Œuvre de Lie-tzeu/2. Simplicité naturelle

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
1. Genèse et transformations Œuvre de Lie-tzeu 3. États psychiques



Chap. 2. Simplicité naturelle


A. Hoang-ti régnait depuis quinze ans, jouissant de sa popularité, se préoccupant de sa santé, accordant du plaisir à ses sens, au point d’en être hâve et hagard. Quand il eut régné durant trente années, faisant des efforts intellectuels et physiques continuels pour organiser l’empire et améliorer le sort du peuple, il se trouva encore plus maigre et plus fatigué. Alors il se dit en soupirant : je dois avoir excédé. Si je ne suis pas capable de me faire du bien à moi-même, comment serai-je capable d’en faire à tous les êtres ? Sur ce, Hoang-ti abandonna les soucis du gouvernement, quitta le palais, se défit de son entourage, se priva de toute musique, se réduisit à un ordi­naire frugal, se confina dans un appartement écarté, où il s’appliqua durant trois mois uniquement à régler ses pensées et à brider son corps. Durant cette réclusion, ?un jour, pendant sa sieste, il rêva qu’il se promenait dans le pays de Hoa-su-cheu. — Ce pays est à l’ouest de Yen-tcheou, au nord de T’ai-tcheou, à je ne sais combien de myriades de stades de ce pays de Ts’i. On ne saurait y aller, ni en barque, ni en char ; seul le vol de l’âme y atteint. Dans ce pays, il n’y a aucun chef ; tout y marche spontanément. Le peuple n’a ni désirs ni convoitises, mais son instinct naturel seulement. Personne n’y aime la vie, n’y redoute la mort ; chacun vit jusqu’à son terme. Pas d’a­mitiés et pas de haines. Pas de gains et pas de pertes. Pas d’intérêts et pas de craintes. L’eau ne les noie pas, le feu ne les brûle pas.? Aucune arme ne peut les blesser, aucune main ne peut les léser. Ils s’élèvent dans l’air com­me s’ils montaient des marches, et s’étendent dans le vide comme sur un lit. Nuages et brouillards n’interceptent pas leur vue, le bruit du tonnerre n’af­fecte pas leur ouïe, aucune beauté, aucune laideur n’émeut leur cœur, aucune hauteur, aucune profondeur ne gène leur course. Le vol de l’âme les porte partout. — A son réveil, une paisible lumière se fit dans l’esprit de l’empe­reur. Il appela ses principaux ministres, T’ien-lao, Li-mou, T’ai-chan-ki, et leur dit : Durant trois mois de retraite, j’ai réglé mon esprit et dompté mon corps, pensant comment il faudrait m’y prendre pour gouverner sans me fatiguer. Dans l’état de veille, je n’ai pas trouvé la solution ; elle m’est venue, pendant que je dormais. Je sais maintenant que le Principe suprême ne s’at­teint pas par des efforts positifs, (mais par abstraction et inaction). La lu­mière est faite dans mon esprit, mais je ne puis pas vous expliquer la chose davantage. — Après ce songe, Hoang-ti régna encore durant vingt-huit ans, (appliquant la méthode de laisser aller toutes choses). Aussi l’empire devint-­il très prospère, presque autant que le pays de Hoa-su-cheu. Puis l’empereur monta vers les hauteurs, d’où, deux siècles plus tard, le peuple (qui le regrettait) le rappelait encore.

B. Le mont Lie-kou-ie se trouve dans l’île Ho-tcheou. Il est habité par des hommes transcendants, qui ne font pas usage d’aliments, mais aspi­rent l’air et boivent la rosée. Leur esprit est limpide comme l’eau d’une source, leur teint est frais comme celui d’une jeune fille. Les uns doués de facultés extraordinaires, les autres seulement très sages, sans amour, sans crainte, ils vivent paisibles, simplement, modestement, ayant ce qu’il leur faut sans avoir besoin de se le procurer. Chez eux, le yinn et le yang sont sans cesse en harmonie, le soleil et la lune éclairent sans interruption, les quatre saisons sont régulières, le vent et la pluie viennent à souhait, la repro­duction des animaux et la maturation des récoltes arrivent à point. Pas de miasmes meurtriers, pas de bêtes malfaisantes, pas de fantômes causant la maladie ou la mort, pas d’apparitions ou de bruits extraordinaires, (phénomènes qui dénotent toujours un défaut dans l’équilibre cosmique).

C. De son maître Lao-chang-cheu, et de son ami Pai-kao-tzeu, Lie-tzeu apprit l’art de chevaucher sur le vent (randonnées extatiques). Yinn-­cheng l’ayant su, alla demeurer avec lui, dans l’intention d’apprendre de lui cet art, et assista à ses extases qui le privaient de sentiment pour un temps notable. Plusieurs fois il en demanda la recette, mais fut éconduit à chaque fois. Mécontent, il demanda son congé. Lie-tzeu ne lui répondit pas. Yinn-cheng s’en alla. Mais, toujours travaillé par le même désir, au bout de quelques mois il retourna chez Lie-tzeu. Celui-ci lui demanda : Pourquoi es-tu parti ? pourquoi es-tu revenu ? Yinn-cheng dit : — Vous avez repoussé toutes mes demandes ; je vous ai pris en grippe et suis parti ; maintenant mon ressentiment étant éteint, je suis revenu. Lie-tzeu dit : Je te croyais l’âme mieux faite que cela ; se peut-il que tu l’aies vile à ce point ? ?Je vais te dire comment moi j’ai été formé par mon maître. J’entrai chez lui avec un ami. Je passai dans sa maison trois années entières, occupé à brider mon cœur et ma bouche, sans qu’il m’honorât d’un seul regard. Comme je pro­gressais, au bout de cinq ans il me sourit pour la première fois. Mon progrès s’accentuant, au bout de sept ans il me fit asseoir sur sa natte. Au bout de neuf années d’efforts, j’eus enfin perdu toute notion du oui et du non, de l’avantage et du désavantage, de la supériorité de mon maître et de l’amitié de mon condisciple. Alors l’usage spécifique de mes divers sens, fut remplacé par un sens général ; mon esprit se condensa, tandis que mon corps se raré­fiait ; mes os et mes chairs se liquéfièrent (s’éthérisèrent) ; je perdis la sen­sation que je pesais sur mon siège, que j’appuyais sur mes pieds (lévitation) ; enfin je partis, au gré du vent, vers l’est, vers l’ouest, dans toutes les direc­tions, comme une feuille morte emportée, sans me rendre compte si c’est le vent qui m’enlevait, ou si c’est moi qui enfourchais le vent. Voilà par quel long exercice de dépouillement, de retour à la nature, j’ai dû passer, pour arriver à l’extase. Et toi qui viens à peine d’entrer chez un maître, qui es encore si imparfait que tu t’impatientes et te courrouces ; toi dont l’air repousse et dont la terre doit encore supporter le corps grossier et lourd, tu prétends t’élever sur le vent dans le vide ? Yinn-cheng se retira confus, sans oser rien répondre.

D. Lie-tzeu demanda à Koan-yinn-tzeu : Que le surhomme passe là où il n’y a pas d’ouverture, traverse le feu sans être brûlé, s’élève très haut sans éprouver de vertige ; dites-moi, s’il vous plaît, comment fait-il pour en arriver là ? — En conservant, dit Koan-yinn-tzeu, sa nature parfaitement pure ; non par aucun procédé savant ou ingénieux. Je vais t’expliquer cela. Tout ce qui a forme, figure, son et couleur, tout cela ce sont les êtres. Pour­quoi ces êtres se feraient-ils opposition les uns aux autres ? Pourquoi y aurait-il entre eux un autre ordre, que la priorité dans le temps ? Pourquoi leur évolution cesserait-elle, avec la déposition de leur forme actuelle ? Comprendre cela à fond, voilà la vraie science. Celui qui l’a compris, ayant une base ferme, embrassera toute la chaîne des êtres, unifiera ses puissances, fortifiera son corps, rentrera ses énergies, communiquera avec l’évolution universelle. Sa nature conservant sa parfaite intégrité, son esprit conservant son entière liberté, rien d’extérieur n’aura prise sur lui. Si cet homme, en état d’ivresse, tombe d’un char, il ne sera pas blessé mortellement. Quoique ses os et ses articulations soient comme ceux des autres hommes, le même traumatisme n’aura pas sur lui le même effet ; parce que son esprit, étant entier, protège son corps. L’inconscience agit comme une enveloppe pro­tectrice. Rien n’a prise sur le corps, quand l’esprit n’est pas ému. Aucun être ne peut nuire au Sage, enveloppé dans l’intégrité de sa nature, protégé par la liberté de son esprit.

E. Lie-uk’eou (Lie-tzeu) tirait de l’arc en présence de Pai-hounn­-ou-jenn, une tasse contenant de l’eau étant attachée sur son coude gauche. Il bandait l’arc de la main droite, à son maximum, décochait, replaçait une autre flèche, décochait encore ; et ainsi de suite, avec l’impassibilité d’une statue, sans que l’eau de la tasse vacillât. — Pai-hounn­-ou-jenn lui dit : — Votre tir est le tir d’un archer tout occupé de son tir (tir artificiel), non le tir d’un archer indifférent pour son tir (tir naturel). Venez avec moi sur quelque haute montagne, au bord d’un précipice, et nous verrons si vous conservez encore cette présence d’esprit. — Les deux hommes firent ainsi. Pai-hounn­-ou-jenn se campa au bord du précipice, dos au gouffre, ses talons débordant dans le vide (or l’archer doit se rejeter en arrière pour bander), puis salua Lie-uk’eou d’après les rites, avant de commencer son tir. Mais Lie-uk’eou, saisi de vertige, gisait déjà par terre, la sueur lui ruisselant jusqu’aux talons. — Pai-hounn­-ou-jenn lui dit : Le sur-homme plonge son regard dans les profondeurs du ciel, dans les abîmes de la terre, dans le lointain de l’horizon, sans que son esprit s’émeuve. Il me paraît que vos yeux sont hagards, et que, si vous tiriez, vous n’atteindriez pas le but.

F. Un membre au clan Fan, nommé Tzeu-hoa, très avide de popularité, s’était attaché tout le peuple de la principauté Tsinn. Le prince de Tsinn en avait fait son favori, et l’écoutait plus volontiers que ses ministres, distribuant à son instigation les honneurs et les blâmes. Aussi les quémandeurs faisaient­-ils queue à la porte de Tzeu-hoa, lequel s’amusait à leur faire faire devant lui assaut d’esprit, à les faire même se battre, sans s’émouvoir aucunement des accidents qui arrivaient dans ces joutes. Les mœurs publiques de la prin­cipauté Tsinn pâtirent de ces excès. Un jour Ho-cheng et Tzeu-pai, qui revenaient de visiter la famille Fan, passèrent la nuit, à une étape de la vil­le, dans une auberge tenue par un certain Chang-K’iou-k’ai (taoïste). Ils s’entretinrent de ce qu’ils venaient de voir. Ce Tzeu-hoa, dirent-ils, est tout-­puissant ; il sauve et perd qui il veut ; il enrichit ou ruine à son gré. Chang-K’iou-k’ai que la faim et le froid empêchaient de dormir, entendit cette con­versation par l’imposte. Le lendemain, emportant quelques provisions, il alla en ville, et se présenta à la porte de Tzeu-hoa. Or ceux qui assiégeaient cet­te porte, étaient tous personnes de condition, richement habillés et venus en équipages, prétentieux et arrogants. Quand ils virent ce vieillard caduc, au visage halé, mal vêtu et mal coiffé, tous le regardèrent de haut, puis le mé­prisèrent, enfin se jouèrent de lui de toute manière. Quoi qu’ils dissent, Chang-K’iou-k’ai resta impassible, se prêtant à leur jeu en souriant. — Sur ces entrefaites, Tzeu-hoa ayant conduit toute la bande sur une haute terras­se, dit : Cent onces d’or sont promises à qui sautera en bas ! Les rieurs de tout à l’heure eurent peur. Chang-K’iou-k’ai sauta aussitôt, descendit dou­cement comme un oiseau qui plane, et se posa à terre sans se casser aucun os. C’est là un effet du hasard, dit la bande. — Ensuite Tzeu-hoa les con­duisit tous au bord du Fleuve, à un coude qui produisait un profond tourbil­lon. A cet endroit, dit-il, tout au fond, est une perle rare ; qui l’aura retirée, pourra la garder ! Chang-K’iou-k’ai plongea aussitôt, et rapporta la perle rare du fond du gouffre. Alors la bande commença à se douter qu’elle avait affaire à un être extraordinaire. — Tzeu-hoa le fit habiller, et l’on s’attabla. Soudain un incendie éclata dans un magasin de la famille Fan. Je donne, dit Tzeu-hoa, à celui qui entrera dans ce brasier, tout ce qu’il en aura retiré ! Sans changer de visage, Chang-K’iou-k’ai entra aussitôt dans le feu, et en ressortit, sans être ni brûlé ni même roussi. — Convaincue enfin que cet homme possédait des dons transcendants, la bande, lui fit des excuses. Nous ne savions pas, dirent-ils ; voilà pourquoi nous vous avons manqué. Vous n’y avez pas fait attention, pas plus qu’un sourd ou qu’un aveugle, confirmant par ce stoïcisme votre transcendance. Veuillez nous faire part de votre formu­le ! — Je n’ai pas de formule, dit Chang-K’iou-k’ai. Je vais comme mon instinct naturel me pousse, sans savoir ni pourquoi ni comment. Je suis ve­nu ici pour voir, parce que deux de mes hôtes ont parlé de vous, la distance n’étant pas grande. J’ai cru parfaitement tout ce que vous m’avez dit, et ai voulu le faire, sans arrière-pensée relative à ma personne. J’ai donc agi sous l’impulsion de mon instinct naturel complet et indivis. A qui agit ainsi, au­cun être ne s’oppose, (cette action étant dans le sens du mouvement cosmi­que). Si vous ne veniez de me le dire, je ne me serais jamais douté que vous vous êtes moqués de moi. Maintenant que je le sais, je suis quelque peu ému. Dans cet état, je n’oserais plus, comme auparavant, affronter l’eau et le feu, car je ne le ferais pas impunément. — Depuis cette leçon, les clients de la famille Fan n’insultèrent plus personne. Ils descendaient de leurs chars, pour saluer sur la route, même les mendiants et les vétérinaires. — Tsai-no rapporta toute cette histoire à Confucius. Sans doute, dit celui-ci. Ignorais-tu que l’homme absolument simple, fléchit par cette simplicité tous les êtres, touche le ciel et la terre, propitie les mânes, si bien que rien absolument ne s’oppose à lui dans les six régions de l’espace, que rien ne lui est hostile, que le feu et l’eau ne le blessent pas ? Que si sa simplicité mal éclairée a protégé Chang-K’iou-k’ai, combien plus ma droiture avisée me protègera-t­-elle moi. Retiens cela ! (Bout de l’oreille du chef d’école.)

G. L’intendant des pacages de l’empereur Suan-wang de la dynastie Tcheou, avait à son service un employé Leang-ying, lequel était doué d’un pouvoir extraordinaire sur les animaux sauvages. Quand il entrait dans leur enclos pour les nourrir, les plus réfractaires, tigres, loups, aigles pêcheurs, se soumettaient docilement à sa voix. Il pouvait les affronter impunément, dans les conjonctures les plus critiques, temps du rut ou de la lactation, ou quand des espèces ennemies se trouvaient en présence. L’empereur ayant su la chose, crut à l’usage de quelque charme, et donna ordre à l’officier Mao-K’iouyuan de s’en informer. Leang-ying dit : Moi petit employé, com­ment posséderais-je un charme ? Si j’en possédais quelqu’un, comment oserais-­je le cacher à l’empereur ? En peu de mots, voici tout mon secret : Tous les êtres qui ont du sang dans les veines, éprouvent des attraits et des répulsions. Ces passions ne s’allument pas spontanément, mais par la présence de leur objet. C’est sur ce principe que je m’appuie, dans mes rapports avec les bêtes féroces. Je ne donne jamais à mes tigres une proie vivante, pour ne pas allumer leur passion de tuer ; ni une proie entière, pour ne pas exciter leur appétit de déchirer. Je juge de ce que doivent être leurs dispositions, d’après le degré auquel ils sont affamés ou rassasiés. Le tigre a ceci de commun avec l’homme, qu’il affectionne ceux qui le nourrissent et le caressent, et ne tue que ceux qui le provoquent. Je me garde donc de jamais irriter mes tigres, et m’efforce au contraire de leur plaire. Cela est difficile aux hommes d’hu­meur instable. Mon humeur est toujours la même. Contents de moi, mes ani­maux me regardent comme étant des leurs. Ils oublient, dans ma ménagerie, leurs forêts profondes, leurs vastes marais, leurs monts et leurs vallées. Sim­ple effet d’un traitement rationnel.

H. Yen-Hoei dit à Confucius : Un jour que je franchissais le rapide de Chang, j’admirai la dextérité extraordinaire du passeur, et lui demandai : cet art s’apprend-il ? « Oui, dit-il. Quiconque sait nager, peut l’apprendre. Un bon nageur l’a vite appris. Un bon plongeur le sait sans l’avoir appris. » Je n’osai pas dire au passeur, que je ne comprenais pas sa réponse. Veuillez me l’expliquer, s’il vous plaît. — Ah ! dit Confucius, je t’ai dit cela souvent en d’autres termes, et tu ne comprends pas encore ! Écoute et retiens cette fois !.. Quiconque sait nager, peut l’apprendre, parce qu’il n’a pas peur de l’eau. Un bon nageur l’a vite appris, parce qu’il ne pense même plus à l’eau. Un bon plongeur le sait sans l’avoir appris, parce que l’eau étant devenue comme son élément, ne lui cause pas la moindre émotion. Rien ne gêne l’exercice des facultés de celui dont aucun trouble ne pénètre l’intérieur... Quand l’enjeu est un tesson de poterie, les joueurs sont posés.. Quand c’est de la monnaie, ils deviennent nerveux. Quand c’est de l’or, ils perdent la tête. Leur habileté acquise restant la même, Ils sont plus ou moins incapables de la déployer, l’affection d’un objet extérieur les distrayant plus ou moins. Toute attention prêtée à une chose extérieure, trouble ou altère l’intérieur.

I. Un jour que Confucius admirait la cascade de Lu-leang, saut de deux ­cent quarante pieds, produisant un torrent qui bouillonne sur une longueur de trente stades, si rapide que ni caïman ni tortue ni poisson ne peut le remonter, il aperçut un homme qui nageait parmi les remous. Croyant avoir affaire à un désespéré qui cherchait la mort, il dit à ses disciples de suivre la rive, afin de le retirer, s’il passait à portée. Or, à quelques centaines de pas en aval, cet homme sortit lui-même de l’eau, défit sa chevelure pour la sécher, et se mit à suivre le bord, au pied de la digue, en fredonnant. Confucius l’ayant rejoint, lui dit : Quand je vous ai aperçu nageant dans ce courant, j’ai pensé que vous vouliez en finir avec la vie. Puis, en voyant l’aisance avec laquelle vous sortiez de l’eau, je vous ai pris pour un être trans­cendant. Mais non, vous êtes un homme, en chair et en os. Dites-moi, je vous prie, le moyen de se jouer ainsi dans l’eau. — Je ne connais pas ce moyen, fit l’homme. Quand je commençai, je m’appliquai ; avec le temps, la chose me devint facile ; enfin je la fis naturellement, inconsciemment. Je me laisse aspirer par l’entonnoir central du tourbillon, puis rejeter par le remous périphérique. Je suis le mouvement de l’eau, sans faire moi-même aucun mouvement. Voilà tout ce que je puis vous en dire.

J. Confucius se rendait dans le royaume de Tch’ou. Dans une clairière, il aperçut un bossu, qui abattait les cigales au vol, comme s’il les eût prises avec ses mains. Vous êtes très habile, lui dit-il ; dites-moi votre secret. — Voici, dit le bossu. Je m’exerçai, durant cinq ou six mois, à faire tenir des balles en équilibre sur ma canne. Quand je fus arrivé à en faire tenir deux, je ne manquai plus que peu de cigales. Quand je fus arrivé à en faire tenir trois, je n’en ratai plus qu’une sur dix. Quand je fus arrivé à en faire tenir cinq, je pris les cigales au vol, avec ma canne, aussi sûrement qu’avec ma main. Ni mon corps, ni mon bras, n’éprouvent plus aucun frémissement nerveux spontané. Mon attention ne se laisse plus distraire par rien. Dans cet univers immense plein de tant d’êtres, je ne vois que la cigale que je vise, aussi ne la manqué-je jamais. — Confucius regarda ses disciples et leur dit : Concentrer sa volonté sur un objet unique, produit la coopération par­faite du corps avec l’esprit. — Prenant la parole à son tour, le bossu demanda à Confucius : Mais vous, lettré, dans quel but m’avez-vous demandé cela ? Pourquoi vous informer de ce qui n’est pas votre affaire ? N’auriez-vous pas quelque intention malveillante ? — — Un jeune homme qui habitait au bord de la mer, aimait beaucoup les mouettes. Tous les matins, il allait au bord de la mer pour les saluer, et les mouettes descendaient par centaines, pour jouer avec lui. Un jour le père du jeune homme lui dit : Puisque les mouettes sont si familières avec toi, prends-en quelques-unes et me les apporte, pour que moi aussi je puisse jouer avec elles. ... Le lendemain le jeune homme se rendit à la plage comme de coutume, mais avec l’intention secrète d’obéir à son père. Son extérieur trahit son intérieur. Les mouettes se défièrent. Elles se jouèrent dans les airs au-dessus de sa tête, mais aucune ne descen­dit. — Le meilleur usage qu’on puisse faire de la parole, c’est de se taire. La meilleure action, c’est de ne pas agir. Vouloir embrasser tout ce qui est connaissable, ne produit qu’une science superficielle.

K. Menant avec lui un train de cent mille personnes, Tchao-siang-tzeu chassait dans les monts Tchoung-chan. Pour faire sortir les bêtes sauvages de leurs repaires, il fit mettre le feu à la brousse. La lueur de l’incendie fut visible à cent stades de distance. Au milieu de ce brasier, on vit un homme sortir d’un rocher, voltiger dans la flamme, se jouer dans la fumée. Tous les spectateurs jugèrent, que ce ne pouvait être qu’un être transcen­dant. Quand l’incendie eût passé, il vint, tranquille, comme si de rien n’était. Surpris, Tchao-siang-tzeu le retint et l’examina à loisir. C’était un homme fait comme les autres. Tchao-siang-tzeu lui ayant demandé son secret pour pénétrer les rochers et séjourner dans le feu, cet homme dit : Qu’est-ce qu’un rocher ? Qu’est-ce que du feu ? Tchao-siang-tzeu dit : Ce dont vous êtes sorti, c’est un rocher ; ce que vous avez traversé, c’était du feu. h ! fit l’homme, je n’en savais rien. — Le marquis Wenn de Wei ayant entendu raconter ce fait, demanda à Tzeu-hia ce qu’il pensait de cet homme. ... J’ai ouï dire à mon maître (Confucius), dit Tzeu-hia, que celui qui a atteint à l’union parfaite avec le cosmos, n’est plus blessé par aucun être ; qu’il pénè­tre à son gré le métal et la pierre ; qu’il marche à volonté sur l’eau et dans le feu. ... Vous, demanda le marquis, possédez-vous ce don ? Non, dit Tzeu­-hia, car je n’ai pas encore réussi à me défaire de mon intelligence et de ma volonté ; je ne suis encore que disciple. ... Et votre maître Confucius, possède-­t-il ce don ? demanda le marquis. ... Oui, dit Tzeu-hia, mais il n’en fait pas parade. Le marquis Wenn fut édifié.

L. Un devin des plus transcendants, nommé Ki-hien, originaire de la principauté de Ts’i, s’établit dans celle de Tcheng. Il prédisait les malheurs et la mort, au jour près, infailliblement. Aussi les gens de Tcheng, qui ne tenaient pas à en savoir si long, s’enfuyaient-ils du plus loin qu’ils le voyaient venir. — Lie-tzeu étant allé le voir, fut émerveillé de ce qu’il vit et entendit. Quand il fut revenu, il dit à son maître Hou-K’iou-tzeu : Jusqu’ici je tenais votre doctrine pour la plus parfaite, mais voici que j’en ai trouvé une supé­rieure. — Hou-K’iou-tzeu dit : C’est que tu ne connais pas toute ma doctrine, n’ayant reçu de moi que l’enseignement exotérique, et non l’ésotérique. Ton savoir ressemble aux œufs que pondent les poules privées de coq ; il y man­que (le germe) l’essentiel. Et puis, quand on discute, il faut avoir une foi ferme en son opinion, sous peine, si l’on vacille, d’être deviné par l’adversaire. C’est ce qui te sera arrivé. Tu te seras trahi, et auras pris ensuite le flair na­turel de Ki-hien pour de la divination transcendante. Amène-moi cet homme, pour que je voie ce qui en est. — Le lendemain, Lie-tzeu amena le devin chez Hou-K’iou-tzeu, sous prétexte de consultation médicale. Quand il fut sorti, le devin dit à Lie-tzeu : Hélas ! votre maître est un homme mort. C’en sera fait de lui, avant peu de jours. J’ai eu, en l’examinant, une vision étrange, comme de cendres humides, présage de mort. — Quand il eut congédié le devin, Lie-tzeu rentra, tout en larmes, et rapporta à Hou-K’iou-tzeu ce qu’on venait de lui dire. Hou-K’iou-tzeu dit : C’est que je me suis manifesté à lui, sous la figure d’une terre inerte et stérile, toutes mes énergies étant arrêtées, (aspect que le vulgaire ne présente qu’aux approches de la mort, mais que le contemplatif présente à volonté). Il y a été pris. Amène-le une autre fois, et tu verras la suite de l’expérience. — Le lendemain Lie-tzeu ramena le devin. Quand celui-ci fut sorti, il dit à Lie-tzeu : Il est heureux que votre maître se soit adressé à moi ; il y a déjà du mieux ; les cendres se raniment ; j’ai vu des signes d’énergie vitale. ... Lie-tzeu rapporta ces paroles à Hou-K’iou-tzeu, qui dit : C’est que je me suis manifesté à lui sous l’aspect d’une terre fécondée par le ciel, l’énergie montant de la profondeur sous l’influx d’en haut. Il a bien vu, mais mal interprété, (prenant pour naturel ce qui est contemplation). Amène-le encore, pour que nous continuions l’expérience. — Le lendemain Lie-tzeu ramena le devin. Après avoir fait son examen, celui-ci lui dit : Au­jourd’hui j’ai trouvé à votre maître un aspect vague et indéterminé, duquel je ne puis tirer aucun pronostic ; quand son état se sera mieux défini, je pourrai vous dire ce qui en est. ... Lie-tzeu rapporta ces paroles à Hou-K’iou­tzeu, qui dit : C’est que je me suis manifesté à lui sous la figure du grand chaos non encore différencié, toutes mes puissances étant en état d’équilibre neutre. Il ne pouvait de fait tirer rien de net de cette figure. Un remous dans l’eau peut être causé aussi bien par les ébats d’un monstre marin, par un écueil, par la force du courant, par un jaillissement, par une cascade, par la jonction de deux cours d’eau, par un barrage, par une dérivation, par la rupture d’une digue ; effet identique de neuf causes distinctes, (donc impossibilité de conclure directement du remous à la nature de sa cause ; il faut qu’un examen ultérieur détermine celle-ci). Amène-le une fois encore, et tu verras la suite. — Le lendemain, le devin étant revenu, ne s’arrêta qu’un instant devant Hou-K’iou-tzeu, n’y comprit rien, perdit contenance et s’enfuit. ... Cours après lui, dit Hou-K’iou-tzeu. ... Lie-tzeu obéit, mais ne put le rattra­per. ... Il ne reviendra pas, dit Hou-K’iou-tzeu. C’est que je lui ai manifesté ma sortie du principe primordial avant les temps, une motion dans le vide sans forme apparente, un bouillon de la puissance inerte. C’était trop fort pour lui, voilà pourquoi il a pris la fuite. — — Constatant que de fait il n’entendait encore rien à la doctrine ésotérique de son maître, Lie-tzeu se confina dans sa maison durant trois années consécutives. Il fit la cuisine pour sa femme, il servit les porcs comme s’ils eussent été des hommes, (pour dé­truire en soi les préjugés humains). Il se désintéressa de toutes choses. Il ramena tout ce qui en lui était culture artificielle, à la simplicité naturelle primitive. Il devint fruste comme une motte de terre, étranger à tous les événements et accidents, et demeura ainsi concentré en un jusqu’à la fin de ses jours.

M. Comme maître Lie-tzeu allait à Ts’i, il revint soudain sur ses pas. Pai-hounn-ou-jenn qu’il rencontra, lui demanda : Pourquoi rebroussez-vous chemin de la sorte ? — Parce que j’ai peur, dit Lie-tzeu. — Peur de quoi ? fit Pai-hounn-ou-jenn. — Je suis entré dans dix restaurants, dit Lie-tzeu, et cinq fois j’ai été servi le premier. Il faut que ma perfection intérieure transparaissant, ait donné dans l’œil à ces gens-là, pour qu’ils aient servi après moi des clients plus riches ou plus âgés que moi. J’ai donc eu peur que, si j’allais jusqu’à la capitale de Ts’i, ayant connu lui aussi mon mérite, le prince ne se déchargeât sur moi du gouvernement qui lui pèse. — C’est bien pensé, dit Pai-hounn-ou-jenn. Vous avez échappé à un patron prin­cier ; mais je crains que vous n’ayez bientôt des maîtres à domicile. — Quel­que temps après, Pai-hounn-ou-jenn étant allé visiter Lie-tzeu, vit devant sa porte une quantité de souliers (indice de la présence de nombreux visiteurs). S’arrêtant dans la cour, il réfléchit longuement, le menton appuyé sur le bout de son bâton, puis partit sans mot dire. Cependant le portier avait averti Lie-tzeu. Celui-ci saisit vivement ses sandales, et sans prendre le temps de les chausser, courut après son ami. Quand il l’eut rejoint à la porte extérieure, il lui dit : Pourquoi partez-vous ainsi, sans me laisser aucun avis utile ? — A quoi bon désormais ? dit Pai-hounn-ou-jenn. Ne vous l’ai­-je pas dit ? Vous avez des maîtres maintenant. Sans doute, vous ne les avez pas attirés, mais vous n’avez pas non plus su les repousser. Quelle influence aurez-vous désormais sur ces gens-là ? On n’influence qu’à condition de tenir à distance. A ceux par qui l’on est gagné, on ne peut plus rien dire. Ceux avec qui l’on est lié, on ne peut pas les reprendre. Les propos de gens vul­gaires, sont poison pour l’homme parfait. A quoi bon converser avec des êtres qui n’entendent ni ne comprennent ?

N. Yang-tchou allant à P’ei et Lao-tzeu allant à Ts’inn, les deux se rencontrèrent à Leang. A la vue de Yang-tchou, Lao-tzeu leva les yeux au ciel, et dit avec un soupir : J’espérais pouvoir vous instruire, mais je constate qu’il n’y a pas moyen. — Yang-tchou ne répondit rien. Quand les deux voyageurs furent arrivés à l’hôtellerie où ils devaient passer la nuit, Yang-tchou apporta d’abord lui-même tous les objets nécessaires pour la toilette. Ensuite, quand Lao-tzeu fut installé dans sa chambre, ayant quitté ses chaussures à la porte, Yang-tchou entra en marchant sur ses genoux, et dit à Lao-tzeu : Je n’ai pas compris ce que vous avez dit de moi, en levant les yeux au ciel et soupirant. Ne voulant pas retarder votre marche, je ne vous ai pas demandé d’explication alors. Mais maintenant que vous êtes libre, veuillez m’expliquer le sens de vos paroles. — Vous avez, dit Lao-tzeu, un air altier qui rebute ; tandis que le Sage est comme confus quelque irrépro­chable qu’il soit, et se juge insuffisant quelle que soit sa perfection. — Je profiterai de votre leçon, dit Yang-tchou, très morfondu. — Cette nuit-là ­même Yang-tchou s’humilia tellement, que le personnel de l’auberge qui l’avait servi avec respect le soir à son arrivée, n’eut plus aucune sorte d’é­gards pour lui le matin à son départ. (Le respect des valets étant, en Chine, en proportion de la morgue du voyageur.)

O. Yang-tchou passant par la principauté de Song, reçut l’hospitalité dans une hôtellerie. L’hôtelier avait deux femmes, l’une belle, l’autre laide. La laide était aimée, la belle était détestée. ... Pourquoi cela ? demanda Yang-tchou à un petit domestique. ... Parce que, dit l’enfant, la belle fait la belle, ce qui nous la rend déplaisante ; tandis que la laide se sait laide, ce qui nous fait oublier sa laideur. — Retenez ceci, disciples ! dit Yang-tchou. Etant sa­ge, ne pas poser pour sage ; voilà le secret pour se faire aimer partout.

P. Il y a, en ce monde, comme deux voies ; celle de la subordination, la déférence ; celle de l’insubordination, l’arrogance. Leurs tenants ont été défi­nis par les anciens en cette manière : les arrogants n’ont de sympathie que pour les plus petits que soi, les déférents affectionnent aussi ceux qui leur sont supérieurs. L’arrogance est dangereuse, car elle s’attire des ennemis ; la déférence est sûre, car elle n’a que des amis. Tout réussit au déférent, et dans la vie privée, et dans la vie publique ; tandis que l’arrogant n’a que des insuccès. Aussi U-tzeu a-t-il dit, que la puissance doit toujours être tempé­rée par la condescendance ; que c’est la condescendance qui rend la puissan­ce durable ; que cette règle permet de pronostiquer à coup sûr, si tel parti­culier, si tel État, prospérera ou dépérira. La force n’est pas solide, tandis que rien n’égale la solidité de la douceur. Aussi Lao-tan a-t-il dit : « la puis­sance d’un état lui attire la ruine, comme la grandeur d’un arbre appelle la cognée. La faiblesse fait vivre, la force fait mourir. »

Q. Le Sage s’allie avec qui a les mêmes sentiments intérieurs que lui, le vulgaire se lie avec qui lui plaît par son extérieur. Or dans un corps humain peut se cacher un cœur de bête ; un corps de bête peut contenir un cœur d’homme. Dans les deux cas, juger d’après l’extérieur, induira en erreur. — Fou-hi, Niu-wa, Chenn-noung, U le Grand, eurent, qui une tête humaine sur un corps de serpent, qui une tête de bœuf, qui un museau de tigre ; mais, sous ces formes animales, ce furent de grands Sages. Tandis que Kie le dernier des Hia, Tcheou le dernier des Yinn, le duc Hoan de Lou, le duc Mou de Tch’ou, furent des bêtes sous forme humaine [1]. — Quand Hoang-ti livra bataille à Yen-ti dans la plaine de Fan-ts’uan, des bêtes féroces formèrent son front de bataille, des oiseaux de proie ses troupes légères. Il s’était atta­ché ces animaux par son ascendant. — Quand Yao eut chargé K’oei du soin de la musique, les animaux accoururent et dansèrent, charmés par ces ac­cents. — Peut-on dire, après cela, qu’il y ait, entre les animaux et les hom­mes, une différence essentielle ? Sans doute, leurs formes et leurs langues différent de celles des hommes, mais n’y aurait-il pas moyen de s’entendre avec eux malgré cela ? Les Sages susdits, qui savaient tout et qui étendaient leur sollicitude à tous, surent gagner aussi les animaux. Il y a tant de points com­muns entre les instincts des animaux et les mœurs des hommes. Eux aussi vivent par couples, les parents aimant leurs enfants. Eux aussi recherchent pour s’y loger les lieux sûrs. Eux aussi préfèrent les régions tempérées aux régions froides. Eux aussi se réunissent par groupes, marchent en ordre, les petits au centre, les grands tout autour. Eux aussi s’indiquent les bons en­droits pour boire ou pour brouter. — Dans les tout premiers temps, les ani­maux et les hommes habitaient et voyageaient ensemble. Quand les hommes se furent donné des empereurs et des rois, la défiance surgit et causa la sé­paration. Plus tard la crainte éloigna de plus en plus les animaux des hom­mes. Cependant, encore maintenant, la distance n’est pas infranchissable. A l’Est, chez les Kie-cheu, on comprend encore la langue, au moins des animaux domestiqués. Les anciens Sages comprenaient le langage et péné­traient les sentiments de tous les êtres, communiquaient avec tous comme avec leur peuple humain, aussi bien avec les koei les chenn les li les mei (êtres transcendants), qu’avec les volatiles les quadrupèdes et les insectes. Partant de ce principe, que les sentiments d’êtres qui ont même sang et qui respirent même air, ne peuvent pas être grandement différents, ils traitaient les ani­maux à peu près comme des hommes, avec succès. — Un éleveur de singes de la principauté Song, était arrivé à comprendre les singes, et à se faire comprendre d’eux. Il les traitait mieux que les membres de sa famille, ne leur refusant rien. Cependant il tomba dans la gène. Obligé de rationner ses singes, il s’avisa du moyen suivant, pour leur faire agréer la mesure. Désormais, leur dit-il, vous aurez chacun trois taros le matin et quatre le soir ; cela vous va-t-il ? Tous les singes se dressèrent, fort courroucés… Alors, leur dit-il, vous aurez chacun quatre taros le matin, et trois le soir ; cela vous va-t-il ?… Satisfaits qu’on eût tenu compte de leur déplaisir, tous les singes se recouchèrent, très contents… C’est ainsi qu’on gagne les animaux. Le Sage gagne de même les sots humains. Peu importe que le moyen employé soit réel ou apparent ; pourvu qu’on arrive à satisfaire, à ne pas irriter [2]. — — Autre exemple de l’analogie étroite entre les animaux et les hommes. Ki-sing-tzeu dressait un coq de combat, pour l’empereur Suan des Tcheou. Au bout de dix jours, comme on lui en demandait des nouvelles, il dit : il n’est pas encore en état de se battre ; il est encore vaniteux et entêté. — Dix jours plus tard, interrogé de nouveau, il répondit : — Pas encore ; il répond encore au chant des autres coqs. — Dix jours plus tard, il dit : Pas encore ; il est encore nerveux et passionné. — Dix jours plus tard, il dit : Maintenant il est prêt ; il ne fait plus attention au chant de ses semblables ; il ne s’émeut, à leur vue, pas plus que s’il était de bois. Toutes ses énergies sont ramassées. Aucun autre coq ne tiendra devant lui.


R. Hoei-yang, parent de Hoei-cheu, et sophiste comme lui, étant allé visiter le roi K’ang de Song, celui-ci trépigna et toussa d’impatience à sa vue, et lui dit avec volubilité : Ce que j’aime, moi, c’est la force, la bravoure ; la bonté et l’équité sont des sujets, qui ne me disent rien ; vous voilà averti ; dites maintenant ce que vous avez à me dire. — Justement, dit Hoei-yang, un de mes thèmes favoris, c’est d’expliquer pourquoi les coups des braves et des forts restent parfois sans effet ; vous plairait-il d’entendre ce discours-là ? — Très volontiers, dit le roi. — Ils restent sans effet, reprit le sophiste, quand ils ne les portent pas. Et pourquoi ne les portent-ils pas ? Soit parce qu’ils n’osent pas, soit parce qu’ils ne veulent pas. C’est là encore un de mes thèmes favoris… Mettons que ce soit parce qu’ils ne veulent pas. Pourquoi ne le veulent-ils pas ? Parce qu’il n’y aura aucun avantage. C’est encore là un de mes sujets favoris… Supposons maintenant qu’il y ait un moyen d’obtenir tous les avantages, de gagner le cœur de tous les hommes et de toutes les femmes de l’empire, de se mettre à l’abri de tous les ennuis, ce moyen, n’aimeriez-vous pas le connaître ? — Ah que si ! fit le roi. — Eh bien, dit le sophiste, c’est la doctrine de Confucius et de Mei-ti, dont tout à l’heure vous ne vouliez pas entendre parler. Confucius et Mei-ti, ces deux princes sans terre, ces nobles sans titres, sont la joie et l’orgueil des hommes et des femmes de tout l’empire. Si vous, prince, qui avez terres et titres, embrassez la doctrine de ces deux hommes, tout le monde se donnera à vous, et vous deviendrez plus célèbre qu’eux, ayant eu le pouvoir en plus[3]. — Le roi de Song ne trouva pas un mot à répondre. Hoei-yang sortit triomphant. Il était déjà loin, quand le roi de Song dit à ses courtisans : mais parlez donc ! cet homme m’a réduit au silence !


1. Genèse et transformations Œuvre de Lie-tzeu 3. États psychiques


  1. TH pages 23, 24, 25, 47. — 59, 85, 138, 149. — 27.
  2. Comparez Tchoang-tzeu chapitre 2 C, mise en œuvre quelque peu différente du même thème.
  3. Hoei-yang n’était pas disciple de Confucius. Mais le triomphe des sophistes consistait à mettre leur adversaire à quia sur sa propre thèse. Le roi de Song ayant commencé par déclarer qu’il détestait le Confucéisme, Hoei-yang lui prouve, sans y croire, que c’est la meilleure des doctrines.