure, placé trop près d’un vase de cristal ;
Ainsi du noir corbeau le plumage sinistre
Outrage la blancheur des cygnes du Caïstre ;
Ainsi quand Philomèle, au retour du printemps,
Par son harmonieuse plainte
Du bois sacré fait retentir l’enceinte,
L’aigre cri de la pie insulte à ses accents.
Qu’ai-je besoin, pour venger mon ouvrage,
De témoin ou de défenseur ?
Ton délateur est ton propre passage ;
Il t’accuse, il te crie : ô voleur ! ô voleur !

55.

À FUSCUS.

Veux-tu, Fuscus, m’accorder une grâce ?
Si tu consens encore à te laisser aimer,
Pour l’amitié, s’il reste en ton cœur une place,
Permets-moi de la réclamer.
De tes amis je sais que le nombre est immense,
Et que très souvent les refus
Sont le lot des derniers venus.
Cependant j’ose encor conserver l’espérance ;
Tous tes amis anciens furent nouveaux jadis ;
Lorsque aujourd’hui de toi je sollicite
Parmi les tiens la faveur d’être admis,
Vois seulement, Fuscus, si je mérite
De figurer un jour parmi tes vieux amis.

56.

À FRONTON.

Toi qui, capitaine, orateur,
De ta patrie es doublement l’honneur,
Fronton, tu désires entendre
Ce qui de ton ami peut faire le bonheur :

En deux mots je vais te l’apprendre.
Un rustique manoir, un champêtre domaine
Qui sans conteste m’appartienne,
Un petit bois, un modeste jardin
Que je cultive de ma main ;
Peu de fortune, mais longue méridienne,
Voilà, Fronton, pour être heureux,
A quoi se bornent tous mes vœux.
Voudrait-il habiter ces froids et longs portiques
Que le marbre de Sparte incruste en mosaïque,
Ou courir le matin, devançant le soleil,
D’un dédaigneux patron saluer le réveil,
Celui qui chaque soir, au retour de la chasse,
Vis à vis d’un foyer, dont le feu le délasse,
Non sans orgueil, étale ses filets
Enrichis du gibier des champs et des forêts ;
Qui voit prendre à sa ligne un poisson qui frétille,
Et rapporte en triomphe ou la carpe ou l’anguille ;
Qui, pour calmer sa soif par un doux hydromel,
A l’amphore rougie emprunte l’or du miel,
Pendant que du logis la rustique intendante
Sur sa table boiteuse étale quelques mets,
Un pur laitage, et des œufs frais
Cuits à propos sous la cendre brûlante
Du foyer que son bois alimente sans frais ?
Ne connaissez jamais cette heureuse existence,
Vils esclaves des grands ! Adorez leur puissance,
Et consacrez vos jours à des patrons ingrats :
Que souhaiter de pire à qui ne m’aime pas ?

[…]

58.

À FLACCUS.

Quelle maîtresse je voudrais ?
Trop de facilité me lasse,
Trop de difficulté me chasse ;
Je n’aime l’un ni l’autre excès.

[…]

60.

À FLACCUS SUR LA SPORTULE.

Avec tes cent quadrans, à Baya, cher Flaccus,
Dans des bains somptueux, j’éprouve la famine ;
Rends-moi les bains obscurs de Lupus, de Grillus ;
Tes bains sont beaux, très beaux ; mais il faut que je dîne.

[…]

62.

À LICINIEN, SUR LA PATRIE DE QUELQUES ÉCRIVAINS.

Virgile est à jamais la gloire de Mantoue ;
Vérone aime Catulle et son goût délicat ;
Tite-Live, Flaccus, sont l’orgueil de Padoue ;
Lucain, les deux Sénèque, ont illustré Cordoue,
Et Sulmone d’Ovide emprunte son éclat ;
Sur les rives du Nil le nom d’Apollodore

Retentira longtemps encore.
Si Cadix s’applaudit de son cher Canius,
De l’illustre Décianus
A son tour Mérida s’honore.
C’est sur toi, cher Licinien,
Que notre Bilbilis fonde aujourd’hui sa gloire ;
Puisse-t-elle à côté du tien
Garder longtemps mon nom dans sa mémoire !

63.

SUR LŒVINA.

La chaste Lœvina, d’un mari très austère
Épouse encore plus sévère,
Qui rappelait les mœurs des antiques Sabins
Part avec son époux, et visite les bains
Dont on vante partout la vertu salutaire.
Tandis que de Baya le séjour enchanté
De son humeur farouche adoucit l’âpreté,
Voilà qu’au sein des eaux, d’un feu soudain surprise,
Pour un jeune homme elle devient éprise,
Et furtivement, sans éclats,
Elle fuit son époux, accompagne les pas.
Du nouveau Pâris qui l’emmène :
Pénélope arrivée, elle est partie Hélène.

64.

À CÉLER.

D’un ouvrage que tu composes
J’entends dire beaucoup de bien

Lis-le moi ? — Je n’en ferai rien.
N’insiste point. — Pour quelles causes ?
Tu voudrais me lire le tien.

65.

À POLLA.

Nulle belle, on le sait, n’est plus belle que toi ;
Plus riche, on en convient ; plus sage, je le crois,
Polla ; mais quand tu veux commander mon hommage,
Tu n’es plus, à mes yeux, belle, riche ni sage.

[…]

67.

CONTRE UN PLAGIAIRE.

Plagiaire impudent, voleur de mes écrits,
Qui crois que pour être poète
Il suffit d’acheter un volume à vil prix,
Reviens de ton erreur ; ce beau nom que l’on fête,
Par or, ni par argent, ne fut jamais acquis.
Crois-moi, va déterrer au fond d’un secrétaire
Quelque rouleau chargé de bons ou mauvais vers,
Vierge encor et connu seulement de son père ;
Qui, sans avoir passé sous les yeux du vulgaire,
Ne fut encor visité que des vers.

Un livre publié ne change plus de maître.
Mais si tu cherches bien, peut-être
Tu trouveras sur ton chemin
Un volume nouveau, dont les soins d’un libraire
N’ont encore poncé ni rougi le vélin.
Qu’on te le cède, mais sous le sceau du mystère,
Puis, chez toi, de ton nom va couvrir ton larcin.
Voilà tout le secret : celui dont l’impuissance
Veut s’illustrer par l’ouvrage d’autrui,
Traitant avec l’auteur, doit acheter de lui
Son livre et surtout son silence.

[…]

70.

PLAISANTERIE SUR CANIUS.

A Térente on a vu longtemps un PAN rieur ;
Canius aujourd’hui se fait son successeur.

71.

À SON LIVRE.

Pars, mon cher livre, et sans retard
Cours au bel hôtel de Procule,
Et répète-lui, de ma part,
Du salut la simple formule,
Mon tribut de chaque matin.
Crains-tu de te perdre en chemin ?
Du long trajet que tu dois faire,
Écoute et suis l’itinéraire :

Longe le temple de Castor,
Ensuite celui des Vestales,
Puis, franchissant dans ton essor
Du Mont-Sacré les hautes dalles,
Tu verras l’auguste palais
Où partout le marbre et l’ivoire
De notre prince offrent les traits,
Où tout nous parle de sa gloire.
Admire en passant la grandeur
De cette statue imposante,
Dont le soleil, de sa splendeur,
Revêt la tête rayonnante,
Et dont celle qu’à Rhode on vante
Pourrait envier la hauteur.
Dirige-toi vers la chapelle
Où le vin coule pour Bacchus ;
Plus loin est le dôme où Cybèle
Est peinte avec ses attributs
Au milieu de sa cour fidèle.
Enfin, à gauche tu verras
S’élever le noble portique
De l’édifice magnifique
Où doivent s’adresser tes pas.
Jamais le sourire ironique
Ni l’insolence des valets
N’en prétend défendre l’accès.
On ne trouve pas dans la ville
Maison d’un abord plus facile,
Ni plus accessible aux auteurs
Apollon et ses doctes sœurs
Y trouvent leur plus cher asile.
Si l’on te demandait pourquoi,

Au lieu de venir avec toi,
Ton maître ce matin s’absente,
L’excuse aussitôt se présente :
C’est que ces vers, bons ou mauvais,
Qu’avec son salut il vous donne,
Procule, il ne les eût point faits
S’il eût dû venir en personne.

[…]

73.

À FIDENTINUS.

Tu m’as volé mes vers, et tu te crois poète ;
Tu veux même passer pour tel ; eh ! pourquoi non ?
Ainsi fait Lycoris, quand la vieille coquette,
Plus noire qu’une mûre en l’arrière-saison,
Se croit belle du vermillon
Et des lis qu’au matin lui fournit sa toilette ;
Telle encore, quand, ses dents viennent à la quitter,
Églé, qui sait bientôt en réparer l’absence,
En souriant exprès, montre avec complaisance
Le râtelier qu’elle vient d’acheter.
Fidentinus, malgré ton impuissance,
Sois-donc poète si tu veux.
Comme lorsque le Temps, qui dépouille ta nuque,
Aura jusqu’au dernier emporté tes cheveux,
Nous te verrons d’une jeune perruque
Couvrir la nudité de ta tête caduque.

74.

À CÆCILIANUS.

Quand ta femme de près n’était pas observée,
Nul ne l’eût seulement voulu toucher du doigt ;
Depuis qu’elle est par toi mise en chartre privée,
Elle a nombre d’amants ; tu n’es pas maladroit.

75.

À PAULA.

On le disait bien votre amant,
Mais on n’en avait pas la preuve ;
Vous l’épousez, à peine veuve :
Or, niez-le donc maintenant !

76.

SUR LINUS.

A Linus, qui voudrait m’emprunter cent écus,
J’en vais donner cinquante, et gagne le surplus.

77.

À FLACCUS.

O toi le tendre objet de ma sollicitude,
Digne fils de Padoue et son plus cher espoir,

Remets à d’autres temps les douceurs de l’étude,
Les muses, leurs concerts. Que peux-tu recevoir
Pour prix de tes travaux, sinon l’ingratitude ?
A des dieux indigents c’est trop sacrifier ;
Tourne-toi vers Pallas. Seule elle peut payer
Tous les soins qu’on lui rend ; grâce à son opulence,
Les mortels et les dieux sont sous sa dépendance.
Fais-lui la cour : crois-moi, cultive l’olivier ;
Tu verras ses rameaux, courbés sous leurs richesses,
De leurs fruits dans ton sein épancher les largesses.
Laisse à Bacchus son lierre, à Phébus son laurier.
Que t’offre l’Hélicon ? Des eaux et des ombrages,
Une lyre, des fleurs, d’infructueux suffrages.
Pourquoi chercher si loin le Permesse et Cirrha ?
Le Forum est plus près : Plutus réside là ;
De l’or et de l’argent là le doux son nous flatte ;
Tandis que sur la scène, ou d’une chaire ingrate,
On n’entend retentir que le bruit des bravos
Dont on croit trop payer nos pénibles travaux.

[…]

79.

SUR FESTUS.

Depuis longtemps en proie à l’ulcère malin
Qui lui ronge la gorge et gagne sa figure,
Le généreux Festus, l’œil sec, le front serein,
A ses amis en pleurs déclare le dessein
Qu’il a formé d’abréger sa torture ;
Mais il rejette avec dédain

Du poison la ressource obscure,
Et le supplice de la faim.
Il veut par une digne fin
Couronner une vie irréprochable et pure.
Romain il a vécu, sa mort est d’un Romain.
De Caton, qu’on nomme divin,
On vante le trépas ; mais on peut, sans injure,
Lui préférer Festus : car de César, enfin,
Festus était l’ami : sa gloire en est plus pure.

[…]

81.

SUR CANUS.

La nuit même où Canus subit la loi commune,
Quoique malade, il tenait bon pourtant ;
Il voulut la sportule : on l’apporte ; à l’instant
Il meurt, mais de regret de n’en avoir eu qu’une.


82.

À SOSIBIEN.

Tu naquis d’un esclave, et n’en fais pas mystère
Quand du nom de patron tu désignes ton père.

[…]

84.

CONTRE MANNA.

Un chien lécha à Manna la bouche et la figure,
Pourquoi s’en étonne ? le chien aime l’ordure.

[…]

87.

SUR UN VOISIN INSOCIABLE.

Nonus est mon proche voisin,
Et ma maison est si près de la sienne
Que par la fenêtre, au matin,
Nous pourrions, sans beaucoup de peine,
Nous donner le bonjour et nous serrer la main.
Qui n’envierait cette bonne fortune,
Qui de nos deux maisons semble n’en faire qu’une,
Et qui permet que deux amis
A chaque instant soient réunis ?
Eh bien ! Terentius qui gouverne Siène,
Et, sur la plage égyptienne,
De Rome en ce moment fait respecter la loi,
N’est pas plus séparé de moi.
L’un à l’autre étrangers, pour le voir, pour l’entendre,
Je ne sais plus bientôt comment m’y prendre ;
On n’est pas à la fois et plus près et plus loin.
Afin donc d’en finir, je crois qu’il est besoin
Que l’un de nous deux déménage,
Et qu’emportant avec lui son bagage,
Il cherche à l’écart quelque coin.
Pour ne point voir Nonus de votre vie entière,
Faites-vous son voisin, ou bien son locataire.

88.

CONTRE FESCENNIA.

Quand ton haleine accuse un excès de la veille,
Comme palliatif, ton docteur te conseille
De menthe une pastille au matin prise à jeun :
Pour un instant ta lèvre en reçoit le parfum ;
Mais son effet est nul quand un levain acide
De ton estomac chasse une vapeur fétide.
De plus, le souffle impur de ta bouche exhalé
N’en est que plus infect ; à des parfums mêlé,
Et s’étend plus au loin. Laisse là ta finesse,
Crois-moi : c’est déjà trop que l’odeur de l’ivresse.

89.

SUR ALCIMUS.

Alcime, enfant chéri, qu’à mes embrassements
La mort vient de ravir à la fleur de tes ans,
Sous ce tertre léger dors d’un sommeil tranquille !
Ma tendresse a choisi pour ton dernier asile,
Non loin de mon séjour, ce pré semé de fleurs,
Qu’à défaut de rosée humecteront mes pleurs.
Reçois de moi, non pas un tombeau de porphyre,
Ni ces vains monuments que le temps peut détruire ;
Mais des buis, de l’ombrage, un autel de gazon :
Voilà le mausolée où doit vivre ton nom.

Lorsqu’au sombre manoir il me faudra descendre,
Je n’en demande pas un autre pour ma cendre.

90.

SUR CINNA.

A tout Cinna met du mystère,
Il vient vers vous à petits pas
Pour vous raconter, mais bien bas,
La nouvelle la plus vulgaire.
A votre oreille, en grand secret,
Il pleure, chante, rit, se plaint, crie ou se tait.
Sans doute il faut qu’habitude pareille
Chez lui soit incurable, car,
Ce matin encor, à l’oreille
Il me faisait l’éloge de César.

[…]

92.

CONTRE LAELIUS.

Tu critiques mes vers sans publier les tiens :
Mets donc les tiens au jour, ou laisse en paix les miens.

[…]

94.

SUR AQUIN.

Près de son cher Fabrice, Aquin gît aujourd’hui,
Qui partant le premier, voulut de l’Élysée

Lui ménager l’accès par une pente aisée.
Trop heureux, maintenant il dort auprès de lui ;
Au pied d’un double autel, un marbre funéraire
Exalte leurs exploits, leur haut rang militaire :
C’est trop borner leur gloire ; à leurs devoirs soumis,
On les a vus rivaux sans cesser d’être amis,
Mérite dont le monde, hélas ! ne parle guère.

96.

CONTRE HÉLIUS.

Quand cesseras-tu de brailler
Et d’interrompre mon affaire ?
— Moi ? je fais ici mon métier ;
Payez-moi bien, je vais me taire.

98.

CONTRE L’AVOCAT NŒVOLUS.

Lorsqu’un conflit de voix assourdit l’audience,
Noevole parle, parle, et ne déparle pas.
Il renforce sa voix, allonge ses grands bras,
Et se donne sans frais un renom d’éloquence.
Mais tout à coup voilà qu’un absolu silence
Au barreau rentre par hasard :
Allons, Naevole, à toi ! fais briller ta science,
Ou tu n’es à mes yeux qu’un ignorant bavard.

99.

À FLACCUS, CONTRE UN PLAIDEUR.

Un dit que Diaulus le plaideur a la goutte ;
— Est-ce aux pieds ? — Je ne sais ; mais à ses avocats
Il ne donne rien. — En ce cas,
Je le vois, c’est aux mains, sans doute.

100.

CONTRE L’AVARE CATENUS.

Lorsqu’à peine tes revenus
S’élevaient à deux mille écus,
Je te voyais généreux, noble, affable,
Menant une vie honorable ;
Et les amis qui, toujours bien reçus,
Venaient souvent prendre place à ta table,
T’en souhaitaient vingt mille et plus.
Cette somme, en moins d’une année,
Les Dieux, touchés de nos vœux assidus,
Par quatre ou cinq décès soudain te l’ont donnée ;
Toi ; comme si le ciel, au lieu de t’envoyer
Pareille aubaine à tes biens l’eût ravie,
Réformant ton genre de vie,
Tu pris celui d’un sordide usurier.

Telle est depuis lors ta lésine,
Que quand ta vanité mesquine
Une fois l’an, non sans regret,
Pour quelques vieux amis veut bien se mettre en frais,
La dépense de ta cuisine,
J’en suis certain, n’excède pas
Cinq ou six misérables as.
Pour te récompenser de ta munificence.
Puissent les Dieux encore décupler ta finance !
Bientôt, suivant le même train,
nous te verrons mourir de faim.

101.

SUR LA VIEILLE AFRA.

De maman, de papa, les mots jadis charmants,
Aujourd’hui dans ta bouche, Afra, cessent de plaire,
Quand des papas et des mamans
Toi-même peux passer pour être la grand-mère.

102.

SUR DÉMÉTRIUS.

De mes écrits longtemps le seul dépositaire,
Dont la main aux Césars n’était point étrangère,

Démétrius expire à la fleur de ses ans ;
A peine il avait vu naître dix-neuf printemps :
Frappé d’un noir fléau, lorsqu’il allait s’éteindre.
Esclave encore, il parut craindre
D’en emporter le titre au séjour de Pluton.
De tous mes droits alors je lui fis l’abandon,
Heureux si mon bienfait l’eût pu rendre à la vie !
Il en sentit le prix, et sa voix affaiblie
Me dit : Je suis-donc libre ! adieu, mon cher patron !

103.

À LYCORIS.

L’artiste qui t’a peint cette mère d’amour,
A Minerve, je crois, voulut faire sa cour.

104.

CONTRE SCŒVOLE.

Oh ! si des Dieux un jour la faveur indulgente
Me daignait envoyer vingt mille écus de rente,
Nous répétait Scævole, alors maigre rentier,
Avant qu’il eût atteint au rang de chevalier,
Que j’aimerais à vivre une vie honorable !

Que d’amis tous les jours prendraient place à ma table !
Comme je jouirais ! Quel mortel plus heureux ?
Les Dieux, trop complaisants, ont exaucé ses vœux,
Sa robe, depuis lors, n’est plus qu’une guenille,
Et son manteau râpé qu’une sale mandille ;
Dix fois de ses souliers bâillants et racornis
L’alène a rapproche les ignobles débris.
Qu’on lui serve à dîner quelques fruits de Minerve,
De dix il en prend cinq ; le reste il le réserve.
Sur le repas du jour il vit le lendemain.
Il ose boire à peine, encore de quel vin !
Des pois bouillis, des noix, voilà toute la chère
Qui compose aujourd’hui son chétif ordinaire.
Triple fourbe ! affronteur ! misérable fripon !
Devant les tribunaux viens nous rendre raison !
Viens apprendre comment l’honnête homme doit vivre ;
Prends le train que jadis tu promettais de suivre,
Faussaire ! ou rends aux Dieux, de ta crasse lassés,
Leurs stériles bienfaits, chez toi si mal placés.

[…]

107.

À RUFUS.

D’où te vient cet air sombre, et quel sujet nouveau,
Quand tout nous rit à table, offusque ton cerveau ?
Toujours morne et pensif, si quelque camarade
Te provoque et te verse une large rasade,

Tu bois le quart d’un verre, encore trempé d’eau
Je crois te deviner : Nævia la danseuse,
Vive, folâtre et grande prometteuse,
Mais à qui la mémoire échappe assez souvent
T’a promis de venir égayer ta soirée ;
Elle n’est pas venue, et, partout désirée,
Elle est allée ailleurs déployer son talent.
Oui, voilà le chagrin, ami, qui te possède ;
Mais on peut le calmer. Contre, un tourment pareil,
Appelle Bacchus à ton aide ;
Ne le ménage point : ton souverain remède,
C’est de bon vin d’abord, et puis un long sommeil.

108.

À LUCIUS JULIUS.

Tu n’es qu’un paresseux, me dites-vous souvent ;
Écris, compose-nous quelque ouvrage important.
— Ami, donnez-moi donc l’existence facile
Que Mécène créa pour Horace et Virgile ;
Par quelque écrit, peut-être, on me verra, comme eux,
A la postérité transmettre un nom fameux.
Le taureau se refuse à des labeurs stériles,
Et garde ses sueurs pour des terrains fertiles.


109.

À GALLUS.

Ta maison, cher Gallus, est vaste et magnifique,
Mais située en de lointains quartiers ;
Et mon logis, à moi, touché presque aux lauriers
Dont Agrippa jadis décora son portique.
C’est là qu’en paix j’achève de vieillir.
Chaque matin m’en voit partir
Pour t’offrir un salut consacré par l’usage.
Tu vaux bien que plus loin on aille te trouver,
Sans doute ; mais pour toi c’est un faible avantage
Qu’un seul client de plus présent à ton lever ;
C’en est un grand pour moi qu’éviter ce voyage.
Vers la chute du jour, ou peut-être plus tard,
En personne j’irai te porter mon hommage :
Mon livre, ce matin, te le rend de ma part.

110.

SUR LA PETITE CHIENNE DE PUBLIUS.

Florette est gentille, mignonne,
Plus agaçante et plus friponne

Que le moineau par Catulle chanté.
Les doux baisers qu’à son ramier fidèle
Donne la tendre tourterelle,
Moins que les siens ont de suavité ;
Et les caresses ravissantes
Des vierges les plus innocentes
N’ont pas autant de pureté.
Près d’elle le rubis, l’opale,
Le diamant, la perle orientale,
Cessent d’être aussi précieux ;
Elle efface ou du moins égale
Tout ce qui brille sous les cieux.
Elle est de Publius la compagne et l’idole,
Et partage avec lui sa joie ou son plaisir :
Si quelque mal vient la saisir,
A son ami qui la console,
Par un regard, par un soupir
Elle répond ; il semble, en l’entendant gémir,
Qu’elle ait le don de la parole.
Modèle de fidélité
Près du sein de son maître au lit elle se pose,
Et là, paisible elle repose
Avec tant d’immobilité,
Qu’on croirait son souffle arrêté.
Mais si quelque besoin la presse,
Amante de la propreté,
De peur de rien gâter, avec délicatesse
Sa patte le réveille ; il la prend, et du lit
A terre la dépose ; un seul instant suffit,
Et Florette a repris sa place accoutumée.
Étrangère à l’amour, sa pudeur alarmée
Repousse les amants : nous ne lui trouvons pas

Un digne compagnon pour de tendres ébats.
Publius, qui du sort craint la fatale injure,
Pour ne point en un jour voir périr tant d’appas,
A voulu qu’un portrait conservât sa figure ;
C’est une autre elle-même ! et, lorsque la peinture
Avec l’original est placée en regard,
On se dit : toutes deux sont l’ouvrage de l’art,
Ou toutes deux celui de la nature.

111.

À VÉLOX.

Mon style, selon toi, n’est pas assez précis.
Tu n’écris jamais rien : le tien est plus concis.

[…]

113.

CONTRE PRISCUS.

Priscus, avant de te connaître,
Je t’appelais mon roi, mon maître ;
Maintenant que je te connais,
Tu ne seras pour moi que Priscus désormais.

115.

À FAUSTINUS.

Faustinus, ce bosquet, ce modeste jardin,
Ce pré, ce petit champ qui du tien est voisin,
Fænius en a fait un tombeau de famille ;
C’est là qu’il a placé les restes de sa fille.
Sur ce tombeau sacré dont il est le gardien,
D’Antulle on lit le nom ; que n’y lit-on le sien !
Un père le premier chez Pluton doit descendre,
C’est le droit de son âge ; et le ciel, cette fois,
Sembla, frappant sa fille, intervertir ses lois.
Il veut qu’il vive ; il vit pour honorer sa cendre.

117.

CONTRE PROCILLUS.

Procillus, j’ai touché le cœur
D’une beauté sensible et tendre,
Jeune, riche, et dont la fraîcheur
De la neige et du lis ternirait la blancheur.
Mais quoi ! déjà tu cesses de m’entendre ;
Je te vois changer de couleur,
Et tu sembles prêt à te pendre !
Écoute encore : l’amour, dont je subis les lois,
Pour un tout autre objet détermine mon choix.
Ses dents sont plus noires qu’ébène ;

Sa peau, qui ressemble à la poix,
A la suie, au corbeau ne le cède qu’à peine ;
Tel est l’objet qui me tient dans ses lacs ;
Si je te connais bien, Procillus, tu vivras.

[…]

118.

CONTRE LUPERCUS.

Te rencontré-je à mon passage ;
Aussitôt tu me dis : Mon ami, voudrais-tu
Demain par ton valet m’envoyer ton ouvrage,
Que je te renverrai dès que je l’aurai lu ?
— Mon cher, à cet enfant épargne le voyage :
De chez toi le trajet est long jusque chez moi ;
De plus, il faut gravir jusqu’au troisième étage.
Ce que tu veux avoir n’est pas bien loin de toi.
Le quartier d’Argilet est dans ton voisinage,
Tu prends par là bien souvent ton chemin.
Au marché de César se trouve un magasin
Dont la façade, en très gros caractères,
Offre, affiché, le nom de mes confrères
Et sans doute le mien ; tu n’iras pas plus loin.
De t’informer pour t’épargner le soin,
Chez Attrectus (c’est le nom du libraire)
Demande un Martial : du deuxième rayon
Ou du premier tu le verras extraire
De mon ouvrage un exemplaire
Bien poncé, revêtu d’un brillant vermillon ;
Et cinq deniers termineront l’affaire.
Mais c’est beaucoup, dis-tu, que cinq deniers !

Et tu ne les vaux pas ! – J’en conviens volontiers :
Garde donc ton argent et laisse le libraire.

119.

À CÆCILIANUS.

Cent épigrammes sans dormir !
Lecteur, si tu soutiens l’épreuve.
De ton courage à tout souffrir
Je ne veux point une autre preuve.


FIN DU PREMIER LIVRE.