Étude sur l’histoire d’Haïti/Tome 5/5.13

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Dezobry et E. Magdeleine, Lib.-éditeurs (Tome 5p. 438-483).

chapitre xiii.

Adresse des habitans du Port-au-Prince à Dessalines. — Il part de l’Artibonite contre cette ville. — Reddition du blockhaus de Drouillard. — Combat entre la 5e légère el les indigènes. — Reddition des blockhaus de Damiens et de Santo. — Prise de possession de la Croix-des-Bouquets. — Meurtre de 400 prisonniers français. — Cangé arrive à la Coupe. — Dessalines établit sonquartier-général à Turgeau. — Cangé cerne le fort Bizoton. — Pétion place une batterie à Phelippeaux. — Canonnade respective. — Evacuation de Bizoton et du blockhaus Dessources. — Cangé place une batterie à Piémont. — Paroles de Lavalette aux indigènes de la garde nationale. — Il propose à Dessalines la capitulation du Port-au-Prince, qui est signée. — Adresse de Dessalines aux habitans. — Visite de Lux à Dessalines. — B. Inginac et Lafontant vont auprès de lui. — Evacuation du Port-au-Prince. — Dessalines en prend possession. — Contribution exigée des blancs — Conduite de Lecun. — Brunet évacue les Cayes. — Geffrard en prend possession. — Mort de Fédon au Cap. — Dessalines va à la Petite-Rivière. — Il marche contre le Cap. — Combats entre Christophe et les Français, et au Haut-du-Cap en présence de Rochambeau. — Eloges de divers généraux par Dessalines. — Bravoure remarquable de Capois. — Rochambeau le fait complimenter. — Ilse retire au Cap. — L’armée indigène est victorieuse. — Rochambeau envoie un officier auprès de Dessalines : ce qu’il lui répond. — Le même officier revient. — Dessalines accorde un armistice verbal. — Négociations rompues entre Rochambeau et le commodore Loring. — Capitulation du Cap. — Echange d’otages. — Lettre de Dessalines aux habitans du Cap. — Rochambeau la fait publier. — Lettre de Dessalines à Gérin. — Lettre du commandant de Breda à Dessalines. — La garnison est conduite au Cap. — Réponse de Rochambeau relative à l’ancienne partie espagnole. — Il envoie des prisonniers indigènes à Dessalines. — Evacuation du Cap. — Dessalines en prend possession. — Capitulation entre Rochambeau et Loring. — Massacre des blessés et des malades français par ordre de Dessalines. — Noailles évacue le Môle et meurt à la Havane. — Pourcely prend possession du Môle. — Le général Ferrand va de Monte-Christ à Santo-Domingo, — Soumission des habitans du Cibao à Dessalines, qui leur fait payer une contribution.


Informés de la conduite modérée de Geffrard à Jérémie, des habitans de toutes couleurs du Port-au-Prince avaient secrètement rédigé une adresse à Dessalines, afin de l’engager à marcher contre cette ville pour les délivrer de Lavalette et de Panis : ils firent parvenir cette adresse à Pétion par l’intermédiaire de ses émissaires, et il l’expédia au général en chef. Il paraît que celui-ci la reçut au moment où Saint-Marc venait d’être si cruellement châtié par Gabart. C’était à faire repentir les signataires de cette pièce ; mais ils pouvaient encore espérer un bon traitement d’après la manière d’agir de Cangé et de Magloire Ambroise à Jacmel.

En même temps que ces deux chefs y entraient, Dessalines faisait ses préparatifs à la Petite-Rivière, pour se porter contre le Port-au-Prince. Il en partit le 28 fructidor (15 septembre), avec les 4e et 20e demi-brigades et 4 bataillons des 3e et 8e. En passant à Saint-Marc, il fit prendre quelques pièces d’artillerie, et se rendit à l’Arcahaie qu’il quitta le 17 : des gabions furent apportés par les troupes. Les généraux Pétion et Gabart marchaient avec lui.

Le colonel Lux occupait toujours la Croix-des-Bouquets avec la 5e légère française : des blockhaus établis sur les habitations Drouillard, Damiens et Santo, et un autre poste près de la grande rivière, facilitaient les communications entre ce bourg et le Port-au-Prince.

Dans la même nuit du 17 septembre, l’armée indigène s’établit de manière à couper ces communications. Pétion plaça de suite deux pièces de 4 et une de 6 sur un monticule en face du blockhaus de Drouillard. Les 11e et 12e demi-brigades vinrent renforcer les troupes venues avec le général en chef. Le lendemain matin, le blockhaus fut canonné et se rendit au sixième coup : enveloppée par tant de forces, sa faible garnison de 40 hommes ne pouvait faire mieux.

En ce moment, le colonel Lux arrivait de la Croix-des-Bouquets à la tête de 700 hommes de son corps et de la garde nationale, avec deux pièces de 4 et deux caissons, accompagnant un convoi de vivres pour le Port-au-Prince. Averti de la présence des forces indigènes, il s’arrêta à Damiens pour délibérer sur le parti à prendre. Tenter de percer ces masses était périlleux ; s’il retournait à la Croix-des-Bouquets, elles y seraient venues contre lui, et alors il aurait été contraint à de plus grands efforts pour se réfugier dans la partie espagnole. Lux comprit sans doute que c’en était fait de l’occupation française dans l’ancienne colonie de la France : il préféra le parti le plus périlleux, le plus digne de son courage. Il ne lui était pas possible néanmoins, de continuer par la grande route ; il résolut de passer par diverses habitations pour arriver sous les murs de la ville. Ranimant sa troupe par une chaleureuse harangue, il commença sa marche.

De son côté, Dessalines le prévint dans cette nouvelle route, en envoyant les 8e et 11e demi-brigades se placer en embuscade dans le chemin qui conduit de Sarthe à Drouillard, tandis que la 20e attaquerait le centre de la 5e légère, et que la 4e la prendrait en queue.

Lux fit agir ses canons contre les troupes embusquées. Pendant qu’il combattait la 11e, la 8e se précipita sur les canons et les enleva : l’explosion de l’un des caissons tua quatre grenadiers de ce corps. En ce moment, Dessalines les excitait de sa voix, en s’exposant au feu comme un soldat.

Larose mérita ce glorieux éloge, consigné dans le journal de cette campagne : « Le chef de brigade Larose, qui commandait la 8e, s’est comporté dans cette affaire avec toute la valeur qu’on lui connaît. » La réconciliation était définitive entre lui et le général en chef qu’il avait si longtemps méconnu : c’était encore l’un des héros de la Crête-à-Pierrot.

Le général en chef a rendu justice également à la bravoure de Lux : « L’ennemi, dit-il, quoique affaibli par la perte de son artillerie et par le nombre de ses morts, conserva néanmoins le plus grand ordre dans sa marche… »

En effet, étant parvenu de Sarthe à Blanchard, Lux, qui ignorait la reddition du blockhaus de Brouillard, se dirigea sur ce point, lançant à tout moment des feux de chaussée qui contraignirent les indigènes à lui laisser passage.

Dessalines donna l’ordre à Pétion de se porter au Morne-Pélé avec la 3e demi-brigade et 50 hommes de cavalerie. À Drouillard, le corps de cette cavalerie commandé par Charlotin Marcadieu, réussit à mettre le désordre dans la 5e légère en la chargeant avec vigueur : elle arriva en cet état « au Morne-Pélé, où le général Pétion acheva sa défaite[1]. » Lux, toujours au milieu de ses soldats, traversa alors l’habitation Chancerelle, et parvint enfin au portail Saint-Joseph, avec ceux qui avaient survécu dans ce terrible combat. Ils entrèrent au Port-au-Prince, où ils furent complimentés.

Longtemps après, en Haïti, on entendit parler du courage et de la bravoure du vieux colonel Lux, de la discipline et de l’héroïsme de la 5e légère[2].

Dans la même journée, après deux sommations suivies de dispositions d’attaque, la garnison du blockhaus de Damiens, forte de 100 hommes, se rendit à discrétion. Il en fut de même de celle de Santo, de 80 hommes.

Apprenant alors que deux cents autres qui étaient à la Croix-des-Bouquets, avaient pris la route de la partie espagnole, Dessalines les poursuivit fort avant dans la nuit avec un détachement de dragons. Ne pouvant les atteindre, il revint prendre possession de ce bourg, et il trouva beaucoup de munitions dans l’arsenal.

« Je passai à la Croix-des-Bouquets, dit le journal de campagne, les journées des 19, 20 et 21 septembre, et m’y occupai à pourvoir aux soins des blessés, et au sort des prisonniers français que je fis partir pour l’Arcahaie, au nombre de 400. »

Voilà ce qui fut écrit pour l’histoire déguisée ; mais la véritable histoire a à constater qu’après leur avoir promis qu’ils seraient bien traités, Dessalines donna l’ordre à l’officier qui les conduisait, de les massacrer dans la route, « Quoi ! s’écria l’adjudant-général Bonnet qui était à ses cotés, vous oubliez donc, général en chef, votre parole d’honneur ? — Taisez-vous, Bonnet, répondit Dessalines : ne savez-vous pas que depuis la révolution, il n’y a plus de parole d’honneur ? [3] »

Ce sont là d’affligeantes paroles, que pour l’honneur de Dessalines, nous aurions aimé à ne pas être obligé de transcrire. Sans doute, il pouvait citer de semblables faits dans le parti contraire, de la part de certains hommes ; mais notre devoir est de les condamner tous ; car ils reposaient sur de détestables principes, ou plutôt sur l’absence de tout principe de morale, sur l’oubli des lois sacrées de la guerre.

Cangé ne s’était pas reposé sur ses lauriers à Jacmel ; le 22 septembre, il était rendu à la Coupe, avec ses troupes. Il envoya son adjudant-général Marion en avertir le général en chef, qui lui fit donner l’ordre de cerner le fort Bizoton occupé par l’ennemi, d’inquiéter, de harceler la garnison et d’empêcher qu’elle ne reçût aucun secours de la ville.

Le 23, Dessalines quitta la Croix des-Bouquets et alla établir son quartier-général à Turgeau. La division Gabart se plaça au nord de la ville, du rivage de la mer aux environs du fort National : celle de Pétion, de ce point au morne L’Hôpital. Le Port-au-Prince était ainsi bloqué.

Le 24, Pétion eut ordre de placer deux canons de 4 et de 8 sur le mornet de l’habitation Phelippeaux, dans le but de canonner la ville. Mais ces pièces étaient insuffisantes par leur calibre : le général en chef fît venir du Petit-Goave, un obusier de 6 pouces qui y fut également placé. Il alla visiter Cangé dans sa position : « Je dois à cet officier, dit-il, le juste tribut d’éloges qu’il a mérité par l’intelligence avec laquelle il a exécuté mes ordres. »

Le 30, Pétion dirigea ses boulets et ses obus sur le poste de la Poudrière, au sud-est de la ville, non loin de l’hôpital militaire : la garnison dut en sortir. Il continua de lancer ses projectiles sur les fortifications.

Mais alors, tous les forts de la ville dirigèrent aussi leurs gros canons contre les indigènes. En ce moment même, Dessalines ordonna au colonel Frontis de porter la 11e demi-brigade au Bois-de-Chêne et d’y établir des gabions, afin de former une batterie. Le fort National surtout domine cette position ; mais ses boulets ni ceux des autres n’empêchèrent pas cette fameuse troupe d’accomplir sa tâche, et le feu de cette batterie répondit à celui des forts.

Le 1er octobre, Lavalette envoya deux navires de guerre convoyer des accons qui portaient des provisions de bouche à la garnison de Bizoton : ils canonnèrent durant 5 heures les retranchemens de Cangé, et tentèrent en vain d’opérer le débarquement des provisions : ils durent y renoncer et se retirer. Le lendemain, la garnision évacua le fort avec beaucoup de résolution, et s’embarqua sur un bateau qui la porta en ville : elle perdit du monde néanmoins. Au même instant, celle qui occupait le blockhaus Dessources opéra aussi l’évacuation de ce point, en faisant sauter le blockhaus.

En possession de Bizoton, de son artillerie de gros calibre et de ses munitions, Cangé eut ordre de venir établir une batterie d’une pièce de 24, de deux de 18, et d’une de 8, sur une éminence de l’habitation Piémont, d’où les boulets pouvaient parcourir la ville dans toute sa longueur nord et sud.

Il était évident que, cernée ainsi par l’ennemi qui disposait de tels moyens, alors que la famine sévissait dans toute sa rigueur, elle ne pourrait pas tenir : l’eau même ne coulait plus dans les fontaines, étant détournée de ses canaux par les indigènes ; il fallait recourir à celle des puits, peu potable. Environ 1400 Français défendaient cette place. Le général Lavalette ne pouvait plus compter sur le concours de la garde nationale formée de noirs et de mulâtres, depuis qu’il avait manifesté contre eux ses perfides intentions ; et chaque jour, chaque nuit, voyait dégarnir leurs rangs ; ils traversaient les fossés de la ville et allaient joindre les indigènes. Même avant l’investissement, des hommes, des familles entières fuyaient la ville, se plaçaient à la suite des convois allant à la Croix-des-Bouquets, sous prétexte de s’y rendre aussi, et gagnaient les bois pour aller au camp Frère.[4]

Il paraît néanmoins que dans ces circonstances, poussé à la fureur, Lavalette voulut tenter encore le désarmement de la garde nationale, et que la voyant bien résolue à se défendre, il lui adressa ces paroles : « Hommes de couleur et noirs, vous croyez sans doute que Saint-Domingue vous restera, vous vous trompez. Si la force des circonstances nous obligeait à l’évacuer, nous reviendrions avant six mois. La France est puissante ; la guerre maritime ne durera pas toujours ; elle n’abandonnera jamais sa colonie. » [5]

Nous aimons à constater cette vigueur de Lavalette ; elle plaît toujours dans un militaire. Mais il avait le tort de protester au nom de son pays, contre un décret providentiel. Les hommes, les peuples ne peuvent rien, quand Dieu a prononcé son arrêt ; car il sait accumuler événemens sur événemens ; il sait encore mieux éclairer les nations, pour les porter à être justes et favoriser ainsi l’accomplissement de ses grands desseins.

Quelle que fût son irritation, Lavalette dut songer enfin à prendre des arrangemens avec le général en chef des indigènes, pour l’évacuation de la place ; car après avoir fait décamper le poste de la Poudrière et canonné les forts, Pétion dirigea quelques-uns de ses projectiles sur l’enceinte de l’hôpital militaire, encombré de malades, afin de les effrayer.[6] La plupart s’enfuirent en se répandant au loin dans la ville. À ce spectacle déjà fort triste, les femmes, encore plus effrayées que les malades, ajoutèrent par des cris lamentables. Lavalette fît alors appeler au palais du gouvernement des blancs et des indigènes, et leur dit qu’il allait faire proposer à Dessalines un armistice, afin de préparer l’évacuation de la ville. En effet, il envoya au quartier-général de Turgeau, un habitant (dit le journal de campagne) porteur de paroles verbales. Dessalines le renvoya avec une adresse aux habitans, promettant un bon traitement pour eux, et l’invitation verbale à Lavalette de formuler ses propositions par écrit. Le 5 octobre, un des aides-de-camp du général français apporta une lettre à cet effet. Le général en chef accorda quatre jours pour les préparatifs à faire, et demanda un officier supérieur français comme otage de la convention, en échange duquel il en enverrait un de son armée. Le chef de bataillon Andrieux vint de la ville, et l’adjudant-général Bonnet s’y rendit.

Mais, ignorant ces négociations, le fort Léogane ayant découvert la batterie que Cangé élevait à Piémont, lui lança des boulets. Cangé était prêt ; il lui riposta vigoureusement. Ses artilleurs n’étaient pas fort habiles ; leurs boulets passèrent au-dessus du fort et enfilèrent la gran d’rue dans toute sa longueur : de là un nouvel émoi dans la ville. Des ordres respectifs firent cesser ce feu.

En recevant les propositions de Lavalette par l’habitant, Dessalines avait assemblé quelques officiers supérieurs autour de lui pour avoir leurs avis. Quelques-uns pensèrent qu’il fallait livrer la ville au pillage, après l’évacuation ; c’étaient de ces hommes qui aiment à remplir leurs poches ; ils prétextaient de la longue soumission des habitans aux Français. Mais Pétion et Bonnet firent de sérieuses représentations à ce sujet, en faisant valoir l’adresse que ces habitans avaient envoyée secrètement au général en chef, en les disculpant par la nécessité où ils se trouvaient de subir le joug des Français, et insistant encore sur l’urgence de ménager des ressources pour les opérations ultérieures, etc. C’est alors que cet habitant apporta l’adresse du général en chef ci-dessus mentionnée.

Bonnet avait été chargé de traiter des conditions de l’évacuation avec Lavalette ; le journal de campagne dit de lui : « Je lui dois des éloges pour la sagesse avec la quelle il a traité. » Il y avait à peine deux mois que cet ancien officier de Rigaud était auprès du général en chef, que ses services intelligens dictaient à celui-ci ces lignes honorables. Quelle gloire pour Rigaud, d’avoir formé tous ces officiers que nous avons successivement signalés !

Le chef de brigade Lux, qui venait de se mesurer avec Dessalines sur le champ de bataille, ne voulut pas partir sans le voir de près. Il se rendit à Turgeau, où Dessalines l’accueillit avec une grande estime : les braves ont entre eux quelque chose de sympathique. Lux lui exprima sa satisfaction de la réception qu’il lui faisait. Dessalines lui dit qu’il paraissait protégé par des ouangas ; car il était étonné qu’il n’eût pas été même blessé dans le combat. Après quelques instans d’entretien, Lux rentra au Port-au-Prince.

Balthazar Inginac et Lafontant, deux hommes de couleur, vinrent aussi à Turgeau porter les remercîmens des habitans à Dessalines, pour la promesse qu’il leur avait faite de les bien traiter. Là commença la fortune politique d’Inginac qui, d’ailleurs, avait servi les vues de Pétion auprès des indigènes de la ville : Dessalines lui accorda toute l’estime qu’il méritait par ses talens, mais qui devint compromettante un jour.

Enfin, le 8 octobre, Lavalette informa Dessalines que la garnison française était embarquée, en lui renvoyant Bonnet : le chef de bataillon Andrieux se rendit immédiatement auprès de son général. Le 9 dans la matinée, tous les navires quittèrent la rade, et la plupart allèrent se faire capturer par la croisière anglaise qui louvoyait dans la baie. Lavalette et ses principaux officiers eurent le bonheur de passer et de se rendre à Saint-Yague de Cuba[7].

Le jour du départ, toute l’armée indigène entra au Port-au-Prince. Dessalines, richement vêtu, avait Pétion à sa droite et Gabart à sa gauche. La plus sévère discipline fut imposée à ces soldats, la plupart presque nus. Cependant, le colonel Thomas Marie-Jeanne osa enfreindre ces ordres rigoureux, en entraînant des soldats qui pillèrent avec lui dans les boutiques de la rue des Fronts-Forts. Avertis de ce désordre par le chef de bataillon Bédouet, nommé commandant de la place, Dessalines et Pétion se portèrent sur les lieux et dissipèrent les pillards : Thomas Marie-Jeanne fut arrêté et incarcéré.

Le lendemain eut lieu une revue générale sur la place d’armes, de tous les hommes de la ville en état de servir. Les noirs et les mulâtres furent incorporés dans les troupes, et 400 jeunes gens des plus alertes entrèrent dans la fameuse 4e demi-brigade : les blancs furent mis à l’écart et désarmés. C’était agir en représailles de la tentative de désarmement faite par Lavalette contre les premiers : puisqu’il ne croyait pas alors pouvoir compter sur leur dévouement à une cause qu’ils avaient soutenue si longtemps, malgré tant de persécutions, Dessalines pouvait-il non plus compter sur celui des blancs à la cause indigène ? Mais il fit plus, en leur imposant une contribution de guerre dans la même journée : les traiter en vaincus, c’était une mesure peu rassurante, en même temps qu’on leur déclara qu’ils n’auraient pas la faculté de quitter le pays. Il fallait, au contraire, leur laisser cette faculté, puisqu’on les avait désarmés par méfiance : agir ainsi, c’était un indice de projets sinistres conçus contre leurs jours.

Le préfet Lecun avait contribué à inspirer à ces colons une grande confiance en Dessalines, indépendamment des on adresse à tous les habitans du Port-au-Prince ; ce prêtre était allé à Turgeau présenter ses hommages hypocrites au général en chef, et celui-ci avait dissimulé avec lui en lui faisant un accueil gracieux. De retour en ville, il prôna sa générosité ; il monta en chaire où il prononça un discours, en disant que désormais Dessalines ne serait plus appelé que Jean-Jacques le Bon. Ce tartuffe, qui avait donné tant de louanges à T. Louverture, qui l’avait honni ensuite, qui avait fait un si pompeux éloge de Rochambeau à la mort de Leclerc, porta par ses paroles beaucoup de colons, déjà embarqués, à rester au Port-au-Prince. Il n’y resta lui-même qu’en vue des avantages matériels qu’il tirait de sa position de préfet apostolique, et pour continuer sa vie licencieuse.

Au moment où le Port-au-Prince tombait au pouvoir de l’armée indigène, le général Brunet, ne pouvant plus tenir aux Cayes, traitait de sa capitulation avec les Anglais qui en bloquaient le port. Le 16 octobre, les forts leur furent livrés et les troupes françaises s’embarquèrent sur des navires marchands. Les prisonniers de guerre furent amenés à la Jamaïque, mais ceux qui étaient blessés ou malades furent portés au Môle, au terme de la capitulation. Une partie des colons quittèrent aussi la place ; d’autres y restèrent par la confiance que leur inspirait Geffrard.

Le 17, le général indigène entra avec ses troupes qui observèrent le plus grand ordre : aucun individu ne fut inquiété ni dans sa personne, ni dans sa propriété. En échange de l’artillerie et des armes et munitions livrés par les Anglais, Geffrard leur donna toutes les denrées qui étaient dans les magasins de l’État.


Au Cap, depuis la déportation des généraux Clauzel, Thouvenot et Claparède, et du préfet Magnytot, l’autorité arbitraire de Rochambeau ne s’imposait plus aucune borne. On a vu qu’il avait suspecté divers négocians français, de connivence dans la conjuration des deux premiers généraux : c’étaient principalement les nommés Allard, Hardivilliers, Brassier, Wantron et J.-B. Fédon, parce que ceux-ci avaient osé quelquefois blâmer son administration. Lorsqu’il apprit l’évacuation des villes de l’Ouest et des Cayes, il prévit que toute l’armée indigène allait marcher contre le Cap que les Congos n’approvisionnaient plus, le général Romain étant parvenu depuis peu à les pourchasser des environs de cette ville. N’ayant que peu de comestibles dans la place, l’administration devant cinq mois de solde à l’armée, il voulait satisfaire la garnison, et en même temps payer quelques farines que des navires américains avaient introduites.

Le 1er brumaire (24 octobre), il ordonna un emprunt forcé de 800 mille francs sur tous les habitans du Cap, principalement les blancs. Il taxa lui-même huit des négocians qu’il suspectait, à payer chacun 33 mille francs, en chargeant le conseil de notables de taxer tous les autres. Ceux nommés ci-dessus opposèrent quelques difficultés, les trois autres se soumirent. Aussitôt, Rochambeau fit emprisonner les récalcitrans, et Fédon fut mis au secret : il lui en voulait davantage. L’ordre de payer la contribution ne fixait que deux heures. Allard, Hardivilliers et Brassier, une fois emprisonnés, firent payer et obtinrent leur élargissement ; mais Allard en devint fou. Quant à Fédon et Wantron, ils étaient réellement dans l’impossibilité de réunir la somme exigée. Le premier avait un frère, Barthélémy Fédon, qui était son associé ; lorsque l’ordre d’emprisonnement fut donné, on s’était trompé en croyant que c’était de lui qu’il s’agissait, et il avait été incarcéré ; mais il fut bientôt élargi.

Apprenant que l’adjudant-général Néraud, commandant de la place et de la garde d’honneur de Rochambeau, avait donné l’ordre au chef d’escadron Collet, de la gendarmerie, de fusiller son frère, — Barthélémy Fédon alla au conseil de notables offrir de livrer toutes les marchandises qu’ils avaient dans leur magasin pour payer la somme. L’ordonnateur Perroud (notre ancienne connaissance de 1796) fut lui-même auprès de Rochambeau, lui donner l’assurance de la pénurie de Fédon, en annonçant que les membres du conseil de notables s’étaient entendus pour réunir entre eux les 33 mille francs. Par ordre de Rochambeau, Néraud donna une seconde sentence de mort ainsi conçue : « Si, dans une heure, les six mille gourdes (ou 33 mille francs) ne sont pas versées au trésor, le citoyen Fédon sera fusillé, conformément aux ordres du général en chef. »

Dans l’intervalle, les notables étaient allés auprès de celui-ci ; il eut l’air de consentir à ce qu’ils s’occupassent de réunir la somme, et donna l’ordre écrit par Néraud à un sergent de sa garde qui les suivit à l’hôtel de ville, comme pour leur donner l’assurance qu’on surseoirait à l’exécution. Mais, pendant que chacun apportait avec empressement sa part de contribution volontaire pour sauver le malheureux Fédon, Rochambeau, que nous avons déjà surnommé le cruel par rapport aux noirs et aux mulâtres, fit enlever son compatriote innocent de la prison, par Collet ; et on le fusilla tout près de la maison habitée par ce capitaine-général et général en chef. Il semble qu’il avait voulu jouir de la détonation des fusils, qui lui garantissait la mort d’un jeune homme de 29 ans qu’il avait pris en haine ! Le barbare !

Après un tel fait, accompagné de telles circonstances, peut-on oser nous imputer d’avoir été injuste, dans les accusations que nous avons portées contre Rochambeau ?…

L’assassinat de Fédon occasionna une grande consternation parmi les habitans du Cap, sans distinction de couleur ; car cet infortuné était estimé pour sa probité. Son assassin, qui n’en voulait réellement qu’à lui, fit alors relaxer Wantron[8].

Il se prépara ensuite à résister à l’armée indigène. Il y avait, dit-on, 5000 hommes valides, de troupes françaises au Cap. Des fortifications nombreuses s’étendaient jusqu’au Haut-du-Cap et défendaient cette place. On a prétendu que le conseil lui fut donné de l’évacuer, avant l’arrivée de Dessalines, pour se porter dans la partie espagnole, et qu’il rejeta ce conseil. En ce cas, il aura fait son devoir ; car, dans une telle situation, l’évacuation prématurée eût été une lâcheté de sa part. Le Cap étant la capitale de toute la colonie de Saint-Domingue et pouvant encore résister, le capitaine-général, général en chef, ne devait pas l’abandonner ainsi. Rochambeau était trop brave et trop courageux, pour ne pas suivre l’inspiration de l’honneur militaire.


En possession du Port-au-Prince le 9 octobre, des Cayes le 17, le général en chef de l’armée indigène devait diriger ses efforts contre les deux villes du Nord occupées par les Français, et d’abord contre le Cap où se trouvait le capitaine-général. Le 21, il ordonna que les troupes de l’Ouest et du Sud fussent tenues prêtes à la rejoindre bientôt à l’Artibonite ou au Carrefour du Limbe, assigné comme rendez-vous général avec celles du Nord. Il quitta le Port-au-Prince le même jour, et se porta à la Petite-Rivière.

Le général Pétion étant malade, dut rester au Port-au-Prince, chef-lieu du département qu’il commandait.

Le 1er novembre, Dessalines passa une revue aux Gonaïves de plusieurs corps qui défilèrent aussitôt pour se rendre au Carrefour du Limbe : le 6, il s’y rendit avec trois escadrons de cavalerie. Les pluies de la saison contraignirent à y demeurer jusqu’au 15 ; et dans l’intervalle, les corps commandés par les généraux Capois et Cangé y arrivèrent. Le général Geffrard venait avec les troupes du Sud ; mais il dut se porter dans les montagnes de Jacmel pour étouffer une insurrection éphémère qui y avait éclaté : néanmoins, il n’eut pas le temps de joindre le général en chef.

Le 15, l’armée partit du Carrefour du Limbe et s’arrêta à celui de l’habitation Lenormand de Mézy, au Morne-Rouge.

Là se trouvèrent réunis autour de Dessalines, les généraux de division Clervaux, Christophe, Vernet et Gabart, et les généraux de brigade Capois, Romain, Cangé et J.-P. Daut, ainsi que leurs adjudans-généraux. Les demi-brigades sous leurs ordres étaient : les 1re, 2e, 3e, 4e, 5e, 6e. 7e, 9e, 10e, 11e 14e, 20e, 21e, 22e, 23e et 24e, formant une masse de plus de vingt mille hommes. La cavalerie était commandée par C. Marcadieu, ayant sous ses ordres les chefs d’escadron Paul Prompt et Bastien. L’artillerie était dirigée par Zenon et Lavelanet.

Pour attaquer efficacement les fortifications du Haut-du-Cap et avancer contre le Cap même, le général en chef pensa avec raison qu’il fallait inquiéter l’ennemi et le menacer sur un point opposé. En conséquence, les généraux Christophe et Romain passèrent par le Port-Français, afin d’arriver contre la place par le morne de la Vigie ; ils avaient dans leur colonne une pièce de 4 et deux obusiers. Cette route étant difficile par la montagne, il fallut donner à ces généraux le temps de la parcourir. en enlevant les divers postes ennemis établis dans des blockhaus.

Le reste de l’armée partit ensuite pour se rendre au Haut-du-Cap. Elle arriva en face des positions fortifiées de Vertières, Breda, Champain et Pierre-Michel. De grands blockhaus garnis d’artillerie existaient sur les trois dernières ; à Vertières, c’était une maison en maçonnerie percée de meurtrières. Pierre-Michel dominait le tout, étant sur un mornet élevé.

Après une reconnaissance de la position de Breda, Dessalines ordonna l’établissement d’une batterie d’une pièce de 4, d’une de 8 et d’un obusier, à 200 toises de cette position, pendant la nuit du 17 au 18. Il venait de recevoir de Christophe l’avis de son arrivée près du Cap ; et ce général attendait l’attaque du Haut-du-Cap pour agir contre cette ville. Le 18 au matin, la batterie était prête et dès-lors exposée au feu de Pierre-Michel et de Breda, auquel elle répondit aussitôt, criblant Breda surtout de ses boulets et de ses obus.

L’infanterie et la cavalerie avaient été placées le long des chemins qui mènent au Cap : cette troupe recevait tout le feu de Pierre-Michel ; il fallut la faire sortir de-là.

Sur l’habitation Charrier est une éminence qu’on avait négligé d’occuper. Dessalines voulut qu’on s’en emparât, afin de donner à son armée la facilité de couper les communications entre les divers postes ennemis et de ces postes avec le Cap, pour amener leur reddition. C’était donc le point essentiel à atteindre ; et pour y arriver, les troupes devaient subir le feu de l’artillerie des divers postes et surtout de la mousqueterie de Vertières, position élevée et occupée par 300 hommes : des difficultés de terrain ajoutaient encore aux efforts qu’il fallait faire.

Dès le premier coup de canon, Roehambeau sortit du Cap avec sa garde d’honneur, infanterie et cavalerie, et vint s’établir près de Vertières avec une pièce de 16 qu’il fit placer dans la savane Champain et dont le feu allait nuire encore aux indigènes.

Capois reçut le commandement de l’avant-garde avec ordre de s’emparer de l’éminence de Charrier.

Clervaux et Vernet avaient sous leurs ordres les corps d’attaque, pour favoriser la marche de Capois.

La réserve était commandée par Gabart, ayant sous lui J.-P. Daut.

Cangé commandait seul l’arrière-garde.

Dessalines envoya sa cavalerie pour soutenir Capois, en défendant l’avant-garde contre la cavalerie ennemie.

Les plus grands efforts devaient être dirigés contre Vertières. Clervaux ordonna l’assaut contre ce poste… Mais nous renonçons à décrire la lutte audacieuse, opiniâtre, qui fut soutenue par les indigènes, contre une fusillade bien nourrie et une artillerie qui vomissaient la mort dans leurs rangs[9]. Après des prodiges de valeur, Capois parvint sur le point culminant de Charrier, avec le concours de J.-P. Daut que le général en chef détacha de la réserve. Des canons y furent de suite placés, et leur feu fit taire celui de la pièce de 16 et incommoda singulièrement la garnison de Vertières, que la position de Charrier dominait. Insensiblement, Pierre-Michel et Breda eux-mêmes ne tiraient presque plus.

On se battait depuis le malin ; les indigènes avaient fait de grandes pertes, sans pouvoir enlever Vertières. Une de ces averses tropicales survint et contraignit les combattans à cesser leur feu. Rochambeau rentra au Cap avec sa garde d’honneur. Dans la soirée, les garnisons de Vertières et de Pierre-Michel évacuèrent ces positions et s’y rendirent aussi. Il ne restait plus que celles de Champain et de Breda occupées par l’ennemi.

Dans la nuit, un officier vint annoncer à Dessalines, qui s’était retiré sur l’habitation Vaudreuil, que le général Christophe occupait la position avantageuse de d’Estaing, après avoir harcelé l’ennemi durant toute la journée.


Rapportons ici quelques passages du journal de cette campagne, où Dessalines a apprécié la valeur de ses généraux et de ses troupes.

« L’avant-garde et la colonne qui la suivait défilèrent dans le plus grand ordre, au milieu d’une grêle de balles et de mitrailles, et ne commencèrent le feu qu’arrivés à Vertières…

Le général Capois, bien digne du poste qu’il commandait, combattait toujours à la tête des grenadiers de la 9e et soutenait l’intrépidité des soldats sous ses ordres. Les généraux Vernet et Clervaux combattaient dans les rangs et donnaient l’exemple aux leurs…

Je dois le dire, le succès de cette affaire est dû à la constance des généraux à faire assaut d’intrépidité avec leurs soldats ; chaque demi-brigade y soutint sa réputation.

Le général Capois, après avoir eu son cheval tué sous lui (par un boulet), conserva, tant que dura l’action, son sang-froid et une tête si saine, qu’il a fait l’admiration de l’armée, et arraché des éloges à ses ennemis, qui, spectateurs de l’attaque de Vertières, ne l’ont pas vu un seul instant abandonner le terrain qu’il gagnait.

Le général Clervaux eut une de ses épaulettes enlevée par une mitraille, et le général Vernet un cheval blessé sous lui.

Le général Jean-Philippe Daut, qui conduisait la 10e et la 4e dont la réputation est faite, ne pouvait que se distinguer avec de pareilles troupes. »

À 6 heures du soir, Dessàlines se porta sur la position de Charrier ; envoyant Clervaux avec une seule épaulette, il lui dit : « Clervaux, tu es aujourd’hui le commandant de mes généraux ; » par allusion au chef de bataillon qui n’en porte qu’une seule. Ce mot d’éloge avait autant le mérite de l’à-propos que d’une vérité de fait ; car Clervaux était le plus ancien général de l’armée, après Dèssalines.

Lorsque le cheval de Capois fut tué, il fat lui-même renversé ; mais se relevant aussitôt, le sabre au poing, il s’écria : « En avant ! en avant !… De grandes acclamations retentissent du côté de l’habitation Vertières ; l’on distingue les cris de : bravo ! bravo ! sortant de la garde d’honneur de Rochambeau, spectatrice du combat. Un roulement se fait entendre ; le feu des Français cesse, et un cavalier se présentant devant le pont, « dit aux indigènes : — Le capitaine-général Rochambeau envoie son admiration à l’officier général qui vient de se couvrir de tant de gloire. — Le hussard français se retira, et le combat recommença avec une nouvelle fureur[10]. »

Et lui, ce fier Dessalines qui a fait un si bel éloge de ses généraux et de ses soldats, où était-il pendant qu’ils se distinguaient ainsi ?

En donnant ses ordres pour que l’éminence de Charrier fût enlevée, il leur avait dit : « Je veux que le drapeau indigène flotte avant une demi-heure sur le sommet de Charrier, dussé-je voir disparaître numéro par numéro tous les corps de l’armée. Je veux que vous passiez l’arme au bras sous la mitraille des forts.[11] »

Lui qui n’avait plus à faire ses preuves sur le champ, de bataille, assis sur une pierre, roulant sa fameuse tabatière dans ses mains, il admirait aussi leur vaillance en les voyant conquérir, avec la butte de Charrier, un pays, une patrie pour toute sa race ; car ce succès avait décidé de la journée.

Honneur et gloire à la mémoire de tous ces Héros !


Convaincu lui-même que l’évacuation du Cap ne pouvait plus être différée, Rochambeau se résolut à traiter avec les Anglais qui bloquaient ce port : il n’avait pas une force navale capable de leur résister. Mais, en attendant la conclusion des arrangemens à prendre avec eux, il fallait porter Dessalines à ne pas recommencer la lutte aux abords du Cap même, dès le lendemain matin ; il était présumable qu’il y arriverait au jour.

À minuit, un officier français se présenta au quartier général indigène et dit à Dessalines, que Rochambeau lui faisait demander — « s’il serait disposé à entendre aux propositions qu’il devait lui faire. »

Dessalines répondit à l’officier : « Que n’étant muni d’aucun titre pour traiter avec lui, il n’avait qu’à se retirer et ne reparaître qu’avec un pouvoir à cet effet ; que les hostilités ne cesseraient pas de son côté, s’il n’y avait des arrangemens pris entre lui et Rochambeau pour la remise du Cap. »

Le 19 novembre, au point du jour, le même officier revint porteur d’une lettre du général J. Boyé, chef de l’état major général, datée du 18 (26 brumaire), par laquelle il informait Dessalines, que Rochambeau avait entamé des négociations avec le commodore Loring, pour l’évacuation du Cap ; qu’étant convaincu qu’il y aurait à ce sujet un arrangement définitif, il l’invitait à cesser toute hostilité.

Dessalines répondit à Boyé, qu’il ne voyait pas la nécessité de l’intervention des Anglais dans ses arrangemens avec Rochambeau ; mais qu’il consentait néanmoins à suspendre les hostilités durant la journée seulement ; et que si elle s’écoulait sans convention arrêtée avec lui, le combat recommencerait. Au fait, il donnait à l’ennemi le temps de s’accommoder avec les Anglais.

Mais, ces derniers posèrent de telles conditions à Rochambeau, qu’il aima mieux traiter avec Dessalines. J. Boyé et le capitaine Barré étaient allés à bord du Bellérophon, [12] porter au commandant une lettre de Rochambeau. L’Anglais posa ses conditions en ces termes :

1° Le général Rochambeau et sa garde d’honneur de 4 à 500 hommes, évacueront le Cap et seront conduits en France sans être considérés comme prisonniers de guerre ; 2º la Surveillante et le Cerf pourront transporter en France le général Rochambeau avec son état-major et les gens de sa maison.

Boyé et Barré n’ayant pas voulu accepter ces conditions, Loring envoya au Cap avec eux le capitaine Moss, porteur d’une lettre à Rochambeau, datée du 19 novembre, où il lui disait que, d’après ses instructions, il était tenu d’envoyer les officiers et les soldats français à la Jamaïque, et les malades en France ou aux Etats-Unis ; que les habitans blancs du Cap ne pourraient aller à la Jamaïque. — Les Anglais étaient fatigués des colons de Saint-Domingue.

Rejetant ces conditions, Rochambeau dut traiter avec Dessalines. Dans l’après-midi du 19, l’adjudant-commandant Duveyrier apporta une lettre du capitaine-général qui disait au général en chef des indigènes, que cet officier avait reçu ses instructions pour traiter de l’évacuation du Cap. « Je n’ai pu le faire partir qu’après être assure que vos ordres pour la suspension d’armes ont été rendus à leur destination. Je crois que le général Christophe a besoin encore de nouveaux ordres positifs relatifs à l’armistice existant.  »

En effet, Christophe, qui ne savait pas toujours obéir à ses chefs, continuait ses opérations du côté du morne de la Providence : il fallut que le général en chef lui envoyât deux officiers avec des ordres sévères, pour qu’il les cessât.

L’acte de capitulation du Cap fut signé ainsi, entre Dessalines et l’officier français :


Aujourd’hui 27 brumaire an XII (19 novembre 1803), l’adjudant commandant Duveyrier, chargé des pouvoirs du général en chef Rochambeau, commandant l’armée française, pour traiter de la reddition de la ville du Cap, et moi, Jean-Jacques Dessalines, sommes convenus des articles suivans :

Ier. La ville du Cap et les forts qui en dépendent seront remis, dans dix jours, à dater du 28 présent, au général en chef Dessalines. 2. Les munitions de guerre qui seront dans les arsenaux, les armes et l’artillerie seront laissées dans l’état où elles sont présentement. 3. Tous les vaisseaux de guerre et autres qui seront jugés nécessaires par le général Rochambeau, tant pour le transport des troupes et des habitans que pour l’évacuation, seront libres de sortir au jour indiqué. 4. Les officiers militaires et civils, les troupes composant la garnison du Cap, sortiront avec les honneurs de la guerre, emportant leurs armes et les effets appartenant à leurs demi-brigades. 5. Les malades et blessés hors d’état d’être transportés seront traités dans les hôpitaux jusqu’à leur guérison. Ils sont spécialement recommandés à l’humanité du général Dessalines. 6. Le général Dessalines, en donnant l’assurance de sa protection aux habitans qui resteront dans la place, réclame de la justice du général Rochambeau la mise en liberté des hommes du pays, quelle que soit leur couleur, lesquels ne pourront, sous quelque prétexte que ce soit, être contraints à s’embarquer avec l’armée française. 7. Les troupes des deux armées resteront dans leurs positions respectives jusqu’au dixième jour fixé pour l’évacuation du Cap. 8. Le général Rochambeau enverra pour sûreté des présentes conventions, l’adjudant-commandant Urbain Devaux, en échange du quelle général Dessalines remettra un officier de même grade. Fait double et de bonne foi, au quartier-général du Haut-du-Cap, les dits jour, mois et an précités. xxx(Signé) Dessalines.

Duveyrier.

Lorsque l’officier français voulut monter à cheval, il ne trouva pas ses pistolets dans ses fontes ; il s’en plaignit à Dessalines qui fit faire aussitôt des perquisitions pour les retrouver : un militaire les avait volés ; il fut fusillé immédiatement. La discipline exigeait cet acte de sévérité.

Rochambeau ayant ratifié la convention, — le 20, l’adjudant-commandant Devaux se présenta au quartier général indigène comme otage, avec une lettre de son chef qui félicitait Dessalines de la manière franche et loyale avec laquelle il avait traité, en promettant d’exécuter lui-même la convention. L’adjudant-général Bazelais se rendit immédiatement au Cap.

Dessalines avait donné à Duveyrier la lettre suivante, qu’il remit à Rochambeau :


Quartier-général du Haut-du-Cap, le 27 brumaire (19 novembre).
Le général en chef de l’armée indigène,
Aux habitans de la ville du Cap.

xxxxCitoyens,

Étant entré aujourd’hui en négociation avec le commandant enchef Rochambeau, relativement à l’évacuation du Cap par ses tropes, cette circonstance me porte, citoyens habitans, à calmer les inquiétudes qui, jusqu’à ce jour, ont existé parmi vous ; car la guerre qui se fait n’est pas dirigée contre les habitans de ce pays. J’ai, sans distinction, donné ma protection et accordé sécurité aux habitans de toutes conditions ; et en cette occasion, vous me venez suivre la même ligne de conduite. La manière avec laquelle les habitans de chaque quartier, de Jérémie, des Cayes, du Port-au-Prince, ont été accueillis et traités, est pour vous un garant de ma bonne foi et dé mon honneur. Qu’ils restent, citoyens, ceux qui éprouvent de la répugnance à abandonner le pays ; ils trouveront sous mon gouvernement protection et sécurité ; d’une autre part, ceux qui veulent suivre l’armée française sont libres de le faire.

(Signé) Dessalines.

Il paraît que Rochambeau, ne s’aveuglant pas sur les sentimens connus de Dessalines, hésita à communiquer cette adresse aux habitans blancs du Cap ; mais enfin, il la fit publier, et elle porta sans doute beaucoup d’entre eux à rester au Cap. Ce fut pour leur malheur ; car Dessalines, par son adresse, n’avait voulu que leur tendre un piège, en leur inspirant cette confiance en sa bonne foi et son honneur. Nous parlons ainsi, d’après la lettre suivante qui portera la conviction dans l’esprit du lecteur comme dans le nôtre ; nous la copions textuellement :
Au quartier-général du Haut-du-Cap, 28 brumaire an XII
(dimanche, 20 novembre 1803).
Nº 87.
Le général en chef de l’armée indigène,
Au général Gérin.

Il n’y a plus de doute, mon cher général, le pays nous reste ; et le fameux à qui l’aura est décidé.

Rochambeau, le redoutable Rochambeau, s’est humanisé au point de capituler et de signer un traité qui ne lui fera pas beaucoup d’honneur auprès des généraux français qu’il a accusés de s’être mal défendus. Une seule affaire, celle d’avant-hier, lui a suffi pour lui faire déclarer notre supériorité.

J’ai auprès de moi l’adjudant-général Devaux qu’il m’a envoyé en otage pour sûreté de nos conventions.

Croiriés-vous qu’il est devenu si bon, qu’il a fait imprimer, publier el afficher une lettre par laquelle je promets ma protection aux habitans blancs qui voudront rester sous mon gouvernement ? Je vous envoie cette pièce unique dont le porteur de l’original a été l’adjudant-général même qui a signé les articles de la capitulation. Il est inutile de vous dire qu’aux termes du traité, tout me sera remis dans le meilleur état, — ville, armes, munitions, artillerie et arsenaux ; vous savez à quel point je suis exigeant envers mes ennemis.

Rochambeau est si disposé à m’abandonner tout ce que j’ai demandé, qu’il me laisse jusqu’à ses malades, les blessés et les convalescents que je me charge d’embarquer pour France, à leur parfaite guérison ; cela me sera un peu difficile, mais il faut bien faire quelque chose pour des gens qui nons traitent si loyalement.

Portés-vous bien, mon cher général, donnés-moi de vos nouvelles et comptés beaucoup sur mon attachement.

Je vous salue. Dessalines.

Cette lettre écrite à Gérin n’est pas une copie ; c’est l’original même ; elle fut écrite (nous le croyons) par Loret, son aide de camp et l’un de ses secrétaires, et signée de la main de Dessalines : elle est tombée en notre possession par le plus grand hasard. Les mots soulignés le sont dans ce document ; parfaite guérison est écrite en plus gros caractères, comme pour faire penser à Gérin ce qu’il se propose.

Si nous avons blâmé les actes par lesquels l’expédition française s’est inaugurée à Saint-Domingue ; si nous les avons qualifiés de perfidie, — nous ne saurions nous servir d’autre terme en jugeant, et des dispositions des articles 5 et 6 de la capitulation, et de l’adresse envoyée aux habitans du Cap ; car la lettre à Gérin nous y autorise, en expliquant la pensée intime de Dessalines. Nous croyons l’avoir assez prouvé : nous ne jugeons pas des actions des hommes à cause de leur couleur, ni par rapport aux sympathies ou antipathies qu’ils nous inspirent ; mais en passant ces actions au creuset des principes de la morale.

Quelle a été la cause principale de l’insuccès de l’expédition française, si ce n’est la mauvaise foi qui la dirigeait ? Quand on est animé d’un tel esprit dans sa conduite politique, on ne fonde rien de stable, ni surtout d’honorable. Nous avons cité les déplorables paroles de Dessalines à Bonnet ; nous venons de transcrire sa lettre à Gérin : dans un autre livre qui suivra celui-ci, on verra quel fruit amer ont produit pour lui, les mauvais principes qu’il avait trop malheureusement adoptés.


Poursuivons notre récit.

Après la signature de la capitulation et l’envoi respectif des otages, Rochambeau fit envoyer l’ordre à la garnison de Champain de rentrer au Cap, en évacuant cette position. Quant à celle de Breda, enveloppée par l’armée indigène, il ne pouvait lui envoyer directement un semblable ordre ; ce fut à Dessalines même qu’il l’adressa pour la lui faire parvenir. Cela résulte d’un post-scriptum de sa lettre du 20 novembre apportée par Devaux, lors que celui-ci vint se constituer en otage : il y est dit : « Ci-joint est l’ordre de l’évacuation du poste Breda, que je vous prie de faire parvenir ici ; » c’est-à-dire le poste, la garnison à faire parvenir au Cap.

Mais déjà, dans la journée du 19, par suite de la suspension d’hostilités accordée par Dessalines dans sa réponse à Boyé, et avant que Duveyrier vînt signer la capitulation, il avait fait annoncer cet armistice au commandant de Breda : celui-ci n’y croyant pas, il fut sommé de se rendre. Il écrivit alors à Dessalines la lettre suivante qui l’honore :

« Je me rendrai avec ma troupe, général, aux conditions que vous avez déterminées ; j’y ajouterai seulement que vous voudrez bien permettre que les officiers conservent leurs armes.

Je me remets avec confiance à votre justice et à votre humanité. Vous ne devez pas oublier que nous sommes les soldats de la République ; que nous n’avons pris les armes que contre les tyrans de l’Europe, et que nous nous sommes levés pour la cause sacrée de la liberté, de la justice et de l’humanité.

Je demande que le commandant Macajoux nous escorte avec une quarantaine d’hommes jusques à nos premières lignes, et que les personnes et les mesquines propriétés des soldats soient respectées.

J’ai l’honneur de vous saluer avec respect,

(Signé) J. Pégot.

Dessalines ne s’honora pas moins en accordant à cette brave garnison les différens points de la demande de son commandant ; mais il a eu tort de dire, dans son journal de campagne où il rend justice à celui-ci, que — « c’est en considération de sa belle défense, qu’il lui accorda d’être conduit jusqu’aux lignes françaises, et que nul article de la capitulation ne lui faisait un devoir de renvoyer la garnison de Breda. »

La suspension d’hostilités accordée par sa lettre, de même que la convention signée par lui, concernait toute l’armée française qui défendait le Cap et ses environs ; il était, donc obligé de la renvoyer, à moins que cette garnison n’eût continué à combattre : ce qui n’eut pas lieu.


L’adjudant-général Bazelais avait été chargé de demander verbalement, si les troupes françaises ne seraient pas tenues d’évacuer également l’ancienne partie espagnole. J. Boyé, à qui cette demande fut faite, écrivit d’abord à Dessalines, le 20, qu’il allait en référer à Rochambeau. Le même jour, il lui adressa une nouvelle lettre où il lui dit :

« Ce territoire ne peut plus être considéré comme espagnol, puisqu’il a été cédé à la France par le traité de Bàle, et qu’aucun autre traité postérieur n’a abrogé cette cession faite par le roi d’Espagne. D’après ce principe, qui ne saurait être contesté, les Français qui occupent cette partie ne peuvent être considérés, ni comme troupes espagnoles, ni comme auxiliaires d’une puissance étrangère, puisque là tout est français, territoire, troupes et habitans.

« Les troupes tenant directement à l’armée française et qui se trouvent dans la partie ci-devant espagnole, ne peuvent pas être comprises dans la capitulation signée hier, puisqu’elle n’a absolument rapport qu’à l’évacuation du Cap. Le général en chef n’a donné aucun ordre pour l’évacuation de cette partie. »

Ce raisonnement était excellent, concluant ; mais Dessalines se réserva in petto d’essayer du même droit, à l’égard de cette partie, qu’il avait mis en pratique à l’égard de l’ancienne partie française de Saint-Domingue. D’autres principes seront invoqués à ce sujet en temps opportun.

Dessalines écrivit à J. Boyé pour lui témoigner le désir d’avoir l’un des plus beaux chevaux de Rochambeau : le 30, en lui répondant que son désir serait satisfait, J. Boyé lui transmit ces lignes écrites par Rochambeau lui-même :

« Le général Rochambeau désirerait de connaître quel est celui de vos officiers généraux qui a attaqué le premier Vertières ; il lui destine un beau cheval, parce qu’il aime les braves gens.  »

C’était Capois. Bientôt arrivèrent au quartier-général les deux chevaux envoyés par Rochambeau, et un troisième, de la part du commandant de Breda qui le fit offrir au capitaine Beuze, de la 4e demi-brigade, qui avait conduit sa garnison et lui dans les lignes françaises.

Cet hommage rendu à la bravoure et à la loyauté fait honneur au général français et à l’officier Pégot.

Dessalines n’oublia point qu’au terme de la capitulation, Rochambeau devait mettre en liberté les prisonniers indigènes ; il réclama de J. Boyé qu’ils lui fussent envoyés, et un adjudant de place en emmena 78. Il réclama aussi 25 matelots qui étaient employés sur la frégate la Surveillante : ils lui furent expédiés.

Faites à votre prochain ce que vous voudriez qu’il fît pour vous, est une maxime de morale qui doit être comprise par le cœur de tous les hommes. Du moment que les Français exécutaient la convention, il fallait aussi l’exécuter à leur égard.

Une dernière recommandation du général Lapoype parvint à Dessalines en ces termes, par une lettre écrite le 27 novembre :

« Général, votre sollicitude pour les malades que nous laissons sous vos auspices, m’est un sûr garant que vous leur accorderez une protection particulière.  »

Mais on va voir bientôt ce que la lettre à Gérin a déjà fait pressentir.


Dans ces entrefaites, le commodore Loring écrivit deux lettres au général en chef des indigènes, pour le prier de lui envoyer des pilotes afin de pénétrer avec ses vaisseaux dans la rade du Cap : il craignait sans doute que les vents régnans sur la côte du Nord dans cette saison, ne vinssent à l’en éloigner momentanément, et que les navires français profitassent de cette circonstance pour lui échapper. Mais Dessalines ne se rendit pas à son désir, moins par égard pour les Français, que pour que les Anglais ne pussent dire qu’ils l’avaient aidé : il leur avait assez fait la guerre pendant quatre ans, pour ne pas les affectionner, et l’on a vu qu’il n’a voulu avoir de leurs navires de guerre aucune munition qui ne fût payée immédiatement.

Á l’occasion de ces lettres du commodore, la connaissance de la langue anglaise fit la fortune politique d’un jeune homme de couleur, qui était né pour être un homme d’État, et qui le devint par la suite. Il se nommait Alexis Dupuy : il avait servi sous les Anglais, à l’Arcahaie, et était officier ; mais revenu dans le pays, il fut incorporé dans la 4e comme simple grenadier. Ce fut lui qui traduisit les lettres de Loring, aucun des secrétaires de Dessalines ne connaissant l’anglais : il devint son secrétaire, et reprit son rang d’officier à l’état-major du général en chef.

Enfin, le 6 frimaire (28 novembre), le général Lapoype écrivit au général en chef des indigènes, que le lendemain, au terme de la capitulation, il l’attendrait pour lui remettre la place et les forts du Cap. L’adjudant-général Bazelais reçut ordre de procéder à cette opération qui s’effectua.

L’armée indigène prit donc possession de cette ville le 29 novembre. Elle y observa la même discipline qu’au Port-au-Prince.

Ce fut une joie peu commune, et pour ces valeureux soldats qui avaient souffert de tant de privations, et pour la population indigène qui n’avait pas moins souffert par les excès de toutes sortes commis sur elle depuis 21 mois : les soldats allaient se reposer de leurs fatigues, la population était délivrée de la présence de l’homme qui lui avait le plus offert le spectacle de crimes inouis.

Les blancs, colons ou autres restés au Cap, étaient les seuls qui conservassent encore quelque inquiétude. Une nouvelle publication fut faite pour les rassurer. Ils s’empressèrent d’aller offrir leurs hommages à Jean-Jacques le Bon ; celui-ci les accueillit, mais on remarqua que — « dès qu’ils se retiraient, son front prenait une expression menaçante [13]. »

Le général Christophe, qui avait été nommé commandant du département du Nord, en recevant le grade divisionnaire, s’installa à son poste.

Il signala cette prise de possession par une rigueur, comme au jour où il abandonnait le Cap à l’armée expéditionnaire. Les navires français étaient encore sur la rade dans l’après-midi du 29 novembre. Christophe écrivit à Rochambeau pour lui intimer de lever l’ancre, sinon il ferait canonner ces navires à boulets rouges : l’image du feu lui revenait en ce moment, comme au 4 février 1802.

Mais J. Boyé répondit à sa lettre, qui fut envoyée à Dessalines, — « que Rochambeau était surpris qu’il manifestât des intentions aussi contraires aux nouveaux a arrangemens pris avec son général en chef, et aux promesses qu’il avait faites de ne pas inquiéter les navires, quand même ils devraient rester dans la rade encore plusieurs jours. Je vous observe d’ailleurs, général, que l’armistice ne finit que ce soir au coucher du soleil.… »

J. Boyé réclamait une chose juste ; car l’article 1er de la capitulation fixait le délai de dix jours à partir du 20 novembre, et ce délai n’échéait que le soir. Dessalines donna l’ordre à Christophe de ne rien exiger, et les navires français ne sortirent de la rade que le 30 dans la matinée.

Quelques heures auparavant, Rochambeau avait fait signer par J. Boyé et le capitaine Barré, une capitulation avec les Anglais, qui rendait prisonniers de guerre, généraux, officiers et soldats sortis du Cap, sous la condition de les envoyer en Europe[14]. Mais les malades qui avaient été embarqués devaient être et furent expédiés en France, et les habitans qui suivirent l’armée furent déposés sur le territoire de Santo-Domingo.

Tandis que les Anglais témoignaient ainsi leur sollicitude pour les soldats atteints par la maladie, en s’honorant comme nation civilisée, Dessalines, il faut le dire, souillait son triomphe éclatant par la violation de ses promesses récidivées, par la violation des conventions prises sous sa propre signature.

Trois jours étaient à peine écoulés depuis le départ des bâtimens français, quand il ordonna que les blessés et les malades laissés au Cap fussent embarqués pendant la nuit. On les trompa en leur disant sans doute qu’ils allaient être envoyés à la Tortue, puisqu’ils furent placés dans des chaloupes. Mais, dans le canal entre cette île et le Port-de-Paix, ces infortunés militaires furent tous sacrifiés au nombre de près de 800.

On ne peut trouver aucune excuse pour un tel crime. Comment Dessalines ne s’est-il pas ressouvenu des paroles consignées dans la lettre du commandant de Breda, concernant les militaires français, et surtout qu’il s’était engagé de bonne foi à protéger les blessés et les malades ?

Vainement a-t-il dit ensuite, dans le journal de la campagne du Nord :

« Que la France compare maintenant le traité de capitulation que j’ai signé, à celui fait entre les généraux Toussaint Louverture et Leclerc, mais violé par ce dernier, parce qu’il était le plus fort.  »

Si, à ses yeux comme aux yeux de tout homme dégagé de passions, le général Leclerc eut tort de violer ses promesses, ses conventions, il n’a pas eu moins tort lui-même de violer celles qu’il avait faites et signées. Quand on se plaint d’un fait de son ennemi, on ne doit pas l’imiter.

Pendant que ces événemens s’accomplissaient au Cap, le colonel Pourcely, de la 9e demi-brigade, avec un bataillon de ce corps et de nombreuses bandes de cultivateurs de la péninsule du Nord, cernait la ville du Môle Saint-Nicolas : des vaisseaux anglais bloquaient le port. Le 2 décembre, le commodore Loring informa le général Noailles de l’évacuation du Cap, en lui proposant une capitulation semblable à celle souscrite par Rochambeau.

Mais Noailles se ressouvint alors qu’un noble sang circulait dans ses veines. Il se décida à une tentative audacieuse que favorisait le port du Môle. Une frégate et deux corvettes s’y trouvaient ; il monta sur la frégate qui sortit dans la nuit avec les deux autres bâtimens : ceux-ci furent capturés, mais la frégate eut le bonheur de traverser la ligne anglaise.

Arrivée sur les côtes de Cuba, la frégate française découvrit une corvette anglaise. Noailles la fit attaquer, elle fut capturée ; mais il avait reçu une blessure dangereuse pendant le combat. Il alla mourir des suites de cette blessure à la Havane, — dans la même ville où quelques mois auparavant il avait conclu un marché impie.

Le colonel Pourcely prit possession du Môle le 4 décembre : il y trouva un matériel de guerre considérable.


Le territoire de l’ancienne partie française de Saint-Domingue était évacué tout entier par les troupes de l’armée expéditionnaire ; mais celui de la colonie voisine restait encore occupé par des détachemens.

Le général Ferrand se trouvait à Monte-Christ, quand il apprit l’évacuation du Cap. Plus ancien en grade que le général Kerverseau, il se hâta de se transporter à Santo-Domingo pour prendre le commandement sur ce dernier[15]. Kerverseau le lui céda, non sans quelque résistance, et dans l’ignorance où il était que le capitaine-général Rochambeau lui avait déféré ce commandement[16]. Il partit pour la France, laissant à Ferrand le soin de conserver cette partie à la métropole.

Les habitans du département de Cibao, soit qu’ils redoutassent une entreprise de la part du terrible Dessalines, soit qu’ils fussent dirigés par l’aversion contre le régime français, qu’ils avaient déjà manifestée, ou qu’enfin ils fussent influencés par cette rivalité jalouse qui a toujours existé entre les villes de Saint-Yague et de Santo-Domingo ; ces habitans envoyèrent alors, en décembre, une députation de trois membres pour offrir leur soumission à Dessalines : c’étaient l’abbé Jean Richardo, et les capitaines Domingo Perez Guerra et José Compas Tabarrès. Dessalines les accueillit, leur promit de les protéger ; mais, peu politique, il leur déclara qu’il lui fallait une contribution immédiate de cent mille piastres, qui fut payée, bien qu’aucune troupe n’y fût envoyée.

Cette exigence injuste, vexatoire, refroidit le zèle des habitans du Cibao, depuis le premier Dom jusqu’au dernier hattier : elle favorisa la domination française que le général Ferrand y étendit peu après.

RÉSUMÉ DE LA SiXIÈME ÉPOQUE.


Cette dernière Époque de la période française nous offre un spectacle d’atrocités en tous genres, par la lutte que la race blanche ouvrit de nouveau contre la race noire. L’île entière de Saint-Domingue fut envahie par la plus formidable flotte et la plus forte armée qui aient jamais paru dans les mers du Nouveau-Monde. L’une était sous le commandement d’amiraux expérimentés, l’autre sous celui de généraux dont la vaillance et les talens militaires s’étaient montrés avec éclat sur tous les champs de bataille de l’ancien hémisphère : leurs soldats eux-mêmes s’étaient aguerris dans mille combats.

Dans quel but venaient tant de forces contre la colonie française ?

Un chapitre de l’Epoque précédente l’a démontré d’une manière incontestable : il s’agissait de rétablir l’esclavage des hommes de la race noire.

Les lois de la France révolutionnaire les avaient solennellement appelés à la jouissance de la liberté, par une généreuse conséquence des principes libéraux qui avaient été proclamés dans cette métropole, des lumières que la philosophie y avait répandues à grands flots, de l’équité qui animait le cœur de ses législateurs, lorsqu’ils consacrèrent les droits imprescriptibles de toute l’espèce humaine.

Mais le gouvernement français, égaré par la faction coloniale, entraîné par la fatalité, poussé enfin dans les voies d’une réaction déplorable, revenait sur des droits acquis au profit de la justice éternelle, en méconnaissant les services rendus à la France, par ces hommes qui lui avaient conservé sa colonie au prix de leur sang, en combattant courageusement contre des puissances rivales et jalouses de sa prospérité. Et cette funeste réaction avait été préparée de longue main, par la division habilement semée entre ces défenseurs dévoués de la métropole : une guerre civile des plus désastreuses les avait moissonnés ; à cette guerre impie avait succédé un état de choses qui obtint, il faut le dire, le secret assentiment de ce gouvernement. Les colons jouissaient alors de tous leurs anciens privilèges, — de tous, jusqu’à la faculté de renouveler la traite des noirs pour repeupler leurs ateliers, et il ne s’en tenait pas pour satisfait !

Cependant, faut-il en accuser seulement les colons et le gouvernement français ? L’équité, la justice la plus stricte, n’imposent-elles pas à l’histoire le devoir de reconnaître aussi que Toussaint Louverture, devenu l’aveugle instrument de la politique métropolitaine, contribua puissamment à l’exécution du plan odieux conçu contre ses frères ?

Quel était le régime qu’il avait établi, alors qu’il devint un dictateur tout-puissant, sinon un despotisme brutal et sanguinaire qui ne recula pas même devant le sacrifice de son propre sang ? Sa vanité, son orgueil, son ambition effrénée, l’avaient porté à ces actes coupables ; et quelque fût son dévouement personnel aux intérêts égoïstes de la faction coloniale, il devait subir inévitablement l’effet de ses préjugés séculaires : de là, la criminelle entreprise qui tendait à lui ravir son pouvoir dominateur, pour arriver plus efficacement encore à l’asservissement de la race noire. Noir lui-même, il ne pouvait plus être qu’un objet d’horreur aux yeux de ceux qu’il avait si imprudemment servis, du moment qu’il avait rempli leurs vues.

À l’apparition de la flotte, Toussaint Louverture se trouvait à une distance immense des lieux où elle abordait. Ses fils, qui avaient eu l’espoir de la précéder, pour lui remettre une lettre du Premier Consul, qui eût été pour lui le témoignage d’une haute considération, furent déçus dans cet espoir d’une mission pacifique. Pourquoi cette dérogation à une assurance positivement donnée par le Premier Consul lui-même ? C’est que le général en chef de l’expédition, comptant plus sur la valeur de ses troupes et sur de fallacieuses proclamations, s’imagina que l’emploi de la force était le meilleur moyen d’en assurer le succès : de là la résistance qu’il rencontra dès ses premières opérations. Cette résistance ne fut même déterminée que par la menace terrible consignée dans les proclamations, et par une guerre à mort inaugurée comme pour prouver que la menace n’était point vaine. Faut-il alors s’étonner que Toussaint Louverture, accouru sur les lieux et rendu à sa dignité originelle, par la méconnaissance de tous ses services antérieurs, ait méconconnu à son tour la souveraineté de la France, et le droit qui en dérivait de l’évincer du pouvoir qu’il tenait d’elle ?

La justice qui l’accuse d’erreurs, de fautes, de crimes nombreux dans l’administration de son pays, doit ici l’absoudre de l’énergique résolution qu’il prit de résister personnellement au capitaine-général qui venait le remplacer. En guidant ainsi instinctivement l’armée coloniale dans une guerre où elle puisa le sentiment de ce qu’elle pouvait, et qu’elle entreprit elle-même plus tard pour son salut et celui de toute la population noire, il a rendu un service éminent à son pays.

Mais cette population, fatiguée du régime barbare dont elle avait été la victime, pleine d’espérances dans les forces venues de la métropole, confiante dans les déclarations favorables à sa liberté, ne soutint pas et ne pouvait soutenir le dictateur qui l’avait opprimée : de là l’impossibilité pour celui-ci de continuer sa lutte héroïque.

Convaincu de la nécessité où il se trouvait de se soumettre, et pour mieux l’y déterminer ainsi que ses lieutenans, Leclerc donna le signal des proscriptions qu’il avait mission d’exécuter contre les chefs de la race noire. Rigaud, l’un des plus fameux parmi eux, ramené avec d’autres dans l’expédition, uniquement pour être un drapeau utile aux défections, Rigaud fut le premier à subir l’ostracisme médité contre tous. Ancien chef de la portion la plus éclairée de sa race, sa déportation injuste fut néanmoins un trait de lumière pour toute la classe qu’il avait dirigée en d’autre temps ; elle servit éminemment à la détacher de la cause de la métropole, devenue ingrate après avoir été déloyale.

Ainsi que Leclerc l’avait prévu, Toussaint Louverture se soumit à son autorité, et toute résistance cessa alors. Mais un mois était à peine écoulé, que l’ex-gouverneur lui-même subissait l’ostracisme imposé à son ancien rival. Cette nouvelle mesure que commandaient les circonstances, plus à son égard qu’à l’égard de Rigaud, éclaira aussi le parti politique que Toussaint Louverture avait dirigé.

Dès-lors la fusion de leurs anciens partisans était inévitable, pour s’armer maintenant contre la métropole qui n’avait tenu aucun compte de leurs services respectifs. La dignité que ces deux chefs montrèrent en subissant ces persécutions, en rehaussant leur caractère, contribua encore à exalter les hommes qu’ils avaient guidés : il n’y avait plus pour eux qu’à saisir une occasion propice pour se prononcer.

Déjà, d’obscurs individus dans la race africaine protestaient contre l’invasion de l’armée expéditionnaire, en se tenant isolés dans des retraites éloignées. C’était dans ce temps même que la métropole, égarée de plus en plus par la faction coloniale, cédait à ses vœux pour abroger les décrets rendus sur la liberté générale et l’égalité des droits ; elle rendit une loi qui rétablissait la traite des noirs et leur esclavage, conséquemment tous les préjugés de race créés par le régime colonial.

Mais, à Saint-Domingue, un fléau destructeur coïncidait avec cette loi détestable ; la fièvre jaune apparaissait et enlevait des milliers de soldats de l’armée expéditionnaire, de vaillans généraux. Les probabilités d’un insuccès définitif n’étaient plus discutables.

Cependant, c’était dans ce moment même que les colons présens dans la colonie manifestaient leurs projets liberticides contre les hommes de la race noire. Réunis en conseil autour du capitaine-général, l’étourdissant de leurs plans insensés, ils l’entraînèrent à des fautes aussi funestes à leurs propres intérêts, que celles qu’ils provoquaient dans la métropole. Aussi Leclerc entra-t-il en aveugle dans les mesures qui avaient porté ces hommes à détester en Toussaint Louverture un tyran odieux.

Cette population, montrant ses répugnances, fut dèslors l’objet de persécutions incessantes. Son désarmement fut ordonné, en même temps que des potences étaient dressées dans tous les lieux, que des noyades et des fusillades la décimaient. La fièvre jaune décimant aussi l’armée française, il fallut recourir aux chefs de l’armée coloniale pour opérer le désarmement.

Ces chefs ne pouvaient désirer rien de mieux, afin de porter la conviction dans les masses, — que l’administration européenne se proposait de rétablir leur esclavage : en les pénétrant de cette vérité, ils s’assuraient d’utiles et ardents auxiliaires pour leurs projets ultérieurs. Des révoltes partielles vinrent justifier leur espoir.

Dans ces circonstances, les deux hommes qui personnifiaient de nouveau les deux branches de la race noire, se rencontrèrent ; et quoique anciennement ennemis, ils s’entendirent secrètement sur le plan d’insurrection générale à laquelle il fallait recourir pour les sauver. Pétion ayant donné d’avance à Dessalines l’assurance de son concours et de sa soumission, le succès de leur glorieuse entreprise ne pouvait être douteux. Mais, en attendant qu’ils en donnassent le signal aux débris de l’armée coloniale, la révolte des chefs de bandes faisait des progrès : la plupart étant des Africains, et forts de leur priorité dans l’insurrection, ils élevaient malheureusement la prétention de diriger exclusivement les choses, selon les idées bornées de leur pays natal. Cette prétention, indépendamment des atrocités qui se commettaient journellement contre la population indigène, devait hâter la prise d’armes des vrais chefs qui allaient la guider : elle s’effectua.

Cette défection courageuse arriva peu avant que le capitaine-général Leclerc fût frappé de mort par la fièvre jaune. À lui succéda Rochambeau qui avait inauguré les crimes de l’armée expéditionnaire, qui en avait déjà inventé pour assouvir ses fureurs : visant à une célébrité sanguinaire, il en inventa d’autres en redoublant la férocité de ses exécutions à mort. Son avènement au pouvoir fît pressentir aux Français eux-mêmes que Saint-Domingue était désormais perdu pour la France ; car, s’il y eut de grands coupables parmi eux, la justice veut que l’on proclame hautement que parmi eux se trouvèrent aussi des âmes humaines, des cœurs généreux, qui honorèrent leur pays.

Quoique doué de toutes les qualités du militaire, sous le rapport de la guerre, le nouveau capitaine-général raidit en vain contre l’ardeur du général en chef des indigènes, guidant ses frères dans la conquête de l’Indépendance de la colonie, devenue une nécessité conservatrice de leur liberté et de leur vie.

Bientôt survint un de ces événemens heureux que la Providence envoie aux peuples dans l’enfantement de leur liberté. La paix avec la Grande-Bretagne, qui avait facilité l’expédition contre Saint-Domingue, étant rompue entre elle et la France, celle-ci ne pouvant plus alimenter son armée par l’envoi de nouvelles troupes, cette colonie devait enfin lui échapper.

Comme une nouvelle faveur du ciel, c’est au moment même de la rupture de la paix, que les sages mesures politiques prises par Pétion, assuraient définitivement la suprématie du pouvoir dans les mains de Dessalines. Tous les chefs de l’armée indigène, tous ceux qui dirigeaient des bandes isolées, formèrent autour de lui le faisceau guerrier qui allait bientôt constituer une Nationalité libre, indépendante et souveraine. Aussi, toutes les villes occupées par les Français tombèrent-elles successivement en sa possession.

Rochambeau lui-même se vit enfin contraint à céder le terrain, à abandonner l’ancienne partie française de Saint-Domingue aux armes victorieuses des indigènes. Le territoire de l’ancienne colonie espagnole resta néanmoins, momentanément, au pouvoir de la France.


Ainsi se termina l’Époque la plus désastreuse de l’histoire de Saint-Domingue, mais aussi la plus glorieuse pour les fils de l’Afrique et leurs descendans.

Ce fut leur dernière étape dans la route où la divine Providence les avait guidés, pour arriver à leur complète émancipation du joug européen. Successivement imprudente, généreuse, déloyale, illibérale et cruelle, la race blanche elle-même a servi d’instrument aux vues du Père commun des hommes.


Me voilà arrivé à la moitié de ma tâche.

Dans ce plaidoyer que j’ai osé entreprendre en faveur de la race noire, je me suis fait un devoir d’être impartial, en appréciant les choses et la conduite de tous les acteurs qui se sont trouvés en scène dans cette période importante de l’histoire de mon pays. Car, quoique partie intéressée dans la grande cause que je défends, je n’ai pas cru que je devais imiter l’exemple tracé par un illustre personnage qui, cédant à une regrettable colère, professa une opinion qui tendrait à classer les hommes comme ennemis les uns des autres, selon la race à laquelle ils appartiennent : opinion que condamnaient sans nul doute ses hautes facultés intellectuelles.

Mais, en m’inspirant d’un sentiment plus favorable à l’humanité entière, en m’attachant toujours à ce qui pouvait mieux relever l’honneur et la dignité de la race noire elle-même, je me suis dit :

Je dois être pour les hommes, quelle que soit leur couleur, parce que je suis homme.

Que m’importent, en effet, les absurdes préjugés nés du régime colonial subsistant encore, de nos jours, dans diverses contrées de l’Amérique, surtout dans celle où des hommes de cette race noire, de mon pays même, combattirent avec valeur pour fonder son indépendance[17] ? Je sens, par la faible intelligence dont Dieu m’a doué, par mon cœur, que j’appartiens à l’espèce humaine. Cette conviction intime ne suffit-elle pas pour me porter à fouler aux pieds tous ces préjugés insensés, à être juste envers tous mes semblables ?

C’est dans cet esprit que je vais narrer maintenant les faits de l’histoire des Haïtiens, livrés à leur libre arbitré. J’examinerai si mes compatriotes ont compris eux-mêmes tous les devoirs que leur imposait la condition nouvelle où les plaça le Dieu Tout-Puissant qui les soutint dans leurs luttes. Je sais d’avance qu’ils ont droit à beaucoup d’indulgence, pour les fautes qu’ils ont dû faire dans la direction des affaires de notre pays ; mais je sais aussi qu’il est de ces actes tellement contraires aux principes de la morale, inséparables de ceux d’une saine politique, qu’un auteur qui se respecte ne doit pas les louer, s’il veut servir utilement la cause qu’il défend, s’il veut honorer son pays.

  1. Journal de la campagne contre le Port-au-Prince.
  2. Nous avons connu Auson qui devint capitaine dans les grenadiers de la garde de Pétion : incorporé dans la 5e légère, il se trouva à ce combat. Il n’en parlait jamais sans manifester le plus grand enthousiasme pour le colonel Lux.
  3. Histoire d’Haïti, t. 3, p. 70.
  4. À la fin de juillet, ma famille sortit ainsi et se rendit à ce camp. Mon père et d’autres parens devinrent des grenadiers de la 11e demi-brigade, et moi… un tout petit brigand.
  5. Histoire d’Haïti, t. 3, p. 72.
  6. J’ai vu les salles de l’hôpital militaire sous le règne de Dessalines, et j’ai pu savoir que Pétion n’avait pas dirigé ses boulets sur ces lieux où reposaient de malheureux soldats blessés ou malades, mais bien sur la vaste cour de cet établissement.
  7. Quelque temps après, Lavalette quitta cette ville pour se rendre à Santo-Domingo, en possession des Français. Le navire qui le portait avec des officiers et des soldats fut submergé dans une tempête, près du cap Maisy : ils périrent tous.
  8. Nous avons puisé tous les faits relatifs à Fédon, dans une brochure publiée par son frère, en 1805. Il avait dénoncé Rochambeau, alors prisonnier en Angleterre, à la Haute Cour impériale, à laquelle il demandait justice. On conçoit bien que cette affaire n’eut pas de suite ; mais peut-être Rochambeau n’est-il resté aussi longtemps prisonnier sans être échangé (en 1811), que par l’indignation qu’éprouva l’Empereur Napoléon de sa conduite.
  9. Voyez le journal de la campagne du Nord et l’excellente relation donnée par M. Madiou des affaires de cette journée, dans son Histoire d’Haïti.
  10. Histoire d’Haïti par M. Madiou, 1. 3, p. 86.
  11. Histoire d’Haïti, t. 3, p. 87.
  12. Il paraît que c’est le même vaisseau qui eut l’honneur de recevoir l’Empereur Napoléon à son bord, en 1815.
  13. Histoire d’Haïti, t. 3, p. 99.
  14. Rochambeau resta prisonnier en Angleterre jusqu’en 1811 ; échangé alors il se trouva, deux ans après, à la bataille de Leipsick, où il fut tué d’un boulet de canon.
  15. Depuis que J.-P. Boyer avait échappé à la mort sur le Duguay-Trouin, il était resté au Cap. Au mois de novembre, il partit avec un Français sur un caboteur que ce dernier affréta, disant qu’ils allaient à Cuba, tandis que leur intention était de se rendre au Port-de-Paix ; mais, capturés par les Anglais, ils furent envoyés à Monte-Christ, dans une embarcation, en parlementaire. Là, Boyer courut quelques dangers auprès du général Ferrand, qui le fit arrêter : heureusement que ce général partit aussitôt pour Santo-Domingo, en apprenant l’évacuation du Cap. Délivré par l’éloignement de Ferrand, Boyer se rendit au Cap, où il se présenta à Dessalines qui l’accueillit et lui permit d’aller auprès de Pétion, au Port-au-Prince.
  16. Compte-rendu par Kerverseau, cité dans l’ouvrage de M. Lepelletier de Saint-Rémy, tome 1er, p. 319.
  17. Les États-Unis, où les noirs et les mulâtres sont placés sous le joug de l’esclavage et du préjugé de la couleur, ont eu le concours de ces hommes enrôlés à Saint-Domingue sous le nom de chasseurs royaux. A Savannah, en 1779, Rigaud, Bauvais, Villatte, Christophe Mornet, Belley, Henri Christophe et tant d’autres, se signalèrent sous les ordres du brave comte d’Esîaing. Rigaud, âgé alors de 18 ans, y fut blessé à la tête. (Carton du ministère de la marine, contenant son état de service).