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Évenor et Leucippe/IX/3

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Garnier Frères (3p. 21-33).


L’Orgueil.
(Suite.)


La querelle fut terminée, car le jeune homme trouva que c’était là une mauvaise action, et il se retira, effrayé de se sentir violemment irrité lui-même contre son semblable. Sath resta ému et agité ; il regardait la brebis expirante, étonné de ce qu’il avait fait ; et d’abord, il songea à cacher la victime pour cacher sa faute. C’était le premier meurtre commis sur la terre, et tandis qu’Évenor, dans l’Éden, accomplissait un sacrifice de ce genre, mais après délibération et en vue d’une nécessité qui lui coûtait presque des larmes, Sath avait à rougir d’une violence inutile et qu’il ne pouvait motiver par aucun droit. Cependant son dur naturel triompha de sa conscience, et chargeant la victime sanglante sur ses épaules, il l’emporta pour la dépouiller, disant à ceux qu’il rencontrait et qui s’étonnaient de son action : Ce qui est choisi par moi est à moi, et je le veux ainsi.

Tous le blâmèrent, mais il y en eut plusieurs qui ne tardèrent pas à l’imiter. Ainsi fut imposé et accepté le faux droit basé sur la force.

Alors les parents s’affligèrent et dirent :

« Ceci est la fin du monde. Voilà les hommes déjà vieux et corrompus. On ne verra plus jamais de gens heureux, et la méchanceté devient chaque jour si grande que bientôt nos enfants se tueront les uns les autres. Alors la terre retournera à ceux qui l’avaient avant nous et qui ne sont peut-être pas si loin qu’on le pense. »

Mais la jeunesse orgueilleuse répondait à ces menaces :

« S’il existe d’autres maîtres que nous sur la terre, il est bon que nous ayons appris à combattre, car cette terre nous plaît, et nous n’y voulons pas souffrir une autre race que la nôtre. »

Et comme ces désaccords allaient en augmentant, il se forma dans la tribu comme une tribu nouvelle qui se composait du plus grand nombre des vierges des deux sexes, et que Sath gouvernait par sa résolution et sa présomption expansive. Ce parti fut appelé les Nouveaux hommes, lesquels, s’étant réunis à diverses reprises dans les bois environnants, projetèrent de s’éloigner des parents qu’ils appelaient les Anciens hommes, et d’aller former un établissement à une assez grande distance pour n’être plus importunés de remontrances et de prédictions sinistres. Comme ils craignaient des reproches et des larmes, ils convinrent de partir dans la nuit, et, en effet, un matin, quand on s’éveilla dans la tribu, on vit au loin, dans les profondeurs de la plaine, une longue caravane qui se dessinait comme un serpent noir sur les ondulations de la prairie blanche de rosée. C’était la jeunesse qui s’en allait fonder une autre ville, et qui emmenait une grande partie des animaux dont elle avait appris à se faire obéir, et beaucoup de vases, de vêtements et d’ustensiles en vue d’une colonie indépendante de l’assistance des parents.

La douleur des parents fut grande ; mais que pouvaient-ils contre la liberté ? Il n’était encore jamais entré dans l’esprit d’aucun homme qu’on pût enchaîner par la force la volonté d’un autre homme.

Cependant les hommes nouveaux n’allèrent pas loin sans trouver des obstacles. Ils savaient qu’au delà des premières forêts, ils devaient rencontrer un large fleuve, et ils n’avaient pas songé à le franchir ; mais quand ils l’eurent atteint, ils trouvèrent ses bords dévastés sur une vaste étendue par des traces d’inondation périodique, et ils jugèrent qu’il fallait s’en éloigner beaucoup pour n’en avoir rien à craindre. Si l’on restait en deçà, on demeurait exposé aux invectives ou aux importunités de la tribu-mère, dont on n’était séparé que par deux jours de marche. On campa sur un terrain aride et sablonneux où les jeunes filles commencèrent à s’attrister. Le lendemain, on remonta le rivage, puis on le redescendit dans l’espoir de trouver un endroit guéable, et on ne trouva que des flots rapides sur un lit profond. Alors les filles vierges, effrayées de l’audace de Sath, qui voulait tenter le passage, parlèrent de retourner vers leurs familles et d’abandonner l’entreprise. Mais Sath, parlant en maître au nom de ses compagnons, leur déclara qu’elles n’étaient pas libres de s’en aller, et qu’ils s’y opposeraient.

Ce langage déplut aux plus fières, et comme on était à la fin de la troisième journée de voyage, et que l’on avait fixé le passage au lendemain, elles profitèrent du sommeil de leurs rudes compagnons pour s’enfuir et retourner dans leurs familles.

Mais beaucoup demeurèrent, se disant les unes aux autres : Ces garçons nos frères sont impérieux et méchants ; mais si nous les quittons, nous n’aurons point d’époux. Ceux qui sont restés avec les anciens sont en trop petit nombre, et il vaut encore mieux nous quereller avec ceux d’ici que de vivre seules et délaissées.

Le lendemain, on tenta le passage. Sath donna l’exemple et s’avança le premier dans les flots. Mais, au lieu de trouver, comme Évenor dans le lac de l’Éden, l’inspiration de la confiance et la révélation de l’instinct, Sath ne trouva aucun secours dans son audace et dans son amour-propre. Il n’avait rien raisonné d’avance et faillit être englouti. À force de se débattre avec rage, il regagna la rive ; mais, outre qu’il ne trouva personne disposé à le suivre, il n’osa tenter l’abîme une seconde fois. Honteux et mécontent d’avoir échoué, il guida sa troupe encore un jour le long du fleuve en le redescendant, et trouva enfin un endroit favorable ; néanmoins, quand on fut au milieu du courant, les jeunes filles eurent un moment de vertige et de terreur où elles se crurent perdues et faillirent entraîner leurs compagnons ; et lorsqu’elles furent apportées au rivage, elles ne purent s’empêcher d’admirer et d’aimer ces hardis protecteurs qui les avaient arrachées à la mort en s’y exposant eux-mêmes avec une énergie furieuse.