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Œuvres complètes (Beaumarchais)/Vie de Beaumarchais

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Œuvres complètes, Texte établi par Édouard Fournier, Laplace (p. i-lvii).


VIE DE BEAUMARCHAIS



Quand Beaumarchais disait, prenant pour devise un hémistiche du Mahomet de Voltaire : « Ma vie est un combat, » il disait vrai, mais il ne disait pas assez. Sa vie fut tout ensemble un combat et un tourbillon enveloppant, entraînant, mêlant tout, dans un conflit de faits et de choses, qui est peut-être, et nous allons le prouver, le plus étrange, le plus ondoyant, le plus divers, qui ait jamais agité une existence humaine.

Le caractère de l’homme fut toutefois plus étonnant encore que sa vie par la façon dont il s’y montra toujours, comme son Figaro, « supérieur aux événements ; » par sa ténacité, à l’invincible sourire, car son intrépidité toute française avait un peu de celle du Béarnais, dont un poëte[1] a dit : « Son courage riait ; » par sa verve surtout et par son esprit, qui furent, sans faiblir un instant, la chaleur et la clarté de cette fournaise ; enfin, par l’aplomb infatigable et la multiplicité de ressources qui, en tant de circonstances, le dégagèrent de l’imbroglio de sa vie, comme Figaro, son image et son reflet, bien plus encore que sa création, se dégage de l’imbroglio de sa comédie.

Beaumarchais n’était pas son nom. Il ne le prit qu’à vingt-cinq ans, quelques mois après son premier mariage, d’un « petit fief » que possédait sa première femme[2]. Il s’appelait Caron, et les prénoms qu’il reçut de son parrain, fils du fabricant de chandelles Picart, étaient Pierre-Augustin.

Il naquit à Paris, le 24 janvier 1732, chez son père l’horloger André-Charles Caron, dont la boutique, portant en grosses lettres le nom du maître à son plafond[3], s’ouvrait rue Saint-Denis, assez près de la rue des Lombards, entre l’hôpital Sainte-Catherine[4] et la rue de la Heaumerie.

Il vint ainsi au monde dans ce coin prédestiné, dans ce quartier, dont les Halles sont le centre, et d’où l’on peut dire que la meilleure part de notre théâtre comique est sortie.

Rappelez-vous, en effet : Molière est né rue des Vieilles-Étuves, au coin de la rue Saint-Honoré, à deux pas de ces piliers des Halles, où d’ailleurs son enfance se passa ; Regnard naquit sous les piliers mêmes ; Beaumarchais, rue Saint-Denis, dans la partie qui s’en rapproche ; et Scribe, enfin, dans la même rue aussi, et plus près encore : sa maison natale existe toujours, avec le Chat noir en relief de son enseigne, au coin de la rue de la Reynie.

L’horloger Caron, converti d’assez fraîche date, était né dans la religion protestante, comme tant d’autres de la même industrie, auxquels Genève, après l’émigration forcée qui suivit la révocation de l’édit de Nantes, a dû sa fortune. Il en garda une certaine sévérité de principes, dont son fils n’hérita guère, mais qui du moins, sauf quelques rares erreurs — la plus grave fut la dernière[5] — l’empêcha de tomber dans ces écarts d’irréligion qui furent la maladie et la ruine de son siècle.

Homme d’intelligence et d’entreprise, et, par là, digne précurseur de son fils, André-Charles Caron, pour faire vivre sa famille fort nombreuse — il avait eu dix enfants pendant les douze premières années de son mariage — ne s’en tenait pas aux seules ressources de son métier. Il s’occupait, ce qui d’ailleurs ne l’en éloignait guère, d’inventions, de machines. En 1726, au moment où fut posé ce grand problème de mécanique, que la vapeur devait résoudre beaucoup plus tard, sur le meilleur système à adopter pour remorquer les bateaux et remonter les rivières, il figura parmi les concurrents, sans grand succès, à ce qu’il semble[6], mais aussi sans découragement.

Vingt ans après, il suivait encore cette idée, et tout ce qui s’y rapporte, avec une compétence qui avait fini par être une autorité. Le gouvernement espagnol ayant voulu, en 1746, se renseigner sur les machines à employer pour draguer les ports et les rivières, c’est l’horloger Caron qui fut consulté[7]. Il fit un mémoire des plus complets, et ainsi s’établirent entre l’Espagne et lui des relations que son fils devait reprendre dix-huit ans plus tard, dans un tout autre sens.

Ce mémoire, retrouvé parmi les papiers de la famille, dont M. de Loménie a tiré un si curieux parti pour son intéressant ouvrage sur Beaumarchais, prouve, ainsi qu’un grand nombre de lettres de la même provenance, combien cet artisan parisien avait d’aptitudes et d’étendue d’esprit. C’était, ce qui achève de le poser comme le préparateur du génie de son fils, un véritable lettré de l’industrie. Tout le monde, chez lui, écrivait, faisait des vers ; on eût dit un petit hôtel de Rambouillet d’arrière-boutique.

Jeanne-Marguerite, la plus jeune de ses filles — il n’en eut pas moins de six — jouait la comédie avec une verve de gaillardise surprenante, que n’effarouchaient même pas, à ce qu’il paraît, les parades salées de son frère, qu’on lira plus loin dans leur texte inédit, et dont elle fut, avec la comtesse de Turpin, la meilleure actrice[8].

Marie-Julie, une autre des sœurs, un peu plus âgée, se laissait aller davantage encore au penchant de littérature et d’art si marqué dans cette maison. Elle aussi jouait à ravir la comédie et les parades, parfois même elle y mettait de son style. Quelques scènes, qui ne sont peut-être pas des moins gaillardes, passent pour être d’elle, d’après une tradition de la famille. Elle n’en était pas moins sérieuse à ses heures. Un petit livre, qu’elle tira des Nuits d’Young, et que son frère fit imprimer à sa typographie de Kehl, en est la preuve[9].

Dans ses grandes luttes, il l’eut pour collaboratrice. Plus d’une page des Mémoires contre Goëzman lui est due[10]. Elle tournait à merveille l’épître et le couplet, et pour donner raison au refrain qui termine le Mariage de Figaro, « tout finit par des chansons, » elle mourut une chanson sur les lèvres.

C’est de toutes ses sœurs celle qui le comprit le mieux, et qu’en retour il aima le mieux lui-même. Pour ajouter un lien de plus à ceux de la fraternité, il voulut, quand il eut pris le nom qu’il a rendu célèbre, que Julie le prît aussi, ce qui fit dire avec une certaine malice par Goëzman, dans un de ses mémoires : « Le sieur Caron a emprunté à une de ses femmes le nom de Beaumarchais, qu’il a prêté à une de ses sœurs[11]. »

Elle était grande musicienne, composait elle-même les airs de ses chansons, et les chantait en s’accompagnant de la harpe, dont elle jouait presque aussi bien que son frère. Nous verrons plus loin qu’il y était, lui, de première force, de même au reste que sur plusieurs autres instruments, la guitare, la flûte, la viole, etc. Comment se donna-t-il tous ces talents, et bien d’autres, dont nous allons voir l’éclosion étonnante ? On ne sait, car son éducation fut des plus rapides et des moins complètes.

L’intelligence et la facilité, qui, chez certaines natures d’exception, feraient vraiment croire au prodige des sciences infuses, suppléèrent, et lui tinrent lieu du reste.

À treize ans, en 1745, sa première communion faite, les études étaient closes pour lui, et il rentrait à la boutique paternelle, pour n’être plus qu’un apprenti[12]. Le père Caron, qui n’avait que ce fils, car de trois autres, ses aînés, le dernier était mort depuis six ans[13], voulant que le métier dont il avait lui-même hérité de son père ne se perdît pas dans la famille, tenait de la façon la plus absolue à ce que Pierre-Augustin fût horloger.

Voilà pourquoi il le faisait si vite revenir à la boutique, sans s’être auparavant mis, à ce qu’il semble, en fort grands frais pour son instruction.

Quoique lui-même assez lettré, comme nous l’avons dit, il paraît n’avoir guère insisté, pour son fils, sur l’éducation littéraire, telle, par exemple, qu’elle se donnait chez les Jésuites, dont, pour cette raison, Beaumarchais, on l’a su par son ami Gudin, regretta toujours de n’avoir pas été l’élève, comme l’avait été Molière[14].

Plus fortement instruit, plus vivement initié à la connaissance des modèles, peut-être eût-il plus tôt senti l’éveil de son propre génie pour le théâtre, et s’y fût-il abandonné plus complètement, avec moins de distraction. Alors, c’est encore Gudin qui parle, il n’eût pas désespéré de faire de réels chefs-d’œuvre, ce qu’en ces derniers temps surtout, aux heures de la modestie finale, ses pièces ne lui semblaient pas être[15].

C’est dans une sorte d’école de métier, ou, comme nous dirions aujourd’hui, d’école professionnelle, établie à Maisons-Alfort, et complètement absorbée quelques années après par l’école vétérinaire qui d’abord n’en était qu’une partie, que Beaumarchais, selon Gudin[16], passa les quelques années consacrées à ses études assez élémentaires. Lui-même ne nous en a pas parlé. Le seul souvenir de son séjour dans cette maison, où, quelque temps après qu’il y eut passé, on ne vendait plus que « de bonnes médecines de cheval, » est « la lancette vétérinaire » de Figaro.

On sait aussi, par une lettre qu’il écrivit quarante-cinq ans plus tard, en septembre 1790, à Mirabeau, à propos des pauvres Minimes de Vincennes, dont on allait alors vendre les bâtiments, la chapelle et le clos, qu’un de ses plus grands plaisirs à douze ans était de courir à travers champs de Maisons-Alfort jusque chez ces bons moines, et d’y admirer dans leur sacristie le beau tableau de Jean Cousin, le Jugement dernier, dont son rêve, devenu très-riche, était de faire l’ornement de la chapelle de sa magnifique maison du boulevard[17]. C’est aujourd’hui, au Louvre, un des trop rares chefs-d’œuvre de l’école française du seizième siècle.

Son émotion, chaque fois qu’il put le revoir, fut si vive, qu’encore un peu, sollicité d’ailleurs par les sermons d’un vieux minime « qui le prêchait sur le texte du grand tableau, en accompagnant son sermon d’un goûter, » il se serait fait moine. Cet accès de grâce, qui lui était venu du tableau, du sermon et du goûter, ne tint guère. L’an d’après, rentré chez son père, il était à de bien autres idées, mais d’une précocité tout aussi vive : il aimait, et voulait se tuer par chagrin d’amour ! « J’avais eu, écrivit-il bien plus tard sur la marge d’une de ses lettres de ce temps-là, j’avais eu une folle amie, qui, se moquant de ma vive jeunesse, venait de se marier. J’avais voulu me tuer[18]. »

Et cela, ne l’oublions pas, à treize ans ! Figaro commençait par Chérubin.

Il ne va pas tarder à entrer lui-même en scène, avec toute son ardeur de tempérament, son infatigable besoin d’escapades et d’entreprises ; « cette chaleur de sang, dont j’ai bien peur que l’âge ne me corrige pas, » écrivait-il avec tant de raison, lorsqu’il n’avait encore que vingt ans[19] ; cette fièvre de mouvement et d’action, qui ne s’arrêta pas une heure, et surtout cet aplomb incomparable qui faisait dire si spirituellement par le chevalier d’Éon, à l’époque de leur grande brouille : « Il a l’insolence d’un garçon horloger qui aurait trouvé le mouvement perpétuel[20]. »

À dix-huit ans, il se sentait étouffer dans la boutique de la rue Saint-Denis, et ses échappées d’indépendance et de sans-gêne désolaient le sévère horloger. Il s’occupait beaucoup trop de « sa maudite musique, » comme disait son père, et pas assez de la fabrication ou du rhabillage des montres. S’il travaillait, et c’était toujours avec une habileté de main, une ingéniosité d’invention dont le père s’émerveillait, il n’était pas toujours assez discret pour sa part de profits ; il suppléait un peu trop par le grappillage à ce qu’il trouvait d’insuffisant dans les dix-huit livres qu’on lui donnait par mois. Il soupait en ville plus souvent qu’il n’eût fallu, rentrait trop tard, ne se levait pas assez tôt ; et, dans ses escapades hors du logis, il se faisait par son esprit, ses tours d’adresse et ses chansons — car, à treize ans, il rimait déjà — certaines intimités et certains succès, dont le ton trop lâché, qu’on retrouvera dans ses parades, était surtout le désespoir de son père : « Avec le cœur d’un honnête homme, lui écrivait plus tard un de ses amis le capitaine d’Artilly, tu as toujours eu le ton d’un bohème[21]. » C’était un reste de sa jeunesse à la diable dans les cabarets, cafés et autres lieux du quartier des Halles.

Un jour, la mesure se trouva comble, et Pierre-Augustin fut bel et bien chassé de la maison. Que fera-t-il ? Ce qu’il faisait pour rire, il le fera pour vivre : il est grand et robuste, il chante et tourne à ravir les couplets, il a pour le jeu des gobelets un tour de main étonnant ; il courra les rues et les carrefours, chantant, faisant l’hercule, et escamotant.

Le pamphlet le plus vif qui lui fut décoché plus tard, car il était d’un homme d’infiniment d’esprit, le duc de Lauraguais, qui l’avait bien connu, fait allusion à ces beaux projets du jeune Caron mis sur le pavé : « Quelques anecdotes, lit-on dans ce libelle, en forme de prospectus, pour les mémoires de sa vie, quelques anecdotes sur la ressource qu’il comptait tirer de la force de son corps et de son adresse à escamoter, lorsque son père le chassa de la maison paternelle[22]. »

Il s’en tint au projet, et n’en vint pas, croyons-nous, à l’exécution. Un ami, qui était même un peu parent, le banquier Cottin[23], et un autre des intimes, M. Paignon, prévenus sous main par le père, recueillirent ou aidèrent le pauvre expulsé, et préparèrent son retour au logis. Sa mère, que nous ne rencontrons dans sa vie qu’à ce moment, où l’on comprend si bien que son cœur et ses supplications durent intervenir, y fut encore plus active : « À l’égard de votre mère, lui écrivit le père, quand il fut sur le point de céder, et qu’il voulut par avance le ramener envers elle à un respect dont il s’était sans doute écarté : à l’égard de votre mère, qui s’est vingt fois mise à la brèche depuis quinze jours pour me forcer à vous reprendre, je remets à une conversation particulière à vous faire bien comprendre tout ce que vous lui devez d’amour et de prévenance[24]. »

La paix fut signée, et Pierre-Augustin semble s’être alors assez docilement soumis aux exigences de régularité de conduite et de travail qui en avaient été les conditions. C’est sur ce dernier point, le travail, où le reste avait d’ailleurs son gage et sa garantie, que le père insista par-dessus tout, certain qu’avec l’habileté et l’intelligence qu’avait son fils, il pourrait, si un peu d’assiduité venait en aide, n’être pas moins qu’un horloger de premier mérite : « J’entends, lui disait-il encore dans la lettre qui servit de préliminaire à la réconciliation, et dans laquelle, en même temps que le bon sens et la sévérité du père, on trouve l’enthousiaste conviction de l’artisan épris de son métier, j’entends que vous n’employiez les talents que Dieu vous a donnés qu’à devenir célèbre dans votre profession. Souvenez-vous qu’il est honteux et déshonorant pour vous d’y ramper, et que, si vous ne devenez pas le premier, vous ne méritez aucune considération. L’amour d’une si belle profession doit vous pénétrer le cœur, et occuper uniquement votre esprit. » Pierre-Augustin fut obéissant au conseil, si bien même qu’il n’y eut bientôt pas à Paris de plus habile horloger que lui.

En septembre 1733, quoiqu’il n’eût qu’un peu plus de vingt et un ans et demi, il se faisait déjà distinguer par l’Académie des sciences pour l’invention de l’un de ces mécanismes délicats qui servent à régulariser le mouvement des montres, et qu’on appelle « échappements. » Le Paute lui en contesta la priorité, le trouvant bien hardi de se faire inventeur à l’âge où d’autres sortent à peine d’apprentissage ; mais, après un débat de plus d’une année, avec échange de lettres, dont le jeune Caron, qui comprenait déjà les avantages de la publicité par un journal, communiqua au Mercure les plus intéressantes pour sa cause[25] ; c’est en sa faveur que l’Académie finit par conclure. Le 4 mars 1734, elle lui donna, pour attester sa découverte, un certificat des mieux en règle, dont, même au temps de ses autres succès, il resta toujours fier, et qu’après lui sa famille conserva pieusement. « Peu de gens savent, dit La Harpe à qui nous devons ce détail, que cet homme si fameux par ses procès gagna le premier de tous à l’Académie des sciences[26]. »

Son ambition, qui, depuis, devait se dépenser, au risque de s’y perdre, sur tant d’autres choses de la diversité la plus infinie, ne visait pas alors plus haut que l’horlogerie, et ses plus minuscules inventions : faire pour madame de Pompadour une montre en bague de quatre lignes de diamètre au plus, se remontant sans clé, pour trente heures, à l’aide d’un cercle à crochet autour du cadran ; après cette montre, « la plus petite qu’on eût encore faite, » en entreprendre une autre pour le roi, toute pareille, mais à répétition, ce qui en doublait la difficulté ; fabriquer ensuite, « dans le goût de ces montres, » une petite pendule à deux cadrans, pour une des filles du roi, Madame Victoire[27] ; et, comme récompense, obtenir d’être présenté à Louis XV et à Mesdames, puis d’être agrégé à la Société royale de Londres[28], acheminement naturel pour arriver à notre Académie des sciences, comme un de ses maîtres, l’horloger Le Roy[29] : voilà où tendaient tous ses efforts.

Il ne fut pas de la Société de Londres, et bientôt il n’y pensa pas plus qu’à l’Académie des sciences ; mais, en revanche, l’autre partie de son rêve, être introduit à la cour, s’y donner peu à peu ses libres entrées et y rester, se réalisa, et amena le changement le plus complet dans sa fortune.

Les filles de Louis XV étaient folles de musique, et Beaumarchais, nous l’avons vu, y était passé maître sur toutes sortes d’instruments, entre autres la harpe, encore assez peu maniée alors, et pour laquelle, malgré la défense de son père, qui, au moment de leur réconciliation, ne lui avait permis que la flûte et la basse de viole[30], il s’était fait d’une force supérieure.

Ce fut le trait d’union : il était arrivé chez Mesdames comme horloger, il resta comme musicien, organisateur de concerts intimes[31], et surtout, ce dont il fit toujours son grand moyen d’action, comme homme d’esprit. Je n’ai pas besoin de dire à quel point il l’était, et avec quelle variété de ressources, et aussi quel aplomb, ce qui, loin de lui nuire, comme en ces sociétés de moins grand air que froisse toute supériorité se faisant trop valoir, le servit, au contraire, chez le roi, chez ses filles, et le Dauphin leur frère, où l’on était trop haut pour s’offusquer de ce que son ton avait d’avantageux.

Il possédait au reste, pour flatter les grands sans déchoir, un art étonnant, auquel il ne fallait pas moins, il est vrai, que tout son esprit et la réputation que, sur ce point, il eut d’assez bonne heure. « Il avait toujours, dit La Harpe[32], l’air d’être convaincu qu’ils ne pouvaient pas être d’un autre avis que le sien, à moins d’avoir moins d’esprit que lui, ce que lui-même ne supposait jamais, comme on peut le croire, surtout avec ceux qui en avaient peu ; et, s’énonçant avec autant de confiance que de séduction, il s’emparait à la fois de leur amour-propre et de leur médiocrité, en rassurant l’une par l’autre. »

D’autres avantages le servirent encore dans ce monde, où « le plus joli homme, » comme on disait, n’était jamais le moins mal venu : sa taille élevée et bien prise[33], sa belle mine, qui, plus tard, après la maturité des rudes épreuves, prit quelque chose de l’air « d’un vieux soldat en retraite[34] ; » sa physionomie étincelante, qu’éclaira toujours, même lorsque la surdité, dont il fut atteint assez jeune, y eut jeté quelque hésitation, le regard le plus vif, le plus assuré ; et enfin, dans ses belles années, ce dont furent surtout frappées les femmes, « cette ardeur involontaire, a dit Gudin, qui s’allumait en lui à leur aspect[35]. »

Il savait trop ce qu’il avait de séduisant pour n’en pas user, même où il aurait dû l’oublier le plus. Quand plus tard même il dut cesser d’aller chez les filles du roi, sa disgrâce, à ce qu’il paraît, serait venue de là. On n’a là-dessus rien de bien certain ; et ce que disent les chansons du temps d’une « stupide frasque » qui l’aurait fait éconduire[36] ne fait soupçonner tout au plus qu’une inconvenance de familiarité, assez d’accord, au reste, avec ses allures mal corrigées par l’éducation. Quelques mots de lui, que Collé donne comme absolument authentiques, sont seuls un peu plus clairs. Collé vient de parler de l’accès que « ses petits talents » lui avaient donné chez Madame Adélaïde, l’aînée des filles du roi, et il ajoute[37] : « Il s’était mis si fort à son aise chez Madame de France, que M. de Saint-Florentin se crut obligé de lui écrire pour lui donner ordre de sortir de Versailles, et de n’y plus reparaître. S’étant établi depuis à Paris, on prétend qu’il a dit à quelqu’un qui lui demandait la cause de sa retraite de la cour : « Qu’il n’étoit pas étonnant que, jeune comme il l’étoit, point mal de figure, et partagé de nombre de petits talents, qui sont les délices des femmes, on n’ait craint que tout cela ne montât au bonnet de Madame Adélaïde. » On m’a assuré, continue Collé, que ces derniers mots étoient ses propres termes. »

Connaissant l’homme, ils ne nous étonnent pas trop, à l’époque surtout où Collé les lui prête, c’est-à-dire beaucoup plus tard, lorsque sa familiarité chez Mesdames, qui, malgré ce qu’il y mit d’aplomb, fut assez lente à établir, et ne lui demanda même pas moins de quatre ans de soins et d’assiduité[38], l’eut posé enfin près d’elles sur ce ton de liberté qui, une fois pris, monte si vite, lorsque le caractère y pousse, jusqu’à la complète hardiesse.

Au moment où nous sommes, il est loin d’en être là. Il n’a encore qu’un pied en cour, mais qu’il saura, il est vrai, pousser vite en avant. Il se sent tant d’assurance, et son désir d’arriver est si vif ! En 1755, l’année de sa dernière lettre au Mercure, il a déjà tâté des grands, il a parlé au roi, il a vu Mesdames, et, quoi qu’il en dise, l’horlogerie lui plaît moins. Il y est célèbre, pourtant, et, ce qui a bien son prix, il y est son maître. Depuis son succès, il a quitté la boutique paternelle, près de Sainte-Catherine, et s’est établi pour son compte un peu plus loin, dans la même rue Saint-Denis, près de celle de la Chanvrerie, en face de Saint-Magloire. Il est chez lui ; mais il aura vingt-quatre ans bientôt, et il étouffe entre « ces quatre vitrages[39]. » Combien une petite charge en cour, fût-ce la plus modeste, lui plairait mieux !

Un bon hasard, conséquence d’une bonne fortune, la lui procura. La femme de l’un des contrôleurs de bouche, M. Franquet, l’avait remarqué à Versailles ; et, pour entrer en connaissance, lui avait apporté, quelques jours après, sa montre à réparer. Elle était de dix ans au moins son aînée, mais fort avenante encore, riche d’ailleurs, et pourvue d’un mari chez qui l’âge, l’état maladif, et une jolie charge à acheter, car sa mauvaise santé menaçait de la lui interdire avant qu’il fût peu, étaient autant de chances et d’espérances pour Pierre-Augustin.

Quelques jours après, la maison de M. Franquet, rue des Bourdonnais, n’avait pas de visiteur plus assidu, et bientôt d’ami plus intime. Il fut aux petits soins pour le mari, à tel point que les mauvaises langues prétendirent plus tard qu’il s’était fait son laquais[40] ! En quelques mois il l’eut complètement gagné : Franquet, de plus en plus souffrant, lui vendait sa charge, moyennant un prix dérisoire, car c’était une rente viagère dont, ce qui n’ajoutait guère au sérieux de l’affaire, le père Caron garantissait le payement ! La vente faite, le 9 novembre 1755, on persuadait à Franquet d’aller se rétablir à la campagne, dans un petit bien qu’il avait à Vert-le-Grand, et moins de deux mois après, le 3 janvier, il y mourait d’apoplexie[41].

Jamais veuvage prévu n’avait certes mis plus d’empressement à satisfaire ceux qui l’attendaient. Il ne fallait pas moins pour l’impatience de celle qu’il rendit libre. Soit que le défunt eût été un assez vilain homme et un assez mauvais mari, soit que la passion pour celui qui devait le remplacer fût d’une violence à ne rien entendre, à ne pas souffrir de retard, il est certain que c’est lui qui dut, avant même que M. Franquet fût mort, engager madame à savoir mieux attendre : « Si, lui écrivait-il par exemple dans une lettre, dont la famille se fit une arme pour le long procès qu’ils eurent ensemble, et qui fut même communiquée à l’un de ses plus ardents adversaires de l’affaire Goëzman, qui en envenima un de ses factums[42], si j’écoutais les sentiments de compassion que vos chagrins m’inspirent, j’en détesterais l’auteur ; mais lorsque je pense qu’il est votre mari, qu’il vous appartient, je ne puis que soupirer en silence, et attendre du temps et de la volonté de Dieu qu’il mette en état de vous faire éprouver le bonheur pour lequel vous semblez destinée. »

La bonne âme ! mais comme on sent bien qu’il a ses raisons pour être moins pressé, qu’il y a dans son jeu dix ans de moins que dans celui de madame Franquet, et qu’en pareil cas, ce n’est pas la jeunesse qui est l’âge de l’impatience.

Il savait déjà prendre tous les tons, on le voit par sa lettre, et aussi jouer tous les rôles. On faillit en avoir la preuve par une comédie qu’il imagina pour amener à composition « des débiteurs peu délicats » de la veuve, et dans laquelle il ne songeait pas moins qu’à se déguiser en confesseur ! Le plan dressé et les rôles choisis entre les amis de madame Franquet, elle s’opposa à ce que cette farce, dont la combinaison semble renouvelée du plus fameux roman de Lesage, fût poussée plus avant[43].

Celui qui fut si bien Figaro ne put pas ainsi commencer par être Gil Blas.

La veuve, dont nous connaissons le peu de résignation dans l’attente, n’avait qu’une pensée : se remarier au plus vite. L’année exigée par son deuil lui parut même trop longue ; elle en supprima deux mois : Franquet était mort en janvier 1756, elle se remaria en novembre. Les Caron, assez rigoristes, comme nous l’avons vu, trouvèrent sans doute que c’était un peu prompt, car ils n’assistèrent pas au mariage. Ils se contentèrent de donner leur consentement par écrit[44].

Le ménage n’alla pas sans quelque trouble, non que Pierre-Augustin fût un mauvais mari, loin de là ; ses trois femmes — nous verrons qu’il se maria trois fois — furent au contraire fort heureuses avec lui, et l’un de ses amis, M. d’Atilly, en témoignait dans une lettre qu’il lui écrivit pendant son second veuvage[45] ; mais, en épousant à vingt-quatre ans madame Franquet, qui s’en donnait trente-quatre, sans probablement tout avouer, il avait fait, ce qu’il ne pouvait oublier pas plus que sa femme, un mariage d’intérêt, un mariage d’argent : et c’est l’intérêt, c’est l’argent qui gâtèrent tout. La femme se fit de sa fortune une autorité que le jeune mari supporta mal, et dont il se vengea par des froideurs qui ne raccommodèrent rien. La famille, d’ailleurs, notamment la mère, la veuve Aubertin, qui vivait encore, lui était fort hostile, et tâchait de ramener à elle ce qu’elle pouvait d’une fortune qu’il avait crue toute à lui du jour qu’il s’était marié. Donation entière lui en avait été faite par le contrat de mariage ; mais ce contrat n’avait pas été « insinué », c’est-à-dire enregistré, comme nous dirions à présent, et il restait ainsi sans valeur. Qu’un malheur survint, ce qui n’était que trop à craindre, car la nouvelle épouse manquait de santé, et passait même pour poitrinaire, et adieu pour le mari ce qu’en tout cela son ambition, son désir d’être riche avaient rêvé d’avantages.

Il est aisé de concevoir ce qu’une situation pareille, l’époux tâchant de faire consacrer ses droits, les parents s’efforçant de les faire maintenir tels qu’ils étaient, faute d’enregistrement, devait amener de troubles et de brouilles. On alla jusqu’à parler de séparation, d’après du moins ce qui nous semble à conclure d’une lettre que Beaumarchais écrivit à sa femme, et dans laquelle il est fait allusion à tout ce que nous venons d’indiquer : arrogance dominatrice de l’épouse, froideur du jeune mari qui n’a que cette revanche, et, par-dessus tout, « difficultés d’arrangements », qui peuvent amener le dénouement dont nous parlions :

« Ah ! Julie, écrit-il, que les temps sont changés ! Tout nous interdisoit autrefois l’amour que nous avions l’un pour l’autre ; qu’il étoit vif alors, et que mon état étoit préférable à celui d’à présent ! Ce que vous appelez ma froideur n’est seulement qu’une retenue de sentiments dont je cache la trace, de peur de donner trop de prise sur moi à une femme qui a changé son amour en domination impérieuse.

« Ma Julie m’épouse, mais cette Julie, qu’un tendre regard faisoit expirer de plaisir dans les temps d’ivresse et d’illusion, n’est plus qu’une femme ordinaire, à qui des difficultés d’arrangement font à la fin penser qu’elle pourrait bien vivre sans l’homme que son cœur avait préféré à toute la terre[46]. »

Un événement, dont la soudaineté surprit autant qu’elle les effraya la famille et le mari, qui pourtant ne s’agitaient qu’en cette prévision, la mort de Julie, enlevée en quelques heures par une fièvre putride, le 29 septembre 1757, dix mois seulement après le mariage, sembla terminer tout, mais n’arrangea rien. Les procès commencèrent entre la belle-mère et Pierre-Augustin, qui vainement voulut se faire fort d’un écrit de sa femme à ses derniers moments, et vainement aussi faire enregistrer par surprise le contrat avec donation que, nous l’avons vu, l’absence de cette formalité rendait nul[47]. La belle-mère sut se pourvoir assez à temps pour que son gendre ne gardât aucun droit sur l’héritage, « ce qui, a-t-il dit plus tard, me laissa nu dans la rigueur du terme[48]. » La mort rapide de Franquet lui avait préparé une fortune, que ruinait celle plus foudroyante encore de sa femme ; et il ne resta ainsi qu’avec des ennuis souvent renouvelés, à la mort surtout de sa belle-mère, qui fut pour la famille une occasion de reprendre le procès, afin de le ruiner encore plus, si c’était possible[49] ; avec un peu de honte aussi, car tout mariage en amène quand il n’a été, comme celui-ci, qu’un marché et une affaire ; enfin, avec la tache imméritée mais ineffaçable que lui infligèrent les plus abominables soupçons. Un bruit, qui devait se réveiller plus odieux et plus tenace à chacune de ses grandes luttes dont le temps approche, se mit alors à courir, et ne fit pas moins de lui qu’un double assassin. D’où venait-il ? on le devine : de la soudaineté des deux morts successives de Franquet et de sa femme : après avoir empoisonné l’un pour tenir la veuve et la fortune, il aurait empoisonné l’autre pour ne plus garder que l’argent !

C’est en vain qu’il cria que rien de cet argent ne lui était resté, faute d’avoir pris les précautions légales qui pouvaient selon la loi le lui garantir, et sans lesquelles le crime dont on l’accusait était aussi inutile qu’odieux ; c’est en vain que les meilleurs esprits, entre autres Voltaire, répétèrent, lorsque sa verve fut la mieux en lutte et en succès de gaieté et de courage, qu’un homme de ce caractère ne pouvait avoir été criminel, que jamais empoisonneur ne saurait être si drôle[50] ; l’opinion ne lui revint pas assez pour l’absoudre enfin de l’absurde et déplorable soupçon. Quand bien des années après, dans ce dernier combat où il eut à lutter contre l’homme bilieux et farouche, dont le talent fut le moins compatible avec les agiles vivacités du sien, il entendit cet adversaire, l’avocat Bergasse[51], lui crier « qu’il suait le crime[52] » ; il n’y avait encore là qu’un écho de plus en plus envenimé de l’abominable accusation.

Nous verrons même qu’on la compliqua d’une autre : à la mort de sa deuxième femme, qui, sans être aussi prompte, ne se fit pas non plus attendre, on prétendit qu’il s’était rendu veuf cette seconde fois par le même procédé que la première ! Mais n’anticipons point. Il s’en faut de plus de dix ans que nous en soyons là, et bien des événements sur lesquels nous glisserons, comme son infatigable vivacité l’y fit glisser lui-même, vont pendant ce temps se passer pour Beaumarchais.

Ce nom, que nous continuons de lui donner, car il ne le quittera plus, était la seule épave de son mariage. Le petit bien de sa femme, d’où il lui venait, s’en retourna, comme le reste, à la famille, mais sans qu’on lui contestât, à ce qu’il paraît, cette seule chose qu’il en avait prise, et qui d’ailleurs n’en était que l’ombre. Il s’en fit une ombre de noblesse, derrière laquelle il dissimula de plus en plus ce qui lui restait du jeune horloger Pierre-Augustin Caron, dont il voulait qu’on se souvînt le moins possible à la cour, où, lorsqu’il y retourna sitôt qu’il fut veuf, et n’ayant d’abord, pour rejeter dans les grandes affaires dont il faisait son but, d’autre ressource que l’influence et le crédit qu’il en pourrait tirer, il s’aperçut qu’on n’oubliait pas assez son origine. Plus il y eut de succès comme musicien et comme homme d’esprit, ce qui ne tarda guère, Mesdames l’ayant fait de mieux en mieux leur préféré, et le Dauphin leur frère, qu’il amusait de ses franchises, disant à qui voulait l’entendre : « C’est le seul homme qui me parle avec vérité[53] ; » plus, en un mot, il monta comme courtisan, plus l’envie de ceux que cette faveur gênait s’acharna à lui rappeler qu’il n’était qu’un ancien garçon horloger. C’est dans ce temps-là qu’il eut à Versailles cette aventure bien connue avec un jeune sot de la cour, qui lui avait, en passant, donné sa montre à regarder, et qui dut la ramasser en fort mauvais état sur le parquet, pendant que Beaumarchais lui disait : « Je vous avais bien prévenu, monsieur le comte, que je n’étais plus, dans ce métier-là, qu’un maladroit. »

C’est à cette époque aussi que lui arriva cette affaire beaucoup plus grave avec le chevalier de C…, dont, après une insulte de celui-ci à Beaumarchais sur son origine et ses premiers temps, le dénouement fut un duel au bois de Boulogne, où l’insulteur, frappé en pleine poitrine, fut relevé mourant. Les suites pouvaient être des plus sérieuses pour Beaumarchais, mais son adversaire ayant eu la générosité de ne pas le nommer avant de mourir, et le roi, à la prière de ses filles, ayant défendu qu’on parlât de l’affaire, il ne fut pas inquiété.

Ces messieurs de la cour, qui ne voulaient pas l’accepter comme gentilhomme, mais à qui il prouvait si bien que le courage du moins ne lui manquait pas pour l’être, avaient avec lui des façons beaucoup plus liantes, lorsqu’il s’agissait de services à lui demander, services d’argent presque toujours, qu’il s’était mis à même de pouvoir rendre en se mêlant de toutes ces sortes d’affaires où nous allons le voir tout à l’heure ; mais qui, le plus souvent, faute de restitution lui firent de chaque débiteur un ennemi. S’il faillit avoir, à peu de temps de là, un second duel, où son adversaire eût été M. de Sablière ; si plus tard il se brouilla avec M. de Lauraguais, d’abord un de ses meilleurs amis ; si Mirabeau lui garda rancune, et, comme nous verrons, le lui fit cruellement sentir ; enfin, si bien auparavant, au moment à peu près où nous sommes, il eut avec M. de Meslé, marquis de Faily, une affaire poussée assez loin, et qui pouvait l’être encore davantage, ce fut, chaque fois, pour quelque prêt d’argent, quelques avances plus ou moins vite réclamées, ou bien quelques garanties imprudemment données, et pour lesquelles il eut à faire de vifs reproches à ceux qui en avaient abusé.

Ce fut le cas de M. de Meslé. Beaumarchais s’était fait sa caution près de certaine demoiselle pour vingt et un mille francs de diamants, que le marquis trouva moyen de se faire livrer avant la conclusion complète du marché, et courut aussitôt revendre « à toute perte ». Lorsque Beaumarchais l’eut appris, et fut certain aussi que des 10,500 francs, moitié du prix, pas un sou n’avait été donné, malgré les conventions, et que la lettre de change promise pour le reste n’avait pas été signée, il fit sentir à M. de Meslé, par une lettre des plus vertes, ce qu’il y avait de peu délicat dans cette conduite qui compromettait si fort sa garantie.

Ils se rencontrèrent à quelques jours de là dans le foyer de la Comédie, et s’expliquèrent si vivement qu’il fallut sans retard aller dégainer auprès. Le marquis, fort peu brave, s’y refusait, sous prétexte qu’il n’avait qu’une épée de deuil. Beaumarchais lui fit voir qu’avec « sa petite épée d’or » il n’était pas mieux armé, et, bon gré, mal gré, l’entraîna sous un réverbère près de la fontaine de la rue d’Enfer, où, après quelques passes, il lui fit une légère éraflure à la poitrine. Le marquis cria que s’il avait sa bonne épée, les choses ne se passeraient pas ainsi : « Allez la chercher, et retrouvons-nous ici à onze heures, » lui riposta Beaumarchais, qui là-dessus le quitta et s’en alla souper chez la demoiselle aux diamants. Il y trouva M. de la Briche, introducteur des ambassadeurs, qui lui prêta l’épée plus sérieuse qu’il portait, et vite, sans attendre l’heure marquée pour la seconde rencontre, il courut chercher M. de Meslé à son hôtel : « Là, dit-il dans une lettre où toute l’affaire est racontée et qui fait partie de ses manuscrits à la Comédie française, là le cher marquis, tapi dans ses draps, me fit dire qu’il avait la colique, et qu’il me verrait le lendemain. Il vint en effet, et me balbutia quelques excuses que je le forçai de venir réitérer chez le prince Beloleski. notre ami commun : ce qu’il fit[54] . »

La demoiselle chez qui nous venons de le trouver est du monde qu’il voyait le plus alors, du moins à Paris. Déjà trop affairé pour s’occuper de passions de difficile approche, il s’en tenait à celles où l’on va vite, à l’amour tout fait, comme disait Caraccioli. Madame de Burman, cette charmante Fanny avec laquelle il eut une correspondance de quelques jours pour un portrait donné, repris et rendu[55], était une baronne de ce monde-là[56]. Beaumarchais y connut aussi de fort près mademoiselle Lacour[57], avec qui des rimes galantes, telles que certain Hommage du matin, que nous avons lu autographe[58], furent surtout sa monnaie courante ; puis encore mademoiselle La Croix de l’Opéra, qu’il avait prise à son ami le prince Beloleski[59], et qui nous semble bien être la même que cette marquise de La Croix, dont les succès comme jolie femme et comme chanteuse étaient si grands dans le monde diplomatique à Madrid, quand, peu après, il s’y trouva avec elle. En ce cas, n’est-ce pas lui qui l’y aurait amenée ? On peut d’autant mieux le supposer, que leur intimité là-bas était des plus étroites, et que, lorsque la marquise fut en passe de devenir la maîtresse du prince des Asturies[60], Beaumarchais, qui voyait un intérêt patriotique dans cette influence d’une Française sur l’héritier du trône d’Espagne, y aida quelque peu. Son mémoire au ministre, qu’on lira plus loin, et dans lequel on voit qu’il se faisait de si grand cœur le Figaro de cette Rosine d’opéra près du prince Lindor, est sur ce point d’un très-bon Français, sinon d’un homme très-scrupuleux.

Il était de son temps, où pour ces sortes d’affaires bien peu de gens y regardaient de près. Des deux mondes, celui qui se croyait encore honnête et sérieux touchait l’autre alors presque à s’y mêler ; aussi Beaumarchais les confondait-il, et il ne semblait jamais qu’il eût changé, lorsqu’avec la plus merveilleuse agilité de conscience il avait passé de celui-ci à celui-là.

Son aplomb chez les filles du roi, et même chez la reine, où il était fort bien vu, et avait pour ami particulier un des premiers écuyers, M. de la Châteigneraie, ne perdait rien, par exemple, à ses fréquentations d’une tout autre espèce. Il y était aussi à l’aise que si, avant d’y venir, il n’avait pas fait quelque fredaine chez Le Normant d’Étioles, mari de madame de Pompadour, et, quoique publiquement séparé, resté assez bien avec elle pour la laisser lui donner à Paris un hôtel rue du Sentier, payé avec l’argent du roi[61].

Beaumarchais, qui sentait là une influence de main gauche qui pourrait le servir si, du côté de la reine et de ses filles, l’influence de main droite venait à lui manquer, était l’hôte assidu de M. Le Normant rue du Sentier, et à Étioles, où quand venait la fête de saint Charles, patron du seigneur, il brochait en style grivois quelque chanson ou quelque parade dans le goût de celles dont on trouvera plus loin, pour la première fois, deux ou trois échantillons des plus salés.

C’est, croyons-nous, chez Le Normant qu’il connut Pâris-Duverney, grand ami, comme on sait, conseiller des plus intimes de madame de Pompadour, et celui qui s’entremettait le plus volontiers dans ce ménage, où, nous l’avons dit, la séparation n’empêchait pas toujours les rapprochements. La marquise n’oubliait pas que Le Normant était le père de sa fille Alexandrine, et Le Normant, pour qui c’était une ressource, l’oubliait encore moins.

Il ne fut pas indifférent à Beaumarchais de faire chez lui la connaissance de Pâris-Duverney, et il ne fut pas non plus indifférent à celui-ci d’y connaître Beaumarchais. L’un se dit que ce vieux financier, le plus intelligent des quatre Pâris — il avait eu trois frères — toujours resté au plus fort de ces grandes affaires, où jadis, par exemple, il avait fait la fortune de Voltaire, en l’intéressant dans les vivres, pourrait bien aussi aider à la sienne ; et l’autre, de son côté, pensa que ce Beaumarchais, si bien en cour près de Mesdames, et par elles près du roi lui-même, pourrait peut-être le servir pour ce qui était un des grands désirs de sa vieillesse.

Il avait, ce qui restera sa gloire, fondé l’École militaire, d’où notre École de Saint-Cyr est sortie, et dans ce temps, où les défaites de la guerre de Sept Ans, au lieu d’éveiller l’idée de revanche, n’avaient amené que le dégoût des batailles, bien peu de gens lui en tenaient compte. Le roi lui-même, et c’est ce qui désolait surtout Pâris, ne semblait pas le savoir.

Beaumarchais, quand le vieux financier et lui se furent entendus, se fit fort de le lui apprendre, et, qui plus est, de l’obliger à voir l’École militaire. Il y parvint. Mesdames, dont avec ce brio de persuasion qu’il apportait partout il sut exciter à propos la curiosité, y vinrent les premières ; et Louis XV, qu’il ne fallait que mener, suivit pour admirer comme elles, et comme elles féliciter Pâris-Duverney, radieux d’avoir pu le recevoir. Ce fut pour Beaumarchais, à qui il en devait la joie, et qui eut l’adresse de le lui faire sentir par quelques mots de recommandation que lui dirent Mesdames, non-seulement partie gagnée, mais fortune faite. Pâris le mit de toutes ses affaires, et, afin de l’y pousser mieux en lui donnant plus de crédit par plus d’apparence, il lui prêta comme entrée de jeu les 56,000 livres qu’il fallait pour l’achat d’une de ces charges de secrétaire du roi, qui par le fait seul de l’acquisition vous rendaient nobles. Quand plus tard, dans le procès Goëzman, on lui reprochera de se targuer de noblesse sans en avoir, il pourra riposter que l’on a menti, qu’il en a et bien à lui : « il peut en montrer la quittance. »

Il ne s’en tint pas là. Secrétaire du roi en 1761, il faillit devenir maître des eaux et forêts l’année suivante. Une des grandes maîtrises se trouvait à vendre. Il y fallait 500,000 livres, Pâris lui en fit l’avance. Mais la morgue de ceux dont il serait ainsi devenu le collègue, et qui, bien qu’ils ne fussent guère de meilleure maison, comme il le leur prouva dans un mémoire assez vif[62], ne voulaient point parmi eux de cet ancien horloger, fit manquer le marché. Ce que tenta Pâris en le recommandant à MM. Bertin et de Beaumont, ce qu’essaya aussi M. de la Châteigneraie au nom de Mesdames n’aboutit à rien. Beaumarchais se dédommage en achetant la charge peut-être moins en vue, mais plus aristocratique, de lieutenant des chasses à la capitainerie du Louvre, qui fit de lui un vrai magistrat, nous le verrons, et de robe longue, comme Brid’Oison. Après M. le duc de la Vailière, son chef, il fut le plus haut justicier pour tous les délits de braconnage dans la banlieue de Paris.

Vers le même temps, pour ajouter encore à son importance, il se fit propriétaire. Il acquit au prix de 60,000 livres[63], fort beau denier pour le temps, la maison qui porte aujourd’hui le numéro 36 de la rue de Condé, près de l’Odéon, et dont la physionomie a si peu changé qu’il semble encore qu’on en va voir sortir, par la porte cochère, Beaumarchais dans ce fameux carrosse qui lui fut alors tant reproché, bien qu’il ne se le fût donné que pour mieux suffire à tous les besoins, à tous les mouvements de son activité sans trêve. « Il ne faut dans la vie, disait-il comme le maréchal de Belle-Isle, que du pain et des chevaux. »

Paris, la France ne suffirent bientôt plus à cette fièvre d’action, à cette passion du mouvement. Il partit pour l’Espagne, où Pâris-Duverney, dont il y fut clandestinement l’agent, et qui le lesta au départ d’un viatique de 200,000 livres, voyait les plus grosses affaires à traiter pour la subsistance des troupes, la colonisation de la Sierra Morena, etc., etc.

Beaumarchais en flairait d’autres encore dans le genre de celle que nous indiquions tout à l’heure en deux mots à propos de la marquise de La Croix, et qui étaient si essentiellement du ressort de sa politique à la Figaro. Comme il fallait à tout cela le plus absolu secret, il donna pour prétexte à son voyage d’Espagne, dont tous les buts étaient à cacher, l’aventure de sa sœur et de Clavijo, ce fameux roman de séduction puis d’abandon, où il se prêtera un si beau rôle, quand, plus tard, sommé d’expliquer son long séjour à Madrid, il en révélera les péripéties avec une si complaisante fantaisie, et cherchera ainsi la justification où déjà il a trouvé le prétexte.

Il eut en Espagne de grands succès d’esprit et de musique. Causeur, chanteur et harpiste, il fit merveille, mais ce fut tout. Quoi qu’il tentât avec « cette facilité de conception » qu’il avouait être une de ses forces[64], et avec cette ardeur d’activité qui ne laissait pas « la gaieté du soir gâter le travail du matin[65] », il ne put, au milieu de l’universelle inertie, aboutir à quoi que ce fût. Il n’en rapporta rien que ce qu’il avait apporté : des chansons ! Au retour, le plus fort de son bagage était les séguedilles castillanes ou andalouses, dont à cette époque déjà il songeait à disposer les airs sur les couplets d’une farce qu’il avait faite pour une des fêtes d’Étioles, et qui, après avoir failli devenir ainsi un opéra-comique pour les comédiens italiens, fut définitivement la comédie du Barbier de Séville, pour le Théâtre-Français.

Faire des pièces était sa visée alors, sa préoccupation nouvelle. Dégoûté des affaires par celles qu’il avait manquées en Espagne, et par la tournure défavorable de certains intérêts qu’il avait dans notre colonie de Saint-Domingue, où, sans cela peut-être, il se serait retiré, en quittant Madrid ; moins engoué de la cour, où son trop d’aplomb avait fini par faire baisser son succès, et où, lorsqu’il y revint, il ne ressaisit pas son crédit ; un peu désenchanté de l’amour, qu’il s’était avisé de prendre au sérieux avant son départ, et qui, pour l’en récompenser, lui fit retrouver au retour celle qu’il aimait prête à oublier ce qu’elle avait juré, pour épouser un de ses amis ; il songeait à se consoler de toutes ces déceptions, de toutes ces déconvenues par le théâtre, qui, lui-même, vous en réserve bien d’autres. La pièce qu’il fit alors fut conforme à ses mélancolies ; elles en expliquent même le genre et le ton si peu ordinaires chez lui. Ce fut un drame — nous pouvons lui donner ce nom, puisqu’elle fut, comme le remarque Gudin[66], la première à oser le prendre — ce fut Eugénie ou la Vertu malheureuse, ainsi que disait le sous-titre[67], qui ne fut pas conservé, et que je regrette : il nous donne, mieux que tout le reste, le mot de ces cinq actes larmoyants, de cet imbroglio éploré où, dans un sentimentalisme renouvelé de Richardson, et avec la phraséologie dont les drames de Diderot, alors une des plus ferventes admirations de Beaumarchais[68], avaient mis l’emphase à la mode, se mêlent et se noient les éléments les plus divers, les idées les plus disparates : un épisode du Diable boiteux, de Lesage, quelques lambeaux de Clarisse Barlowe, quelques autres de la Miss Jenny de madame Riccoboni, des réminiscences de l’aventure de Clavijo avec la sœur de l’auteur, etc., etc.

Quoiqu’il eut grand’peine à douter d’une chose dès qu’il s’en voulait bien mêler, Beaumarchais eut des craintes pour ce coup d’essai, et ne négligea rien de ce qui pourrait l’y aider. Pour avoir tout à lui les comédiens, il leur donna sa pièce, sans prétendre à aucun droit ; et pour se rallier les gens de cour, il la communiqua aux plus éclairés : le duc d’Orléans, le duc de Noailles, et sa fille madame de Tessé, M. de Nivernais, etc. Il alla même jusqu’à vouloir présenter à Mesdames « cet enfant de sa sensibilité. » Il leur écrivit pour obtenir de leur lire ses cinq actes, « afin qu’ils fussent honorés de leurs larmes, comme l’auteur l’avait toujours été de leurs bienfaits[69]. » Nous doutons qu’il y parvint. Son crédit près d’elles, nous l’avons dit, décroissait alors, et cela, il n’en faut pas douter, à cause de ces « frasques » de fatuité et d’aplomb dont nous avons parlé, d’après Collé et Rivarol. C’est à partir de ce moment que nous ne le trouvons plus dans leur monde.

Une aide de ce côté aurait, d’ailleurs, été pour sa pièce d’un maigre secours. Du reste de la cour il ne devait guère attendre davantage. C’est le public, c’est le parterre qu’il lui fallait ; il ne l’eut pas. L’envie s’y trouvait partout contre lui, et il en sentit toutes les morsures. On ne lui pardonnait pas d’être quelque chose, étant parti de rien ; d’être riche, d’avoir charge en cour, et, comme dit Grimm, qui me semble un peu du nombre de ces envieux-là, « de faire le petit-maître », et par surcroît, chose moins excusable, l’homme d’esprit.

La pièce, donnée le 29 janvier 1767, fut sifflée à cause de l’auteur, et aussi pour elle-même, ce qu’il reconnut en corrigeant à outrance, entre la première et la seconde représentation, les deux derniers actes, qui avaient surtout pâti. Elle marcha alors, elle se soutint même, sept fois de suite d’une première traite, et sept fois encore d’une seconde, lorsque Préville, qui l’avait fait interrompre à cause d’une indisposition, l’eut fait reprendre. Il était pour beaucoup dans ce succès, moins chaud que réchauffé. Mademoiselle Doligny, qui jouait Eugénie, et qui plus tard joua Rosine, y avait aussi sa belle part ; mais on disait que l’argent de l’auteur y était pour bien plus encore. Il aurait, assurait-on, payé deux ou trois cents claqueurs à la seconde représentation[70], et même il serait allé, à la reprise, jusqu’à faire jeter de l’argent dans le parterre[71]. On l’avait sifflé parce qu’il était riche, c’est à l’argent qu’il demandait sa revanche : quoi de plus juste ! L’esprit toutefois devait, par la suite, la lui donner beaucoup plus belle.

Les Deux Amis, son second drame, joués trois ans après, le 13 janvier 1770, eurent une fortune à peu près pareille[72] : mêmes cahots à la première représentation, surtout vers la fin ; et aux suivantes, même ressaut vers le succès, peut-être à cause des mêmes moyens.

L’argent ainsi eût été doublement de la pièce, dont, on le sait, le sujet roule sur deux banqueroutes, ce qui même faisait dire, la première fois, que l’insuccès du drame était la troisième. Un couplet chantait aussi :

C’est un change où l’argent circule,
Sans produire aucun intérêt.

Beaumarchais avait compté sur l’à-propos de deux ruines à grand fracas, dans les affaires du moment : celle de Billard et celle de Grizel ; mais le public avait trouvé que ce qui passionne les finances ne suffit pas comme passion de drame.

La jalousie, cette fois comme la première, n’avait pas non plus manqué contre Beaumarchais. Il ne comptait encore qu’envieux et ennemis au parterre, à ce point même que cette sorte de haine universelle étant connue et pour ainsi dire avouée, quelqu’un put écrire sur l’affiche, à la suite du titre les Deux Amis, « par un auteur qui n’en a aucun. »

Heureusement, comme l’a fort bien remarqué M. de Loménie[73], qu’il avait alors des consolations, et savait cette fois où se prendre pour se remettre d’une chute. Entre ses deux drames malheureux, il s’était trouvé un bonheur. Le 11 avril 1768, il s’était remarié, et comme à son premier mariage, il avait pris une riche veuve, libre depuis fort peu de mois : c’était la belle et encore jeune madame Lévêque, à qui son premier mari, garde général des menus, avait laissé une grosse fortune[74], ce qui mit Beaumarchais en état de reprendre ses affaires, d’acheter de compte à demi avec Pâris-Duverney, dont ce fut le dernier marché, l’immense forêt de Chinon, et de rêver, pour le fils qui lui naquit bientôt, les plus belles espérances de fortune.

Vains projets encore ! Tout ce bonheur, qui sans doute l’eût fixé, croula. La mère mourut en couches le 21 novembre 1770, et le fils ne lui survécut pas deux années. Que va faire Beaumarchais ? des pièces. Malgré Eugénie, malgré les Deux Amis, c’est encore au théâtre qu’il songe, lorsqu’après la mort de son fils, qui seul, comme il l’écrivait en 1771 à une duchesse, l’attachait « à ces objets de finances, mortels pour les gens de lettres, » il n’a plus personne pour qui travailler dans les affaires, et avoir besoin d’y devenir riche.

Elles se vengèrent bien de ce projet d’abandon, par les ennuis sans nombre et sans fin où elles le jetèrent et dont nous touchons les premiers.

En avril 1770 il avait réglé ses comptes avec Pâris-Duverney, enfin las de la finance et trop vieux d’ailleurs pour y rester. Par ce règlement, Paris avait non-seulement reconnu Beaumarchais complètement quitte envers lui, mais s’était déclaré son débiteur pour une somme de quinze mille livres, payable à sa volonté. Il était temps pour ce compte définitif ; trois mois après, le 15 juillet, avant que Beaumarchais ne se fût fait payer des quinze mille livres, Pâris-Duverney mourait, laissant toute sa fortune au comte de la Blache, son petit-neveu par les femmes, qu’il avait lui-même élevé, et qui lui devait, plus qu’à ses mérites, son grade de lieutenant-général. Le comte et Beaumarchais, qui lui préférait un autre neveu de Paris, M. de Meyzieu, n’étaient pas, il s’en faut, en très-bons termes : « Il me hait comme un amant aime sa maîtresse, » disait Beaumarchais, et c’était vrai. Le premier acte de M. de la Blache, comme héritier de Pâris-Duverney, en fut une première preuve : il refusa d’accepter l’arrêté de compte de Beaumarchais et de son oncle, déclara nulle la signature de celui-ci, et, au lieu de payer les quinze mille livres que cette signature garantissait à Beaumarchais, il lui en réclama cent trente-neuf mille, dont le règlement lui donnait décharge. Comment arrivait-il à ces beaux calculs ? Ni plus ni moins que par une accusation de vol contre son adversaire. Il soutenait que Beaumarchais avait soustrait à son oncle un blanc-seing de trois pages, et que pour arriver jusqu’à la fin de la troisième, où se trouvait la signature, il avait allongé de son mieux ce compte d’apothicaire, qui de débiteur le faisait créancier.

Aux requêtes de l’Hôtel — c’était alors le tribunal de première instance — où l’affaire fut portée au mois d’octobre 1771, après plus de quinze mois de pourparlers inutiles, on ne fut pas de l’avis de M. de la Blache. Le 22 février 1772, une première sentence le débouta de sa demande, et le 14 mars, une seconde ordonna l’exécution du règlement de compte. M. de la Blache en appela devant la Grand’Chambre, mais sans que cet appel mît Beaumarchais en bien grand souci. En février 1773, près d’un an après — les procès marchaient encore plus lentement qu’aujourd’hui — l’affaire était toujours pendante.

Il en attendait le résultat avec le plus grand calme, avec la plus absolue confiance, tout en faisant répéter au Théàtre-Français, pour le carnaval qui approchait, son Barbier de Séville[75], lorsqu’un incident des plus inattendus, des plus étranges, vint tout à coup compliquer toutes ses affaires : retarder indéfiniment sa pièce, et contribuer à lui faire perdre son procès.

Parmi les grands seigneurs qu’il voyait le plus alors était le duc de Chaulne, sorte de colosse brutal et fou, qu’un peu de goût pour les gens et les choses d’esprit recommandait seul. C’est par là que l’avait pris Beaumarchais, qu’il eut l’imprudente candeur de conduire presque aussitôt chez sa maîtresse, mademoiselle Ménard, dont le drôle eut bientôt gagné mieux que l’amitié[76]. Elle était de la haute galanterie, La Harpe la traite même de courtisane[77], et — ce qui se conciliait déjà — elle était aussi du théâtre. À la Comédie Italienne, où elle jouait à la façon de madame La Ruette, on l’avait applaudie dans le rôle de Louise du Déserteur. Je croirais même volontiers que c’est à elle que Beaumarchais pensait pour le rôle de Rosine, lorsque son Barbier, qu’une sotte boutade d’amour-propre de l’ancien perruquier Clairval, à qui il destinait Figaro, et qui craignit d’être accusé de trop le jouer au naturel, fit rejeter de son théâtre, était encore un opéra-comique.

M. de Chaulne ne tarda pas, tout extravagant qu’il fût, à voir la sottise qu’il avait faite en rapprochant Beaumarchais de la Ménard ; c’est à elle qu’il s’en prit. Ses brutalités de jaloux furent telles qu’elle dut s’enfuir dans un couvent et y rester quelques semaines. Quand elle le crut plus calme, et eut d’autre part obtenu de Beaumarchais qu’il serait d’une assiduité moins suivie, plus prudente, elle revint chez elle.

Un matin, M. de Chaulne y tombe comme la foudre. L’envie lui a pris de tuer son rival, dont pourtant il devrait moins se défier. On est le 11 février, dans deux jours son Barbier sera joué au Théâtre-Français, et c’est à cela qu’il pense, bien plus qu’à mademoiselle Ménard. Il n’est pas, en effet, chez elle quand le duc y arrive. Mais Gudin, son ami le plus intime, dont nous aurons souvent à reparler, s’y trouve[78]. Il entend les premières menaces de M. de Chaulne contre Beaumarchais, et vite s’esquive pour aller le prévenir.

Il le rencontre dans sa voiture au carrefour Buci, et là il le supplie de venir chez lui pour échapper au duc qui veut le tuer : « Il ne tuera que ses puces, » riposte Beaumarchais fort peu effrayé. Sa charge de lieutenant de la capitainerie l’appelle au Louvre, et, s’il se décide à aller chez Gudin pour se garer de M. le duc, ce ne sera que plus tard. Là-dessus ils se quittent.

À peine Gudin est-il au Pont-Neuf, qu’il se sent, suivant son expression, « enlevé comme un oiseau[79]. » Le duc, qui se faisait conduire chez Beaumarchais, rue de Condé, l’a ainsi happé au passage pour le jeter dans son fiacre où il recommence à lui dire qu’il veut tuer son ami, et qu’il doit le lui trouver à tout prix. Gudin résiste, ce monstre le prend aux cheveux, ils lui restent dans la main, car il porte perruque, et, au milieu des rires et des huées de la foule, qui voit tout par les portières ouvertes, ils arrivent rue de Condé, où Gudin s’esquive encore.

M. de Chaulne frappe à la porte et demande Beaumarchais. On a l’imprudence de lui répondre qu’il est au Louvre. Il y court, le trouve en robe à l’audience de la capitainerie, et, comme un furieux, le somme de venir lui parler. Beaumarchais passe dans un cabinet, où le duc lui répète ce qu’il a déjà tant crié, qu’il veut le tuer, lui déchirer le cœur, boire son sang : « Ah ! ce n’est que cela, monsieur le duc, réplique l’autre avec le plus beau sang-froid ; à votre aise, mais souffrez que les affaires passent avant les plaisirs ; » et il rentre à l’audience. Elle dure deux heures, devant le duc qui se démène et piaffe.

Dès qu’elle est finie, Beaumarchais quitte sa robe et le prie de s’expliquer. Mais le duc ne veut que se battre, et sur-le-champ. Beaumarchais accepte, à la condition, comme pour son affaire avec M. de Meslé, qu’on lui laissera prendre une épée plus sérieuse que celle qu’il porte. Le duc lui répond que M. de Turpin, qui sera témoin du duel, lui en prêtera une, et tous deux montent, pour aller chez lui, dans le carrosse de Beaumarchais où, chemin faisant, M. de Chaulne ne cesse de l’invectiver des injures les plus ignobles, « les plus crochetorales, » c’est son mot. Arrivés chez M. de Turpin, ils le trouvent qui sort et leur dit qu’il ne pourra se mettre à leur disposition qu’après quatre heures. Beaumarchais se fait alors ramener chez lui, malgré le duc, qui veut l’entraîner à son hôtel et, pendant toute la route, menace de le poignarder s’il n’y consent pas.

Quand ils sont rue de Condé, chez Beaumarchais, le duc semble un instant plus calme. Le dîner est prêt, il accepte d’y prendre place ; mais tout à coup sa fureur le reprend, il se jette sur l’épée que Beaumarchais sans défiance vient de quitter, et il veut l’en percer. Beaumarchais pare le coup, prend à bras le corps M. de Chaulne, et pendant que celui-ci lui déchire le visage avec ses ongles il le pousse jusqu’à la cheminée et sonne. Tous ses valets montent, le cuisinier en tête, qui, aussi vigoureux que le duc, saisit une bûche pour l’assommer. « Désarmez-le seulement, » dit Beaumarchais, et la rixe recommence de plus belle avec coups et avec cris, dont le plus étrange est celui-ci de M. de Chaulne à qui Beaumarchais a riposté enfin par un coup de poing en plein visage : « Misérable ! tu frappes un duc et pair ! »

Cette lutte folle, dont nous ne pouvons suivre toutes les reprises et toutes les péripéties, ne cesse qu’après que M. de Chaulne, qui, acculé à l’escalier, a roulé jusqu’en bas avec Beaumarchais, et s’est relevé son épée en main pour blesser le laquais à la tête, percer le bras du cuisinier et couper à moitié le nez du cocher, s’est enfin laissé désarmer par le commissaire Chenu, que Gudin revenu tout exprès pour ce dénouement est allé chercher.

L’affaire, avec un furieux comme M. de Chaulne, qui s’en alla partout renouveler ses menaces contre son ennemi ; et avec un railleur comme Beaumarchais, qui le soir même, encore saignant de ses écorchures, courut tout conter dans son monde et en faire des gorges chaudes, ne pouvait que s’ébruiter et avoir des suites. Le tribunal des maréchaux s’en saisit. Le duc s’expliqua par un Mémoire, et Beaumarchais par un autre que M. de Loménie a retrouvé, et qui nous a servi beaucoup pour notre récit.

Les maréchaux mirent le tort du côté de M. le duc, bien qu’il fût de première noblesse, et huit jours après, le 19 février, une lettre de cachet le fit enfermer à Vincennes. Beaumarchais cependant n’était pas resté libre. M. de la Vrillière, connaissant les menaces de M. de Chaulne, lui avait signifié d’avoir à garder les arrêts. Ils furent levés par la sentence des maréchaux, et Beaumarchais, pour savoir si liberté entière lui était ainsi rendue, alla s’en enquérir chez M. de la Vrillière qu’il ne trouva pas, puis chez M. de Sartine, dont la réponse affirmative fut malheureusement peu de jours après démentie par l’autre. Blessé de ce que les maréchaux avaient levé des arrêts imposés par lui « au nom du roi, » M. de la Vrillière fit de nouveau mettre la main sur Beaumarchais. Il donna pour prétexte qu’il était sorti trop tôt, et avant d’être sûr que M. de Chaulne fût déjà à Vincennes. Cette fois ce n’est pas chez lui, mais au For-l’Évêque qu’il le fit garder[80].

Ce caprice d’un ministre, disposant au gré de ses susceptibilités de la liberté d’un homme, eut pour Beaumarchais qui en était victime les plus graves conséquences. Déjà l’éclat, le scandale de l’affaire avaient empêché la première représentation de son Barbier de Séville, qui approuvé le 13 février par la censure, comme on le voit sur un des manuscrits du Théâtre-Français, devait être joué le lendemain, mais ne put l’être, l’auteur se trouvant séquestré depuis la veille, et la police ayant retiré son autorisation[81].

Pour son procès, dont le dénouement en appel était proche et qui par suite de tout ce bruit peu favorable à sa considération menaçait de mal tourner, sa mise au For-l’Évêque ne lui porta pas un coup moins fatal. Comment, n’étant plus libre, pourra-t-il le suivre ? Comment pourra-t-il voir ses juges ? De là pressantes sollicitations de sa part au duc de la Vrillière, avec l’appui de M. de Sartine : « Permettez-moi seulement, écrit-il au duc, d’aller pendant quelques jours instruire mes juges au palais, dans la plus importante affaire pour ma fortune et mon honneur[82]. »

M. de la Vrillière cède. Le 22 mars, après un mois moins deux jours de séquestre absolu, Beaumarchais put sortir du For-l’Évêque, mais sans être libre encore. L’agent Santerre le suivra partout et il ne devra prendre ses repas et coucher que dans sa prison. Peu lui importe, le meilleur est obtenu : il peut s’occuper lui-même de son procès qui à ce moment est en délibéré, avec le conseiller Goëzman pour rapporteur.

C’est un ancien juge au conseil souverain d’Alsace[83], qu’en 1771 le chancelier Maupeou a mis de son parlement lorsqu’il l’a constitué, et qui n’est pas fait, il s’en faut, pour le rendre recommandable. Il ajouterait plutôt à sa déconsidération, qui depuis le premier jour n’a cessé de grandir et est alors au comble. Juge de fort mince scrupule, M. Goëzman ne tient sa porte hermétiquement close que pour la faire mieux forcer par l’argent des plaideurs ; besoigneux pour son propre compte, car nous verrons qu’il court les bonnes fortunes, et pour le compte aussi de sa seconde femme qui, jeune encore et assez jolie, est d’une coquetterie fort coûteuse, il laisse sa justice pourvoir à ses dépenses.

Beaumarchais sait tout cela par une de ses sœurs, madame Lépine, l’horlogère, chez qui va souvent un certain Bertrand d’Airolles, ami du libraire Lejay, dont madame Goëzman fréquente la boutique. Pour deux cents louis l’on aura, lui dit-on, les bonnes grâces de madame, et par elle on obtiendra ce qui serait si nécessaire, quelques audiences de monsieur. Beaumarchais, alors assez mal en argent comptant, emprunte cent louis à son ami la Châteigneraie, et par l’entremise de Bertrand d’Airolles les fait donner à madame Goëzman pour avoir une première audience. Il l’obtient. Le lendemain même du marché, à neuf heures du soir, escorté de son garde du For-l’Évêque et de Falconnet son avocat, il voit M. Goëzman dans son cabinet, quai Saint-Paul, mais sans pouvoir presque lui rien dire, et surtout sans en rien tirer. Une seconde audience est indispensable ; on ne l’aura qu’avec les cent autres louis demandés d’abord. Beaumarchais ne sait où les trouver et offre à la place une montre en brillants, dont madame Goëzman se contente, en ajoutant toutefois que quinze louis ne seraient pas inutiles comme gratification pour le secrétaire. Beaumarchais les donne, ne voyant là qu’une bagatelle. Ce ne sera pas moins tout à l’heure, on le verra, que la chose la plus importante. Il attend alors l’audience promise et payée. L’heure en est fixée au dimanche soir, 4 avril, avant-veille du jour où l’arrêt doit être rendu. Il ne l’obtient pas. M. Goëzman n’a jamais été plus inaccessible. Sa femme fait dire qu’il n’y a pas de sa faute, que l’audience manquée le dimanche sera accordée le lundi, et que, du reste, dans le cas contraire elle s’empressera de rendre ce qu’elle a reçu. Beaumarchais augure fort mal de tout cela pour son affaire. L’offre de la restitution par madame Goëzman lui est surtout d’un très-mauvais présage : « Pourquoi, dit-il dans son Mémoire à consulter, s’engageait-elle à rendre l’argent ? je ne l’avais pas exigé. » Il pressent que l’audience ne lui sera pas plus accordée le lundi que le dimanche, et il y voit la preuve que Goëzman se cache pour ne pas lui laisser deviner qu’il est déjà condamné.

Il ne se trompe ni sur un point ni sur l’autre : l’audience, en effet, ne vient pas, et le lendemain, sur le rapport de Goëzman, arrêt est rendu qui réforme celui de la chambre des enquêtes, et enlève à Beaumarchais tout ce qu’il y avait gagné. Il se voit à la mer, perdu corps et biens, d’autant plus que M. de la Blache, dont il devient le débiteur, au lieu de rester son créancier, sera impitoyable. La saisie-arrêt qu’il fait mettre, sans désemparer, sur tout ce qu’il possède ne tarde pas à le lui prouver. Libre, il pourrait peut-être parer au désastre, mais M. de la Vrillière le tient toujours sous clé : « Mon crédit est tombé, mes affaires dépérissent, » écrit-il à M. de Sartine, et, pour bien faire voir qu’une plus longue captivité l’achèvera, il ajoute : « Il est prouvé que mon emprisonnement me coûte cent mille francs. Le fond, la forme, tout fait frémir dans cet inique arrêt, et puis je ne puis m’en relever tant qu’on me retiendra dans une horrible prison. » La fièvre l’y a pris, et il y mourra. M. de Sartine, après cette lettre, intercède près de M. de la Vrillière, qui se laisse enfin toucher.

Le 8 mai la prison s’ouvre. Vite Beaumarchais revient à son jugement, et d’abord à son juge. Le soir même de la sentence, madame Goëzman avait fait rendre à madame Lépine, par Bertrand d’Airolles, les cent louis et la montre en brillants. Restaient les quinze louis demandés pour le secrétaire, mais que Beaumarchais, sûr de l’honnêteté de ce jeune homme, à qui, dans le commencement de l’affaire, il avait à grand’peine fait accepter un léger cadeau, pensait bien qu’elle avait gardés pour elle. Il voulut s’en éclaircir, se renseigna près du secrétaire, et apprit qu’en effet pas un des quinze louis n’était arrivé jusqu’à lui. Il les réclama alors à madame Goëzman dans une lettre assez verte, où, après avoir rappelé le rapport où M. le conseiller l’avait fort mal traité, il lui donnait nettement à entendre que la femme ne devait pas se faire payer des injures du mari.

Elle s’indigna, cria bien haut ; Beaumarchais fit de même et Goëzman alors intervint : il porta plainte à M. de la Vrillière et à M. de Sartine. Beaumarchais, qu’il croyait effrayer, ne lâcha point prise. Il lui semblait voir se lever sa vengeance. Montrer que son rapporteur a laissé sa femme recevoir de lui de l’argent, c’est presque prouver que le rapporteur lui-même en a pu recevoir de l’adverse partie, M. le comte de la Blache, et que l’arrêt qui l’a condamné n’ayant pas eu d’autre mobile doit par conséquent être cassé. Il ne dément donc rien de ce que Goëzman, dans sa plainte, a dit de ses récriminations contre sa femme. Il insinue même adroitement, dans une lettre qu’il adresse à un très-haut personnage et qu’il fait courir, que Goëzman aurait tort de s’en tenir là, et qu’il doit le poursuivre. L’imprudent, mal instruit peut-être de tout ce qu’a fait sa femme, ou trop sûr de sa force contre un ennemi déjà par terre, saisit le défi au bond. Il attaque Beaumarchais en calomnie.

Alors commence cette lutte étrange, engagée pour quinze misérables louis, et dont l’incalculable résultat ne sera pas moins que le coup le plus terrible, le plus mortel porté au parlement Maupeou ; ce combat étonnant de toute une magistrature, qui soutient un des siens contre un seul homme que personne au contraire n’appuie, dont pas un avocat ne veut prendre la défense[84], qui même, nous l’avons vu, a contre lui l’opinion publique tout entière ; mais qui, dès la première passe, a déjà fait si vaillamment figure, que l’opinion s’est retournée pour lui revenir. Il a mis tout le monde du côté de son esprit.

Il est vrai que cet esprit a toutes les ressources : que plaidoirie, satire, drame, comédie, il sait tout manier, tout faire agir pour sa cause[85] ; et qu’une fois revenue, l’opinion ne demande qu’à le suivre dans sa voie, dans son attaque contre une magistrature exécrée et tombée dans un tel mépris, que le grand conseil, dont M. de Maupeou avait tiré surtout ce parlement, n’était plus appelé que « la chambre de l’Égout[86]. »

Vainement les ennemis se multiplient, et, au lieu d’être deux, le couple Goëzman, arrivent à être cinq : Marin, le gazetier, conciliateur hypocrite qui, sous prétexte d’arranger l’affaire, n’a voulu la faire tourner qu’au profit des Goëzman ; Bertrand d’Airolles, agioteur interlope, dont nous avons vu le rôle, et qui, sachant tout ce qui se passe, a l’air de ne vouloir connaître que ce qui importe au conseiller et à sa femme ; d’Arnaud Baculard, romancier « lacrymatoire », qui, gagné par Goëzman, fera de sa déposition contre Beaumarchais le plus mauvais, le plus faux de ses romans.

Notre homme a réponse à tout, servi d’ailleurs par la maladresse de ses adversaires dont il use avec une présence d’esprit toujours à l’attaque, une vaillance sans trouble, une habileté de moyens, une malice de dialectique, et une bonne humeur d’ironie merveilleuses : « Sous une imagination fougueuse, dit La Harpe[87], qui l’a fort bien étudié dans toutes ses ressources, il avait une âme forte, et un grand fond de logique avec un grand fond de gaieté. »

Que font contre cette habileté, si souple et si tenace en même temps, ces cinq affolés ? Ils aident Beaumarchais à les battre par leurs contradictions et leurs fautes. « Ils ont tort en tout, pour qu’il tire parti de tout[88]. » Ce sont des ennemis comme on en souhaite. Il a la bonne grâce d’en convenir tout le premier, dans l’étonnant exorde de son dernier mémoire, le plus étincelant des cinq, où, après s’être mis en scène avec la verve qu’il retrouvera pour le monologue de Figaro, il remercie Dieu, puisqu’il lui fallait des ennemis, de les lui avoir envoyés tels que ceux-là.

Il n’est rien qui ne lui soit bon pour mettre les rieurs de son côté. Marin s’est-il moqué du nom du pauvre avocat, Me Malbête, le seul que Beaumarchais ait trouvé pour signer son Mémoire comme l’exige la loi ; il lui retourne de la plus plaisante façon ce nom dont il se moque : « Le gazetier de France, dit-il, se plaint de la fausseté des calomnies répandues dans un libelle signé Beaumarchais-Malbête, et il entreprend de se justifier par un petit manifeste signé Marin, qui n’est pas Malbête. »

Goëzman et ses amis du parlement ne l’aident pas moins en des circonstances plus sérieuses. Le président de Nicolaï, un de ses juges qui a gardé sous la simarre sa brutalité de colonel de cavalerie[89] et que le succès de Beaumarchais contre son protégé Goëzman met en fureur, n’a-t-il pas, un matin que dans la salle des pas perdus Beaumarchais le regarde passer à la tête de sa compagnie, eu la sottise de voir dans sa présence une bravade, une insulte ? et, chose plus grave, l’imprudence d’ordonner aux huissiers de le faire sortir ? Beaumarchais, qui n’a pas été insulteur, devient alors insulté. S’autorisant de l’indignation du public témoin de l’offense, il monte au parquet déposer sa plainte aux gens du roi, forcés de l’accueillir. Sur une invitation du premier président il la retire bientôt, mais il obtient, par l’espèce de pardon qu’il semble ainsi accorder à son juge, lui l’accusé, une de ses meilleures fortunes d’éloquence et d’ironie.

Avec Goëzman il gagne mieux encore un autre coup de la grande partie. Ayant un peu fouillé dans la vie de ce conseiller si expert à remuer la sienne, il y découvre une escapade galante enjolivée d’un faux que le grave magistrat s’est permis à la paroisse de Saint-Paul. Certain soir, étant parrain dans le monde des petites gens, où sans se faire connaître il s’est donné une amie à la sourdine, il a signé sur le registre un autre nom que le sien. Beaumarchais, qui a surpris toute l’histoire, la raconte sans rien passer, avec la plus impitoyable malice, donne les preuves, obtient ainsi que Goëzman, décrété d’ajournement comme faussaire, devienne accusé à son tour ; et plus tard, quand est prononcé l’arrêt, le fait déclarer par là hors de cour, ce qui pour un magistrat équivalait à la déchéance.

Il le lui devait bien. Non-seulement Goëzman l’avait jeté dans cette bagarre, mais il y était de tous celui qui lui avait décoché les traits les plus à craindre. Dans un de ses Mémoires n’avait-il pas, par exemple, fait la plus perfide allusion au « glorieux voyage d’Espagne » de Beaumarchais, sans oublier d’y joindre les mots « d’inquisition, d’espionnage, etc. ? » Il sentit l’aiguillon, mais pour n’en bondir que mieux. Il comprit qu’il fallait enfin s’expliquer sur ce voyage. Une lettre, qu’on disait venue d’Espagne, et qui, disait-on encore, courait en copies nombreuses par les soins de Marin, le décida. C’est surtout de l’aventure de sa sœur et de Clavijo qu’il y était question, avec tous les travestissements dont on pouvait la déguiser. Le terrain étant des meilleurs pour la riposte, Beaumarchais l’accepta, et c’est ainsi qu’au beau milieu du quatrième mémoire put s’étaler le romanesque épisode où il se découpe un si beau rôle de frère chevaleresque, en même temps qu’il taille à sa sœur Lisette, malgré ses trente-six ans, une si blanche robe de jeune victime. À beau mentir qui vient de loin, et tout cela venait d’Espagne.

Le succès fut énorme, et sans démenti, si ce n’est tout bas de la part des clairvoyants. Quelques-uns trouvèrent en tout cela une si heureuse fortune pour ce diable d’homme, qui, sans cesse précipité au fond du gouffre, savait chaque fois en rebondir sur un piédestal[90], qu’ils ne purent s’empêcher de croire à quelque double fond, où la vérité s’arrangeait à son profit : « Cette histoire, écrivit au moment même sur l’épisode de Clavijo La Harpe, dont, comme l’a dit Sainte-Beuve[91], la bienveillance pour Beaumarchais n’est pourtant pas suspecte, cette histoire dont les détails lui permettaient l’intérêt du roman, le montra sous un si beau jour, qu’on était tenté de penser que lui-même avait fait courir contre lui la lettre injurieuse dont il avait tiré un si grand parti[92]. » Pour nous, après l’avoir bien lue et relue, et sachant d’ailleurs tout ce qu’en pareil cas son habileté pouvait lui faire imaginer, rien n’est plus vraisemblable.

Il était aussi adroit pour la publicité de ses Mémoires que spirituel et ingénieux pour leur fabrication. Le quatrième qui est le plus étonnant, par l’esprit, par la verve, et aussi par la vivacité des attaques contre le Parlement, « le plus dérisoire, disent les Mémoires secrets[93], contre le nouveau tribunal tout entier, » pouvait, en raison de son ton d’offensive audacieuse se substituant partout à la défensive, être, dès le premier jour, arrêté dans son débit. Que fit Beaumarchais ? Malgré l’impatience du public qui le pressait depuis plusieurs mois, il attendit pour le lancer le moment d’une longue vacance pendant laquelle, suspendant son action, la justice ne pourrait rien contre lui. Il l’ajourna jusqu’aux jours gras. Son Barbier, qui a manqué le carnaval de l’année précédente, manquera encore celui-ci, retenu qu’il est toujours par la police. Ce quatrième Mémoire va le dédommager et mettre peut-être tout aussi bien les rieurs de son côté. Pour ajouter aux malices de la mascarade où il y flagelle tant de gens dans le défilé, c’est au milieu des masques qu’il le lance.

« Dès la nuit, lisons-nous dans les Mémoires secrets, sous la date du 15 février 1774, il l’a mis en vente au bal de l’Opéra[94]. Trois jours après, avant que le carnaval fût fini et que la justice qui pouvait l’arrêter eût repris son cours, six mille exemplaires étaient enlevés.

C’était partout une passion, une fièvre égale à la sienne ; et, de la part de ceux qui ne touchaient pas de près ou de loin au nouveau parlement, l’unanimité d’approbation et d’admiration la plus absolue. Il ne fallait pas moins, car il jouait là une terrible partie. S’il n’eût pas eu ainsi pour lui l’opinion, pressant sur ses juges jusqu’à les effrayer, il aurait pu, après tant de défis, tant d’attaques, les leur payer tous, sous le coup de la plus impitoyable sentence.

Elle fut rendue le 26 février, après une discussion de quinze heures. Goëzman fut, ce qui était, nous l’avons dit, on ne peut plus grave pour un magistrat, « mis hors de cour », et sa femme condamnée « au blâme ». Cette peine, qui entraînait la dégradation civique, fut celle aussi qu’on infligea à Beaumarchais, mais cela, comme on le voyait par le libellé de l’arrêt, bien moins parce qu’il avait tâché d’obtenir une audience à prix d’argent, que pour s’être permis de révéler le secret des procédures, et de mettre au jour ses interrogatoires[95].

On n’avait pas osé aller contre lui jusqu’à la peine du pilori, qui était son effroi. Elle l’eût fait abandonner, en raison de ce qu’elle avait d’infamant, par quelques-uns de ses plus dévoués défenseurs, même par celui qui l’avait jusque-là le plus ouvertement soutenu, le prince de Conti : « Si le bourreau, lui avait-il dit, met la main sur vous, je me retire. »

Il put lui rester fidèle ; non-seulement Beaumarchais n’alla pas au pilori, mais on lui épargna ce que l’autre peine, bien moins terrible, avait pourtant encore de déshonorant : il ne fut pas obligé de venir à genoux en entendre lire l’arrêt. On se contenta de brûler ses Mémoires dans la cour du Palais, « cette Grève des livres », comme il dit[96].

Pendant ce temps, partout, dans le public comme chez les princes, M. de Conti, le duc de Chartres, etc., on lui faisait de son blâme un triomphe, dont peut-être il ne se défendait pas assez, ce qui lui valut ce joli mot de M. de Sartine, l’engageant à le prendre un peu moins haut : « Il ne suffit pas d’être blâmé, il faut être modeste. » Lui-même, plus tard, lorsqu’il fut revenu de l’ivresse de cette condamnation triomphale, a fort bien exprimé ce que ce « blâme », cette dégradation que lui infligeait la justice, lui avait fait gagner dans l’opinion : « C’est de l’instant, dit-il[97], qu’ils ont déclaré que je n’étais plus rien, qu’il semble que chacun se soit empressé de me compter pour quelque chose. » On ne s’occupait plus que de Beaumarchais, à ce point que la police fit défendre ce qui pouvait le mettre en vue, lui ou ses œuvres : « Le public au théâtre applaudissait, dit Gudin[98], à tout ce qui faisait allusion à ses affaires. Le magistrat se crut obligé d’interdire la représentation d’Eugénie et de ses autres ouvrages. C’était, dit-il encore, comme nous, un triomphe complet. »

Chez le roi lui-même on s’en inquiète, on s’en effraye presque, et l’on songe à éloigner Beaumarchais ; mais, comme il est habile, on ne l’éloignera que pour qu’il rende service. Il n’y répugne pas, au contraire ; son intérêt s’y trouve. Quelle est, en effet, sa position alors ? Il ne peut songer à faire, devant le Conseil d’État, appel en cassation de l’arrêt qui le blâme, tant que le Parlement Maupeou dispose de la justice ; et, d’un autre côté, il ne peut pas non plus attendre, pressé qu’il est par les délais exigés pour l’appel. Son salut n’est que dans ce qu’il pourra faire pour le service du roi. Comme récompense, il obtiendra — et tout d’abord il se les fait promettre — ce qu’on appelle des lettres de relief, qui pourront, quelque soit l’espace de temps écoulé, le relever des délais imposés par la loi, et le mettre en état de ne faire réviser son procès que lorsqu’il jugera le moment opportun, et avec l’appui, cette fois, de Louis XV lui-même.

Son ami Laborde, banquier de la cour, sert de médiateur entre le roi et Beaumarchais, pour ce service que le premier désire de l’autre, qui ne demande qu’à le rendre. Il est de nature secrète et délicate, mais n’en convient que mieux à l’habile souplesse de celui qui s’en charge. Il s’agit d’un libelle : Mémoires secrets d’une femme publique, dont Morande, le Gazetier cuirassé, réfugié à Londres, menace la Du Barry et Louis XV, et pour la destruction duquel plusieurs personnes, entre autres M. de Lauraguais, ont, depuis dix-huit mois, noué avec lui des négociations qui n’ont pu aboutir.

Beaumarchais promet d’être plus heureux, mais le difficile est qu’il parte sans qu’on soupçonne rien. Il avise. Les bruits de persécutions nouvelles, dont on le dit menacé, le couvrent. Il feint — et son ami Gudin paraît lui-même dupe de la feinte[99] — que son arrestation est certaine dans quelques jours, dans quelques heures peut-être, s’il ne parvient à fuir[100]. Il aura ainsi double profit de son départ : le gain d’un peu plus de cette popularité, qui s’accroît toujours par le bruit vrai ou faux d’une persécution, et celui du service qu’il va rendre.

C’est du prince de Conti et du prince de Ligne qu’il se sert pour échapper à ce très-grand péril, qui ne le menace pas du tout. Comment trouve-t-il moyen de les jouer ? Le second, qui ne fut pas longtemps sa dupe, va nous le dire dans un passage de ses notes sur la Correspondance littéraire de La Harpe qui n’a jamais été cité : « Je fus, écrit-il, chargé par M. le prince de Conti d’aller chercher Beaumarchais au coin de la rue Colbert, à un réverbère éteint, de le mener dans un fiacre jusqu’au Bourget, d’où je l’envoyai, dans une de mes voitures, à Gand, à un de mes gens d’affaires qui le fit passer en Angleterre. Cet homme extraordinaire prétendait que, sans cela, il serait arrêté ; et huit jours après, il était déjà dans le cabinet de Louis XV, qui lui avait donné une commission secrète, qu’il couvrit de ce jeu pour nous mystifier[101]. »

À Londres, il retourne, par un adroit anagramme, son premier nom de Caron, et ne se fait plus appeler que le chevalier de Ronac. Pourquoi pas Figaro ? ce qu’il vient faire et son dernier tour le mériteraient bien. Il s’entend avec M. de Lauraguais, qui a déjà suivi l’affaire et qui l’attend ; il l’accompagne chez Morande, qu’il gagne, et, huit jours après, comme nous l’a dit le prince de Ligne, il est à Versailles, chez le roi. Il rapporte un exemplaire du libelle redouté, et le manuscrit d’un autre non moins menaçant. À quel prix tout cela ? 20,000 livres une fois payées, et un contrat de rente de 4,000 autres. Le roi se résigne, quoique ce soit bien cher pour un honneur comme celui de la Du Barry. Il préférerait, toutefois, ne donner que de l’argent comptant : 32,000 livres, que Beaumarchais se charge de faire accepter par Morande, qui, en effet, consent à tout, lorsque notre homme, très-rapidement retourné à Londres, l’a revu. Il livre les six mille exemplaires du libelle imprimé, et M. de Lauraguais, à qui Beaumarchais laisse l’honneur du payement, lui compte le prix convenu : « M. de Lauraguais, lisons-nous dans une lettre du 30 mai 1774, publiée à la fin de l’édition de 1777 du Gazetier cuirassé, et qui est de Morande lui-même, a payé en bonnes guinées et en bons billets de banque, 32,000 livres tournois entre les mains dudit Morande, laquelle somme j’ai vue de mes propres yeux… La brûlure de l’ouvrage, montant à six mille exemplaires[102], s’est faite dans un four à briques près de Londres, quartier de Saint-Pancras, le 27 avril dernier, jour que le roi de France est tombé malade. »

Cette maladie de Louis XV, bientôt suivie de sa mort, comme on sait, fit perdre à Beaumarchais ce qu’il attendait de cette affaire, si bien menée, et sur le succès de laquelle roulait, quoiqu’elle ne fût pas absolument honorable, l’espoir de sa réhabilitation.

« J’admire, écrivit-il sous le coup, la bizarrerie du sort qui me poursuit. Si le roi eût vécu en santé huit jours de plus, j’étais rendu à mon état, que l’iniquité m’a ravi. J’en avais sa parole royale[103]. »

Que faire ? trouver moyen de se rendre nécessaire au nouveau roi, comme il a été utile à l’autre, et avoir ainsi de Louis XVI ce que la mort l’a empêché d’obtenir de Louis XV. Le lieutenant de police, M. de Sartine, s’y prêtera, car lui-même est menacé dans sa charge, et un service rendu, pour lequel il serait de quelque chose, pourrait ne pas lui nuire pour la conserver.

Tout à coup, six semaines après qu’il a commencé de régner, Louis XVI apprend par M. de Sartine qu’un nouveau libelle menace, du côté de Londres encore, mais contre la reine cette fois. Sartine ajoute qu’il est des plus odieux, rempli d’insinuations abominables, et qu’il faut à tout prix le faire détruire. C’est d’un juif italien, d’un certain Guillaume Angelucci, fort bien en fonds — car il a pu, dit-on, faire imprimer deux éditions à la fois : une à Londres, l’autre à Amsterdam — que vient le coup. Un seul homme peut le parer : Beaumarchais. M. de Sartine le propose, et le roi, à qui Beaumarchais a déjà fait d’ailleurs ses offres de service[104], l’accepte. Il s’apprête à partir le 26 juin, et, tout radieux, l’écrit à un ami[105].

Il a une mission du roi, c’est beaucoup ; mais qu’en restera-t-il, s’il n’a pas à l’appui une preuve, un titre écrit ? Il supplie M. de Sartine de le lui envoyer. Tout est là pour tous les deux, car s’il ne réussit pas, et il ne peut réussir qu’avec le titre écrit qu’il demande, la disgrâce du lieutenant de police peut en résulter : « Alors, lui écrit-il, attendons-nous à voir, vous, votre crédit s’affaiblir, tomber…, moi, à devenir ce qu’il plaira au sort qui me poursuit. » Il envoie lettre sur lettre, et pour qu’on ne se méprenne pas sur ce qu’il veut, il donne lui-même la formule de l’ordre qu’il dit indispensable. Le jeune roi résiste. D’instinct, il n’aime pas Beaumarchais, dont le jeu est trop double pour que son âme simple s’y démêle. Au moment de sa condamnation, il a dit : « C’est bien fait ! » en ajoutant quelques mots plus que désobligeants[106]. La nécessité peut le forcer de recourir à un tel homme, mais se servir de lui et l’avouer, par écrit, comme son agent, sont choses bien différentes.

Il y arrive pourtant, par cette fatalité de concession dont, en toutes choses, il suivit la pente funeste, et qui le perdit.

Il signe l’ordre, tel même que l’avait formulé, dicté Beaumarchais, et celui-ci triomphant le place dans une belle boîte d’or, suspendue par une chaînette d’or, et que désormais il portera sur son cœur[107] !

À partir de ce moment, que son départ suit bientôt, tout devient énigme dans cette affaire, où — ce qui ne suffit peut-être pas absolument pour que la vérité, la sincérité des faits s’en éclaircisse — l’on n’a plus guère comme guide que Beaumarchais lui-même, et comme témoignage et preuve que ce qu’il raconte.

Redevenu le chevalier de Ronac, il atteint à Londres Angelucci, le gagne, comme il a gagné Morande, et, moyennant quatorze cents livres sterling, c’est-à-dire près de 36,000 francs[108], lui achète le manuscrit du libelle[109], ainsi que quatre mille exemplaires déjà imprimés, et qu’il fait aussitôt brûler.

Reste l’édition d’Amsterdam. Beaumarchais, suivi d’un domestique anglais, s’embarque avec son juif pour aller aussi la détruire. La chose faite, et lorsqu’il croit tout fini, Angelucci lui échappe. Il est parti pour Nuremberg avec un exemplaire qu’il a sauvé du double auto-da-fé, et dont il va, lui dit-on, publier là-bas une édition en français, et une autre en italien.

Beaumarchais, sans perdre un instant, court en poste sur ses traces, avec l’argent qu’il s’est procuré, coûte que coûte, en vendant, écrit-il à M. de Sartine[110], ses diamants et ses bijoux. Il atteint près de Nuremberg, à l’entrée de la forêt de Neustadt, le juif, qui « trotte sur un petit cheval, » et qui se sauve sous bois, dès qu’il l’a vu. Beaumarchais le poursuit, le pistolet au poing, le saisit par la botte, le jette à bas de sa monture, lui prend sa valise, la fouille, y trouve le fameux exemplaire, s’en empare, et le laisse partir ensuite sans lui reprendre l’argent.

Comme il regagnait sa chaise de poste deux hommes surviennent, qui se jettent sur lui. C’est Angelucci avec un autre qu’il est allé chercher comme renfort[111]. Alors commence cet invraisemblable combat, cet assassinat impossible, dont ses deux lettres écrites sur le Danube, l’une à Roudil, l’autre à Gudin, et qu’on trouvera plus loin reproduites pour la première fois dans leur texte exact, nous dispenseront de donner ici le détail.

« Il n’y a pas, dira un peu plus tard son Figaro, de conte absurde qu’on ne fasse adopter aux oisifs d’une grande ville. » Beaumarchais en fit l’essai pour lui-même à propos de ce combat, dont les copies de ses deux lettres habilement répandues dans Paris ne tarderont pas à populariser le conte[112]. Il ne « s’y prit pas si bien » toutefois qu’on ne se défiât un peu. Son histoire, avec ce qui s’y rattache, n’a même fait de dupes que de notre temps. Lorsqu’elle courut, La Harpe — un des croyants de Beaumarchais cependant — n’en parla guère que comme d’un roman[113] ; le chevalier d’Éon assure qu’elle le fit traiter à Paris de « visionnaire, » et passa pour n’être « qu’une aventure de moulins à vent[114] ; » M. de Lauraguais la qualifie de « prétendu assassinat[115] ; » et le prince de Ligne, celui de tous qui vit le plus clair, parce qu’il était payé déjà pour n’avoir pas grande foi dans notre homme, et parce qu’il fut aussi le mieux à même d’être au fait, dit nettement dans une de ses notes beaucoup trop oubliée, et dont nous relèverons, nous, avec d’autant plus de soin tout l’intérêt : « Cet assassinat de Beaumarchais était une singulière mystification[116]. »

C’est au sortir du bois que nous le reprendrons. Il est blessé ; sa figure et l’une de ses mains, atteinte, dit-il, par le poignard de l'un des assassins qu’il voulait désarmer, sont en sang. Il remonte dans sa voiture pour qu’on le ramène à Nuremberg. Là, il fait dresser par le bourgmestre procès-verbal de son état et de ce qu’il raconte, reprend la poste, arrive à Ratisbonne, s’y embarque pour Vienne, et, tout on descendant le Danube, écrit ses deux fameuses lettres, l’une à Roudil, l’autre à Gudin.

Il arrive à Vienne. Le voilà où, si rien ne le trahit, il devra, en contant ses prouesses à l’impératrice-reine, mère de Marie-Antoinette, recueillir le meilleur profit de son rôle. Il s’agit donc pour lui de le soutenir, et plus que jamais de le jouer serré : « Je le vis, dit le prince de Ligne[117], arriver à Vienne, avec l’air défait d’un assassiné, car cet excellent mime

se faisait le visage qu’il voulait : « Voyez ma main, me dit-il ; adieu la harpe, adieu tous mes plaisirs. C’est un coup de couteau ; mais sur cette boîte d’or faussée, c’est un coup de poignard. Je le dois au roi mon maître, mais je lui dois aussi la vie. Si par discrétion, sûreté et respect, je n’avais pas porté au cou dans cette boîte d’or cet écrit de sa main, que vous pouvez lire, j’étais tué. »

Le lendemain, non toutefois sans quelque peine, il obtient de voir l’impératrice à Schœnbrünn, et quelle assurance ! quel aplomb ! quel sans-gêne aussi, mais qu’on excuse : il l’attribue à son trouble. « Il trouva plaisant, continue le prince, de s’asseoir devant Marie-Thérèse, et même de se faire donner une chaise par Sa Majesté ! « L’effroi de l’admiration, dit-il, la surprise, le saisissement, ma convalescence, ah ! madame, je n’en puis plus. »

Il n’en fait pas moins durer, quoiqu’à bout de force, l’audience pendant plus de trois heures et demie, qu’il passe tout d’une haleine à se faire valoir, à parler des péripéties de son voyage, de l’importance de sa mission ; des raisons qui lui ont fait prendre le nom de Ronac, au lieu du sien « qu’un blâme injuste flétrit encore » ; de l’infamie du libelle qu’il a détruit, et que l’auteur, si on ne le fait rechercher, est capable de publier de nouveau. Il insiste sur les dangers qu’il a courus, et dont il porte les marques. Il exalte ce qu’il a risqué ainsi pour le roi, sans oublier ce que va lui devoir la reine. L’impératrice en bonne mère ne peut cacher son émotion, ni dissimuler sa reconnaissance : « On ne devra jamais en effet, lui dit-elle lorsqu’il se lève enfin, oublier ici ni en France combien vous avez montré de zèle en cette occasion pour le service de vos maîtres. »

Il n’en demandait pas plus ; il a produit l’effet désiré, bonne note en sera prise pour qu’on sache tout à Versailles ; il triomphe, mais pour bien peu de temps. À peine est-il revenu de Schœnbrünn à Vienne, tout échauffé de son succès, que le même soir, vers neuf heures, deux officiers l’épée nue, et huit grenadiers la baïonnette au fusil, entrent dans sa chambre. Un secrétaire de la régence dont c’est l’escorte lui présente un ordre du comte de Seilern, en l’invitant à se laisser arrêter. Il s’étonne, il résiste ; de la comédie il passe au drame : « Prenez garde à moi, s’écrie-t-il, voilà des pistolets sur ma table, je suis capable de tout[118]. » On ne fait qu’en rire, il est désarmé, et pendant trente et un jours, avec cette garde de deux officiers et de huit grenadiers, il est forcé de garder la chambre.

Que s’était-il passé ? rien que de fort simple : on s’était défié ; pendant qu’il demandait à l’impératrice d’envoyer à Nuremberg pour y faire découvrir le juif au libelle, le ministre, M. de Kaunitz, à qui les habitudes de la politique donnaient sans peine le flair de l’intrigue, « l’une et l’autre, comme Figaro le dira encore, étant un peu germaines », avait en effet envoyé de ce côté, mais moins pour y faire trouver Angelucci auquel il ne croyait guère, que pour en faire venir quelque témoin de l’affaire. On en ramena le postillon qui avait conduit M. de Ronac, et ses premiers mots furent pour demander si ce monsieur dont les façons singulières l’avaient tant surpris, — cet Anglais — il le croyait tel à cause de son nom et de son domestique de Londres — était bien dans son bon sens (ob der Heurecht bei sich).

Il raconta ensuite comment, lorsqu’ils longeaient le bois de Neustadt, M. de Ronac avait fait arrêter pour descendre et s’était engagé fort avant dans le fourré ; comment, ne l’ayant pas vu revenir, après un assez long temps, il avait perdu patience, et, s’étant mis à sa recherche, l’avait aperçu qui replaçait dans sa poche un rasoir, avec lequel il venait de se faire une entaille au creux de la main.

Le prince de Ligne, qui a le premier, dès 1809, résumé cette curieuse déposition, dont les historiens de Beaumarchais auraient bien dû, par suite, tenir d’après lui quelque compte[119], diffère pour un détail. C’est d’un canif qu’il parle ; mais, d’après l’interrogatoire même que M. d’Arneth a publié textuellement, Beaumarchais s’était réellement servi d’un rasoir, l’arme de Figaro[120] !

Devant ce récit du postillon, M. de Kaunitz ne pouvait que s’assurer de Beaumarchais qui s’était avec tant d’aplomb joué de l’impératrice, et le tenir sous bonne garde jusqu’à ce que M. de Sartine, à qui il se hâta d’en écrire, eût répondu ce qu’il fallait faire de lui.

Sa lettre fut longue à venir à cause des difficultés de la décision à prendre, et c’est ce qui fit retenir Beaumarchais sous clé pendant tout un long mois. Elle arriva enfin et se trouva très-nette et très-brave. M. de Sartine avait pris résolûment son parti : il réclama simplement Beaumarchais.

C’était son homme, il ne le reniait pas, et peut-être pour cause, comme nous verrons : il le défendait même. Le ministre de Marie-Thérèse n’eut donc plus qu’à passer condamnation. Non-seulement il fit relâcher et laissa partir Beaumarchais, mais voyant la situation qui lui était faite par approbation de M. de Sartine, il crut de la dignité de sa souveraine, pour qu’elle ne parût pas avoir été dupe, de ne le congédier qu’avec un présent digne d’elle : mille ducats[121]. Beaumarchais fit de la dignité à son tour : il refusa. De l’argent ! Fi ! Pour qui le prenait-on ! Il cria si fort, que revenu à Paris il obtint d’échanger les mille ducats pour un diamant de pareille somme dont il lui fut même permis de dire tout haut l’origine, ce que, bien entendu, il n’eut garde d’oublier[122].

M. de Kaunitz s’était exécuté de bonne grâce, mais sans s’y tromper, sans même paraître trop surpris notamment de ce qu’avait fait notre lieutenant de police pour Beaumarchais : « Il me semble, dans cette affaire, écrivait-il sur le moment même, le 20 septembre 1774, à M. de Mercy, ambassadeur de l’impératrice-reine près de Louis XVI, il me semble qu’à la morale très-relâchée de M. de Sartine se joint encore l’intérêt personnel qu’il peut avoir à éviter les reproches très-fondés qu’on serait en droit de lui faire d’avoir donné au roi, pour l’exécution d’une commission si délicate, un sujet comme M. de Beaumarchais, et que là pourrait bien être la principale raison qui l’engage non-seulement à l’excuser, mais à entreprendre même sa défense[123].

Sur tout le reste, et en particulier sur l’origine du libelle, dont il n’hésitait guère à voir dans Beaumarchais l’auteur véritable, ce qui lui expliquait, lui éclairait jusqu’au fond cette étrange aventure, si étonnante d’audace mais si pleine de risques aussi pour celui qui l’avait osée ; M. de Kaunitz ne nous semble pas avoir été d’une moins clairvoyante lucidité.

« En supposant, écrivait-il encore à M. de Mercy[124], que Beaumarchais est lui-même l’auteur du libelle, comme toute l’histoire de sa vie privée et toute sa manœuvre dans cette affaire-ci peuvent très-fort l’en faire soupçonner, tout ce qu’il dit avoir fait, et tout ce qu’il prétend lui être arrivé, ainsi que les causes secrètes de ces démarches, et du roman ridicule dont il nous a régalés, se comprennent sans peine.

« Dans cette supposition, ajoute-t-il, insistant sur la nature même du libelle, si injurieux pour la reine, et sur les dangers qu’aurait courus Beaumarchais, s’il eût été avéré qu’il en était l’auteur, dans cette supposition, pour détourner de lui le soupçon d’un crime de lèse-majesté aussi parfaitement caractérisé, il est tout simple qu’il se soit chargé de la commission, et que peut-être même il ait employé des moyens indirects pour se la faire donner.

« Ayant réussi, dit encore M. de Kaunitz, il est tout simple qu’il ait cherché à en tirer parti, et que, pour cet effet, très-habile à fabriquer des romans, il ait fabriqué, sinon tout, au moins la plus grande partie de ce qu’il raconte, pour se faire valoir, rumine un homme dont l’activité, la sagacité, la vaillance méritent les plus grandes récompenses. »

Il est, croyons-nous, impossible de raisonner mieux, de voir plus juste. C’est Beaumarchais percé à jour.

Plusieurs, sans deviner aussi bien, entrevirent un coin de la vérité. Pour le prince de Ligne, par exemple, ce fut chose certaine que le libelle était de notre homme. Il pensait même — ce qui était aller trop loin, puisque le seul exemplaire qui survécut, et dont Kaunitz expédia une copie à Sartine, dès qu’il eut des soupçons, existe encore aux archives de Vienne — il pensait que Beaumarchais s’était contenté d’en inventer le titre[125] !

Quant à M. de Sartine, les doutes que d’autres pouvaient avoir, je crois bien fort qu’il ne les avait pas du tout lui-même. Un peu plus tard, ainsi qu’on l'a su par une lettre de M. de Mercy à Kaunitz, du 7 octobre 1774 ; n’ayant plus la lieutenance de police, qu’il avait échangée, dans le temps même où tout cela se passait, pour le ministère de la marine, il se hasarda discrètement à confier ce qu’il supposait à l’ambassadeur de Marie-Thérèse : il m’avoua, écrit celui-ci[126], qu’il était toujours de plus en plus tourmenté par le soupçon que Beaumarchais pourrait bien avoir ourdi l’audacieuse intrigue de composer lui-même le libelle, et de venir ensuite le lui dénoncer. »

Vous n’allez pas croire, j’imagine, à ce vertueux soupçon qui « tourmente l’ancien lieutenant de police, dont Kaunitz a si justement tout à l’heure apprécié la morale très-relâchée. » Dès l’origine de l’affaire, ce qu’il dit n’être qu’une supposition devait, suivant tous, être pour lui l’évidence même. Non-seulement il savait de qui était le libelle, mais — et c’est ce qui expliquerait pourquoi il a pris si bien tout à l’heure parti pour Beaumarchais — peut-être est-ce lui-même qui, pour se donner l’occasion d’un service, l’avait commandé !

Il n’y aurait eu là qu’un des procédés ordinaires de sa police, un des moyens les plus familiers à la déplorable administration de ce temps, toute de cachotterie et d’intrigue, de mines et de contre-mines, de double fond et de double jeu : « M. de Sartine, lisons-nous dans un petit livret des plus rares, l’ironique Apologie de son successeur, M. Lenoir[127], qui continua toutes ses manœuvres, est un des hommes les plus adroits que la police ait jamais eus. Il créait, et faisait créer à son gré des libelles[128]. » Toute l’affaire est là.

Pourquoi, dans un moment surtout où il importait à Sartine de se rendre indispensable au nouveau roi pour prévenir une disgrâce qui ne fut pas évitée, car le ministère de la marine ne lui fut qu’une médiocre compensation, n’aurait-il pas été de moitié au moins dans l’idée de ce pamphlet, dont la destruction pourrait ensuite lui être comptée comme important service ?

En ce cas, plus que probable d’après les habitudes policières de M. de Sartine et de son temps, la faute très-réelle de Beaumarchais, qu’il ne faut pas méconnaître, car s’il est bon d’être biographe, il est mieux de ne pas être dupe, se trouverait, je crois, quelque peu atténuée. M. de Sartine, homme du pouvoir, n’agissant, avec ce faux service, que dans l’intérêt d’un emploi menacé, tandis que Beaumarchais, simple agent, travaillait pour se donner le droit de se relever d’une injustice, assumerait dans tout cela, ce nous semble, la plus grande part de responsabilité.

Ce qui est certain, et pose suivant nous, plus encore que le reste peut-être, M. de Sartine en vrai compère de Beaumarchais dans toute cette affaire, c’est qu’ils continuèrent de s’entendre sur une foule d’autres : pour les négociations avec le chevalier d’Éon, dont nous allons bientôt dire quelques mots, c’est Sartine qui recommanda Beaumarchais à M. de Vergennes[129] : et, pour ses entreprises avec les Américains dans la guerre de leur indépendance, Beaumarchais n’eut pas non plus de meilleur patron que l’ex-lieutenant de police devenu ministre de la marine.

Ils avaient été si bien de connivence pour le libelle, pour le voyage de Londres et d’Allemagne, etc., que si Beaumarchais en fut payé par le roi, c’est encore à M. de Sartine qu’il le dut. L’argent passa par ses mains avant d’arriver dans les siennes. Le Livre des dépenses particulières de Louis XVI, trouvé dans l’armoire de fer, après le 10 août, en faisait foi[130]. On y lisait, écrit de la main du roi, sous la date du 13 janvier 1775, c’est-à-dire assez peu de temps après le retour de Beaumarchais à Paris : « J’ai payé à M. de Sartine 12,000 fr. pour une partie des dépenses que Beaumarchais a entreprises pour arrêter un mauvais livre. » Bien curieuse mention certainement, quand on songe pour qui elle est faite. Aussi Taschereau, qui la releva le premier[131], ne put-il s’empêcher d’écrire au dessous : « Figaro, courtier de censure, entrepreneur d’amortissement ! Fiez-vous donc aux tirades. »

Un peu plus loin, sous la date du 1er avril, on lisait encore, toujours de la même main : « J’ai payé à M. de Sartine, pour Beaumarchais, 18,000 livres. » Que pense M. de Loménie de ce règlement de compte ? Répétera-t-il dans la prochaine édition de son livre, à propos même de cette affaire : « Beaumarchais travaille gratis, et ne demande rien pour lui-même[132] ? » C’est le gratis de Bartholo.

L’argent, il est vrai, n’était certes pas ce dont il se souciait le plus : faire casser le jugement qui l’a frappé, et qui lui pèse tant ; obtenir que sa pièce du Barbier, qui depuis deux ans promise pour le carnaval l’a vu passer sans passer elle-même, soit jouée enfin aux jours gras de 1775, qui approchent : se lancer en même temps dans quelques nouvelles affaires d’intrigue ou de commerce, pour le service du roi, ou pour son propre compte : voilà ce qui lui importe, voilà ce qui surtout l’occupe.

C’est pour sa pièce qu’il eut d’abord satisfaction. Dès le 1er février, les Mémoires secrets pouvaient dire[133] : « Les comédiens français ont permission de représenter le Barbier de Séville. Ils en ont commencé les répétitions. » Le 23, la pièce était jouée et tombait. Beaumarchais l’avait trop chargée. Au lieu de la laisser en quatre actes, sa première mesure, comme on l’a su par un manuscrit qu’en a retrouvé M. de Loménie[134], et par un autre que nous avons acheté à Londres pour le Théâtre-Français, il l’avait gonflée, distendue en cinq actes, pour y faire entrer, dût-elle en éclater, tout ce qu’il pouvait de traits nouveaux, de malices plus actuelles, d’échos de ses courses en Angleterre — c’est ainsi qu’il y glissa la tirade sur le goddam qui fut sifflée, en attendant qu’elle fût plus tard applaudie à outrance dans le Mariage de Figaro où il la replaça[135] — et surtout de réminiscences de son procès et d’allusions à ses juges.

Rien de tout cela ne fut du goût du public. On avait, d’ailleurs, fait un trop grand succès à l’esprit de ses Mémoires, pour se hâter d’en faire un sans réserve à celui de sa comédie. Ce qu’on savait de ses parades chez Le Normant, à Étioles, où le Barbier, on le verra par un des morceaux inédits à la fin du volume, s’était lui-même essayé sous cette forme, dont — comme certains grains de trop gros sel et de trop gros poivre le faisaient sentir — il n’avait pas tout perdu, lui nuisait aussi quelque peu, le recommandait mal, même pour une pièce des jours gras, à la Comédie française.

Aux premiers traits de trop verte allure, aux premiers mots de trop forte épice, on cria à la farce ! à la parade ! et, ainsi qu’il arrive en pareil cas, tout le reste fut condamné, sans qu’on daignât l’entendre. « On n’y trouve, disent les Mémoires secrets[136], qui sont l’écho brutal mais franc de cette impression du premier soir, qu’un remplissage de trivialités, de turlupinades, de calembours, de jeux de mots bas, et même obscènes : en un mot, c’est une parade fatigante, une farce insipide, indigne du Théâtre-Français. »

Beaumarchais se le tint pour dit, sans se tenir pour battu. Sifflé le jeudi, il eut en un tour de main remanié sa comédie pour le dimanche, ratissé, balayé, émondé ce qui avait déplu, et, ce qui importait par-dessus tout, repris cette mesure des quatre actes que la pièce a gardée, et qu’il n’avait étendue en cinq, à la prière des comédiens, disait-il pour s’excuser[137], que par une coupure maladroite du troisième acte en deux[138].

Gagnant ainsi à tout ce qu’elle perdait, elle reprit pied[139], marcha, et marche encore. Il ne voulut pas avoir le démenti de sa chute[140]. Quand la pièce parut, six mois après, vers la fin de juillet, avec une préface célèbre, et qui fit son tapage, comme tout ce qui venait de lui, il se donna le plaisir de faire honte au parterre de son premier arrêt. Sous le titre de ce Barbier si bien relevé — la préface, il est vrai, oubliait un peu trop de dire au prix de quelles retouches[141] — il écrivit : « Comédie représentée et tombée le 23 février 1775. »

La publication n’en avait été retardée que parce que Beaumarchais s’était déjà remis dans ces affaires plus ou moins cachées, et plus ou moins lointaines, dont son esprit avait le flair, son activité le besoin. Il était à Londres, et, comme toujours, sans qu’on sût bien pourquoi. On l’apprit plus tard. Le rachat d’une correspondance entre Louis XV et le chevalier d’Éon, que Louis XVI voulait à tout prix reprendre aux mains de celui-ci, qui pouvait la rendre compromettante, l’occupa d’abord. Ce fut chose assez vite faite, malgré un certain nombre d’incidents, comiques ou sérieux, auxquels on devait d’ailleurs s’attendre en des négociations menées par de telles gens de même trempe et de même force.

Le plus curieux, c’est que cette fois le mystifié, la dupe nous semble avoir été Beaumarchais. D’Éon, comme on sait, ne portait plus l’habit d’homme, depuis certaine affaire très-grave avec M. de Guerchy et sa famille, que Louis XV avait éteinte, en imposant à d’Éon ce travestissement, qui rendait un duel impossible.

Ainsi vêtu, assez imberbe, avec une voix très-peu masculine, tout le monde croyait que cet ancien capitaine de dragons était une femme. Beaumarchais fit comme tout le monde, et d’Éon, lorsque commencèrent les négociations du rachat des lettres, sut avec la plus étonnante rouerie, en profiter pour coqueter et feindre une passion qui, en flattant la fatuité de l’autre, put le lui gagner, et l’amener à lui faire des conditions meilleures.

On s’amusa beaucoup de l’aventure, jusqu’à dire qu’elle finirait par un mariage[142].

« L’accouplement de ces deux êtres si singuliers, disent les Mémoires secrets[143], a paru plaisant, et les rieurs l’ont adopté. » Beaumarchais ne paraît pas avoir été jamais détrompé sur le compte de d’Éon. Ce fut toujours pour lui une folle que son indifférence avait désespérée. Quand ils se fâchèrent, à propos du prix convenu, dont Beaumarchais fut à tort, on le sait à présent[144], accusé par d’Éon d’avoir gardé une partie, il crut toujours qu’il y avait dans cette brouille plus de dépit d’amour que de rancune de créancier. Il mourut avec cette idée, car sa mort devança de plusieurs années celle de d’Éon, qui permit de connaître enfin de la façon la plus claire la vérité sur son sexe.

Le marché avec d’Éon à Londres, vers la fin de 1775, n’avait été bientôt que la moindre affaire de Beaumarchais. Il en poursuivait de bien plus sérieuses que l’état de crise, où se trouvait l’Angleterre, agitée par Wilkes au dedans, inquiétée au dehors par les prétentions armées de ses colonies d’Amérique, pouvait rendre singulièrement actuelles et pressantes, pour peu que la France voulût tirer parti des dangers de sa rivale, et prendre ainsi revanche de la paix honteuse de 1763, où elle avait perdu le Canada.

S’entendre avec les Américains, dont il a rencontré quelques-uns des plus influents, entre autres Arthur Lee, chez Wilkes ; les encourager dans leurs plans de révolte, les y aider sous main par des fournitures dont il se fera le fournisseur, grâce à des secours d’argent dont il sera, pour le roi, le dépositaire, le banquier secret : tel est son rêve, et c’est ce que déjà il organise. Sans être avoué de rien, il disposera tout au gré du roi et du ministre.

C’est à ses seuls risques qu’il mènera ainsi, sans que la France ait déclaré la guerre, ces hostilités clandestines contre les Anglais.

Le roi hésite d’abord, puis enfin, pressé par l’opinion, qui voudrait voir quelque secours sortir de France pour l’Amérique ; pressé surtout par Beaumarchais, qui lui dépêche mémoire sur mémoire, où il fait sentir l’urgence des événements, il se décide, pour qu’il engage l’entreprise, à lui faire, par un ordre de son ministre M. de Vergennes sur le Trésor, l’avance d’un million. Beaumarchais le toucha et en donna reçu le 10 juin 1776.

Nous verrons qu’il fut d’un poids bien embarrassant dans ses affaires[145].

Jamais sujet n’obtint de son maître plus haute marque de confiance ; aussi ce sujet, après un tel honneur, doit-il être sans tache : c’est ce que Beaumarchais ne manque pas de faire adroitement entrevoir à Louis XVI pour être relevé du « blâme » qui pèse toujours sur lui, et qui, s’il devait continuer à le subir, lui serait le plus insurmontable obstacle pour ce qu’il veut entreprendre. Là encore Louis XVI se décide, sûr d’ailleurs que le Parlement qu’il a rétabli, après la chute, en novembre 1774, de celui du chancelier Maupeou, ne contredira pas ses volontés.

Le 12 août, deux mois après que Beaumarchais a reçu le million, il est, par lettres patentes, tenu quitte du temps écoulé depuis la sentence du 26 février 1774, « attendu qu’il est, dit le roi, parti du royaume par nos ordres, et pour notre service[146]. » Il peut enfin, et presque à coup sûr, en appeler ainsi en cassation. Il ne perd pas une heure, il se fait donner des lettres de requête civile, obtient, par M. de Maurepas, qu’on le renverra, non devant le grand conseil, d’où est sorti le Parlement Maupeou, et qui ne voudra pas défaire ce qu’il a fait, mais devant la grand’chambre, dont il n’a rien à craindre ; et moins de six semaines après, le 6 septembre, sa cause se plaide. L’avocat Target, qu’il en a chargé, comme étant le seul qui n’ait jamais voulu plaider devant le Parlement Maupeou, et qu’il appelle pour cela « la vierge Target, » de même qu’il s’appelle, lui, « le martyr Beaumarchais, » la gagne aux applaudissements d’une foule énorme, qui reconduit Beaumarchais en triomphe jusqu’à sa voiture. Il est réhabilité ! Il va pouvoir être, dit-on partout, un homme de marque dans les plus grosses affaires, peut-être banquier de la cour[147] ! Lui-même n’y contredit pas, il aide, qui plus est, à en faire courir le bruit[148].

Sa tenue a, d’ailleurs, été parfaite à l’audience, où il est venu tout de noir vêtu, tout confit en modestie, presque en humilité, mais sans toutefois oublier de faire, de temps en temps, briller à son doigt, par mégarde, le bijou de l’impératrice-reine[149], ce fameux diamant dont il sait trop l’histoire, et qui prouve qu’à de certaines époques, et sous de certains ministres, on peut se faire rendre l’honneur pour des services où, en d’autres temps, sous un autre régime, on l’aurait singulièrement compromis.

Il a trop d’esprit pour n’en pas avoir conscience. Réhabilité par la justice, qu’il sait bien s’être un peu trompée, en lui tenant compte des actes rappelés dans les lettres du roi, il ne demandera ensuite qu’à lui-même, pour des services honorables et réels, cette fois, mais dont on ne lui a peut-être plus assez tenu compte, sa réhabilitation véritable.

Laissons-le en finir avec ce qui reste de ses anciens procès, avec celui, par exemple, qui fut le premier et qui pourtant ne se terminera que le dernier ; ce procès, gagné en appel par M. de la Blache, dont le jugement, cassé à la fin de 1775, est renvoyé beaucoup plus tard, en juillet 1778, devant le Parlement d’Aix, où Beaumarchais, après deux nouveaux mémoires : la Réponse ingénue — il veut dire très-audacieuse — et le Tartare à la légion, qui n’a pas moins d’audace, obtient définitivement gain de cause sans autres restrictions que la suppression de ses nouveaux Mémoires, et une amende de mille écus, dont il donne le double, sachant qu’elle doit aller en aumône aux hôpitaux ; et, ainsi libéré de son passé, nous ne le trouverons plus de longtemps que tout entier aux entreprises qui lui ont fait le plus d’honneur, et qui peuvent lui en faire pardonner bien d’autres : son affaire avec les comédiens, où il posera les premières bases de la société des auteurs dramatiques, et le premier vrai principe de leurs droits sur les recettes ; sa coopération dans la guerre de l’Indépendance, qui fit de lui un des libérateurs de l’Amérique, un des créateurs des États-Unis ; la fondation de la Caisse d’escompte, et enfin ce grand établissement du fort de Kehl, d’où, si l’on excepte les publications des Bénédictins, devait sortir le plus formidable ensemble de volumes que l’imprimerie eût encore enfanté, la première édition des Œuvres complètes de Voltaire.

Avec les comédiens, il commença par une discussion personnelle à propos de ses droits d’auteur sur le Barbier, joué, nous l’avons vu, en février 1775. Il n’avait rien demandé pour son drame d’Eugénie, il n’avait pas chicané pour celui des Deux Amis. Le Barbier réussissant mieux, il voulut voir plus clair : « Je fis, dit-il, bon marché de ma gloire aux journalistes ; je me contentai de demander un compte exact aux comédiens[150]. »

C’est à la trente-deuxième représentation qu’il réclama ce compte. Des Essarts, qui avait été dans la robe, et se trouvait ainsi un des plus ferrés de la troupe, lui apporta 4,506 livres pour ces trente-deux représentations, mais sans l’ombre d’un compte à l’appui, ce qui fit que Beaumarchais, à qui ce compte importait beaucoup, refusa la somme. Elle fut rapportée le lendemain avec un bordereau, mais qui n’était pas signé, et ne contenait aucun détail ; Beaumarchais refusa encore. Il avait deviné pourquoi le détail manquait : ni le produit des petites loges, ni celui de l’abonnement, n’avaient été compris dans ce qu’on lui envoyait. Ce bordereau n’était, comme on le lui avoua, qu’une « cote mal taillée ». Il voulut d’autant moins en entendre parler. Un compte bien en règle, où figurerait, au prorata, tout ce qui constituait la recette, était seulement ce qu’il était résolu d’accepter.

Les ducs de Duras et de Richelieu, chargés tour à tour de la Comédie, comme gentilshommes de la chambre, qui, pour la première fois, trouvaient en lui l’homme qu’il fallait pour le règlement de ces intérêts, dont ils s’étaient souvent inquiétés, c’est-à-dire un homme de lettres doublé d’un homme d’affaires, le soutenaient dans ses réclamations[151] qui mirent beaucoup de temps, nous le verrons, à se faire entendre. Il voulut une autre aide encore qui devait, croyait-il, lui venir naturellement sans l’abandonner jamais, celle de ses confrères du théâtre. Il les réunit donc à dîner chez lui, le 3 juillet 1777, au nombre de vingt-trois, dont deux de l’Académie, Marmontel et Saurin, et au dessert, « le premier bureau dramatique », dont on le nomma président perpétuel, avec les deux académiciens pour adjoints, fut constitué.

À la Comédie on agissait aussi. Les comédiennes circonvenaient les gentilshommes de la chambre et leur monde, avec des moyens d’attraction qui rencontraient peu de résistance ; et les comédiens, de leur côté, se prenaient, chez les auteurs, à ce qu’ils ont de moins inexpugnable : l’amour-propre. Ils jouaient les pièces de Rochon de Chabannes à la place du Barbier qui, à partir de la demande de compte faite par Beaumarchais, ne reparut plus sur leur affiche pendant neuf grands mois ; ils reprenaient une tragédie de Lemierre, et ils jouaient le Nadir du très-inconnu Dubuisson. Lemierre alors et Rochon se détachaient du bureau dramatique, et Dubuisson, en publiant sa pièce, y joignait une préface-pamphlet, où la coalition et surtout Beaumarchais, son chef, étaient des plus malmenés[152].

Gerbier, que le théâtre avait pris pour avocat, sentant ce qu’il y avait d’éléments de dissolution chez ses adversaires, faisait d’ailleurs, de son mieux, traîner l’affaire ; il gagnait tout en gagnant du temps. Beaumarchais, et ceux qui lui restaient fidèles, voulaient un règlement nouveau entre auteurs et comédiens, où les droits des premiers seraient plus sérieusement reconnus et réglés, que les gentilshommes de la chambre, puis le conseil du roi, accepteraient, et qui serait ensuite, pour avoir force de loi, enregistré par le Parlement. Au bout de cinq ans, après force débats et force mémoires, dont les meilleurs furent le Compte rendu de Beaumarchais et son Rapport, qui se trouveront plus loin dans les Œuvres, on faillit enfin s’entendre ; il y eut transaction d’un accord commun. Tout le monde, auteurs et acteurs, vint, un jour du mois d’avril 1780, dîner chez Beaumarchais, mais, le lendemain, on s’aperçut que la fameuse transaction, si bien fêtée, n’était qu’une duperie pour l’amphitryon et les siens. Gerbier l’avait retournée toute au profit des acteurs, et Beaumarchais en était pour ses espérances et son dîner. Par bonheur elle n’était pas signée ; il obtint qu’on la réviserait de nouveau. Le 9 décembre suivant elle put ainsi devenir un règlement définitif, où les comédiens retenaient beaucoup, mais où les auteurs aussi obtenaient quelque chose : leurs droits désormais devraient être perçus sur tous les éléments de la recette : loges louées, grandes ou petites, abonnements, etc. C’est ce qu’avait surtout désiré Beaumarchais.

Il ne s’en tint pas là. Si le bureau dramatique, qui siégeait au Louvre chez Sedaine[153], et dont l’Assemblée nationale prit utilement l’avis pour son décret du 13 janvier 1791, qui fut réellement pour les auteurs un décret de libération, d’émancipation, et, l’on peut le dire, aussi de « mise en possession » définitive de leurs œuvres[154], ne fut pas dissous, et put même se maintenir au milieu des bagarres de la Révolution, ce fut grâce à lui.

En 1797, revenu de cet exil, dont nous dirons les causes et les péripéties, ayant retrouvé cette Société debout, tant il l’avait bien posée, Beaumarchais se faisait fort d’en être resté le président perpétuel, pour se plaindre au ministre de l’intérieur des accaparements arbitraires qu’on se permettait partout, dans la cohue de directions théâtrales créée par la liberté des théâtres[155], et pour réclamer en même temps, près de lui, contre les directeurs de province, ceux des grandes villes surtout, Lille et Toulouse par exemple[156], auxquels il était absolument impossible de faire comprendre qu’ils devaient bien quelque chose à un auteur à qui ils devaient une pièce, et grâce à cette pièce des recettes[157].

L’année d’après, « le bureau » menaçant de se dissoudre, et Framery, qui en était alors le fondé de pouvoirs, ne se sentant plus de force à le maintenir, c’est encore lui qui retrouva de l’énergie pour lui rendre du courage, et le rappeler à la défense de cette fondation, seule sauvegarde des auteurs contre les directions : « S’ils y renonçaient, lui écrivait-il le 27 brumaire an VI, ils retomberaient dans l’isolation (sic), qui les tuait[158]. »

Ce fut un de ses derniers efforts, il mourait quelque temps après. Vieux et désenchanté, rien n’avait presque survécu en lui que l’amour du théâtre et de ses libertés. Il ne devait pas moins à Figaro.

Ce qui lui était arrivé avec les Américains, dont l’ingratitude pour son zèle, son courage et ses services, fut, on va le voir, réellement criante, avait été une des causes de ce dégoût, de ce désenchantement qui attristèrent sa fin.

Le roi, nous l’avons dit, lui avait, au mois de juin 1776, fait ordonnancer l’avance d’un million, pour ce qu’il voulait entreprendre dans l’intérêt de la révolte de nos alliés encore secrets, « les insurgents » d’Amérique, à qui presque tout manquait, comme armes et comme équipement. Au mois d’août suivant, il avait reçu un second million, mais cette fois de l’Espagne, à qui cette guerre contre les Anglais n’importait pas moins qu’à la France ; et avec ces fonds il avait, comme on dit, monté aussitôt une affaire énorme, où, soit par lui-même, soit par des associés qu’il sut trouver, il en engageait bientôt de beaucoup plus considérables. Comment en serait-il remboursé ? Par des échanges. Pour une cargaison d’armes, on renverrait dans les mêmes navires, à la Société Rodrigue Hortalès et Cie — il appelle ainsi sa maison de commerce — une cargaison de tabac de Maryland ou de la Virginie ; pour des habillements, du riz ou de l’indigo, etc.

Silas Dean, agent autorisé des « insurgents » à Paris, était convenu de tout avec lui, quand Arthur Lee, d’abord négociateur en titre, se vengea d’avoir été mis en sous-ordre par l’arrivée de Silas Dean, en dérangeant et retournant tout. Instruit par Beaumarchais lui-même de l’origine des premières ressources de l’entreprise, il en abusa pour écrire au Congrès que Dean et lui, de connivence, voulaient substituer un intérêt de commerce au désintéressement du roi, et faire de ce qui avait été de sa part un don purement gratuit pour les Américains la base d’une affaire à gros bénéfices[159].

Vainement Beaumarchais, par des envois considérables : vingt-cinq mille fusils, deux cents canons, deux cents milliers de poudre, et des objets de campement et d’équipement pour vingt-cinq mille hommes, qu’il fait parvenir à destination, dans son navire L’Amphitrite, et deux autres, avec des frais considérables et les plus grands risques, tant les flottilles anglaises font bonne garde, donne aux Américains la preuve évidente qu’il agit surtout avec ses ressources, les sommes qu’il tient du roi se trouvant singulièrement débordées par ces énormes dépenses ; ils ne lui expédient rien en échange, ou, ce qui lui cause le même préjudice, le peu qu’ils envoient est retenu par Arthur Lee, ou par le faux bonhomme Franklin, son compère. Lee répète partout de plus belle que Beaumarchais n’est pas un négociant, mais un agent politique de la cour, et ses amis d’Amérique le croient d’autant mieux, qu’ils peuvent ainsi prendre tout sans rendre rien.

Le pire pour Beaumarchais, mis ainsi aux abois dans son entreprise, et presque à la veille de fermer ses bureaux de l’hôtel de Hollande, dans la rue Vieille-du-Temple, où le traquent les dangers d’une banqueroute imminente, c’est qu’on croit à ce que raconte Arthur Lee, non-seulement en Amérique, mais à Paris : « Ce garçon-major de M. Franklin, dit-on partout de lui, a reçu de très-grosses sommes[160] ; … rien qu’avec l’Amphitrite il a gagné plus d’un million[161]. » La vérité est que l’Amphitrite ne lui a rapporté, à son retour d’Amérique, qu’un faible chargement d’indigo et de riz, aussitôt accaparé par Franklin, qui ne le restitue qu’à grand’peine ; et qu’en juillet 1777 il est obligé d’avouer à ses associés un déficit de plus de trois millions, dont une nouvelle avance du ministre, un million soixante-quatorze mille francs, comble heureusement une partie.

Il n’en perd pas son ardeur. Sa joie des triomphes américains ne s’atténue point par les ennuis que lui cause la mauvaise foi américaine : « Malgré tous ces désagréments, écrit-il le 20 décembre à Francy, son agent à New-York, les nouvelles d’Amérique me ravissent. » Un jour il apprend qu’un des officiers expédiés par lui là-bas, le baron de Steuben, s’y distingue fort, et qu’il est même devenu inspecteur général de toutes les troupes insurgentes : « Bravo, écrit-il encore à Francy, dites-lui que sa gloire est l’intérêt de mon argent, et que je ne doute pas qu’à ce titre il ne me paye avec usure. »

Il sait aussi que Lafayette est à Philadelphie la proie des usuriers, et que Francy a dû lui faire un prêt important ; il l’approuve : « Brave jeune homme qu’il est ! c’est me servir que d’obliger un officier de ce caractère. »

Six mois après qu’il a été en danger de banqueroute, ses affaires s’étant un peu remises, il tente un grand coup. D’un vieux vaisseau, l’Hippopotame, qu’il a acquis de l’État, il a fait à force de réparations un vaisseau presque neuf, avec le nouveau nom de Fier-Rodrigue, emprunté à sa maison de commerce. Il lui donne un brave officier, M. de Montaut, pour capitaine, il l’arme de soixante-six canons de bronze et de trente-trois petites pièces d’artillerie, et il va le lancer vers l’Amérique, en dépit des Anglais, avec un chargement d’effets d’habillement et de couverture, quand M. de Maurepas lui fait défendre d’en disposer pour les insurgents. C’est, un ordre du roi, à qui il a promis de le lui transmettre, et qui semble y tenir beaucoup, la France ne s’étant pas encore ouvertement déclarée contre l’Angleterre, dont, on le conçoit, la défiance augmente. Beaumarchais promet à son tour, mais tout aussitôt songe à éluder la promesse avec une de ces ruses qui, en tout et toujours, ne lui seront que trop une ressource. Le vaisseau ne partira pas pour New-York, mais pour notre colonie de Saint-Domingue, avec son chargement et sept ou huit cents hommes de milice. À la hauteur de l’île, deux corsaires américains envoyés par le Congrès, qu’il aura mis du complot, se présenteront et prendront le Fier-Rodrigue. Protestation du capitaine, restitution par le Congrès ! mais, pendant ce temps, on aura mis à terre la cargaison dont un chargement de tabac aura pris la place : « Ainsi M. de Maurepas, écrit Beaumarchais, se voit dégagé de sa parole envers ceux à qui il l’a donnée, et moi de la mienne envers lui[162] ! » C’est du Figaro allant en guerre.

Le Fier-Rodrigue n’eut pas besoin de se laisser prendre, il put se battre et le fit bien.

Louis XVI, retenu longtemps par la prudence du vieux Maurepas, mais pressé par ses autres ministres Sartine et Vergennes, et craignant d’ailleurs une réconciliation des Américains et des Anglais, qui les eût amenés ensemble contre la France, se décide enfin, le 13 mars 1778, à signifier à l’Angleterre la reconnaissance des États-Unis, ce qui équivaut à une déclaration de guerre. Le Fier-Rodrigue prendra part aux hostilités. On complète son armement, et il part convoyant dix navires de commerce de la flotte de Beaumarchais. À hauteur de la Grenade, l’amiral d’Estaing, prêt à combattre l’amiral Biron, l’aperçut qui passait au large ; il le fit héler, le mit en ligne au premier rang, et le gain du combat lui fut dû en partie. Mais à quel prix ! son capitaine tué, ses mâts brisés, ses flancs troués, les dix navires qu’il devait défendre dispersés, pris ou perdus !

Beaumarchais ne vit que la victoire : une lettre, que lui écrivit d’Estaing pour le remercier, une chanson qu’il fit sur l’amiral anglais, avec l’air de la vieille ronde : Quand Biron voulut danser, et dont le roi, en passant, le félicita par un sourire[163], le consolèrent de tout. Le ministre, il est vrai, avait promis de l’indemniser, et le fit complètement, mais sans hâte. On lui alloua deux millions, dont il toucha d’abord quatre cent mille francs, et qui furent achevés de payer en 1785, six ans après[164], au moment d’une nouvelle crise pour ses affaires auxquelles ce recours fit encore éviter la banqueroute.

L’Angleterre vaincue s’en prit à lui. Un manifeste que rédigea Gibbon pour son roi, sous le titre de Mémoire justificatif, le visa si directement qu’il voulut, avec son audace ordinaire, intenter un procès au roi d’Angleterre[165] ! Il s’en tint heureusement à son arme ordinaire, la plume. Il publia en décembre 1779 ses Observations sur le Mémoire justificatif de Londres, d’accord avec le ministère qui, dit-on même, le lui avait payé mille écus[166]. Quelques lignes s’y trouvèrent, sur la triste paix de 1763, et sur l’état misérable où elle avait réduit notre marine, qui firent jeter les hauts cris à MM. de Choiseul et Praslin, signataires du traité. Ils demandèrent par deux lettres indignées que les Observations fussent supprimées[167]. On ne supprima que ce qui les avait blessés, et le manifeste patriotique continua son succès.

L’instant vient où Beaumarchais voudra d’autres satisfactions que celles qu’on trouve à travailler pour le patriotisme et l’indépendance. Il a donné aux États-Unis beaucoup de son argent et de celui de ses associés. Il est temps qu’ils arrivent à remboursement. Nous avons vu déjà combien ils s’y hâtaient peu. Les promesses se faisaient attendre, et quand elles venaient enfin, rien ne les suivait. Il en est encore de même à la fin de la guerre. La victoire ne les rend pas plus justes. On veut toujours croire à Philadelphie que l’argent de Beaumarchais n’était que de l’argent du roi. C’est donc au roi seul qu’on tient à en renvoyer toute la reconnaissance, et cela, d’autant plus volontiers que de ce côté reconnaissance n’implique pas remboursement, du moins aussi impérieux, aussi prompt.

Arthur Lee pousse plus que jamais à cette conviction, dont s’accommode au mieux, l’économe Amérique, très-empressée, puisqu’elle est en voie d’indépendance, à se rendre indépendante des services comme du reste.

Notre homme, à qui depuis longtemps rien n’échappe de ces manœuvres, les déjoue. Une lettre de lui que M. de Loménie, si bien renseigné pourtant sur toute cette affaire, n’a pas connue, et qui date des derniers temps de Beaumarchais, juillet 1798, lorsqu’il en était encore réduit, après vingt ans, à réclamer son dû, explique au mieux comment les représentants de ses débiteurs d’outre-mer, ayant voulu, « entre autres sottises », faire croire en 1778, à leur pays et au notre, « qu’il avait eu l’art d’obtenir un présent très-considérable de ceux qui gouvernaient la France », dont il n’aurait fait ainsi que dépenser l’argent, avaient alors reçu de sa part, sur ce point, le plus victorieux démenti : « Tous les efforts d’Arthur Lee et consorts, dit-il dans cette lettre[168], furent bravement repoussés, éclaircis et détruits par moi à leur honte, à Versailles, ce qui amena l’ordre exprès donné par le roi Louis XVI à son ministre Vergennes de faire déclarer au Congrès américain, par Gérard, notre plénipotentiaire en Amérique, au nom et par ordre du roi : que l’intention par S. M. de faire faire aux Américains aucun présent par moi n’avait jamais existé ; que c’était, de ma part une affaire purement commerciale et libre, à laquelle le ministre n’avait participé qu’en permettant au sieur de Beaumarchais de se pourvoir dans les chantiers, magasins et arsenaux, etc., à titre de remplacement[169]. »

Le Congrès se soumit, s’exécuta, mais comment ? Par un à-compte. Il lui envoya pour deux millions cinq cent quarante-quatre mille francs de lettre de change à trois ans d’échéance, tirées sur Franklin. Ce n’était que la moitié de la dette, qui datait elle-même de plus de trois ans ! Le reste viendrait plus tard, qui sait ? peut-être jamais. Le Congrès semblait espérer que le temps qu’il se donnait lui amènerait quelque prétexte pour ne plus rien payer. Le prétexte survint en effet, à l’occasion d’un compte entre notre Trésor et le Congrès, pour un emprunt de celui-ci que le roi devait garantir, et qui fit remettre au jour tout ce qui financièrement tenait de plus ou moins près, dans les papiers du ministère, à la créance du roi sur le Congrès. Le million, dont Beaumarchais avait donné reçu le 10 juin 1770, reparut alors, et sans que le commis regardât, fut mis au passif des États-Unis, ce qui fit monter leur dette envers le roi de huit millions à neuf millions.

Quelle arme pour le Congrès ! On comprend l’ardeur qu’il mit à la saisir pour combattre à nouveau les allégations de Beaumarchais : puisqu’il avait reçu du roi un million, dont on trouvait enfin la trace, combien d’autres n’avait-il pas dû toucher, qui peut-être, quelque jour, exhiberaient aussi leur récépissé ! Il sembla donc bon au Congrès, sans aller plus loin, sans demander communication du terrible reçu, ce qui aurait pu, comme on verra, en faire mieux connaître la nature, et sans même prévenir Beaumarchais, de couper court désormais à tout remboursement envers lui.

Ce qu’il écrivit dès lors pour activer l’entière liquidation de son compte, qu’avant cet incident un nouvel agent des États-Unis avait remis en question, resta donc sans réponse d’aucune sorte, surtout en argent comptant. Son étonnement fut très-vif, et d’une expression plus vive encore : « Un peuple devenu puissant et souverain, écrivit-il par exemple dans une lettre du 12 juin 1787 au président du Congrès[170], peut bien, dira-t-on, regarder la gratitude comme une vertu de particulier au-dessous de la politique ; mais rien ne dispense un État d’être juste, et surtout de payer ses dettes. » L’attaque porta. Beaumarchais apprit bientôt que son compte avait été repris, mais par qui ? Par Arthur Lee. Le Congrès n’avait pu trouver mieux que cet ennemi intime de Beaumarchais pour lui répondre, il le fit avec la plus hostile effronterie. Ses conclusions furent que Beaumarchais, bien loin d’être encore créancier des États pour les trois millions six cent mille francs qu’il réclamait, était leur débiteur pour dix-huit cent mille ! Le million reçu de Louis XVI, et que les États ne voulaient plus admettre dans leur compte avec lui, mais seulement dans celui qu’ils avaient avec le roi, suffisait, suivant Arthur Lee, pour établir cet écart inouï, cette incroyable différence !

Beaumarchais bondit sous le coup, d’autant plus vivement qu’il apprenait enfin de quoi l’on s’armait pour le lui porter. Il ne nia pas l’existence du reçu, mais il contesta fort et ferme le sens qu’on y voulait trouver. Il refusa formellement de reconnaître que le million qui lui avait été versé au nom du roi en 1776 eut pour destination d’être secrètement donné par ses mains aux États-Unis. Il n’y avait eu là entre le maître et le sujet qu’une affaire, où l’un avançait les fonds, à charge par l’autre d’en rendre compte à son ministre. Voilà ce qu’il soutint pour réfuter les impudences d’Arthur Lee ; et quand le Congrès eut, par pudeur, fait réviser les calculs de celui-ci où la haine avait aligné les chiffres, et la mauvaise foi posé le total, c’est ce qu’il soutint encore au nouveau mandataire des États, M. Alexandre Hamilton, qui, plus honnête, n’hésita pas à reconnaître encore une fois la dette, mais en ne la fixant qu’à deux millions huit cent mille livres, et en exigeant, lui aussi, la preuve que le million de 1776 n’était pas destiné aux États-Unis.

Le reçu même fut cette preuve. Le 21 juin 1794, après tant d’années qu’on en parlait sans l’avoir vu, il fut enfin communiqué au ministre du Congrès en France, par Bouchot, alors notre ministre des affaires étrangères, et il éclaira tout. C’était, comme Beaumarchais ne cessait de le soutenir, une pièce où les États-Unis n’avaient rien à voir, un titre mêlé sans raison à leurs affaires avec lui, puisqu’il ne le rendait comptable qu’envers le gouvernement. N’y avait-il pas écrit en toutes lettres : « J’ai reçu… conformément aux ordres de M. le comte de Vergennes, la somme d’un million dont je lui rendrai compte[171]. »

Il était à Hambourg, où, comme nous verrons, notre république l’obligea de se réfugier, quand la communication en fut faite par Bouchot. Il la saisit avidement au passage, sentant bien que de cette pièce, où le Congrès espérait trouver le plus invincible argument, il tirerait, lui, le meilleur des siens pour un dernier mémoire qu’il préparait.

« Rien, écrit-il dans une lettre aussi peu connue que celle que nous avons citée tout à l’heure[172], rien ne pourra donner plus de prépondérance aux derniers cris que je pousserai dans mon Mémoire politique[173]. C’est moi qui demanderai aux injustes Américains de publier… mon reçu d’un million en 1776, afin qu’on y voie bien que je n’ai donné dans le temps ce reçu d’une somme que le roi ordonnait que l’on ajoutât à mes forces que parce qu’il devint un peu honteux — comme il eut la bonne grâce de l’avouer lui-même — de voir que les seuls étrangers m’aidaient et se fussent associés à moi pour enlever l’Amérique aux Anglais. J’ai donné ce reçu dans la même forme que celui de tous les autres millions que j’ai rassemblés moi tout seul chez mes différents associés. Nous verrons alors publiquement à quels titres mes débiteurs américains prétendent tordre à leur profit, et faire entrer mes récépissés en Europe acquittés ou non acquittés dans leur refus de me payer. Comme si je les avais chargés de faire honneur à mes engagements, quand depuis vingt années ils ont manqué à tous les leurs à mon égard ! »

Rien n’y fit, peines perdues ! Beaumarchais, qui jusque là en avait joué tant d’autres, sans lui-même être joué, si ce n’est un peu par d’Éon, avait trouvé ses maîtres. Il était la première dupe, lui qui en avait fait plus d’une sous la vieille monarchie, des calculateurs retors d’une jeune république. Pour trouver qui pût ainsi le tourner et le retourner, il fallait qu’il eut aidé à faire des républicains ! ces sages à figure austère, que Franklin représentait si gravement chez nous, le bernaient comme un écolier ; et qui pis est, pour le récompenser d’avoir eu l’enthousiaste ingénuité de se jeter dans la commandite de leur révolution, le ruinaient comme un actionnaire !

L’affaire de leur indépendance, la seule où il fût allé d’élan, où il eut mis du cœur plus que de l’esprit, n’était pour lui qu’un guêpier de déceptions. Il ne s’en tira pas ; il mourut à la peine. Sa famille seule en eut quelque chose, mais quand ? trente-six ans plus tard !

Après une déclaration loyale et formelle du duc de Richelieu en 1816, basée sur la note officielle de M. Gérard en 1778, et ne permettant plus de douter que le million de juin 1776 « n’avait rien de commun avec les fournitures faites par Beaumarchais aux États-Unis ; » après un voyage à Philadelphie fait en 1824 par la fille de Beaumarchais, Mme Delarue et son fils, qui purent y rallier à leur cause l’opinion des plus éminents légistes de l’Amérique ; puis, après onze nouvelles années encore d’attente et de démarches, tant il était impossible d’arracher au Congrès un vote qui le dégageât de son inqualifiable ingratitude ; en 1835, enfin, une somme de huit cent mille francs fut obtenue. Ce n’est guère, lorsqu’on se reporte au compte déjà trop réduit de M. Hamilton, trente-deux ans auparavant ; mais il fallait prendre ou laisser. On accepta. Qu’aurait pensé Beaumarchais de ce résultat, lui qui s’était, nous l’avons vu, tant révolté contre « les cotes mal taillées ? » Jamais peut-être, dans aucune affaire, il ne s’en était trouvé une qui le fût aussi mal.

Il ne faudrait pas croire que Beaumarchais se soit laissé, même une heure, absorber complètement par cette entreprise, toute colossale qu’elle semble, et qu’il ait attendu qu’elle fût un peu démêlée pour en risquer d’autre. Ce ne serait pas le connaître. « Deux, trois, quatre bien embrouillées qui se croisent, » dit Figaro des intrigues qu’il mène. Beaumarchais en aurait pu dire autant des affaires qu’il brassait, sans compter les intrigues aussi, qui le rapprochent si bien de son personnage, qu’elles le font presque toujours confondre avec lui. « De l’argent, de l’intrigue, te voilà dans ta sphère, » dit Suzanne à Figaro dès la première scène du Mariage. C’est toute la vie de leur patron, avec ses deux grands ressorts.

Au plus fort de ses négociations, de ses marchés avec les États-Unis, vingt choses les plus diverses l’occupaient, sans qu’une seule empiétât ni déteignît sur l’autre. Il avait au milieu de ses affaires, qui n’étaient, comme ses pièces, qu’une série d’imbroglios, la merveilleuse faculté d’oublier à propos et de reprendre juste à point. C’est ce qu’il appelait, suivant Gudin[174], fermer et rouvrir le tiroir.

En 1780, lorsqu’il n’eut plus de procès, il s’était remis dans sa charge de lieutenant-général à la capitainerie du Louvre[175], mais pour n’en faire que le moindre de ses soucis. Il s’était aussi réintégré parmi les secrétaires du roi, mais pour n’y pas rester longtemps. En 1782 il cédait sa place au neveu de Morande, Theveneau de Francy, que nous connaissons déjà, « son Francy, » comme il l’appelait, car ce fut le plus actif, le plus fidèle, et par suite le plus aimé de ses agents, surtout, comme nous l’avons vu, dans les affaires d’Amérique. Il ne garda pour lui-même que l’honneur d’avoir eu cette charge, et la noblesse qu’elle conférait, choses assez illusoires, à la fin du régime qu’il vit tomber et qu’il poussa, mais qui devinrent périlleuses sous celui qui venait, et qu’il n’avait que trop aidé à venir. La Terreur s’en fit une arme pour le frapper comme ci-devant noble : « Ils n’ont pas manqué, écrit-il, le 14 juin 1794, de me ranger dans cette classe proscrite, malgré toutes mes protestations, sous prétexte que j’ai eu autrefois une ridicule charge de secrétaire du roi que j’ai passée à mon Francy, il y a plus de douze ans[176]. »

Sa vanité, au moment dont nous parlons, pouvait encore être là ; ses intérêts avaient cessé d’y être. Désormais il ne les placera plus que partout où lui semblera poindre quelque idée, quelque grande affaire. Toutes lui étaient bonnes, vinssent-elles à la fois. En 1780, comme on se plaignait chez les ministres que les pièces administratives, papiers ou parchemins, disparaissaient des différentes archives, notamment de celles de la chambre des comptes, et de la Bibliothèque du roi, pour se vendre ensuite à vil prix, il se chargea de les racheter, et bien mieux, de faire aussi rechercher et acquérir toutes celles qui seraient de nature à faire partie de ces archives ou des dépôts de la Bibliothèque. Au bout de quelques années, à force de soins et d’argent — il n’y avait pas dépensé moins de deux cent mille livres[177] — des masses énormes de ces pièces se trouvaient recueillies, et il pouvait écrire au roi, dans une lettre inédite, qu’on lira plus loin : « Il y en a d’emmagasiné sous ma clé, dans divers couvents de la capitale, environ cent milliers pesant. » Nous ignorons s’il fut remboursé de ses frais, et s’il y trouva son compte, mais la science historique y a trouvé le sien.

Un des dépôts les plus précieux de la Bibliothèque nationale, où l’on ne le connaît que sous le nom assez vague de « collection Beaumarchais venant de la Chambre des Comptes, » n’a pas d’autre origine[178].

À ce moment même, il faisait aussi de la finance et de la meilleure. Il aidait à l’établissement de la Caisse d’escompte que la Banque de France n’a fait que continuer en l’étendant et la perfectionnant. Il n’y avait pas eu grande foi d’abord ; son opinion à une assemblée des actionnaires s’était même résumée dans un calembour assez funèbre sur les billets de caisse avec lesquels, disait-il, on mourrait de faim, ce qui serait la fin[179] ; mais peu à peu il s’y était mis, et avait tout éclairé de sa merveilleuse entente.

Calembour chez lui n’excluait pas sens commun, ni chanson et galanterie sens pratique. Ses fameux couplets sur les femmes, Galerie des femmes du siècle passé, qu’on lira dans les Œuvres, sont de ce temps-là. Les Mémoires secrets[180], après avoir dit le bruit qu’ils firent dans ce monde à falbalas, qu’il ne maltraitait que pour le trop chérir, ajoutent : « Ils sont de M. de Beaumarchais, tour à tour politique, négociateur, commerçant, auteur, plaideur, dissertateur, libertin… » C’est lui tout entier.

Le dernier mot du portrait lui convenait toujours, quoiqu’un peu moins ; il se rangeait. Une jolie femme, fille d’un officier suisse au service du grand maître des cérémonies[181], Mlle de Viller Mawlas, qu’on appelait dans le monde Mlle de Yilliers, dont le prétexte d’un emprunt de harpe et de musique qu’elle avait pris pour le voir, au moment de son grand succès contre les Goëzman, lui avait fait faire la connaissance, le tenait depuis ce temps-là, et ne le laissait guère échapper que jusqu’où elle voulait. Elle avait du charme et de la raison, de l’autorité et de la grâce, « de la légèreté française sur le piédestal de la dignité suisse, » comme disait sa belle-sœur Julie[182]. La naissance d’une fille fut un lien de plus. Un jour donc qu’il crut en avoir le temps, au mois d’août 1782, il songea sérieusement à un troisième mariage. Il en fit la mise en scène avec cet art « sensible, » dont il savait, au besoin, si bien prendre le ton : il assembla tous les siens, et d’un air pénétré leur dit que, « voulant faire une fin, se rapprocher d’une vie honnête et réglée, donner un nom à sa chère Eugénie…, » il allait épouser Mlle de Yilliers. Leurs intérêts, ajouta-t-il, n’en souffriraient pas : « sa fortune pouvait suffire à tout. » Ils se retirèrent, lisons-nous dans le grand recueil des commérages de l’époque, « très-édifiés des aveux et du repentir de ce fameux libertin[183]. » Le lendemain, lui seul n’y pensait plus. Les affaires l’avaient repris, et dès lors adieu le sacrement ! Il n’en retrouva le temps, mais cette fois pour tout de bon, que quatre ans plus tard. Le mariage se fit à Saint-Paul le 8 mars 1786, avec une discrétion où l’on retrouva le bon esprit de l’épousée, mais qui n’était pas assez dans les habitudes du marié pour qu’il pût s’y tenir.

Il fallut qu’il criât par dessus les toits qu’il venait de se marier secrètement.

Prêt à partir pour un voyage, il simula une lettre à sa femme, dont il fit partout courir des copies : « C’était, dit Grimm, qui la donne dans sa Correspondance[184], c’était Figaro prenant toute la dignité qui convient à l’acte de la vie le plus sérieux et le plus imposant. » Les Mémoires secrets[185], moins ironiques, sont plus vrais : « On y retrouve, disent-ils, le ton qui lui est propre, un caractère particulier d’originalité et d’impudence. »

Ce dernier mot répété si souvent à propos de sa conduite, dans les écrits du temps, n’est pas, cette fois, trop fort. Il ne dit que ce qu’il faut sur son perpétuel besoin de bruit, même où il en faudrait le moins ; sur sa passion de l’effet et de l’esprit, qui croit pouvoir tout se permettre au risque de gâter tout, comme il lui arriva ici où la discrétion des demi-teintes et des sous-entendus aurait seule pu sauver la situation embarrassante, en la faisant peu à peu passer du jour faux au jour vrai ; sur son audace à tout braver : l’opinion dont il a été pourtant un des premiers à comprendre et à former la voix ; et plus que le reste encore, la convenance, cette dernière pudeur à laquelle son temps semblait d’autant mieux tenir qu’il n’en avait plus d’autre.

Il y a toutefois dans cette lettre si malsonnante par je ne sais quel écho des idées de Diderot et de Rousseau, doublées de son propre aplomb, un passage assez délicat. C’est celui où, après avoir dit à sa chère amie : « Vous êtes ma femme ; vous étiez la mère de ma fille, » il ajoute : « Embrassez-la tendrement, et faites-lui comprendre, si vous pouvez, la cause de votre joie[186]. » Ce « si vous pouvez » est charmant. Il s’agit de sa fille, et, pour la première fois, ce qu’il y eut d’irrégulier dans l’union dont elle est née lui apparaît. Il sent enfin, lui, l’homme du bruit, la nécessité des réticences, et il désire qu’on s’y soumette. La tendresse paternelle qui fut, d’ailleurs, une de ses vertus, et, vers la fin, sa dernière force, car il ne lutta jusqu’au bout que pour sauver l’héritage de son Eugénie, le ramène à un vrai sentiment. L’esprit et l’effet cessent, ce qui ne lui est pas assez ordinaire, de primer en lui l’honnêteté. Mirabeau, qu’il aura bientôt pour redoutable adversaire, ne le rangerait plus, cette fois, parmi « ceux qui pour tout sens moral ont de la vanité. »

Le départ, qui avait servi de prétexte à cette lettre, datée d’avril 1786, était pour Kehl, où, depuis sept ans déjà, Beaumarchais prenant contre la censure française une « précaution » qui n’avait rien « d’inutile, » achevait sur terre allemande cette grande entreprise dont nous avons déjà parlé, une des plus colossales de notre littérature : il faisait imprimer une édition complète des œuvres de Voltaire. Dès le mois de février 1779, c’est-à-dire moins d’un an après la mort du grand écrivain, et lorsque l’émotion n’en était pas encore calmée à Paris, il avait mis en train cette énorme affaire. Rien n’y serait, suivant lui, trop excellent ; c’est pour cette chose considérable, où l’art, le goût, l’esprit avaient ensemble tant d’intérêts, qu’il écrivait à l’un de ses agents : « la frayeur du médiocre empoisonne ma vie[187]. » Tout d’abord il avait acquis de Panckoucke, à qui la même idée était venue, et qui, « à la veille de faillir[188], » n’avait pas été fâché de s’en décharger pour éviter la culbute, tout ce que la nièce de Voltaire, madame Denis, lui avait vendu de manuscrits inédits de son oncle. Suivant un bruit que Beaumarchais se garda bien de démentir, si même il ne le fit courir, le marché ne se serait conclu qu’au prix de trois cent mille livres. Le vrai chiffre est cent soixante mille, dont cent mille furent payées comptant et le reste beaucoup plus tard. Un acte du 27 novembre 1786, dont nous possédons l’original; en régla le payement par annuités de quinze mille livres du 30 décembre 1789 au 30 décembre 1792, ce qui, par parenthèse, ne dut pas être, à ces époques troublées et gênées, un médiocre embarras pour la caisse de Beaumarchais. Les œuvres une fois acquises, où et comment les faire imprimer dignement et sans risques ? Il songea d’abord à établir son imprimerie soit aux Deux-Ponts, soit à Neuwied, où déjà s’imprimait une gazette qui pénétrait en France sans trop de peine ; mais il finit par se décider pour le vieux fort de Kehl, près du Rhin, que le margrave de Bade lui loua à d’assez bonnes conditions et sans trop faire le difficile, quoique prince catholique, sur le caractère des œuvres qui s’éditeraient ainsi dans ses domaines.

Pour cette publication sans pareille il fallait à Beaumarchais une imprimerie sans pair. Il acheta à Londres, moyennant un prix considérable — il fit dire cent cinquante mille livres — les fameux types de Baskerville ; il envoya en Hollande un agent spécial pour y étudier la fabrication du papier ; il se rendit propriétaire dans les Vosges de trois anciennes papeteries, qu’il fit agrandir et mettre sur un pied tout nouveau ; et bientôt quinze presses du meilleur mécanisme, qu’on lui avait expédiées de Paris et de Londres, eurent tout ce qu’il fallait pour bien marcher. Un instant il avait songé, pour en diriger le travail, à Rétif de la Bretonne, qui passait pour le prote le plus actif et le typographe le plus habile de Paris — on sait qu’au lieu d’écrire ses livres, il les composait à la casse, composteur en main ; — mais Rétif ayant fait voir qu’il voudrait compliquer l’orthographe de Voltaire de toutes les bizarreries de la sienne, ils ne purent s’entendre[189]. Beaumarchais alors ne prit pas moins qu’un secrétaire du roi, ami et compatriote de Panckoucke, le lillois Decroix, qui accepta, par amour pour Voltaire et zèle pour cette magnifique publication, la modeste tâche de correcteur des épreuves. On les lui envoyait à Lille ; il mettait le plus grand soin à les revoir, et les renvoyait avec la plus parfaite régularité. Par endroits, il se chargeait de l’annotation, mais Beaumarchais, malgré ses occupations sans nombre, en fit la meilleure partie, toujours reconnaissable à la précision du trait ou à la curiosité de l’anecdote. Il aurait voulu être seul, être tout dans ce gigantesque hommage à l’esprit de Voltaire, dont tant d’éclairs ont traversé le sien.

C’est sous le couvert d’une prétendue compagnie formée de gens de lettres « et de riches amateurs, » et prenant le nom compliqué de Société philosophique, littéraire et typographique, que l’affaire avait été lancée. Beaumarchais ne s’en disait que le correspondant général, mais l’on n’a jamais su qui s’y trouvait avec lui. Aussi, quand il parlait de la fameuse Société, qui n’avait peut-être tant de noms que parce qu’il y était seul, ajoutait-il tout bas : « Cette Société qui est moi. » Il n’en perdit que davantage, car l’entreprise ne réussit pas. Malgré l’éclat d’un prospectus que, cela va de soi, il fit lui-même, avec tout ce que son art exercé aux grands tapages y pouvait mettre, malgré la promesse d’un million de bénéfices dont il ferait une loterie au profit des souscripteurs[190], ceux-ci ne vinrent pas. Il en eut deux mille au plus, et il avait tiré les soixante-douze volumes des Œuvres à quinze mille exemplaires, moitié pour une édition in-8o, qui parut la première, moitié pour une autre in-12, qui suivit plus tard ! Il voulut inutilement éveiller l’attention par quelque scandale, en façon de cymbales et de grosses caisses, comme en 1782, par exemple, lorsqu’il fit partout annoncer, avec le mystère et la discrétion qui devaient en faire un grand bruit, la découverte des Mémoires de Voltaire sur sa vie et principalement sur ses relations avec Frédéric. Les souscripteurs n’affluèrent pas davantage ; on s’en tint aux copies qu’il fit courir, parfois même un peu imprudemment, car l’ambassadeur de Prusse s’en émut[191], et aux lectures qu’il en allait faire lui-même dans les salons en crédit, tel que celui des Choiseul[192] ; mais on n’acheta pas un exemplaire de plus. Les frais cependant allaient en proportion contraire : ils augmentaient tous les jours. D’abord, ce fut le gaspillage d’une mauvaise gestion. Une sorte de jeune fou, à qui Beaumarchais avait imprudemment confié la direction de son imprimerie, y mena tout à la diable, et, en dépit de son indulgence, l’obligea enfin à le chasser. Il se révolta, nia le droit que se donnait Beaumarchais et, profitant d’une de ses trop fréquentes absences, après avoir ameuté quelques ouvriers, dans les derniers jours de juillet 1785, il saccagea l’imprimerie, brisa les presses, etc., etc. Il ne fallut pas moins que l’autorité du margrave pour rétablir l’ordre[193]. Une partie du matériel fut à refaire, et la publication, qu’on accusait de ne pas marcher vite, dut subir le préjudice d’un nouveau et très-long retard. Déjà, l’année d’auparavant, un certain Cantini, que Beaumarchais avait mis à la tête de ses travaux, lui avait fait subir une première perte, plus grave encore. Prenant une route que les caissiers n’ont que trop suivie, il avait passé la frontière avec une partie de l’argent des souscriptions, et Beaumarchais avait dû faire insérer dans les feuilles un avis pour qu’on se tînt en garde contre ce commis infidèle[194].

La Correspondance, qui est peut-être aujourd’hui le plus grand attrait des Œuvres de Voltaire, fut une des ruines de leur première publication par Beaumarchais. Elle exigea — car lui et Decroix, qui s’en étaient surtout chargés, la voulaient aussi complète que possible — dix volumes de plus que ce qu’on avait promis, et c’est pour y suffire qu’au lieu de soixante-deux l’édition en eut soixante-douze. Elle fut cause aussi de toutes sortes de réclamations auxquelles il fallut souvent faire droit à quelque prix que ce fût. La plus impérieuse vint de Catherine II qui, lorsqu’elle eut appris qu’on imprimait non-seulement les lettres que lui avait écrites Voltaire, mais celles qu’elle-même lui avait répondues, fit demander par Grimm, son agent en France, à notre ministre, que le volume où se trouvait cette partie de la correspondance ne parût pas sans qu’elle l’eût examiné et sans qu’on eût fait aux endroits où elle demanderait des suppressions les cartons nécessaires. Beaumarchais dut se soumettre à tout ce qu’on désirait de si haut, et il le constata sur la couverture même du volume « en blanc », c’est-à-dire broché, qui dut pour cela faire le voyage de Russie aller et retour. Voici sa note — copiée par nous sur l’autographe — où il n’oublie rien, pas même ce qui lui fut promis comme dédommagement, et ce qui s’en suivit ou plutôt ne s’en suivit pas : « Ce volume, paraphé par le baron Grimm, chargé de réclamer auprès du roi Louis XVI et de la part de l’impératrice de Russie les cartons qu’elle désirait qu’on fît dans ses lettres à Voltaire, est celui qui a été envoyé à Pétersbourg et, après que les phrases à retrancher ont été soulignées par l’impératrice elle-même, a été renvoyé ici, où M. de Montmorin exigea, au nom du roi, que tous les endroits soulignés par Sa Majesté l’impératrice et paraphés par son ministre Grimm fussent cartonnés et les cartons retranchés envoyés à l’impératrice qui payerait les frais de tout. Rien n’a été payé par elle[195]. »

Donner beaucoup, recevoir peu, tel fut pour Beaumarchais cette entreprise, avec une foule d’ennuis de toutes sortes pour unique profit. Les tracas les plus obstinés lui vinrent des gens de justice et surtout de ceux du clergé, qui ne cessèrent de lui créer des obstacles pour l’arrivée de ses volumes qui ne pouvaient, en somme, entrer que par fraude. Tant que vécut son protecteur intime, le ministre Maurepas, qui était d’intelligence, les entraves ne furent guère que factices. On fermait la porte d’une main, on la rouvrait de l’autre : « J’ai la preuve, écrivait-il plus tard, que c’est d’accord avec les ministres du roi que j’ai commencé cette grande et ruineuse entreprise[196]. » Mais, quand M. de Maurepas étant mort, on voulut quelque peu rabattre de cette politique de connivence, de ce déplorable système d’administration qui tout bas laisse faire et laisse passer ce qu’il défend tout haut, les mailles se serrèrent davantage. Le Parlement dénonça la souscription, le clergé la proscrivit, et sur ses instances, qui devinrent plus vives, non sans quelque raison, lorsque Beaumarchais osa annoncer en volumes in-12 le Voltaire « à bon marché » qu’il tenait, en réserve, le roi prit enfin le parti d’agir rigoureusement. « Voilà, dit-il, suivant la Correspondance secrète[197], un nouveau tour de Beaumarchais ! et il a fait arrêter la vente des éditions. »

On n’en tint pas grand compte. Le temps était venu où, par un système de constitutionalisrne avant toute constitution, le roi déjà régnait à peine ; l’opinion gouvernait tout. Beaumarchais, qui l’avait pour lui, continua donc de faire à peu près ce qu’il voulut. Son Voltaire passa moins aisément, mais il passa. Où le patronage de l’opinion ne suffisait pas, celui des femmes, et des mieux titrées, qui toutes tenaient pour Voltaire et son éditeur, lui aplanissait la route. « Beaumarchais, lisons-nous dans la Correspondance inédite[198], est trop chaudement protégé par de grandes dames pour craindre aucune censure civile et ecclésiastique. »

Protection malheureusement n’est pas finance, ni patronage argent comptant. Pour remercier de ce qu’on arrivait à les lui faire passer, Beaumarchais prodiguait ses volumes magnifiquement reliés, mais ne se faisait pas un souscripteur nouveau. La persécution d’un gouvernement si faible n’avait pas même été assez vive pour lui servir utilement de réclame ! En fin de compte sa perte dans cette opération fut énorme. Au mois de septembre 1786, elle lui tenait déjà, comme il l’écrit à un ami, « plus de deux millions en dehors » ; et quatre ans après, la moitié en était absolument perdue : « Cette audacieuse entreprise, écrivait-il alors, me coûte plus d’un million de perte en capitaux et intérêts. » En 1791, il dut, pour faire face aux engagements qu’il avait pris avec Panckoucke, vendre une partie des exemplaires en trop grand nombre qu’il n’avait pas placés. Cette vente faite au rabais à un certain Clavelin, libraire de la rue Hautefeuille, qui, malgré leurs conditions, se hâta de revendre presque au même prix dans un encan de l’hôtel Bullion, tua le reste[199]. Beaumarchais eut beau multiplier les annonces, tant pour lui que pour Bossange, son entrepositaire rue des Noyers[200], tout ce reste lui demeura en magasin. Sa grande maison du boulevard Saint-Antoine en était pleine. Quand le peuple l’envahit au mois d’août 1792, c’est à peu près tout ce qu’il y trouva. Il y venait chercher des monceaux de fusils que, disait-on, l’aristocrate Beaumarchais avait entassés pour armer la réaction, et il ne mettait la main que sur cet amas des Œuvres de Voltaire, premières armes de la révolution !

Une opération plus heureuse le dédommagea un peu. Mais par malheur pour lui, et non pour l’affaire, qui, je crois même, n’en réussit que mieux, il n’y était pas aussi complètement seul et maître. Il n’eut qu’une part du succès au lieu de l’avoir tout, et par une sorte de fatalité, ce succès même lui attira encore des ennuis.

Il semblait qu’il fallait désormais du bruit partout où il passait, et que ce bruit ne se fit plus qu’à ses dépens. Il en avait conscience. C’est même à cause de ce tapage, qu’il lui devenait impossible d’éviter, qui, à force d’avoir été sollicité par lui, arrivait maintenant sans qu’il le voulût, et chaque fois pour le violenter dans un silence dont il sentait enfin le prix qu’il dut se donner sa dernière devise : un tambour avec ces mots : Silet nisi percussus (il se tait s’il n’est frappé)[201]. Né du scandale, parvenu du bruit, la fin de sa vie se passait à en payer les frais.

L’entreprise dont nous voulons à présent parler était celle de la Compagnie des eaux, créée par les frères Périer, et pour laquelle la première machine à vapeur, « la première pompe à feu, » fut mise en mouvement à Paris : Ici, disait un distique qui courut alors,

Ici vois par un sort nouveau
Le feu devenu porteur d’eau.

Beaumarchais fut des premiers dans l’affaire, « car il se trouve partout, » criaient les Nouvelles à la main[202]. Il y mit un zèle étonnant et presque enthousiaste, ce qui lui fit dire un jour par son ami l’avocat Target, trop au fait de ses entreprises, pour ne pas savoir qu’elles étaient loin d’avoir toutes été aussi sérieuses, ni — soit dit sans jeu de mot — aussi claires : « Je ne suis pas surpris de votre admiration pour cette affaire des eaux ; c’est votre baptême[203]. » Beaumarchais rit de la plaisanterie, mais en se pinçant un peu les lèvres à cause de la vérité. Quand après d’énormes dépenses tout fut prêt, c’est lui qui se chargea du prospectus[204]. Il y fit merveille, et l’entreprise ainsi lancée ne s’arrêta plus. Elle n’alla même que trop loin. Ses actions en montant toujours gênèrent le jeu d’une foule d’autres, notamment certaine affaire d’emprunt négociée pour le ministre Calonne par les banquiers Clavières et Panchaud, qui jurèrent d’enrayer coûte que coûte le succès des Périer, de Beaumarchais et de leurs eaux. Mirabeau, qui par hasard se trouvait en liberté et, ce qui lui était plus ordinaire, sans argent, fut leur homme. De sa plume la mieux taillée parce qu’elle était la mieux payée, il écrivit sous la rubrique de Londres quarante-trois pages de pamphlet sur les actions de la Compagnie des eaux de Paris, qui mirent tout en vive rumeur clie/ les Périer. Mais Beaumarchais était là. C’est vous dire que la riposte ne se fit pas attendre. Aux quarante-trois pages du comte de Mirabeau, il en répondit cinquante-huit autres — on les lira dans les Œuvres — du raisonnement le plus sérieux, le plus net, le plus serré, et qui n’eussent pas permis de réplique si vers la fin, par une dernière pointe, l’homme d’esprit n’eut perdu le raisonneur.

Après n’avoir d’abord, sans se trahir un instant, parlé que pour « la raison sociale, » après n’avoir fait, sur le ton le plus posé, que de la polémique d’intérêt, de la logique de commandite, il ne put résister à l’envie de lâcher à la péroraison certaines personnalités qui devaient infailliblement, de la part surtout du rude jouteur qu’il avait pour adversaire, lui en attirer de terribles, par un choc en retour. Il eut d’ironiques gémissements sur l’emploi qu’un homme éloquent — car, disait-il de M. de Mirabeau, cet écrivain l’est beaucoup — avait fait là de son éloquence ; une impardonnable commisération pour « cette plume énergique, soumise à des intérêts de parti qui ne sont pas même les siens ; » puis, arrivant à la personnalité directe et sans voile, il se mit à équivoquer sur les noms de certaines satires et sur leur origine : « Peut-être, ajouta-t-il, quelque mauvais plaisant coiffera-t-il un jour celle-ci du joli nom de mirabelle, venant du comte de Mirabeau, qui mirabilia fecit. » C’était plus gai que méchant. Beaumarchais dénouait le masque ; Mirabeau, lui, l’arracha. Sa Réponse à l’écrivain des administrateurs de la Compagnie des eaux de Paris fut écrasante. L’épigraphe, à elle seule, où Beaumarchais apparaissait, dans une traduction transparente, sous le Crispinus de Tacite : « Né dans l’obscurité, sans ressource que l’intrigue, n’ayant eu de redoutable que ses libelles, mais servant enfin d’exemple à ceux… qui du sein du mépris parvenus à se faire craindre, veulent perdre les autres, et finissent par se perdre eux-mêmes[205] », aurait presque pu suffire. Mais « le coup de massue », c’est le mot dont Mirabeau se servait lui-même quand il en parlait[206], fut la péroraison : « Retirez, disait-il à Beaumarchais, retirez vos éloges bien gratuits, car sous aucun rapport je ne saurais vous les rendre… Reprenez jusqu’à l’insolente estime que vous osez me témoigner, et laissez-moi finir en vous donnant un conseil vraiment utile : Ne songez désormais qu’à mériter d’être oublié. » Cet altier conseil, auquel manquait sans nul doute l’autorité d’un caractère qui, sans tache lui-même, fût plus irréprochable que celui de l’homme à qui la leçon était faite — on sait que M. de Mirabeau ne jouissait que de la plus médiocre considération — mais qui du moins avait pour lui le prestige d’un nom en vue et la force du talent le plus écouté[207] ; ce conseil semblait trop cruel, trop dur, pour que Beaumarchais dût le suivre. Il le suivit cependant, du moins dans cette affaire : son silence, qui surprit tout le monde, prouva qu’il y voulait être oublié.

D’abord la colère avait été grande chez les Périer, et l’on n’y avait pas parlé moins que de demander une nouvelle lettre de cachet contre Mirabeau, dont les attaques s’étaient égarées jusqu’à la plus audacieuse calomnie[208]. Beaumarchais y poussait. Pas plus en effet qu’à Voltaire, les sévérités officielles contre ceux dont il avait à se plaindre ne lui répugnaient : « Le père de Figaro, disait-on par exemple vers le même temps dans la Correspondance secrète inédite[209], à propos de la saisie qu’il fit faire d’un libelle où il était pris à partie, et de l’arrestation de l’abbé de Bouillon qu’il en croyait l’auteur, le père de Figaro sollicite des lettres de cachet contre ses ennemis, tandis que Figaro déclame sur la scène contre la Bastille ! »

Pour Mirabeau, malgré ses grosses menaces, il ne put aller aussi loin, il dut même s’arrêter, comme nous venons de le voir, et cela pour cause : « Il est, disent les Mémoires secrets[210], à propos du comte, il est soutenu par le contrôleur général. » Tout est là, car Beaumarchais aussi était l’homme de ce contrôleur général, M. de Calonne, qui ainsi, sans qu’ils l’aient su, a, par ceux mêmes qui s'y trouvaient engagés, dominé et mené l’affaire, dont l’intérêt de son emprunt, que négocie Clavière et que gêne le succès des Périer, était, nous l’avons dit, le mobile. Mirabeau avait besoin d’argent, Beaumarchais ne pouvait se passer d’influence ; Calonne les satisfaisait l’un et l’autre. Tous deux s’arrêtèrent donc, tous deux se turent, quand il désira qu’on ne parlât plus. De là ce silence dont on s’étonna de la part de Beaumarchais, et qui, de très-surprenant, devient, de cette façon, très-naturel.

Restait à faire la réconciliation, ce qui ne tarda guère. Quelques jours après son second libelle, Mirabeau convenait déjà qu’il avait été bien sévère[211] ; et quelques mois plus tard, on assurait qu’il s’était rapproché de Beaumarchais[212]. Il est certain qu’il fit les premiers pas : « Nous avons été, écrivait de lui Beaumarchais dans ses dernières années, plus divisés de sentiments que d’opinions. Il revint à moi, et il y revint avec grâce[213]. » Quelque prêt d’argent y fut peut-être pour quelque chose. On sait en effet par Gudin, que cite M. de Loménie [214], à quelles nécessités sans trêve, et dont Beaumarchais ne fut pas des derniers à recevoir la confidence, Mirabeau en était réduit sur ce chapitre-là. On s’était brouillé pour en emprunt public, on se sera réconcilié pour un emprunt particulier.

Quoi qu’il en soit, personne dans le temps ne dut être dupe, notamment pour la part que dans tout cela avait eue Calonne, surtout lorsqu’on apprit qu’après avoir lancé Mirabeau contre Beaumarchais, il avait presque aussitôt lancé celui-ci dans une autre querelle, celle qu’il avait avec M. Necker pour la réfutation de ses Mémoires : « Cette réfutation qui fait le plus grand bruit, disait la Correspondance inédite[215], est un ouvrage de société, rédigé par M. de Calonne, M. de Veimerange, intendant des armées, et M. de Beaumarchais, qui, comme son page, se fourre partout. »

Cette allusion au Mariage de Figaro, qui en ce moment était dans tout le feu de son scandale et de son succès, nous amène tout naturellement à en faire l’histoire.

Il avait, de 1775 à 1778, écrit cette pièce à ses heures, au milieu du bruit de ses mille affaires, après une conversation avec le prince de Conti[216], qui, ayant lu la préface du Barbier de Séville, l’avait défié de la mettre au théâtre, « et d’y montrer la famille de Figaro, indiquée dans cette préface[217]. » Trois ans seulement après qu’elle eût été achevée, en 1781, sa paix étant faite, depuis le règlement de l’affaire des auteurs au mois d’avril de l’année précédente, avec les comédiens, il leur présenta cette Folle Journée — la pièce n’avait alors que ce titre — et, le samedi 19 septembre, lorsqu’il leur en eut fait lecture, avec une verve qui en doublait l’esprit[218], ils la reçurent par acclamation. Avant qu’on la mît en scène, elle fut envoyée au lieutenant de police, M. Lenoir, qui la soumit à la censure de l’avocat Coqueley. Celui-ci l’approuva, sauf corrections que Beaumarchais accepta de bon cœur.

Tout marchait bien, lorsqu’il eut l’imprudence d’en aller faire des lectures dans les salons de Paris, et — chose plus grave, le caractère de la pièce étant donné — à Versailles aussi, à la cour. Elle y fut condamnée. Il n’en continua ses lectures que de plus belle, pour se relever de ce blâme. Il la lut chez madame de Richelieu, devant des archevêques qui, étant, à ce qu’il paraît, de composition peu difficile, s’en amusèrent beaucoup sans crier au scandale[219] ; puis chez le ministre M. de Maurepas, qui ne s’en amusa pas moins, et même lui fit des promesses[220]. Malheureusement il mourut quelques mois après, et la Folle Journée resta sans protecteur[221].

Beaumarchais alors changea de tactique. Il boucla son manuscrit, et refusa de le rouvrir pour qui que ce fût. Il ne voulait pas, la bonne âme ! déplaire au roi, qui, lui avait-on dit, après avoir blâmé la pièce, en condamnait aussi les lectures. Il ne fit qu’une exception pour le grand-duc et la grande-duchesse de Russie, qui visitaient alors Paris[222]. Son succès fut des plus brillants[223]. Il s’en autorisa pour courir chez le garde des sceaux, qui refila de le voir, puis chez le lieutenant de police, qui le reçut, et auquel il demanda de nouveau très-nettement de laisser jouer sa pièce, en lui laissant entrevoir que la Russie pourrait bien prendre ce que proscrivait la France[224]. Quoique la réponse ne fût pas favorable, il n’envoya pas sa Folle Journée à Saint-Pétersbourg.

Qui fit-il alors ? il jeta des lambeaux de sa pièce en amorces, pour que, pris à l’appât, on la désirât tout entière. Il fit par exemple courir la romance du page, « sur un vieil air très-tendre[225] » — c’était, comme on sait, celui de Malbrou, redevenu à la mode — et ce qu’il espérait se produisit. Tout le monde, jusqu’à la reine, chanta la romance, et mourut d’envie d’entendre le reste. Beaumarchais apprit que ce désir de voir jouer la Folle Journée était surtout très-vif dans la société de la duchesse Jules, la plus intime amie de la reine ; vite il y fit savoir qu’on pouvait disposer de lui, et il écrivit à Préville pour qu’on se tint prêt à la Comédie, sans lui dire encore où l’on jouerait : « Ce ne sera, dit-il, qu’une représentation hourgeoise, et qui ne peut donner aucune crainte aux acteurs… La pièce, ajoute-t-il, a d’ailleurs passé depuis longtemps à la censure, et les obstacles qui s’opposent à la représentation sont de pure intrigue. À l’égard des rôles, ils prendront pour les remplir les sujets qu’ils auront sous la main[226]. » C’est le 30 avril qu’il écrivait cette lettre. Un mois après, tout est changé, mais pour ne marcher que mieux. Ce n’est plus en cachette, derrière un paravent, qu’on jouera la Folle Journée, mais sur un théâtre, et le plus recherché de tous, celui des Menus-Plaisirs, qui dépend de la maison du roi. C’est aujourd’hui, comme on sait, la salle du Conservatoire. Beaumarchais y a fait faire aux comédiens douze ou quinze répétitions à ses frais, qui ne lui coûtent pas moins de dix à douze mille francs[227]. Il compte avoir toute la cour, même la reine, et il a fait distribuer aux ministres, princes, princesses, marquis, marquises, etc., des billets avec une vignette de Figaro dans son costume. Le 13 juin, tout est prêt pour le soir, lorsque dans la journée même arrive, par un exprès de M. le duc de Villequier, signification aux comédiens pour qu’ils aient à s’abstenir de jouer. C’est un ordre formel du roi. Pourquoi ? Beaumarchais ne l’a pas su[228], mais il est possible de le supposer. Louis XVI aura sans doute appris qu’un jour chez l’ancien ministre Amelot, qui lui disait : « Ce qui empêchera toujours de jouer la pièce, c’est que le roi s’y opposera toujours, » le drôle lui riposta : « Si ce n’est que cela, Monsieur, elle sera jouée[229]. » La réponse de Louis XVI à cette fanfaronnade a été la nouvelle défense. Par ce coup de force, il prouve qu’il n’est pas si faible, et peut, au besoin, ce qu’il veut.

Beaumarchais n’insista plus, et, pressé par d’autre affaires, partit pour Londres. À son retour, tout a changé encore. Une représentation organisée par M. de Vaudreuil pour la duchesse Jules et le comte d’Artois, dans son château de Gennevilliers, n’attend plus que son consentement. On a même celui du roi, qui, voyant qu’on ne jouera plus sur un de ses théâtres, et trouvant là un biais pour ne plus dire non, a, comme il lui arrivera toujours en toutes choses, fini par dire oui.

Maître ainsi de la situation, Beaumarchais en profite pour faire ses conditions sous un nouveau masque. Il joue à la pudeur, élève des doutes à son tour sur la décence de sa pièce, qui pourrait effaroucher de si nobles oreilles, et finalement demande un nouveau censeur, jurant qu’il n’autorisera que si celui-ci autorise. On lui donne l’académicien Gaillard, qui fait la seule chose qui lui fût possible en pareille circonstance : il donne son approbation. La pièce est jouée à Gennevilliers, le 26 septembre, avec un succès fou, mais par une chaleur étouffante, qui oblige Beaumarchais à briser quelques carreaux avec sa canne, ce qui fait dire qu’il a doublement cassé les vitres[230].

Ayant pour lui ce succès, que fort peu de restrictions des prudes ont troublé ; ayant, qui plus est, l’approbation de la censure, dont il ne s’est pas prémuni pour autre chose, il court persuader au ministre de Paris, M. de Breteuil, qui d’ailleurs n’y contredit guère, que sa pièce doit être à présent permise, qu’il va en prévenir les comédiens et, bref, se faire jouer. Le lieutenant de police intervient, qui d’abord lui signifie d’avoir à s’en bien garder, mais qui un peu plus tard lui fait savoir que, d’après une lettre qu’il a reçue du roi, la pièce pourrait peut-être devenir jouable, si deux censeurs encore la revoyaient et l’épluchaient à fond. Il les accepte. Il passe par la censure de M. Guidi, qui lit en grognant, qui refuse de communiquer avec lui[231], et, en fin de compte, lui est contraire. Le quatrième censeur — car nous voici à quatre, en commençant par M. Coqueley, qu’on a pu oublier — se montre de composition plus douce : c’est Desfontaines, qui fait aussi des pièces — on connaît son répertoire avec Piis et Barré — et qui sait compatir par conséquent aux tracas du métier. Il indique quelques corrections, et signe qu’il approuve. Beaumarchais se croit alors en droit d’écrire à M. de Breteuil pour qu’on en finisse. Sur quatre censeurs, trois sont pour lui, n’est-ce pas assez ? On lui répond par l’envoi d’un cinquième, M. Bret, bon homme du reste, qui approuve sans correction. Un autre, un sixième — nous voilà bien loin des deux ou trois du monologue de Figaro — vient encore après. Il sera le dernier, mais le plus terrible. C’est le discret et compassé M. Suard, l’académicien, qui pince sans rire et mord sans montrer les dents. Il fait un rapport foudroyant, dans lequel il désapprouve tout[232].

Beaumarchais s’en relève, car pour l’agilité de tels esprits il n’y a pas de coup de grâce. La majorité des censeurs est pour lui : il a eu quatre voix sur six. Il s’en fait une autorité près de M. de Breteuil, et fort du reste de l’appui des mieux en cour : Vaudreuil, Fronsac, etc., il l’emporte. Le roi consent. On l’y a décidé vers la fin, en l’assurant que la pièce tomberait : « Oui, cent fois de suite, » a dit Sophie Arnould, qui connaît ce cancan de Versailles[233]. Beaumarchais profite de cet espoir de sa chute pour se faire jouer au plus vite. Le 31 mars 1784, il a sa permission en poche et il l’écrit à Préville, qui était de ceux qui l’attendaient le moins[234]. On répète à petit bruit pour que la pièce en fasse un plus grand, et le 27 avril elle est représentée.

Jamais on n’avait vu tant de monde ni de si brillant. Marquises et duchesses sont arrivées dès le matin, et ont dîné dans les loges des comédiennes afin de pouvoir se placer les premières ; comtes et marquis ont dû se mêler à la queue du public ; on y a vu jusqu’à des cordons bleus[235] ! Et tout cela pourquoi ? pour se voir berner, persifler, bafouer cinq actes durant en la personne d’un de leurs pareils, le comte Almaviva, par un ancien barbier devenu valet !

Le spectacle, commencé à cinq heures et demie, ne finit, chose alors inouïe, qu’à dix heures. La recette fut énorme comme le succès : cinq mille cinq cent onze livres, mille francs de plus que les grands jours avec chambrée complète ! Les représentations suivantes ne la firent que fort peu baisser. À la trente et unième, cent cinquante mille livres étaient déjà encaissées. Aussi que de colères chez les envieux, que de complots chez les mécontents pour tâcher, non de faire tomber la pièce, c’était désormais impossible, mais de pousser l’auteur à bout et de l’amener à quelque éclat ! À la cinquième représentation, où l’on attendait la reine qui ne vint pas, et fit ainsi en partie manquer ce qu’on espérait de la malice du complot, une pluie de petits imprimés tomba des quatrièmes loges. C’était une atroce épigramme contre l’auteur et sa comédie. Il n’en sourcilla pas. Sa seule vengeance fut d’écrire au Journal de Paris, où il pensait bien que l’affaire s’était machinée dans le cabinet de Suard, qui le dirigeait, et d’étaler l’épigramme au beau milieu de sa lettre, avec prière de publier le tout[236].

Suard comprit que sa pointe n’avait pas touché, et il en prépara vite une autre pour une autre attaque. Le 25 juin suivant, il avait, comme directeur de l’Académie française, à recevoir M. de Montesquiou ; il saisit au bond l’occasion du discours qu’il avait à faire pour s’y lancer à fond contre Figaro, et se venger ainsi de sa censure et de son épigramme manquées. Beaumarchais ne broncha pas encore, soit dédain, soit qu’il fût trop affairé d’une foule d’autres choses, qui malheureusement, comme on verra, pouvaient donner contre lui de bien autres prises.

Suard, et avec lui Monsieur comte de Provence, qui était, disait-on, de toutes ses malices sournoises, et à qui l’on prêtait le plus amer de l’épigramme aux petits papiers, ne perdirent pas courage. Ils furent même plus ardents que jamais à ne plus laisser rien échapper de ce qui pouvait leur permettre de le harceler, de le persifler, sûrs qu’il perdrait enfin patience ; et c’est où on l’attendait. Un jour ils lui firent demander dans le Journal de Paris des nouvelles de la petite Figaro, dont on parle tant dans le Barbier et si peu dans le Mariage. Il répondit par une amusante histoire qui amena le journal à ouvrir une souscription[237]. Une autre fois, à propos « du bureau pour les pauvres mères nourrices, » qu’il avait ouvert dans sa maison de la rue Vieille-du-Temple et qui n’obtenait pas grand succès, quoiqu’il en eut fait l’objet d’une autre souscription, et lui eut consacré le produit très-fructueux de la cinquantième représentation du Mariage, ils lui firent une nouvelle question d’une ironie bien autrement cruelle : D’où venait donc que M. de Beaumarchais était si charitable ? où donc avait-il pris cette belle passion de bonnes œuvres ? et, partant de là, ils le plaisantaient à outrance sur Figaro et sur ses nourrices. Pour le coup, il s’emporta. On l’avait, c’est le mot, touché au cœur. Il fit une réponse furibonde, à tel point que Guidi, censeur du journal, défendit qu’elle fût insérée. On le força de la laisser paraître : « Beaumarchais s’enferre, lui dit-on, laissez-le aller[238]. » La lettre parut, et le soir on l’arrêta.

Il était guetté, et par malheur sa lettre ne se trouvait être qu’un dernier prétexte, la goutte qui fait déborder. Ce qu’il y disait des « tigres et lions » qu’il avait dû vaincre, et qui, s’écriaient ses ennemis, n’étaient autres que la reine et le roi ; ce qu’il y ajoutait sur « l’insecte vil de la nuit » qu’il dédaignait d’écraser, et dans lequel le long et plat Suard, la créature de Monsieur, se reconnaissait trop, ne manquait certes pas de gravité ; mais ce n’était pas le plus sérieux grief à son compte.

Sa persistance à vouloir publier la préface du Mariage, malgré la censure et sans la moindre suppression, était contre lui une première cause de mécontentement de la part de MM. de Breteuil et Lenoir. Une plus impardonnable était sa conduite envers l’archevêque, M. de Juigné. Sa Grandeur, à propos du carême, pour donner à ses diocésains permission de manger des œufs, avait fait un mandement. C’était l’ordinaire ; ce qui ne l’était pas, c’est qu’à propos d’œufs et de carême, Monseigneur s’était mis à parler de scandales. Il avait tonné contre ceux qu’il croyait les plus criants : les femmes galantes, les petits théâtres, la publication des œuvres de Voltaire et le Mariage de Figaro.

Sur quatre, deux de ses attaques allaient droit à Beaumarchais. Il voulut répondre. Le roi lui fit dire que s’il s’en avisait on le mettrait à la Bastille[239]. Ne pouvant faire pis, il rima des couplets — on les lira dans les Œuvres — contre M. de Juigné, ses œufs et ses censures. La chanson fit fureur.

M. Lenoir l’en gronda vertement ; il la nia, mais par un démenti à double entente, en disant, par allusion à l’évêque de Senez, dont la plume passait pour être celle de l’archevêque : « La chanson est de moi comme le mandement est de Monseigneur. »

Ce n’est pas tout. Voici même le plus grave. Profitant du bruit que ce mandement avait fait autour de son Voltaire, qui par lui-même en faisait assez peu, ne s’était-il pas empressé de prendre ses mesures pour que la moitié au moins de l’édition entrât d’un seul coup en fraude[240] ! Vous voyez qu’en somme les raisons ne manquaient pas pour qu’un pouvoir quelque peu chatouilleux, et disposant d’ailleurs de l’arbitraire le mieux armé, se crût permis d’en finir par une correction avec la continuelle gêne que lui causait cette personnalité remuante et taquine.

La correction ne fut pas bien rude. Sauf le fait du Voltaire entré en fraude, il n’y avait guère dans ce qu’elle devait punir que des gamineries. Elle s’en ressentit : un mot du roi écrit, à sa table de jeu, sur le dos d’une carte à jouer, servit de lettre de cachet[241] ; et au lieu de la Bastille où l’on mettait les coupables sérieux, c’est à Saint-Lazare, prison des fils prodigues, maison d’arrêt pour les jeunes drôles pris en flagrant délit d’escapade, que le soir du 8 mars 1785, son ami, le commissaire Chenu, qui vint l’arrêter rue Vieille-du-Temple où il logeait encore, fut chargé de le conduire[242]. « C’est, disent les Mémoires secrets[243], une espiéglerie du gouvernement qui a voulu le corriger en riant, et par cette épigramme en action, le traiter à sa manière. » Il ne pouvait que comprendre où le public avait si bien compris.

Aussi, dit-on, pleura-t-il en enfant de se voir puni comme un enfant. Six jours après, il fut mis dehors. La leçon semblait suffisante, et l’on avait eu égard, à ce que disaient ses amis, au préjudice que cette réclusion portait à ses affaires[244] : il courait risque, par exemple, de ne pouvoir payer une lettre de change de 300,000 écus, prête à échoir[245].

Il fit mine de vouloir rester, pour protester ; et, une fois libre, pour continuer la protestation il s’enferma, jurant qu’on ne le reverrait dans Paris qu’après une explication catégorique des motifs de la rigueur qui l’avait frappe. C’est alors qu’il écrivit en ce sens, et sous forme de lettre, son long Mémoire au roi, publié ici plus loin pour la première fois. Breteuil, Vaudreuil et surtout Calonne, qui avait besoin de lui, s’entremirent pour que le roi en prît connaissance. Louis XVI le lut, s’en montra satisfait, et le lui fit dire par le ministre[246]. Il voulut plus : on lui accorda de publier son Mariage de Figaro avec la préface[247]. Il demanda encore : il lui fallait quelque preuve bien évidente que la confiance du roi lui était rendue. On lui donna alors pour la forme, et comme simple distinction, car elle n’était que de cent livres, une pension sur la cassette du roi[248]. Ainsi, on lui cédait sur tout : le châtié, se posant en victime pour une mesure au fond justifiable, se faisait presque demander pardon ! Telle était la façon de gouverner sous ce règne sans force où, pour un seul pas sur le chemin de la résistance, on en faisait dix sur celui des concessions. Aussi comprend-on sans peine qu’il soit allé ainsi à reculons jusqu’au gouffre.

Avec Beaumarchais on en revint aux avances, presque aux caresses. Ne lui fit-on pas la faveur, en l’appelant, dit-on, lui-même aux répétitions, de donner une représentation du Barbier de Séville à Trianon, avec le comte d’Artois dans le rôle de Figaro et la reine dans celui de Rosine[249] !

Il se trouvait à ce même moment dans les embarras d’une autre œuvre, son énorme opéra de Tarare, dont la musique, promise par Gluck, avait définitivement été écrite par Salieri, et pour lequel il avait arrangé en libretto un conte d’Hamilton, Fleur d’Épine, doublé du vieux conte arabe Sadak et Kalasrade, avec un type étrange brochant sur le tout, le personnage de Tarare, sorte de Figaro philosophe, libre penseur, encyclopédiste, physicien, mais peu chantant. C’était le système de Beaumarchais pour les opéras : beaucoup de tout : déclamation, philosophie, métaphysique, physique, puis, au besoin, décors et costumes — on lui en fit pour 50,000 livres — mais pas de musique, sauf une simple teinte discrète et transparente, qui permît de ne pas laisser perdre un seul mot de ses vers. « bref, une musique qui n’en fût pas une, » comme quelqu’un l’écrivait à Grimm ; Salieri le servit à point[250]. Il n’est resté de sa partition sur ce poëme à hautes et assommantes doctrines qu’un timbre de vaudeville : l’air des couplets de l’eunuque Calpigi au troisième acte : Ahi povero Calpigi.

Le succès « de ce monstre dramatique et lyrique[251], » le 8 juin 1787, n’en fut pas moins très-vif, tant, à cette avant-veille de 1789, on avait soif de philosophie à tort ou à raison, et surtout — l’on sait qu’elles ne sont pas épargnées dans Tarare — de déclamations contre la royauté et l’Église. On voulait, même en musique, manger du prêtre et du roi. Il y eut une foule énorme. La garde dut être plus que triplée sur le boulevard et dans le faubourg. Le théâtre de l’Académie royale de musique était alors en effet, depuis peu, où se trouve celui de la Porte-Saint-Martin. On n’avait pas tant espéré aux répétitions, souvent orageuses à cause des prétentions de Beaumarchais, avec qui il fallait toujours s’attendre à quelque coup de tête, « à quelque crânerie, » comme disait Dauvergne, le directeur, qui par ce seul mot le peint tout entier[252]. À l’une des dernières, qui était payante et où l’on avait sifflé, n’avait-il pas été sur le point de retirer la pièce dont il offrait d’ailleurs de payer tous les frais, dussent-ils monter à cent mille livres ? Heureusement on n’y voulut pas entendre. Il alléguait pour cette résolution, non-seulement ce que les sifflets lui avaient fait pressentir des mauvaises dispositions du public, mais les ennuis d’une autre affaire où il s’était jeté fort imprudemment pour n’y trouver qu’embarras et ennemis.

C’était celle de Kornman, dont la femme que ce banquier à deux consciences avait fait séquestrer, en alléguant un adultère longtemps toléré, et qui ne lui avait paru coupable que lorsque le séducteur Daudet de Jossant ne lui avait plus été utile, s’était vue enfin délivrée de sa prison, grâce à Beaumarchais et à son influence près du lieutenant de police Lenoir. Libre, ayant une fort riche dot qu’elle pouvait se faire rendre, elle avait bientôt appris que son mari, fort mal dans ses affaires, ne demandait plus qu’un rapprochement. Beaumarchais, resté son conseil, l’en détourna énergiquement, et, lui ayant donné les preuves de la banqueroute imminente de Kornman, la persuada de plaider contre lui décidément en séparation. Il répondit par une reprise de l’ancien scandale. Il attaqua en adultère, pour mauvaise conduite, sa femme qui l’attaquait en séparation pour mauvaises affaires. Beaumarchais et M. Lenoir, qui n’était plus à la Police, furent compris dans sa plainte comme complices, et le haineux Bergasse, que Kornman avait pris pour avocat, se chargea de les accommoder de la bonne manière. Il tint parole. La violence de ses factums, contre laquelle la verve d’ailleurs vieillissante de Beaumarchais se troubla et ne put tenir, fut telle, qu’il dut l’attaquer en calomnie. Les juges lui donnèrent raison. Le dernier factum de Bergasse fut supprimé comme injurieux et calomniateur, et on le condamna lui-même à mille livres de « dommages et indemnité. »

Beaumarchais avait cause gagnée, mais peu s’en faut qu’il ne fût lui-même perdu. Ce procès de Kornman lui avait attiré autant d’impopularité et d’inimitiés que ses premières affaires lui avaient de la part de tous, depuis les princes jusqu’au peuple, concilié de sympathies. C’était l’envers cruel du procès Goëzman. L’impopularité lui fut surtout fatale. Il eût peut-être fait bon marché de certaines gamineries de basoche, organisées par les amis de Bergasse, qui lui valurent nombre de sifflets dans cette grand’salle où il avait eu tant de bravos, et dont la plus cruelle fut l’auto-da-fé de ses Mémoires, que des clercs en goguette firent brûler au café du Caveau, par un des garçons[253] ; mais ce qui lui fut plus réellement sensible, à cause des menaces qui couvaient dessous, ce sont les mauvais bruits d’accaparement répandus contre lui par Kornman et les siens[254], et, à la suite, l’excitation hostile des petites gens du faubourg et des Halles, qui ne voulurent plus voir en lui qu’un accapareur de blé, un organisateur de famine !

Ce danger de la colère du faubourg était d’autant plus grand, qu’il était venu se loger auprès, et se jeter pour ainsi dire dans la gueule du monstre. Depuis quelques années, son plaisir avait été de se préparer une retraite moitié ville et moitié campagne, rus in urbe, où il pût être au large et à l’aise, tranquille et libre. C’est au coin du boulevard, en face de la Bastille, du côté du faubourg Saint-Antoine, qu’il en avait choisi le terrain. On le lui disposa en jardin, à la mode du temps, aussi habilement que l’art, suppléant à l’espace, qui n’était pas très-vaste, put le permettre. Il eut là, dans « ce Vaucluse des boulevards, » ainsi que l’appelait une de ses dernières visiteuses, lady Morgan[255], des fontaines, des grottes, des rochers, que ce bon M. Chalumeau, de Melun, marchand de pierres et lettré, lui vendit à bon compte[256], dans l’espoir qu’il voudrait bien, en échange, lui refaire son drame de l’Ami de la Maison[257]. Il eut aussi de jolies « fabriques, » comme on disait, et d’ingénieux petits monuments à la Gloire, au Plaisir, à l’Amitié, dont lui-même avait fait les inscriptions, qu’on lira plus loin dan les Œuvres. Un pavillon en rotonde, à deux pas de rentrée sur le boulevard, avec une plume en girouette sur un globe, qu’elle faisait tourner, indiquant ainsi que le monde tourne et vire au gré de l’esprit, devait lui servir de cabinet de travail[258].

Auprès, une porte plein cintre, ornée de deux figures de Jean Goujon, la Seine et la Marne, empruntées aux démolitions de la porte Saint-Antoine, et qu’il avait fait réparer à grands frais[259], donnait passage sous une voûte qui conduisait au milieu du jardin, et de là dans une cour à l’italienne, où se voyait, sur un piédestal entouré de plantes rares, une belle copie du Gladiateur combattant. Une autre, d’après le Voltaire de Houdon, se trouvait à l’entrée des appartements, lambrissés, parquetés de bois précieux, et décorés de peintures du meilleur choix, dont quelques-unes des plus remarquables, qui étaient d’Hubert Robert, furent transportées en 1818, quand on expropria maison et jardin pour le tracé du canal Saint-Martin, dans une des galeries de l’Hôtel de ville, où le pétrole de la Commune les a détruites.

Beaumarchais ne put que bien peu, et toujours avec inquiétude, jouir de cette belle demeure. La Révolution, dont les premiers temps l’avaient vu achever, et qu’il en avait pour ainsi dire fait la patronne en écrivant sur la principale porte, au coin de la Bastille :

Ce petit jardin fut planté
L’an premier de la Liberté.

ne tarda pas à l’en mettre dehors. Il ne l’habita guère tranquillement, comme le remarque Arnault[260], que pendant les quelques années où, après qu’il y fut revenu mourir, sa cendre y dormit dans un coin du jardin, sous une urne remplie d’immortelles d’or[261].

L’émeute trop voisine, mais surtout beaucoup trop attirée par ce que cette maison avait d’apparence, et par les bruits répandus contre son propriétaire, la menaça presque aussi vite et presque autant que la Bastille[262]. Ce fut miracle que, celle-ci tombée, elle-même resta debout au milieu des clameurs, qui la dénonçaient comme un repaire d’accaparement, où chaque chambre servait de magasin à blé ! Plus tard on y voudra trouver des armes, maintenant ce sont des sacs de blé qu’on y veut venir prendre. Beaumarchais se gare du danger par une charité habile. Il donne douze mille livres pour les pauvres de Sainte-Marguerite, paroisse du faubourg[263], et, cette part du feu ainsi faite, il s’efface. À peine le voit-un quelques jours à l’Hôtel de ville, dans la réunion des électeurs, qui constitue la première municipalité. Il s’est trop mêlé de tout sous l’autre régime, pour se mêler de quoi que ce soit dans la bagarre de celui qui commence.

Il revient au théâtre, au drame — l’époque y prête — et pour en être plus que jamais, en même temps qu’il se refait auteur, il se fait directeur. La liberté des théâtres a permis d’en ouvrir un rue Culture-Sainte-Catherine, assez près de sa maison ; il s’y intéresse, y met des fonds, et, ce qui vaut mieux, il promet une pièce. La dernière de sa trilogie de Figaro, la Mère coupable, est prête. Elle sera pour ce théâtre du Marais, comme on l’appelle, et où il est réellement maître. Dès le mois de décembre 1791, il a dit nettement aux comédiens du Théâtre-Français qu’elle ne serait pas pour eux[264], et en effet le 20 juin suivant il la fait jouer au Marais. Le succès n’en fut pas d’un grand éclat. On ne s’en occupa guère que pour trouver, avec le critique Geoffroy, dans cette conclusion de la Folle Journée une nouvelle preuve « que la suite des folies est toujours triste; » et pour blâmer Beaumarchais d’avoir, en faisant de son ancien ennemi Bergasse le Bégearss odieux de sa pièce, poussé trop loin la rancune des personnalités. Elle passa du reste, comme je l’ai dit, assez inaperçue. Pouvait-il en être autrement entre le 20 juin et le 10 août ? Le drame était par les rues, on ne le cherchait plus ailleurs. Beaumarchais ne faillit que trop en avoir la preuve. Peu s’en fallut qu’une des boucheries de cette tragédie permanente ne l’eût pour victime.

Il n’avait pu tenir à l’envie d’une entreprise nouvelle. Croyant faire du patriotisme, comme à l’époque de ses affaires avec les États-Unis il faisait de l’indépendance, « il s’était exposé, dit Gudin, au danger d’être utile à son pays[265]. » Il avait acheté soixante mille fusils portés à Tervère, en Hollande, après le désarmement de la Belgique par l’Autriche, et sur un ordre du ministre de la guerre, qui lui avait avancé 500,000 francs en assignats, d’une valeur de 300,000 au plus, garantis par le dépôt qu’il avait fait lui-même de 745,000 francs en valeurs plus sérieuses, il s’était engagé à les faire venir en France, où il est inutile de dire que l’on pouvait en avoir grand besoin.

L’arrivée s’en fit tout d’abord attendre, sans que le peuple, averti de l’affaire par ses journaux, voulût croire à ce retard. Beaumarchais, disait-il, les avait reçus et les gardait pour la réaction, dont ses anciens rapports avec la cour indiquaient trop qu’il pouvait être l’agent. Accapareur de blé en 1789 pour affamer le peuple, il était accapareur de fusils en l792 pour le combattre ! Le lendemain du 10 août, ce bruit, activé par une dénonciation de l’ex-capucin Chabot, qui se vengeait ainsi d’un triolet-épigramme où il l’avait fustigé en compagnie de Bazire et de Merlin, était devenu si violent, que le peuple se porta en masse à sa maison et l’envahit. Après une perquisition menaçante, dont on lira les détails dans une lettre de Beaumarchais à sa fille, qu’il avait par prudence fait partir pour le Havre avec sa mère, la foule se retira. Elle n’avait, nous l’avons dit plus haut, trouvé qu’un immense emmagasinement de son Voltaire à vendre.

La maison sauvée, on s’en prit au propriétaire, qui heureusement se sauva de même. Il fut arrêté le 23 août, et conduit à l’Abbaye[266], mais là, il sut si bien se démener dans sa geôle, réclamer, écrire[267], etc., que le procureur de la commune, Manuel, gagné par une femme de leurs amies, le fit mettre en liberté. Il sortit le 30 août. Trois jours après, les massacres commençaient dans les prisons ! « S’il est pendu, la corde cassera, » avait-on dit dans le temps de ses équipées les plus périlleuses. En échappant à l’effroyable danger de septembre, il donnait sérieusement raison à cette prophétie pour rire.

Bientôt, les fusils tardant toujours, il dut, sur l’ordre du ministre, partir pour la Hollande. Il passa par Londres, où un ami lui prêta l’argent qui lui manquait, 10,000 livres sterling environ ; et vers la fin de novembre il fut à la Haye. Il n’y arriva que pour apprendre qu’on l’avait dénoncé à la Convention. Qui ? le député Lecointre, chargé de l’examen de son marché, et qui tout d’abord n’avait voulu voir en lui que le dernier des misérables : « Un homme qui a réduit l’immoralité en principe et la scélératesse en système ! »

Il n’y a sous ces grosses phrases qu’un coup de spéculation : on croit l’affaire bonne, et l’on veut la lui reprendre, en l’écrasant. On le poursuivra, s’il faut, jusqu’à la Haye, où même, apprend-il encore, des gens seraient partis pour le faire disparaître ! Il ne les attend pas, il revient à Londres, et de là s’apprête à repartir en France pour se justifier à tous risques, lorsque l’ami qui lui a prêté les 10,000 livres sterling, ne se croyant plus assez sûr d’un créancier retombé aux griffes de la Convention, le retient. Il le fait précieusement enfermer dans la prison du ban de la Reine[268], par amitié, tant il a peur pour sa tête, et par prudence, tant il craint pour sa dette.

Pendant ce temps, on a séquestré la famille de Beaumarchais, et mis les scellés sur tout ce qu’il possède. Il écrit à Gudin pour avoir la somme qui pourra le libérer, et à la Convention pour qu’on ne le condamne pas sans l’entendre. Gudin lui envoie l’argent, la Convention lui accorde un sursis de deux mois[269]. Il paye, et part. À Paris, il fait imprimer son mémoire, les Six Époques, écrit dans sa prison, il le distribue partout, et voit bientôt son affaire prendre un tour meilleur. Il se trouve qu’on a réellement alors besoin chez nous de ses fusils. On veut à tout prix les avoir. Là dessus, ordre nouveau, nouvelle avance : 600,000 francs d’assignats qui ne valent pas alors 200,000 ; et, sans désemparer, nouveau départ pour Londres, où l’ami qui l’a si singulièrement obligé en l’emprisonnant s’est fait, pour tout sauvegarder, acquéreur fictif de la cargaison. Les Anglais la guettent, et pour l’avoir veulent tenir Beaumarchais à l’écart. Signification lui est donc faite par le ministre Bundas pour qu’il ait à partir sous trois jours, « l’Angleterre n’ayant pas d’asile pour lui. » Il répond que le lendemain matin il sera loin. Il part en effet, croyant qu’on ne persécute en lui que l’ancien ami de cette Amérique qu’il a tant aimée, et dont il a tant à se plaindre : « Les ressentiments politiques, écrit-il à un ami, poursuivent un homme après quinze ans ; et la reconnaissance de ceux que j’ai si bien servis n’a pas duré quinze semaines[270] ! »

Il va revenir en France, lorsqu’il apprend que, là aussi, il n’est plus qu’un proscrit. On y oublie si vite depuis que la Révolution et son drame multiplient les changements à vue ; l’administration du jour connaît si peu ce qu’a décidé l’administration de la veille, qu’il se trouve tout à coup exilé par l’une, après que l’autre l’a pris pour agent à l’étranger ! Son absence par ordre, dont on ne sait plus le motif, lui est comptée comme émigration !

S’autorisant de ses anciens emplois à la cour, on l’a sérieusement porté sur la liste des émigrés, on a mis la main sur tout ce qu’il possède, et l’on a enfermé sa femme, sa fille et sa sœur à Port-Libre !

Lecointre est d’ailleurs revenu à la charge avec sa fameuse affaire des fusils, et pour y faire un tel bruit, que l’Angleterre veut en finir. La cargaison est d’urgence transférée de Tervère à Plymouth, où l’ami de Beaumarchais, qui s’en est fait le possesseur fictif, est obligé de la vendre presque à vil prix en juin 1795.

Beaumarchais cependant vit à Hambourg, triste de son exil et de la captivité des siens, sans ressource, presque misérable, d’autant plus mélancolique et solitaire que l’infirmité dont, nous l’avons dit, il a souffert de si bonne heure ne fait que croître : elle « le rend sourd, dit-il, comme une urne sépulcrale. »

Il ne put revenir qu’au mois de juillet 1796. Alors il maria sa fille avec un ancien aide de camp de La Fayette, M. André Delarue ; il rentra dans sa maison, qu’on finit par lui rendre, et se remit à la tâche de sa grande créance sur les États-Unis, sans oublier celle de 245,000 francs qu’il avait à réclamer de notre gouvernement. Les 745,000 déposés par lui en 1791, sur lesquels il n’avait, en deux fois, reçu, nous l’avons dit, que 500,000 francs de la Convention, en étaient le gage et la preuve. Il se débattit, entre ces deux dettes républicaines aussi réfractaires, aussi insaisissables l’une que l’autre, et s’y épuisa.

Le matin du 18 mai 1799 il fut trouvé mort dans son lit, tué par l’apoplexie.

C’est dans cette mort silencieuse et calme que s’endormit cet homme de tous les bruits et de toutes les agitations, pour la tombe duquel il semble qu’ait été faite la célèbre épitaphe : Quiescit tandem.

Édouard Fournier.
25 octobre 1875.



  1. Sarrasin dans son Ode à Henri IV.
  2. Deux ans après ce premier mariage, et déjà veuf, comme nous le verrons, le 18 août 1758, il signait : « Caron de Beaumarchais » l’acte de mort de sa mère.
  3. Loménie, Beaumarchais et son temps, 1re édit., t. I, p. 116. Nous aurons bien souvent à citer cet excellent livre.
  4. Mercure de France, décembre 1753, p. 172.
  5. Nous voulons parler de sa lettre sur Voltaire et Jésus-Christ, qui n’a été reproduite que dans l’édition de Gudin, t. VII. Il l’avait adressée au Journal de Paris, le 23 germinal an VII (12 août 1799), et s’était porté malheur par cette impiété, la première vraiment grave qu’il eût commise : il mourait six semaines après.
  6. V. pour une discussion qu’il eut à ce sujet avec un certain M. Tavernier de Boullongne, le Recueil 5345, in-4, de la bibliothèque de l’Arsenal, t. X, no 1.
  7. Loménie, t. I, p. 24. Il était pour l’horlogerie et la bijouterie en relation de fournisseur avec plusieurs grandes dames d’Espagne, notamment la comtesse de Fuen Clara (Id., p. 28). C’est sans doute ce qui détermina le mari de sa fille aînée à passer dans ce pays avec sa femme et une de ses belles-sœurs, dont nous reparlerons.
  8. Loménie, t. I, p. 60.
  9. En voici le titre complet : L’existence réfléchie ou coup d’œil moral sur le prix de la vie. De l’imprimerie de la société littéraire typographique, et se trouve à Paris, 1784, in-12. Nous avons une lettre de Julie, de l’année précédente, demandant à son frère douze ou quinze louis pour l’impression d’un livre qu’elle vient de faire : c’est celui dont nous parlons sans nul doute, que Beaumarchais aura mieux aimé imprimer à Kehl, où s’imprimait son Voltaire, que d’en faire autre part les frais d’impression.
  10. Loménie, t. I, p. 355.
  11. Cité par M. de Marescot, dans sa curieuse notice sur Beaumarchais, en tête de son Théâtre, 1875, gr. in-8, p. 6, note.
  12. Lui-même, dans sa première lettre au Mercure, se donne comme ayant été « instruit dès l’âge de treize ans par son père, dans l’art de l’horlogerie. » Mercure, décembre 1753, p. 172.
  13. A. Jal, Dictionnaire critique, au mot Beaumarchais.
  14. V. la lettre de Gudin, à la fin de son édition des Œuvres de son ami, t. VII, p. 261.
  15. V. une très-curieuse lettre de ses dernières années, citée par M. de Loménie. t. II, p. 43.
  16. Fragment de sa notice inédite, citée par M. de Loménie, t. I, p. 66.
  17. Fragment de sa notice inédite, citée par M. de Loménie, t. II, p. 377.
  18. Id., t. I, p. 71.
  19. Lettre au Mercure, dans le vol. de juill. 1755, p. 177.
  20. Cité par M. de Loménie, t. I, p. 454.
  21. Id., t. II, p. 548.
  22. Mémoires secrets, t. XXIII, p. 60, et Correspondance secrète, t. XV, p. 32.
  23. Loménie, t. I, p. 73.
  24. On ne sait rien sur la mère de Beaumarchais, sinon, comme on le voit ici, qu’elle était pour lui toute indulgence et tendresse ; et, ainsi que Jal nous l’a appris dans son Dict. critique, qu’elle mourut à cinquante-six ans, le 18 août 1758. D’après un bruit dont Rivarol se fit l’écho dans sa violente satire contre Beaumarchais, où il parle de « sa comique origine, » elle aurait commencé par être danseuse à l’Opéra de Bordeaux.
  25. Il en parut une, datée du 16 novembre 1753, dans le volume du mois suivant, p. 170-172 ; une autre du 24 janvier 1754, dans le volume de février, p. 214-215 : et enfin une troisième, qui n’est plus relative à cette contestation, mais où Pierre-Augustin ne s’occupe encore que de ses inventions d’horlogerie, dans le Mercure de juillet 1755, p. 177-183. Elle est datée du 16 juin précédent.
  26. Cours de littérature, 1800, in-8, t. XI, 2e part., p. 549.
  27. Loménie, t. I, p. 83.
  28. Id., ibid.
  29. Il signa, comme témoin, à son premier mariage (A. Jal, Dict. critique, art. Beaumarchais).
  30. Loménie, t. I, p. 75.
  31. Id., p. 95.
  32. Cours de littérature, t. XI, 2e partie, p. 595.
  33. Vie privée de Beaumarchais, 1802, in-12, p. 4.
  34. Arnault, Souvenirs d’un sexagénaire, t. IV, p. 249.
  35. Notice inédite par Gudin, citée par Loménie, t. I, p. 83.
  36. Mémoires secrets, t. XXXV, p. 468.
  37. Journal, nouv. édit., t. III, p. 123.
  38. Loménie, t. I, p. 105.
  39. Lettre de Beaumarchais à son père, citée par Loménie, t. I, p. 141.
  40. Vie privée de Beaumarchais, p. 214.
  41. A. Jal, Dict. critique, au mot Beaumarchais.
  42. Mémoires secrets, t. XVII, p. 120.
  43. V. aux Œuvres, le troisième mémoire pour le procès Kornman.
  44. A. Jal, Dict. critique, p. 91.
  45. Cité par Loménie, t. II, p. 48.
  46. Mémoires secrets, t. XVII, p. 121.
  47. V. à ce sujet un acte de police très-curieux, trouvé aux Archives par M. de Marescot, et cité in extenso dans sa notice, p. 7.
  48. V. Œuvres, plus loin, Supplément du mémoire à consulter.
  49. V. encore le Supplément du mémoire à consulter.
  50. Voltaire a écrit dans une de ses lettres, au moment des fameux Mémoires du procès Goëzman : « Ce Beaumarchais est trop drôle pour être un empoisonneur. »
  51. V. sur lui et la différence de son caractère avec celui de Beaumarchais, Arnault, Souvenirs d’un sexagénaire, t. I, 130-131 ; IV, 410.
  52. Vie privée de Beaumarchais, p. 147.
  53. Loménie, I, 107.
  54. Les lettres qui forment le dossier de cette curieuse affaire, dont M. de Loménie n’a pas parlé, se trouvent dans les papiers de Beaumarchais achetés à Londres, en 1863, pour la Comédie française.
  55. Catalogue des autogr. vendus le 3 janvier 1854, n° 75.
  56. Goncourt, Portraits intimes du xviiie siècle, 1re série in-18, p. 49-56.
  57. Journal de M. de Sartine, p. 178.
  58. Catalogue des autogr. vendus le 31 janvier 1854, n° 76.
  59. Journal de M. de Sartine, p. 78.
  60. V. aux Œuvres inédites, plus loin, le mémoire de Beaumarchais sur les affaires d’Espagne.
  61. Goncourt, Maîtresses de Louis XV, t. I, p. 275-276.
  62. Cité par M. de Loménie, t. I, p. 121.
  63. V. plus loin, Œuvres, Réponse ingénue.
  64. Voir une de ses lettres de Madrid, citée par M. de Loménie, I, p. 139.
  65. Id., p. 142.
  66. Édition des Œuvres, t. VII, p. 224.
  67. Mémoires secrets, t. III, p. 140.
  68. Gudin, Mânes de Louis XV, 1777, in-8, p. 127.
  69. Extrait de sa lettre, citée par M. de Loménie, t. I, p. 205.
  70. Collé, Journal, nouvelle édition, t. III, p. 125.
  71. Id., 138.
  72. Une lettre de Beaumarchais du 27 nov. 1769, aux comédiens, publiée par l’Amateur d’autographes, 1er juillet 1808, p. 173-174, nous apprend qu’ils lui avaient promis la représentation pour le 10 janvier. On voit, ce qui est tout à l’honneur de l’exactitude du temps, que leur promesse fut exactement tenue, à trois jours près.
  73. T. I, p. 225.
  74. Mémoires secrets, t. IV, p. 14.
  75. Mémoires secrets, t. VI, p. 328.
  76. Mémoires secrets, t. VI, p. 344.
  77. T. VII, p. 563. Une aventure qu’elle eut plus tard avec un négociant de Marseille donne assez raison à La Harpe (Corresp. secrète, t. X, p. 352-354).
  78. Sur Gudin, sur la manière dont Beaumarchais, son aîné, l’avait connu dans l’horlogerie, et sur l’amitié de l’un et le dévouement absolu de l’autre, V. l’Espion anglais, t. V, p. 33-35. Nous parlons plus loin, dans une note, p. 733, de sa part de collaboration très-probable dans les Œuvres de son ami. Il avait un frère qui fut caissier de Beaumarchais.
  79. V. la déposition de Gudin sur cette affaire dans le t. I, p. 258-260, de M. de Loménie.
  80. Mémoires secrets, t. VI, p. 344.
  81. Mémoires secrets, t. VI, p. 342-343.
  82. M. de Loménie, t. I, p. 289, a publié cette lettre.
  83. Paul Huot, Goëzman et sa famille, 1863, in-8.
  84. Loménie, t. I, p. 320.
  85. La Harpe, Cours de littérature, t. VII, p. 567.
  86. Correspondance secrète, t. I, p. 119.
  87. T. VII, p. 567.
  88. Id., p. 571.
  89. Correspondance secrète, t. I, p. 119, et Beaumarchais, quatrième mémoire.
  90. C’est l’heureuse expression de La Harpe, Correspondance littéraire, t. I, p. 13.
  91. Causeries du lundi, t. VI, p. 168.
  92. La Harpe, Correspondance littéraire, t. I, p. 13.
  93. T. VII, p. 147.
  94. Ibid.
  95. V. plus loin, dans les Œuvres, Requête du sieur Beaumarchais.
  96. V. plus loin, Avertissement de Beaumarchais, etc.
  97. Requête du sieur Beaumarchais.
  98. Mânes de Louis XV, 1777, in-12, Ire partie, p. 173.
  99. Mânes de Louis XV, p. 179.
  100. Lui-même conviendra de tout un peu plus tard, dans sa lettre à Louis XVI, du mois de juin suivant : « Lorsque j’avais l’air, lui dit-il, de fuir l’injustice et la persécution au mois de mars dernier, le feu roi, votre aïeul, savait seul où j’étais. »
  101. Œuvres choisies du prince de Ligne, 1809, in-8, t. II, p. 340.
  102. M. de Loménie, qui n’a pas connu cette lettre, ni l’intervention en tout cela de M. de Lauraguais, ne parle (t. I, p. 381) que de 3,000 exemplaires ; mais c’est, je pense, Morande qu’il faut croire.
  103. Lettre citée par M. de Loménie, t. I, p. 386.
  104. V. dans les Œuvres, la Lettre V.
  105. V. la Lettre VI.
  106. Mémoires secrets, t. XXVII, p. 240.
  107. Lettre au roi, citée par M. de Loménie, t. II, p. 392.
  108. D’Arneth, Beaumarchais und Sonnenfelds, Wien, 1868, in-8, p. 10. C’est de ce volume, publié avec des documents inédits des archives de Vienne, qu’est sorti le peu de jour qui s’est fait jusqu’à présent sur cette affaire.
  109. En voici le titre d’après l’exemplaire unique qui se trouve à Vienne : Dissertation extraite d’un plus grand ouvrage, ou avis important à la branche espagnole sur ses droits à la couronne de France, à défaut d’héritiers, et peut-être mesme très-utile à toute la famille de Bourbon, surtout au roi Louis XVI. G. A. (Guillaume Angelucci), à Paris, MDCCLXXIV.
  110. Lettre citée par M. de Loménie, t. I, p. 393.
  111. D’Arneth, p. 16.
  112. Correspondance littéraire de La Harpe, t. I, p. 75.
  113. id., ibid.
  114. Correspondance secrète, t. VI, p. 89.
  115. id., t. XV, p. 34.
  116. Œuvres choisies, t. II, p. 281.
  117. id., ibid.
  118. Le prince de Ligne, p. 282, est le seul qui donne ce détail, d’ailleurs très-vraisemblable.
  119. M. de Loménie n’en a dit mot, et M. d’Arneth lui-même n’a pas même su que le prince en avait parlé.
  120. D’Arneth, p. 12.
  121. D’Arneth, p. 56. Lettre de Kaunitz à M. de Mercy.
  122. Mémoires secrets, t. IX, p. 204.
  123. V. toute cette lettre dans le petit volume de M. d’Arneth, p. 69.
  124. V. encore cette lettre chez M. d’Arneth, p. 49.
  125. Le prince de Ligne, Œuvres choisies, t. II, p. 282.
  126. D’Arneth, p. 61, note.
  127. Apologie de messire Jean-Charles-Pierre Lenoir, 1789, in-8, p. 55, note.
  128. Sous l’administration de M. Lenoir, un ancien lieutenant particulier, nommé Jacquet, n’avait pas d’autre industrie : « Il avait imaginé, dit Saint-Edme, de fabriquer des libelles contre la reine pour les dénoncer ensuite, en se faisant payer le prix de ses services. » Biographie des Lieutenants de police, p. 93. On en trouva des ballots entiers à la Bastille, marqués du cachet même de M. Lenoir. (Ibid.)
  129. Loménie, t. I. p. 419.
  130. La Revue rétrospective d’octobre 1834 l’a publié. V., pour tout ce qui regarde Beaumarchais, p. 139-140.
  131. Id., ibid.
  132. T. I. p. 403.
  133. T. VII, p 310.
  134. Loménie, t. I, p. 463-464.
  135. Id., 460-463, 467.
  136. T. VII, p. 340.
  137. Id., ibid.
  138. Loménie, t. I, p. 467-469.
  139. On la rejoua d’abord dix-sept fois de suite. Mémoires secrets, t. VII, p. 155. V. aussi la préface du Barbier.
  140. Mémoires secrets, t. VII. p. 151.
  141. Loménie, t. I, p. 472.
  142. Beaumarchais lui-même y fait allusion dans une lettre. (Id., p. 433.)
  143. T. IX, p. 6.
  144. À ce sujet, et sur les raisons qui empêchèrent que la partie de la somme réclamée par d’Éon lui parvînt, quoique Beaumarchais l’eût versée, comme le reste, V. Dutens, Mémoires d’un voyageur qui se repose, t. II, p. 64-66.
  145. Loménie, I, p. 439 ; et II, p. 109, 110.
  146. Mémoires secrets, t. IX, p. 190.
  147. Mémoires secrets, t. IX, p. 247.
  148. Il faisait dire surtout volontiers qu’il allait créer des bureaux pour la conversion en écus de certaine monnaie d’Espagne les piastres gourdes, qui avaient fait la fortune de son ami Laborde. (Corresp. secrète inédite, publiée par Lescure, t. II, p. 247.)
  149. Mémoires secrets, t. IX, p. 209.
  150. V. plus bas, dans les Œuvres, le Compte rendu de l’affaire des auteurs dramatiques et des comédiens français.
  151. V. dans les Œuvres, le Compte rendu, etc.
  152. Mémoires secrets, t. XVI, p. 31.
  153. Alman. dramat. pour 1792, p. 24-26.
  154. Il y était dit que les comédiens ne pourraient jamais s’attribuer aucun droit de propriété sur une œuvre, et la jouer sans la permission de l’auteur.
  155. Catalogue des autographes vendus le 22 mars 1847, no 24.
  156. Loménie, t. II, p. 41-42.
  157. Gudin, Œuvres de Beaumarchais, t. VII, p.275-276.
  158. Catalogue des autographes du Dr Succi, 1863, in-8, p. 94.
  159. Loménie, t. II, p. 119.
  160. Correspondance secrète inédite in-8, t. I, p. 18.
  161. Id., p. 119.
  162. Loménie, t. II, p. 152.
  163. Correspondance secrète, t. VIII, p. 253, 255.
  164. Loménie, t. II, p. 168.
  165. Correspondance secrète inédite in-8, t. I, p. 293.
  166. Mémoires secrets, t. XIV, p. 310.
  167. Correspondance secrète, t. IX, p. 141-145.
  168. Catalogue des autographes vendus le 16 février 1859, p. 16.
  169. Ces dernières lignes sont textuelles dans la lettre de M. de Vergennes à M. Gérard, du 10 septembre 1718, publiée par M. de Loménie, t. II, p. 181.
  170. Loménie, t. II. p. 192.
  171. Loménie, t. II, p. 100-111.
  172. Catalogue d’autographes du 10 février 1859, p. 11, no 89.
  173. M. de Loménie l’a trouvé dans les papiers de la famille, et en a donné un extrait (t. II, p. 196). Il est daté du 10 avril 1785. La lettre que nous citons est du 15.
  174. Cité par M. de Loménie, t. I, p. 238.
  175. Mémoires secrets, t. XVI, p. 31.
  176. Catalogue des autographes vendus le 16 février 1859, p. 10, no 87.
  177. V. plus loin sa lettre du 15 mars 1783 à M. de Vergennes.
  178. Celle collection est souvent citée, notamment dans la très-curieuse publication : Registres criminels du hâtelet (1389-1392), t. I, p. 225, 391, 494 ; et t. II, p. 119, 150, 170, 490.
  179. Mémoires secrets, t. XXIII, p. 270.
  180. T. XV, p. 192.
  181. Jal, Dict. critique, p. 150.
  182. Loménie, t. I, p. 45.
  183. T. XXI, p. 56.
  184. Édit. J. Taschereau, t. XIII, p. 113.
  185. T. XXXII, p. 104-106.
  186. De tous les biographes de Beaumarchais, M. de Marescot est le seul qui, dans sa notice (p. xxxii) ait indiqué cette lettre.
  187. Lettre citée par M. de Loménie, t. II, p. 226.
  188. Mémoires secrets, t. XIV, p. 310.
  189. Rétif de la Bretonne, Monsieur Nicolas, t. XI, p. 3186.
  190. Mémoires secrets, t. XVII, 31 janvier et 17 février 1780.
  191. Correspondance secrète, t. XIV, p. 221.
  192. La Harpe, Correspondance littéraire, t. IV, p. 105.
  193. Loménie, t. II, p. 225.
  194. Correspondance secrète, t. XVIII, p. 320.
  195. Mémoires secrets, t. XXVI, p. 250.
  196. Loménie, t. Il, p. 202.
  197. T. XVIII, p. 174.
  198. T. I. p. 367.
  199. Moniteur du 23 et du 25 mars 1791.
  200. Moniteur du 12 septembre 1791. V. aussi une lettre de Beaumarchais à Bossange du 27 vendémiaire an VII, dans le Bulletin du bouquiniste du 15 janvier 1862, p. 35-36.
  201. Jouy est, je crois, 1e seul qui, dans son Hermite de la Chaussée d’Antin, t. IV, p.160, ait parlé de cette devise de Beaumarchais.
  202. Mémoires secrets, t. VIII, p. 115.
  203. Id., t. XXVII, p. 69.
  204. Id., t. XVIII, p. 115.
  205. Tacite, Annales, liv. I, ch. 74.
  206. Mémoires secrets, t. XXX, p. 130.
  207. La Harpe, Correspondance littéraire, t. V, p. 271.
  208. Mémoires secrets, t. XXX, p. 112.
  209. T. II, p. 66.
  210. T. XXX, p. 112.
  211. Id., t. XXX, p. 130.
  212. Id., t. XXXV, p. 311.
  213. Catalogue des autogr. de M. Lucas de Montigny, p. 37.
  214. T. II, p. 375.
  215. T. I. p. 529.
  216. V. plus haut dans la partie inédite, p. 737 sa lettre à M. de Breteuil.
  217. V., dans les Œuvres, la préface du Mariage.
  218. V. pour la façon dont lisait Beaumarchais, Arnault, Souvenirs d’un Sexagénaire, t. IV, p. 250 ; et Fortia de Piles, Quelques réflexions d’un homme du monde sur les spectacles, 1819, in-8, p. 3-4, note.
  219. Loménie, t. II, p 301.
  220. Mémoires secrets, t. XX, p. 152.
  221. Id., t. XXI, p. 186.
  222. V. plus haut, dans la partie inédite, son 'Adresse à M. Lenoir.
  223. Mémoires de la baronne d’Oberkirck, t. I. p. 223-224.
  224. Loménie, t. II, p. 301
  225. Mémoires secrets, t. XXI, p. 136.
  226. Journal de l’amateur d’autographes, t. I, no 19.
  227. Correspondance secrète, t. XIV, p. 397.
  228. Loménie, t. II, p. 307, note.
  229. Mémoires secrets, t. XXV, p. 327.
  230. Madame Lebrun, Souvenirs, t. I, p. 147.
  231. V. plus loin, dans la partie inédite des Œuvres, la lettre à M. de Breteuil.
  232. Garat, Mémoires sur Suard, t. II, p. 296 ; Mad. Suard, Essais de Mémoires sur M. Suard, p. 133. Beaumarchais, dans la préface du Mariage, avoue « cinq ou six censeurs. » Les six, comme on voit, s’y trouvaient.
  233. Vie privée de Beaumarchais, p. 241.
  234. Loménie, t. II, p. 324.
  235. Mémoires secrets, t. XXV, p. 312.
  236. On lira cette lettre, plus loin, dans la 2e partie des Œuvres.
  237. Loménie, t. II, p. 364.
  238. Mémoires secrets, t. XXVII, p. 210.
  239. Correspondance secrète, t. XVII. p. 362.
  240. Mémoires secrets, t. XXVIII, p. 182-183.
  241. Arnault, Souvenirs d’un Sexagénaire, t. I, p. 128-130.
  242. M. de Marescot, dans sa notice, p. XXVII, a publié l’ordre d’arrestation, qu’il avait retrouvé aux Archives.
  243. Mémoires secrets, t. XXVIII, p. 217.
  244. Id., p. 229.
  245. Correspondance secrète, t. XVII, p. 395.
  246. Id., t. XVIII, p. 309.
  247. Mémoires secrets, t. XXVIII, p. 292.
  248. Id., t. XXIX, p. 217.
  249. Id., ibid.
  250. V. dans la Gazette musicale, 1er avril 1875, un des excellents articles de M. A. Julien sur Salieri.
  251. Mémoires secrets, t. XXXV, p. 236.
  252. Lettre inédite de Dauvergne, citée par M. A. Julien.
  253. Mémoires secrets, t. XXX, p. 217.
  254. V. son troisième mémoire dans le procès Kornman.
  255. La France, 1817, in-8, t. II, p. 63.
  256. V. le volume de ce M. Chalumeau, Ma Chaumière, Melun, 1790, in-8, p. 269 277.
  257. Ce drame se trouve dans les manuscrits de Beaumarchais, à la Comédie française, ce qui nous fit d’abord penser qu’il pouvait être de lui. Chalumeau, dont il y a d’autres écrits dans ces papiers, l’a fait imprimer sous le titre de l’Adultère. V. Catalogue de la bibliothèque Solemne, t. II, p.215.
  258. Il est représenté sur la vignette du titre de ce volume. Il survécut longtemps au reste de la maison, car il ne fut démoli qu’en 1835.
  259. V. son troisième mémoire pour le procès Kornman. Il y attribue à tort, croyons-nous, ces deux figures à Germain Pilon. Elles sont, aujourd’hui, très-détériorées, dans un coin du jardin du Musée de Cluny.
  260. Souvenirs d’un sexagénaire, t. IV, p. 260.
  261. Lady Morgan, La France, t. II, p. 64.
  262. Correspondance secrète inédite, t. II, p. 350.
  263. Moniteur du 5 août 1789.
  264. V. sa lettre au Moniteur du 9 décembre 1791.
  265. Loménie, t. II, p. 450.
  266. Catalogue des autogr. vendus le 12 mars 1872, no 15.
  267. M. Duplessis possédait un Mémoire de lui du 28 août, daté de sa prison, qui dut par l’énergie de ses protestations contribuer beaucoup à le faire relâcher. V. Catalogue d’autographes, 1859, in-8, no 76.
  268. V. l’extrait d’une lettre de lui a madame Panckoucke du 25 janvier 1792, dans le Catalogue des autographes de M. Gauthier-Lachapelle, n° 107.
  269. Réimpression du Moniteur, t. XV, p. 412.
  270. Catalogue d’autographes du 16 février 1859, p. 8.