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Étude sur Virgile

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Étude sur Virgile
Garnier Frères (p. 1-59).


VIRGILE




I. VIE DE VIRGILE.


Virgile, né dans un bourg près de Mantoue, le 15 octobre 684 de la fondation de Rome (cette date s’est transmise avec précision, parce que plus d’un dévot à Virgile en célébrait religieusement l’anniversaire), fils de parents qu’on dit avoir été pauvres, mais qui étaient devenus d’assez riches cultivateurs, et qui jouissaient d’une très-honnête médiocrité, reçut une éducation à laquelle rien ne parait avoir manqué. Il étudia d’abord dans des villes assez voisines, à Crémone, à Milan ; et ensuite, s’il n’alla point à Athènes, comme Horace, pour y puiser aux sources les plus pures et s’y imprégner de cet air fin et brillant de l’Attique, « là où l’on dit qu’autrefois (selon Euripide) les neuf chastes Muses Piérides enfantèrent la blonde Harmonie, » il put aller du moins à Naples, dans cette Grèce de l’Italie, et qui devint comme la seconde patrie du poëte. Il y étudia, ou alors ou depuis, sous un Grec, Parthénius de Nicée, auteur d’une collection de fables et poëte lui-même ou versificateur. 11 lut beaucoup Thucydide, dit-on ; il lut toutes choses. II approfondit le système d’Épicure sous un philosophe de cette école nommé Syron. Mathématiques, médecine, il apprit tout ce qu’on pouvait apprendre. C’est l’idée qu’ont eue de lui les Anciens, qui reconnaissaient dans sa poésie une exactitude et une fidélité exemplaire de savant et d’observateur ; ce qui a fait dire à Macrobe, cherchant à expliquer un passage astronomique des Géorgiques : «…Virgile, qui ne commet jamais d’erreur en matière de science. »

Il écrivit d’abord des distiques, des épigrammes, de petits poëmes ; on croit en avoir quelques-uns. Dans l’un de ces premiers poëmes, le Moucheron, et dans l’un des passages qui paraissent être de Virgile, on reconnaît, au moment où le pasteur de chèvres est montré conduisant ses troupeaux au pâturage, un tableau du bonheur de la vie champêtre, de celle du pasteur, qui est comme une ébauche du futur tableau des Géorgiques en l’honneur des laboureurs : « Heureux le pasteur aux yeux de quiconque n’a pas désappris déjà par trop de science à aimer les champs, la pauvreté rurale ! »

Mais ce sont les Églogues qui marquent véritablement son début. De bonne heure, il conçut l’idée de naturaliser dans la littérature et la poésie romaine certaines grâces et beautés de la poésie grecque, qui n’avaient pas encore reçu en latin tout leur agrément et tout leur poli, même après Catulle et après Lucrèce. C’est par Théocrite, en ami des champs, qu’il commença. De retour dans le domaine paternel, il en célébra les douceurs et le charme en transportant dans ses tableaux le plus d’imitations qu’il y put faire entrer du poëte de Sicile. C’était l’époque du meurtre de César, et bientôt du triumvirat terrible de Lépide, d’Antoine et d’Octave : Mantoue, avec son territoire, entra dans la part d’empire faite à Antoine, et Asinius Pollion fut chargé pendant trois ans du gouvernement de la Gaule Cisalpine, qui comprenait cette cité. Il connut Virgile, il l’apprécia et le protégea ; la reconnaissance du poëte a chanté, et le nom de Pollion est devenu immortel et l’un des beaux noms harmonieux qu’on est accoutumé à prononcer comme inséparables du plus poli des siècles littéraires.

Pollion ! Gallus ! saluons avec Virgile ces noms plus poétiques pour nous que politiques, et ne recherchons pas de trop près quels étaient les hommes mêmes. Nourris et corrompus dans les guerres civiles, ambitieux, exacteurs, intéressés, sans scrupules, n’ayant en vue qu’eux-mêmes, ils avaient bien des vices. Pollion fit preuve jusqu’au bout d’habileté et d’un grand sens, et il sut vieillir d’un air d’indépendance sous Auguste, avec dignité et dans une considération extrême. Gallus, qui eut part avec lui dans la protection du jeune Virgile, finit de bonne heure par une catastrophe et par le suicide ; lui aussi il semble, comme Fouquet au début de Louis XIV, n’avoir pu tenir bon contre les attraits enchanteurs de la prospérité. Il semble avoir pris pour devise : Quo non ascendam ? La tête lui tourna, et il fut précipité. Mais ces hommes aimaient l’esprit, aimaient le talent ; ils en avaient peut-être eux-même, quoiqu’il soit plus sûr encore pour leur gloire, j’imagine, de ne nous être connus comme auteurs, Pollion, de tragédies, Gallus, d’élégies, que par les louanges et les vers de Virgile. Les noms de ces premiers patrons, et aussi celui de Varus, décorent les essais bucoliques du poëte, leur impriment un caractère romain, avertissent de temps en temps qu’il convient que les forêts soient dignes d’un Consul, et nous apprennent enfin à quelles épreuves pénibles fut soumise la jeunesse de celui qui eut tant de fois besoin d’être protégé.

Au retour de la victoire de Philippes remportée sur Brutus et Cassius, Octave, rentré à Rome, livra, pour ainsi dire, l’Italie entière en partage et en proie à ses vétérans. Dans cette dépossession soudaine et violente, et qui atteignit aussi les poëtes Tibulle et Properce dans leur patrimoine, Virgile perdit le champ paternel. La première églogue, qui n’est guère que la troisième dans l’ordre chronologique, nous a dit dès l’enfance comment Tityre, qui n’est ici que Virgile lui-même, dut aller dans la grande ville, à Rome ; comment, présenté, par l’intervention de Mécène probablement, au maître déjà suprême, à celui qu’il appelle un Dieu, à Auguste, il fut remis en possession de son héritage, et put célébrer avec reconnaissance son bonheur, rendu plus sensible par la calamité universelle. Mais ce bonheur ne fut pas sans quelque obstacle ou quelque trouble nouveau. L’églogue neuvième, qui paraît avoir été composée peu après la précédente, nous l’atteste : Virgile s’y est désigné lui-même sous le nom de Ménalque : « Hé quoi ! n’avais-je pas ouï dire (c’est l’un des bergers qui parle) que depuis l’endroit où les collines commencent à s’incliner en douce pente, jusqu’au bord de la rivière et jusqu’à ces vieux hêtres dont le faîte est rompu, votre Ménalque, grâce à la beauté de ses chansons, avait su conserver tout ce domaine ? » Et l’autre berger reprend : « Oui, vous l’avez entendu dire, et ç’a été en effet un bruit fort répandu ; mais nos vers et nos chansons, au milieu des traits de Mars, ne comptent pas plus, ô Lycidas ! que les colombes de Dodone quand l’aigle fond du haut des airs. » Puis il donne à entendre qu’il s’en est fallu de peu que Ménalque, cet aimable chantre de la contrée, n’eût perdu la vie : « Et qui donc alors eût chanté les Nymphes ? s’écrie Lycidas ; qui eût répandu les fleurs dont la prairie est semée, et montré l’ombre verte sous laquelle murmurent les fontaines ? »

C’est à ce danger de Ménalque que se rapporte probablement l’anecdote du centurion ravisseur qui ne voulait point rendre à Virgile le champ usurpé, et qui, mettant l’épée à la main, força le poëte, pour se dérober à sa poursuite, de passer le Mincio à la nage. Il fallut quelque protection nouvelle et présente, telle que celle de Varus (on l’entrevoit), pour mettre le poëte à l’abri de la vengeance, et pour tenir la main à ce que le bienfait d’Octave eût son exécution ; à moins qu’on n’admette que ce ne fut que l’année suivante, et après la guerre de Pérouse, Octave devenant de plus en plus maître, que Virgile reconquit décidément sa chère maison et son héritage.

Ce n’est qu’en lisant de près les Églogues qu’on peut suivre et deviner les vicissitudes de sa vie, et plus certainement les sentiments de son âme en ces années : même sans entrer dans la discussion du détail, on se les représente aisément. Une âme tendre, amante de l’étude, d’un doux et calme paysage, éprise de la campagne et de la muse pastorale de Sicile ; une âme modeste et modérée, née et nourrie dans cette médiocrité domestique qui rend toutes choses plus senties et plus chères ; — se voir arracher tout cela, toute cette possession et cette paix, en un jour, par la brutalité de soldats vainqueurs ! ne se dérober à l’épée nue du centurion qu’en fuyant ! quel fruit des guerres civiles ! Virgile en garda l’impression durable et profonde. On peut dire que sa politique, sa morale publique et sociale, datèrent de là. Il en garda une mélancolie, non pas vague, mais naturelle et positive ; il ne l’oublia jamais. Le cri de tendre douleur qui lui échappa alors, il l’a mis dans la bouche de son berger Mélibée, et ce cri retentit encore dans nos cœurs après des siècles :

« Est-ce que jamais plus il ne me sera donné, après un long temps, revoyant ma terre paternelle et le toit couvert de chaume de ma pauvre maison, après quelques étés, de me dire en les contemplant : « C’était pourtant là mon domaine et mon royaume ! » Quoi ? un soldat sans pitié possédera ces cultures si soignées où j’ai mis mes peines ! un barbare aura ces moissons ! Voilà où la discorde a conduit nos malheureux concitoyens ! voilà pour qui nous avons ensemencé nos champs[1] ! »

Toute la biographie intime et morale de Virgile est dans ces paroles et dans ce sentiment.

Plus qu’aucun poëte, Virgile est rempli du dégoût et du malheur des guerres civiles, et, en général, des guerres, des dissensions et des luttes violentes. Que ce soit Mélibée ou Énée qui parle, le même accent se retrouve, la même note douloureuse : « Vous m’ordonnez donc, ô reine ! de renouveler une douleur qu’il faudrait taire…, de repasser sur toutes les misères que j’ai vues, et dont je suis moi-même une part vivante ! » ainsi dira Énée à Didon après sept années d’épreuves, et dans un sentiment aussi vif et aussi saignant que le premier jour. Voilà Virgile et l’une des sources principales de son émotion.

Je crois être dans le vrai en insistant sur cette médiocrité de fortune et de condition rurale dans laquelle était né Virgile, médiocrité, ai-je dit, qui rend tout mieux senti et plus cher, parce qu’on y touche à chaque instant la limite, parce qu’on y a toujours présent le moment où l’on a acquis et celui où l’on peut tout perdre : non que je veuille prétendre que les grands et les riches ne tiennent pas également à leurs vastes propriétés, à leurs forêts, leurs chasses, leurs parcs et châteaux ; mais ils y tiennent moins tendrement, en quelque sorte, que le pauvre ou le modeste possesseur d’un enclos où il a mis de ses sueurs, et qui y a compté les ceps et les pommiers ; qui a presque compté à l’avance, à chaque récolte, ses pommes, ses grappes de raisin bientôt mûres, et qui sait le nombre de ses essaims. Que sera-ce donc si ce possesseur et ce fils de la maison est, à la fois, un rêveur, un poëte, un amant ; s’il a mis de son âme et de sa pensée, et de ses plus précoces souvenirs, sous chacun de ses hêtres et jusque dans le murmure de chaque ombrage ? Ce petit domaine de Virgile (et pas si petit peut-être), qui s’étendait entre les collines et les marécages, avec ses fraîcheurs et ses sources, ses étangs et ses cygnes, ses abeilles dans la haie de saules, nous le voyons d’ici, nous l’aimons comme lui ; nous nous écrions avec lui, dans un même déchirement, quand il s’est vu en danger de le perdre : Barbarus has segetes !…

Il ne serait pas impossible, je le crois, dans un pèlerinage aux bords du Mincio, de deviner à très-peu près (comme on vient de le faire pour la villa d’Horace) et de déterminer approximativement l’endroit où habitait Virgile. En partant de ce lieu pour aller à Mantoue, lorsqu’on arrivait à l’endroit où le Mincio s’étend en un lac uni, on était à mi-chemin ; c’est ce que nous apprend le Lycidas de la neuvième églogue, en s’adressant au vieux Mœris, qu’il invite à chanter : « Vois, le lac est là immobile, qui te fait silence ; tous les murmures des vents sont tombés ; d’ici, nous sommes déjà à moitié du chemin, car on commence à apercevoir le tombeau de Bianor. » Il ne manque, pour avoir la mesure précise, que de savoir où pouvait être ce tombeau de Bianor. Je trouve dans l’ouvrage d’un exact et ingénieux auteur anglais une description du domaine de Virgile, que je prends plaisir à traduire, parce qu’elle me paraît composée avec beaucoup de soin et de vérité :

« La ferme, le domaine de Virgile, nous dit Dunlop (Histoire de la Littérature romaine), était sur les bords du Mincio. Cette rivière, qui, par la couleur de ses eaux, est d’un vert de mer profond, a sa source dans le Bénaque ou lac de Garda. Elle en sort et coule au pied de petites collines irrégulières qui sont couvertes de vignes ; puis, passé le château romantique, qui porte aujourd’hui le nom de Valleggio, situé sur une éminence, elle descend à travers une longue vallée, et alors elle se répand dans la plaine en deux petits lacs, l’un au-dessus et l’autre juste au-dessous de la ville de Mantoue. De là, le Mincio poursuit son cours, dans l’espace d’environ deux milles, à travers un pays plat mais fertile, jusqu’à ce qu’il se jette dans le Pô (à Governolo). Le domaine du poëte était situé sur la rive droite du Mincio, du côté de l’ouest, à trois milles environ au-dessous de Mantoue et proche le village d’Andès ou Pictola. Ce domaine s’étendait sur un terrain plat, entre quelques hauteurs au sud-ouest et le bord uni de la rivière, comprenant dans ses limites un vignoble, un verger, un rucher et d’excellentes terres de pâturage qui permettaient au propriétaire de porter ses fromages à Mantoue, et de nourrir des victimes pour les autels des Dieux. Le courant même, à l’endroit où il bordait le domaine de Virgile, est large, lent et sinueux. Ses bords marécageux sont couverts de roseaux, et des cygnes en grand nombre voguent sur ses ondes ou paissent l’herbe sur sa marge humide et gazonnée.

« En tout, le paysage du domaine de Virgile était doux, d’une douceur un peu pâle et stagnante, de peu de caractère, peu propre à exciter de sublimes émotions ou à suggérer de vives images ; mais le poëte avait vécu de bonne heure au milieu des grandes scènes du Vésuve ; et, même alors, s’il étendait ses courses un peu au delà des limites de son domaine, il pouvait visiter, d’un côté, le cours grandiose du rapide et majestueux Éridan, ce roi des fleuves, et, de l’autre côté, le Bénaque, qui présente par moments l’image de l’Océan agité.

« Le lieu de la résidence de Virgile est bas et humide, et le climat en est froid à certaines saisons de l’année. Sa constitution délicate et les maux de poitrine dont il était affecté le déterminèrent, vers l’année 714 ou 715, vers l’âge de trente ans, à chercher un ciel plus chaud… »

Mais ceci tombe dans la conjecture. — Le plus voyageur des critiques, M. Ampère, a touché, comme il sait faire, le ton juste de ce même paysage et de la teinte morale qu’on se plaît à y répandre, dans un chapitre de son Voyage Dantesque :


« Tout est Virgilien à Mantoue, dit-il ; on y trouve la topographie virgilienne et la Place Virgilienne ; aimable lieu qui fut dédié au poëte de la cour d’Auguste par un décret de Napoléon.

« Dante a caractérisé le Mincio par une expression exacte et énergique, selon son habitude : « (Il ne court pas longtemps sans trouver une plaine basse dans laquelle il s’étend et qu’il emmarécage.)

Non molto ha corso che trova una lama
Nella qual si distende e la impaluda. »


Ce qui n’a pas la grâce de Virgile : « (…là où le large Mincio s’égare en de lents détours sinueux et voile ses rives d’une molle ceinture de roseaux.)

٠٠٠٠٠ Tardis ingens ubi flexibus errat
Mincius, et tenera prætexit arundine ripas. »

« La brièveté expressive et un peu sèche du poëte florentin, comparée à l’abondance élégante de Virgile, montre bien la différence du style de ces deux grands artistes peignant le même objet.

« Du reste, le mot impaluda rend parfaitement l’aspect des environs de Mantoue. En approchant de cette ville, il semble véritablement qu’on entre dans un autre climat ; des prairies marécageuses s’élève presque constamment une brume souvent fort épaisse. Par moments on pourrait se croire en Hollande.

« Tout l’aspect de la nature change : au lieu des vignes, on ne voit que des prés, des prés virgiliens, herbosa prata. On conçoit mieux ici la mélancolie de Virgile dans cette atmosphère brumeuse et douce, dans cette campagne monotone, sous ce soleil fréquemment voilé. »


Notons la nuance, mais n’y insistons pas trop et n’exagérons rien ; n’y mettons pas trop de cette vapeur que Virgile a négligé de nous décrire ; car il n’est que Virgile pour être son propre paysagiste et son peintre, et, dans la première des descriptions précédentes (je parle de celle de l’auteur anglais), on a pu le reconnaître, ce n’est, après tout, que la prose du paysage décrit par Virgile lui-même en ces vers harmonieux de la première églogue : Fortunate senex, hic inter flumina nota… Que tous ceux, et ils sont encore nombreux, qui savent par cœur ces vers ravissants se les redisent.

Ainsi Virgile est surtout sensible à la fraîcheur profonde d’un doux paysage verdoyant et dormant ; au murmure des abeilles dans la haie ; au chant, mais un peu lointain, de l’émondeur là-bas, sur le coteau ; au roucoulement plus voisin du ramier ou de la tourterelle ; il aime cette habitude silencieuse et tranquille, cette monotonie qui prête à une demi-tristesse et au rêve.

Même lorsqu’il arrivera, plus tard, à toute la grandeur de sa manière, il excellera surtout à peindre de grands paysages reposés.

Peu après qu’il eut quitté tout à fait son pays natal, nous trouvons Virgile du voyage de Brindes, raconté par Horace, que ce voyage soit de l’année 715 ou 717. Il rejoint en chemin Mécène et Horace ; il a pour compagnons Plotius et Varius, et l’agréable narrateur les qualifie tous trois (mais nous aimons surtout à rapporter l’éloge à Virgile) les âmes les plus belles et les plus sincères que la terre ait portées, celles auxquelles il est attaché avec le plus de tendresse.

Si Pollion, comme on le croit, avait conseillé à Virgile d’écrire les poésies bucoliques, qu’il mit trois ans à composer et à corriger, ce fut Mécène qui lui proposa le sujet si romain, si patriotique et tout pacifique des Géorgiques, auquel il consacra sept années. Sur ce conseil ou cet ordre amical donné par Mécène à Virgile, et dont lui seul pouvait dignement embrasser et conduire le difficile labeur, l’un des hommes qui savaient le mieux la chose romaine, Gibbon, a eu une vue très-ingénieuse, une vue élevée : selon lui, Mécène aurait eu l’idée, par ce grand poëme rural, tout à fait dans le goût des Romains, de donner aux vétérans, mis en possession des terres (ce qui était une habitude depuis Sylla), le goût de leur nouvelle condition et de l’agriculture. La plupart des vétérans en effet, mis d’abord en possession des terres, ne les avaient pas cultivées, mais en avaient dissipé le prix dans la débauche. Il s’agissait de les réconcilier avec le travail des champs, si cher aux aïeux, et de leur en présenter des images engageantes : « Quel vétéran, s’écrie Gibbon, ne se reconnaissait dans le vieillard des bords du Galèse ? Comme eux, accoutumé aux armes dès sa jeunesse, il trouvait enfin le bonheur dans une retraite sauvage, que ses travaux avaient transformée en un lieu de délices. »

Je ne sais trop si Gibbon ne met pas ici un peu du sien, si les vétérans lisaient l’épisode du vieillard de Tarente. Les fils de ces vétérans, du moins, purent le lire.

Ayant renoncé, non pas de cœur, à son pays de Mantoue, Virgile, comblé des faveurs d’Auguste, passa les années suivantes et le reste de sa vie, tantôt à Rome, plus souvent à Naples et dans la Campanie heureuse, occupé à la composition des Géorgiques, et, plus tard, de l’Énéide ; délicat de santé, ayant besoin de recueillement pour ses longs travaux ; peu homme du monde, mais homme de solitude, d’intimité, d’amitié, de tendresse ; cultivant le loisir obscur et enchanté, au sein duquel il se consumait sans cesse à perfectionner et à accomplir ses œuvres de gloire, à édifier son temple de marbre, comme il l’a dit allégoriquement. Félicité rare ! destinée, certes, la plus favorisée entre toutes celles des poëtes épiques, si souvent errants, proscrits, exilés ! Mais il savait, et il s’en souvenait sans cesse, combien l’infortune pour l’homme est voisine du bonheur, et que c’est entre les calamités d’hier et celles de demain que s’achètent les intervalles de repos du monde. Après les déchirements de la spoliation et de l’exil, ayant reconquis, et si pleinement, toutes les jouissances de la nature et du foyer, il n’oublia jamais qu’il n’avait tenu à rien qu’il ne les perdît : un voile légèrement transparent en demeura sur son âme pieuse et tendre.

Je ne conçois pas, à cette distance où nous sommes, d’autre biographie de Virgile qu’une biographie idéale, si je puis dire. Les anciens grammairiens, chez qui on serait tenté de chercher une biographie positive du poëte, y ont mêlé trop d’inepties et de fables ; mais, de quelques traits pourtant qu’ils nous ont transmis et qui s’accordent bien avec le ton de l’âme et la couleur du talent, résulte assez naturellement pour nous un Virgile timide, modeste, rougissant, comparé à une vierge, parce qu’il se troublait aisément, s’embarrassait tout d’abord, et ne se développait qu’avec lenteur ; charmant et du plus doux commerce quand il s’était rassuré ; lecteur exquis (comme Racine), surtout pour les vers, avec des insinuations et des nuances dans la voix ; un vrai dupeur d’oreilles quand il récitait d’autres vers que les siens. Dans un chapitre du Génie du Christianisme, où il compare Virgile et Racine, M. de Chateaubriand a trop bien parlé de l’un et de l’autre, et avec trop de goût, pour que je n’y relève pourtant pas un passage hasardé qui n’irait à rien moins qu’à fausser, selon moi, l’idée qu’on peut se faire de la personne de Virgile :


« Nous avons déjà remarqué, dit M. de Chateaubriand, qu’une des premières causes de la mélancolie de Virgile fut sans doute le sentiment des malheurs qu’il éprouva dans sa jeunesse. Chassé du toit paternel, il garda toujours le souvenir de sa Mantoue ; mais ce n’était plus le Romain de la république, aimant son pays à la manière dure et âpre des Brutus, c’était le Romain de la monarchie d’Auguste, le rival d’Homère et le nourrisson des Muses.

« Virgile cultiva ce germe de tristesse en vivant seul au milieu des lois. Peut-être faut-il encore ajouter à cela des accidents particuliers. Nos défauts moraux ou physiques influent beaucoup sur notre humeur, et sont souvent la cause du tour particulier que prend notre caractère. Virgile avait une difficulté de prononciation ; il était faible de corps[2], rustique d’apparence. Il semble avoir eu dans sa jeunesse des passions vives auxquelles ses imperfections naturelles purent mettre des obstacles. Ainsi des chagrins de famille, le goût des champs, un amour-propre en souffrance et des passions non satisfaites s’unirent pour lui donner cette rêverie qui nous charme dans ses écrits. »


Tout cela est deviné à ravir et de poëte à poëte : mais l’amour-propre en souffrance et les passions non satisfaites me semblent des conjectures très-hasardées : parlons seulement de l’âme délicate et sensible de Virgile et de ses malheurs de jeunesse. D’ailleurs, il avait précisément le contraire de la difficulté de prononciation ; il avait un merveilleux enchantement de prononciation. Ce qui a trompé l’illustre auteur, qui, à tous autres égards, a parlé si excellemment de Virgile, c’est qu’il est dit en un endroit de la Vie du poëte, par Donat, qu’il était sermone tardissimus ; mais cela signifie seulement qu’il n’improvisait pas, qu’il n’avait pas, comme on dit, la parole en main. Il ne lui arriva de plaider qu’une seule fois en sa vie, et sans faire la réplique. En un mot, et c’est ce qui n’étonnera personne, Virgile était aussi peu que possible un avocat. Son portrait par Donat, qui a servi de point de départ à celui qu’on vient de lire par M. de Chateaubriand, peut se traduire plus légèrement peut-être, et s’expliquer comme il suit, en évitant tout ce qui pourrait charger : Virgile était grand de corps, de stature (je me le figure cependant un peu mince, un peu frêle, à cause de son estomac et de sa poitrine, quoiqu’on ne le dise pas) ; il avait gardé de sa première vie et de sa longue habitude aux champs le teint brun, hâlé, un certain air de village, un premier air de gaucherie ; enfin, il y avait dans sa personne quelque chose qui rappelait l’homme qui avait été élevé à la campagne. Il fallait quelque temps pour que cette urbanité qui était au fond de sa nature se dégageât.

Les portraits de lui qui nous le représentent les cheveux longs, l’air jeune, le profil pur, en regard de la majestueuse figure de vieillard d’Homère, n’ont rien d’authentique, et seraient aussi bien des portraits d’Auguste ou d’Apollon.

Sénèque, dans une lettre à Lucilius, parle d’un ami de ce dernier, d’un jeune homme de bon et ingénu naturel, qui, dans le premier entretien, donna une haute idée de son âme, de son esprit, mais toutefois une idée seulement ; car il était pris à l’improviste et il avait à vaincre sa timidité : « et même, en se recueillant, il pouvait à peine triompher de cette pudeur, excellent signe dans un jeune homme ; tant la rougeur, dit Sénèque, lui sortait du fond de l’âme (adeo illi ex alto suffusus est rubor) ; et je crois même que, lorsqu’il sera le plus aguerri, il lui en restera toujours. » Virgile me semble de cette famille ; il avait la rougeur prompte et la tendresse du front (frontis mollities) ; c’était une de ces rougeurs intimes qui viennent d’un fonds durable de pudeur naturelle. Il était de ceux encore dont Pope, l’un des plus beaux esprits et des plus sensibles, disait : « Pour moi, j’appartiens à cette classe dont Sénèque a dit : « Ils sont si amis de l’ombre, qu’ils considèrent comme étant dans le tourbillon tout ce qui est dans la lumière. »

Virgile aimait trop la gloire pour ne pas aimer la louange, mais il l’aimait de loin et non en face ; il la fuyait au théâtre ou dans les rues de Rome ; il n’aimait pas à être montré au doigt et à ce qu’on dit : C’est lui ! Il aimait à faire à loisir de belles choses qui rempliraient l’univers et qui rassembleraient dans une même admiration tout un peuple de nobles esprits ; mais ses délices, à lui, étaient de les faire en silence et dans l’ombre, et sans cesser de vivre avec les Nymphes des bois et des fontaines, avec les dieux cachés.

Et, dans tout ceci, je n’imagine rien ; je ne fais qu’user et profiter de traits qui nous ont été transmis, mais en les interprétant comme je crois qu’il convient le mieux. Avec Virgile, on court peu de risque de se tromper, en inclinant le plus possible du côté de ses qualités intérieures.

À ce que je viens de dire que Virgile était décoré de pudeur, il ne serait pas juste d’opposer comme une contradiction ce qu’on raconte d’ailleurs de certaines de ses fragilités : « Il fut recommandable dans tout l’ensemble de sa vie, a dit Servius ; il n’avait qu’un mal secret et une faiblesse, il ne savait pas résister aux tendres désirs. » On pourrait le conclure de ses seuls vers. Mais, dans son estimable Vie d’Horace, M. Walckenaer me semble avoir touché avec trop peu de ménagement cette partie de la vie et des mœurs de Virgile. Combattant sans beaucoup de difficulté l’opinion exagérée qu’on pourrait se faire de la chasteté de Virgile, il ajoute : « Plus délicat de tempérament qu’Horace, Virgile s’abandonna avec moins d’emportement que son ami, mais avec aussi peu de scrupule, aux plaisirs de Vénus. Il fut plus sobre et plus retenu sur les jouissances de la table et dans les libations faites à Bacchus. Chez les modernes, il eût passé pour un homme bon, sensible, mais voluptueux et adonné à des goûts dépravés : à la Cour d’Auguste, c’était un sage assez réglé dans sa conduite, car il n’était ni prodigue ni dissipateur, et il ne cherchait à séduire ni les vierges libres ni les femmes mariées. » Tout ce croquis est bien heurté, bien brusque, et manque de nuances, et, par conséquent, de ressemblance et de vérité. Je ne suis pas embarrassé pour Virgile de ce qu’il eût passé pour être s’il eût vécu chez les modernes ; je crois qu’il eût passé pour un peu mieux que cela, et que la vraie morale eût eu à se louer plus qu’à se plaindre de lui, aussi bien que la parfaite convenance. Et en acceptant même sur son compte les quelques anecdotes assez suspectes que les anciens biographes ou grammairiens nous ont transmises, et qui intéressent ses mœurs, on y trouverait encore ce qui répond bien à l’idée qu’on a de lui et ce qui le distingue à cet égard de son ami Horace, de la retenue jusque dans la vivacité du désir, quelque chose de sérieux, de profond et de discret dans la tendresse.

C’est ce sérieux, ce tour de réflexion noble et tendre, ce principe d’élévation dans la douceur et jusque dans les faiblesses, qui est le fond de la nature de Virgile, et qu’on ne doit jamais perdre de vue à son sujet.


II. SUITE DE LA VIE DE VIRGILE.


Il y a, en étudiant la vie de Virgile, à faire la part de ses beaux talents naturels, de sa vocation continue et manifeste, et celle aussi des circonstances uniques et des conseils incomparables qui le favorisèrent et l’enhardirent. Dans cette destinée et cette carrière si pleine de convenance et d’harmonie, les deux parts semblent également essentielles et se confondent : il n’est pas sans intérêt de les distinguer et de les démêler, pour en mieux admirer l’accord.

Virgile, dès sa jeunesse et dans ses productions premières, marquait déjà une inclination secrète d’imagination et d’âme vers les sujets et les points de vue qui allaient agrandir son horizon. Il avait en lui-même et il annonçait déjà les sources profondes qui ne demanderaient ensuite que le signal et la pente pour jaillir et composer le grand fleuve. Un poëte spirituel, et qui est un des plus modernes de façon parmi les Anciens, Martial n’a pas su le comprendre. Dans une épigramme connue, où il met Virgile en jeu, il a l’air de supposer que ses grandes entreprises poétiques tinrent uniquement aux libéralités dont il fut l’objet de la part des Mécènes : « Vous vous étonnez, dit Martial à l’un de ses patrons ou de ses riches amis qui voulait de lui des louanges, vous vous étonnez que lorsque le siècle de nos aïeux le cède à notre époque (car ç’a été de tout temps une illusion facile que de croire qu’on vaut mieux que ses devanciers), et quand Rome est plus grande qu’elle ne l’a jamais été sous un prince plus grand (sous Domitien), il n’y ait plus de ces talents merveilleux et divins tels que celui d’un Virgile, et qu’aucune voix épique ne chante avec cette fierté les exploits et les guerres. Qu’il y ait seulement des Mécènes, ô Flaccus ! et vous ne manquerez pas de Virgiles ; vous en trouverez jusque dans vos terres :


Sint Mæcenates, non deerunt, Flacce, Marones,
Virgiliumque tibi vel tua rura dabunt. »


Et Martial, refaisant en deux mots et à ce point de vue toute l’histoire de Virgile, le montre qui pleurait la perte de son champ et de ses troupeaux : Mécène le voit et sourit ; d’une parole il répare tout, et chasse la pauvreté qui allait étendre sur ce beau talent son influence maligne : « Prends ta part de nos richesses, lui dit-il, et sois le plus grand des poëtes !


Accipe divitias, et vatum maximus esto. »


Et comme surcroît de grâce, comme suprême motif d’inspiration, Martial n’oublie pas le cadeau d’un jeune esclave, d’un échanson que Virgile aurait vu en soupant chez Mécène, d’autres disent chez Pollion, et qui lui fut donné pour serviteur. Et c’est à ces largesses, à ces nouvelles facilités d’existence, que Martial attribue aussitôt les hautes conceptions du chantre d’Énée et toute cette distance d’essor qui sépare le poëme du Moucheron de la mâle pensée qui se porta à célébrer les origines de Rome. La recette lui paraît sûre pour créer des Virgiles à volonté : essayez-en ! Et lui-même au besoin il se propose.

Sortons de ces explications matérielles et plates à l’usage d’un Martial, c’est-à-dire d’un homme d’esprit qui tendait la main, et lisons mieux dans l’âme, dans les sources vraies du talent de Virgile. Tout en convenant avec le généreux satirique Juvénal qu’il y a un degré de pauvreté et de gêne qui aurait paralysé sa veine épique, et que « si Virgile n’avait pas eu de valet pour le servir ni de logis un peu commode, tous ces serpents qu’il a hérissés sur la tête de la furie Alecton seraient tombés d’eux-mêmes, et qu’elle n’eût pas eu de souffle pour faire résonner si fort son cor infernal, » n’allons pas mettre le principe de l’inspiration dans ce qui n’a été qu’une condition favorable. Dès ses Bucoliques, Virgile nous découvre son côté social, ce sentiment nouveau qui allait faire de lui le chantre d’une époque et le représentant le plus direct, le plus en vue du monde ancien regardant désormais le monde moderne. De bonne heure le poëte a l’aspiration aux grandes choses, aux grands sujets vers lesquels il se dirige dans sa calme et puissante douceur. Après la guerre de Pérouse, Pollion étant consul, il y eut une ébauche de pacification universelle : Antoine épousa Octavie, sœur d’Octave, et celui-ci épousa Scribonie ; ces deux femmes étaient enceintes : est-ce à l’un des deux enfants qui devaient naître d’elles, ou tout simplement au fils qui naquit vers ce temps-là à Pollion, que s’appliquent les pronostics magnifiques et en apparence si disproportionnés de la quatrième Églogue (Magnus ab integro seclorum nascitur ordo) ? On a beaucoup raisonné et subtilisé sur les sens mystérieux qu’on a cru voir dans cette pièce toute fatidique, toute remplie des promesses de l’Âge d’or. J’y vois une preuve certaine de l’instinct et du pressentiment social de Virgile ; il aspirait dès lors, avec une ardeur qui ne peut s’empêcher d’éclater, à cette pacification définitive qu’il faudra encore dix années pour accomplir. Cette Églogue, même en y faisant la part de tout dithyrambe composé sur un berceau, dépasse les limites du genre, et elle devance aussi sa date ; elle est plus grande que son moment, et digne déjà des années qui suivront Actium. Virgile, dans une courte éclaircie d’orage, anticipe et découvre le repos et la félicité du monde sous un Auguste ou sous un Trajan.

Dans ses Géorgiques il fait de même, il aspire au delà. Et qu’est-ce donc, par exemple, que ce début solennel du livre III, cette espèce de triomphe que se décerne à lui-même le poëte pour avoir le premier enrichi sa patrie des dépouilles d’Ascrée et y avoir amené les Muses de l’Hélicon ? Il bâtira, dit-il, un temple de marbre au sein d’une vaste prairie verdoyante, sur les rives du Mincio. Il y placera César (c’est-à-dire Auguste) comme le dieu du temple, et il instituera, il célébrera des courses et des jeux tout à l’entour, des jeux qui feront déserter à la Grèce ceux d’Olympie. Lui le fondateur, le front ceint d’une couronne d’olivier et dans tout l’éclat de la pourpre, il décernera les prix et les dons. Sur les dehors du temple se verront gravés dans l’or et dans l’ivoire les combats et les trophées de celui en qui se personnifie le nom romain. On y verra aussi debout, en marbre de Paros, des statues où la vie respire, toute la descendance d’Assaracus, cette suite de héros venus de Jupiter, Tros le grand ancêtre, et Apollon fondateur de Troie. L’Envie enchaînée et domptée par la crainte des peines vengeresses achèvera la glorieuse peinture. Les vers sont admirables et des plus polis, des plus éblouissants qui soient sortis de dessous le ciseau de Virgile. Cette pure et sévère splendeur des marbres au sein de la verdure tranquille du paysage nous offre un parfait emblème de l’art virgilien. Le poëme didactique ici est dépassé dans son cadre : c’est grand, c’est triomphal, c’est épique déjà. Ce temple de marbre, peuplé de héros troyens, que se promettait d’édifier Virgile, et qui est tout allégorique, il l’a réalisé d’une autre manière et qu’il ne prévoyait point alors, il l’a exécuté dans l’Énéide : il n’avait fait que présager et célébrer à l’avance son Exegi monumentum ! En mourant, il doutait qu’il l’eût accompli : c’est à nous de rendre aux choses et à l’œuvre tout leur sens, d’y voir toute l’harmonieuse ordonnance, et de dire que Virgile mourant, au lieu de se décourager et de défaillir, aurait pu se faire relire son hymne glorieux du troisième chant des Géorgiques, et, satisfait de son vœu rempli, rendre le dernier souffle dans une ivresse sacrée[3].

Et maintenant, ce me semble, que nous nous rendons mieux compte de ce sentiment élevé et allant au grand sous son voile de douceur, qui de tout temps existait dans l’âme et dans le talent de Virgile, et qui n’avait besoin que d’être soutenu et encouragé par Pollion, par Mécène (la gradation est à souhait), par Auguste enfin, nous n’avons pas à craindre de faire amplement la part de celui-ci et de le voir intervenir. L’histoire de la conception de l’Énéide ne saurait se séparer en effet des premières années de l’empire d’Auguste, et il importe, pour apprécier l’influence et toute l’inspiration du poëme de Virgile, de se bien représenter l’état de la chose romaine (je ne dis plus de la république) à ce moment.

Laissons dans le lointain les souvenirs affreux du triumvir, dépouillons Octave avec Auguste, dans cette forme nouvelle et suprême qu’il revêtit ; tâchons de tout en oublier, comme fit le monde. Auguste, qui, depuis quelques années qu’il gouvernait seul l’Italie et l’Occident, avait fait l’essai de son système d’habileté clémente, arraché à ces heureux préludes et forcé de se tourner contre un rival, avait dû encore, et d’un même coup, tout risquer et tout sauver ; il avait remporté contre Antoine la victoire d’Actium ; il avait soumis l’Égypte, il rentrait à Rome en triomphe. Un immense besoin de cette paix à peine goûtée, tant de fois rompue, fit que tous se précipitèrent à sa rencontre et lui offrirent, lui jetèrent aux pieds tous les pouvoirs comme à un libérateur et à un Dieu. Il avait trente-trois ans.

Il s’est vu, à certaines heures du monde, de ces moments extraordinaires où toute une nation épuisée, haletante depuis des années, depuis des demi-siècles, aspirant à un état meilleur, se tourne ardemment vers l’ordre, vers le repos et le salut, par une sorte de conspiration sociale, violente, universelle ; mais nul moment n’a été plus solennel, plus marqué par une convulsion, par une crise publique de ce genre, que cet ancien et premier retour d’Égypte et d’Orient, cette rentrée d’Auguste triomphateur et pacificateur dans Rome : depuis Brindes où il débarqua, jusqu’à la Ville éternelle, sa marche au milieu du concours des populations n’était qu’un triomphe. Plus rien d’Octave n’était plus : l’ère d’Auguste avait commencé.

Ce triomphe dura trois jours (août, 29 ans avant Jésus-Christ). Auguste (car il l’était déjà sans en avoir encore le nom) dédia la chambre Julienne, le palais Jules, consacré au dictateur César, et qui fut le lieu des assemblées du Sénat ; il y plaça sur un autel la statue de la Victoire rapportée de Tarente, cette statue célèbre depuis dans la lutte du Christianisme contre les faux dieux et qui lui résista longtemps. On célébra durant plusieurs jours des jeux de toute espèce : « Marcellus, Tibère, et les jeunes Romains des premières familles, brillèrent dans ce qu’on appelait le jeu de Troie, simulacre d’un combat de cavalerie que les Césars aimaient à donner en spectacle au peuple à cause de leur origine troyenne, qu’ils faisaient remonter jusqu’à Iule, fils d’Énée et fondateur d’Albe-la-Longue. » Auguste, après César, avait institué cette joute élégante et parfois périlleuse, où figuraient, en mémoire d’Iule, la tendre élite de la jeunesse, les adolescents de quatorze à dix-huit ans. Ce sont ces mêmes jeux troyens par où se couronne et se termine la description des jeux célébrés par Énée en Sicile en l’honneur d’Anchise : « L’escadron des enfants s’avance, et tous pareils, devant les yeux de leurs parents, ils brillent sur des chevaux à freins d’or. » Chez Virgile, l’armée équestre est divisée en trois brigades, qui ont chacune son chef, un jeune Priam, un jeune Atys l’ami d’Ascagne, et Ascagne lui-même, monté sur un cheval de Tyr ou de Numidie, présent de Didon. Leurs combats, leurs mêlées, leurs tours et leurs retours sont comparés par le poëte aux mille entrelacements du labyrinthe de Crète, ou aux fuites et refuites des dauphins jouant dans la sérénité sur la surface des flots.

Le jour où, pour le triomphe d’Auguste, on célébrait ces jeux au Cirque, et où Virgile, ayant accompli le chef-d’œuvre de ses Géorgiques, venait sans doute de Naples à Rome pour être témoin de tant de magnificences ; ce jour-là, où il ressentait en lui, dans cette âme de poëte qui est au plus haut degré l’âme de tous, cet immense besoin de paix et de félicité dans la grandeur, qui était alors le cri impérieux de tout le monde romain, — besoin de paix si puissant et si véritablement sorti des entrailles de la terre, que le pieux et savant Tillemont n’a voulu y voir qu’une soif instinctive et un pressentiment de cette autre paix divine qu’allait apporter dans l’ordre moral le Sauveur du monde ; — ce jour où le temple de Janus était fermé, ce qui ne se voyait que pour la troisième fois depuis la fondation de Rome (non pas qu’il n’y eût encore quelques troubles en Espagne, dans les Gaules et ailleurs, mais cela, dit Tillemont, ne se considérait pas dans la grandeur de l’Empire ;) — ce jour-là Virgile sentait déjà flotter en lui le cadre et le monde de son Énéide, et s’il fallut un mot d’Auguste pour l’y décider, ce mot ne fit qu’éclairer à ses propres yeux son désir, lui en donner le courage, et illuminer rapidement en lui le chaos fécond qui aspirait de soi-même à la lumière.

Il décrira ces jours d’allégresse et d’immortel triomphe sur le bouclier divin de son Énée, et couronnera par là le VIIIe livre, le plus romain de toute l’Énéide.

Auguste devenait donc Imperator, il commandait les armées ; il était le Tribun du Peuple, le Consul sans cesse renouvelé, le Proconsul quand il était hors de Rome, le Grand Pontife, le Censeur perpétuel ; qu’il en acceptât ou non les titres qu’on lui offrait, ou qu’il parût les résigner et les déposer quelquefois, il en réunissait tous les pouvoirs ; il s’appelait César, Auguste, au lieu d’Octavien ; proclamé Père de la Patrie, il assumait tous les droits de la puissance paternelle, qui étaient énormes chez les Romains ; il avait droit de vie et de mort sur les sénateurs et les chevaliers : on lui avait donné, réunis en un seul faisceau, par une fiction gigantesque, tous les pouvoirs et toutes les autorités publiques et domestiques de l’ancien ordre républicain. Il avait enfin des autels, et le Ciel après sa mort : que lui fallait-il encore ? le passé, l’origine divine, le nimbe d’or de la tradition ; il lui fallait que tout cela eût été préparé dès la haute antiquité par le Destin ; prédit par les Oracles, et élaboré comme le dernier enfantement merveilleux à travers tous les siècles même de l’épreuve austère et de la vertu républicaine ; il fallait que les Fabricius même et les Dentatus, ces intègres personnages qui avaient vécu et étaient morts pour une patrie libre, ne parussent lui avoir servi que comme d’éclaireurs et de valeureux précurseurs, — une manière de cortége anticipé ! Cette dernière ambition, toute d’opinion et d’esprit, qui est comme un luxe d’une imagination délicate en même temps que grandiose et sévère, honore Auguste à nos yeux, et doit lui faire pardonner beaucoup de choses, comme les lui pardonnait Corneille ; car cela veut dire qu’il lui fallait Virgile comme un dernier artiste qui mettrait la main à son empire pour en achever la décoration et l’ornement. Auguste n’était content et tout à fait glorieux qu’à ce prix, et c’est pourquoi il lui a demandé, à lui le poëte modeste et rougissant, il lui a commandé, connue à son peintre favori, l’Énéide.

Lui qui ne voulait pas de couronne comme roi ni comme chef d’Empire, il a voulu une couronne des mains de Virgile.

Et comme homme de goût et comme homme de gouvernement, Auguste avait raison : l’éloquence, il l’avait apaisée et pacifiée ; la poésie, la haute poésie elle-même, qui n’était auparavant comprise que comme une étude moindre, un art moins grave (leviores artes, leviora studia, disait Cicéron aux derniers jours de l’éloquence), va prendre un rang plus élevé, passer sur le premier plan, et devenir à son tour, aux mains du génie, une puissance.

Et notez ce mérite d’Auguste d’avoir deviné dans l’homme modeste, dans le poëte des bois et des campagnes (studiis florentem ignobilis oti), le poëte épique, héroïque, celui qui sera au niveau de la plus haute entreprise où puisse aspirer le génie de la poésie. En excitant Virgile à prendre ainsi possession de tout son talent et de toute sa gloire, en discernant, au milieu de ses timidités et de ses rougeurs, son vœu intime et son désir le plus ardent, Auguste a fait un grand acte de goût. La postérité doit lui en savoir un gré immortel, — aussi immortel que l’œuvre qu’il a provoquée.

« Il se plaisait à favoriser, dit Suétone, les esprits, les génies de son temps de toutes sortes de manières. Il écoutait avec patience et avec bienveillance ceux qui lui récitaient, soit des poëmes, soit des œuvres d’histoire, soit même des harangues et des dialogues ; cependant il s’offensait s’il devenait lui-même le sujet de quelque composition qui ne fût pas sérieuse et du fait des plus excellents[4], et il avertissait les préteurs de ne point souffrir que son nom tombât dans le domaine des théâtres et dans les assauts publics des beaux-esprits. » Voilà le prince, le monarque qui se révèle dans l’homme poli, et qui pose en principe la dignité du goût.

Ce serait après avoir parlé de Virgile, d’Horace, de Tibulle, de Properce, d’Ovide et de Tite-Live, ces six grands écrivains ou poëtes, les seuls d’alors parvenus jusqu’à nous, qu’il serait tout à fait opportun de s’arrêter devant Auguste, et de considérer dans son ensemble le siècle auquel il a donné son nom en même temps qu’il y a mis partout son cachet poli et délicat. On entrevoit déjà, à travers les différences et sauf l’incomparable supériorité de son esprit, ses quelques ressemblances directes avec Louis XIV.

C’était bien le même homme qui voulait Horace pour son secrétaire, et qui ambitionnait de l’enlever à Mécène : « Auparavant, disait-il à ce dernier, je suffisais moi-même à écrire des lettres à mes amis : maintenant que je suis accablé d’affaires et un peu malade, je voudrais débaucher de toi notre Horace. Qu’il s’en vienne donc de cette table de parasite à notre table royale, et il nous aidera à écrire nos lettres. » Et comme Horace refusait en s’excusant sur sa santé, Auguste (chose plus rare !) ne lui en voulait pas : « Tu pourras, lui écrivait-il, apprendre de notre Septimius quel souvenir je garde de toi, car il est arrivé que devant lui j’ai eu à m’exprimer sur ton compte ; et de ce que tu as si fièrement méprisé notre amitié, il ne s’ensuit pas que nous te rendions dédain pour dédain. » Il badinait et raillait avec l’élégant et fin poëte : au poëte le plus sensible et le plus noblement idéal, il demandait des tableaux élevés et la gloire.

Il suffit d’ouvrir les premiers livres de l’Énéide pour voir combien Virgile a emprunté d’Homère, combien il l’a imité à chaque pas et presque dans toutes les inventions, qui ne sont chez lui, à bien des égards, que des emprunts et des transplantations ; mais le côté original, et qui vivifiera tout, qui distinguera le poëme de Virgile de toutes les autres imitations latines des sujets et des formes grecques, ce sera, indépendamment du degré de talent, l’inspiration romaine profonde et l’à-propos national. N’oublions jamais cela.

Auguste, et la chose romaine prise au point de vue d’Auguste d’une part, de l’autre Homère et ses deux immortels poëmes, telles sont les grandes sources qu’il importe de bien posséder tout entières, et sur lesquelles la critique a, pour ainsi dire, à s’établir à demeure pour bien comprendre l’Énéide ; car c’est là que le poëte s’est inspiré tour à tour ou à la fois, c’est ce qu’il a combiné dans un art profond. Le but de Virgile dans l’Énéide, nous le savons positivement par les interprètes latins eux-mêmes, a été de faire un grand poëme romain, de doter sa patrie d’une vraie épopée : imiter Homère et louer Auguste dans ses ancêtres, grande œuvre poétique et politique ! Il y a admirablement réussi.

Cependant une explication ici, une précaution est nécessaire. En insistant, comme je le fais, sur l’influence d’Auguste et sur l’importance dont il est dans l’épopée de Virgile, je suis loin d’admettre, et à aucun degré, le système ingénieux, mais faux et froid, que je vois soutenu par un savant auteur d’une Histoire de la littérature latine (Dunlop). Dans ce système, Énée ne serait qu’un type idéal, mais rigoureusement ressemblant, d’Auguste ; pieux envers son père, comme Auguste envers César ; comparé à Apollon pour la beauté, comme Auguste aimait à l’être ; descendant aux Enfers selon les degrés de l’initiation, de même qu’Auguste, dans son séjour à Athènes, voulut être initié aux mystères d’Éleusis ; combattant Turnus, Latinus, Amate, comme Auguste, au temps du siége de Pérouse, combattit Antoine et le frère d’Antoine, et Fulvie ; fuyant Didon et en triomphant, comme Auguste triompha de Cléopâtre ; que sais-je encore ? — Turnus, c’est Antoine, dit résolument Dunlop. — Évandre, le vieil ami d’Anchise et l’allié d’Énée, représente les vieux Césariens qui prennent parti pour Auguste contre Antoine. — Achate est Agrippa ; Lavinia, c’est Livia : Latinus, c’est Lépidus : Amata, c’est Fulvie ; l’orateur Drancès (oh ! ici je me révolte) serait Cicéron. Il n’est pas jusqu’au médecin lapis qui ne soit Antonius Musa, le médecin d’Auguste. — Non, non, encore une fois non, me crie de toutes ses forces ma conscience poétique ; non, cela n’est pas, et plus vous dépensez d’esprit et de curiosité ingénieuse à découvrir quelques rapports dans de petites circonstances rapprochées du poëme à l’histoire, plus vous prouvez contre vous-même, car jamais génie vraiment poétique n’a procédé ainsi. Que Virgile, qui pensait à beaucoup de choses, ait répandu et comme projeté en maint endroit, dans la composition de son poëme, des reflets et des teintes empruntés aux événements et aux personnages d’alentour, comme il y a des réflexions mouvantes des nuages qui courent sur les vastes paysages verdoyants et sur les cimes agitées des forêts ; que cela donne des jours et fasse passer des rayons qui éveillent aussi toutes sortes de pensées, je ne le nie pas ; mais qu’on prétende réduire cet ensemble à la proportion calculée et symétrique d’une allégorie concertée et continuelle, là est le faux, l’absurde.

Certes, il y a dans le caractère d’Énée des intentions, des réverbérations marquées et sensibles du caractère et de la politique d’Auguste, des teintes d’Auguste sur le front d’Énée, mais rien que des réverbérations et des teintes.

En un mot, Virgile a fait un poëme, c’est-à-dire quelque chose de libre et d’inspiré, de combiné en vertu d’éléments secrets dont nul ne sait tout à fait les proportions ni les mystères : il n’a pas pris son époque avec ses personnages et ses passants au miroir dans la chambre obscure. — Chassons donc à jamais cette idée petite et toute mécanique d’allégorie, et tenons-nous dans l’idée générale et vaste d’un grand poëme national romain.

Il n’a fait ni voulu faire ni une Théséide, ni une Thébaïde, ni une Iliade purement grecque en beau style latin : il n’a pas voulu non plus faire purement et simplement un poëme à la Pharsale, tout latin et en l’honneur de César, où il célébrerait historiquement et avec plus d’éloquence que de poésie les actes d’Auguste, la victoire d’Actium, ce qui a précédé chronologiquement et suivi : il est trop poëte par l’imagination pour cela, pour revenir aux chroniques métriques des Nævius et des Ennius ; il a fait quelque chose qui est l’union et la fusion savante et vivante de l’une et de l’autre manière, une Odyssée pour les six premiers livres, et pour les six derniers une Iliade, mais julienne et romaine, merveilleusement combinée et construite, et dont tous les détails sont faits pour intéresser non pas seulement les lettrés et les lecteurs instruits, amoureux des Muses grecques et les aimant jusque dans leurs copies, mais tout un peuple et toute la jeunesse romaine fière désormais de son poëte, et s’écriant par la bouche de Properce, dans une immortelle élégie :

« C’est à Virgile qu’il appartient de chanter les rivages d’Actium que Phébus protége, et de dire les flottes victorieuses de César ; Virgile, qui maintenant ressuscite les guerres du Troyen Énée, et les murailles renversées au rivage de Lavinium. Faites place, écrivains romains, et vous, Grecs, laissez l’arène ! il s’enfante quelque chose de plus grand que l’Iliade. »

L’orgueil d’une civilisation devenue florissante et maîtresse à son tour respire dans cet accent du plus généreux des élégiaques, de celui qui ressentait et représentait bien en lui l’enthousiasme de toute la jeunesse contemporaine, et qui était, comme il se le fait dire par elle, le grand poëte de ses amours. Si Virgile faisait aux Romains cette illusion d’avoir égalé ou surpassé Homère, c’est qu’il avait touché fortement la fibre romaine.

Quand Properce parlait ainsi, l’Énéide n’était pas publiée ; on ne la connaissait que par le bruit des lectures particulières, et Virgile vivait encore. Il ne cessait de s’adonner à son œuvre, n’étant pas de ceux qui se contentent aisément. Macrobe nous a conservé un fragment de lettre de Virgile à Auguste, un ample mot, mais qui atteste à la fois tout le soin qu’il mettait et la diversité d’études qu’il faisait entrer dans la composition de son poëme. Auguste demandait instamment à en lire au moins une partie, et pressait le poëte : « Je reçois fréquemment de vos lettres, répondait Virgile… En ce qui est de mon Énée, si, en vérité, je le voyais déjà digne de vous être lu, je vous l’enverrais bien volontiers. Mais une si grande chose n’est qu’à l’état d’ébauche : il y a des moments où je crois que j’étais peu dans mon bon sens lorsque j’ai entrepris un si grand ouvrage ; d’autant plus, comme vous le savez, que je suis forcé d’y joindre, pour le bien traiter, d’autres études et d’un ordre beaucoup plus élevé. » Ainsi parlait cette conscience scrupuleuse, jalouse d’enfermer le plus de docte matière sous la plus noble forme, et toujours inquiète du mieux. À la fin pourtant, lorsqu’il crut avoir suffisamment achevé les premiers livres et les avoir amenés à peu près jusqu’à ce degré de perfection qu’il imaginait, il se laissait vaincre, et il les lisait à Auguste devant Octavie, en cette scène touchante que la peinture a consacrée, et dans l’attitude modeste où la postérité continuera de le voir.

On a varié sur le lieu où mourut Virgile. Quelques-uns l’ont fait finir à Tarente ; mais la version généralement adoptée est qu’il mourut à Brindes, l’an de Rome 735, à l’âge de cinquante-deux ans, en revenant de la Grèce, où il était allé pour perfectionner son poëme et pour y visiter, et de là jusqu’en Asie, les lieux principaux du pèlerinage d’Énée. Ce départ de Virgile pour la Grèce est resté mémorable et cher à tous par l’ode d’Horace. Il n’alla, dit-on, que jusqu’à Athènes, où il rencontra Auguste qui revenait d’Orient, et, déjà malade, il retourna avec lui jusqu’à Brindes, où il trouva le terme de sa vie. Il fut enseveli à Naples, avec l’épitaphe qu’on sait, et qu’il s’était composée à lui-même. Ceux qui ont monté la douce colline du Pausilype aiment à croire que c’est là qu’il repose. Il avait longtemps et habituellement vécu dans ces contrées. Il avait, dit-on, des terres près de Nole, et on le fait habiter aussi en Sicile.

Il n’était plus maître d’étouffer et d’anéantir son Énéide quand il l’aurait voulu, et comme il paraît bien qu’en effet, dans une heure de désespoir, il y a sérieusement songé : elle appartenait désormais au monde. Elle devint du premier jour le poëme de prédilection et l’épopée adoptive du nouvel univers. Auguste, qui en assura le destin et qui en procura la publication, ne fit en cela, comme en beaucoup de choses, qu’exécuter les ordres de Rome et devancer les intentions du genre humain : il y trouva sa récompense.

En mourant jeune, ou du moins avant la vieillesse, et dans la douzième année (à compter depuis Actium) d’un règne qui devait durer trente-deux ans encore, et qui eut ses tristesses et ses dernières heures assombries comme tous les longs règnes, Virgile nous en exprime le plus bel éclat et le plein soleil, de même que dans son Églogue à Pollion il en avait salué et préconisé l’aurore. De loin il lui rend, à ce merveilleux régime d’Auguste, et il lui prête certainement autant qu’il en a reçu. Il nous fait croire, par la grave suavité de sa parole, par la pure lumière qui émane de son œuvre et de son génie, à quelque chose de poli, de brillant, de généralement éclairé, à quelque chose d’humain et presque de pieux, qui n’existait sans doute alors que dans une élite très-restreinte de la société, et qui n’y était qu’avec bien des mélanges. Il nous donne le sentiment avancé d’une civilisation qui ne se maintint pas, à beaucoup près, à ce degré dans l’empire romain, et que recouvrirent vite les cruautés et les voluptés grossières : mais, à ces premiers sommets du long règne dont il inaugurait la grandeur, et à l’heure propice où il y dressait son noble phare, les choses de l’avenir apparaissaient ainsi, dans les perspectives de l’espérance. Virgile, avec sa chaîne d’or, liant le passé au présent, donne l’idée de vertus qui n’étaient déjà plus depuis longtemps des vertus romaines. Avec lui on ne prévoit que des Trajans, et nullement les prochains et menaçants Tibères. La venue même du Christ n’a rien qui étonne quand on a lu Virgile. Son Énée est le saint Louis de l’antiquité. J’ai toujours regretté, oserai-je le dire ? que dans l’admirable page du Discours sur l’Histoire universelle où Bossuet arrive à la naissance du Christ, et où, pour la préparer, il prolonge comme la plus magnifique des avenues le spectacle étonnant de la toute-puissance d’Auguste, il n’y eût pas un simple mot ajouté : «…Rome tend les bras à César, qui demeure, sous le nom d’Auguste et sous le titre d’Empereur, seul maître de tout l’Empire ; il dompte, vers les Pyrénées, les Cantabres et les Asturiens révoltés ; l’Éthiopie lui demande la paix ; les Parthes épouvantés lui renvoient les étendards pris sur Crassus, avec tous les prisonniers romains ; les Indes recherchent son alliance ; ses armes se font sentir aux Rhètes ou Grisons, que leurs montagnes ne peuvent défendre ; la Pannonie le reconnaît, la Germanie le redoute, et le Véser reçoit ses lois. Victorieux par mer et par terre, il ferme le temple de Janus. Tout l’univers vit en paix sous sa puissance, Virgile a chanté, et Jésus-Christ vient au monde. » — Virgile a chanté, c’est là involontairement le mot que j’ajoute tout bas ; car il me semble que l’époque décisive d’Auguste n’a tout son sens moral et ne nous livre tout son magnanime tressaillement que quand on y a entendu Virgile.


III. QU’IL FAUT QUE LE POËTE ÉPIQUE SOIT PLUS OU MOINS DE SON TEMPS DANS SON POËME.


L’apparition de l’Énéide fit une révolution dans le goût et dans les études des Romains. On a entendu dans les paroles de Properce le cri enthousiaste qui s’élevait à la veille même de la publication du poëme, et sur le seul bruit qui en courait : que sera-ce dans les générations romaines qui suivront ? Nous disons aujourd’hui indifféremment Virgile et Horace, Horace et Virgile, en embrassant d’un même goût et d’un même amour les deux poëtes et les deux amis, et nous avons bien raison. Mais c’est le moment de le dire : je ne crois pas, en y regardant de près, qu’il en ait été ainsi dès l’abord, et qu’il y ait eu égalité entre eux pour le degré et l’étendue de leur réputation et de leur autorité chez les Romains. Horace fut bientôt mis sans doute aux mains des enfants dans les écoles des grammairiens, comme l’était Virgile ; il y était expliqué, bien qu’avec certaines réserves que Quintilien indique, et il faisait partie de l’éducation classique. Les gens de goût et les connaisseurs appréciaient comme on le doit son tact moral délicat et son curieux bonheur d’expression. Néanmoins ce poëte si cher aux modernes, si digne de l’être par tout ce qu’il rassemble d’exquis en bien des genres, n’est pas constamment et perpétuellement cité parmi ses compatriotes. Velleius Paterculus, écrivant au lendemain du règne d’Auguste, a pu l’omettre (chose singulière !) dans l’énumération des quatre ou cinq noms d’auteurs célèbres qu’il choisit en courant pour figurer le grand siècle. Plus tard, Fronton parlant de lui l’appelle un poëte mémorable. Mais Virgile, il ne saurait être ni oublié ni loué ainsi : du premier jour, c’est le poëte ; il est dans toutes les bouches ; on le voit cité sans cesse. Il n’est presque pas une seule lettre de Sénèque à Lucilius où Virgile n’entre pour quelques vers. Sénèque aurait pu dire de Virgile, à la lettre : C’est le poëte qui habite ma pensée. — À dater de Virgile, les Romains ont droit de croire qu’ils sont en effet dispensés d’Homère ; ils ont leur prince des poëtes à eux.

Jusqu’alors les grammairiens à Rome avaient été des Grecs pour la plupart, et c’était en grec aussi qu’ils faisaient les principaux exercices de leur enseignement, un peu comme chez nous, où, avant le siècle de Louis XIV, on ne parlait que latin dans les écoles. Une réforme, on l’entrevoit, a lieu à partir de Virgile : les grammairiens deviennent Latins ; ils s’accoutument à faire en latin leurs exercices ; ils ont à lire et à interpréter les poëtes nouveaux, désormais classiques et immortels à leur tour. La littérature romaine enfin a ses écoles et ses maîtres à elle, dont l’un des derniers a attaché si honorablement son nom à l’œuvre de Virgile, et nous est encore si utile pour le bien comprendre, le recommandable Servius.

On a discuté une question qui a ici tout son à-propos. Dans ces derniers temps encore, un auteur anglais, fils d’un père respecté et célèbre, et fort distingué lui-même, M. Matthew Arnold, en tête d’un recueil de Poésies (1853), s’est demandé, au point de vue de l’art et de la beauté classique, s’il n’était pas mieux pour le poëte qui aspire à la haute et sévère poésie de prendre ses sujets dans le passé, et même dans un passé lointain et refroidi, à la seule condition que ces sujets présentent au talent qui les veut traiter les principaux éléments et les passions éternelles de la nature humaine. M. Arnold a très-bien montré le grand et inépuisable intérêt qui s’attache encore, qui s’attachera éternellement à l’Iliade, à l’Électre de Sophocle, à cette trilogie d’Eschyle qu’on appelle l’Orestie, à l’épisode de Didon, et il l’a opposé à cet autre intérêt si vif, mais si passager et si vite fané, qui décore les poëmes modernes plus ou moins voisins du roman, Hermann et Dorothée, par exemple, ou Childe-Harold, ou l’Excursion de Wordsworth, ou même l’aimable Jocelyn. Il s’est demandé de plus si les grands sujets publics modernes étaient aussi propices à la poésie que les anciens ; s’il n’y avait pas aujourd’hui surtout des époques trop claires, où les événements présents deviennent pour le poëte presque impossibles à traiter, et n’appartiennent de droit qu’à l’historien. Il a remarqué que les Perses d’Eschyle n’avaient jamais été réputés supérieurs par l’intérêt à ses autres tragédies. Tout cela est vrai, et, en discutant ainsi, l’ingénieux auteur anglais s’est montré un vrai critique classique de l’école de Lessing. Pourtant, dans ces questions que la critique agite en vain, et que le talent peut seul décider et trancher, il est un point que je n’abandonnerai jamais, à savoir : l’ importance et la nécessité pour que le poëme ait vie, — une vie réelle à sa date et parmi les contemporains, et non pas une vie froide pour quelques amateurs dans le cabinet, — la nécessité d’un élément moderne, d’un intérêt moderne actuel et jeune, cet intérêt ne fût-il qu’adapté et comme infusé dans un sujet ancien. Et puisqu’il s’agit d’une discussion classique, d’abord nous avons pour nous Homère : dès le premier chant de l’Odyssée, Phémius assiste au festin des prétendants ; il y chante les malheurs de la guerre de Troie, et les infortunes du retour. Pénélope l’entend du fond de son appartement : elle descend et l’engage à chanter tant d’autres actions des hommes et des Dieux, dont il sait les poétiques récits, mais à s’abstenir du sujet récent et funeste qui réveille en elle toutes ses conjugales douleurs. Télémaque se fâche presque, et prend le parti du chantre : « Ma mère, pourquoi reproches-tu au chantre harmonieux de nous chanter selon que sa pensée s’élance et le lui inspire ? Ce n’est point aux chantres qu’il faut s’en prendre, c’est à Jupiter seul, lequel donne selon qu’il lui plaît aux humains, à chacun son lot. Il n’y a pas à se fâcher contre celui-ci de ce qu’il chante le mauvais destin des Grecs ; car le chant que les hommes applaudissent le plus, c’est celui qui est le plus récent et le plus nouveau pour ceux qui l’écoutent. » C’est cette nouveauté qu’il faut savoir introduire à propos dans tout chef-d’œuvre, et combiner avec les conditions durables, éternelles, sans quoi il n’y a pas émotion et fièvre, sans quoi il n’y a pas flamme.

Virgile l’a su faire autant et plus qu’aucun poëte épique depuis Homère. Combien n’y avait-il pas eu en Grèce de ces poëtes cycliques, épiques, aux diverses époques ! que de talents dont les œuvres ont péri, et dont nous savons à peine les noms, un Arctinus, un Leschez, un Pisandre, un Panyasis, oncle d’Hérodote, un Antimaque, tous noms autrefois célébrés à la suite d’Homère ! Chœrilus, dès le temps de la guerre du Péloponnèse, se plaignait de venir trop tard, et que la prairie des Muses fût tout entière dépouillée de ses fleurs et moissonnée. Virgile, quoique Romain, et dès lors plus à l’aise, mais venu déjà après tant d’autres, après tant de devanciers que nous ne savons pas, sentit cette même difficulté, et il l’a exprimée avec sollicitude, avec conscience de sa force, au début du IIIe livre des Géorgiques : « Tous les sujets (il parle surtout des sujets grecs) sont déjà usés et rebattus… Il me faut tenter une voie nouvelle par où je puisse à mon tour m’élever de terre, et voler victorieux de bouche en bouche dans les discours des hommes. » Aussi, pour triompher du lieu-commun dans l’épopée, pour en rajeunir le thème poétique, que n’a-t-il pas fait ? Il a su associer tout d’abord l’orgueil romain, le patriotisme avec ses ambitions et ses ferveurs, à cette célébration d’Énée et au récit tant de fois répété des antiques douleurs et calamités troyennes ; il a montré et placé au cœur de sa composition, soit au moyen du bouclier merveilleux d’Énée, soit dans les perspectives pythagoriciennes de son Élysée et les prédictions d’Anchise, toute l’histoire de la grandeur et de l’éternité romaine future. Il a même montré le moment de crise de cette grandeur et les terribles périls encourus, lorsque du haut du bûcher de sa Didon il lui a fait prophétiser Annibal. Tenons-nous ici au plus rapide aperçu, ne regardons qu’aux plus évidents endroits. Quelle beauté à la fois sévère, sublime et touchante ! Anchise (rappelons-nous-le), Anchise, après avoir expliqué à son fils descendu aux Enfers, pourquoi ces âmes en foule destinées à de nouveaux corps se pressent pour boire aux eaux du Léthé, et comment la quantité d’âme et de vie qui circule dans l’univers se déplace, se partage, comment les parcelles qui sont les âmes s’emprisonnent et s’organisent dans les corps, s’y exercent, y souffrent, s’y souillent, s’en délivrent avec gémissement, puis expient avec douleur, se purifient, puis encore oublient, s’empressent de nouveau, et recommencent à vouloir rentrer, les malheureuses ! dans la gêne de la vie (Quæ lucis miseris tam dira cupido ! ), Anchise, après cette explication de philosophie secrète et mystérieuse, conduit son fils et la Sibylle sur une hauteur, et de là, dans une énumération et une revue héroïque, il reconnaît d’avance chaque grand homme qui naîtra ; il les nomme tous avec orgueil à celui dont ils seront la postérité. « Énée, a dit énergiquement Gibbon, contient en lui le germe de tous ses descendants. »

Et d’abord on a le catalogue et le dénombrement des rois, ceux d’Albe-la-Longue, Silvius, Procas et Capys, et Numitor, et ceux de Rome ; Romulus portant sa double aigrette au front, et que Jupiter lui-même a marqué de son signe lumineux. C’est lui qui ouvre l’ère des triomphes : « C’est sous lui, mon fils, c’est sous ses auspices que cette illustre Rome n’aura pour limites à son empire que la terre, à son ambition que l’Olympe, et qu’elle enceindra les sept collines d’une seule muraille, heureuse et fière de sa fécondité de héros : telle la mère Déesse (Cybèle) qu’on honore sur le Bérécynthe est portée sur un char à travers les villes phrygiennes, le front couronné de tours, glorieuse de sa postérité de Dieux, et de montrer à la fois entre ses bras cent petits-fils tous habitants du Ciel, tous occupant les sublimes demeures. » C’est alors qu’Anchise se met à dérouler les fastes et les gloires de la seconde patrie : César d’abord, et Auguste en perspective, Auguste le mortel ou plutôt le Dieu promis à sa race, le pacificateur du monde, qui restaurera le règne de Saturne, et soumettra plus de pays que jamais n’en parcoururent Alcide et Bacchus : « Et nous pourrions hésiter encore à préparer par nos exploits et à mériter de tels neveux !

Et dubitamus adhuc virtutem extendere factis !

Après ce premier entraînement, il revient à énumérer la suite régulière des ancêtres, et Numa, le sage et pieux roi, aux cheveux blancs, à la barbe blanche, ami des sacrifices : le guerrier Tullus ; Ancus, le fastueux, et qui promet déjà d’être trop sensible à l’applaudissement populaire ; et Brutus, et ceux qui immolent tout autre sentiment à la liberté, qui leur paraît plus belle ; les Décius, les Drusus, les Camille. En apercevant de loin les âmes de César et de Pompée, qui semblent d’accord tant qu’elles restent dans l’ombre, et que désunira la gloire, le pressentiment de ces terribles guerres civiles entre le beau-père et le gendre le ressaisit ; il rompt encore une fois son énumération et laisse échapper vers sa postérité un cri de miséricorde, un cri de clémence qu’entendra César : « Sois le premier à jeter bas les armes, toi qui es mon sang. »

Anchise, par un naturel et heureux désordre, s’écarte ainsi, à tout moment, de la suite chronologique et se porte où son cœur l’appelle, c’est-à-dire à ce qui était l’émotion vivante à l’heure où chantait Virgile.

Après une courte reprise où il va retrouver des héros oubliés, Mummius, Paul-Émile, ces vainqueurs des Grecs et ces vengeurs de Troie ; le nom inévitable de Caton ; les Gracques ; les Scipions, ces foudres de guerre ; le grand Fabius ; il résume tout le génie de sa prophétique histoire dans cette célèbre et grandiose définition de la vertu propre et de la qualité romaine : « À d’autres les triomphes de l’art, les merveilles de la statuaire, de l’éloquence, de la science même des cieux : à vous, Romains, l’art de gouverner les peuples, de savoir dicter la paix ou la guerre, de pardonner aux vaincus et d’abaisser les superbes : à vous d’être la nation positive et politique par excellence, le peuple-roi. »

Dans cet immortel passage dont je n’exprime que l’essence, le vieil Anchise a promulgué le texte magnifique que n’auront qu’à développer et sur lequel vivront ensuite tous les Machiavel et les Montesquieu.

Pour clore par une touchante et jeune image, Anchise, interrogé par Énée, indique comme à regret et révèle avec délicatesse le nom de ce beau jeune homme au regard triste, qui accompagne le grand et triomphant Marcellus ; il flatte et consacre ces récentes amours, ces illusions peut-être du peuple romain, qui sont aussi les douleurs de la famille d’Auguste : « Les Destins ne feront que le montrer à la terre… Malheureux enfant, pour peu que tu puisses vaincre la fatalité rigoureuse, tu seras Marcellus. »

Et maintenant, qu’on joigne par la pensée à cette prédiction magnifique d’Anchise ce qui la complète dans le bouclier également prophétique d’Énée, le spectacle de la bataille d’Actium, Auguste d’un côté, majestueux, tranquille, debout et en vue à la poupe avec tous les Dieux légitimes, tous les Dieux de la patrie ; de l’autre, Antoine et Cléopâtre, et leurs peuples bigarrés venus des rivages de l’Aurore, et tous leurs Dieux bizarres aussi, tous ces Dieux hurlants, aboyants, sortis des fanges du Nil pour faire assaut à l’Olympe et à ses nobles divinités au profil sévère ; et Apollon l’arc à la main, encore une fois vainqueur de Python et, du haut de son promontoire d’Actium où il a un temple, dissipant de ses flèches d’or toute cette cohue confuse et barbare : qu’on se représente, qu’on se rappelle dans les vers les plus noblement harmonieux et les plus amis de la mémoire tout ce que je parcours à la hâte, cet abrégé vivant de l’histoire et de la destinée présente du grand peuple qui se croyait alors l’univers ; on n’aura pas de peine à comprendre comment, avec de si neufs tableaux allant se rejoindre aux splendeurs du passé et réchauffer les peintures homériques elles-mêmes, Virgile a rajeuni son sujet, se l’est rendu tout à fait propre à lui et à sa nation, et y a intéressé tous les orgueils, ou mieux que cela, tous les cœurs.

Quand un poëte a le génie et l’art d’exprimer ainsi le sentiment présent et actuel de sa nation (que cette nation soit petite ou grande, pourvu qu’elle soit glorieuse), d’exalter le sentiment de sa domination et de son triomphe, et aussi de réfléchir et de peindre les horizons lointains et les antiquités fabuleuses, il unit tout, il ne lui manque rien pour ravir et enlever son siècle et l’avenir.

Voyez un autre poëte d’un beau talent sans doute, mais tout alexandrin, c’est-à-dire savant, érudit, élégant, Apollonius de Rhodes. Dans son poëme des Argonautes il a fait une œuvre ingénieuse, instructive, un poëme géographique et mythologique, tout parsemé de beautés de détail et relevé d’épisodes dont un seul, celui de l’amour de Médée pour Jason, a justement mérité d’inspirer Virgile. Mais ce poëme d’Apollonius ne repose que sur des données mythologiques ou sur une curiosité historique un peu éparse ; il fit honneur à son poëte ; il eut du succès à Rhodes, à Alexandrie ; il enchanta l’école rhodienne et amusa la Cour des Ptolémées ; mais il ne fit battre aucun cœur, il ne fut l’épopée d’aucune nation. Ce poëme, qui avait réuni tant de traditions de peuples et de colonies, n’avait point de patrie à lui, point de centre, point de Pergame ni de Capitole. Son plus grand titre aujourd’hui est d’avoir, par Médée, servi à quelques égards de modèle à Virgile pour sa Didon. Le doux Virgile a pu dépouiller le vieux poëte sans que personne le lui ait reproché. C’est que Virgile, dans cette lutte avec les poëtes secondaires qu’il imite et qu’il fait involontairement oublier, a pour lui en définitive, comme Auguste dans ce combat d’Actium, le peuple, le sénat, les Dieux du foyer, et ceux de l’Empire et de la patrie.

Notez que tous les poëmes modernes qui ont eu vie, qui ont ému et charmé les contemporains, avaient ainsi, quelle que fût la date des sujets, un coin actuel et présent, ce que j’appelle la pointe d’or de la flèche trempée dans le breuvage récent. Pour Dante, pour Camoëns, c’est trop évident ; tout, à leur date, en était moderne ; tout chez Camoëns se rapportait à la grandeur de cette petite et héroïque nation portugaise. Le Tasse en son poëme n’avait fait qu’introduire la chevalerie brillante des derniers temps, la courtoisie des princes d’Italie et la galanterie de Ferrare jusque sous la tente des mâles et rudes Croisés. Milton, qui avait animé ses souvenirs et ses imaginations bibliques d’un souffle religieux puritain et très-présent pour les contemporains de Cromwell, ne fit paraître son poëme que tard et quand cet esprit religieux austère était déjà remplacé par un autre tout contraire, frivole et mondain ; ce qui intercepta ou ajourna la gloire. Le Télémaque, si antique et en apparence si hors-d’œuvre par le sujet, était tout actuel à cette fin de Louis XIV par les allusions et l’à-propos de morale politique : de là le grand et prompt succès. Il n’est pas jusqu’à la Henriade, qu’on ose à peine nommer à côté des vrais poëmes, qui n’ait dû sa vogue de près d’un siècle à l’à-propos philanthropique et à cet accommodement de la figure de Henri IV au goût déjà libéral du temps. Le dirai-je ? un poëme en prose des plus distingués et des plus élevés par le talent, les Martyrs de M. de Chateaubriand n’ont jamais vécu, faute de cette rencontre et de cette sorte d’inoculation dans l’esprit général de l’époque. Le sentiment de renaissance religieuse en effet venait d’être suffisamment servi et satisfait par le Génie du Christianisme, et quand M. de Chateaubriand fit paraître les Martyrs, composition assurément très-supérieure et son plus remarquable ouvrage, il ne trouva plus la même disposition flottante et à l’état de vague désir. Je ne sais s’il aurait pu trouver alors dans l’âme du public un autre sentiment par où insinuer et mettre en vogue son épopée ; mais il ne l’essaya pas, et ce poëme distingué, malgré les belles Stances de Fontanes et sa prédiction de poëte et d’ami, n’a jamais existé que pour quelques lecteurs choisis et studieux : il n’est pas entré dans la circulation et dans l’habitude universelle.

Ainsi, pour résumer et conclure cette petite digression et discussion dont l’Énéide a été l’occasion naturelle, je dirai : Pour un poëme épique, tout sujet qui présente une belle, une noble et humaine matière, une riche tradition, peut être bon à traiter ; l’éloignement même ne s’oppose en rien à l’intérêt, et, bien loin de nuire, peut servir l’imagination du poëte en lui laissant plus de carrière. Reculez donc tant que vous le voudrez et élargissez l’horizon : remontez aux antiquités, aux origines ; reprenez même en partie des sujets déjà traités par d’autres : mais que par quelque endroit essentiel, par quelque courant principal de l’inspiration, il y ait nouveauté, et application, appropriation des choses passées au temps présent, à l’âge du monde où vous êtes venu, et à ce qui est de nature à intéresser d’une manière élevée le plus d’esprits et d’âmes : le vrai et vivant succès est à ce prix. — Vivez au moins une première fois, c’est la première condition pour vivre toujours.


IV. LE CHANTRE ÉPIQUE SELON HOMÈRE, ET LE POËTE ÉPIQUE SELON VIRGILE.


Sans entrer ici dans les définitions générales de ce qu’est un poëme épique, une narration épique, toutes choses qui se définissent par elles-mêmes et par la lecture des poëtes bien mieux que par des formules, je ne puis cependant ne pas faire et établir la grande division.

Il y a eu la narration épique primitive, la rhapsodie homérique, ce qu’au moyen-âge on appelait la chanson de geste, une branche de récit qui se racontait en public, souvent avec accompagnement de musique (une musique très-sobre), de manière à faire une sorte de récitatif distinct et accentué. Et il y a eu, il y a le poëme épique proprement dit, ouvrage de haute méditation et de cabinet, et le plus noble produit de l’effort poétique aux époques de culture et de goût.

Homère, avec les deux poëmes qu’on lui attribue, et qui semblent en effet porter, dans leur ensemble au moins, l’empreinte d’un seul et même génie, Homère offre le plus grand et le plus bel exemple de la première espèce de narration épique, alors que le poëte était véritablement un chantre ; il est le père et comme le dieu de cette première race des chantres divins qu’il a lui-même si souvent introduits et montrés en action dans ses poëmes, et qui ne sont que des Homérides précurseurs, Phémius à Ithaque, Démodocus chez les Phéaciens. Ce sont des vieillards, des aveugles, personnages honorés qui chantent dans les assemblées et les festins, qui savent toutes sortes d’histoires des hommes et des Dieux, mais surtout les grands événements récents qui passionnent la curiosité et qui ébranlent l’imagination des contemporains. Pour les définir, il n’y a rien de plus simple ni de plus agréable que d’emprunter les paroles mêmes d’Homère. Ulysse, chez Alcinoüs, voit entrer Démodocus au milieu du festin ; il lui envoie par la main du héraut une tranche choisie de sanglier, un morceau d’honneur, et dit : « Héraut, prends et remets cette viande à Démodocus, et dis-lui que je le salue, tout affligé que je suis ; car, pour tous les hommes qui peuplent la terre, les chantres ont reçu en partage l’honneur et le respect, parce que la Muse leur a enseigné les harmonieux récits, et qu’elle a chéri la race des chantres. » — « Ô Démodocus ! lui dit-il encore, je te glorifie au-dessus de tous les humains : c’est, ou la Muse, fille de Jupiter, qui t’a enseigné, ou c’est Apollon lui-même ; car tu chantes dans un ordre admirable la calamité des Grecs, ce qu’ils ont fait et ce qu’ils ont souffert, et tous les labeurs qu’ils ont endurés, comme y ayant été en quelque sorte présent toi-même ou l’ayant entendu d’un autre qui y était. » C’est en effet un des caractères de cette première race de poëtes, de chanter plus près de la source et de faire l’illusion, à ceux qui les écoutent, ou d’avoir vu les choses qu’ils célèbrent, ou de les tenir de témoins immédiats : la réalité vit dans leurs chants. — Et Ulysse, poursuivant son discours, demande à Démodocus de lui chanter un épisode déterminé, celui du cheval de bois, de ce stratagème imaginé par lui-même Ulysse, pour la ruine d’Ilion : « Si tu me récites tout cela convenablement, je m’empresserai à mon tour de dire à tous les hommes qu’un Dieu bienveillant t’a donné en partage un chant divin. »

Louange et renommée, c’est en effet la plus grande et la vraie récompense aux yeux du chantre ; c’est par là aussi qu’Ulysse sait le prendre et lui chatouiller le cœur. Cet amour de la gloire resta le trait distinctif des Grecs. Horace l’a reconnu d’eux en son temps ; ils n’avaient d’ambition et d’avarice que pour la gloire ; ils étaient cupides d’honneur, et de rien de plus, à la différence des Romains, peuple positif qui, à force de bonnes institutions, s’éleva sans doute jusqu’à ce culte orgueilleux de la haute renommée, mais que gagna ou reprit de bonne heure la rouille de l’usure, le soin du pécule. Et « c’est par cet amour de la gloire, aiguillon vers toute belle chose, que l’emportaient entre tous les Grecs les Athéniens, au dire de Xénophon, bien plus encore que par l’euphonie du langage ou par telle qualité ou vertu corporelle. »

On a cru voir dans ces éloges qu’Homère, par la bouche d’Ulysse, accorde à Démodocus, un portrait indirect de lui-même. « Il se mire dans ces vers, » a dit Eustathe ; — il s’y est du moins réfléchi involontairement.

J’ai à peine touché les endroits qui nous peignent cette première condition large, honorée et abondante des anciens chantres épiques chez les Grecs ; ils étaient une partie essentielle de la vie sociale et des fêtes : « Car je dis (c’est encore Ulysse chez Alcinoüs qui parle) qu’il n’y a point de moment plus gracieux dans la vie que lorsque l’allégresse possède tout un peuple, et que des convives, assis par rangées dans les maisons, prêtent l’oreille à un chantre, tandis que les tables servies sont chargées de pain et de viandes, et que, puisant le vin dans l’amphore, l’échanson le porte et le verse dans les coupes à la ronde : voilà ce qui paraît la plus belle des choses à mon cœur. » — Boire le vin d’honneur et entendre le chantre, ce sont les magnifiques largesses d’une table hospitalière, et Alcinoüs se vante à bon droit qu’on les trouve dans sa maison. Je crois que c’est le poëte Gray qui eût fait son paradis, disait-il, de lire un bon roman, étendu sur un sofa. Il me semble qu’on le voit d’ici ce lecteur délicat et sensible, un jour d’été, le store baissé, dans une chambre silencieuse et recueillie : c’est un autre extrême qui appartient à la vie littéraire raffinée. Le plaisir primitif des Grecs exprimé par la bouche d’Ulysse est bien autrement social, et il fait à la poésie une bien plus belle et plus large part dans l’habitude et le plein courant de la vie. C’était véritablement alors le règne de la lyre, « dont les Dieux ont fait la compagne du festin. »

On a donc là, représentée naïvement, l’image des premiers chanteurs épiques, ces hommes d’une vaste mémoire qui se souvenaient de telle branche ou de tel épisode à volonté, selon qu’un désir du maître de la maison ou l’inspiration du moment le leur rappelait, et qui, chez un peuple ami de l’harmonie et de la gloire, tenaient un rang des plus respectés, presque à l’égal des prêtres. Les malheurs, les calamités les plus lamentables passant par leur bouche devenaient un charme, et il semblait que les hommes n’avaient jamais pu les payer trop cher, puisqu’ils avaient par là l’honneur d’occuper et d’enchanter la postérité. « Ce sont les Dieux qui l’ont voulu, disait Alcinoüs à Ulysse pleurant d’entendre réciter ses propres malheurs, et ils ont tramé ces calamités aux hommes pour qu’elles servissent ensuite de chant, même aux races futures. » Toujours cette idée grecque de la gloire, qui compense et couronne tout !

Maintenant il est bien clair que le premier et principal office de cette race de chantres était d’intéresser avant tout et de charmer ; les leçons, les moralités qu’ils pouvaient mêler à leurs récits ne venaient qu’en second lieu. Les poëtes, a dit Horace, veulent instruire ou plaire, ou combiner les deux à la fois : dire des choses qui plaisent, et qui se trouvent en même temps applicables à la vie. L’immortel honneur d’Homère, ç’a été d’unir, dans les vastes et sublimes assemblages qui composent ses poëmes, le plus grand charme, la plus vivifiante puissance, et une moralité intérieure et insensible, la plus vraie des moralités, celle qui sort et déborde sans qu’on y songe et comme en s’épanchant. Homère est comme ces grands fleuves vieillards dont nous voyons les statues dans nos jardins : il laisse l’urne pleine de moralités se pencher négligemment et se verser.

Avec Virgile le procédé est tout différent. Mais entre Homère et Virgile, que de siècles s’étaient écoulés, mille ans peut-être ! Quelles révolutions dans les mœurs et dans les âges ! L’écriture avait fixé les poëmes ; des critiques de profession y avaient passé, et avaient dû nécessairement y mettre la main dès le moment de cette transformation et de cette rédaction par écrit. Les Homérides, ces disciples directs d’Homère, et toute une suite de poëtes épiques et cycliques, avaient imité le grand poëte fabuleux, l’avaient suivi religieusement et s’étaient modelés sur lui ; des écoles érudites avaient cultivé l’épopée comme un genre de littérature ; en un mot, le législateur intellectuel de l’antiquité, Aristote, était venu et avait fixé les limites, avait posé les principes et les lois de chaque ordre de composition. Virgile, né dans un pays où toute la littérature, à l’origine, était empruntée et transplantée de la Grèce, se voyait plus sujet encore qu’un autre, s’il était possible, à cette condition et à toutes ces conventions régulières de l’épopée du second âge. Mais je dirai que ces différences mêmes entre le récit épique tel qu’il se menait et se célébrait au temps d’Homère, et tel que le réclamait l’époque de Virgile, étaient bien d’accord avec le genre de talent de celui-ci, et bien plus capables de le soutenir et de l’aider que de le contrarier et de le restreindre. Car, de même qu’Homère est le premier des grands vieillards et des aveugles harmonieux qui, tenant une lyre, chantent et font leurs récits dans les assemblées publiques et les festins : que la foule qui les presse et les écoute inspire, et en qui l’improvisation et la composition se confondent dans la vivacité et la présence d’esprit d’une mémoire enchanteresse : de même Virgile est et sera toujours le premier des poëtes qui composent dans la chambre et le cabinet, qui étudient longuement et se recueillent, qui corrigent beaucoup et n’improvisent jamais. On a dit qu’il comparait lui-même les produits de son esprit aux petits de l’ourse, qui, d’abord laids et grossiers, ne prennent forme et figure qu’à force d’être léchés par leur mère. Après le premier jet du matin, il passait le reste de la journée à revoir et à retoucher ses vers. Il ne néglige rien, il a tous les scrupules, il est châtié et diligent : c’est sa manière, à lui, d’avoir toute sa séve. Il est de ceux qui, pour plus de sûreté, écrivent volontiers les canevas de leurs poëmes en prose avant de les mettre en vers, et l’on dit que c’est ainsi qu’il fit pour l’Énéide. Il est de ceux que la foule effraie loin de les inspirer, et l’on dit qu’à Rome, où il venait rarement, s’il se voyait remarqué, suivi dans les rues, il se dérobait vite et entrait dans la première maison. Ce n’est pas lui qui eût rempli de sa voix la vaste salle d’un festin ; mais il avait sa revanche de lecteur dans un petit cercle d’amis. Enfin, par tout l’ensemble de sa nature et de son procédé, Virgile est le premier (si l’on me permet un anachronisme d’expression qui rend d’un mot toute ma pensée) — le premier, dans l’ordre épique, des poëtes Raciniens, le plus complet et le plus parfait. Il est le chef et, comme dirait Montaigne, le maître du chœur du second groupe, en regard du groupe d’Homère. Les lois et les règles mêmes de l’épopée devenue plus précise, loin de lui être une gêne, lui furent un maintien et une grâce.

Quant au caractère de sa narration épique, et pour ne la définir que par des traits généraux qui lui sont encore communs avec celle d’Homère, bien qu’ils acquièrent chez lui plus de correction et de netteté, je dirai que le poëme épique, comme il l’entend, est une narration sévère, élevée, ornée, grave et touchante, faite pour exciter l’admiration avec charme, et pour émouvoir les plus nobles puissances de l’âme ; c’est une poésie qui se marie à l’histoire, à l’amour de la religion, de la patrie, de l’humanité, de la famille, au culte des ancêtres et au respect de la postérité, à toutes les grandes affections vertueuses, comme aussi aux affections délicates et tendres sans trop de mollesse et d’un pathétique tempéré par la dignité décente ; une poésie magnifique d’où sortent d’indirectes et salutaires leçons, puisées dans des impressions profondes et sensibles, et rendues dans de beaux vers qui se gravent d’eux-mêmes ; une poésie qui, pour la peindre en ses plus illustres lecteurs, a sa place dans la cassette d’un Auguste, ou sous le chevet d’un Chatham et d’un Fox, comme d’un Fénelon : j’appelle de ce dernier nom tout homme de goût et de sentiment. Telle est l’épopée régulière, non plus homérique, mais de la moyenne antiquité et déjà moderne, telle qu’on la peut définir, en général, au sortir de la lecture de Virgile, et en lui laissant son plus beau sens.


V. DE QUOI SE COMPOSE LE GÉNIE ET L’ART D’UN VIRGILE ; ET QU’IL EST BON DE S’EN PROPOSER L’IDÉE EN CE TEMPS-CI.


Avant d’entrer dans l’analyse du poëme (ce que j’ai fait ailleurs[5]) et d’en être à cette lecture de l’Énéide, à laquelle je ne puis convier chacun en particulier que de loin, il y a besoin encore pour moi de bien établir et de rappeler à l’avance ce que cette lecture justifierait à chaque page, et ce que les souvenirs de tous m’autorisent dès à présent à résumer, les principales et différentes qualités et comme les éléments constitutifs du génie même de Virgile, plusieurs des parties du moins qu’il a su réunir dans une harmonie et une proportion qui est une dernière qualité suprême et le cachet achevé de ce génie. Son originalité relative et sa perfection, en regard d’Homère et des poëtes primitifs plus grandioses, plus naturellement sublimes et animés de plus de feu, va résulter de cet ensemble de qualités qui se joignent si bien et s’assortissent savamment sous un doux maître.

J’énumère donc quelques-uns des talents et des mérites principaux de Virgile, comme je les conçois et à mesure qu’ils me viennent à l’esprit, sans chercher à y mettre un ordre systématique. Virgile, relu de près, livre en main, pourrait seul se présenter à nous et se démontrer lui-même avec le développement et le charme désirables ; pour le moment, il me suffit du Virgile que nous avons tous présent dès l’enfance.

1° Il a l’amour de la nature, de la campagne. Qui en douterait ? Il y a été nourri, il y a puisé ses premières impressions, ses premiers plaisirs ; il a consacré aux jeux ou aux travaux rustiques ses premières études, comme ensuite il leur a voué ses plus parfaits tableaux. II est né l’homme des champs ; il en a la science, la connaissance pratique, comme aussi la joie et le doux rêve. Il y a mis son coloris poétique et délicieux, ce qu’Horace, parlant de la première manière de Virgile, a si bien défini par le molle atque facetum. « Je n’appelle pas gaieté ce qui excite le rire, a dit quelque part La Fontaine, mais un certain charme, un air agréable qu’on peut donner à toutes sortes de sujets. » Voilà bien le facetum d’Horace en tant qu’il s’applique à Virgile, cette fraîcheur d’agrément, ce doux charme sans fadeur qui attache aux images de la vie rurale et que nous retrouvons en maint endroit chez le même La Fontaine ; mais chez Virgile il y a de la beauté en plus et de la pureté de dessin et de lumière : — la campagne lombarde ou romaine, au lieu des horizons champenois. Virgile a conservé cette première religion et ce pieux amour des champs, dans le même temps qu’il rassemble et exprime les préceptes positifs et techniques de la culture en agriculteur consommé, et comme le ferait, à l’élégance près, un vieux Romain, un Varron ou un Caton. C’est cet amour, cette pratique de la nature champêtre qui a un peu manqué à notre Racine, dont le goût et le talent de peindre ont été presque uniquement tournés du côté de la nature morale.

Mais avec ce talent et cette science de décrire les choses de la nature, avez-vous remarqué comme Virgile, dans l’Énéide, en use et n’en abuse pas, et ne s’y abandonne jamais ? Quelle sobriété dans les peintures naturelles ! rien que le nécessaire. Tant qu’Énée voyage et raconte ses navigations, on n’a que le profil des rivages, ce qu’il faut pour donner aux horizons la réalité, et la solidité aux fonds des tableaux. Dans cette Sicile que Virgile avait vue et où il avait habité, il ne prend aussi du paysage que l’essentiel, ce qui se rapporte à l’action ; et même alors le moral domine, comme en ce bel endroit où les femmes troyennes, assises toutes ensemble sur la grève déserte, découragées et lassées, regardent en pleurant la grande mer immense. Et dans la peinture du Latium et du royaume pastoral d’Évandre, là où la description sortait de toutes parts, était comme sollicitée par tant de souvenirs, et où les Romains l’auraient certainement acceptée jusque dans son luxe, c’est en deux ou trois vers à jamais mémorables et éternels comme son sujet que Virgile a exprimé le contraste des anciens lieux et des lieux nouveaux, ce Forum, alors un pâturage où les bœufs mugissent, ce Capitole qui sera de marbre et d’or un jour, mais hérissé alors de son bois sauvage. Toujours ami et peintre de la nature, Virgile, dans l’Énéide, l’est chaque fois qu’il le faut, mais il ne l’est jamais que dans les limites de l’action. À la grâce suave et bucolique des impressions de jeunesse a succédé le paysage historique dans sa forte et mûre beauté.

2° En même temps que Virgile aime directement la nature et les paysages, il y joint ce que n’ont pas toujours ceux qui les sentent si vivement, il aime les livres ; il tient de son éducation première une admiration passionnée, des anciens auteurs et des grands poëtes : trait distinctif de ces poëtes cultivés et studieux du second âge. Il a le culte de tout grand homme, de tout grand écrivain qui a précédé, comme l’avait et comme l’a souvent rendu avec tant de ferveur Cicéron. Toutes les peintures, toutes les beautés des poêtes ses devanciers et ses maîtres, qu’il a lus et relus dès l’enfance et qu’il brûle d’atteindre à son tour et d’égaler, le poursuivent dans ses rêves ; il les a retenues, et il n’aura de contentement que lorsqu’il les aura à son tour reproduites et imitées. Surtout s’il s’agit des Grecs, si c’est dans leur langue et leur littérature qu’il puise pour enrichir la sienne, il a hâte de montrer son butin. Sa première Églogue, je veux dire la première en date, est toute parsemée des plus gracieuses images de Théocrite, de même que son premier livre de l’Énéide se décore des plus célèbres et des plus manifestes comparaisons d’Homère ; c’est tout d’abord et aux endroits les plus en vue qu’il les présente et qu’il les place. Loin d’en être embarrassé, il y met son honneur, il se pare de ses imitations avec orgueil, avec reconnaissance. C’est, à un degré de parenté encore plus prochain, le même sentiment qui fait que Racine est heureux de marquer dans sa poésie un souvenir d’Euripide et de Sophocle. Cette imitation des livres et des auteurs, à ce degré de sentiment et avec une si vive réflexion des beautés, est encore une manière de naturel ; c’est le sang qui parle ; ce ne sont pas des auteurs qui se copient, ce sont des parents qui se reconnaissent et se retrouvent. Et à leur tour les gens instruits sont heureux de retrouver dans une seule lecture le souvenir et le résumé de toutes leurs belles lectures.

En vain, du temps de Virgile et depuis, des critiques ont-ils essayé de réclamer sur ce grand nombre d’imitations, et d’introduire à ce sujet l’accusation odieuse de plagiat. On a fait des volumes tout composés de ces passages empruntés aux Grecs par Virgile ; il y en a eu des recueils qui ont paru chez les Romains peu après la publication de l’Énéide, et dans une pensée de dénigrement ; on a refait de tels recueils à l’usage des modernes depuis la Renaissance, et dans une simple vue d’érudition. Dès longtemps la question est jugée, et le sentiment qui a prévalu est celui que je voyais hier encore exprimé dans une correspondance familière par un homme de grand goût (l’illustre Fox) : « J’admire Virgile plus que jamais pour cette faculté qu’il a de donner l’originalité à ses plus exactes imitations. » Plus on examine, et plus on en revient à cette conclusion, qui concilie les droits du talent à tous les degrés et aux divers âges.

Cependant il faut tout dire : s’il s’agit des Latins, et en exceptant Lucrèce, qu’il semble avoir honoré comme un véritable ancien, Virgile en use un peu plus librement et certes avec un moindre sentiment de respect : c’est ainsi qu’en même temps qu’il prend à Nævius pour le fond, il dérobe à Ennius surtout, à Attius et sans doute à d’autres encore, le petit nombre de bons vers et de beaux mots qui méritent d’être sauvés du naufrage et de l’oubli. Il fait comme Molière, il prend son bien où il le trouve. Comme on lui demandait ce qu’il faisait d’un Ennius qu’il avait entre les mains : « Je tire de l’or, répondait-il, du fumier d’Ennius. » Ici on sent moins le disciple pieux et l’admirateur que le poëte souverain à son tour, qui use de son droit avec licence. Il sait bien qu’il fait honneur à ces vieux poëtes Italiotes et tout pleins de rusticité en leur prenant ce qu’ils ont de bon et en y donnant asile. S’il y a un beau vers perdu quelque part chez eux et comme tombé de leurs œuvres ou errant, il le place chez lui et le loge dans son palais de marbre, en un lieu éclairé. Voilà leur vers devenu immortel ! ils n’ont qu’à le remercier et non à se plaindre.

Quelquefois aussi pourtant, même avec les Latins, s’il prend un vers connu et qui est dans toutes les mémoires, c’est pour rendre hommage et faire une politesse à celui de qui il l’emprunte notoirement et à qui chacun le rapporte. Ainsi fait-il, au moins en un endroit, pour son ami et son contemporain un peu plus ancien d’âge, Varius. Il a mis deux vers de lui presque en entier dans son sixième livre. C’était une manière publique de lui dire : « Je ne saurais rien trouver de mieux. » Mais en fait d’emprunts purement latins et domestiques, ce dernier sentiment de déférence chez Virgile est moins habituel que le sentiment opposé.

Ainsi, double procédé : avec les grands auteurs et poëtes grecs, une imitation, une transplantation pleine d’art et de respect, avouée, assortie, enchâssée ou greffée avec une habileté neuve et qui honore ; avec les vieux Latins, un butin de bonne prise, qu’on trouve dans le tiroir de la maison, un bien de famille dont on s’accommode à son gré, sans façon et sans gêne ; mais, dans l’un et l’autre cas, grande attention aux écrits des devanciers et à tout ce qu’on a de poëtes dans sa bibliothèque.

3° Virgile a l’érudition. Ce ne sont pas seulement les poëtes dans leurs beautés qu’il lit et relit, et qu’il sait par cœur, ce sont les auteurs plus spéciaux, les vieux historiens, ceux qui ont écrit sur les antiquités et les origines romaines obscures, qu’il consulte et qu’il possède essentiellement. On peut lui appliquer ce qu’Énée dit quelque part de son père Anchise, compulsant en idée les dires et les traditions des ancêtres :


Tum genitor veterum volvens monumenta virorum.


Il a fouillé dans les vieux titres et les monuments de l’antiquité romaine, et son poëme présente tout un fonds d’archéologie historique qui le rend des plus respectables à ceux mêmes qui y cherchent autre chose encore que le charme des tableaux et de la couleur, aux savants qui s’étudient à retrouver l’Italie d’avant les Romains. Il est, dit-on, dans les derniers livres de son Énéide le guide le plus sûr encore pour tout ce qui est des anciens peuples latins. On voit de plus par Macrobe combien les critiques latins érudits admiraient Virgile et y trouvaient quantité de choses qu’ils s’exagéraient peut-être, sur ce qui était relatif au droit des pontifes, au droit augurai ; ils le trouvaient si exact et si scrupuleux dans le choix des termes, dans le rituel des sacrifices, dans l’ordre et le détail des cérémonies, qu’ils disaient de lui qu’il aurait mérité d’être grand Pontife.

S’il savait l’agriculture comme le vieux Caton, il paraissait savoir les augures comme un Lélius. Virgile en son temps méritait ainsi à sa manière qu’on le louât comme Dante, duquel on disait qu’il était théologien et qu’aucun dogme ne lui échappait.

Ce sont toutes ces études, auxquelles il faut joindre les notions astronomiques, les doctrines philosophiques, pythagoriciennes et autres, qu’il appelait à son aide pour faire de son Énéide un monument complet qui satisfît et représentât les goûts de son époque, et qui rachetât par la diversité et la richesse des accessoires ce qu’il sentait bien y manquer pour une certaine verve et un certain feu continu, réservé peut-être aux seules épopées premières.

4° Virgile a pourtant, comme inspiration générale de son poëme (je l’ai déjà montré), une veine habituelle ardente ou du moins très-fière, et qui revient à tout instant, le patriotisme romain, l’orgueil légitime d’être citoyen de ce peuple-roi, de ce peuple politique et sensé, de qui l’ancien Caton se flattait en son temps d’avoir laissé une si haute idée aux Athéniens, jusqu’à leur faire dire « qu’aux Grecs la parole sortait des lèvres, et aux Romains du cœur et de la pensée. » Virgile savait mieux que personne ce qu’une telle parole avait d’injuste ; mais, tout Grec qu’il était par ses admirations et par sa finesse de talent, il sentait néanmoins et tenait à marquer ce coin solide et sensé qui était, à cette date, la supériorité de la nation romaine.

5° Il tempérait ce que ce patriotisme chez les Romains de vieille roche avait de trop dur et d’exclusif, par un esprit déjà moderne d’humanité universelle. Ce côté du génie de Virgile est présent à tous et lui est particulier entre les poëtes anciens, dont il est à notre égard le plus rapproché par l’esprit et par le cœur. Je sais qu’on trouverait chez les Grecs mêmes, et dans Homère, et dans Ménandre, et en beaucoup d’autres, des traces originales de bien des vers miséricordieux et humains qui nous sont surtout connus et qui ont été mis en circulation par Virgile. En accordant ce qui est dû à l’un, n’allons pas oublier ce qui est dû bien antérieurement aux autres. Où ai-je donc lu récemment « que la poésie dans Homère brille surtout des couleurs du monde matériel, et qu’elle ne commence que dans Virgile à toucher le cœur par l’expression du sentiment ? » Ô hérésie et blasphème ! Ceux qui disent cela n’ont pas lu ou n’avaient plus présent Homère, si plein des grandes sources de la sensibilité naturelle. Mais la sensibilité sous sa forme déjà moderne, plus sobre, plus discrète d’expression et encore profonde, telle que nous aimons à nous l’exprimer à nous-mêmes dans une civilisation perfectionnée, elle est surtout chez Virgile. Cette veine intérieure est trop habituelle en lui et trop constante, elle pénètre trop avant dans toutes les parties de sa composition pour ne pas être distinguée comme un signe personnel de son génie. Virgile, comme son héros, a la piété et la pitié, parfois une teinte de tristesse, de mélancolie presque, quoiqu’il faille prendre garde en cela de ne pas trop tirer Virgile à nous ; la mélancolie, en effet, c’est déjà la maladie de la sensibilité : Virgile n’a encore cette sensibilité qu’à l’état naturel et sain, bien qu’avec une grande délicatesse. Il a, dans la peinture de sa touchante victime, de sa Didon immortelle, toutes les tendresses et les secrets féminins de la passion. Il a (et je me plais à rassembler ici toutes les qualités qui se touchent), il a même la chasteté, malgré de certains endroits de ses écrits et malgré de certains accents ; mais j’appelle ainsi, pour un talent poétique, le sérieux dans la manière de sentir, la réserve et la pudeur de l’expression observées jusqu’au milieu de ce qui peut sembler de l’égarement. Et cela est si vrai, que Dante, le poëte austère et l’adorateur de l’amour pur, a été naturellement amené par instinct à se choisir Virgile pour maître et pour guide ; et il le conserve avec lui durant ce voyage mystique, non seulement dans les cercles de l’Enfer, mais jusqu’aux dernières limites du Purgatoire. Ce n’est que lorsque Béatrix descend du Ciel et lui apparaît, ce n’est que lorsqu’à cette vue il se retourne vers Virgile comme vers un père ou vers une mère pour lui dire, en lui empruntant une de ses paroles : « Je reconnais en moi les signes de l’ancienne flamme… » Agnosco veteris vestigia flammæ… parole de Didon qui lui sert à exprimer sa pensée pour Béatrix ! — ce n’est qu’alors qu’il s’aperçoit que Virgile a disparu et l’a abandonné. De la flamme d’Élise à l’ardeur pure de Béatrix il y a tout un rapprochement, et comme un moment où l’on dirait qu’elles vont se joindre et se confondre. Saint Augustin, on le sait, a mêlé aussi Virgile à ses Confessions ; on voit qu’il l’avait goûté et aimé, qu’il avait pleuré sur Didon, quoique ce soit plus agréable à citer de loin qu’à lire de près, saint Augustin étant beaucoup moins tendre et moins touchant en cela qu’on ne se plaît à l’imaginer. Mais Dante nous suffit, et l’on a droit de dire : Tout chrétien dans son pèlerinage aime à cheminer avec Virgile le plus longtemps qu’il peut, et ne se détache de lui, si tant est qu’il doive à un moment s’en détacher, qu’à la dernière extrémité et en pleurant.

Bornons ici l’énumération. J’ai parcouru les principaux points qu’assemble sous son astre et qu’anime de son doux rayon cette beauté, cette puissance d’un ordre unique, cette chose parfaite et charmante qu’on appelle le génie virgilien : amour de la nature ; — culte de la poésie, respect déjà classique des maîtres, imitation savante ; — érudition et science d’antiquaire ; — patriotisme ; — humanité, piété, sensibilité et tendresse ; c’est là une première esquisse par laquelle il était juste de commencer. Mais je n’aurais pas dit ce qui est surtout à remarquer et ce qui donne à ce génie de Virgile, comme à un degré un peu moindre, je le crois, à celui de Racine, — comme, dans un autre ordre de productions, au génie de Raphaël, — son principal caractère et sa perfection, si je n’insistais dès à présent sur cette qualité souveraine qui embrasse en elle et unit toutes les autres, et que de nos jours on est trop tenté d’oublier et de méconnaître : je veux parler de l’unité de ton et de couleur, de l’harmonie et de la convenance des parties entre elles, de la proportion, de ce goût soutenu, qui est ici un des signes du génie, parce qu’il tient au fond comme à la fleur de l’âme, et qu’on me laissera appeler une suprême délicatesse ; je multiplie tous les noms pour rendre ce que je sens, ce que les autres sentent comme moi, et ce qui n’a son entière définition que dans le sentiment même. Mais, s’il est malaisé de définir en soi cette qualité essentiellement virgilienne, qui consiste souvent, comme tout ce qui est d’un art exquis et d’un art moral, à n’agir qu’à l’intérieur et à se dérober, combien il nous serait facile de la mieux faire comprendre et de la montrer par ses contraires !

Les contraires, hélas ! ce sont bien des choses qui nous entourent et qui sont les marques et les symptômes des littératures vieillies, riches encore et fécondes, mais curieuses à la fois et blasées à l’excès ; c’est tout ce qui force le ton, tout ce qui jure et crie dans la couleur, dans le style, dans la pensée, dans l’observation et la description des objets extérieurs, dans les découvertes et les analyses à perte de vue qu’on prétend donner de la nature humaine, et qui en déplacent violemment le centre, qui en bouleversent l’équilibre. De grands talents sont compatibles avec ces défauts : que dis-je ! ils en vivent, ils s’en glorifient et s’en parent, ils en triomphent comme de beautés nouvelles et de conquêtes. J’aime peu à parler, dès que je n’y suis plus obligé, des productions de nos jours : non que je ne les apprécie et que je n’admire bien souvent tout ce qu’il faut de verve, de jet vif et abondant, de récidive féconde, de main-d’œuvre habile et rapide pour occuper et amuser en courant, pour arrêter, ne fût-ce qu’un instant au passage, une société de plus en plus exigeante et affairée. À ces productions modernes, dès qu’une heureuse qualité, un signe d’invention s’y marque, il est juste de leur savoir gré de tout, de leur tenir compte des difficultés sans nombre, et de leur laisser, fussent-elles destinées à périr jeunes, le peu de vie et le succès d’une saison qui leur est accordé. Mais pourtant une étude de la poésie latine et de cette moyenne antiquité à laquelle nous atteignons si aisément, et dont le commerce n’a pas cessé de nous être facile, serait trop incomplète, serait trop inactive et trop morte si l’on n’en tirait à l’occasion les conséquences naturelles et les leçons qui peuvent nous convenir et nous éclairer. Or quelle leçon nous donne avant tout le génie, l’art de Virgile, lorsqu’on en a parcouru en idée les principaux mérites et qu’on le considère un moment dans son ensemble ?

Une leçon de goût, d’harmonie, de beauté humaine soutenue et modérée. Essayons un peu d’opposer à cette impression que l’on doit au noble poëte quelques-uns de nos défauts habituels ; et, pour ne rien choquer, qu’on me laisse un moment métamorphoser les choses, leur donner un air de mythologie, en les revêtant de quelques-unes des images et des figures que la lecture même de Virgile et des anciens nous suggère.

Je me suis quelquefois demandé ce qu’un de ces personnages extraordinaires, fabuleux, monstrueux en partie, qui ont du divin et de la bête, un de ces Titans qui voulurent escalader le Ciel et que Jupiter foudroya ; ou cet Encelade qui faisait bouillonner l’Etna et trembler toute la Sicile toutes les fois qu’il se remuait ; ou bien ce Cyclope cousin des Titans et géant lui-même, ce Polyphème qui, dans sa jeunesse pourtant, jouait si habilement de la flûte : ou bien un de ces Sphinx de mystère, une de ces magiciennes dont il nous est fait de si terribles peintures, mais qui avaient aussi quelques parties supérieures et spécieuses, et le don de divination et de prophétie ; une de ces Nymphes, de ces déesses secondaires qui ont quelque chose en elles de la Chimère ou de la Sirène ; ou quelqu’un encore de ces demi-dieux champêtres qui bondissaient à la suite du dieu Pan ; un de ces êtres, en un mot, qui sont à la fois au-dessus et au-dessous de l’homme (et, prenons garde ! cet être-là, c’est bien aisément nous-mêmes si nous n’avons reçu du Ciel le plus heureux mélange, et pour peu que nous nous abandonnions), — je me suis donc demandé ce qu’il en serait si quelqu’un de ces êtres, démons ou génies, se civilisant en apparence, était supposé tout d’un coup doué de talent, du talent d’écrire, de composer des livres, des poëmes, des romans, etc. ; s’il avait appris enfin tout l’usage qu’on peut tirer de ce petit instrument qu’on tient à la main, une plume. Bon Dieu ! que d’étonnantes choses on verrait ! que de prodiges à première vue ! que de coups de force ! que de tours d’adresse ! que de pénétration ! ce serait, par moments, à donner le vertige. Mais on le voit trop aussi, et l’on a déjà achevé ma pensée : à côté de ces prouesses gigantesques de talent, ou de ces merveilles et de ces splendeurs de peinture et de ces magnificences de tissu, ou de ces projections infinies et subtiles dans les sentiments raffinés, ou de ces mouvantes et soudaines constructions de récits, que de chutes, que de catastrophes, et, pour tout dire, que d’éclaboussures ! car, faute du goût humain, il n’y a aucune garantie : à côté d’une apparence de beauté, d’un commencement de beauté, ou de grandeur, ou d’émotion, tout d’un coup une énormité, un quartier de rocher qui vous tombe sur la tête, une crudité qui vous révolte, en un mot, une offense à la délicatesse. Oh ! jamais avec Virgile, jamais avec un génie de cette famille si bien née, avec un talent nourri de cette lecture et qui la sent profondément, jamais vous n’avez à craindre de telles rencontres, de telles subites avanies, qui (je parle du moins pour moi) corrompent tout plaisir, et qui glacent dans sa source le bonheur de l’admiration.

Le génie de Virgile a naturellement contre lui les monstres. Caligula ordonna un jour que toutes les images ou statues de Virgile, comme celles de Tite-Live, seraient enlevées des bibliothèques publiques, et les exemplaires de leurs ouvrages détruits. Le caractère d’un talent se juge d’après ceux qui le haïssent non moins sûrement que d’après ceux qui l’admirent.

On a compris à l’avance l’utilité dont pourrait être une lecture bien faite et bien sentie de Virgile, un commerce salutaire ainsi doucement renoué. Il m’arrive à tout instant de parler d’Homère, de cet Homère qui mériterait d’avoir, comme Dante, un prêtre à part pour l’expliquer, pour le lire et le développer, pour le recommencer sans cesse en public quand on l’aurait fini, et duquel je ne parle ici qu’en balbutiant. Cette admiration que j’ai pour Homère, on la devine sans peine très-supérieure (ce n’est plus une hardiesse de le dire) à celle même que j’ai pour Virgile. Mais, le dirai-je aussi ? les qualités et les vertus poétiques d’Homère et de l’épopée homérique, on est assez en veine et en disposition de les goûter, de les célébrer aujourd’hui. Je craindrais plutôt, si on livrait sans préparation Homère à ceux qui s’attachent en tout à la forme plutôt qu’à l’esprit, qu’on n’en prît occasion d’un faux sublime, d’une naïveté prétentieuse de couleur, d’un naturel excessif, et qui n’est vrai qu’à sa place et à son âge du monde. On est trop porté de nos jours à outrer le caractère extérieur, sauf à ne pas être fidèle à l’esprit ; tandis qu’avec Virgile, dans la disposition littéraire présente, il n’y a nul danger et il n’y aurait que profit à s’en approcher et à y puiser les leçons indirectes et intimes qu’il nous donne. Oh ! qu’en ce moment nous irait bien le génie ou tout au moins le tempérament virgilien ! Ne rien outrer, ne rien affecter, plutôt rester un peu en deçà, ne point trop accuser la ligne ni le ton, voilà de quoi nous avons besoin d’être avertis. Jamais la littérature latine, étudiée dans sa période classique, dans sa nuance d’Auguste, avec ce qu’elle offre de digne, de grave, de précis, de noble et de sensé, n’a été plus nécessaire qu’aujourd’hui. Encore une fois, je ne veux pas médire de notre temps : il a de grands mérites, notamment une intelligence historique et critique plus étendue qu’on n’en a jamais eu, le sentiment des styles à toutes les époques, et des différentes manières ; mais la manière qui repose et qui ennoblit est celle encore à laquelle on devrait aimer, ce semble, à revenir après les courses en tous sens et les excès ou les fatigues. Rien n’est perdu de la délicatesse d’une âme si, quoi qu’elle ait fait et vu et cherché, elle se retrouve sensible en présence de Virgile, et s’il fait naître une larme, — une de ces larmes d’émotion comme j’en ai vu rouler un jour dans les yeux d’un noble statuaire[6] devant qui un étranger osait, dans la galerie du Vatican, critiquer l’Apollon du Belvédère : l’artiste offensé ne répondit que par cette larme.

J’aime à marier ces deux ordres de beauté, à rapprocher ces chefs-d’œuvre de l’art noble ; contenu, poli, civilisé, qui enferment et disent plus de choses qu’ils n’en accusent. Je sais que l’Apollon, si admiré et presque adoré de nos pères, est moins en faveur aujourd’hui qu’autrefois ; une sculpture plus énergique a prévalu ; mais de son piédestal harmonieux il continue de régner toujours, et son calme fier n’a pas cessé d’être l’image du plus décent des poëtes. Car notez le rapport merveilleux et la parenté : de même que le Jupiter de Phidias, s’il s’était mêlé de peindre, aurait remonté à sa source et aurait peint comme Homère, de même l’Apollon du Belvédère, s’il se mêlait d’écrire, écrirait comme Virgile.


Sainte-Beuve.
  1. Dans ces traductions, je me suis occupé à mettre en saillie le sentiment principal, sauf à introduire dans le texte une légère explication. Si l’on traduisait avec suite tout un ouvrage, on devrait s’y prendre différemment ; mais pour de simples passages cités, je crois qu’il est permis et qu’il est bon de faire ainsi.
  2. Dans la première édition l’auteur avait ajouté : « laid de visage. »
  3. On a supposé que ce morceau du IIIe livre des Géorgiques y avait été inséré après coup par le poëte, et lorsque déjà il s’occupait de l’Énéide ; il y a des détails qui semblent en effet avoir été ajoutés un peu plus tard ; mais le cadre premier existait, je le crois, et le sens général, selon l’opinion de Heyne, est plutôt prophétique qu’historique.
  4. Horace de même a montré Auguste pareil à un ombrageux coursier qui, dès qu’on le flattait mal, se cabrait et regimbait de toutes parts :

    Cui male si palpere, recalcitrat undique tutus.

  5. Dans le volume intitulé Étude sur Virgile, d’où ces Prolégomènes sont tirés.
  6. Fogelberg.