Épitaphe d’un chien

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ÉPITAPHE D’UN CHIEN1.

Passant réfléchisseur, qui vois ce monument,
Dis-moi, puisque l’Amour fut éternellement,
        Pourquoi faut-il que la nature
        N’ait point fait d’éternel amant ?
    Un petit chien, dont j’écris l’aventure,
    Jadis d’amour fut un brasier ardent ;
Maintenant, chose étrange ! il est froid comme glace,
    Car il est mort ; grand bien lui fasse !
        Puisse-t-il être constellé,
        C’est-à-dire bien installé
        Au dessus du signe d’Hercule,
        Dans le ciel de la canicule !
Hélas ! combien de pleurs Amaryllis versa,
        Le jour fatal qu’il trépassa !
Elle auroit moins pleuré maint amant romanesque
        Qui de brûlant devient glacé
        Avant que d’être trépassé.
Feu Levron, quoique issu de race gigantesque,
Fit vœu de vivre nain. Sa raison, la voici :
Levriers allongés sont propres pour la chasse ;
Mais près des dames, non. Levrons en raccourci,
Nichés au coin du feu, tiennent bien moins de place.
Ceci considéré, Levron voulut rester
Dans sa petite taille, et pria Jupiter.
Jupiter l’exauça. Biscuit et confiture,
Au lieu de se tourner en vaine nourriture,
        Se convertissoient en amour.
Le levron téméraire, enfin, pour faire court,
        Sous le jupon de sa maîtresse
        Pour avoir plus chaud se glissa.
        Sans scrupule elle l’y laissa :
Il étoit si petit ! Heureuse petitesse,
S’écria le levron transporté d’allégresse !
Si j’étois levrier, grand comme mes aïeux,
        Sous ce dôme délicieux
Pourrois-je impunément promener ma tendresse ;
Bientôt, fâché pourtant d’être né si petit,
Petit levron mourut d’amour et de dépit.



1. Cette pièce et la suivante sont imprimées sous le nom de Chapelle dans le Nouveau choix de poésies qui parut an 1715 en 2 vol. in-8º, recueil fait par Danchet.