Épisodes militaires de la vie anglo-indienne/01

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I.
L’insurrection de Lucknow.
I. Sleeman’s Journey. — II. General Jacob’s Views and Opinions. — III. Mead’s Sepoy Revolt. — IV. Ruutz Rees’s Personal Narrative. — V. Anderson’s Personal Journal. — VI. The Defence of Lucknow, by a staff-officer. — VII. Innes’s Rough Narrative, etc.




I.

L’envahissement graduel de la péninsule indienne par les Anglais est, aux yeux de bien des gens, l’œuvre d’une ambition insatiable. Même en Angleterre, on la juge souvent ainsi, et c’est cependant en Angleterre qu’on peut le mieux étudier la formation de ce pouvoir colossal. Quiconque, sans parti pris d’avance, voudra poursuivre cette étude avec quelque application se convaincra aisément que, sans être absolument fausse, cette appréciation doit être essentiellement modifiée, si l’on veut se rendre un compte exact d’un des plus grands faits historiques que les temps modernes aient vus se produire. Entend-on par « conquête » une simple extension d’influence et d’autorité, de prépondérance politique ? Il est certain que les Anglais ont dû, de toute nécessité, poursuivre ce but. Leur sécurité propre, celle des alliés qu’ils rattachaient à eux pour se mieux garantir, ne leur laissaient pas d’autre alternative. Si au contraire on donne au mot « conquête » son sens le plus ordinaire, et si l’on veut dire que l’annexion successive des territoires soumis à des princes indigènes était dès le principe l’objet poursuivi par le gouvernement britannique, rien ne serait plus difficile, je ne dis pas à prouver, mais à soutenir d’une manière plausible. Le système politique imaginé par Clive et suivi par ses plus glorieux successeurs, Hastings par exemple et Cornwallis, consistait à partager le pouvoir avec les princes du pays, à leur vendre le plus cher possible une protection qui les plaçait sous la dépendance du gouverneur-général, et permettait à celui-ci d’atténuer graduellement ce que leur domination avait de plus abusif. On procédait ainsi dans un double intérêt : d’abord afin de maintenir une suprématie qui, pour durer et porter tous ses fruits, devait être tolérable, ensuite, et en seconde ligne, afin de remplir le devoir de tout peuple civilisé qui est d’amener à son niveau, par tous les moyens dont il dispose, les nations barbares dont il a pris la tutelle. Que ce dernier point de vue ne soit pas celui où se placent les militaires qui vont ramasser des grades à la pointe de l’épée dans les plaines du Bengale, les gorges du Cuttak ou celles de l’Ahmednagour, nous l’admettons volontiers, et encore réclamerons-nous le bénéfice de quelques admirables exceptions. Que ce ne soit pas celui des collecteurs d’impôt qui çà et là torturent le contribuable hindou pour lui arracher ses misérables épargnes, nous l’accordons encore. Soldats et hommes du fisc toutefois ne sont ici que des agens subordonnés. La pensée qui les met en jeu, qui les emploie, est en définitive celle qui préside aux destinées d’une commomvealth dont la puissance même indique assez l’élévation morale, et qui, lorsqu’un intérêt pressant ou de conservation ou de susceptibilité nationale ne l’en fait pas dévier, se montre d’ordinaire plus soucieuse que toute autre et des droits de la conscience et de ceux de l’humanité. Sans nous croire plus naïf que de raison ou plus aveuglé qu’un autre sur les mérites et démérites du gouvernement anglais, nous pensons et soutiendrions au besoin qu’il a pour mobile, plus fréquemment que ses ennemis ne l’admettent, le noble sentiment de sa responsabilité devant le monde et devant l’histoire.

Pour justifier ce qui vient d’être dit au sujet de ces annexions de territoire qui s’accomplissent d’année en année, sous la pression de la nécessité, par des conquérans sans le vouloir, et leur attirent les plus amères censures de ceux-là même au profit desquels elles sont faites, nous n’aurions qu’à raconter en détail comment a eu lieu l’occupation du royaume d’Oude ; mais ce serait nous écarter peut-être du plan de cette étude. Il nous suffira d’exposer quelques faits principaux, qui se rattachent étroitement au sujet que nous voulons traiter.

L’Oude était jadis une dépendance féodale de l’empire du Mogol, et pliait sous la mystérieuse puissance cachée au fond du palais sacré de Delhi ; mais le temps avait peu à peu relâché les liens de cette espèce de suzeraineté : un simple tribut représentait tous les devoirs d’allégeance, lorsque les Anglais se trouvèrent pour la première fois en contact avec le nabab-vizir qui régnait à Lucknow. Lord Cornwallis conclut avec lui des arrangemens analogues à ceux qu’avaient déjà souscrits plusieurs autres souverains du même ordre. Les attributions du gouvernement étaient divisées en deux parts. L’une, comprenant tout ce qui a trait à la défense du territoire et aux relations avec les états étrangers, devenait le domaine des Anglais, bien entendu moyennant subside ; l’autre, concernant l’administration intérieure, restait au prince ou à ses agens. Le nabab régnant, comme il arrive la plupart du temps, n’était qu’un souverain purement nominal, gouverné par son ministre, devenu lui-même l’instrument de la puissance anglaise. L’intervention de cette puissance n’empêcha pas, semble-t-il, les abus de s’accroître ; les exactions destinées à pourvoir au subside, venant s’ajouter à celles qui défrayaient le luxe du souverain, aggravèrent purement et simplement la situation des sujets. Le pays s’appauvrissait de jour en jour ; les impôts, devenus excessifs, ne rentraient pas ; les arrérages dus à l’Angleterre allaient s’accumulant d’année en année, et les lettres, éloquentes de lord Cornwallis au nabab, pleines de reproches poignans et d’utiles conseils, ne changeaient en rien cette situation déplorable. Quand lord Cornwallis eut été remplacé par lord Mornington (depuis lord Wellesley), celui-ci, qui avait à se prémunir contre les attaques prévues des peuplades guerrières de l’Afghanistan[1], crut dangereux de laisser subsister dans les provinces où l’ennemi pénétrerait sans doute une organisation militaire indigène capable de lui créer des embarras. Il voulut donc en finir avec « son excellence le vizir, » et lui demanda nettement de licencier toutes ses troupes, l’armée anglaise d’occupation, qu’on aurait soin d’augmenter, — moyennant augmentation du subside, — devant suffire à tous les besoins, soit de la défense des frontières, soit de la répression des troubles intérieurs. Le vizir, persuadé que toute résistance ouverte était inutile, essaya de la diplomatie ; il parla de ses répugnances, demanda des délais, manifesta l’intention d’abdiquer. Cette menace touchait peu lord Wellesley, qui était tout prêt à permettre l’abdication mais au profit de la compagnie. Le vizir au contraire entendait transmettre le pouvoir à un membre de sa famille. Comme il insistait sur ce point, on l’accusa de mauvaise foi, presque de trahison, et on lui fit entendre qu’un châtiment sévère pourrait bien mettre un terme à des tergiversations inutiles. Bref, sous la main de fer qui l’étreignait, le malheureux prince dut céder. On lui imposa l’abandon d’un territoire dont les revenus étaient l’équivalent des services que lui rendraient les troupes anglaises, mises désormais gratuitement à sa disposition. Les troupes indigènes devaient être licenciées. Quant au territoire sur lequel le vizir semblait, une fois ces conditions accomplies, conserver tous ses droits, on lui déclara nettement qu’on n’entendait pas qu’il y pût exercer une autorité indépendante. « N’oubliez pas, écrivait lord Mornington au résident anglais, n’oubliez pas que mon principal objet a été bien moins d’assurer le paiement régulier du corps auxiliaire que d’annuler le pouvoir militaire du vizir. » Celui-ci comprenait de reste sa situation, et cherchait à s’y dérober par tous les expédiens imaginables ; mais aux raisonnemens spécieux de la diplomatie anglaise, tels qu’on les imagine sans peine : — bon ordre rétabli dans le royaume, appui constant de la Grande-Bretagne, sécurité absolue pour le souverain, — des menaces directes venaient prêter leur poids décisif. Les principaux employés de l’administration financière avaient déjà reçu ordre de se tenir prêts à rendre leurs comptes au gouvernement britannique, et un des frères cadets du gouverneur-général (Henry Wellesley) était accouru à Lucknow pour confirmer les altiers protocoles du résident anglais. À toutes les plaintes, à toutes les remontrances, les deux négociateurs restaient sourds, et, à force d’insister, ils finirent, sinon par convaincre le vizir, du moins par le décider à paraître convaincu. Tout ce qu’il obtint en échange de la cession qu’il fit de tous ses droits essentiels fut la permission d’accomplir un pèlerinage qui le dispensât d’assister à l’écroulement de sa puissance et d’entendre les amers reproches que sa faiblesse ne pouvait manquer de lui attirer. Le traité fut enfin signé. Les districts cédés à la compagnie représentaient un revenu d’environ 38 millions (13,523,474 roupies). La compagnie garantissait au vizir et à ses successeurs la possession du surplus de l’Oude avec l’exercice de leur commune autorité. Le vizir s’engageait de son côté à établir dans ses possessions réservées un système, d’administration favorable à la prospérité des habitans, et calculé de manière à sauvegarder soit leurs vies, soit leurs droits de propriété. « Enfin, disait le traité, son excellence le vizir s’engage à consulter sur toutes choses les officiers de l’honorable compagnie, afin d’agir de tous points conformément à leurs conseils. » On ne saurait être plus clair et plus catégorique, et il n’est pas malaisé de voir à quoi se réduisait la souveraineté garantie au nabab-vizir.

L’état de choses constitué en 1801 s’est maintenu jusqu’en 1856, époque où l’annexion complète, — l’absorption, c’est le mot consacré, — a été formellement proclamée. Autant vaut dire que, pendant un demi-siècle et plus, les Anglais ont eu sans conteste la haute main dans les affaires de l’Oude. Or, comme la responsabilité se mesure au pouvoir qu’on exerce, c’est à eux, à eux seuls, qu’il faut demander compte de l’état dans lequel ce royaume s’est trouvé lorsque, une année à peine après leur prise de possession, il est devenu le principal théâtre de la formidable insurrection de 1857. Elle s’y débat encore sous les coups redoublés dont la frappent sans relâche les habiles généraux auxquels la Grande-Bretagne a confié le soin de sa vengeance, et dans aucune autre partie, de l’immense empire anglo-indien ce terrible incendie, que tant de sang n’a pas encore pu éteindre, n’a trouvé plus d’alimens ni de plus inflammables. D’où vient donc ceci ? Et la réponse à cette question n’est-elle pas dans la situation faite au prétendu souverain de ce malheureux pays comme à ses grands feudataires, à partir de l’époque dont nous avons dû évoquer le souvenir ?

Un livre curieux à plus d’un titre et devenu plus curieux encore qu’il ne l’était, the Private Life of an Eastern King, nous a montré l’intérieur de ce kayserbagh[2] de Lucknow, où se vautrait dans l’abrutissement le plus effréné, dans les excès du sensualisme le plus grossier, Wajid-Ali, le cinquième successeur de ce Saadut-Ali-Khan, avec lequel fut signé le traité de 1801. Saadut-Ali-Khan lui-même n’était pas, comme on est peut-être tenté de le croire, un prince dépourvu de toute énergie et de toute capacité. Il avait su, tout en réduisant considérablement l’effectif de son armée, tenir en bride les excès d’une turbulente aristocratie, faire exécuter à peu près les lois du pays rentrer en possession de plusieurs territoires arrachés par d’indignes favoris à la prodigalité aveugle de ses ancêtres, et telle était son économie (dont les Anglais profitèrent largement) qu’ayant trouvé à son avènement royal le trésor tout à fait vide, il y laissa, après dix-sept ans de règne, une épargne de 14 millions sterling (350 millions de francs). Lord Hastings, au milieu des embarras financiers de 1814, alors que le change mettait la roupie au taux exorbitant de 2 shillings 8 et 10 pence[3], ayant sur les bras son expédition du Népal, fut heureux d’avoir à puiser dans ces coffres si bien garnis. Après la mort du nabab, son fils aîné Gazee-ud-Deen-Hydur, absolument dominé par le résident anglais, qui était alors le colonel Baillie, prêta successivement à l’honorable compagnie, et à l’intérêt de 6 pour 100, très léger pour la circonstance, deux crores de roupies. C’est là le début de son règne et aussi le seul monument que l’histoire en ait enregistré, car elle ne dit pas même si ces millions ont été remboursés exactement, ce qu’il faut supposer. Quoi qu’il en soit, Gazee-ud-Deen-Hydur et ses quatre successeurs passèrent tour à tour sur le musnud sans laisser aucun indice d’une initiative politique quelconque. Entourés de baladins, de jongleurs, d’eunuques, de femmes perdues, d’animaux domptés, engourdis par l’abus des boissons enivrantes, hébétés par les infâmes voluptés du zenanah, sans volonté comme sans pouvoir ; dignes en tout point de cette énergique définition que Napoléon appliquait au monarque constitutionnel tel que Sieyès l’avait rêvé, ils ne durent peut-être qu’à cet excès d’abaissement le maintien de leur autorité à peu près nominale. Rois vassaux, s’ils avaient montré la moindre énergie, le plus léger ressentiment de leur condition servile, un décret signé à Calcutta les eût aussitôt renversés. Ils le savaient peut-être, et ceci, bien prouvé, leur compterait comme circonstance atténuante.

Leurs premiers ministres, dépositaires de cette ombre de pouvoir qui leur avait été laissée, on ne sait vraiment pourquoi, gouvernaient tant bien que mal entre deux périls et entre deux terreurs : le résident anglais, dont un souffle les ébranlait, et les zemindars ou taloukdars[4], sujets émancipés qui, dans le domaine dit royal, s’étaient peu à peu taillé des baronnies indépendantes. La politique, on va le voir, a comme toute autre science ses causes et ses effets rigoureusement enchaînés, ses lois irréfragables, dérivant d’une logique partout la même. La féodalité hindoue s’était formée dans l’Oude, comme on l’a vue se former au moyen âge dans les différens états de l’Europe. Le pouvoir absolu du Grand-Mogol ayant à s’exercer sur une étendue trop vaste pour être administrée directement, il avait fallu la scinder en fractions soumises au vasselage. Les grands vassaux, soumis à des exigences plus ou moins dures, menacés de dangers plus ou moins pressans, avaient dû chercher, soit en se fortifiant chez eux, soit en s’alliant avec leurs pairs, à se garantir des unes et des autres. De là les royautés subalternes, les vizirs, les nababs, dont l’existence affermie et la puissance toujours croissante tendaient toujours à restreindre l’autorité centrale, et, par une politique assidûment suivie, l’avaient peu à peu réduite en effet à se contenter d’un tribut d’argent, plus ou moins considérable, payé avec plus ou moins d’exactitude selon les circonstances et l’impunité plus ou moins bien garantie. Aveuglés à leur tour par le succès de leur entreprise, enivrés du pouvoir conquis, et cherchant aussi à simplifier les ressorts de leur gouvernement, afin de savourer plus à leur aise la magnifique existence qu’ils s’étaient faite, les nababs, les vizirs, les grands feudataires de la couronne avaient de même compromis leur puissance, en acceptant les services intéressés des grands propriétaires, devenus fermiers à bail d’immenses districts. Assez riches pour assurer la rentrée à peu près régulière de l’impôt frappé sur la circonscription territoriale qu’on leur soumettait ainsi, et pour payer de plus, au besoin, la connivence des favoris du nabab, ces zemindars usaient largement de leurs privilèges, qu’ils comprenaient comme Reginald Front-de-Bœuf par exemple interprétait ceux du baronnage normand. La population du pays d’Oude étant essentiellement militaire, en vertu de traditions et de circonstances historiques qui se perdent dans la nuit des âges, ils n’éprouvaient aucune difficulté à enrôler des bandes d’hommes d’armes, prêtes à marcher au premier signal du maître et contre n’importe lequel de ses ennemis. Ces bandes grossissaient à mesure que le domaine du zemindar s’étendait, et il s’étendait toujours, soit par concessions payées au gouvernement, soit par annexion à main année des domaines voisins, quand ces domaines étaient mal défendus, soit par suite de ces contrats en vertu desquels, lorsque le droit est foulé aux pieds, le plus faible est réduit à s’assurer, en la payant, la protection du plus fort. Aussi, de génération en génération, le nombre de ces tyrans subalternes diminuait-il, et leur puissance individuelle s’en trouvait-elle accrue dans la même proportion. Ils n’étaient plus, comme dans le principe, de riches paysans, chefs de bandits, mais de hauts et puissans seigneurs, ayant forteresse à créneaux, menant leur contingent à la guerre, et au besoin pouvant tenir tête à leur souverain, si celui-ci s’avisait de prendre trop au sérieux ou ses droits ou ses devoirs monarchiques.

Un militaire fort distingué, qui a longtemps rempli dans l’Inde des fonctions importantes, et s’est fait connaître au dehors par sa participation active à la destruction de cette secte soi-disant religieuse qui avait érigé la trahison en principe et l’assassinat en sacrifice agréable à la Divinité, le colonel Sleeman[5], l’historien des thugs, après une tournée qu’il avait faite, par l’ordre de lord Dalhousie, dans le royaume d’Oude (1849-1850), devait rendre compte de ses observations ; or, assez versé dans la routine officielle, il savait d’avance à quel sort était réservé un long mémoire manuscrit déposé aux mains des agens de l’autorité centrale, soit à Calcutta, soit à Londres. Aussi prit-il le parti de rédiger ce mémoire de manière à pouvoir le faire imprimer au besoin, et le livre parut en effet, mais tiré à un très petit nombre d’exemplaires et destiné à une circulation très restreinte. Depuis cette demi-publication, les événemens ont marché de manière à rendre superflus les scrupules administratifs de l’auteur, et après sa mort du reste la masse du public a été initiée aux renseignemens secrets donnés sur l’état intérieur du royaume d’Oude par l’un des derniers résidens anglais à la cour de Lucknow.

Nous résumerons en peu de mots le livre du colonel Sleeman. Au-dessus d’une population misérable, que déciment les guerres privées, qu’épuise l’impôt perçu sous mille formes, règnent en définitive les taloukdars, ces grands barons dont nous avons parlé. Autour d’eux tout est corvéable à merci. Ils peuvent impunément commettre les crimes les plus odieux. Aucun redressement possible contre leurs usurpations tyranniques. Le gouvernement, auquel ils dérobent ouvertement les deux tiers du revenu que les taxes produisent, n’a ni le pouvoir ni même la volonté de punir ces insolens déprédateurs. Pourvu qu’ils achètent à beaux deniers comptans le ministre en exercice, pourvu que les jongleurs, les musiciens et les bayadères du palais soient amplement défrayés, pourvu que le nabab voie s’étaler dans les orgies dont on le berce le même luxe grossier, tout est bien, et tout peut marcher ainsi. Cette insouciance brutale n’existât-elle pas, que pourrait un prince comme celui qui règne à Lucknow contre deux cent cinquante grands vassaux, dont un seul peut mettre sur pied dix mille hommes, et qui possèdent, entre eux tous, cinq cents pièces d’artillerie ? Aussi se garde-t-on de les mécontenter en quoi que ce puisse être, et encouragés ainsi, ces fiers aristocrates en viennent parfois à d’étranges extrémités. L’un d’eux, Gholam Huzrut, a deux forteresses où il se retire lorsqu’il se croit menacé. S’agit-il de recruter ses garnisons, il envoie à Lucknow des hommes à lui, chargés de faciliter l’évasion des prisonniers détenus pour crimes ou délits. Une de ces tentatives (1849) eut les résultats suivans. Cinq des prisonniers furent tués, vingt-cinq furent repris, quarante-sept s’échappèrent et allèrent prendre du service sous le drapeau de leur libérateur. Au confluent des rivières Ghogra et Chouka est le fort de Bhitolee, où se maintient un autre taloukdar nommé Gorbuksh. Gorbuksh a des comptes embrouillés avec le fisc ; il est aussi sous le coup de certaines poursuites plus sérieuses que la police des frontières (police anglaise) entend diriger contre lui. Aussi se tient-il prêt, et quatre mille hommes abrités derrière les murailles de sa forteresse, quatre mille complices de ses brigandages, lui serviront au besoin de cautions. Naturellement il les faut nourrir, et il n’y a pas de quoi s’étonner beaucoup si Gorbuksh, dont la redevance annuelle comme percepteur d’impôts monte à 200,000 roupies (500,000 fr.), et qui, sur cette somme, a obtenu remise du quart, ne verse plus, depuis trois années consécutives, des mains du trésorier de la couronne une seule pagode étoilée[6]. On a voulu procéder envers lui par les voies de rigueur ; elles ont échoué misérablement : il a fallu temporiser d’abord, céder ensuite. Gorbuksh, en revanche, entend la science fiscale beaucoup mieux que les agens anglais. Les propriétaires qu’il tient sous sa domination acquittent fort régulièrement leur tribut, et il perçoit ainsi chaque année un revenu évalué à 250,000 roupies (625,000 fr.). Il a un fils qui écume ouvertement les grandes routes, et qu’il désavoue très haut pour cette conduite irrégulière. Au fait et au prendre, père et fils se valent et s’entendent à merveille. Dans la bande du fils s’enrôlent ceux qui feraient trop éclatante figure dans l’armée du père, lequel est, tout comme ses ancêtres depuis plusieurs générations, magistrat héréditaire, officier public, administrateur des revenus du gouvernement.

On ne nous demandera pas sans doute une longue galerie de portraits pareils ; ceux-là suffisent pour caractériser un état social. Ce qu’il entraîne de conséquences déplorables est facile à deviner. Les petites guerres féodales de taloukdars à taloukdars ruinent peu à peu le pays. On n’y cultive plus en paix que les terres possédées par ces riches seigneurs, et là seulement peut s’apprécier la fertilité naturelle de ce sol admirable, qui du territoire d’Oude avait fait jadis une sorte de jardin. Le laboureur, quand il a vu sa moisson ravagée, sa chaumière détruite, déserte ou le pays ou son ingrat métier. Il émigre ou se fait brigand, lui aussi. Parfois il essaie de se défendre, et tombe en soldat à la limite de son champ envahi. Sur ce champ, désormais abandonné à sa fécondité propre, le berger nomade vient paître son troupeau. Après un certain temps, le sol, ainsi fréquenté, acquiert un renouvellement de puissance productive qui provoque une nouvelle culture. D’ailleurs le gouvernement demande moins de loyer de cette terre améliorée, mais dont la possession est si précaire. Il donne quittance de tous les arriérés de bail ou de taxe dont elle est la garantie hypothécaire ; souvent il la concède pour plusieurs années à titre gratuit. Il s’appauvrit d’autant, sans que le cultivateur y ait le moindre gain. Le dommage fait se compense tant bien que mal, et voilà tout.

Pour peu qu’on suive de fait en fait les conséquences inévitables d’un pareil désordre, il est aisé de comprendre pourquoi le pays d’Oude est si essentiellement un pays guerrier. De tous côtés, des forteresses cachées parmi les bambous, dans les jungles qu’on s’abstient tout exprès de défricher ; des partis errans, des bandes de pillards auxquelles on en oppose d’autres ; le gouvernement obligé de recouvrer une partie de ses contributions à force ouverte ; la police organisée en guérillas ; une foule d’hommes sans autre vocation, sans autre industrie que le maniement du tulwar ou du mousquet à mèche ; les enfans de village se donnant pour passe-temps favori la construction et la prise de petites fortifications pétries dans l’argile ; puis, brochant sur le tout, le recrutement pour l’armée de la compagnie, pratiqué là sur une plus grande échelle que dans aucun autre pays de l’Inde. « Sur la portion du territoire d’Oude qui nous fut cédée en 1801, dit le colonel Sleeman, cette classe d’hommes d’armes, de condottieri, a presque disparu. C’est donc seulement dans l’autre moitié qu’ont été enrôlés près de cinquante mille officiers ou cipayes que ce pays a fournis à l’armée indigène. À peine, chez nous, en a-t-on levé cinq mille. »

Ici se présente l’objection que nous faisions pressentir plus haut. Comment, sous l’influence anglaise, — dont le traité de 1801 nous révèle l’étendue, à vrai dire illimitée, — un régime aussi abusif avait-il pu se maintenir et se développer ? C’est justement un résident anglais, un homme investi de l’autorité la plus redoutable et la plus efficace, qui nous dépeint ces désordres, cette dégradation, qui les signale à son gouvernement, et n’y voit d’autre remède que l’annexion du royaume d’Oude. N’a-t-on pas le droit de lui demander si, avant de recourir à cette flagrante violation des traités, il a épuisé tous les moyens de prédominante influence qui étaient en ses mains ? Où est la preuve qu’il a exigé le renvoi de ces ministres corrompus dont il signale les concussions éhontées ? Établit-il,-bien ou mal, qu’il ait pris à cœur l’anéantissement de cette puissance illégale que les taloukdars s’étaient arrogée ? qu’il ait tenté de déjouer les fraudes au moyen desquelles ils agrandissaient leurs domaines et s’assuraient les revenus indispensables à l’entretien de leurs coupe-jarrets ? Laisse-t-il entrevoir qu’à Lucknow même, sinon dans les provinces, où à la rigueur beaucoup de crimes pouvaient se commettre sans qu’il les connût, il ait essayé de réagir contre les monstruosités du kayserbagh, ce mauvais lieu royal, où il n’y avait de chastes que les eunuques, de raisonnables que les animaux apprivoisés ? Le colonel Sleeman a formulé un très éloquent réquisitoire ; mais il a oublié ce point essentiel, c’est que son inertie l’a presque rendu complice des crimes qu’il signale, et qu’il n’était pas seulement chargé de dénoncer. Faut-il dire toute notre pensée ? Il nous semble que si on n’eût pas regardé comme une éventualité possible, — n’ajoutons pas désirable, — la rupture du traité de 1801, l’action de l’Angleterre sur les nababs d’Oude eût été tout autrement suivie, persistante, énergique, effective, qu’elle ne l’a été malheureusement pour tout le monde.

Quoi qu’il en soit, le royaume d’Oude était en dissolution. Plus d’autorité reconnue, plus de sécurité personnelle, plus de propriété certaine, un peuple sous les armes, chaque district, chaque pungannah devenu le théâtre de luttes sanglantes, les champs déserts et envahis par le jungle, les forces productives du pays diminuant chaque jour, tels lurent, — on le dit et il faut le croire, — les motifs de l’absorption. Quant aux prétextes, ils ne manquaient pas, car, volontairement ou non, les nababs d’Oude avaient très certainement enfreint les clauses du traité de 1801. Nous n’en voulons qu’une preuve, mais décisive. Ce traité leur prescrivait le licenciement de toutes leurs troupes indigènes. Or, au moment de l’annexion, ils avaient soixante mille hommes sous les armes.

Ce fut là une des difficultés sérieuses de la mesure proposée par le colonel Sleeman, et définitivement adoptée par lord Dalhousie cinq ou six ans après le compte-rendu de son délégué[7]. Il fallut licencier cette armée, au moins les deux tiers, car vingt mille hommes environ furent incorporés dans les troupes de la compagnie. Il fallut aussi liquider sa solde, fort arriérée suivant l’usage. Quarante mille hommes exercés au métier des armes rentrèrent ainsi dans les rangs de la population civile, sans aucune des habitudes ou des industries qui sont, pour celle-ci, les conditions de son existence. Ils y rentraient avec quelques ressources, bien précaires, provenant de la distribution d’argent qui venait de leur être faite. Ces ressources ne pouvaient les mener loin, et il est aisé de deviner qu’un an après l’annexion, c’est-à-dire à l’époque où éclata la révolte des cipayes (c’est ainsi qu’on s’applique, en Angleterre, à qualifier l’insurrection de 1857), ceux d’entre les anciens soldats du roi d’Oude qui n’avaient pas trouvé à s’enrôler dans les bandes des taloukdars devaient être réduits à ces dures extrémités que le poète qualifie de « mauvaises conseillères. »

Jusqu’alors tout était resté dans un calme absolu, qui avait complètement abusé les autorités anglaises. Ni les quarante mille soldats licenciés, ni les taloukdars et leurs cent mille satellites, ni la population suspecte des grandes villes du pays, comme Lucknow ou Fyzabad, n’avaient fait entendre une seule plainte. Par le fait, l’annihilation de la vieille royauté dynastique n’était un véritable grief pour aucune des grandes classes d’habitans. On avait supporté les nababs en les méprisant ; on les voyait tomber sans regret. Mais si par là aucun intérêt vital ne se trouvait froissé, il n’en était pas de même de l’application du nouveau régime. Dans la capitale par exemple, la cour, brusquement dépossédée, laissait en souffrance toutes les industries plus ou moins légitimes qui alimentaient ses vices abjects et capricieux, ses goûts insensés. De même, si l’on dit vrai, que les perruquiers se montrèrent à Paris en 1789 les plus ardens ennemis de la révolution, de même le gouvernement anglais à Lucknow, en 1856, dut compter parmi ses adversaires tout ce ramas de bétail humain qui s’entasse en Orient autour d’un zenanah royal. Ceci, à tout prendre, n’eût été qu’un inconvénient et non pas un danger : il n’y avait pas à en tenir compte ; mais il eût fallu au contraire, — l’événement l’a prouvé, — prendre en grande considération l’attitude réservée et les sourdes rancunes des taloukdars.

Ils se sentaient menacés dans leur indépendance graduellement conquise, et menacés aussi dans leurs intérêts, dans la possession de ces grands domaines agrandis per fas et nefas. Cependant aux premiers jours pas un ne bougea. Ils voulaient d’un côté apprécier au juste la situation qui allait leur être faite par le nouveau pouvoir ; de l’autre, calculant leurs chances, ils comprenaient qu’il n’y avait pas pour le moment de résistance utile à tenter. Le pays, en vue de l’agitation qu’aurait pu y produire le changement politique accompli, avait été fortement occupé. Les agens anglais, rassurés par le calme profond qui régnait autour d’eux et par la présence des bataillons qu’on avait mis en marche pour les soutenir au besoin, ne gardèrent pas, vis-à-vis de cette puissante aristocratie terrienne, les ménagemens auxquels elle était habituée. Le roi d’Oude, d’autant moins exigeant qu’il se sentait plus faible, n’était pas pour elle un créancier incommode. Il atermoyait le paiement de l’impôt, il accordait remise des arrérages accumulés, il acceptait en équivalens des services de toute nature. Il faisait aux grands du pays les crédits que lui faisaient à lui-même ses soldats indisciplinés et mal payés. Le collecteur anglais au contraire, alignant les dépenses et les recettes, eût trouvé dur de liquider les créances de l’armée d’Oude sans exiger en revanche pareille liquidation pour les arriérés d’impôts dus par l’aristocratie du pays. Et justement les plus hautes fonctions administratives de la nouvelle province, celles de commissaire en chef (chief commissioner), avaient été dévolues à un officier du service civil (M. Coverley Jackson), fiscal excellent, mais politique assez hasardeux, et qui mit immédiatement dans la perception des impôts une raideur inopportune. Les taloukdars plièrent et payèrent, mais non sans irritation. L’un d’eux, le rajah de Toulsepore, plus audacieux que les autres, se mit ouvertement en révolte. Il apprit à ses dépens que l’autorité avait changé de mains. Un collecteur anglais et quelques compagnies de cipayes furent envoyés sur ses domaines, qui passèrent aussitôt sous le séquestre. Ses hommes d’armes eurent ordre de se disperser, et obéirent. Le rajah lui-même fut conduit prisonnier à Lucknow, où il est mort pendant le siège, sans avoir recouvré sa liberté. À partir de ce moment, les politiques optimistes de Calcutta décidèrent que la question de l’Oude était « vidée. » On retira la plus grande partie des troupes anglaises qu’on avait envoyées en vue de la résistance possible, et le désarmement de la population, d’abord mis en question, fut ajourné[8] par lord Canning, qui venait de succéder, comme gouverneur-général, à lord Dalhousie.

Nous venons d’indiquer à peu près toutes les difficultés cachées sous le calme apparent du royaume d’Oude quelques mois après que l’Angleterre l’eut deTinitivement et complètement annexé à ses domaines de l’Hindpustan. Cet exposé, quoique bien rapide, fera ©comprendre que nulle part le mouvement insurrectionnel, parti d’ailleurs, ne devait trouver autant de facilités pour se développer et s’aggraver. Nous n’en raconterons pas en détail l’origine trop bien connue ; mais il ne sera peut-être pas sans intérêt de savoir à quels vices d’organisation militaire il est attribué par les écrivains les plus dignes de confiance.

II

L’Angleterre a dans l’Inde trois armées indigènes, une par présidence, Bombay, Madras, Bengale. La seule armée du Bengale s’est insurgée. Or, depuis des années déjà, maint et maint juge compétent déclarait que les troupes du Bengale étaient, sous le rapport de la discipline, fort inférieures au reste de l’armée anglo-indienne, avant l’insurrection, un des officiers qui ont fait dans l’Inde la plus brillante fortune militaire, — le général Jacob, le même qui a commandé en chef les forces employées dans la campagne de 1857 contre la Perse, — signalait avec une rare véhémence les vices de leur organisation. Il les énumère sous huit chefs distincts : abaissement moral des officiers anglais de l’armée du Bengale qui les ravale au niveau des Asiatiques ; pouvoirs insuffisans accordés aux chefs de corps, tenus en méfiance par le général en chef et par le gouvernement ; relations mal établies et mal cimentées entre les soldats et les officiers ; dans le choix des soldats, trop d’égards accordés à la caste ; l’avancement mal réglé pour les soldats et officiers indigènes ; la discipline très relâchée, etc.[9]. Chaque censure, ainsi numérotée, a ses preuves à l’appui, et ses développemens parfois très instructifs. L’honorable général se moque ouvertement de ces jeunes cadets qui, fraîchement débarqués, se croient tenus d’adopter les molles et dispendieuses habitudes de leurs anciens, — de fuir le soleil, de voyager en palanquin (palkie), de se faire éventer, masser par des serviteurs ad hoc, — d’avoir valet pour la pipe, valet pour le parasol, valet pour la bouteille, valet pour les causeries du divan, — et tout cela sous peine d’être méprisé comme griffîn, c’est-à-dire comme novice, homme de bourgeoise humeur d’habitudes mesquines. Nos « griffins » de Bombay se contentent d’un homme pour tous ces offices divers, s’écrie le rude vétéran avec une certaine amertume. Il ajoute, arrivant au point le plus essentiel :

« Enrôler des hommes d’une certaine caste ou croyance, à l’exclusion de tous autres, dans l’armée de l’Inde, c’est mettre cette armée, non sous l’autorité du gouvernement et du code militaire, mais sous celle des brahmanes et des goseins, des moullahs et des fakirs. Dans ce système, un homme n’est pas choisi pour son aptitude au service, sa bonne volonté, sa force, sa docilité, son courage, mais parce qu’il est un des adorateurs deux fois nés de Vichnou. Quelles que soient d’ailleurs ses qualités, si un homme se refuse à croire qu’un caillou barbouillé de rouge doit être adoré comme une puissance créatrice, — bien moins encore s’il a été cordonnier, etc., — il ne saurait trouver place dans les rangs de l’armée du Bengale : on craindrait d’offenser, en l’y recevant, quelque brahmine insolent et paresseux. Que s’ensuit-il ? Un soldat indigène au Bengale redoute bien plus une atteinte portée au privilège de caste qu’une infraction aux règles du code militaire, et le simple soldat demeure investi, par la même raison, d’une autorité incompatible avec toute règle salutaire…

« La trahison, la révolte, les perfidies de tout ordre peuvent se propager indéfiniment parmi les simples soldats, à l’insu de leurs officiers, là où les hommes appartiennent à la même caste d’Indiens, et là où les lois de la caste sont plus respectées que les prescriptions de la discipline. »

Ce dernier paragraphe, imprimé en majuscules dans l’ouvrage anglais, a vraiment, lorsqu’on regarde à la date, quelque chose de prophétique. Il est de 1851. Le général Jacob s’étonne plus loin que, dans les conditions où elle est placée, l’armée du Bengale puisse conserver encore un semblant d’existence. The thing is rollen throughout ! — « la machine est pourrie de part en part, » écrit-il encore en majuscules. Puis, dans un autre chapitre, il oppose à l’indiscipline religieuse des cipayes du Bengale l’esprit beaucoup moins pieux, mais infiniment plus militaire des cipayes de Bombay. « Parmi ceux-ci, un purwarie (caste subalterne) peut arriver, par son mérite, jusqu’au grade de subahdar (capitaine). Au Bengale, on n’en voudrait pas même comme simple soldat, tant on craindrait de contaminer par son voisinage ces dédaigneux gentlemen, messieurs les brahmines. Et tandis qu’au Bengale les officiers, pleins d’égards pour les préjugés de leurs subordonnés, semblent s’attacher à se faire asiatiques, ceux de Bombay au contraire tendent sans cesse à européaniser le soldat hindou. Ils ignorent, de propos délibéré, sa croyance ou son rang social ; ils ne violentent en rien sa foi, mais ils ne la laissent empiéter sur rien de ce qui touche au service. Leur exemple aidant, les soldats eux-mêmes finissent par se dépouiller de leurs superstitions nationales, et le brahmine, couché sur le même lit de camp que le purwarie, ne voit plus en lui que le soldat de l’état, devenu son camarade, sinon tout à fait son égal. »

Dans un ouvrage postérieur, il est vrai, le général Jacob se plaint que les vices de l’armée du Bengale se glissent peu à peu dans celles des autres présidences, et il en accuse les officiers plus que les soldats. L’impression générale qui résulte de ses critiques est celle d’une dégénérescence graduelle dans l’état-major anglais des armées de l’Hindostan. En présence d’événemens qui ont justifié ses plus sinistres prévisions, il est permis de se demander s’il n’a pas mis le doigt sur la plaie, et si l’abaissement moral, l’énergie diminuée, les complaisances excessives de leurs chefs étrangers, ne sont pas les principales causes de la révolte des cipayes. Cette opinion est fort accréditée en Angleterre. Elle a eu son écho dans un des meilleurs récits de l’insurrection de 1857[10]. L’auteur, un des principaux représentans de la pressé anglo-indienne, critique rigide et même acerbe de l’administration britannique, champion résolu des ryots opprimés, juge l’armée du Bengale aussi sévèrement que l’avait fait le général Jacob. Il raille comme lui ces superstitions calculées du brahmine qui, lui permettant tout ce dont il tire profit, lui interdisent tout ce qui le gêne. Le brahmine, strictement fidèle aux principes de son culte, ne pourrait être soldat ; il lui est interdit en effet de détruire un être vivant. Il n’en recherche pas moins le service militaire, source de gains et de privilèges. La vache est à ses yeux un animal sacré ; il n’en porte pas moins, plutôt que de marcher pieds nus, des souliers de cuir. Il y a mieux encore : les règles du service interdisent d’admettre au-delà d’une certaine proportion, dans le millier d’hommes qui composent un régiment cipaye, les volontaires appartenant à la caste des brahmines. Ceux-ci, trouvant là un obstacle, l’éludent fort bien en se présentant comme rajpoutes ou kchattryas, ce qui n’entraîne nullement pour ces menteurs privilégiés une déchéance irrévocable.

Le soldat de race aristocratique, le cipaye brahmine, est essentiellement courtois, prévenant, beau parleur. Sa tournure est élégante, ses traits fins et réguliers, sa, tenue fort soignée : il brille aux parades et flatte l’œil du chef qui le commande ; mais quand on en vient à scruter de près les élémens de force réelle que chaque espèce de recrues apporte à l’armée cipaye, le Sikh, le Madrassee tant méprisés prennent leur revanche, et le Ghourka lui-même, ce montagnard nain du Népaul, « le plus laid et le plus malpropre des guerriers connus, » dit M. Mead, offre de bien autres garanties de bravoure, de docilité, de savoir-faire et de dévouement. Avec eux, pas de mécomptes, pas de résistance à contre-temps. Le Sikh, né soldat, tient avant tout à sa réputation militaire. L’adoration de la vache ne vient qu’en seconde ligne. L’armée de Madras est composée en grande partie d’Hindous. Le Madrassee, né presque toujours dans une caste inférieure, n’a pas pour l’eau noire (kalapaouni, la mer) cette horreur mystérieuse que ressent le brahmine, ou qu’il affecte, et que l’on conçoit du reste en songeant que ce dernier, une fois à bord, ne peut plus préparer aucun aliment, et se voit réduit à vivre de légumes secs, de sucre et d’eau plus ou moins fraîche. M. Mead compare le Madrassee au « radical de Sheffield », que tient en petite estime un orgueilleux membre de la pairie (le brahmane), mais qui, au fond, se sent le plus utile des deux et comprend l’injustice dont il est victime. « Il peut en effet, selon la tradition du pays (peut-être n’est-elle pas si mal fondée), marcher plus longtemps, tirer plus juste, et se battre mieux que ce camarade qui le dédaigne. — Voyons ! qui vient avec le damné petit moricaud ? s’écriait un de ces pauvres diables, se jetant résolument en avant sous le feu d’une batterie. Apostrophe complexe, où se retrouve, avec la conscience de sa bravoure, celle de sa dégradation. » Dans l’armée de Bombay, il y a un tiers de brahmines ; le reste se compose de basses castes, de quelques juifs, et de cent ou deux cents musulmans environ par régiment.

Des soldats de l’armée indigène passons à l’état-major. Là nous trouverons les inconvéniens du régime militaire anglais en général : l’avancement systématique dans les hauts grades, la capacité, les services subordonnés soit à l’ancienneté, soit à la faveur ; presque tous les généraux beaucoup trop vieux, presque tous les lieutenans beaucoup trop jeunes ; puis un inconvénient spécial au service dans l’Inde, où certaines fonctions du service civil éminentes et lucratives, celles de commissaire en chef par exemple auprès des princes protégés, sont données à des officiers détachés de leurs régimens. Ces positions sont enviées de tous les ambitieux, autant vaut dire de tous ceux qui se sentent en état de faire leur chemin. Le service purement militaire, comparé à ces hautes missions si bien rétribuées, si commodes, si peu fatigantes, est une corvée malsaine, infructueuse, pauvrement payée. Aussi qu’arrive-t-il ? « Des officiers de l’armée indienne dans les trois présidences, la moitié régulièrement se trouve à l’état d’absence. On peut citer un régiment de l’armée du Bengale où il n’y a pas un seul capitaine ; six autres n’en comptent qu’un par régiment. Le bataillon d’artillerie que commandait de son vivant sir Henry Lawrence n’a que trois officiers en activité, dont deux ont le grade de lieutenant. Les deux cent quarante et un officiers qui sont en tête de la liste dans l’armée du Bengale ont en moyenne quarante ans de service chacun. Les deux cent quarante-deux qui terminent la liste ont en moyenne dix-neuf mois de service, et, toujours en moyenne, n’ont pas servi un an près de leur régiment. De ceux qu’on marque absens, deux cent douze sont employés comme agens civils ou politiques. » C’est encore M. Mead qui nous donne ces curieux renseignemens, et il est du même avis que le général Jacob sur l’insuffisance du pouvoir laissé au chef de chaque corps, soit pour récompenser le mérite, soit pour punir l’insubordination[11].

Le premier symptôme de révolte fut, on le sait, le mouvement de Barrackpore (26 et 27 février 1857), et on n’a pas oublié non plus que ce mouvement avait pour motif l’emploi des nouvelles cartouches destinées à la carabine Enfield. L’innovation, qui consistait à frotter de graisse ces cartouches pour en faciliter l’introduction dans l’arme qu’on s’étudiait encore à perfectionner, se produisit malheureusement à une époque où les cipayes, émus par les récits de la guerre de Crimée, craignaient de se voir transportés, soit dans les colonies anglaises, soit même en Russie. La guerre de Perse, où furent employés plusieurs corps de l’armée de Bombay, et les hostilités commencées contre la Chine vinrent confirmer ces rumeurs, et faire décidément croire aux soldats hindous que l’Angleterre avait absolument besoin d’eux en Europe. Or en Europe il faudrait, ou mourir de faim ou manger des substances impures. Donc il était indispensable avant tout de faire perdre leur caste aux soldats qu’on y enverrait. Et quel moyen plus sûr, plus ingénieux, que l’emploi de ces cartouches, où la graisse de vache et celle de porc se mélangeaient de façon à souiller en même temps les lèvres du brahmine, du musulman et même du juif ? L’idée était absurde, mais par cette absurdité même elle s’adaptait aux méfiances inintelligentes des cipayes. Une émeute d’abord réprimée à Barrackpore, une insurrection un moment victorieuse à Meerut, puis les événemens de Delhi, telles furent les conséquences de cette étrange erreur. Lucknow devait tôt ou tard recevoir le contre-coup de ces agitations extérieures. C’est là qu’il faut maintenant nous transporter pour assister au plus curieux épisode de cette guerre, qui sévit encore, et qui a menacé un moment l’existence de l’empire anglo-indien.


III.

Devenue au XIXe siècle la seconde ville musulmane de l’Inde et le centre des études théologiques et littéraires pour les sectateurs du prophète qui habitent la péninsule, Lucknow n’avait d’abord été qu’un simple village. Les vizirs résidaient à Fyzabad. Les cheiks choisirent Lucknow pour y installer le siège habituel de leurs insurrections trop fréquentes et s’y créer un refuge. Ils bâtirent à cet effet une forteresse, la Muchie-Bhaoun[12]. Un jour, las de leurs continuelles révoltes, le vice-roi Azoph-oud-Daoulah dirigea contre eux en personne une expédition victorieuse, prit leur château de Muchie-Bhaoun, et, trouvant la situation à son gré, transféra la capitale du pays dans cette ville nouvelle, dont il hâta le développement.

Au moment où éclata l’insurrection indienne de 1857, Lucknow comptait près de cent cinquante mille habitans, et parmi eux des classes nombreuses de mécontens. L’absorption du royaume d’Oude avait entraîné la dispersion des milliers de parasites que le prince entretenait autour de lui : le harem, objet de folles dépenses, n’alimentait plus diverses industries spéciales, qui avaient à se créer de nouvelles ressources au milieu de tous les inconvéniens d’une situation transitoire. L’état-major de l’armée du nabab, brusquement rejeté dans la vie civile, peuplait Lucknow d’aventuriers affamés pour qui le métier des armes n’avait pas d’équivalent. Leur situation était à certains égards celle des officiers de l’armée de la Loire en 1816 et 1817. « Je suis soldat et gentilhomme, disait l’un d’eux, ex-capitaine de cavalerie ; je ne puis pas travailler : si on ne me rend pas mon grade, je serai réduit, à me faire brigand. » Et l’alternative lui paraissait toute naturelle. À côté de ces soldats oisifs pullulaient les prêtres, les fakirs, ardens « à prêcher la guerre sainte contre les infidèles, et dont il fallut plus d’une fois, dès le début, châtier à coups de fouet l’éloquence incendiaire ; puis une populace misérable, comme il en grouille dans les bas-fonds de toute grande ville d’Orient, populace ignorante et crédule, prête à tous les désordres, heureuse de toute occasion de pillage. Tels étaient les élémens, très inflammables, on le voit, qui s’agitaient au centre d’un pays nouvellement occupé, où l’Angleterre n’avait pour toute force armée que neuf cents soldats européens[13] et vingt-deux mille soldats indigènes[14], ceux-ci tout disposés, l’événement l’a prouvé, à donner le signal de l’insurrection.

Un nouveau commissaire en chef de la compagnie venait d’être envoyé dans la province d’Oude pour y réparer les fautes du premier agent appelé à remplir ces importantes et délicates fonctions : c’était sir Henry Lawrence. Son frère (sir John Lawrence) et lui s’étaient fait remarquer dans les campagnes du Punjab et du Sindh par leurs talens administratifs en même temps que par leur intrépidité militaire. John était un civilian, Henry figurait sur les cadres de l’état-major ; mais un juge compétent, un général bien connu, disait du premier sans prétendre faire tort au second : « C’est l’agent civil qui est le meilleur soldat des deux[15]. » En somme, ils se sentaient appelés l’un et l’autre, et l’un comme l’autre, à ces missions complexes où l’intelligence et le bras sont alternativement requis, où il faut se montrer à la fois capitaine habile, diplomate expert, administrateur intelligent et sagace : missions qui demandent, pour ainsi dire, plusieurs hommes, et ne conviennent cependant qu’à un seul. À la nouvelle de l’annexion de l’Oude, sir Henry Lawrence, alors dans le Punjab, qu’il achevait de pacifier, avait écrit au gouverneur-général pour demander la direction de la nouvelle province. Un retard de la poste empêcha sa requête d’arriver en temps utile ; mais, l’heure de la crise venue, on se rappela son offre. C’est ainsi qu’il se trouvait, l’ayant voulu, désiré, sollicité, au poste le plus périlleux.

Les affirmations de M. Ruutz Rees, à qui nous devons le récit le plus complet qu’ait encore écrit du siège de Lucknow un de ceux qui défendirent la place[16], ne permettent aucun doute sur la sécurité que donnait aux habitans de Lucknow la présence de cet homme, dont la prudence et l’énergie étaient si renommées. Parti le 10 mars de Calcutta pour la province d’Oude, M. Rees trouva Bénarès, Allahabad, dans la plus profonde terreur. On venait d’y apprendre les désastres de Meerut, les atrocités commises à Delhi. À Cawnpore, l’angoisse était déjà grande. À Lucknow au contraire, où il semblait que le danger fût le plus pressant, personne ne croyait, à une insurrection générale. Cependant l’attitude de la population n’était déjà plus tout à fait la même que par le passé : un essai de révolte militaire, comprimé avec vigueur, n’en avait pas moins laissé des fermens sur la nature desquels il n’y avait pas à se tromper. Le 7e régiment irrégulier de l’Oude, cantonné à l’ouest de la ville, dans le Mousabagh (palais d’une des dernières reines), avait fait courir de sérieux dangers aux officiers européens, placés à la tête de ce corps. Fort heureusement la cavalerie irrégulière, campée dans le voisinage et appelée sur le moment même, était accourue, donnant le temps à sir Henry Lawrence d’amener quatre compagnies du 32e, deux corps d’infanterie indigène et quatre canons, avec lesquels il vint entourer les mutins, qui perdirent courage et prirent la fuite. On fit beaucoup de prisonniers, on ramena par de simples conseils un bon nombre de fuyards, et le tout aboutit à un durbar (une revue) où sir Henry Lawrence, entouré d’un brillant état-major, distribua des récompenses à ceux des officiers et soldats indigènes qui s’étaient fait remarquer par leur bonne attitude. Le commissaire en chef profita de l’occasion pour haranguer, en bon hindoustani, ses soldats et la foule accourue au durbar. Il cita la campagne de Crimée comme une preuve éclatante de ce que l’Angleterre pouvait faire au besoin : cinquante mille hommes étaient allés combattre en son nom la Russie ; cent mille au besoin viendraient dans l’Inde en trois mois de temps, les circonstances l’exigeant.

Si ce discours, écouté avec une attention profonde, contribua au rétablissement provisoire de la tranquillité dans la garnison de Lucknow, ce résultat seul fut un signalé service. Dix jours plus tard, après avoir reçu la nouvelle de la chute de Delhi, sir Henry Lawrence demanda des pouvoirs extraordinaires qui lui furent accordés avec le grade de brigadier-général, et il se hâta de prendre les précautions qui, à tout événement, devaient le mettre en état de garder Lucknow. Ses instructions, il est vrai, lui laissaient toute latitude : il pouvait, s’il le trouvait à propos, évacuer la capitale de l’Oude, et même la province ; mais en lui confiant un arbitraire aussi large, le gouverneur-général savait d’avance qu’à moins d’une nécessité absolue, un homme de la trempe d’Henry Lawrence ne voudrait ni reculer ni lâcher prise. De fait, si Lucknow eût été abandonné avant que les révoltés eussent été contraints de rendre Delhi, on ne saurait dire combien le prestige du pouvoir britannique eût souffert, et ce que ce double désastre eût ajouté de révoltes à celles qui déjà s’étaient produites.

Cependant les nouvelles désastreuses arrivaient à Lucknow de tous les points de la province. Les villes se soulevaient l’une après l’autre ; à Fyzabad, à Sultanpore, à Duriabad, à Salona, l’insurrection triomphait. Les villages à leur tour et les villages-cipayes[17], tous au moins aussi volontiers que les autres, se mêlaient au mouvement. On n’entendait parler que de collecteurs massacrés, de maisons de péage incendiées, d’Européens réduits à fuir et impitoyablement égorgés sur les routes. Presque chaque jour on envoyait en reconnaissance de petits détachemens qui ramenaient parfois quelques-uns de ces feringhies proscrits, ceux-ci mutilés, ceux-là presque fous de douleur ou de souffrances. Sir Henry Lawrence pourtant s’inquiétait surtout des villes placées entre lui et Calcutta. Le télégraphe, qu’il faisait jouer sans relâche, demandait des nouvelles d’Allahabad, de Bénarès, de Cawnpore… Le 20 mai, après trois semaines employées à s’approvisionner, à creuser des fossés, à dresser des palissades autour de la résidence, où s’étaient déjà réfugiées, avec leurs enfans, beaucoup des ladies ou des femmes européennes séjournant à Lucknow, il écrivait au gouverneur-général : « Tout va bien ici et dans le district ; notre position est maintenant très forte. S’il faut en venir à se défendre, ne craignez rien pour nous. » Trois jours après, il annonçait que, grâce à ses approvisionnemens, il avait dix jours de vivres assurés pour cinq cents nommes. — trente canons et cent Européens dans la Muchie-Bhaoun[18], — trois cents Européens et une batterie anglaise dans les cantonnemens. Il se regardait donc comme à peu près en sûreté ; mais Cawnpore le préoccupait toujours. En attendant, il achetait des quantités de blé, approvisionnait ses deux postes fortifiés de tout ce qui pouvait servir à la défense, et des milliers de coolies, enrôlés et payés par lui, continuaient les travaux de terrassement, l’installation des batteries, etc. Plus le temps marchait en effet, et plus l’attitude des troupes indigènes devenait équivoque. Chaque jour arrivaient du dehors des messagers inconnus qui leur apportaient les nouvelles de l’insurrection triomphante, les décrets de l’empereur de Delhi, les proclamations des taloukdars qui se déclaraient, et, sous ces coups d’aiguillon réitérés sans relâche, on voyait frémir le coursier mal dompté. Chaque matin, on annonçait une émeute des cantonnemens ; chaque soir, elle devenait plus probable.

Deux de ces détachemens de cipayes qu’on envoyait battre la campagne, lancés, le 23 mai, du côté de Cawnpore, se séparèrent, une fois là, pour aller dans deux directions opposées. Celui qui prit le chemin d’Agra était commandé par un des orientalistes les plus distingués de l’armée, gradué de Cambridge, et qui avait rempli auprès de l’ex-roi d’Oude les fonctions importantes d’aide-résident. Cet officier, M. Fletcher-Hayes, cheminait derrière le dernier peloton de sa petite troupe de cavaliers. En avant était le lieutenant Barber ; à côté de M. Hayes, un des engagés volontaires que la population européenne de Lucknow avait fournis à la garnison de la place. Ce dernier s’arrête dans le voisinage d’une source et demande un peu d’eau. Quelques cipayes s’avancent comme pour lui donner à boire, et l’un d’eux, se glissant derrière ce malheureux, lui tranche la tête d’un coup de sabre. Le capitaine Hayes, sous les yeux duquel le meurtre venait de s’accomplir, porte la main à son revolver, mais, avant qu’il ait pu s’en servir, il tombe frappé d’un coup de lance. Une fois à terre, d’autres cipayes se jettent sur lui et l’achèvent. Au bruit de cette lutte, le lieutenant Barber regarde en arrière. Un simple coup d’œil lui apprend de quoi il s’agit. Il tourne bride et se jette résolument, le revolver au poing, sur les misérables assassins qui viennent de tuer leur chef. Deux d’entre eux tombent sous ses balles ; les autres l’entourent. Il fait alors encore une fois volte-face, pique des deux, et s’élance du côté d’Agra ; mais il est poursuivi, atteint, haché à coups de sabre. Un seul officier restait (le lieutenant Cary), excellent écuyer, monté sur un cheval de race, prompt comme le vent. Plus heureux que ses camarades, il s’échappa, de si près qu’on le suivît, et arriva jusqu’à Cawnpore… pour y périr, quelques jours plus tard, dans le massacre général. Le second détachement revint à Lucknow, ramené à temps par son commandant, qui avait pressenti les sinistres projets de ses hommes.

Ce tragique épisode était des plus significatifs. Cependant une certaine sécurité régnait encore dans la capitale d’Oude. L’état-major seul, auquel parvenaient les rapports quotidiens de la police, savait qu’une insurrection était imminente[19]. On avait essayé de la prévenir en dispersant les divers corps indigènes : les irréguliers étaient à l’ouest de la ville, dans le Mousabagh ; la police militaire à l’intérieur, autour de la prison et dans les palais Feradboukch ; les deux régimens d’infanterie régulière indigène dans les cantonnemens, avec une partie des forces européennes ; le surplus de celles-ci gardait les deux points essentiels : la Muchie-Bhaoun et la résidence. Un certain nombre d’habitans européens ne s’étaient pas encore transportés dans la résidence même de Lucknow, se croyant assez à l’abri dans une autre habitation du commissaire en chef, située au milieu des cantonnements. On y était en effet sous la protection d’une batterie européenne. Telle était la situation dans les derniers jours de mai. Les yeux expérimentés ne s’y trompaient guère. Il y avait eu des assassinats dans les rues de Lucknow ; on y voyait circuler, malgré les règlemens de police, difficiles à faire exécuter rigoureusement dans des temps aussi critiques, des hommes armés, ayant tout l’air de maraudeurs ; parfois aussi se manifestaient des menaces symboliques, dont voici un échantillon : « Un soir que je passais sous une porte de rue, dans le voisinage du kayserbagh, je vis accrochée au mur la tête d’un jeune buffle ; l’animal semblait avoir été tué tout récemment. Cette tête était fixée les cornes en bas, et le long de ces cornes et autour de la mâchoire inférieure une guirlande de petites fleurs blanches était passée. Je mentionnai ceci à quelques-uns des habitans de Lucknow, qui parurent n’y attacher aucune importance. Pour moi, je ne puis encore m’empêcher d’y voir un de ces mille artifices employés par les musulmans pour nous signaler à la haine des Hindous. C’était dire à la population, — je me le figure du moins : — Voyez ces Européens, — ils tuent des buffles jusque dans vos rues[20] ! »

Autres symptômes, moins équivoques : on voyait çà et là circuler des hommes portant des poupées habillées à l’européenne et représentant des enfans ; ils leur tranchaient la tête à coups de sabre, au grand divertissement des spectateurs. Des placards affichés dans les rues principales exhortaient les Hindous et les musulmans à se soulever et à exterminer les chrétiens. Un négociant portugais, assez imprudent pour faire sa sieste dans son bureau, fut assassiné sans qu’on pût découvrir les meurtriers, qui étaient, paraît-il, des agens de la police indigène. Le corps d’une femme du pays, chrétienne à ce que l’on suppose, fut apporté à la résidence coupé en quatre morceaux. Les mosquées musulmanes (imanbaragh) ne désemplissaient pas, et il en sortait de longues processions qui parcouraient la ville comme pour faire dénombrement et parade des forces hostiles qu’on pouvait mettre en jeu. Les marchands, habitués à faire un mois de crédit aux Européens, ne voulaient plus rien livrer que contre argent comptant. On ne prenait le papier du gouvernement qu’à raison de 37 roupies pour 100, c’est-à-dire avec un escompte de 63 pour 100. Les fakirs étaient plus insolens que jamais. On avait surpris jusque dans les retranchemens nouvellement élevés des émissaires employés à fausser le point de mire des pièces d’artillerie. Enfin, le 30 mai au soir, un cipaye, récemment récompensé par le commissaire en chef pour avoir concouru à la capture d’un espion, vint annoncer au capitaine Wilson, assistant-adjudant-général, que ses camarades entendaient se soulever le soir même. La révolte commencerait à huit ou à neuf heures ; il ne savait pas au juste le moment précis. Cet homme ne paraissait pas douter du renseignement qu’il apportait. Son accent était ému et grave. Il disait la vérité !

À neuf heures, le 30 mai, le coup de canon réglementaire donnait en effet le signal. C’était bien, comme l’avait annoncé le cipaye, dans les lignes du 71e que la révolte éclatait. Sir Henry Lawrence, averti aussitôt, quitta la table dont il faisait les honneurs, et entendit quelques coups de feu dans la direction des cantonnements. Le ciel, de ce côté, ne tarda pas à s’éclairer d’une lueur sinistre, et le bruit de la mousqueterie allait croissant. Les bungalows des officiers étaient en feu : on tirait sur ceux d’entre eux qui s’échappaient.

Le récit des témoins oculaires peut seul faire comprendre le désordre et l’animation des scènes émouvantes dont Lucknow fut alors le théâtre. M. Rees, en arrivant dans cette ville, s’était établi chez son associé, un de nos compatriotes, nommé Deprat. Ce Français, ancien soldat de Cavaignac et de Lamoricière, négociant un peu hasardeux, mais admirable dans des circonstances comme celles où il allait se trouver, avait fait de sa maison, située au-delà de la rivière Goumti, et dans le voisinage du pont de fer jeté sur cette rivière, au nord-ouest de la résidence, un petit fort, un blockhaus, pour mieux dire. Sir Henry Lawrence n’avait pas dédaigné de surveiller ce travail et de fournir à ce représentant de la valeur française, avec les munitions de guerre dont il eût manqué sans cela, les élémens d’une garnison à peu près respectable. Il avait placé sous ses ordres une centaine d’hommes détachés du corps de police. Deprat était donc prêt à tout événement. Une tente était dressée sur sa terrasse, avec deux lits pour lui et pour son associé. Deux petites couleuvrines, des fusils de rechange, une provision d’eau, de la poudre, des balles, des cartouches en quantité suffisante, permettaient de soutenir quelques jours de siège, si la garnison du petit blockhaus restait fidèle, et on comptait un peu sur elle, en raison des vingt-cinq Sikhs qui en faisaient partie. Ceci expliqué, laissons parler M. Rees :

« Le soir du 30 mai, j’étais paisiblement endormi dans mon lit quand le domestique de Deprat me réveilla soudain, et, le visage consterné, m’apprit que les cantonnemens étaient en insurrection. Il fallait se lever sans perdre une minute. J’avais à peine bondi hors de ma couchette lorsque Deprat lui-même m’appela : « La fête a commencé, dépêchez-vous !… » Je ne m’amusai pas à faire toilette : mes habits dans une main et mon fusil à deux coups dans l’autre, je le suivis vers ses magasins, situés en face de sa maison d’habitation… Arrivés sur la terrasse au moyen d’une échelle mobile, nous vîmes l’horizon couleur de sang. On avait mis le feu aux bungalows. La fusillade retentissait, et, plus haut que la fusillade, la détonation de l’artillerie. Le feu cependant diminuait par degrés. Bientôt nous vîmes des cavaliers au galop venant de la ville ou y retournant. Pas un seul ne passait sans explications. Un drôle arrivait, ventre à terre, des cantonnemens. Le colloque suivant s’établit entre nous : « Qui vive ? — Ami ! je porte un message à la résidence. — Quelles nouvelles alors ? — Bonnes. — Bonnes en quoi ? — Les bungalows brûlent… On fusille les Européens de tous côtés… » Je lâche mon coup de pistolet. Le coquin passe au galop ; je l’avais manqué.

« Deprat cependant avait fait seller sa jument, et, me laissant ses gens à commander, était parti pour les cantonnemens. On passait et repassait à chaque instant sous nos murailles. Les officiers du 48e et quelques-uns du 13e, déguisés en indigènes, avaient été sauvés par un détachement de leurs cipayes, qui les escortèrent jusqu’à la Muchie-Bhaoun. Une portion du 7e (cavalerie légère), qui n’avait pas voulu prendre part au mouvement, passa aussi, commandée par les officiers du corps. Peu après arriva la voiture de sir Henry Lawrence, et dans cette voiture un officier blessé. La mutinerie inaugurée par le 71e était bientôt devenue générale. À part la majeure partie du 7e de cavalerie légère, un grand nombre d’hommes du 13e, quelques-uns seulement du 48e et du 71e — tous nos cipayes s’étaient déclarés contre nous… »

Quelques dames européennes, nonobstant les avis répétés de sir Henry Lawrence, étaient restées auprès de leurs maris, dans le voisinage du volcan près de faire explosion. On pressent quels périls elles coururent.

« … Il y eut,-cette nuit-là, des sauvetages miraculeux, dit plus loin M. Rees. Une pauvre femme, mistress Y…, arriva chez nous, le lendemain matin, sans autre vêtement que sa chemise, avec deux de ses enfans. Son mari l’accompagnait dans un costume vraiment pittoresque, en caleçon à plis, comme ceux qu’on garde au lit, un drap sur les épaules en guise de toge, et coiffé d’un chapeau de feutre, en forme d’armet. Nonobstant tout le respect dû à leur malheur, ce petit homme, avec sa ridicule tournure, nous fit perdre notre sérieux. Cependant il avait déployé une rare énergie ; il avait soustrait sa femme à des traitemens pires que la mort. Malgré le nombre des chenapans qu’il tenait en respect, et profitant avec une merveilleuse présence d’esprit d’un incident qui les détourna pour quelques minutes de leurs odieux projets, il parvint à conduire sa famille dans les champs voisins de son habitation. Ils y passèrent toute la nuit, grelottant de froid et dans l’agonie de la terreur. Mon ami Deprat leur fournit aussitôt un logement, des habits, et de quoi manger.

« Mistress Bruère[21], qui elle aussi, contrairement aux ordres donnés, avait passé la nuit dans les cantonnemens, se vit bien près de périr. Quelques hommes du 13e, restés fidèles, lui sauvèrent la vie en la faisant passer à travers un mur qu’ils trouèrent pendant que les révoltés parcouraient le logis en demandant à grands cris qu’elle leur fût livrée. Elle et ses pauvres enfans passèrent une affreuse nuit, tapis au fond d’un fossé sans eau. »

En somme, commencée avec de bien meilleures chances que celle de Meerut, l’insurrection de Lucknow devait échouer bien plus complètement. Sir Henry Lawrence n’était pas un Hewett[22]. Arrivé au camp avec son état-major en aussi peu de temps que ses chevaux purent l’y conduire, il trouva, déjà rangés en bataille, les trois cents hommes du 32e (infanterie européenne). Deux canons des irréguliers d’Oude, mis en batterie, étaient braqués de manière à balayer tout le front des lignes du 71e et aussi la route menant des cantonnemens à Lucknow. Empêcher toute communication entre ces deux points était de toutes les nécessités la plus impérieuse. Sir Henry Lawrence y pourvut en se plaçant lui-même, à la tête d’une compagnie du 32e en travers de la route. Le 7e de cavalerie (indigène), campé à Modkipore, c’est-à-dire au-delà et au nord des cantonnemens, était accouru au bruit de la fusillade, amené par ses officiers. Il comptait environ cent cinquante sabres, divisés en trois escadrons. En arrivant en face des lignes, où les révoltés, occupés à chercher leurs officiers, à piller et brûler leurs habitations, entretenaient un feu très irrégulier, une trentaine de ces cavaliers quittèrent le rang et partirent au galop dans la direction des cantonnemens. Ils passaient à l’ennemi, et on n’entendit plus parler d’eux. Le reste heureusement demeura fidèle. Grâce à cette circonstance, on put former des patrouilles à cheval qui parcoururent les entours de la résidence (celle des cantonnemens, qu’il ne faut pas confondre avec celle de la ville), et même les chemins que traversaient dans toutes les directions les balles des insurgés. Ces patrouilles ne pouvaient empêcher ni l’incendie ni le pillage ; elles sauvèrent seulement quelques malheureux officiers échappés de leurs messes, et qui s’étaient dérobés au massacre. Plusieurs autres avaient déjà péri : le lieutenant Grant, par exemple, fils du gouverneur de Madras, et qui commandait le piquet de garde, abandonné par la plupart de ses hommes, avait été caché sous un lit par ceux qui étaient restés auprès de lui. L’un d’eux s’était offert à le garder. Les révoltés arrivant, ce misérable, soit trahison ou lâcheté, leur indiqua l’asile du jeune lieutenant, qui fut immédiatement massacré. Son cadavre témoignait de la fureur des mutins. Déjà criblé de balles, ils l’avaient littéralement lardé à coups de baïonnette. Le même soir périt aussi un des vétérans de Sutledje, le colonel Handscombe, dont la mort est diversement racontée[23].

Cependant on ne pouvait dans les ténèbres diriger aucune manœuvre effective. La résidence était sauve, les routes gardées, les ponts garantis de toute attaque. On demanda des renforts, et on attendit le jour. À l’aurore du 31 mai, on put mesurer l’étendue de la catastrophe et les ressources qu’elle laissait. Autour des compagnies du 32e, environ cent hommes du 71e et deux cent vingt du 13e (cipayes) s’étaient ralliés, puis le 7e de cavalerie indigène, moins les déserteurs dont nous avons parlé. Ces forces se portèrent en avant, vers les lignes occupées la veille par les régimens révoltés. De celles du 13e, une cinquantaine d’hommes environ sortirent l’un après l’autre, se vantant d’avoir sauvé les magasins. Les révoltés, on l’apprit alors, s’étaient jetés du côté de Modkipore pour aller piller les cantonnemens de la cavalerie. Ils y avaient trouvé un pauvre cornette, retenu au lit par la maladie, et l’avaient impitoyablement assassiné. Cet officier avait dix-sept ans et n’était au corps que depuis trois jours. Arrivées à Modkipore, qui était déjà évacué par les insurgés, les troupes qui les poursuivaient trouvèrent encore chaud le cadavre du malheureux jeune homme. Le sang coulait goutte à goutte de ses blessures. Une boucle de cheveux de femme, — quelque gage d’amour sans doute, — pendait encore à son cou. On avait coupé un de ses doigts, auquel probablement quelque bague était passée.

Les rebelles, au nombre d’environ douze cents hommes, renonçant à l’idée de pénétrer dans Lucknow, s’éloignaient décidément vers le nord. La cavalerie et l’artillerie, lancées sur leurs traces, les rejoignirent sur l’hippodrome, où ils étaient en bon ordre. Quelques coups de canon les dispersèrent, et ils se mirent à gagner pays, profitant, pour s’échapper, de l’agilité proverbiale des cipayes. Bientôt ils furent hors de la portée des boulets. La cavalerie seule, galopant autour de leurs détachemens, put ramener une soixantaine de prisonniers, et sabrer sur place quelques fuyards qui essayaient de tenir bon. Cette poursuite, commencée au point du jour, cessa bientôt, à cause de l’excessive chaleur. À dix heures du matin, la petite expédition était rentrée dans les cantonnemens. Le soir du même jour, 31 mai, une émeute éclatait du côté d’Hoseinabad, à l’ouest de la Muchie-Bhaoun. L’étendard du prophète fut arboré, des fanatiques appelaient aux armes la populace musulmane ; mais la police indigène fit son devoir : ce mouvement fut réprimé, l’étendard de Mahomet apporté à la résidence. La nouvelle de cette émeute n’en alla pas moins, propagée dans le district, mettre en péril les stations voisines, et le 4 juin, dans l’après-midi, les officiers du 41e cipayes, arrivant avec leurs familles sous l’escorte de vingt-cinq hommes de ce régiment, restés fidèles, apportèrent à Lucknow la nouvelle de l’insurrection de Sitapore, où avaient misérablement péri le lieutenant-colonel Birch, le capitaine Christian, plusieurs civilians et plusieurs dames européennes.

Le 5, on apprit que les cipayes de Cawnpore s’étaient révoltés à leur tour. Sir Hugh Wheeler, avec deux compagnies européennes et huit canons, sans provisions, presque sans retranchemens, sans ressources pécuniaires se trouvait au centre d’un pays complètement insurgé. Nana-Sahib, le rajah de Bithoor, qui se disait l’ami des Anglais, et à qui sir Hugh Wheeler, abusé par ses protestations de fidélité, avait confié la garde du trésor de la station, venait enfin de lever le masque. Parti d’abord pour Delhi avec les cipayes insurgés, il était dès le lendemain revenu sur ses pas avec ses forces personnelles, montant à six cents hommes et quatre canons. Comme il disposait, grâce à sa trahison, de sommes considérables[24], les rebelles étaient accourus en foule sous les deux drapeaux qu’il avait plantés devant sa tente, l’un pour Mahomet, l’autre pour Hunyman, le dieu-singe des Hindous. Il avait ensuite forcé à coups de canon le palais du nabab de Cawnpore, réputé l’ami des Anglais, et finalement, disposant ses batteries devant les misérables fortifications élevées en toute hâte par sir Hugh Wheeler, il avait essayé d’y pénétrer de vive force. Repoussé avec énergie, il bloquait la place, certain que la famine la lui livrerait tôt ou tard, et en attendant il faisait poursuivre et tuer tous les Européens dont sa cavalerie, dispersée de tous côtés, parvenait à s’emparer. À Bénarès en revanche la révolte du 37e avait échoué, grâce à l’arrivée providentielle du colonel Neill, accouru en toute hâte de Madras, et dont les exploits ultérieurs ont attesté la redoutable énergie. Quelques jours après avoir sauvé Bénarès, ce ferme et vaillant capitaine étouffait la révolte dans Allahabad, qui a été depuis, on le sait, le centre de toutes les opérations militaires dans lesquelles il a joué un des rôles les plus brillans.

À ces nouvelles, arrivées le 5, succéda, pour les défenseurs de Lucknow, un silence absolu. Les fils du télégraphe étaient coupés, les dawks (courriers) ne circulaient plus. Cinq jours entiers se passèrent sans un seul renseignement sur les événemens du dehors. Cet intervalle de temps fut mis à profit par sir Henry Lawrence. Stimulés par son incessante surveillance et ses excitations continuelles, les ingénieurs multipliaient les fossés, les levées de terre, les estacades, destinés à former autour de la résidence un cercle complet de fortifications. On continuait les approvisionnemens. On entassait les vivres dans les deux centres de résistance qui avaient d’avance été choisis : la résidence et la Muchie-Bhaoun. Parallèlement à ces mesures de prudence, les mesures de rigueur, devenues indispensables, avaient leur cours. Les commissions militaires fonctionnaient. Chaque matin, chaque soir, on assistait à des exécutions sanctionnées, non sans regret, par le commissaire en chef. Elles avaient lieu en face de la porte de la Muchie-Bhaoun, dont la garnison se tenait aux meurtrières, prête à tirer sur la foule, que contenaient d’ailleurs les soldats de police rangés en ligne sur trois ou quatre hommes de profondeur.

« … Un jour, dit le capitaine Anderson, j’en vis exécuter neuf, tous cipayes révoltés, leur aspect le disait de reste. La plupart étaient de beaux hommes. Ils marchaient vers la potence d’un pas ferme et délibéré. Cependant ce beau calme se démentit. Quand le nœud fatal fut ajusté autour de leur cou, quelques-uns sollicitèrent humblement leur grâce. D’autres firent appel à la multitude, demandant s’il ne se trouvait pas là quelques bons musulmans ou Hindous qui les voulussent arracher aux maudits feringhies (chrétiens). Un malheureux Hindou, sur le point de périr, s’écriait : « Hélas ! Hélas ! c’est vous autres, musulmans, qui êtes la cause de tout… » Un autre pauvre diable disait : « Sauvez-moi ! sauvez-moi ! J’ai une femme et des enfans tout petits. Faut-il donc qu’ils meurent de faim ?… » Mais l’arrêt était rendu ; il n’y avait pas de grâce à espérer. À un signal donné, cinq hommes furent lancés dans l’éternité, et ce fut un triste spectacle que le frémissement soudain des quatre autres condamnés placés sous les potences en face, quand ils virent le plancher manquer sous les pieds de leurs camarades, brandillant en l’air devant eux. Un instant après, les pieds leur manquaient, à eux aussi… »

M. Rees porte à trente-six le nombre des exécutions ainsi ordonnées. Les condamnations furent bien plus nombreuses, à n’en juger que par un seul exemple. Sur vingt-deux émissaires des insurgés arrêtés à la fois dans un des faubourgs de Lucknow, quatre seulement furent punis de mort. C’étaient des banniahs (boutiquiers) de Bénarès, venus tout exprès pour propager la rébellion. S’ils n’y réussirent pas, ce n’était pas faute de trouver des sympathies parmi le peuple. Le bouleversement politique de l’année précédente avait, on le sait, rempli la capitale de gens désormais sans ressources. Plusieurs classes de négocians voyaient leurs affaires notablement diminuées par la dispersion d’une cour opulente et fastueuse ; les pauvres souffraient aussi, non peut-être d’un surcroît de taxes, mais de ce que les taxes étaient plus exactement prélevées.

« Nous désirions tellement obtenir une balance favorable entre les recettes et les dépenses, dit M. Rees, que le soin de remplir nos coffres passait avant celui de mettre le peuple en bonne condition. Droit sur les timbres, droit sur les pétitions, droit sur les substances alimentaires, sur les maisons, sur les gués de la rivière ! Il y avait un fermier de l’opium, un fermier des blés et approvisionnemens, un fermier pour les sels et spiritueux. Bref, tous les droits qu’on perçoit à Paris sous le nom général d’octrois étaient donnés à ferme. Il en résultait un renchérissement général. Nos fermiers, — dont le principal, un certain Shirf-oud-Daoulah, était un misérable renégat déjà fameux sous l’ex-monarque Wajid-Aly par ses péculats et ses vols, alors que les vols et les exactions de tout ordre se commettaient à ciel ouvert, — nos fermiers faisaient d’immenses fortunes, tandis que le menu peuple souffrait de leurs extorsions. »

Il paraît que la taxe sur l’opium était une des plus odieuses. Ce poison devient, pour ceux qui en font un usage régulier, le plus impérieux des besoins. On vit à Lucknow, parmi les plus pauvres opium-eaters, des suicides causés uniquement par le désespoir où ils se trouvaient réduits de ne plus pouvoir s’enivrer à leur guise. Les agens anglais d’ailleurs, gênés par les règles strictes de leur administration, étaient trompés la plupart du temps par les employés indigènes, qui étaient leurs intermédiaires forcés avec les populations. Dans les négociations subreptices auxquelles ceux-ci se livraient, ils ne manquaient jamais de traiter au nom de leurs supérieurs, et ils trouvaient facilement créance chez des malheureux habitués à toutes les infamies de l’administration des nababs.

Le 11 juin, un grave symptôme de désaffection vint montrer combien il fallait peu faire fonds sur la fidélité dont se targuaient encore beaucoup d’indigènes. Un régiment entier de police militaire à cheval donna des signes non équivoques de mutinerie. Le capitaine Weston, qui le commandait, sans autre escorte que deux sowars (cavaliers indiens), courut vers les rebelles et voulut les ramener par ses exhortations au sentiment de leurs devoirs. Un moment ils parurent disposés à l’écouter ; mais peu à peu, couvrant sa voix de leurs clameurs obstinées, ils lui enjoignirent de repartir sur-le-champ pour la résidence. « Ils s’étaient trop compromis, disaient-ils, pour espérer aucune grâce, et d’ailleurs ils ne pouvaient résister au torrent de l’insurrection. » Dès le lendemain, le régiment de police à pied suivit l’exemple qui venait de lui être ainsi donné ; mais tandis que le capitaine Weston avait pu rentrer dans la ville sans avoir à courir aucun danger, le capitaine Orr ne dut la vie qu’à l’extrême hâte avec laquelle son beau-père et lui, se jetant à cheval dès que l’insurrection du corps qu’il commandait leur fut signalée, s’échappèrent à travers les balles. La maison qu’ils habitaient, et où était la caisse militaire, fut pillée de fond en comble. Enhardis par ce premier succès, les insurgés pénétrèrent dans les faubourgs voisins de leur caserne et pillèrent encore quelques bazars, après quoi ils se mirent en retraite.

Ces désordres duraient depuis onze heures du matin, lorsqu’un peu avant minuit le conseil de guerre décida qu’il fallait donner chasse aux insurgés. On partit aussitôt l’ordre donné, les pièces attelées à la hâte, la cavalerie s’organisant comme elle put, et chacun sautant sur le premier cheval qui se rencontrait. L’infanterie devait suivre de son meilleur pas. Quelques volontaires à pied avaient trouvé place sur les caissons de l’artillerie. On se demande ce que pouvaient espérer une cinquantaine de cavaliers (la plupart militaires de rencontre et non de profession), lancés ainsi, avec une soixantaine de fantassins ou d’artilleurs, contre une colonne de sept ou huit cents hommes. De fait, la poursuite n’eut que d’assez pauvres résultats. On atteignit les révoltés à l’ouest de la ville, qu’ils tournaient pour aller rejoindre la route de Cawnpore. Quelques volées de canon trouèrent leurs rangs (car ils marchaient en bon ordre, sans se presser, se formant en carré dès qu’ils étaient menacés d’une charge), et tout au plus put-on en sabrer une douzaine, attardés à l’arrière-garde. On ramena aussi une douzaine de prisonniers. Presque aussitôt cependant il fallut s’en retourner. Le colonel Inglis, chef de cette petite expédition, jugea, bien évidemment avec raison, que les chances d’une attaque étaient trop inégales et que ses canons seraient trop compromis, si leur petite escorte venait à être mise en déroute. Il ordonna de revenir sur Lucknow.


IV

Les derniers jours de juin se passèrent sans événemens notables. Nonobstant la chaleur intense, la petite vérole et le choléra, qui commençant à sévir, décimait particulièrement la petite garnison de la Muchie-Bhaoun, on préparait sans relâche les élémens de la défense ultérieure. On élevait des batteries, on augmentait les approvisionnemens, on enterrait le trésor monnayé[25]. Dans les compounds (espaces enclos), la paille destinée aux bestiaux était amoncelée et mise, autant que possible, à l’abri de l’incendie ; on formait au tir du fusil, et même du canon, les Européens civils et les eurasiens qu’on avait enrégimentés. Ce fut dans le principe une tâche assez pénible que d’habituer à la rigoureuse discipline du soldat ces malheureux employés, scribes pour la plupart ou commis de négoce, habitués à régler eux-mêmes leur vie, à se regarder comme entièrement indépendans de l’autorité militaire. Le capitaine Anderson entre là dessus dans des détails un peu trop gais peut-être. Il est évident que les tournures et les habitudes des pékins qu’il avait à former lui firent passer, malgré la gravité des circonstances, des momens fort agréables ; mais, après s’être quelque peu amusé à leurs dépens, le brave et loyal soldat ne manque pas de leur rendre justice.

« Nos volontaires, dit-il, faisaient à l’exercice une singulière figure ; mais il eût bien fallu se garder de les juger sur l’apparence. Dans ces rangs si gauchement alignés, et où de si étranges caricatures eussent pu être signalées, il se trouva pendant le siège des hommes intrépides, pleins de courage et d’entrain. À les prendre en bloc, ils firent un excellent service, et sans nos volontaires il eût été absolument impossible à la garnison de défendre tous les points menacés… Nonobstant toutes ces petites absurdités, ajoute-t-il après avoir énuméré les ridicules prétentions de certains d’entre eux à l’élégance de la tenue et à la précision des allures militaires, je dois admettre que les drill-sergeants (sergens instructeurs) les mirent assez vite à même de charger et de tirer, ce qui était l’essentiel, et n’était point chose si facile, la plupart n’ayant jamais manié un mousquet ni seulement vu la moindre cartouche à balle… Quelques-uns cependant, et même des eurasiens, avaient des fusils à deux coups, et ceux-là faisaient très bonne besogne à l’heure des attaques. Au bruit du clairon, nous les voyions accourir, le mousquet dans une main, le fusil de chasse dans l’autre, et c’était ce dernier qu’on réservait pour les momens difficiles, ceux où l’ennemi serrait de trop près nos défenses. »

Cette addition à la force numérique de la garnison était d’autant plus impérieusement requise que, dès les premiers jours de juin, sir Henry Lawrence, ne voulant garder autour de lui que des hommes à peu près sûrs, avait renvoyé, à peu d’exceptions près, tout ce qui lui restait des régimens révoltés. Le désarmement de ces soldats avait eu lieu sans difficulté, et ils étaient partis avec un congé en règle, qui s’étendait jusqu’au mois d’octobre. Bon nombre d’entre eux peut-être allèrent grossir les rangs des rebelles ; mais ceux-là même, ne valait-il pas mieux les avoir pour ennemis que pour aides ? Il n’y avait déjà, malgré les précautions prises, que trop de trahisons à redouter[26]. Les canonniers indigènes, tant ceux de la résidence que ceux de la Muchie-Bhaoun, étaient placés sous le feu des batteries européennes, autour desquelles on veillait jour et nuit, et dans l’enceinte fortifiée n’étaient strictement admis que ceux à qui des passes en règle avaient été délivrées.

Du côté de Cawnpore cependant, il n’arrivait que de sombres nouvelles. Une lettre, dictée le 18 juin par sir Hugh Wheeler et qui fut remise le 20 à Lucknow, démentait la prétendue arrivée de renforts européens. Tout au plus pourrait-on tenir quinze jours encore. Une barque, chargée de fugitifs européens partis de Futtighur, avait été interceptée avant d’arriver à Cawnpore, et ces malheureux avaient péri jusqu’au dernier. La terrible catastrophe s’annonçait ainsi, et on peut se faire une idée de ce que souffrait sir Henry Lawrence, hors d’état de porter secours à son frère d’armes. Comment l’eût-il fait ? Sans parler des soins impérieux qui jour et nuit réclamaient sa présence, des quatre ou cinq mille coolies dont il avait à diriger les travaux, des mesures de police qu’il fallait prendre pour ainsi dire à chaque minute, il était lui-même menacé d’une attaque prochaine. Lucknow ne bougeait pas ; mais les environs se garnissaient peu à peu d’ennemis. Dès le 17 juin, on lui signalait des agglomérations menaçantes dans le voisinage des cantonnemens, dont il fallut aussitôt préparer l’évacuation pour le cas où elle deviendrait indispensable. Le 25, les rapports des espions indigènes mentionnaient une force considérable arrivée à Nawabgunge, où l’ennemi avait fait halte, ralliant des renforts qui lui arrivaient de tous côtés. Le 27, on parlait de cette petite armée comme grossissant d’heure en heure, mais indécise dans ses plans d’attaque. En présence d’éventualités aussi menaçantes, le commissaire en chef ne pouvait se préoccuper que de Lucknow, et il précipitait avec une activité, une énergie presque surhumaines, les travaux qu’il avait entrepris depuis quelques semaines. La batterie du redan, celles qui ouvraient sur la route de Cawnpore, une grosse tour ajoutée à la Muchie-Bhaoun ; autour de la résidence, toutes les maisons situées favorablement transformées en autant de forts détachés ; d’ouvrages extérieurs ; au-devant de ces maisons, le terrain déblayé à grand renfort de sape et de mine ; les toits des maisons enlevés ; une porte monumentale minée et détruite à grand’peine ; les magasins de tout ordre fouillés, et ce qu’ils renfermaient d’utile transporté dans la résidence ; tout un parc d’artillerie (deux cents pièces de canon) découvert à l’improviste dans un des palais de l’ex-roi, et qu’il fallut amener en dedans des fortifications ; des exercices, des revues continuelles : telles furent les préoccupations et les travaux des derniers jours où sir Henry Lawrence demeura libre de ses mouvemens. Se retirer, il le pouvait encore. Ni ses instructions, ni les lois de l’honneur militaire ne s’y opposaient. Il n’y songea pas un instant.

Le 29 juin, une patrouille fut envoyée du côté de Cawnpore, afin d’obtenir, si la chose était possible, quelques renseignemens sur le sort de la place, que de vagues rumeurs disaient avoir été livrée à Nana-Sahib par le malheureux Wheeler. Elle revint, annonçant que deux autres régimens de rebelles étaient campés à quelque distance dans cette direction. Un peloton de cavalerie sikh, sous les ordres du capitaine Forbes, alla battre le pays du côté de la route de Nawabgunge. Il rapporta la nouvelle que les insurgés étaient campés à Chinhut ou Chinat, à neuf milles de Lucknow. Pouvait-on permettre à ce corps, dont la force numérique n’était pas bien connue, de venir se loger dans la capitale de l’Oude, ce qui serait pour la ville entière le signal de l’insurrection ? ou bien fallait-il marcher résolument au-devant de lui, en assez grande force pour pouvoir au besoin lui livrer combat ? Telle était la question. Elle fut, paraît-il, vivement débattue dans le conseil de défense, et définitivement on adopta la seconde de ces deux alternatives. Le motif déterminant fut précisément cette ignorance où l’on était resté du nombre de rebelles qu’on aurait en face de soi. Les espions indigènes ne dénonçaient pas plus de trois ou quatre mille hommes : s’ils disaient vrai, s’ils ne se trompaient pas, il n’y avait évidemment pas à hésiter. L’ordre de départ, afin de mieux assurer le secret de l’opération, ne fut donné que le 30 juin, à trois heures du matin.

Six cents hommes environ composaient l’expédition, que sir Henry Lawrence commandait en personne. Sur ce nombre, il n’y avait que trois cents hommes du 32e (anglais) empruntés en partie à la garnison de la Muchie-Bhaoun. L’infanterie comptait en outre cent cinquante hommes du 13e (indigène), plus les débris du 48e et du 71e (indigènes), comprenant environ quatre-vingts baïonnettes. En fait de cavaliers, il y avait trente-six Européens et environ cent vingt hommes pris dans ce qui restait des trois régimens de la cavalerie irrégulière de l’Oude. L’artillerie avait onze pièces, dont quatre canons servis par des Européens, six par des natifs, plus un obusier de huit pouces, trouvé dans la ville quelques jours auparavant. Deux éléphans traînaient cette pièce énorme [27].

À cinq heures trois quarts, ces divers corps étaient réunis en arrière du pont de fer jeté sur la Goumti, entre la résidence et la Muchie-Bhaoun. Ils se mirent aussitôt en marche. Quarante cavaliers sikhs et européens formaient l’avant-garde avec quarante soldats à pied, pris également par moitié dans l’infanterie indigène et l’infanterie européenne. Les canons suivaient sous l’escorte immédiate des soldats du 32e (anglais) et du 13e (indigène). À l’arrièregarde étaient les cinquante hommes du 48e (indigène) et le surplus de la cavalerie. À six milles environ du pont de fer se trouve un cours d’eau peu considérable, coulant entre deux rives escarpées ; on l’appelle le Kokrail ou Kocaralie. Un pont est jeté sur ce ruisseau, et près du pont se groupent quelques chaumières, formant une espèce de village. Là on fit halte. Sir Henry Lawrence et l’avant-garde, après quelques instans de repos, poussèrent un mille plus loin, et ne virent pas trace des forces ennemies. Ici nouvelles hésitations. Attendrait-on l’attaque ? irait-on la chercher ? Sir Henry Lawrence penchait pour laisser arriver l’ennemi, à qui on disputerait le passage du Kocaralie. D’officieux conseillers, persuadés sans doute par les rapports des espions que l’on n’avait affaire qu’à un noyau d’armée dans tout le désordre d’une organisation incomplète, insistaient au contraire pour marcher en avant. Leur avis finit par prévaloir ; on partit sans avoir distribué le moindre rafraîchissement aux troupes, déjà fort éprouvées par une marche assez rapide sous les premières ardeurs du jour. Or beaucoup de soldats, surtout parmi les Européens, ayant, la veille au soir, quelque peu abusé des stimulans spiritueux, avaient à lutter contre la réaction ordinaire après ces légers excès, et il eût été à propos de ne les pas garder absolument à jeun. Ajoutons que, marchant dans la direction de l’est, ils avaient en plein visage le redoutable soleil de l’Inde.

Ce fut ainsi qu’on déboucha dans la plaine de Chinhut, à laquelle donne son nom une grosse bourgade située sur les bords d’un assez vaste jheel (lac), près duquel est bâti un palais de chasse jadis à l’usage des rois d’Oude. En avant du village apparut tout à coup l’armée ennemie, — non pas quatre ou cinq mille hommes, conformément aux rapports des espions, — mais quinze où seize mille, ayant de six à sept batteries de canon, qui comportaient au moins trente-six pièces de calibres divers. À gauche de Chinhut s’étendait le camp des rebelles bien retranché ; à peu de distance, on remarquait un hameau composé de sept ou huit chaumières, et sur la gauche des Anglais, un village plus considérable, Ishmaelpore, qui fut, à vrai dire, le théâtre du combat. Le centre de l’ennemi, disposé en demi-cercle, barrait la route ; sa gauche était appuyée à un petit bois, sa droite à Ishmaelpore, où il avait quelques canons. Les Anglais avaient placé l’obusier juste en face du centre des rebelles, et leurs autres pièces un peu sur la droite. Celles que manœuvraient les artilleurs européens étaient en avant. La cavalerie était à la droite des canons, et un peu en arrière. Ce fut l’obusier qui ouvrit le feu, à la distance de treize cents yards. La première bombe éclata sur la tête des rebelles, qu’on vit bientôt s’écarter de la route. On put croire, pendant quelques minutes, qu’ils battaient en retraite ; mais ils se portaient en masse, avec leurs canons, sur la droite des Anglais, qu’ils voulaient tourner. Ils lançaient en même, temps sur la gauche de nombreux tirailleurs, qui allaient renforcer ceux dont on avait garni d’avance les maisons d’Ishmaelpore. Les soldats du 32e, leur colonel en tête, avaient pénétré dans ce village. Une balle abattit leur chef et, découragés par ce désastre, ils se retirèrent derrière un pli de terrain, d’où ils continuèrent le feu avec une rare vivacité.

La manœuvre ennemie se développait cependant, évidemment dirigée, par un tacticien exercé. On voyait circuler dans les rangs des insurgés un cavalier de bonne mine, blond, bien fait, de vingt-cinq ans environ ; avec l’uniforme de petite tenue des régimens de cavalerie européenne, coiffé d’une casquette bleue à galons d’or. Peut-être était-il Russe[28] ; peut-être aussi, — M. Rees le laisse entendre, — était-ce un de ces renégats qui, renonçant à leur religion, adoptent les mœurs et jusqu’aux passions politiques de leur nouvelle patrie. Ce fait n’a jamais été éclairci. Toujours est-il que ce personnage équivoque déployait un vrai talent militaire et que, s’il eût eu de vrais soldats sous ses ordres au lieu de ces timides cipayes, toujours méfians d’eux-mêmes et de leurs supérieurs pas un homme de l’expédition anglaise ne fût probablement rentré à Lucknow. En effet, tandis que le feu de l’infanterie et de l’artillerie se soutenait de part et d’autre, la cavalerie ennemie descendait à la droite des Anglais, cherchant à les déborder et à leur couper la retraite. Les tirailleurs de gauche, qui occupaient Ishmaelpore, étendaient de plus en plus leur ligne, et, par un mouvement analogue à celui de la cavalerie, tâchaient de venir se rejoindre à elle sur les derrières de la colonne commandée par sir Henry Lawrence.

Dès le début de l’affaire, ce vaillant officier avait pu concevoir de tristes pressentimens sur l’issue probable d’une lutte trop inégale. Les deux premiers coups de canon, tirés par les rebelles ayant atteint ; dans les rangs de l’artillerie indigène, un hamldar (sergent) et un des chevaux, les autres canonniers se hâtèrent de descendre avec leurs pièces au bas d’une pente qui les protégeait ; mais d’où, le cas échéant, ils ne pouvaient que très difficilement sortir, soit pour l’attaque, soit pour la retraite. De plus, quelques-uns de ces canonniers avaient passé à l’ennemi ; et l’on comprend sans peine que tous ces incidens avaient jeté beaucoup de désordre dans les manœuvres M. Rees parle aussi de la défection de trois cents hommes de police, dissimulés dans un ravin à la droite des Anglais, et qui, passant du côté des rebelles, se seraient mis immédiatement à tirer sur leurs ex-compagnons d’armes. Néanmoins ces trois cents hommes ne figurent pas dans le dénombrement qu’il fait lui-même des forces composant l’expédition, et on en est réduit à se demander par quel hasard ils se trouvaient là. Il dit encore, et ceci suggère moins de doutes, que les artilleurs indigènes, avant d’avoir déchargé une seule de leurs pièces, coupèrent les traits de leurs chevaux et s’échappèrent, les uns dans la direction du camp ennemi, les autres du côté de Lucknow, d’où ils allèrent ensuite jusqu’à Cawnpore porter la nouvelle de leur défection et de la défaite signalée qu’elle avait dû amener. Ceux d’entre ces artilleurs qu’on avait encadrés, pour ainsi dire, entre deux corps anglais, et qui ne pouvaient déserter, battaient en retraite malgré les menaces des cavaliers européens, qui à chaque minute les couchaient en joue. L’obusier cependant, — les servans l’avaient surnommé le Turc, — continuait son feu vivement soutenu, et qui ouvrait de larges trouées dans les rangs ennemis. Par malheur, les cornacs des éléphans qui le traînaient avaient, eux aussi, disparu, et on ne savait comment, au besoin, cette masse énorme pourrait être mise en mouvement.

La nécessité de battre en retraite fut bientôt démontrée, et il n’y avait pas une minute à perdre. Les rebelles, à qui l’énorme supériorité de leurs forces donnait une confiance inaccoutumée, s’avançaient de toutes parts en bon ordre, colonnes ouvertes, l’artillerie et la cavalerie dans l’intervalle des lignes, la masse entière cherchant à se jeter, par une manœuvre bien combinée, entre les Anglais et Lucknow. La droite des Anglais recula donc, et la gauche, qui ne comprit pas d’abord ce mouvement, se vit néanmoins forcée de l’imiter. Peu à peu le mouvement s’accentua et s’accéléra ; une sorte de panique se glissa dans les rangs, et sans les hommes du 32e (anglais) qui, placés à l’arrière-garde, maintenaient un feu bien nourri, la débandade fût devenue complète, le désastre sans remède. Soldats, officiers tombaient de distance en distance, marquant chaque étape de ce triste retour. Ceux qui n’étaient que blessés et que leurs camarades ne pouvaient emporter, sachant qu’ils n’avaient pas de quartier à espérer, se battaient « comme des bouledogues acculés, » — ainsi s’exprime M. Rees, — jusqu’à ce que l’ennemi les eût achevés. Parmi ceux-là, un certain nombre n’étaient qu’épuisés de fatigue et de soif. Plusieurs hommes tombèrent, frappés d’apoplexie.

Les cavaliers sikhs avaient été des premiers à fuir. L’ennemi, sur lequel ils se jetaient en désespérés, — car la peur donne du courage, — ne tenait pas et ouvrait ses rangs pour les laisser passer. Il ne restait donc que les cavaliers européens pour faire face aux nécessités de la retraite. Grâce à eux, les canons servis par les Anglais purent se retirer au galop. De ceux qu’on avait confiés aux indigènes, deux seulement furent sauvés ; quatre restèrent aux mains de l’ennemi. Le Turc, — nous avons dit que c’était le nom de l’obusier, — encore attelé de ses deux éléphans, devint l’objet d’un combat corps à corps.

« Le sergent Miller, dit M. Rees, avait été envoyé pour ramener les éléphans et leur charge. Il n’y réussit pas. Le lieutenant Bonham, voyant que la cavalerie de l’ennemi se rapprochait de l’obusier, appela le capitaine Ratcliffe à son secours. Quatre hommes accoururent en conséquence, et se trouvèrent sous le feu le plus intense ; mais ils arrivèrent à temps pour disperser pareil nombre de cavaliers ennemis, déjà parvenus à la bouche même de la pièce. L’un de ces derniers, déchargeant sa carabine sur le lieutenant Bonham, le blessa au bras. Cet officier résolut, puisqu’il n’y avait pas moyen de réatteler les éléphans, d’enclouer l’obusier. Malheureusement on n’avait pas de pointe. Un sergent qui était là brisa le dégorgeoir dans la lumière, et la pièce, mise ainsi provisoirement hors de service, fut abandonnée… »

La cavalerie ennemie, commandée par cet inconnu dont nous avons déjà parlé, avait réalisé son projet, et s’était placée entre la colonne en retraite et le pont sur le Kocaralie, vers lequel les Anglais se dirigeaient alors. Il y avait là, massés, environ quatre cents sabres. Les volontaires européens, — ils n’étaient guère plus de vingt-cinq, — reçurent ordre de charger, et bien que la plupart vissent alors le feu pour la première fois, ils obéirent vaillamment. L’ennemi ne les attendit pas ; il se rabattit à sa gauche, — et par conséquent à la droite des Anglais, — vers les tirailleurs, qui, nous l’avons dit, manœuvraient de manière à venir rejoindre leur cavalerie, mais n’avaient pas encore pu y parvenir, tenus en échec par le feu soutenu des cipayes restés à leurs rangs. Dans cette charge hardie, les volontaires à cheval ne perdirent qu’un des leurs. Deux autres furent blessés ; un quatrième, dont le cheval avait été tué sous lui, et qui dans sa chute avait eu le pied démis, trouva place, comme maint autre invalide, sur un caisson d’artillerie. Après avoir ainsi débarrassé la route, ces intrépides cavaliers, longeant le flanc de la colonne, revinrent à l’arrière-garde pour couvrir la retraite de l’infanterie et des canons.

Au pont de Kocaralie, les canons furent dégagés de leurs avant-trains pour être à même d’envoyer quelques boulets à l’ennemi, dont les colonnes se rapprochaient trop. On s’aperçut alors qu’il ne restait plus une seule charge. Par bonheur, la simple démonstration de la mise en batterie avait suffi pour arrêter sur place l’armée ennemie. La retraite put continuer. Les cipayes fidèles se distinguèrent dans cette journée fatale par des actes de rare dévouement. Ils semblaient avoir à cœur de dissiper la méfiance qui pesait sur eux, et dont M. Rees donne une preuve singulièrement significative. « Les canons, dit-il, se retiraient au galop. À côté d’eux courait un cipaye du 13e. Son fusil part accidentellement, et le coup effleure l’épaule d’un des artilleurs. Celui-ci, suspectant les intentions du cipaye, l’étend raide mort d’un coup de pistolet. »

Au milieu de ce désordre, partout où les balles sifflaient, partout où on voyait tomber le plus d’hommes, sir Henry Lawrence était toujours présent. Arrivé près du pont de Kocaralie, on le vit, dans une sorte d’agonie morale, se tordre les mains, et, oublieux de lui-même, ne songeant qu’à ses pauvres soldats : — Mon Dieu ! mon Dieu ! l’entendit-on s’écrier, faut-il que, moi, je les aie amenés ici ? » Comme preuve de la confiance qu’il avait eue dans le succès de cette désastreuse entreprise, on raconte qu’il avait donné ordre à sa voiture de venir le chercher à moitié chemin. Les chevaux, dételés, servirent à sauver quelques blessés. La voiture elle-même fut abandonnée.

Toujours serrée de près par l’ennemi et semant la route de ses débris, — le 32e seul avait perdu cent douze hommes et cinq officiers[29], — la colonne anglo-indienne, parvenue enfin au bord de la Goumti, trouva sur le pont de pierre bon nombre d’habitans de Lucknow accourus dans les plus bienveillantes intentions. Aux soldats harassés ils apportaient de quoi boire et de quoi laver leurs fronts poudreux. Des canons bien pourvus de munitions et une compagnie européenne, arrivant en même temps de la résidence, interdisaient aux rebelles le passage de ce pont, par où s’écoulèrent, à mesure qu’ils arrivaient, les vaincus de Chinhut. Cependant il n’y avait même là pour eux qu’une sécurité de quelques instans, car au-dessous du pont la cavalerie de l’ennemi, franchissant déjà la rivière à gué, allait occuper l’est et le midi de la ville. Quant au nord et à l’ouest, les canons de la Muchie-Bhaoun les protégèrent encore quelque temps, en empêchant l’ennemi de franchir les ponts.

Ainsi commença, le jeudi 30 juin 1857, une heure avant midi, le siège de Lucknow, qui, sans la désastreuse expédition de Chinhut, n’aurait peut-être pas été tenté, ou, sans aucun doute, l’eût été beaucoup plus tard.

E.-D. Forgues.

  1. Les Afghans, en 1796, avaient fait irruption dans l’Inde, et Zemanah ou Zemaum-Schah, dont les états s’étendaient des bouches de l’Indus au parallèle de Cachemire, des frontières des Sikhs jusque dans le voisinage de la Perse, s’était avancé jusqu’à Lahore à la tête d’une armée de 33, 000 hommes, presque uniquement composée de cavalerie.
  2. Kayserbagh, palais du roi. Voyez sur ce livre la Revue du 1er janvier 1856.
  3. Au lieu de 2 shill. 1/2 p.
  4. Le zemindar (nom mahométan substitué à celui de des-adihar) est, dans l’organisation politique de l’Inde, un agent du fisc, banquier intermédiaire entre le gouvernement et les contribuables. Ces fonctions, d’abord révocables, devinrent ensuite inamovibles, puis enfin héréditaires. Le zemindar, placé entre le gouvernement et la municipalité villageoise, leur servait d’intermédiaire. Lui-même n’entrait en rapport avec les contribuables qu’au moyen d’un autre intermédiaire, le chef ou maire (potail ou pottell) de chaque village. Ces deux fonctionnaires héréditaires, aidés de quelques habitans à leur choix, faisaient la répartition de l’impôt et en assuraient la rentrée. Le zemindar, responsable envers le gouvernement, recevait dès lors des pouvoirs étendus, et y puisait une influence considérable, dont il profitait nécessairement pour amasser de grandes richesses. Le taloukdar est une espèce de zemindar de moindre importance, tenancier feudataire de domaines étendus. À côté, au-dessous du zemindar et du taloukdar, il y a une quantité de possesseurs terriens à divers titres : maliks, khoud-khats, paykasth, puttiedars, byachavrys, ashrafs, etc.
  5. Depuis général, chevalier de l’ordre du Bain, etc. Le général sir William Sleeman est mort en 1856, durant la traversée qui le ramenait en Angleterre.
  6. La plus petite des monnaies d’or indiennes. Elle vaut environ dix francs.
  7. A Journey through the kingdom of Oude in 1849-1850… with a private Correspondance relative to the Annexation of Oude to British India, 2 vol., publiés réellement pour la première fois, ainsi que nous l’avons dit, en 1858.
  8. On redemanda cependant aux taloukdars les canons dont leurs forteresses étaient armées, offrant au reste fort naïvement de leur rembourser à prix légal « le métal » de ces pièces d’artillerie. Ils en livrèrent ainsi un certain nombre, et, le jour de la révolte venu, on put s’assurer qu’ils avaient gardé les meilleures.
  9. Nous omettons ce qui est strictement du ressort militaire, par exemple ce qui a rapport aux messes ou tables d’état-major. On peut au surplus consulter l’ouvrage même : The Wiews and opinions of brigadier general John Jacob, aide de Camp to the Queen, etc., second édition ; London, Smith, Elder and C°, p. 101 et suiv.
  10. The Sepoy Revolt ; its Causes and its Conséquences, by Henry Mead. London, Murray, 1857, 1 vol.
  11. La jalousie du gouvernement à cet égard est extrême. On l’a vue se manifester dans les circonstances les plus critiques, de la façon la plus imprévue, entre autres occasions lorsqu’au début de l’insurrection, le major-général Hearsey, l’un des vétérans de l’armée anglo-indienne, crut pouvoir récompenser sur-le-champ et sans formalités le service inappréciable du cipaye qui s’était porté bravement, le seul de tout un poste, au secours de deux officiers européens attaqués par plusieurs rebelles. Il l’avait promu au grade de havildar (sergent) ; lord Canning maintint et annonça cette promotion, mais en faisant remarquer, en termes passablement amers, qu’elle était irrégulière, et que le major-général avait outrepassé ses pouvoirs.
  12. De muchie (poisson, — à cause d’une devise emblématique inscrite sur la porte du fort), et de bhaoun, mot sanscrit qui signifie maison.
  13. Savoir : un régiment d’infanterie, le 32e, une compagnie d’artillerie à cheval, deux compagnies d’artillerie à pied, un régiment de cavalerie légère.
  14. Savoir : sept régimens d’infanterie indigène, trois batteries de campagne de la cavalerie irrégulière de l’Oude, dix régimens d’infanterie irrégulière levée dans le pays, trois régimens de police. Les « irréguliers, » c’est-à-dire ceux qui, pris dans l’armée de l’ex-nabab, étaient depuis peu de temps au service de la compagnie, se montrèrent, — circonstance étrange, — beaucoup moins hostiles, beaucoup moins altérés de sang que les cipayes de l’armée du Bengale.
  15. Ce jugement est rapporté par la Quarterly Review, n° 206, pag. 513.
  16. A Personal Narrative of the Siege of Lucknow, from its commencement to its Relief by sir Colin Campbell, by L. E. Ruutz Rees, one of the surviving defenders, London 1858, Longmah, Brown and Cie.— M. Rees, né à Spire, et neveu d’un professeur du même nom au collège de Calcutta, quitta l’Allemagne à l’âge de quinze ans pour venir chercher fortune auprès de son oncle. Il était attaché depuis plusieurs années déjà au collège Martinière, à Lucknow, quand se passèrent les étranges événemens dont il nous a donné le récit.
  17. Ceux où les cipayes retraités et pensionnés par la compagnie forment la majorité des habitans. Nous aurions voulu pouvoir entrer dans quelques détails sur les curieux privilèges que leur assurait la protection du résident anglais et les abus auxquels cette protection donnait lieu. Ces abus irritèrent profondément la population, et ne servirent pas, comme on l’espérait sans doute, à créer pour les momens de crise des cliens fidèles à la puissance anglaise.
  18. Il avait acheté lui-même cette forteresse, pour le compte du gouvernement et moyennant 50,000 roupies (125,000 fr. environ), au nabab Yah-Ally-Khan.
  19. The Defence of Lucknow, a Diary, by a staff-officer ; London, Smith, Elder and Co, 1858 ; un vol. in-18, avec plan de la résidence. Cet ouvrage, publié sans nom d’auteur, est attribué au major Wilson, du 13e d’infanterie indigène.
  20. A personal Journal of the Siege of Lucknow, by captain R. P. Anderson, London, Thacker and C° 1858.
  21. Le major Bruère commandait le 13e d’infanterie (indigène). Il fut tué le 4 septembre suivant. Sa mort est racontée en détail dans le Journal du staff-officer, p. 144, 145. La balle qui l’atteignit fit quatre orphelins.
  22. Le général Hewett commandait à Meerut le 10 mai 1857. Il dînait paisiblement à bord d’un steamer pendant que les cipayes dévastaient la ville et se retiraient ensuite tout à leur aise, et cela devant deux mille soldats anglais qu’on laissait inactifs !
  23. MM. Mead et Rees le font périr victime de son humanité et de sa confiance dans les cipayes qu’il était chargé d’attaquer. « Prenez garde de tirer sur des amis ! » aurait-il dit à ses soldats, et, s’avançant seul vers ces « amis, » serait tombé sous un feu de peloton. Toutefois l’officier d’état-major anonyme, dont le journal est beaucoup plus méthodique et beaucoup plus précis, nous raconte que le colonel Handscombe, revenant des lignes du 71e, fut tué par une balle égarée, partie de ces mêmes lignes. « Il tomba mort de son cheval, nous dit le Journal, au moment où il arrivait sur le flanc du 32e. »
  24. Le trésor volé renfermait 170,000 liv. sterl. (4,250,000 fr. environ).
  25. Il s’élevait à 24 ou 25 lakhs de roupies, — entre 6 et 7 millions de francs.
  26. « Vingt-cinq cipayes, sous l’escorte desquels étaient arrivés les fugitifs de Sitapore, et à qui sir Henry Lawrence, en sus de la récompense pécuniaire qui leur était due pour cet acte de fidélité signalée, avait formellement promis des grades, déclaraient néanmoins que, si le rajah Maun-Singh se déclarait contre les Anglais, ils iraient tous le rejoindre, fallût-il pour cela tirer sur leurs officiers. Ces dangereux auxiliaires furent naturellement désarmés et congédiés. » (Journal d’un officier d’état-major, p. 20.)
  27. Il y a d’étranges différences dans le compte-rendu de la composition de cette colonne expéditionnaire, soit comme infanterie, soit comme artillerie. Nous adoptons les chiffres donnés par le colonel (depuis général) Inglis dans son rapport officiel au gouvernement de Calcutta, en date de Lucknow, 26 septembre.
  28. On avait arrêté quelque temps auparavant, et relâché ensuite, un voyageur qu’on soupçonnait d’appartenir à cette nation.
  29. La perte des soldats indigènes en tués, blessés ou manquant, allait à cent quatre-vingt-deux hommes. L’expédition revenait donc affaiblie de moitié.