100 percent.svg

Œuvres complètes de Buffon, éd. Lanessan/Histoire naturelle des animaux/Des mulets

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Texte établi par J.-L. de Lanessan, A. Le Vasseur (Tome IV, Histoire naturelle des animauxp. 505-556).

DES MULETS


DES MULETS[1]

En conservant le nom de mulet à l’animal qui provient de l’âne et de la jument, nous appellerons bardot celui qui a le cheval pour père et l’ânesse pour mère. Personne n’a jusqu’à présent observé les différences qui se trouvent entre ces deux animaux d’espèce mélangée. C’est néanmoins l’un des plus sûrs moyens que nous ayons pour reconnaître et distinguer les rapports de l’influence du mâle et de la femelle dans le produit de la génération. Les observations comparées de ces deux mulets, et des autres métis qui proviennent de deux espèces différentes, nous indiqueront ces rapports plus précisément et plus évidemment que ne le peut faire la simple comparaison de deux individus de la même espèce[NdÉ 1].

Nous avons fait représenter le mulet et le bardot, afin que tout le monde soit en état de les comparer, comme nous allons le faire nous-mêmes. D’abord, le bardot est beaucoup plus petit que le mulet, il paraît donc tenir de sa mère l’ânesse les dimensions du corps ; et le mulet, beaucoup plus grand et plus gros que le bardot, les tient également de la jument sa mère ; la grandeur et la grosseur du corps paraissent donc dépendre plus de la mère que du père dans les espèces mélangées. Maintenant, si nous considérons la forme du corps, ces deux animaux, vus ensemble, paraissent être d’une figure différente : le bardot a l’encolure plus mince, le dos plus tranchant, en forme de dos de carpe, la croupe plus pointue et avalée, au lieu que le mulet a l’avant-main mieux fait, l’encolure plus belle et plus fournie, les côtes plus arrondies, la croupe plus pleine et la hanche plus unie[2]. Tous deux tiennent donc plus de la mère que du père non seulement pour la grandeur, mais aussi pour la forme du corps. Néanmoins, il n’en est pas de même de la tête, des membres et des autres extrémités du corps. La tête du bardot est plus longue et n’est pas si grosse à proportion que celle de l’âne, et celle du mulet est plus courte et plus grosse que celle du cheval. Ils tiennent donc, pour la forme et les dimensions de la tête, plus du père que de la mère. La queue du bardot est garnie de crins à peu près comme celle du cheval ; la queue du mulet est presque nue comme celle de l’âne ; ils ressemblent donc encore à leur père par cette extrémité du corps. Les oreilles du mulet sont plus longues que celles du cheval, et les oreilles du bardot sont plus courtes que celles de l’âne ; ces autres extrémités du corps appartiennent donc aussi plus au père qu’à la mère. Il en est de même de la forme des jambes : le mulet les a sèches comme l’âne, et le bardot les a plus fournies ; tous deux ressemblent donc, par la tête, par les membres et par les autres extrémités du corps, beaucoup plus à leur père qu’à leur mère.

Dans les années 1751 et 1752, j’ai fait accoupler deux boucs avec plusieurs brebis, et j’en ai obtenu neuf mulets, sept mâles et deux femelles : frappé de cette différence du nombre des mâles mulets à celui des femelles, je fis quelques observations pour tâcher de savoir si le nombre des mulets mâles, qui proviennent de l’âne et de la jument, excède à peu près dans la même proportion le nombre des mules ; aucune des réponses que j’ai reçues ne détermine cette proportion, mais toutes s’accordent à faire le nombre des mâles mulets plus grand que celui des femelles. On verra dans la suite que M. le marquis de Spontin-Beaufort, ayant fait accoupler un chien avec une louve, a obtenu quatre mulets, trois mâles et une femelle[3]. Enfin, ayant fait des questions sur des mulets plus aisés à procréer, j’ai su que, dans les oiseaux mulets, le nombre des mâles excède encore beaucoup plus le nombre des mulets femelles. J’ai dit, à l’article du serin des Canaries, que de dix-neuf petits provenus d’une serine et d’un chardonneret, il n’y en avait que trois femelles. Voilà les seuls faits que je puisse présenter comme certains sur ce sujet[4], dont il ne paraît pas qu’on se soit jamais occupé, et qui cependant mérite la plus grande attention, car ce n’est qu’en réunissant plusieurs faits semblables qu’on pourra développer ce qui reste de mystérieux dans la génération par le concours de deux individus d’espèces différentes, et déterminer la proportion des puissances effectives du mâle et de la femelle dans toute reproduction.

De mes neuf mulets provenus du bouc et de la brebis, le premier naquit le 15 avril : observé trois jours après sa naissance et comparé avec un agneau de même âge, il en différait par les oreilles qu’il avait un peu plus grandes, par la partie supérieure de la tête qui était plus large, ainsi que la distance des yeux ; il avait de plus une bande de poil gris blanc depuis la nuque du cou jusqu’à l’extrémité de la queue ; les quatre jambes, le dessous du cou, de la poitrine et du ventre, étaient couverts du même poil blanc assez rude ; il n’y avait un peu de laine que sur les flancs entre le dos et le ventre, et encore cette laine courte et frisée était mêlée de beaucoup de poil. Ce mulet avait aussi les jambes d’un pouce et demi plus longues que l’agneau du même âge : observé le 3 mai suivant, c’est-à-dire dix-huit jours après sa naissance, les poils blancs étaient en partie tombés et remplacés par des poils bruns semblables pour la couleur à ceux du bouc et presque aussi rudes. La proportion des jambes s’était soutenue ; ce mulet les avait plus longues que l’agneau de plus d’un pouce et demi ; il était mal sur ses longues jambes, et ne marchait pas aussi bien que l’agneau. Un accident ayant fait périr cet agneau, je n’observai ce mulet que quatre mois après, et nous le comparâmes avec une brebis du même âge. Le mulet avait un pouce de moins que la brebis, sur la longueur qui est depuis l’entre-deux des yeux jusqu’au bout du museau, et un demi-pouce de plus sur la largeur de la tête, prise au-dessus des deux yeux à l’endroit le plus gros. Ainsi la tête de ce mulet était plus grosse et plus courte que celle d’une brebis du même âge ; la courbure de la mâchoire supérieure, prise à l’endroit des coins de la bouche, avait près d’un demi-pouce de longueur de plus dans le mulet que dans la brebis. La tête du mulet n’était pas couverte de laine, mais elle était garnie de poils longs et touffus. La queue était de deux pouces plus courte que celle de la brebis.

Au commencement de l’année 1752, j’obtins de l’union du bouc avec les brebis huit autres mulets, dont six mâles et deux femelles ; il en est mort deux avant qu’on ait pu les examiner, mais ils ont paru ressembler à ceux qui ont vécu et que nous allons décrire en peu de mots. Il y en avait deux, l’un mâle et l’autre femelle, qui avaient quatre mamelons, deux de chaque côté comme les boucs et les chèvres ; et, en général, ces mulets avaient du poil long sous le ventre et surtout sous la verge comme les boucs, et aussi du poil long sur les pieds, principalement sur ceux de derrière ; la plupart avaient aussi le chanfrein moins arqué que les agneaux ne l’ont d’ordinaire, les cornes des pieds plus ouvertes, c’est-à-dire la fourche plus large et la queue plus courte que les agneaux[5].

J’ai rapporté, dans l’article du chien, les tentatives que j’ai faites pour unir un chien avec une louve : on peut voir toutes les précautions que j’avais cru devoir prendre pour faire réussir cette union ; le chien et la louve n’avaient tous deux que trois mois au plus, lorsqu’on les a mis ensemble et enfermés dans une assez grande cour sans les contraindre autrement et sans les enchaîner. Pendant la première année ces animaux vivaient en paix et paraissaient s’aimer. Dans la seconde année ils commencèrent à se disputer la nourriture, quoiqu’il y en eût au delà du nécessaire ; la querelle venait toujours de la louve. Après la seconde année les combats devinrent plus fréquents ; pendant tout ce temps la louve ne donna aucun signe de chaleur ; ce ne fut qu’à la fin de la troisième année qu’on s’aperçut qu’elle avait les mêmes symptômes que les chiennes en chaleur : mais loin que cet état les rapprochât l’un de l’autre, ils n’en devinrent tous deux que plus féroces, et le chien au lieu de couvrir la louve finit par la tuer. De cette épreuve j’ai cru pouvoir conclure que le loup n’est pas tout à fait de la même nature que le chien, que les espèces sont assez séparées pour ne pouvoir les rapprocher aisément, du moins dans ces climats. Et je m’exprime dans les termes suivants : « Ce n’est pas que je prétende, d’une manière décisive et absolue, que le renard et la louve ne se soient jamais, dans aucun temps ni dans aucun climat, mêlés avec le chien ; les anciens l’assurent assez positivement pour qu’on puisse avoir encore sur cela quelques doutes, malgré les épreuves que je viens de rapporter, et j’avoue qu’il faudrait un plus grand nombre de pareilles épreuves pour acquérir sur ce fait une certitude entière. » J’ai eu raison de mettre restriction à mes conclusions, car M. le marquis de Spontin-Beaufort, ayant tenté cette même union du chien et de la louve, a très bien réussi, et dès lors il a trouvé et suivi mieux que moi les routes et les moyens que la nature se réserve pour rapprocher quelquefois les animaux qui paraissent être incompatibles. Je fus d’abord informé du fait par une lettre que M. Surirey de Boissy me fit l’honneur de m’écrire, et qui est conçue dans les termes suivants :

À Namur, le 9 juin 1773.

« Chez M. le marquis de Spontin, à Namur, a été élevée une très jeune louve, à laquelle on a donné pour compagnon un presque aussi jeune chien depuis deux ans ; ils étaient en liberté, venant dans les appartements, cuisine, écurie, etc., très caressants, se couchant sous la table et sur les pieds de ceux qui l’entouraient, ils ont vécu le plus intimement.

» Le chien est une espèce de mâtin-braque très vigoureux. La nourriture de la louve a été le lait pendant les six premiers mois ; ensuite on lui a donné de la viande crue qu’elle préférait à la cuite. Quand elle mangeait, personne n’osait l’approcher ; en un autre temps on en faisait tout ce qu’on voulait, pourvu qu’on ne la maltraitât pas ; elle caressait tous les chiens qu’on lui conduisait, jusqu’au moment qu’elle a donné la préférence à son ancien compagnon : elle entrait en fureur depuis contre tout autre. Ça été le 25 mars dernier qu’elle a été couverte pour la première fois ; ses amours ont duré seize jours avec d’assez fréquentes répétitions, et elle a donné ses petits le 6 juin à huit heures du matin, ainsi le temps de la gestation a été de soixante-treize jours au plus ; elle a jeté quatre jeunes de couleur noirâtre. Il y en a avec des extrémités blanches aux pattes et moitié de la poitrine, tenant en cela du chien, qui est noir et blanc. Depuis qu’elle a mis bas, elle est grondante et se hérisse contre ceux qui approchent ; elle ne reconnaît plus ses maîtres ; elle étranglerait le chien même s’il était à portée.

» J’ajoute qu’elle a été attachée à deux chaînes depuis une irruption qu’elle a faite à la suite de son galant, qui avait franchi une muraille chez un voisin qui avait une chienne en chaleur, qu’elle avait étranglé à moitié sa rivale ; que le cocher a été pour les séparer à grands coups de bâton et la reconduire à sa loge, où, par imprudence recommençant la correction, elle s’est animée au point de le mordre deux fois dans la cuisse, ce qui l’a tenu au lit six semaines par les incisions considérables qu’on a été obligé de lui faire. »

Dans ma réponse à cette lettre, je faisais mes remerciements à M. de Boissy, et j’y joignais quelques réflexions pour éclaircir les doutes qui me restaient encore. M. le marquis de Spontin, ayant pris communication de cette réponse, eut la bonté de m’écrire lui-même dans les termes suivants :

Namur, le 14 juillet 1773.

« J’ai lu avec beaucoup d’intérêt les réflexions judicieuses que vous faites à M. Surirey de Boissy, que j’avais prié de vous mander pendant mon absence un événement auquel je n’osais encore m’attendre, malgré la force des apparences, par l’opinion que j’avais et que j’aurai toujours, comme le reste du monde, de l’excellence et du mérite des savants ouvrages dont vous avez bien voulu nous éclairer. Cependant, soit l’effet du hasard ou d’une de ces bizarreries de la nature, qui, comme vous dites, se plaît quelquefois à sortir des règles générales, le fait est incontestable, comme vous allez en convenir vous-même, si vous voulez bien ajouter foi à ce que j’ai l’honneur de vous écrire, ce dont j’ose me flatter, d’autant plus que je pourrais autoriser le tout de l’aveu de deux cents personnes au moins, qui, comme moi, ont été témoins de tous les faits que je vais avoir l’honneur de vous détailler. Cette louve avait tout au plus trois jours quand je l’achetai d’un paysan qui l’avait prise dans le bois, après en avoir tué la mère. Je lui fis sucer du lait pendant quelques jours jusqu’à ce qu’elle pût manger de la viande. Je recommandai à ceux qui devaient en avoir soin de la caresser, de la tourmenter continuellement pour tâcher de l’apprivoiser au moins avec eux ; elle finit par devenir si familière que je pouvais la mener à la chasse dans les bois, jusqu’à une lieue de la maison sans risquer de la perdre ; elle est même revenue quelquefois seule pendant la nuit, les jours que je n’avais pu la ramener. J’étais beaucoup plus sûr de la garder auprès de moi quand j’avais un chien, car elle les a toujours beaucoup aimés, et ceux qui avaient perdu leur répugnance naturelle jouaient avec elle comme si c’eût été deux animaux de la même espèce. Jusque-là elle n’avait fait la guerre qu’aux chats et aux poules qu’elle étranglait d’abord, sans en vouloir manger. Dès qu’elle eut atteint un an, sa férocité s’étendit plus loin, et je commençai à m’apercevoir qu’elle en voulait aux moutons et aux chiennes, surtout si elles étaient en folie. Dès lors je lui ôtai la liberté, et je la faisais promener à la chaîne et muselée, car il lui est arrivé souvent de se jeter sur son conducteur, qui la contrariait. Elle avait un an au moins, quand je lui fis faire la connaissance du chien qui l’a couverte. Elle est en ville dans mon jardin, à la chaîne depuis les derniers jours du mois de novembre passé. Plus de trois cents personnes sont venues la voir dans ce temps. Je suis logé presque au centre de la ville, ainsi on ne peut supposer qu’un loup serait venu la trouver. Dès qu’elle commença à entrer en chaleur, elle prit un tel goût pour le chien, et le chien pour elle, qu’ils hurlaient affreusement de part et d’autre quand ils n’étaient pas ensemble. Elle a été couverte le 28 mars pour la première fois, et depuis deux fois par jour pendant deux semaines environ. Ils restaient attachés près d’un quart d’heure à chaque fois, pendant lequel temps la louve paraissait souffrir beaucoup et se plaindre, et le chien point du tout. Trois semaines après, on s’aperçut aisément qu’elle était pleine. Le 6 juin, elle donna ses petits au nombre de quatre, qu’elle nourrit encore à présent, quoiqu’ils aient cinq semaines, et des dents très pointues et assez longues. Ils ressemblent parfaitement à des petits chiens, ayant les oreilles assez longues et pendantes. Il y en a un qui est tout à fait noir, avec la poitrine blanche, qui était la couleur du chien. Les autres auront, à ce que je crois, la couleur de la louve. Ils ont tous le poil beaucoup plus rude que les chiens ordinaires. Il n’y a qu’une chienne qui est venue avec la queue très courte, de même que le chien, qui n’en avait presque pas. Ils promettent d’être grands, forts et très méchants. La mère en a un soin extraordinaire… Je doute si je la garderai davantage, en ayant été dégoûté par un accident qui est arrivé à mon cocher, qui en a été mordu à la cuisse si fort qu’il a été six semaines sur son lit sans pouvoir se bouger ; mais je parierais volontiers qu’en la gardant elle aura encore des petits avec ce même chien, qui est blanc avec de grandes taches noires sur le dos. Je crois, Monsieur, avoir répondu, par ce détail, à vos observations, et j’espère que vous ne douterez plus de la vérité de cet événement singulier. »

Je n’en doute pas en effet, et je suis bien aise d’avoir l’occasion d’en témoigner publiquement ma reconnaissance. C’est beaucoup gagner que d’acquérir dans l’histoire de la nature un fait rare ; les moyens sont toujours difficiles, et, comme l’on voit, très souvent dangereux ; c’était par cette dernière raison que j’avais séquestré ma louve et mon chien de toute société ; je craignais les accidents en laissant vivre la louve en liberté ; j’avais précédemment élevé un jeune loup, qui, jusqu’à l’âge d’un an, n’avait fait aucun mal et suivait son maître à peu près comme un chien ; mais, dès la seconde année, il commit tant d’excès qu’il fallut le condamner à la mort : j’étais donc assuré que ces animaux, quoique adoucis par l’éducation, reprennent avec l’âge leur férocité naturelle ; et en voulant prévenir les inconvénients qui ne peuvent manquer d’en résulter, et tenant ma louve toujours enfermée avec le chien, j’avoue que je n’avais pas senti que je prenais une mauvaise méthode, car, dans cet état d’esclavage et d’ennui, le naturel de la louve, au lieu de s’adoucir, s’aigrit au point qu’elle était plus féroce que dans l’état de nature ; et le chien, ayant été séparé de si bonne heure de ses semblables et de toute société, avait pris un caractère sauvage et cruel, que la mauvaise humeur de la louve ne faisait qu’irriter ; en sorte que, dans les deux dernières années, leur antipathie devint si grande qu’ils ne cherchaient qu’à s’entre-dévorer. Dans l’épreuve de M. le marquis de Spontin, tout s’est passé différemment : le chien était dans l’état ordinaire, il avait toute la douceur et toutes les autres qualités que cet animal docile acquiert dans le commerce de l’homme ; la louve, d’autre part, ayant été élevée en toute liberté et familièrement dès son bas âge avec le chien, qui, par cette habitude sans contrainte, avait perdu sa répugnance pour elle, était devenue susceptible d’affection pour lui ; elle l’a donc bien reçu lorsque l’heure de la nature a sonné, et quoiqu’elle ait paru se plaindre et souffrir dans l’accouplement, elle a eu plus de plaisir que de douleur, puisqu’elle a permis qu’il fût réitéré chaque jour pendant tout le temps qu’a duré sa chaleur. D’ailleurs, le moment pour faire réussir cette union disparate a été bien saisi : c’était la première chaleur de la louve, elle n’était qu’à la seconde année de son âge, elle n’avait donc pas encore repris entièrement son naturel féroce ; toutes ces circonstances, et peut-être quelques autres dont on ne s’est point aperçu, ont contribué au succès de l’accouplement et de la production. Il semblerait donc, par ce qui vient d’être dit, que le moyen le plus sûr de rendre les animaux infidèles à leur espèce, c’est de les mettre comme l’homme en grande société, en les accoutumant peu à peu avec ceux pour lesquels ils n’auraient sans cela que de l’indifférence ou de l’antipathie. Quoi qu’il en soit, on saura maintenant, grâces aux soins de M. le marquis de Spontin, et on tiendra dorénavant pour chose sûre que le chien peut produire avec la louve, même dans nos climats ; j’aurais bien désiré qu’après une expérience aussi heureuse, ce premier succès eût engagé son illustre auteur à tenter l’union du loup et de la chienne, et celle des renards et des chiens : il trouvera peut-être que c’est trop exiger, et que je parle ici avec l’enthousiasme d’un naturaliste insatiable ; j’en conviens, et j’avoue que la découverte d’un fait nouveau dans la nature m’a toujours transporté[6].

Mais revenons à nos mulets : le nombre des mâles, dans ceux que j’ai obtenus du bouc et de la brebis, est comme 7 sont à 2 ; dans ceux du chien et de la louve, ce nombre est comme 3 sont à 1, et dans ceux des chardonnerets et de la serine, comme 16 sont à 3. Il paraît donc presque certain que le nombre des mâles, qui est déjà plus grand que celui des femelles dans les espèces pures, est encore bien plus grand dans les espèces mixtes. Le mâle influe donc en général plus que la femelle sur la production, puisqu’il donne son sexe au plus grand nombre, et que ce nombre des mâles devient d’autant plus grand que les espèces sont moins voisines ; il doit en être de même des races différentes : on aura en les croisant, c’est-à-dire en prenant celles qui sont les plus éloignées, on aura, dis-je, non seulement de plus belles productions, mais des mâles en plus grand nombre ; j’ai souvent tâché de deviner pourquoi dans aucune religion, dans aucun gouvernement, le mariage du frère et de la sœur n’a jamais été autorisé. Les hommes auraient-ils reconnu, par une très ancienne expérience, que cette union du frère et de la sœur était moins féconde que les autres, ou produisait-elle moins de mâles et des enfants plus faibles et plus mal faits ? Ce qu’il y a de sûr, c’est que l’inverse du fait est vrai, car on sait, par des expériences mille fois répétées, qu’en croisant les races au lieu de les réunir, soit dans les animaux, soit dans l’homme, on ennoblit l’espèce, et que ce moyen seul peut la maintenir belle et même la perfectionner.

Joignons maintenant ces faits, ces résultats d’expériences et ces indications à d’autres faits constatés, en commençant par ceux que nous ont transmis les anciens. Aristote dit positivement que le mulet engendre avec la jument un animal appelé par les Grecs hinnus ou ginnus. Il dit de même que la mule peut concevoir aisément, mais qu’elle ne peut que rarement perfectionner son fruit[7]. De ces deux faits, qui sont vrais, le second est en effet plus rare que le premier, et tous deux n’arrivent que dans des climats chauds. M. de Bory, de l’Académie royale des sciences, et ci-devant gouverneur des îles de l’Amérique, a eu la bonté de me communiquer un fait récent sur ce sujet, par sa lettre du 7 mai 1770, dont voici l’extrait :

« Vous vous rappelez peut-être, Monsieur, que M. d’Alembert lut à l’Académie des sciences, l’année dernière 1769, une lettre dans laquelle on lui mandait qu’une mule avait mis bas un muleton dans une habitation de l’île Saint-Domingue ; je fut chargé d’écrire pour vérifier le fait, et j’ai l’honneur de vous envoyer le certificat que j’en ai reçu… Celui qui m’écrit est une personne digne de foi. Il dit avoir vu des mulets couvrir indistinctement des mules et des cavales, comme aussi des mules couvertes par des mulets et des étalons. »

Ce certificat est un acte juridique de notoriété, signé de plusieurs témoins et dûment contrôlé et légalisé. Il porte en substance que, le 14 mai 1769, M. de Nort, chevalier de Saint-Louis et ancien major de la Légion royale de Saint-Domingue, étant sur son habitation de la Petite-Anse, on lui amena une mule qu’on lui dit être malade : elle avait le ventre très gros, et il lui sortait un boyau par la vulve. M. de Nort, la croyant enflée, envoya chercher une espèce de maréchal nègre, qui avait coutume de panser les animaux malades ; que ce nègre, étant arrivé en son absence, il avait jeté bas la mule pour lui faire prendre un breuvage ; que l’instant d’après la chute il la délivra d’un petit mulet bien conformé, dont le poil était long et très noir ; que ce muleton a vécu une heure, mais qu’ayant été blessé, ainsi que la mule, par sa chute forcée, ils étaient morts l’un et l’autre, le muleton le premier, c’est-à-dire presque en naissant, et la mule dix heures après ; qu’ensuite on avait fait écorcher le muleton, et qu’on a envoyé sa peau au docteur Mathi, qui l’a déposée, dit M. de Nort, dans le cabinet de la Société royale de Londres.

D’autres témoins oculaires, et particulièrement M. Cazavant, maître en chirurgie, ajoutent que le muleton paraissait être à terme et bien conformé ; que par l’apparence de son poil, de sa tête et de ses oreilles, il a paru tenir plus de l’âne que les mulets ordinaires ; que la mule avait les mamelles gonflées et remplies de lait ; que lorsque l’on aperçut les pieds du muleton sortant de la vulve, le nègre, maréchal ignorant, l’avait tiré si rudement qu’en arrachant de force le muleton, il avait occasionné un renversement dans la matrice et des déchirements qui avaient occasionné la mort de la mère et du petit.

Ces faits, qui me paraissent bien constatés, nous démontrent que, dans les climats chauds, la mule peut non seulement concevoir, mais perfectionner et porter à terme son fruit. On m’a écrit d’Espagne et d’Italie qu’on en avait plusieurs exemples, mais aucun des faits qui m’ont été transmis n’est aussi bien vérifié que celui que je viens de rapporter : seulement, il nous reste à savoir si cette mule de Saint-Domingue ne tenait pas par sa conception de l’âne plutôt que du mulet ; la ressemblance de son muleton au premier plus qu’au second de ces animaux paraîtrait l’indiquer ; l’ardeur du tempérament de l’âne le rend peu délicat sur le choix des femelles, et le porte à rechercher presque également l’ânesse, la jument et la mule.

Il est donc certain que le mulet peut engendrer et que la mule peut produire : ils ont, comme les autres animaux, tous les organes convenables et la liqueur nécessaire à la génération ; seulement ces animaux d’espèce mixte sont beaucoup moins féconds et toujours plus tardifs que ceux d’espèce pure ; d’ailleurs, ils n’ont jamais produit dans les climats froids, et ce n’est que rarement qu’ils produisent dans les pays chauds, et encore plus rarement dans les contrées tempérées ; dès lors, leur infécondité, sans être absolue, peut néanmoins être regardée comme positive, puisque la production est si rare qu’on peut à peine en citer un certain nombre d’exemples ; mais on a d’abord eu tort d’assurer qu’absolument les mulets et les mules ne pouvaient engendrer, et ensuite on a eu encore plus grand tort d’avancer que tous les autres animaux d’espèces mélangées étaient comme les mulets hors d’état de produire ; les faits que nous avons rapportés ci-devant sur les métis produits par le bouc et la brebis, sur ceux du chien et de la louve, et particulièrement sur les métis des serins et des autres oiseaux, nous démontrent que ces métis ne sont point inféconds, et que quelques-uns sont même aussi féconds à peu près que leurs père et mère.

Un grand défaut ou, pour mieux dire, un vice très fréquent dans l’ordre des connaissances humaines, c’est qu’une petite erreur particulière et souvent nominale, qui ne devrait occuper que sa petite place en attendant qu’on la détruise, se répand sur toute la chaîne des choses qui peuvent y avoir rapport, et devient par là une erreur de fait, une très grande erreur, et forme un préjugé général plus difficile à déraciner que l’opinion particulière qui lui sert de base. Un mot, un nom qui, comme le mot mulet, n’a dû et ne devrait encore représenter que l’idée particulière de l’animal provenant de l’âne et de la jument, a été mal à propos appliqué à l’animal provenant du cheval et de l’ânesse, et ensuite encore plus mal à tous les animaux quadrupèdes et à tous les oiseaux d’espèces mélangées. Et comme dans sa première acception, ce mot mulet renfermait l’idée de l’infécondité ordinaire de l’animal provenant de l’âne et de la jument, on a, sans autre examen, transporté cette même idée d’infécondité à tous les êtres auxquels on a donné le même nom de mulet ; je dis à tous les êtres, car, indépendamment des animaux quadrupèdes, des oiseaux, des poissons, on a fait aussi des mulets dans les plantes, auxquels on a, sans hésiter, donné, comme à tous les autres mulets, le défaut général de l’infécondité, tandis que, dans le réel, aucun de ces êtres métis n’est absolument infécond, et que de tous, le mulet proprement dit, c’est-à-dire l’animal qui seul doit porter ce nom, est aussi le seul dont l’infécondité, sans être absolue, soit assez positive pour qu’on puisse le regarder comme moins fécond qu’aucun autre, c’est-à-dire comme infécond dans l’ordre ordinaire de la nature, en comparaison des animaux d’espèce pure, et même des autres animaux d’espèce mixte.

Tous les mulets, dit le préjugé, sont des animaux viciés qui ne peuvent produire ; aucun animal, quoique provenant de deux espèces, n’est absolument infécond, disent l’expérience et la raison : tous au contraire peuvent produire, et il n’y a de différence que du plus au moins ; seulement on doit observer que dans les espèces pures, ainsi que dans les espèces mixtes, il y a de grandes différences dans la fécondité[NdÉ 2]. Dans les premières, les unes, comme les poissons, les insectes, etc., se multiplient chaque année par milliers, par centaines ; d’autres, comme les oiseaux et les petits animaux quadrupèdes, se reproduisent par vingtaines, par douzaines ; d’autres enfin, comme l’homme et tous les grands animaux, ne se reproduisent qu’un à un. Le nombre dans la production est, pour ainsi dire, en raison inverse de la grandeur des animaux. Le cheval et l’âne ne produisent qu’un par an, et dans le même espace de temps les souris, les mulots, les cochons d’Inde, produisent trente ou quarante. La fécondité de ces petits animaux est donc trente ou quarante fois plus grande ; et en faisant une échelle des différents degrés de fécondité, les petits animaux que nous venons de nommer seront aux points les plus élevés, tandis que le cheval, ainsi que l’âne, se trouveront presque au terme de la moindre fécondité, car il n’y a guère que l’éléphant qui soit encore moins fécond.

Dans les espèces mixtes, c’est-à-dire dans celles des animaux qui, comme le mulet, proviennent de deux espèces différentes, il y a comme dans les espèces pures des degrés différents de fécondité ou plutôt d’infécondité : car les animaux qui viennent de deux espèces, tenant de deux natures, sont en général moins féconds, parce qu’ils ont moins de convenances entre eux qu’il n’y en a dans les espèces pures, et cette infécondité est d’autant plus grande que la fécondité naturelle des parents est moindre. Dès lors si les deux espèces du cheval et de l’âne, peu fécondes par elles-mêmes, viennent à se mêler, l’infécondité primitive, loin de diminuer dans l’animal métis, ne pourra qu’augmenter ; le mulet sera non seulement plus infécond que son père et sa mère, mais peut-être le plus infécond de tous les animaux métis, parce que toutes les autres espèces mélangées dont on a pu tirer du produit, telles que celles du bouc et de la brebis, du chien et de la louve, du chardonneret et de la serine, etc., sont beaucoup plus fécondes que les espèces de l’âne et du cheval. C’est à cette cause particulière et primitive qu’on doit rapporter l’infécondité des mulets et des bardots. Ce dernier animal est même plus infécond que le premier, par une seconde cause encore plus particulière. Le mulet, provenant de l’âne et de la jument, tient de son père l’ardeur du tempérament, et par conséquent la vertu prolifique à un très haut degré, tandis que le bardot provenant du cheval et de l’ânesse est, comme son père, moins puissant en amour et moins habile à engendrer ; d’ailleurs la jument, moins ardente que l’ânesse, est aussi plus féconde, puisqu’elle retient et conçoit plus aisément, plus sûrement ; ainsi tout concourt à rendre le mulet moins infécond que le barbot ; car l’ardeur du tempérament dans le mâle, qui est si nécessaire pour la bonne génération, et surtout pour la nombreuse multiplication, nuit au contraire dans la femelle, et l’empêche presque toujours de retenir et de concevoir.

Ce fait est généralement vrai, soit dans les animaux, soit dans l’espèce humaine : les femmes les plus froides, avec les hommes les plus chauds, engendrent un grand nombre d’enfants ; il est rare au contraire qu’une femme produise, si elle est trop sensible au physique de l’amour. L’acte par lequel on arrive à la génération n’est alors qu’une fleur sans fruit, un plaisir sans effet ; mais aussi, dans la plupart des femmes qui sont purement passives, c’est comme dans le figuier, dont la sève est froide, un fruit qui se produit sans fleur[NdÉ 3] ; car l’effet de cet acte est d’autant plus sûr, qu’il est moins troublé dans la femelle par les convulsions du plaisir : elles sont si marquées dans quelques-unes, et même si nuisibles à la conception dans quelques femelles, telles que l’ânesse, qu’on est obligé de leur jeter de l’eau sur la croupe, ou même de les frapper rudement pour les calmer ; sans ce secours désagréable elles ne deviendraient pas mères, ou du moins ne le deviendraient que tard, lorsque dans un âge plus avancé la grande ardeur du tempérament serait éteinte ou ne subsisterait qu’en partie. On est quelque fois obligé de se servir des mêmes moyens pour faire concevoir les juments.

Mais, dira-t-on, les chiennes et les chattes, qui paraissent être encore plus ardentes en amour que la jument et l’ânesse, ne manquent néanmoins jamais de concevoir ; le fait que vous avancez sur l’infécondité des femelles trop ardentes en amour n’est donc pas général et souffre de grandes exceptions. Je réponds que l’exemple des chiennes et des chattes, au lieu de faire une exception à la règle, en serait plutôt une confirmation ; car, à quelque excès qu’on veuille supposer les convulsions intérieures des organes de la chienne, elles ont tout le temps de se calmer pendant la longue durée du temps qui se passe entre l’acte consommé et la retraite du mâle, qui ne peut se séparer tant que subsiste le gonflement et l’irritation des parties ; il en est de même de la chatte, qui, de toutes les femelles, paraît être la plus ardente, puisqu’elle appelle ses mâles par des cris lamentables d’amour qui annoncent le plus pressant besoin ; mais c’est comme pour le chien par une autre raison de conformation dans le mâle que cette femelle si ardente ne manque jamais de concevoir ; son plaisir très vif dans l’accouplement est nécessairement mêlé d’une douleur presque aussi vive. Le gland du chat est hérissé d’épines plus grosses et plus poignantes que celles de sa langue, qui, comme l’on sait, est rude au point d’offenser la peau ; dès lors l’intromission ne peut être que fort douloureuse pour la femelle, qui s’en plaint et l’annonce hautement par des cris encore plus perçants que les premiers ; la douleur est si vive que la chatte fait en ce moment tous ses efforts pour échapper, et le chat pour la retenir est forcé de la saisir sur le cou avec ses dents et de contraindre et soumettre ainsi par la force cette même femelle amenée par l’amour.

Dans les animaux domestiques soignés et bien nourris, la multiplication est plus grande que dans les animaux sauvages[NdÉ 4] : on le voit par l’exemple des chats et des chiens, qui produisent dans nos maisons plusieurs fois par an, tandis que le chat sauvage et le chien abandonné à la seule nature ne produisent qu’une seule fois chaque année. On le voit encore mieux par l’exemple des oiseaux domestiques : y a-t-il dans aucune espèce d’oiseaux libres une fécondité comparable à celle d’une poule bien nourrie, bien fêtée par son coq ? Et dans l’espèce humaine quelle différence entre la chétive propagation des sauvages et l’immense population des nations civilisées et bien gouvernées ? mais nous ne parlons ici que de la fécondité naturelle aux animaux dans leur état de pleine liberté ; on en verra d’un coup d’œil les rapports dans la table suivante, de laquelle on pourra tirer quelques conséquences utiles à l’histoire naturelle.


TABLE
DES RAPPORTS DE LA FÉCONDITÉ DES ANIMAUX

NOMS
des animaux.
ÂGE
auquel les mâles sont en état d’engendrer et les femelles de produire.
DURÉE
de la gestation.
NOMBRE
des petits que les mères font à chaque portée.
ÂGE
auquel les mâles cessent d’engendrer et les femelles de produire.
mâle. femelle. mâle. femelle.
L’Éléphant. à 30 ans. à 30 ans. 2 ans. 1 petit en 3 ou 4 ans. vit 2 siècles.
Le Rhinocéros. à 15 ou 20 ans. à 15 ou 20 ans. 1 petit. vit 70 ou 80 ans.
L’Hippopotame. 1 petit.
Le Morse. 9 mois. 1 petit.
Le Chameau. à 4 ans. à 4 ans. 1 an à peu près. 1 petit. vit 40 ou 50 ans.
Le Dromadaire. à 4 ans. à 4 ans. 1 ans à peu près. 1 petit. vit 40 ou 50 ans.
Le Cheval. à 2 ans 1/2[8]. à 2 ans. 11 mois. 1, quelquefois 2. à 25 ou 30 ans. à 18 ou 20 ans.
Le Zèbre. à 2 ans. à 2 ans. 11 mois. 1, rarement 2. à 25 ou 30 ans. à 18 ou 20 ans.
L’Âne. à 2 ans. à 2 ans. 11 mois et plus. 1, rarement 2. à 25 ou 30 ans. à 25 ou 30 ans.
Le Buffle. à 3 ans. à 3 ans. 9 mois. 1 petit. vit 15 ou 18 ans.
Le Bœuf. à 2 ans. à 18 mois. 9 mois. 1, rarement 2. à 9 ans. à 9 ans.
Le Cerf. à 18 mois. à 18 mois. 8 mois et plus. 1, rarement 2. vit 30 ou 35 ans.
Le Renne. à 2 ans. à 2 ans. 8 mois. 1 petit. vit 16 ans.
Le Lama. à 3 ans. à 3 ans. 1, rarement 2. à 12 ans. à 12 ans.
L’Homme. à 14 ans. à 12 ans. 9 mois. 1, quelquefois 2.
Les grands Singes. à 3 ans. à 3 ans. 1, quelquefois 2.
Le Mouflon. à 18 mois. à 1 an. 5 mois. 1, quelquefois 2.
peut produire deux fois dans les climats chauds.
à 8 ans. à 10 ou 12 ans.
Le Saïga. à 1 an. à 1 an. 5 mois. 1, quelquefois 2. vit jusqu’à 15 ou 20 ans.
Le Chevreuil. à 18 mois. à 2 ans. 5 mois. 1, 2, quelquefois 3. vit 12 ou 15 ans.
Le Chamois. à 1 an. à 1 an. 5 mois. 1, 2, rarement 3. vit, dit-on, 20 ans.
La Chèvre et le Bouc. à 1 an. à 7 mois. 5 mois. 1, 2, rarement 3 et jamais plus de 4. à 7 ans. à 7 ans.
La Brebis et le Bélier. à 1 an. à 1 an. 5 mois. 1, quelquefois 2,
peut produire deux fois dans les climats chauds.
à 8 ans. à 10 ou 12 ans.
Le Phoque. plusieurs mois. 2 ou 3 petits.
L’Ours. à 2 ans. à 2 ans. plusieurs mois. 1, 2, 3, 4, et jamais plus de 5. vit 20 ou 25 ans.
Le Blaireau. 3 ou 4 petits.
Le Lion. à 2 ans. à 2 ans. 3 ou 4 une seule fois par an. vit 20 ou 25 ans.
Les Léopards et le Tigre. à 2 ans. à 2 ans. 4 ou 5, une seule fois par an.
Le Loup. à 2 ans. à 2 ans. 73 jours ou plus. 5, 6 et jusqu’à 9, une seule fois par an. à 15 ou 20 ans. à 15 ou 20 ans.
Le Chien dans l’état de nature. à 9 ou 10 mois. à 9 ou 10 mois. 63 jours. 3, 4, 5, 6 petits. à 15 ans. à 15 ans.
L’Isatis. 63 jours. 6 et 7.
Le Renard. à 1 an. à 1 an. entre en chaleur en hiver, produit au mois d’avril. 3, 4, jusqu’à 6. à 10 ou 11 ans. à 10 ou 11 ans.
Le Chacal. 2, 3 ou 4.

Le Chat dans l’état de nature. avant 1 an. avant 1 an. 56 jours. 4, 5 ou 6. à 9 ans. à 9 ans.
La Fouine. à 1 an tout au plus. à 1 an tout au plus. comme les chats, dit-on, c’est-à-dire 56 jours. 3, 4 et 6. à 8 ou 10 ans. à 8 ou 10 ans.
La Martre. à 1 an tout au plus. à 1 an tout au plus. Idem. 3, 4 et 6. à 8 ou 10 ans. à 8 ou 10 ans.
Le Putois. à 1 an. à 1 an. Idem. 3, 4 et 5. engendre toute sa vie. produit toute sa vie.
La Belette. dès la 1re ann. dès la 1re ann. 3, 4 et 5. Idem. Idem.
L’Hermine. Idem. Idem. Idem. Idem. Idem.
L’Écureuil. à 1 an. à 1 an. entre en chaleur en mars,
et met bas au mois de mai.
3 ou 4. Idem. Idem.
Le Polatouche. 3 ou 4.
Le Hérisson. à 1 an. à 1 an. 40 jours envir. 3, 4 et 5.
Les Loirs. dès la 1re ann. dès la 1re ann. 3, 4 et 5. vit 6 ans.
L’Ondatra. 4, 5 ou 6.
Le Desman. 4, 5 ou 6.
Les Sarigues. 4, 5, 6 et 7.
Les Philandres. 4, 5 et 6.
Les Cochons. à 9 mois ou 1 an. à 9 mois ou 1 an. 4 mois. 10, 12, 15, jamais plus de 20, et produisent deux fois par an. à 15 ans. à 15 ans.
Les Tatous. 4 petits, et produisent plusieurs fois par an.
Les Lièvres. dès la 1re ann. dès la 1re ann. 30 ou 31 jours. 2, 3 et 4, et produisent plusieurs fois par an. vivent 7 ou 8 ans.
Les Lapins. à 5 ou 6 mois. à 5 ou 6 mois. 30 ou 31 jours. 4, 5 et jusqu’à 8, et produisent plusieurs fois par an. vivent 8 ou 9 ans.
Le Furet. dès la 1re ann. dès la 1re ann. 40 jours. 5, 6 et jusqu’à 9, et produit deux fois par an en domesticité. produit pendant toute sa vie.
Les Rats. Idem. Idem. 5 ou 6 semaines. 9 ou 10, et produisent plusieurs fois par an. Idem.
Les Mulots. Idem. Idem. 1 mois ou 5 semaines. 9 ou 10, et produisent plusieurs fois par an.
Les Souris. Idem. Idem. 1 mois ou 5 semaines. 5 ou 6, et produisent plusieurs fois par an. Idem.
Le Surmulot. Idem. Idem. depuis 12 jusqu’à 19, et produit trois fois par an. Idem.
Le Cochon d’Inde. à 5 ou 6 semaines. à 5 ou 6 semaines. 3 semaines. produit huit fois par an : 1re portée, 4 ou 5 ; 2e portée, 5 ou 6, et les autres depuis 7, 8, jusqu’à 11 petits. vit 6 ou 7 ans. produit toute sa vie, qui est de 5 ou 6 ans.

Voilà l’ordre dans lequel la nature nous présente les différents degrés de la fécondité des animaux quadrupèdes. On voit que cette fécondité est d’autant plus petite que l’animal est plus grand. En général, cette même échelle inverse de la fécondité relativement à la grandeur se trouve dans tous les autres ordres de la nature vivante ; les petits oiseaux produisent en plus grand nombre que les grands ; il en est de même des poissons, et peut-être aussi des insectes. Mais en ne considérant ici que les animaux quadrupèdes, on voit dans la table qu’il n’y a guère que le cochon qui fasse une exception bien marquée à cette espèce de règle : car il devait se trouver, par la grandeur de son corps, dans le nombre des animaux qui ne produisent que deux ou trois petits une seule fois par an, au lieu qu’il se trouve être en effet aussi fécond que les petits animaux.

Cette table contient tout ce que nous savons sur la fécondité des animaux dans les espèces pures. Mais la fécondité dans les animaux d’espèces mixtes demande des considérations particulières ; cette fécondité est, comme je l’ai dit, toujours moindre que dans les espèces pures. On en verra clairement la raison par une simple supposition. Que l’on supprime, par exemple, tous les mâles dans l’espèce du cheval et toutes les femelles dans celle de l’âne, ou bien tous les mâles dans l’espèce de l’âne et toutes les femelles dans celle du cheval, il ne naîtra plus que des animaux mixtes, que nous avons appelés mulets et bardots, et ils naîtront en moindre nombre que les chevaux ou les ânes, puisqu’il y a moins de convenances, moins de rapports de nature entre le cheval et l’ânesse ou l’âne et la jument qu’entre l’âne et l’ânesse ou le cheval et la jument. Dans le réel, c’est le nombre des convenances ou des disconvenances qui constitue ou sépare les espèces, et puisque celle de l’âne se trouve de tout temps séparée de celle du cheval, il est clair qu’en mêlant ces deux espèces, soit par les mâles, soit par les femelles, on diminue le nombre des convenances qui constituent l’espèce. Donc les mâles engendreront et les femelles produiront plus difficilement, plus rarement en conséquence de leur mélange ; et même ces espèces mélangées ne produiraient point du tout si leurs disconvenances étaient un peu plus grandes. Les mulets de toute sorte seront donc toujours rares dans l’état de nature, car ce n’est qu’au défaut de sa femelle naturelle qu’un animal de quelque espèce qu’il soit recherchera une autre femelle moins convenable pour lui, et à laquelle il conviendrait moins aussi que son mâle naturel. Et quand même ces deux animaux d’espèces différentes s’approcheraient sans répugnance et se joindraient avec quelque empressement dans les temps du besoin de l’amour, leur produit ne sera ni aussi certain ni aussi fréquent que dans l’espèce pure, où le nombre beaucoup plus grand de ces mêmes convenances fonde les rapports de l’appétit physique et en multiplie toutes les sensations. Or, ce produit sera d’autant moins fréquent dans l’espèce mêlée que la fécondité sera moindre dans les deux espèces pures dont on fera le mélange ; et le produit ultérieur de ces animaux mixtes provenus des espèces mêlées sera encore beaucoup plus rare que le premier, parce que l’animal mixte, héritier, pour ainsi dire, de la disconvenance de nature qui se trouve entre ses père et mère, et n’étant lui-même d’aucune espèce, n’a parfaite convenance de nature avec aucune.

Par exemple, je suis persuadé que le bardot couvrirait en vain sa femelle bardot et qu’il ne résulterait rien de cet accouplement ; d’abord par la raison générale que je viens d’exposer, ensuite par la raison particulière du peu de fécondité dans les deux espèces dont cet animal mixte provient, et enfin par la raison encore plus particulière des causes qui empêchent souvent l’ânesse de concevoir avec son mâle, et avec plus forte raison avec un mâle d’une autre espèce ; je ne crois donc pas que ces petits mulets provenant du cheval et de l’ânesse puissent produire entre eux, ni qu’ils aient jamais formé lignée, parce qu’ils me paraissent réunir toutes les disconvenances qui doivent amener l’infécondité. Mais je ne prononcerai pas aussi affirmativement sur la nullité du produit de la mule et du mulet, parce que des trois causes d’infécondité que nous venons d’exposer la dernière n’a pas ici tout son effet ; car la jument concevant plus facilement que l’ânesse, et l’âne étant plus ardent, plus chaud que le cheval, leur puissance respective de fécondité est plus grande et leur produit moins rare que celui de l’ânesse et du cheval ; par conséquent le mulet sera moins infécond que le bardot ; néanmoins je doute beaucoup que le mulet ait jamais engendré avec la mule, et je présume, d’après les exemples même des mules qui ont mis bas, qu’elles devaient leur imprégnation à l’âne plutôt qu’au mulet. Car on ne doit pas regarder le mulet comme le mâle naturel de la mule, quoique tous deux portent le même nom, ou plutôt n’en diffèrent que du masculin au féminin.

Pour me faire mieux entendre, établissons pour un moment un ordre de parenté dans les espèces, comme nous en admettons un dans la parenté des familles. Le cheval et la jument seront frère et sœur d’espèce, et parents au premier degré. Il en est de même de l’âne et de l’ânesse ; mais si l’on donne l’âne à la jument, ce sera tout au plus comme son cousin d’espèce, et cette parenté sera déjà du second degré ; le mulet qui en résultera, participant par moitié de l’espèce du père et de celle de la mère, ne sera qu’au troisième degré de parenté d’espèce avec l’un et l’autre. Dès lors le mulet et la mule, quoique issus des mêmes père et mère, au lieu d’être frère et sœur d’espèce ne seront parents qu’au quatrième degré, et par conséquent produiront plus difficilement entre eux que l’âne et la jument, qui sont parents d’espèce au second degré. Et, par la même raison, le mulet et la mule produiront moins aisément entre eux qu’avec la jument ou avec l’âne, parce que leur parenté d’espèce n’est qu’au troisième degré, tandis qu’entre eux elle est au quatrième ; l’infécondité qui commence à se manifester ici dès le second degré doit être plus marquée au troisième, et si grande au quatrième qu’elle est peut-être absolue[NdÉ 5].

En général, la parenté d’espèce est un de ces mystères profonds de la nature que l’homme ne pourra sonder qu’à force d’expériences aussi réitérées que longues et difficiles. Comment pourra-t-on connaître autrement que par les résultats de l’union mille et mille fois tentée des animaux d’espèce différente, leur degré de parenté ? L’âne est-il parent plus proche du cheval que du zèbre ? le loup est-il plus près du chien que le renard ou le chacal ? À quelle distance de l’homme mettrons-nous les grands singes qui lui ressemblent si parfaitement par la conformation du corps ? toutes les espèces d’animaux étaient-elles autrefois ce qu’elles sont aujourd’hui ? leur nombre n’a-t-il pas augmenté ou plutôt diminué ? les espèces faibles n’ont-elles pas été détruites par les plus fortes[NdÉ 6], ou par la tyrannie de l’homme, dont le nombre est devenu mille fois plus grand que celui d’aucune autre espèce d’animaux puissants ? quels rapports pourrions-nous établir entre cette parenté des espèces et une autre parenté mieux connue, qui est celle des différentes races dans la même espèce ? la race, en général, ne provient-elle pas, comme l’espèce mixte, d’une disconvenance à l’espèce pure dans les individus qui ont formé la première souche de la race ? il y a peut-être dans l’espèce du chien telle race si rare qu’elle est plus difficile à procréer que l’espèce mixte provenant de l’âne et de la jument. Combien d’autres questions à faire sur cette seule matière, et qu’il y en a peu que nous puissions résoudre ! que de faits nous seraient nécessaires pour pouvoir prononcer et même conjecturer ! que d’expériences à tenter pour découvrir ces faits, les reconnaître ou même les prévenir par des conjectures fondées ! cependant, loin de se décourager, le philosophe doit applaudir à la nature, lors même qu’elle lui paraît avare ou trop mystérieuse, et se féliciter de ce qu’à mesure qu’il lève une partie de son voile elle lui laisse entrevoir une immensité d’autres objets tous dignes de ses recherches. Car ce que nous connaissons déjà doit nous faire juger de ce que nous pourrons connaître ; l’esprit humain n’a point de bornes, il s’étend à mesure que l’univers se déploie ; l’homme peut donc et doit tout tenter, il ne lui faut que du temps pour tout savoir. Il pourrait même, en multipliant ses observations, voir et prévoir tous les phénomènes, tous les événements de la nature avec autant de vérité et de certitude que s’il les déduisait immédiatement des causes ; et quel enthousiasme plus pardonnable ou même plus noble que celui de croire l’homme capable de reconnaître toutes les puissances, et découvrir par ses travaux tous les secrets de la nature[NdÉ 7] !

Ces travaux consistent principalement en observations suivies sur les différents sujets qu’on veut approfondir, et en expériences raisonnées, dont le succès nous apprendrait de nouvelles vérités : par exemple, l’union des animaux d’espèces différentes, par laquelle seule on peut reconnaître leur parenté, n’a pas été assez tentée. Les faits que nous avons pu recueillir au sujet de cette union volontaire ou forcée se réduisent à si peu de chose, que nous ne sommes pas en état de prononcer sur l’existence réelle des jumarts.

On a donné ce nom jumart d’abord aux animaux mulets ou métis qu’on a prétendu provenir du taureau et de la jument ; mais on a aussi appelé jumart le produit réel ou prétendu de l’âne et de la vache. Le docteur Shaw dit que, dans les provinces de Tunis et d’Alger, « il y a une espèce de mulet nommé kumrach qui vient d’un âne et d’une vache, que c’est une bête de charge, petite à la vérité, mais de fort grand usage ; que ceux qu’il a vus n’avaient qu’une corne au pied comme l’âne, mais qu’ils étaient fort différents à tous égards, ayant le poil lisse et la queue et la tête de vache, excepté qu’ils n’avaient point de cornes[9]. »

Voilà donc déjà deux sortes de jumarts, le premier qu’on dit provenir du taureau et de la jument, et le second de l’âne et de la vache. Et il est encore question d’un troisième jumart, qu’on prétend provenir du taureau et de l’ânesse. Il est dit dans le Voyage de Mérolle que, dans l’île de Corse :

« Il y avait un animal, portant les bagages, qui provient du taureau et de l’ânesse, et que pour se le procurer on couvre l’ânesse avec une peau de vache fraîche afin de tromper le taureau[10]. »

Mais je doute également de l’existence réelle de ces trois sortes de jumarts, sans cependant vouloir la nier absolument. Je vais même citer quelques faits particuliers, qui prouvent la réalité d’un amour mutuel et d’un accouplement réel entre des animaux d’espèces fort différentes, mais dont néanmoins il n’a rien résulté. Rien ne paraît plus éloigné de l’aimable caractère du chien que le gros instinct brut du cochon ; et la forme du corps dans ces deux animaux est aussi différente que leur naturel ; cependant j’ai deux exemples d’un amour violent entre le chien et la truie : cette année même 1774, dans le courant de l’été, un chien épagneul de la plus grande taille, voisin de l’habitation d’une truie en chaleur, parut la prendre en grande passion ; on les enferma ensemble pendant plusieurs jours, et tous les domestiques de la maison furent témoins de l’ardeur mutuelle de ces deux animaux ; le chien fit même des efforts prodigieux et très réitérés pour s’accoupler avec la truie, mais la disconvenance dans les parties de la génération empêcha leur union[11]. La même chose est arrivée plusieurs années auparavant dans un lieu voisin[12], de manière que le fait ne parut pas nouveau à la plupart de ceux qui en étaient témoins. Les animaux, quoique d’espèces très différentes, se prennent donc souvent en affection, et peuvent par conséquent, dans de certaines circonstances, se prendre entre eux d’une forte passion, car il est certain que la seule chose qui ait empêché, dans ces deux exemples, l’union du chien avec la truie, ne vient que de la conformation des parties, qui ne peuvent aller ensemble ; mais il n’est pas également certain que quand il y aurait eu intromission et même accouplement consommé, la production eût suivi. Il est souvent arrivé que plusieurs animaux d’espèces différentes se sont accouplés librement et sans y être forcés ; ces unions volontaires devraient être prolifiques, puisqu’elles supposent les plus grands obstacles levés, la répugnance naturelle surmontée, et assez de convenance entre les parties de la génération. Cependant ces accouplements, quoique volontaires, et qui sembleraient annoncer du produit, n’en donnent aucun ; je puis en citer un exemple récent et qui s’est pour ainsi dire passé sous mes yeux. En 1767 et années suivantes, dans ma terre de Buffon, le meunier avait une jument et un taureau qui habitaient dans la même étable et qui avaient pris tant de passion l’un pour l’autre que dans tous les temps la jument se trouvait en chaleur le taureau ne manquait jamais de la couvrir trois ou quatre fois par jour, dès qu’il se trouvait en liberté ; ces accouplements, réitérés nombre de fois pendant plusieurs années, donnaient au maître de ces animaux de grandes espérances d’en voir le produit. Cependant il n’en a jamais rien résulté ; tous les habitants du lieu ont été témoins de l’accouplement très réel et très réitéré de ces deux animaux pendant plusieurs années[13], et en même temps de la nullité du produit. Ce fait très certain paraît donc prouver qu’au moins dans notre climat le taureau n’engendre pas avec la jument, et c’est ce qui me fait douter très légitimement de cette première sorte de jumart. Je n’ai pas des faits aussi positifs à opposer contre la seconde sorte de jumarts dont parle le docteur Shaw, et qu’il dit provenir de l’âne et de la vache. J’avoue même que, quoique le nombre des disconvenances de nature paraisse à peu près égal dans ces deux cas, le témoignage positif d’un voyageur aussi instruit que le docteur Shaw semble donner plus de probabilité à l’existence de ces seconds jumarts qu’il n’y en a pour les premiers. Et à l’égard du troisième jumart provenant du taureau et de l’ânesse, je suis bien persuadé, malgré le témoignage de Mérolle, qu’il n’existe pas plus que le jumart provenant du taureau et de la jument. Il y a encore plus de disconvenance, plus de distance de nature du taureau à l’ânesse qu’à la jument, et le fait que j’ai rapporté de la nullité du produit de la jument avec le taureau s’applique de lui-même, et à plus forte raison suppose le défaut de produit dans l’union du taureau avec l’ânesse.


DE LA MULE

EXEMPLES D’ACCOUPLEMENT PROLIFIQUE DE LA MULE AVEC LE CHEVAL

Nous avons dit, dans plusieurs endroits de notre ouvrage, que la mule produit quelquefois, surtout dans les pays chauds. Nous pouvons ajouter aux exemples que nous en avons donnés une relation authentique que M. Schiks, consul des états généraux de Hollande à Murcie en Espagne, a eu la bonté de m’envoyer, écrite en espagnol, et dont voici la traduction :

« En 1763, le 2 août à huit heures du soir, chez le sieur François Carra, habitant de la ville de Valence, une de ses mules très bien faite et d’un poil bai, ayant été saillie par un beau cheval gris de Cordoue, fit une très belle pouline d’un poil alezan avec les crins noirs : cette pouline devint très belle, et se trouva en état de servir de monture à l’âge de deux ans et demi. On l’admirait à Valence, car elle avait toutes les qualités d’une belle bête de l’espèce pure du cheval ; elle était très vive et avait beaucoup de jarret : on en a offert six cents écus à son maître, qui n’a jamais voulu s’en défaire. Elle mourut d’une échauffaison, sans doute, pour avoir été trop fatiguée, ou montée trop tôt.

» En 1765, le 10 juin, à cinq heures du matin, la même mule de François Carra, qui avait été saillie par le même cheval de Cordoue, fit une autre pouline aussi belle que la première, et de la même force, d’un poil gris sale et crins noirs, mais qui ne vécut que quatorze mois.

» En 1767, le 31 janvier, cette mule produisit pour la troisième fois, et c’était un beau poulain, même poil gris sale, avec les crins noirs, de la même force que les autres ; il mourut âgé de dix-neuf mois.

» Le 1er décembre 1769, cette mule, toujours saillie par le même cheval, fit une pouline aussi belle que les autres, qui mourut à vingt et un mois.

» Le 13 juillet 1771, vers dix heures du soir, elle fit un poulain, poil gris sale, très fort, et qui vit encore actuellement, en mai 1777. Ces cinq animaux métis, mâles et femelles, viennent d’un même cheval, lequel étant venu à mourir, François Carra en acheta un autre très bon, du même pays de Cordoue, le 6 mars 1775 ; il était poil bai brun, avait une étoile au front, les pieds blancs de quatre doigts, et les crins noirs. Ce cheval, bien fait et vigoureux, saillit la mule sans qu’on s’en aperçut, et le 5 avril 1776, elle fit une pouline d’un poil alezan brûlé, qui avait aussi une étoile au front et des pieds blancs comme le père ; elle était d’une si belle tournure qu’un peintre ne pourrait pas en faire une plus belle : elle a les mêmes crins que les cinq autres ; c’est aujourd’hui une très bonne bête. On espère qu’elle réussira, car on en a un très grand soin, et même plus que des autres.

» On ajoute que lorsque cette mule mit bas pour la première fois, le bruit s’en répandit par toute la ville, ce qui y attira un concours de monde de tout âge et de toute condition.

» En 1774, M. don André Gomez de la Véga, intendant de Valence, se fit donner la relation des cinq productions de la mule, pour la présenter au Roi. »


CHIENS-MULETS

PROVENANT D’UNE LOUVE ET D’UN CHIEN BRAQUE

M. Surirey de Boissy, que j’ai déjà cité, m’a fait l’honneur de m’écrire au mois de mars 1776 une lettre par laquelle il m’informe que des quatre jeunes animaux produits le 6 juin 1773 par le chien braque et la louve, deux femelles avaient été données à des amis, et n’avaient pas vécu ; que la dernière femelle et le seul mâle, produit de cette portée, ont été conduits alors à une des terres de M. le marquis de Spontin, où ils ont passé l’automne, et qu’après le cruel accident arrivé au cocher de sa maison par la morsure de la mère louve, on l’avait tuée sur-le-champ. M. de Boissy ajoute que, de ces deux métis, la femelle dès sa jeunesse était moins sauvage que le mâle, qui semblait tenir plus qu’elle des caractères du loup ; qu’ensuite on les a transférés en hiver au château de Florennes, qui appartient aussi à M. le marquis de Spontin, qu’ils y ont été bien soignés et sont devenus très familiers ; qu’enfin, le 30 décembre 1775, ces deux animaux se sont accouplés, et que la nuit du 2 au 3 mars la femelle a mis bas quatre jeunes, etc.

Ensuite M. le marquis de Spontin a eu la bonté de m’écrire de Namur, le 21 avril 1776, que dans le désir de me satisfaire pleinement sur les nouveaux procréés de ces animaux métis, il s’est transporté à sa campagne pour observer attentivement les différences qu’ils pouvaient avoir avec leurs père et mère. Ces jeunes sont au nombre de quatre, deux mâles et deux femelles ; ces dernières ont les pattes de devant blanches, ainsi que le devant de la gorge, et la queue très courte, comme leur mère ; cela vient de ce que le mâtin qui a couvert la louve n’avait pas plus de queue qu’un chien d’arrêt. L’un des mâles est d’un brun presque noir ; il ressemble beaucoup plus à un chien qu’à un loup, quoiqu’il soit le plus sauvage de tous. L’autre mâle n’a rien qui le distingue, et paraît ressembler également au père et à la mère : les deux mâles ont la queue comme le père. M. le marquis de Spontin ajoute obligeamment : « Si vous vouliez, monsieur, accepter l’offre que j’ai l’honneur de vous faire de vous envoyer et faire conduire chez vous, à mes frais, le père, la mère et deux jeunes, vous m’obligeriez sensiblement : pour moi, je garderai les deux autres jeunes, pour voir si l’espèce ne dégénérera pas, et s’ils ne reviendront pas rrde vrais loups ou de vrais chiensrr. »

Par une seconde lettre datée de Namur le 2 juin 1776, M. le marquis Spontin me fait l’honneur de me remercier de ce que j’ai cité son heureuse expérience dans mon volume de supplément à l’Histoire naturelle des animaux quadrupèdes, et il me mande qu’il se propose de faire la tentative de l’accouplement des chiens et des renards ; mais que pour celle du loup et de la chienne, il en redouterait l’entreprise, imaginant que le caractère cruel et féroce du loup le rendrait encore plus dangereux que ne l’avait été la louve. « Le porteur de cette lettre, ajoute M. de Spontin, est chargé de la conduite des deux chiens de la première génération et de leurs jeunes, entre lesquels j’ai choisi les plus forts et les plus ressemblants tant au père qu’à la mère, que je vous envoie avec eux. Il m’en reste donc deux aussi, dont l’un a la queue toute courte comme le chien l’avait, et sera d’un noir foncé. Il paraît être aussi plus docile et plus familier que les autres ; cependant il conserve encore l’odeur de loup, puisqu’il n’y a aucun chien qui ne se sauve dès qu’il le sent, ce que vous pourriez éprouver aussi avec ceux que je vous envoie. Le père et la mère n’ont jamais mordu personne, et sont même très caressants ; vous pourrez les faire venir dans votre chambre comme je faisais venir la louve dans la mienne, sans courir le moindre risque. Le voyage pourra les familiariser encore davantage ; j’ai préféré de vous les envoyer, ne croyant pas qu’ils pussent s’habituer dans un panier, n’ayant jamais été enfermés ni attachés, etc. »

Ces quatre animaux me sont en effet arrivés au commencement de juin 1776, et je fus obligé d’abord de les faire garder pendant six semaines dans un lieu fermé ; mais m’apercevant qu’ils devenaient farouches, je les mis en liberté vers la fin de juillet, et je les fis tenir dans mes jardins pendant le jour, et dans une petite écurie pendant la nuit. Ils se sont toujours bien portés, au moyen de la liberté qu’on leur donnait pendant le jour ; et après avoir observé pendant tout ce temps leurs habitudes naturelles, j’ai donné à la ménagerie du Roi les deux vieux, c’est-à-dire le mâle et la femelle qui proviennent immédiatement du chien et de la louve, et j’ai gardé les deux jeunes, l’un mâle et l’autre femelle, provenant de ceux que j’ai envoyés à la ménagerie.

Voici l’histoire et la description particulière de chacun de ces quatre animaux.

DU MÂLE. — PREMIÈRE GÉNÉRATION.

Il avait plus de rapport avec le loup qu’avec le chien par le naturel, car il conservait un peu de férocité : il avait l’œil étincelant, le regard farouche et le caractère sauvage ; il aboyait au premier abord contre tous ceux qui le regardaient ou qui s’en approchaient ; ce n’était pas un aboiement bien distinct, mais plutôt un hurlement qu’il faisait entendre fort souvent dans les moments de besoin et d’ennui : il avait même peu de douceur et de docilité avec les personnes qu’il connaissait le mieux, et peut-être que, s’il eût vécu en pleine liberté, il fût devenu un vrai loup par les mœurs. Il n’était familier qu’avec ceux qui lui fournissaient de la nourriture. Lorsque la faim le pressait, et que l’homme qui en avait soin lui donnait de quoi le satisfaire, il semblait lui témoigner de la reconnaissance en se dressant contre lui et lui léchant le visage et les mains. Ce qui prouve que c’est le besoin qui le rendait souple et caressant, c’est que dans d’autres occasions il cherchait à mordre la main qui le flattait. Il n’était donc sensible aux caresses que par un grossier intérêt, et il était fort jaloux de celles que l’on faisait à sa femelle et à ses petits, pour lesquels il n’avait nul attachement. Il les traitait même plus souvent en ennemi qu’en ami, et ne les ménageait guère plus que des animaux qui lui auraient été étrangers, surtout lorsqu’il s’agissait de partager la nourriture. On fut obligé de la lui donner séparément et de l’attacher pendant le repas des autres, car il était si vorace qu’il ne se contentait pas de sa portion, mais se jetait sur les autres pour les priver de la leur. Lorsqu’il voyait approcher un inconnu, il s’irritait et se mettait en furie, surtout s’il était mal vêtu ; il aboyait, il hurlait, grattait la terre et s’élançait enfin sans qu’on pût l’apaiser, et sa colère durait jusqu’à ce que l’objet qui l’excitait se retirât et disparût.

Tel a été son naturel pendant les six premières semaines qu’il fut, pour ainsi dire, en prison ; mais, après qu’on l’eut mis en liberté, il parut moins farouche et moins méchant. Il jouait avec sa femelle et semblait craindre, le premier jour, de ne pouvoir assez profiter de sa liberté, car il ne cessait de courir, de sauter et d’exciter sa famille à en faire autant. Il devint aussi plus doux à l’égard des étrangers ; il ne s’élançait pas contre eux avec autant de fureur, et se contentait de gronder ; son poil se hérissait à leur aspect, comme il arrive à presque tous les chiens domestiques lorsqu’ils voient des gens qu’ils ne connaissent pas approcher de leur maître ou même de son habitation. Il trouvait tant de plaisir à être libre, qu’on avait de la peine à le reprendre le soir pour l’emmener coucher. Lorsqu’il voyait venir son gouverneur avec sa chaîne, il se défiait, s’enfuyait, et on ne parvenait à le joindre qu’après l’avoir trompé par quelques ruses ; et aussitôt qu’il était rentré dans son écurie, il faisait retentir ses ennuis par un hurlement presque continuel qui ne finissait qu’au bout de quelques heures.

Ce mâle et sa femelle étaient âgés de trois ans et deux mois en août 1776, temps auquel je les ai décrits ; ainsi ils étaient parfaitement adultes. Le mâle était à peu près de la taille d’un fort mâtin, et il avait même le corps plus épais en tout sens ; cependant il n’était pas à beaucoup près aussi grand qu’un vieux loup ; il n’avait que trois pieds de longueur depuis le bout du museau jusqu’à l’origine de la queue, et environ vingt-deux pouces de hauteur depuis l’épaule jusqu’à l’extrémité des pieds, tandis que le loup a trois pieds sept pouces de longueur et deux pieds cinq pouces de hauteur. Il tenait beaucoup plus du chien que du loup par la forme de la tête, qui était plutôt ronde qu’allongée. Il avait, comme le mâtin, le front proéminent, le museau assez gros et le bout du nez peu relevé ; ainsi l’on peut dire qu’il avait exactement la tête de son père chien, mais la queue de sa mère louve, car cette queue n’était pas courte comme celle de son père, mais presque aussi longue que celle du loup. Ses oreilles étaient recourbées vers l’extrémité, et tenaient un peu de celles du loup, se tenant toujours droites à l’exception de l’extrémité qui retombait sur elle-même en tout temps, même dans les moments où il fixait les objets qui lui déplaisaient ; et ce qu’il y a de singulier, c’est que les oreilles, au lieu d’être recourbées constamment de chaque côté de la tête, étaient souvent courbées du côté des yeux, et il paraît que cette différence de mouvement dépendait de la volonté de l’animal ; elles étaient larges à la base et finissaient en pointe à l’extrémité.

Les paupières étaient ouvertes presque horizontalement, et les angles intérieurs des yeux assez près l’un de l’autre, à proportion de la largeur de la tête. Le bord des paupières était noir, ainsi que les moustaches, le bout du nez et le bord des lèvres. Les yeux étaient placés comme ceux du chien, et les orbites n’étaient pas inclinées comme dans le loup. L’iris était d’un jaune fauve tirant sur le grisâtre ; au-dessus des angles intérieurs des yeux, il y avait deux taches blanchâtres posées vis-à-vis l’une de l’autre, ce qui paraissait augmenter l’air féroce de cet animal. Il était moins haut sur ses jambes que son père chien, et paraissait tenir beaucoup du loup par les proportions du corps et par les couleurs du poil ; cependant le train de derrière semblait être un peu plus élevé que dans le loup, quoiqu’il fût plus bas que dans le chien, ce qui provenait de ce que les jambes de derrière, dans le loup, sont beaucoup plus coudées que dans le chien, et c’est ce qui donne au loup l’air de marcher sur ses talons : cet animal avait aussi plus de ventre que les chiens ordinaires, et tenait encore ce caractère de sa mère louve. Au reste, les jambes étaient fortes et nerveuses, ainsi que les pieds, dont les ongles étaient noirs en plus grande partie et plus allongés que dans le chien. L’animal les écartait en marchant, en sorte que la trace qu’il imprimait sur la terre était plus grande que celle des pieds du chien. Dans les pieds de devant, l’ongle externe et l’ongle qui suit l’interne étaient blancs ou couleur de chair ; dans le pied gauche de derrière, les deux ongles qui suivent l’interne étaient de cette même couleur de chair, et dans le pied droit de derrière, il n’y avait que l’ongle externe qui fût de cette même couleur. La queue était longue, fort semblable à celle du loup et presque toujours traînante : ce n’est que dans les moments de la plus grande joie que l’animal la relevait ; mais, dans la colère, il la tenait serrée entre ses jambes, après l’avoir tenue d’abord horizontalement tendue et l’avoir fait mouvoir sur toute sa longueur ; ce qui est une habitude commune aux chiens et aux loups.

Le poil de cet animal ressemblait en tout à celui du loup ; le tour des yeux était mêlé de fauve et de gris, et cette couleur venait se réunir avec le brun roux qui couvrait le dessus du nez ; ce brun roux était mêlé d’une légère nuance de fauve pâle. Le bas des joues, les côtés du nez, toute la mâchoire inférieure, le dedans des oreilles et le dessus du cou étaient d’un blanc plus ou moins sale ; la face extérieure des oreilles était d’un brun mêlé de fauve, le dessus de la tête et du cou d’un jaune mêlé de gris cendré ; les épaules, la face antérieure de la jambe, le dos, les hanches et la face extérieure des cuisses étaient de couleur noire mêlée de fauve pâle et de gris. Le noir dominait sur le dos et sur le croupion, ainsi que sur le dessus des épaules, où néanmoins il était comme rayé par le mélange du gris. Sur les autres parties des épaules, sur les flancs et les cuisses, le poil était d’une légère teinte de jaune pâle jaspé de noir par endroits ; le dessous du ventre était d’un jaune pâle et clair, un peu mêlé de gris, mais il était blanc sur la poitrine et autour de l’anus. Les jambes étaient d’un fauve foncé en dehors, et en dedans d’un blanc grisâtre ; les pieds étaient blancs avec une légère teinte de fauve. Sur l’extrémité du corps on remarquait de grands poils fauves mêlés de poils blancs qui venaient se réunir avec ceux qui environnaient l’anus. La queue était bien garnie de poils, elle était même touffue ; la disposition de ces poils la faisait paraître étroite à sa naissance, fort grosse dans sa longueur, courbe dans sa forme, et finissant par une petite houppe de poils noirs : ces poils étaient blancs par-dessous et noirs en dessus, mais ce noir était mêlé de gris et de fauve pâle.

DE LA FEMELLE. — PREMIÈRE GÉNÉRATION.

Le naturel de cette femelle nous a paru tout différent de celui du mâle ; non seulement elle n’était pas féroce, mais elle était douce et caressante ; elle semblait même agacer les personnes qu’elle aimait, et elle exprimait sa joie par un petit cri de satisfaction. Il était rare qu’elle fût de mauvaise humeur ; elle aboyait quelquefois à l’aspect d’un objet inconnu, mais sans donner d’autres signes de colère : son aboiement était encore moins décidé que celui du mâle ; le son ressemblait à celui de la voix d’un chien fort enroué. Souvent elle importunait à force d’être caressante ; elle était si douce qu’elle ne se défendait même pas des mauvais traitements de son mâle ; elle se roulait et se couchait à ses pieds comme pour demander grâce. Sa physionomie, quoique fort ressemblante à celle de la louve, ne démentait pas ce bon naturel ; elle avait le regard doux, la démarche libre, la taille bien prise, quoique beaucoup au-dessous de celle du mâle ; n’ayant que deux pieds neuf pouces depuis le bout du museau jusqu’à l’origine de la queue ; sa hauteur était dans la même proportion, n’étant que de vingt et un pouces trois lignes depuis l’épaule jusqu’à l’extrémité du pied.

Elle avait beaucoup de rapport avec sa mère louve par la forme de la tête et la couleur du poil de cette partie ; elle avait, comme la louve, le museau épais auprès des yeux, de manière que les angles en étaient beaucoup plus éloignés l’un de l’autre que dans le chien, et même que dans le mâle que nous venons de décrire : elle avait aussi, comme la louve, le front plat, le bout du nez un peu relevé, les orbites des yeux un peu inclinées, les oreilles courtes et toujours droites ; mais elle tenait du chien par sa queue qui était courte et émoussée, au lieu que le mâle tenait sa queue de la louve. Elle avait les oreilles droites, larges à sa base, et finissant en pointe sans se replier comme celles du mâle ; ainsi elle ressemblait encore parfaitement à sa mère par ce caractère : elle était d’une grande légèreté, étant plus haute sur ses jambes à proportion que le mâle. Elle avait aussi les cuisses et les jambes plus fines ; elle sautait à une hauteur très considérable, et aurait aisément franchi un mur de six ou sept pieds ; elle avait six mamelons sous le ventre. Au reste elle avait, comme le mâle, le bord des paupières, les lèvres et le bout du nez noirs ; l’iris était jaunâtre, le tour des yeux fauve foncé, plus clair au-dessus des paupières supérieures ; les joues et les mâchoires blanches : entre les deux yeux étaient des poils bruns qui formaient une pointe sur le sommet de la tête. Le poil du corps était noir, jaspé de gris par le mélange des poils blancs ; le noir était plus marqué depuis les épaules jusqu’au croupion, en sorte que dans cet endroit cette femelle était plus noire que le mâle. Les côtés du corps et le cou jusqu’aux oreilles étaient de couleur grisâtre ; les poils étaient blancs à la racine et noirs à leur pointe ; le derrière des épaules et les faces du cou étaient fauves ; le dedans des oreilles, le tour de la lèvre supérieure, toute la mâchoire inférieure, la poitrine, le ventre, le dessous de la queue et le tour de l’anus, étaient plus ou moins blancs, mais ce blanc était moins net et moins apparent que dans le mâle, et il était dans quelques endroits mêlé de jaune pâle ou de gris cendré. Le sommet et les côtés de la tête, le dessus du museau, le dehors des oreilles, la face extérieure des jambes, et le bas des côtés du corps, étaient roussâtres ou jaunâtres ; le dedans des jambes était, comme le ventre, presque blanchâtre : elle n’avait pas, comme le mâle, des taches blanches sur les yeux ni sur le cou. Le tour des lèvres, les sourcils, les paupières, les moustaches, le bout du nez et tous les ongles étaient noirs ; la queue ressemblait à celle du père chien ; elle était toute différente de celle du mâle, qui, comme nous l’avons dit, ressemblait à la queue de la mère louve. Celle de cette femelle était courte, plate et blanche en dessous, couverte en dessus de poils noirs légèrement nuancés d’un peu de fauve, et terminée par des poils noirs.

En comparant la couleur du poil des pieds à celle des ongles dans ces deux individus mâle et femelle, il paraît que la couleur des ongles dépendait beaucoup de la couleur du poil qui les surmontait ; je crois même que ce rapport est général et se reconnaît aisément dans la plupart des animaux. Les bœufs, les chevaux, les chiens, etc., qui ont du blanc immédiatement au-dessus de leurs cornes, sabots, ergots, etc., ont aussi du blanc sur ces dernières parties ; quelquefois même ce blanc se manifeste par bandes, lorsque les jambes et les pieds sont de différentes couleurs. La peau a de même beaucoup de rapport à la couleur du poil, presque toujours blanche où le poil est blanc, pourvu qu’il le soit dans toute son étendue : car si le poil n’est blanc qu’à la pointe, et qu’il soit rouge ou noir à la racine, la peau est alors plutôt noire ou rousse que blanche.

DU MÂLE. — SECONDE GÉNÉRATION.

Le mâle et la femelle de la première génération, nés le 6 juin 1773, se sont accouplés le 30 décembre 1775, et la femelle a mis bas quatre petits le 3 mars 1776 ; elle était donc âgée de deux ans et environ sept mois lorsqu’elle est entrée en chaleur, et la durée de la gestation a été de soixante-trois jours, c’est-à-dire égale au temps de la gestation des chiennes. Dans cette portée de quatre petits il n’y avait qu’un mâle et trois femelles, dont deux sont mortes peu de temps après leur naissance, et il n’a survécu que le mâle et la femelle dont nous allons donner la description, prise en deux temps différents de leur âge.

Au 3 de septembre 1776, c’est-à-dire à l’âge de six mois, ce jeune mâle avait les dimensions suivantes :

Pieds. Pouces. Lignes.
Longueur du corps entier, mesuré en ligne droite depuis le bout du nez jusqu’à l’origine de la queue. 2 2 0»
Hauteur du train de devant. 1 6 0»
Hauteur du train de derrière. 1 5 0»
Longueur du museau jusqu’à l’occiput. » 7 0»
Distance du bout du museau jusqu’à l’œil. » 2 10
Distance de l’œil à l’oreille. » 1 09
Longueur de l’oreille. » 4 0»
Largeur de l’oreille à sa base. » 2 04
Longueur de la queue. » 9 0»
Depuis le ventre jusqu’à terre. » 9 06

Il n’a pas été possible de prendre ces mêmes dimensions sur le père mâle, à cause de sa férocité. Ce même naturel paraît s’être communiqué, du moins en partie, au jeune mâle, qui dès l’âge de six mois était farouche et sauvage ; son regard et son maintien indiquaient ce caractère. S’il voyait un étranger, il fuyait et allait se cacher ; les caresses ne le rassuraient pas, et il continuait à regarder de travers l’objet qui l’offusquait ; il fronçait les sourcils, tenait sa tête baissée et sa queue serrée entre ses jambes ; il frémissait et tremblait de colère ou de crainte et paraissait se défier alors de ceux qu’il connaissait le mieux, et, s’il ne mordait pas, c’était plutôt faute de hardiesse que de méchanceté. L’homme qui en avait soin avait beaucoup de peine à le reprendre le soir dans les jardins, où il était avec ses père et mère pendant le jour. Il avait, comme son père et sa grand’mère louve, la queue longue et traînante, et tenait de son père et de son grand-père chien, par la tête, qui était assez ramassée, par les orbites des yeux, qui étaient à peu près horizontales, et par l’intervalle entre les yeux, qui était assez petit. Par tous ces caractères, il ressemblait exactement à son père, mais il avait les oreilles plus grandes à proportion de la tête : elles étaient pendantes sur presque toute leur longueur, au lieu que celles du père n’étaient courbées qu’à leur extrémité sur environ un tiers de leur longueur. Il différait encore de son père par la couleur du poil, qui était noir sur le dos, sur les côtés du corps, le dessous du cou et de la queue, et par une bande de même couleur noire qui passait sur le front et qui aboutissait entre les oreilles et les yeux. Le poil était mélangé de fauve, de gris et de noir sur le haut des cuisses, le derrière des épaules, le dessus et les côtés du cou, et un peu de roussâtre tirant sur le brun dans la bande qui passait sur le front ; le poil du ventre était fort court, aussi rude au toucher et aussi grisâtre que celui d’un vrai loup.

Le sommet de la tête, le tour des yeux, les côtés et le dessus du nez, le dehors des oreilles et le dessus des jambes étaient couverts d’un poil de couleur roussâtre ou jaunâtre, mêlé de brun seulement sur le bord extérieur des oreilles jusqu’à leurs extrémités et sur le sommet de la tête ; cette couleur jaunâtre était plus pâle sur la face intérieure des jambes de devant. La partie supérieure de la face intérieure des cuisses, ainsi que celle des jambes, le devant de la poitrine, le dessous de la queue, le tour de l’anus, le dedans des oreilles, le bas des joues et toute la mâchoire inférieure étaient d’un blanc sale mêlé d’un jaune pâle en quelques endroits ; les oreilles étaient bordées à l’intérieur de cette même couleur jaunâtre, et l’on en voyait des traces au devant de la poitrine et sous la queue. Les jambes de devant étaient comme celles des chiens, mais celles de derrière étaient coudées, et même plus que celles du père ; elles étaient un peu torses en dedans : il avait aussi les pieds à proportion plus forts que ceux de son père et de sa mère. Il avait les ongles noirs ainsi que le dessous des pieds aux endroits qui étaient sans poils, et ce dernier caractère lui était commun avec son père et sa mère.

DE LA FEMELLE. — SECONDE GÉNÉRATION.

Cette jeune femelle, âgée de six mois le 3 septembre 1776, avait les dimensions suivantes :

Pieds. Pouces. Lignes.
Longueur de la tête et du corps mesuré en ligne droite depuis le bout du nez jusqu’à l’origine de la queue. 2 2 0»
Hauteur du train de devant. 1 2 06
Hauteur du train de derrière. 1 2 0»
Depuis le bout du nez jusqu’à l’occiput. » 7 06
Du bout du nez à l’œil. » 3 02
Distance de l’œil à l’oreille. » 2 04
Longueur de l’oreille. » 3 10
Largeur de l’oreille à sa base. » 2 03
Longueur de la queue. » 5 10
Depuis le ventre jusqu’à terre. » 9 0»

On voit par ces dimensions que cette femelle avait le corps un peu moins haut que le mâle du même âge ; elle était aussi plus fournie de chair. Ces deux jeunes animaux ne se ressemblaient pas plus que leurs père et mère par leur naturel, car cette jeune femelle était douce comme sa mère, et le jeune mâle avait le caractère sauvage et le regard farouche de son père. La présence des étrangers n’irritait ni ne choquait cette jeune femelle ; elle se familiarisait tout de suite avec eux pour peu qu’ils la flattassent ; elle les prévenait même lorsqu’ils étaient indifférents, quoiqu’elle sût les distinguer de ses amis, qu’elle accueillait toujours de préférence, et avec lesquels elle était si caressante qu’elle en devenait importune.

Elle avait, comme sa mère et son grand-père chien, la queue courte et émoussée ; elle était couverte d’un poil blanc en dessous jusqu’à la moitié de sa longueur, et sur le reste, de fauve pâle nuancé de cendré ; mais le dessus de la queue était noir mélangé de fauve pâle et de cendré, et presque tout noir à son extrémité ; elle avait la tête un peu allongée et sensiblement plus que celle du jeune mâle, les orbites des yeux inclinées, et les yeux éloignés l’un de l’autre, mais cependant un peu moins que ceux de sa mère, de laquelle elle tenait encore par la couleur jaunâtre du sommet de la tête, du front, du contour des yeux, du dessus et des côtés du nez, jusqu’à environ un pouce de la lèvre supérieure, du dehors des oreilles et des jambes, et des côtés du ventre ; enfin elle lui ressemblait encore par les poils grisâtres qu’elle avait sur le front, et depuis les yeux jusqu’au bout du nez. Cependant la couleur jaune ou roussâtre était beaucoup moins foncée que sur sa mère ; elle tirait même un peu sur le blanc, ce qui semblait provenir du père, dont le poil était d’un jaune presque blanc sur les mêmes endroits.

Elle tenait de son père par les pieds et les ongles, qui étaient blanchâtres, et par les oreilles, qui étaient pendantes. À la vérité, il n’y avait que sept ongles blanchâtres dans le père, au lieu qu’ils étaient tous de cette couleur à peu près dans cette jeune femelle. Elle avait aussi les oreilles entièrement pendantes, au lieu que celles du père ne l’étaient qu’au tiers. Elle avait de plus, comme son père, une grande tache longitudinale sous le cou, qui commençait à la gorge, s’étendait en s’élargissant sur la poitrine, et finissait en pointe vers le milieu de la partie inférieure du corps. Elle lui ressemblait encore par la couleur blanchâtre du poil sur les joues, sur le bord de la lèvre supérieure, sur toute la mâchoire inférieure, sur la face intérieure des jambes, le contour de l’anus et des pieds, et enfin par la couleur du ventre, qui était blanchâtre, mêlé de gris cendré.

Elle avait de commun avec son père et sa mère la couleur grisâtre du dos et des côtés du corps ; le mélange de fauve et de blanchâtre sur le cou, le derrière des épaules et le dessus de la face extérieure des cuisses.

D’après l’examen et les descriptions que nous venons de faire de ces quatre animaux, il paraît qu’ils avaient plus de rapport avec la louve qu’avec le chien par les couleurs du poil, car ils avaient, comme la louve, toute la partie supérieure et les côtés du corps de couleur grisâtre mêlée de fauve en quelques endroits. Ils avaient aussi, comme la louve, du roussâtre et du blanchâtre sur la tête, sur les jambes et sous le ventre ; seulement le mâle de la première génération avait plus de blanc et moins de jaune que sa femelle, ce qui semblait venir du père chien, qui était plus blanc que noir : cependant la qualité du poil n’était pas absolument semblable à celui du poil de la louve, car dans ces quatre animaux il était moins rude, moins long et plus couché que dans la louve, qui d’ailleurs, comme tous les animaux carnassiers et sauvages, portait un second poil court et crêpé immédiatement sur la peau, lequel couvrait la racine des longs poils. Dans nos quatre animaux, nous avons remarqué ce petit poil, mais il n’était ni si crêpé ni si touffu que dans la louve, auquel néanmoins ils ressemblaient par ce caractère, puisque ce second poil ne se trouve pas communément dans nos chiens domestiques. D’ailleurs, le poil de ces quatre animaux, quoique différent par la qualité de celui de la louve, était en même temps plus rude et plus épais que celui du chien : en sorte qu’il semblait que la mère avait influé sur la couleur, et le père sur la nature de leur poil.

À l’égard de la forme du corps, on peut dire que dans le mâle et la femelle de la première génération elle provenait plus de la mère louve que du père chien ; car ces deux animaux avaient, comme la louve, le corps fort épais de bas en haut et beaucoup de ventre. Ils avaient le train de derrière fort affaissé, ce qui était produit par la forme de leurs jambes de derrière, qui étaient plus coudées que celles des chiens ordinaires, quoiqu’elles le soient moins que celles des loups. Cela s’accorde parfaitement avec ce que j’ai dit des mulets[14], et semble prouver que la mère donne la grandeur et la forme du corps, tandis que le père donne celle des parties extérieures et des membres.

On voit aussi, par les rapports de ces quatre animaux avec le chien et la louve dont ils étaient issus, que le père influe plus que la mère sur les mâles, et la mère plus que le père sur les femelles ; car le mâle de la première génération avait, comme son père chien, la tête courte, les oreilles demi-pendantes, les yeux ouverts presque horizontalement et assez voisins l’un de l’autre, les ongles et les pieds blancs ; et le jeune mâle de la seconde génération avait de même la tête courte, les yeux ouverts horizontalement et assez voisins l’un de l’autre, et les oreilles encore plus pendantes que celles du père.

Il paraît en même temps que la mère louve avait autant influé sur la forme de la queue des mâles que sur celle de leur corps ; car ces mâles, soit de la première, soit de la seconde génération, avaient également la queue longue et traînante comme leur grand’mère louve. Il paraît aussi que la mère louve a eu plus d’influence que le père chien sur la forme de la tête des femelles, puisque toutes deux, celle de la première et celle de la seconde génération, avaient la tête plus allongée, les yeux plus inclinés et plus éloignés, le bout du nez plus relevé et les oreilles plus droites, caractères qui ne peuvent provenir que de la louve ; tandis qu’au contraire ces mêmes deux femelles avaient la queue courte du grand-père chien et la couleur blanche du dessous du cou, des pieds et des ongles, ce qui prouve encore que les parties les plus extérieures sont données par le père et non par la mère.

En résumant les faits que nous venons d’exposer, il en résulte :

1o Que le grand-père chien paraît avoir eu plus de part que la grand’mère louve à la formation de la tête du mâle et de la queue de la femelle de la première génération ; et que réciproquement la louve a eu plus de part que le chien à la formation de la tête de la femelle et de la queue du mâle de cette même première génération.

2o Il semble que le mâle de cette première génération ait transmis les caractères qu’il a reçus du chien et de la louve au jeune mâle de la seconde génération, et que réciproquement sa femelle ait aussi transmis à la jeune femelle de la seconde génération les caractères qu’elle avait reçus de la louve et du chien, excepté les oreilles et le blanc des pieds et des ongles, qui dans cette jeune femelle paraissaient provenir de son père ; ce qui semble prouver que le père influe non seulement sur les extrémités des mâles, mais aussi sur les extrémités des femelles. En effet, ces quatre animaux mâles et femelles tenaient beaucoup plus du chien que du loup par la forme des pieds, quoiqu’ils eussent les jambes de derrière un peu coudées : ils avaient, comme le chien, le pied large à proportion de la jambe ; et d’ailleurs, au lieu de marcher comme le loup sur la partie inférieure du poignet, ils avaient, au contraire, comme le chien, cette partie assez droite en marchant, de sorte qu’il n’y avait que le dessous de leurs pieds qui posât à terre.

Autant le mélange physique des parties du corps du chien et de la louve se reconnaissait vite dans ces quatre animaux, autant le mélange qu’on pourrait appeler moral paraissait sensible dans leur naturel et leurs habitudes.

1o Tout le monde sait que les chiens lèvent une jambe pour uriner lorsqu’ils sont adultes, car quand ils sont trop jeunes, ils s’accroupissent comme les femelles ; notre mâle adulte, c’est-à-dire celui de la première génération, levait la jambe de même, et le jeune mâle, âgé de six mois, s’accroupissait.

2o Les loups hurlent et n’aboient pas ; nos quatre animaux aboyaient à la vérité d’un ton enroué, et en même temps ils hurlaient encore comme les loups, et ils avaient de plus un petit cri, murmure de plaisir ou de désir, comme celui d’un chien qui approche son maître. Quoiqu’ils parussent aboyer avec difficulté, cependant ils n’y manquaient jamais lorsqu’ils voyaient des étrangers ou d’autres objets qui les inquiétaient. Ils faisaient entendre leur petit cri ou murmure dans le désir et la joie, et ils hurlaient toujours lorsqu’ils s’ennuyaient ou qu’ils avaient faim ; mais en ceci ils ne faisaient que comme les chiens que l’on tient trop longtemps renfermés. Ils semblaient sentir d’avance les changements de l’air, car ils hurlaient plus fort et plus souvent aux approches de la pluie et dans les temps humides que dans les beaux temps : les loups dans les bois ont ce même instinct, et on les entend hurler dans les mauvais temps et avant les orages. Au reste, les deux jeunes animaux de la seconde génération aboyaient avec moins de difficulté que ceux de la première ; ils ne hurlaient pas aussi souvent, et ce n’était jamais qu’après avoir aboyé qu’ils faisaient entendre leur hurlement. Ils paraissaient donc se rapprocher par la voix beaucoup plus de l’espèce du chien que de celle du loup.

3o Ils avaient une habitude assez singulière, et qui n’est pas ordinaire à nos chiens, c’est de fouiller la terre avec leur museau pour cacher leur ordure ou pour serrer le reste de leur manger, tandis que les chiens se servent pour cela de leurs ongles. Non seulement ils faisaient de petits trous en terre avec leur museau, mais ils se creusaient même une forme assez grande pour s’y coucher, ce que nous n’avons jamais vu dans nos chiens domestiques.

4o L’on a vu que, de nos quatre animaux, les deux mâles étaient farouches et méchants, et qu’au contraire les deux femelles étaient familières et douces : le vieux mâle exerçait même sa méchanceté sur toute sa famille, comme s’il ne l’eût pas connue ; s’il caressait quelquefois sa femelle, bientôt il la maltraitait, ainsi que ses petits ; il les terrassait, les mordait durement, et ne leur permettait de se relever que quand sa colère était passée. Les femelles, au contraire, ne s’irritaient contre personne, à moins qu’on ne les provoquât ; elles aboyaient seulement contre les gens qu’elles ne connaissaient pas, mais elles ne se sont jamais élancées contre eux.

5o Le mâle et la femelle de la première génération avaient l’odorat très bon ; ils sentaient de très loin, et, sans le secours de leurs yeux, ils distinguaient de loin les étrangers et ceux qu’ils connaissaient ; ils sentaient même à travers les murs et les clôtures qui les renfermaient, car ils hurlaient lorsque quelque étranger marchait autour de leur écurie, et témoignaient au contraire leur joie lorsque c’était des gens de connaissance ; mais on a remarqué que c’étaient les mâles qui semblent être avertis les premiers par l’odorat, car les femelles n’aboyaient ou ne hurlaient dans ce cas qu’après les mâles.

6o Ils exhalaient une odeur forte qui tenait beaucoup de l’odeur du loup, car les chiens domestiques ne s’y méprenaient pas, et les fuyaient comme s’ils eussent été de vrais loups. Dans le voyage de nos quatre animaux de Namur à Paris, les chiens des campagnes, loin de s’en approcher, les fuyaient, au contraire, dès qu’ils venaient de les apercevoir ou de les sentir.

7o Lorsque ces quatre animaux jouaient ensemble, si l’un d’eux était mécontent, et s’il criait parce qu’il se sentait froissé ou blessé, les trois autres se jetaient aussitôt sur lui, le roulaient, le tiraient par la queue, par les pieds, etc., jusqu’à ce qu’il eût cessé de se plaindre, et ensuite ils continuaient de jouer avec lui comme auparavant. J’ai vu la même chose dans plusieurs autres espèces d’animaux, et même dans celle des souris. En général, les animaux ne peuvent souffrir le cri de douleur dans leurs semblables, et ils le punissent s’il rend ce cri mal à propos.

8o Je voulus savoir quel serait l’instinct de nos quatre animaux, soit en aversion, soit en courage ; et comme les chats sont ceux que les chiens haïssent de préférence, on fit entrer un chat dans le jardin fermé où on les tenait pendant le jour ; dès qu’ils l’aperçurent, ils s’empressèrent tous de le poursuivre : le chat grimpa sur un arbre, et nos quatre animaux s’arrangèrent comme pour le garder, et n’ôtaient pas la vue de dessus la proie qu’ils attendaient. En effet, dès qu’on fit tomber le chat en cassant la branche sur laquelle il se tenait, le vieux mâle le saisit dans sa gueule avant qu’il n’eût touché terre ; il acheva de le tuer à l’aide de sa famille, qui se réunit à lui pour cette expédition, et néanmoins ni les uns ni les autres ne mangèrent de sa chair, pour laquelle ils marquèrent autant de répugnance que les chiens ordinaires en ont pour cette sorte de viande.

Le lendemain, on fit entrer dans le même jardin une grosse chienne de la race des dogues, contre laquelle on lâcha le vieux mâle, qui s’élança tout aussitôt vers elle, et la chienne, au lieu de se défendre, se coucha ventre à terre ; il la flaira dans cette situation, et, dès qu’il eût reconnu son sexe, il la laissa tranquille. On fit ensuite entrer la vieille femelle, qui, comme le mâle, s’élança d’abord vers la chienne, puis se jeta dessus, et celle-ci s’enfuit et se rangea contre un mur, où elle fit si bonne contenance, que la femelle se contenta d’une seconde attaque dans laquelle le mâle se rendit médiateur entre sa femelle et la chienne ; il donna même un coup de dent à sa femelle pour la forcer à cesser le combat. Cependant, ayant mis le médiateur à la chaîne pour laisser toute liberté à sa femelle, elle ne fit que voltiger autour de la chienne, en cherchant à la prendre par derrière, et c’est là la vraie allure du loup, qui met toujours plus de ruse que de courage dans ses attaques : néanmoins, le vieux mâle paraissait avoir de la hardiesse et du courage, car il ne balançait pas à se jeter sur les chiens ; il les attaquait en brave, et sans chercher à les surprendre par derrière. Au reste, ni le mâle ni la femelle de nos animaux métis n’aboyaient comme font les chiens lorsqu’ils se battent ; leur poil se hérissait, et ils grondaient seulement un peu avant d’attaquer leur ennemi.

Quelques jours après, on fit entrer un mâtin à peu près aussi grand et aussi fort que notre vieux mâle, qui n’hésita pas à l’attaquer. Le mâtin se défendit d’abord assez bien, parce qu’il était excité par son maître ; mais cet homme ayant été forcé de se retirer parce que notre vieux mâle voulait se jeter sur lui et l’avait déjà saisi par ses habits, son chien se retrancha aussitôt contre la porte par laquelle son maître était sorti, et il n’osa plus reparaître dans le jardin. Pendant tout ce temps, la vieille femelle marquait beaucoup d’impatience pour combattre ; mais avant de lui en donner la liberté, on crut devoir attacher son mâle, afin de rendre le combat égal. Ayant donc mis cette femelle en liberté, elle s’élança tout de suite sur le chien, qui, n’ayant pas quitté son poste, ne pouvait être attaqué que par devant ; aussi, dès la première attaque, elle prit le parti de ne point hasarder un combat en règle ; elle se contenta de courir lestement autour du jardin pour tâcher de le surprendre par derrière, comme elle avait fait quelques jours auparavant avec la chienne, et voyant que cela ne lui réussissait pas, elle resta tranquille.

Comme l’on présumait que le peu de résistance et de courage qu’avait montré ce mâtin, qui d’ailleurs passait pour être très fort et très méchant, que ce peu de courage, dis-je, venait peut-être de ce qu’il était dépaysé, et qu’il pourrait être plus hardi dans la maison de son maître, on y conduisit le vieux mâle par la chaîne ; il y trouva le mâtin dans une petite cour : notre vieux mâle n’en fut pas intimidé et se promena fièrement dans cette cour ; mais le mâtin, quoique sur son pailler, parut très effrayé, et n’osa pas quitter le coin où il s’était rencoigné ; en sorte que sans combattre il fut vaincu, car étant chez son maître il n’aurait pas manqué d’attaquer notre mâle, s’il n’eût pas reconnu dès la première fois la supériorité de sa force.

On voit, par ces deux épreuves et par d’autres faits semblables, que les conducteurs ou gouverneurs de ces animaux nous ont rapportés, que jamais aucun chien n’a osé les attaquer, en sorte qu’ils semblent reconnaître encore dans leurs individus leurs ennemis naturels, c’est-à-dire le loup.

DE LA FEMELLE. — TROISIÈME GÉNÉRATION.

Dans le mois de novembre de l’année 1776, je fis conduire dans ma terre de Buffon le mâle et la femelle de la seconde génération, qui étaient nés le 3 mars précédent. On les mit en arrivant dans une grande cour où ils ont resté environ deux ans, et où je leur fis faire une petite cabane pour les mettre à couvert dans le mauvais temps et pendant la nuit. Ils ont toujours vécu dans une assez bonne union, et on ne s’est pas aperçu qu’ils aient eu de l’aversion l’un pour l’autre ; seulement le mâle parut, dès la fin de sa première année, avoir pris de l’autorité sur sa femelle : car souvent il ne lui permettait pas de toucher la première à la nourriture, surtout lorsque c’était de la viande.

J’ordonnai qu’on ne les laissât pas aller avec les chiens du village, surtout dès qu’ils eurent atteint l’âge de dix-huit à vingt mois, afin de les empêcher de s’allier avec eux. Cette précaution me parut nécessaire, car mon objet étant de voir si, au bout d’un certain nombre de générations, ces métis ne retourneraient pas à l’espèce du loup ou bien à celle du chien, il était essentiel de conserver la race toujours pure, en ne faisant allier ensemble que les individus qui en proviendraient. On sent bien que si, au lieu de faire unir ensemble ces animaux métis, on les avait fait constamment et successivement allier avec le chien, la race n’aurait pas manqué de reprendre, petit à petit, le type de cette dernière espèce, et aurait à la fin perdu tous les caractères qui la faisaient participer du loup. Il en eût été de même, quoique avec un résultat différent, si on les eût alliés au contraire constamment et successivement avec le loup ; au bout d’un certain nombre de générations les individus n’auraient plus été des métis, mais des animaux qui auraient ressemblé en tout à l’espèce du loup.

À la fin de l’année 1777, ce mâle et cette femelle de seconde génération parurent avoir acquis tout leur accroissement ; cependant ils ne s’accouplèrent que le 30 ou 31 décembre 1778, c’est-à-dire à l’âge d’environ deux ans et dix mois. C’est aussi à peu près à cet âge que l’espèce du loup est en état de produire ; et dès lors il paraît que nos animaux métis avaient plus de rapport avec le loup par le temps auquel ils peuvent engendrer, qu’ils n’en avaient avec le chien qui produit ordinairement à l’âge d’un an et quelques mois. À ce premier rapport entre le loup et nos animaux métis, on doit en ajouter un second, qui est celui de la fécondité, laquelle paraissait être à peu près la même. Nos métis, tant de la première que de la seconde génération, n’ont produit qu’une seule fois en deux ans, car le mâle et la femelle de la première génération, qui ont produit pour la première fois le 3 mars 1776, et que j’ai envoyés à la ménagerie de Versailles au mois de novembre de la même année, n’ont produit pour la seconde fois qu’au printemps de 1778 ; et de même le mâle et la femelle de la seconde génération, qui ont produit pour la première fois dans ma terre de Buffon, n’avaient pas donné le moindre signe de chaleur ou d’amour vingt et un mois après leur première production.

Et à l’égard de la fécondité dans l’espèce du loup vivant dans l’état de nature, nous avons plusieurs raisons de croire qu’elle n’est pas aussi grande qu’on a voulu le dire, et qu’au lieu de produire une fois chaque année, le loup ne produit en effet qu’une seule fois en deux et peut-être même en trois ans : car, 1o il paraît certain que si la louve mettait bas tous les ans six ou sept petits, comme plusieurs auteurs l’assurent, l’espèce du loup serait beaucoup plus nombreuse, malgré la guerre que l’on ne cesse de faire à cet ennemi de nos troupeaux ; d’ailleurs, l’analogie semble être ici une preuve que l’on ne peut récuser. Nos animaux métis, par leurs facultés intérieures, ainsi que par l’odeur et par plusieurs autres caractères extérieurs, avaient tant de rapport avec le loup, qu’il n’est guère possible de croire qu’ils en différaient dans un des points les plus essentiels, qui est la fécondité. 2o Pour un loup que l’on tue, il y a peut-être cent chiens qui subissent le même sort, et néanmoins cette dernière espèce est encore infiniment plus nombreuse que celle du loup, quoique, selon toute apparence, elle ne soit que quatre fois plus féconde. 3o On peut encore remarquer que lorsqu’on a vu dans une forêt une portée de jeunes louveteaux avec leur mère, il n’est pas ordinaire d’y en voir l’année suivante, quoique cette mère n’ait pas changé de lieu, à moins qu’il n’y ait encore d’autres louves avec elle ; et si la louve mettait bas tous les ans, on verrait chaque année, au contraire, les petits conduits par leur mère, se répandre au printemps dans les campagnes pour y chercher leur nourriture ou leur proie : mais comme nous n’avons pas d’exemple de ce fait, et que d’ailleurs toutes les raisons que nous venons d’exposer nous paraissent fondées, nous persistons à croire que la louve ne produit tout au plus qu’une fois en deux ans[NdÉ 8] comme les femelles de nos animaux métis.

Le 4 mars 1779, la femelle métisse de la seconde génération mit bas ses petits qui étaient au nombre de sept, et qui parurent être de couleur brune ou noirâtre comme le père, ou comme de jeunes louveteaux qui viennent de naître ; et comme cette femelle avait été couverte le 30 ou 31 décembre précédent, il est évident que le temps de la gestation n’a été que de soixante-trois jours comme dans l’espèce du chien, et non pas de trois mois et demi, comme on le dit, mais peut-être sans fondement, de l’espèce du loup ; car en prenant encore ici l’analogie pour guide, il n’est guère possible de se refuser à croire que la gestation ne soit pas de même durée dans l’espèce du chien et dans celle du loup, puisque ces animaux se ressemblent à tant d’égards et ont tant de rapports entre eux qu’on ne peut pas douter qu’ils ne soient de même genre et d’espèces beaucoup plus voisines que celles de l’âne et du cheval : car ces derniers animaux ne produisent ensemble que des êtres qui ne peuvent se perpétuer par la génération, c’est-à-dire des êtres imparfaits auxquels la nature a refusé le plus précieux de ses dons, celui de vivre ou d’exister dans une postérité même au delà du terme de sa vie, tandis que le loup et le chien produisent, par leur union, des individus qui peuvent donner l’existence à d’autres individus, parce qu’ils sont doués de toutes les facultés nécessaires à la reproduction.

Quelques heures avant de mettre bas, cette femelle arrangea dans un coin, et avec beaucoup de soin, un lit de paille pour y déposer sa famille ; c’était un creux qui avait la forme d’un grand nid, lequel était défendu par un rebord élevé qui régnait tout autour. Lorsque les petits furent nés, elle s’empressa de s’acquitter envers eux de ses premiers devoirs de mère : elle ne cessa presque pas de les lécher, de les caresser, de chercher à les mettre à leur aise ; elle ne permettait pas à son mâle d’en approcher, et elle semblait craindre qu’il ne leur fît du mal ; mais cette sollicitude, ces marques de tendresse et d’affection maternelle ne furent pas de longue durée ; elles furent bientôt remplacées par une fureur barbare. Deux ou trois heures après leur naissance la personne qui devait soigner ces jeunes animaux fut assez curieuse pour aller les visiter ; elle voulut les toucher ou les manier pour les examiner de près, et il n’en fallut pas davantage pour irriter la mère qui se jeta tout aussitôt sur ces petits nouveau-nés, et les arracha des mains avec furie pour les dévorer ensuite et pour en faire sa proie, car elle les mangea comme s’ils eussent été sa nourriture ordinaire. Six de ces jeunes animaux qui furent ainsi touchés ou maniés eurent le même sort ; de manière qu’il ne nous resta de cette première portée que la jeune femelle dont nous donnons la description.

Nous observerons à ce sujet qu’il y a plusieurs animaux femelles qui dévorent ainsi les petits de leur première portée, lorsqu’on les touche au moment où ils viennent de naître : les truies sont principalement de ce nombre, et elles y sont plus sujettes qu’aucune autre femelle ; mais ces actes d’une barbarie atroce, quelque étranges qu’ils puissent être, ne sont néanmoins que le résultat d’un trop grand attachement, d’une affection trop excessive, ou plutôt d’une tendresse physique qui tient du délire : car la nature, en chargeant les mères du soin d’élever leur famille et de la nourrir de leur lait, les a douées en même temps d’affection et de tendresse ; sans cela, elle eût manqué son vrai but, qui est la conservation et la propagation des êtres, puisqu’en supposant les mères absolument dénuées d’affection pour leurs petits, ces derniers périraient faute de soin presque aussitôt qu’ils seraient nés. On peut donc croire, avec quelque fondement, que ces jeunes mères ne font périr leur famille naissante que dans la crainte qu’on ne la leur ravisse, ou bien qu’elles veulent que ce dépôt précieux, que la nature leur a confié, ne doive son bien-être qu’à leurs propres soins.

Au reste, la femelle métisse de la seconde génération, dont nous parlons ici, a toujours été fort attachée à sa fille. Elle ne souffrait pas, comme on l’a déjà dit, que son mâle s’en approchât dès les commencements, et ce ne fut qu’au bout de plusieurs semaines qu’elle lui permit de prendre quelque part à l’éducation de leur petite compagne. Mais tous deux n’ont pas cessé depuis ce temps de lui donner leurs soins, ils ne la laissaient presque jamais aller seule, ils l’accompagnaient presque dans toutes ses démarches, ils la forçaient même quelquefois à se tenir au milieu d’eux en marchant, et ils touchaient rarement à la nourriture avant qu’elle n’en eût pris sa part. On leur donnait souvent des moutons entiers pour leur nourriture ; alors le père et la mère semblaient exciter leur petite compagne à s’en repaître la première ; mais lorsqu’elle ne pouvait pas entamer cette proie, le père et la mère lui donnaient la facilité d’en manger en l’entamant eux-mêmes.

Cette jeune femelle de la troisième génération, née le 4 mars 1779, n’a reçu qu’une éducation demi-domestique ; depuis sa naissance, elle a presque toujours été enfermée dans un vaste caveau avec son père et sa mère, d’où on ne les faisait sortir que quelquefois pour respirer dans une cour le grand air ; on se contentait de leur donner la nourriture à certaines heures, et on croyait inutile de donner à cette jeune femelle des mœurs familières et sociales, parce qu’en effet mon but, en conservant ces animaux, n’a été que d’observer le produit de leur génération. Aussi cette jeune femelle était-elle très timide et très sauvage, mais néanmoins elle n’était ni féroce ni méchante ; elle était, au contraire, d’un naturel tout à fait doux et paisible. Elle se plaisait même à jouer avec les chiens ordinaires, sans chercher à leur faire du mal, quoiqu’elle fût âgée de vingt-un mois, et qu’elle eût par conséquent déjà assez de force pour attaquer ou pour se défendre ; mais je dois remarquer que les chiens ne s’en approchaient qu’avec répugnance, et comme s’ils sentaient encore en elle l’odeur de leur ennemi. Si on entrait dans l’endroit où elle était enfermée, elle se contentait de se tapir à terre comme si elle se croyait alors bien cachée, de suivre avec des yeux inquiets tous les mouvements que l’on faisait, et de ne pas toucher à sa nourriture pendant qu’on la regardait. Si, lorsqu’on était auprès d’elle, on lui tournait le dos et qu’on laissât pendre ses mains, elle s’approchait doucement et venait les lécher ; mais dès qu’on se retournait de son côté, elle se retirait bien vite, et se tapissait de nouveau sur la terre, où on pouvait la toucher, lui prendre les oreilles et les pattes, et même lui ouvrir la gueule sans qu’elle montrât aucune envie de mordre. Si on lui donnait la liberté dans un jardin, elle n’était pas, à la vérité, fort aisée à reprendre, parce qu’elle fuyait dès qu’on voulait en approcher ; mais dès qu’elle était une fois prise, elle se laissait emmener, et même emporter si l’on voulait, sans faire de résistance et sans montrer de colère. On peut donc dire que cette jeune femelle, quoique timide et sauvage, tenait néanmoins, par la douceur de ses mœurs et de son naturel, de sa grand’mère et de sa mère, lesquelles, ayant reçu une éducation toute domestique, ont toujours été très douces, très caressantes et très familières ; et c’est une nouvelle preuve de ce que nous avons déjà dit au sujet de ces animaux, savoir, que le chien, en s’alliant avec la louve, semble avoir donné aux femelles qui sont provenues de cette union son naturel et ses mœurs, et que ces mâles ont aussi transmis ces mêmes qualités intérieures aux autres femelles dont elles ont été mères ; que réciproquement la louve, en s’alliant avec le chien, avait donné aux mâles qui sont provenus de cette union son naturel et ses mœurs, et que ces mâles ont aussi transmis ces mêmes qualités intérieures aux autres mâles dont ils ont été pères. Nous allons donner la description de cette femelle qui nous est restée de la troisième génération ; nous exposerons d’abord ce que cette jeune femelle avait de commun avec le loup, et ensuite les rapports qu’elle pouvait avoir avec le chien, et nous verrons, par cette comparaison, qu’elle avait, comme toutes les autres femelles de cette race, beaucoup plus de ressemblance avec le loup qu’avec le chien. Il eût été bien à désirer d’avoir aussi un mâle de la même portée, comme nous en avions pour décrire les deux générations précédentes, nous aurions vu si ce mâle eût été, ainsi que son grand-père et son père, plus semblable à l’espèce du chien qu’à celle du loup ; et si ses mœurs eussent été analogues à celles de ce dernier animal : cela aurait confirmé ou infirmé ce que nous avons dit précédemment au sujet de l’influence des mâles et des femelles dans la génération de ces animaux.

1o Cette jeune femelle de la troisième génération avait par son air, sa marche, sa manière de courir et la faculté qu’elle avait de hurler, beaucoup d’analogie avec le loup ; on ne l’a point entendue aboyer, mais le ton et les inflexions de sa voix, lorsqu’elle hurlait, étaient exactement les mêmes que ceux du loup ; 2o elle avait aussi, comme le loup, le corps fort épais de bas en haut vers le ventre, et plus élevé au train de devant qu’à celui de derrière, qui allait en s’abaissant fort sensiblement jusqu’à l’origine de la queue ; 3o elle ressemblait encore au loup par la forme de sa tête, dont le museau était épais auprès des yeux et mince à son extrémité, et par les oreilles, qui étaient courtes, droites et terminées en pointe ; 4o par les dents canines, qui, à proportion de la taille de l’animal, étaient plus grandes et plus grosses que celles des chiens ordinaires : voilà les principaux caractères qui rapprochaient cette femelle de l’espèce du loup, et qui paraissent avoir été transmis à toutes les femelles de la première génération. Nous remarqueront seulement que dans la femelle de la seconde génération, c’est-à-dire la mère de celle que nous décrivons ici, les oreilles étaient à demi courbées, parce que l’animal était jeune lorsqu’il a été observé, et que ses oreilles n’avaient pas encore acquis la propriété de se tenir tout à fait droites ; mais depuis elles l’ont été, et ont eu la même forme que celles des autres femelles. Nous ajouterons encore que la femelle de la troisième génération, dont il s’agit dans cette description, avait la queue longue, bien fournie de poil, et exactement semblable à celle du loup, et que par ce dernier caractère elle semblait s’éloigner de sa grand’mère et de sa mère, qui avaient la queue courte, et se rapprocher de son aïeul et de son père, qui avaient la queue fort longue.

Elle tenait de son père : 1o par la couleur brune, mélangée de grisâtre, qu’elle avait sur le dos, les côtés du corps, le dessous du cou, et par le noirâtre qui était sur la tête et sur le front. Nous observerons, au sujet de cette couleur du poil, que dans le mâle de la seconde génération, c’est-à-dire le père de la femelle dont il est ici question, le poil était d’une couleur brune, parce que ce mâle, qui a été décrit à l’âge de six à sept mois, n’avait pas encore acquis sa véritable couleur, laquelle a été ensuite à peu près semblable à celle de la femelle dont nous parlons ici, c’est-à-dire brune, mélangée de gris ; nous ajouterons que cette femelle avait, de plus que son père et sa mère, du noirâtre sur toute la partie supérieure du museau ; 2o elle tenait de son père par le gris mélangé de blanc sale qu’elle avait sous le corps depuis le bas de la poitrine jusque auprès du ventre ; par le roussâtre qui était sur le côté extérieur des jambes, sur les côtés du nez et sur le dehors des oreilles, où il était nuancé de brunâtre, et par le noirâtre qui bordait les oreilles ; par le blanc qui était sur la face intérieure des oreilles, le bas des joues, la mâchoire inférieure, la partie intérieure des cuisses et des jambes, et sur le bas-ventre et autour de l’anus, mais nous devons remarquer à ce sujet que, dans tous les individus mâles et femelles de cette race de métis, il y avait toujours eu plus ou moins de blanc sur toutes ces différentes parties, et que par conséquent les pères et les mères peuvent avoir également contribué à leur transmettre cette couleur ; 3o enfin cette femelle tenait de son père par la couleur de tous les ongles, et par la forme et la situation des yeux, dont les orbites étaient, comme dans le chien, posés à peu près horizontalement, mais elle tenait du père et de la mère par la qualité du poil, qui n’avait point de duvet à sa racine, et qui, sans être aussi rude au toucher que celui du loup, l’était néanmoins beaucoup plus que celui du chien.

En comparant cette description avec les précédentes, on verra qu’elle tend à confirmer la plupart des raisonnements que nous avons déjà établis au sujet des animaux métis ; cependant il est vrai que la mère ne paraissait pas avoir influé ici sur la forme des yeux, qui, dans toutes les femelles, ont toujours été inclinés comme ceux du loup, tandis que ceux de notre femelle, troisième génération, étaient posés horizontalement comme ceux du père, ou plutôt comme ceux du chien : d’ailleurs, au lieu d’avoir la queue courte et émoussée comme sa grand’mère et sa mère, elle l’avait au contraire fort longue et traînante, ce qui semble indiquer qu’ici le mâle avait plus influé sur ces différentes parties que les autres mâles dans les générations précédentes. Au reste, tous ces faits bien considérés ne détruisent pas ce que nous avons précédemment établi, puisque nous avons toujours cru que les mâles influaient plus que les femelles sur la forme des extrémités du corps ; mais, malgré ces expériences déjà réitérées, on sent bien qu’il n’est guère possible de rien établir encore de bien positif sur l’influence réciproque des mâles et des femelles dans la génération, et qu’elles ne suffisent pas pour reconnaître et saisir la marche ordinaire de la nature. Il y a tant de causes qui peuvent induire en erreur dans un sujet aussi délicat, que, quelque sagacité que puisse avoir un observateur naturaliste, il aura toujours raison de se méfier de ses opinions, s’il n’a pas un corps de preuves complet pour les appuyer. Par exemple, il est assez probable que, s’il y a de la différence dans la vigueur et le tempérament de deux animaux qui s’accouplent, le produit de cet accouplement aura plus de rapports avec celui des deux qui aura le plus de vigueur et de force de tempérament, et que, si c’est le mâle qui est supérieur à cet égard, les petits tiendront plus du père que de la femelle.

DU MÂLE. — QUATRIÈME GÉNÉRATION.

La femelle de la troisième génération étant devenue en chaleur fut couverte par son père, et mit bas, au printemps de l’année 1781, quatre petits tant mâles que femelles, dont deux furent mangés par le père et la mère ; il n’en resta que deux, l’un mâle et l’autre femelle. Ces jeunes animaux étaient doux et caressants ; cependant ils étaient un peu voraces, et attaquaient la volaille qui était à leur proximité.

Le mâle de cette quatrième génération conservait toujours la physionomie du loup ; ses oreilles étaient larges et droites ; son corps s’allongeait en marchant comme celui du loup ; la queue était un peu courbée et pendante entre les jambes ; il tenait encore du loup par la couleur du poil sur la tête et sur le corps.

À l’âge de près d’un an, sa longueur, mesurée en ligne droite du bout du nez à l’anus, était de deux pieds huit pouces six lignes, et, suivant la courbure du corps, de trois pieds quatre pouces neuf lignes.

Il avait les paupières, le nez et les narines noires, les joues blanches, ainsi que le dessous de la mâchoire inférieure, et l’on voyait aussi du blanc à la poitrine et sur les faces internes des jambes et des cuisses ; le dessous du ventre, en gagnant la poitrine, était d’un blanc sale tirant sur le jaunâtre.

La queue avait neuf pouces six lignes de longueur ; elle était grosse et garnie d’un poil touffu et assez court, noirâtre au-dessus de la queue, jaunâtre en dessous et noir à l’extrémité.

DE LA FEMELLE. — QUATRIÈME GÉNÉRATION.

Cette louve-chienne, de la même portée que le loup-chien précédent, tenait de sa bisaïeule la louve par sa physionomie, son regard, ses grandes oreilles et la queue pendante entre les jambes ; elle était un peu plus petite que le mâle, et plus légère dans les formes du corps et des jambes.

Au même âge de près d’un an, sa longueur du bout du nez à l’anus, mesurée en ligne droite, était de deux pieds quatre pouces une ligne, et, suivant la courbure du corps, de deux pieds huit pouces neuf lignes, ce qui faisait quatre pouces cinq lignes de moins que dans le mâle. Cette femelle en différait encore par les formes du corps, moins lourdes, et tenant plus de son bisaïeul chien ; elle avait la tête plus allongée et plus fine que son frère, la queue beaucoup plus longue, ainsi que les oreilles, dont l’extrémité était tombante, au lieu qu’elle était droite dans le mâle : les couleurs de son poil tenaient en général beaucoup plus de celles du chien que de celles de la louve dont elle tirait son origine.

Le bout du nez, les naseaux et les lèvres étaient noirs.

Elle était encore plus douce et plus craintive que le mâle, et souffrait plus patiemment les châtiments et les coups.


SUITE DES CHIENS MÉTIS

M. Leroy, lieutenant des chasses et inspecteur du parc de Versailles, par sa lettre du 13 juillet 1778, me fait part des observations qu’il a faites sur le chien-loup que je lui avais envoyé. « J’ai, dit-il, à vous rendre compte des chiens-loups que vous m’avez confiés ; d’abord ils ont produit ensemble comme ils avaient fait chez vous. J’en ai donné deux à M. le prince de Condé ; M. d’Amezaga doit les avoir suivis, et il pourra vous dire ce qu’ils ont fait. J’en ai gardé un pour voir s’il deviendrait propre à quelque usage. Dans son enfance, on l’a laissé libre dans une maison et dans un grand enclos ; il était assez familier avec les gens de la maison, se nourrissait de tout, mais paraissait préférer la viande crue à tout le reste. Sa figure ressemblait beaucoup à celle du loup, à la queue près, qui était plus courte, mais qui était tombante comme celle des loups. Il avait surtout dans la physionomie ce torvus qui appartient particulièrement au loup. Sa manière de courir et de marcher était absolument semblable à celle de cet animal. Lorsqu’il était appelé par quelqu’un de ceux avec lesquels il était le plus familier, il ne venait jamais directement à lui, à moins qu’il ne fût exactement sous le vent ; sans cela, il allait d’abord prendre le vent, et ne s’approchait qu’après que le témoignage de son nez avait assuré celui de ses yeux. En tout, il n’avait rien de la gaieté folâtre de nos jeunes chiens, quoiqu’il jouât quelquefois avec eux ; toutes ses démarches étaient posées et annonçaient de la réflexion et de la méfiance. Il avait à peine six mois, qu’on fut obligé de l’enchaîner, parce qu’il commençait à faire une grande destruction de volailles. On avait essayé de le corriger ; mais, outre qu’il n’était ni aisé ni sûr de le saisir, le châtiment ne produisait en lui que de l’hypocrisie. Dès qu’il n’était pas aperçu, son penchant à la rapine agissait dans toute son énergie ; parmi les volailles, il préférait surtout les dindons. Lorsqu’on le tint attaché, sa férocité ne parut pas s’augmenter par la perte de sa liberté. Il ne devint pas non plus propre à la garde ; il aboyait rarement, ses aboiements étaient courts et ne marquaient que l’impatience ; il grondait seulement quand il était approché par des inconnus, et la nuit il hurlait souvent. À l’âge d’un an je l’ai fait mener à la chasse, et comme il paraissait hardi et tenace, j’ai voulu essayer s’il donnerait sur le sanglier ; mais son audace lui a été funeste, il a succombé à la première épreuve ; on l’a lâché avec d’autres chiens sur un sanglier qu’il a attaqué de front, et qui l’a tué tout raide. Voilà l’histoire de cet individu.

» J’ai marié son père, l’un de ceux que vous m’aviez donnés, avec une jeune louve que nous avions à la ménagerie ; comme il était plus fort qu’elle, il a commencé par s’en rendre le maître, et quelquefois il la mordait très cruellement, apparemment pour l’assujettir. La bonne intelligence s’est ensuite rétablie : lorsque la louve a eu environ dix-huit mois, elle est devenue en chaleur, elle a été couverte, et il en est venu trois petits qui tiennent beaucoup moins du chien que les individus de la première production ; entre autres choses, le poil est pareil à celui du louveteau. Une chose assez rare, c’est que cette louve étant pleine, et à un mois près de mettre bas, elle a souffert le mâle ; il l’a couverte en présence d’un des garçons de la ménagerie qui est digne de foi. Il dit qu’ils sont restés attachés un moment ensemble, mais beaucoup moins longtemps que ne restent nos chiens… Je fais élever séparément deux de ces louveteaux, pour voir si l’on pourra en tirer quelque parti pour la chasse ; je les ferai mener de bonne heure en limiers, parce que c’est de cette seule manière qu’on peut espérer d’eux quelque docilité. Je donnerai le troisième pour mari à la louve, afin que l’on voie quel degré d’influence conservera sur la troisième génération la race du grand-père, qui était un chien. »


SECONDE SUITE DES CHIENS MÉTIS

À ce premier exemple de la production très certaine d’un chien avec une louve, nous pouvons en ajouter d’autres, mais dont les circonstances ne nous sont pas à beaucoup près si bien connues. On a vu en Champagne, dans l’année 1776, entre Vitry-le-François et Châlons, dans une des terres de M. le comte du Hamel, une portée de huit louveteaux, dont six étaient d’un poil roux bien décidé, le septième d’un poil tout à fait noir, avec les pattes blanches, et le huitième de couleur fauve mêlée de gris. Ces louveteaux, remarquables par leur couleur, n’ont pas quitté le bois où ils étaient nés, et ils ont été vus très souvent par les habitants des villages d’Ablancourt et de la Chaussée, voisins de ce bois. On m’a assuré que ces louveteaux provenaient de l’accouplement d’un chien avec une louve, parce que les louveteaux roux ressemblaient, au point de s’y méprendre, à un chien du voisinage ; néanmoins, avec cette présomption, il faut encore supposer que le chien roux, père de ces métis, avait eu pour père et pour mère un individu noir. Les peaux de ces jeunes animaux m’ont été apportées au Jardin du Roi, et, en consultant un pelletier, il les a prises au premier coup d’œil pour des peaux de chien ; mais, en les examinant de plus près, il a reconnu les deux sortes de poils qui distinguent le loup et les autres animaux sauvages des chiens domestiques. C’est à M. de Cernon que je dois la connaissance de ce fait, et c’est lui qui a eu la bonté de nous envoyer les peaux pour les examiner ; il m’a fait l’honneur de m’écrire une lettre datée du 28 octobre 1776, dont voici l’extrait :

« Le jour fut pris au 4 novembre pour donner la chasse à cette troupe de petits loups… On fit battre le bois par des chiens courants accoutumes à donner sur le loup ; on ne les trouva point ce jour-là, quoiqu’ils eussent été vus deux jours auparavant par M. d’Ablancourt, qui, à pied et sans armes, s’était amusé à les considérer assez longtemps à vingt toises de lui autour du bois, et avait été surpris de les voir si peu sauvages. Je demandai, dit M. de Cernon, au pâtre d’Ablancourt qui se trouva là, s’il avait vu ces loups ; il me répondit qu’il les voyait tous les jours, qu’ils étaient privés comme des chiens, que même ils gardaient ses vaches et jouaient au milieu d’elles sans qu’elles en eussent la moindre peur : il ajouta qu’il y en avait un tout noir, que tous les autres étaient roux, à l’exception encore d’un autre qui était d’un gris cendré

» Le 5 novembre, nous trouvâmes ces loups dans une remise de broussailles, située entre Méry et Cernon, et nous nous mîmes à leur poursuite ; et, après les avoir suivis à pied une lieue et demie, nous fûmes obligés, la nuit venant, de les abandonner ; mais nous avions très bien distingué les couleurs de ces jeunes animaux, et leur mère qui était avec eux.

» Le 7, nous fûmes informés que les loups avaient été vus à Jongy, que le concierge de M. de Pange en avait tué un, que le garde-chasse en avait blessé un autre, et tiré sur le noir de fort près, et paraissait l’avoir manqué ; il les vit aller de là à l’endroit où ils étaient nés. Les chasseurs se rassemblèrent et allèrent, trois jours après, les y relancer. La mère louve fut vue la première et tirée par mon fils ; n’étant pas restée à son coup, elle fut suivie de près par les chiens, et vue de presque tous les chasseurs dans la plaine, et ils n’y remarquèrent rien de différent des louves ordinaires… Ensuite on tua dans le bois un de ses louveteaux qui était entièrement roux, avec le poil plus court et les oreilles plus longues que ne les ont les loups ; le bout des oreilles était un peu replié en dedans, et quelque chose dans l’ensemble plus approchant de la figure d’un mâtin allongé que de celle d’un loup. Un autre de ces louveteaux ayant été blessé à mort, il cria sur le coup précisément comme crie un chien qu’on vient de frapper. Le garde-chasse qui l’avait tiré fut même effrayé de la couleur et du cri de ce louveteau, par la crainte qu’il avait d’avoir tué un des chiens de la meute qui était de même poil ; mais en le poursuivant il fut bientôt détrompé, et le reconnut pour être un louveteau ; cependant il ne put pas le saisir, car cet animal blessé se fourra dans un terrier où il a été perdu.

» Le garde-chasse de M. Loison, qui a coutume de tendre des pièges, trouva, en les visitant, un de ces louveteaux saisi par la jambe, et il le prit pour un chien ; quelques autres hommes qui étaient avec lui en jugèrent de même, en sorte qu’après l’avoir tué ils le laissèrent sur la place, ne croyant pas que ce fût un louveteau, mais persuadé que c’était un chien… Nous envoyâmes chercher ce prétendu chien qu’ils venaient de tuer, et nous reconnûmes que c’était un louveteau entièrement semblable aux autres, à l’exception que son poil était en partie roux et en partie gris : la queue, les oreilles, la mâchoire, le chignon étaient bien décidément du loup.

» Enfin, quelques jours après, on trouva le reste de cette troupe de louveteaux dans un bois, à une lieue de Châlons ; on en tua un qui était roux, et pareil à celui dont j’ai envoyé la peau au Cabinet du Roi.

» Enfin, le 18 novembre 1776, M. Loisson tua deux de ces louveteaux à quelque distance de son château, et ce sont les deux dont j’ai envoyé les peaux ; l’un était roux et l’autre noir, le premier mâle et le second femelle, qui était plus petite et courait plus légèrement que le mâle. »

D’après les faits qui viennent d’être exposés, il y a quelque apparence que ces louveteaux pouvaient provenir de l’union d’un chien avec la louve, puisqu’ils avaient tant de ressemblance avec le chien qu’un grand nombre de chasseurs les ont pris pour des chiens.

De ces huit louveteaux il y en avait six roux, qui par cette couleur ressemblaient, dit-on, à un chien du voisinage, et ils avaient les oreilles à demi pendantes ; cela fonde la présomption qu’ils pouvaient provenir de ce chien ; mais il y en avait un septième dont le poil était grisâtre, et qui par conséquent pouvait provenir du loup. Le huitième, qui était noir, pouvait aussi provenir d’un loup : car cette coulour noire n’est qu’une variété qui se trouve quelquefois dans l’espèce du loup, comme je l’ai dit, article du Loup noir.

TROISIÈME EXEMPLE DU PRODUIT D’UN CHIEN ET D’UNE LOUVE.
Extrait d’une lettre de M. de Cerjal, à Lausanne, au baron de Woellwarth, à Paris.

« Si vous voyez M. le comte de Buffon, je vous prie de lui dire que personne ne peut mieux que moi attester la vérité d’une note de la vingt et unième page de son Histoire des animaux quadrupèdes, ayant moi-même dressé deux petits provenus d’un chien d’arrêt et de la fille du loup dont lord Pembroke avait écrit à M. Bourgelas ; qu’avec beaucoup de peine et de douceur je les avais amenés à chasser et arrêter de compagnie avec une trentaine de chiens d’arrêt ; qu’ils avaient du nez, mais, du reste, toutes les mauvaises qualités du loup ; qu’il a fallu beaucoup de temps pour leur apprendre à rapporter, et qu’étant grondés le moins du monde ils se retiraient derrière mon cheval et ne chassaient plus de quelques heures ; et que n’étant que très médiocrement bons, je ne les ai gardés qu’en faveur de leur naissance peu commune, et les ai ensuite rendus à lord Pembroke. »

QUATRIÈME EXEMPLE DU PRODUIT D’UN CHIEN ET D’UNE LOUVE.

« Il a été attaqué, le 11 août 1784, dans les bois de Sillegny, à trois lieues de Metz, un jeune loup mâle qui a été pris en plaine, après une heure de chasse, par l’équipage de la louveterie. Le pelage de ce loup n’est pas semblable à celui des loups ordinaires ; il est plus rouge, et approche de celui du chien ; sa queue est conforme à celle du loup ; ses oreilles, au lieu d’être droites, sont tombantes depuis le milieu de l’oreille jusqu’aux extrémités ; ses yeux sont plus grands que ceux des loups ordinaires, dont il paraît différer aussi par le regard ; l’extrémité de ses pieds de derrière près des ongles est blanche, et en tout cet animal paraît tenir autant du chien que du loup, ce qui ferait présumer qu’il a été engendré par une louve couverte par un chien.

On a empêché les chiens de l’étrangler, et M. le comte d’Haussonville, grand louvetier de France, le fait élever pour l’envoyer à la ménagerie. On a déjà observé qu’il lape de la même manière que les chiens. »

CINQUIÈME EXEMPLE DU PRODUIT D’UN CHIEN ET D’UNE LOUVE.

« En 1774, parut une louve en basse Normandie, qui se retirait dans le bois de Mont-Castre, proche le château de Latine et le bourg de la Haye-Dupuis.

» Cette louve ayant pris plusieurs bestiaux dans les landes et marais des environs, les habitants du canton lui donnèrent la chasse, firent des battues à différentes reprises, mais toujours en vain : l’animal, fin et subtil, sut s’esquiver ; ils parvinrent seulement à l’expulser du pays après qu’il y eut séjourné près d’un an.

» Mais ce qui étonna beaucoup, dans les battues que l’on fit, fut de voir plusieurs fois avec cette louve un chien de l’espèce du lévrier, qui s’était joint à elle et qui appartenait au seigneur de la paroisse de Mobec, voisine de la forêt de Mont-Castre.

» On sut que cette louve, étant sans doute en chaleur, venait la nuit dans les environs de la maison du seigneur de Mobec faire des hurlements pour attirer à elle le chien, qui en effet allait la joindre : ce qui fit faire des représentations au seigneur de Mobec pour se défaire de son chien, qu’en effet il fit tuer.

» Mais la louve était pleine, elle mit bas ses petits peu de temps après ; les habitants en trouvèrent cinq ; on en apporta deux au château de Laune ; le curé d’Angoville en éleva pendant quelque temps un, qui paraissait tenir du loup et du chien ; mais il devint si méchant et si funeste à la basse-cour qu’on fut obligé de le faire tuer.

» Le lévrier tué, les petits louveteaux pris, la louve ne reparut plus dans le pays.

» Il est certain qu’elle était pleine du chien, puisqu’on les avait vus plusieurs fois ensemble, qu’il n’y avait pas de loup dans le canton, et qu’elle mit bas ses petits environ trois mois après qu’on se fut aperçu de leur union et des hurlements qu’elle faisait pour attirer à elle le chien.

» Tout cela s’est passé depuis l’été de 1774 jusqu’à l’été de 1775, et est à la connaissance de tous les habitants du canton.

» On a vu chez M. le comte de Castelmore un petit chien âgé d’environ un an, et d’une assez jolie forme, que l’on assurait provenir d’une petite chienne et d’un renard. » Extrait d’une lettre écrite de Paris le 12 juin 1779. Tous ces faits confirment ce que les anciens avaient avant nous observé ou soupçonné ; car plusieurs d’eux ont écrit que les chiens pouvaient s’accoupler et produire avec les loups et les renards.


Notes de Buffon
  1. Cet article doit être regardé comme une addition à ce que j’ai déjà dit au sujet des mulets dans le discours qui a pour titre : De la dégénération des animaux.
  2. Observations communiquées par le sieur de la Fosse, maréchal très expérimenté. À Paris, en 1753.
  3. Extrait d’une lettre de M. le marquis de Spontin-Beaufort, à M. de Buffon, datée de Namur, le 14 juillet 1773 ; confirmée par deux lettres de M. Surirey de Boissy, aussi datées de Namur, les 9 juin et 19 juillet 1773.
  4. Ce que je trouve dans différents auteurs au sujet des jumarts me paraît très suspect. Le sieur Léger, dans son histoire du Vaudois, année 1669, dit que, « dans les vallées de Piémont, il y a des animaux d’espèces mélangées, et qu’on les appelle jumarts ; que quand ils sont engendrés par un taureau et une jument, on les nomme baf ou buf, et que quand ils sont engendrés par un taureau et une ânesse, on les appelle bif ; que ces jumarts n’ont point de cornes, et qu’ils sont de la taille d’un mulet ; qu’ils sont très légers à la course ; que lui-même en avait monté un le 30 septembre, et qu’il fit en un jour dix-huit lieues ou cinquante-quatre milles d’Italie ; qu’enfin ils ont la démarche plus sûre et le pas plus aisé que le cheval. »

    D’après une semblable assertion, on croirait que ces jumarts, provenant du taureau avec la jument et l’ânesse, existent ou du moins qu’ils ont existé ; néanmoins m’en étant informé, personne n’a pu me confirmer ces faits.

    Le docteur Shaw, dans son histoire d’Alger, p. 234, dit qu’il a vu en Barbarie un animal appelé kumrah, et qui est engendré par l’union de l’âne et de la vache, qu’il est solipède comme l’âne, et qu’il n’a point de cornes sur la tête, mais qu’à tous autres égards il diffère de l’âne ; qu’il n’est capable que de peu de service, qu’il a la peau, la queue et la tête comme la vache, à l’exception des cornes. Le docteur Shaw est un auteur qui mérite confiance ; cependant ayant consulté sur ce fait quelques personnes qui ont demeuré en Barbarie, et particulièrement M. le chevalier James Bruce, tous m’ont assuré n’avoir aucune connaissance de ces animaux engendrés par l’âne et la vache.

  5. Note communiquée par M. Daubenton, de l’Académie des sciences.
  6. Un fait tout pareil vient de m’être annoncé par M. Bourgelat, dans une lettre qu’il m’a écrite le 15 avril 1775, et dont voici l’extrait : « Milord comte de Pembroke me mande, dit M. Bourgelat, qu’il a vu accoupler depuis plusieurs jours une louve et un gros mâtin, que la louve est apprivoisée, qu’elle est toujours dans la chambre de son maître et constamment sous ses yeux, enfin qu’elle ne sort qu’avec lui, et qu’elle le suit aussi fidèlement qu’un chien. Il ajoute qu’un marchand d’animaux a eu à quatre reprises différentes des productions de la louve et du chien ; il prétend que le loup n’est autre chose qu’un chien sauvage, et en cela il est d’accord avec le célèbre anatomiste Hunter. Il ne pense pas qu’il en soit de même des renards. Il m’écrit encore que la chienne du lord Clansbrawill, fille d’un loup, accouplée avec un chien d’arrêt, a fait des petits qui, selon son garde-chasse, seront excellents pour le fusil. »
  7. Arist., Hist. anim., lib. vi, cap. xxiv.
  8. À deux ans et demi le cheval n’engendre que des poulains faibles ou mal faits ; il faut qu’il ait quatre ans et même six pour les chevaux fins.
  9. Voyage du docteur Shaw en Afrique, t. ier, p. 308.
  10. Voyage de Mérolle au Congo, en 1682.
  11. Ce fait est arrivé chez M. le comte de la Feuillée, dans sa terre de Froslois, en Bourgogne.
  12. À Billy, près Chanceau, en Bourgogne.
  13. Je n’étais pas informé du fait que je cite ici lorsque j’ai écrit que, les parties de la génération du taureau et de la jument étant très différentes dans leurs proportions et dimensions, je ne présumais pas que ces animaux pussent se joindre avec succès et même avec plaisir, car il est certain qu’ils se joignaient avec plaisir, quoiqu’il n’ait jamais rien résulté de leur union.
  14. Voyez, ci-devant, l’article des mulets.
Notes de l’éditeur
  1. Dans ce remarquable mémoire, Buffon s’attache à établir qu’il est possible de féconder, l’une par l’autre, des espèces voisines, que de ces croisements peuvent naître des produits et, enfin, que ces derniers ne sont pas, quoiqu’on en ait dit, fatalement frappés de stérilité. Il apporte ainsi un des arguments les plus solides qui aient été fournis contre l’immutabilité des espèces.
  2. Toutes ces observations sont fort remarquables. Elles renversent la barrière soi-disant infranchissable que certains naturalistes ont essayé d’élever entre les espèces, en s’appuyant sur l’infécondité de leurs hybrides.
  3. Buffon n’ignorait certainement pas que le figuier a des fleurs ; il fait simplement usage d’une figure populaire.
  4. Cela est vrai de tous les animaux domestiqués depuis longtemps ; mais un certain nombre d’animaux soumis à la servitude, et même domestiqués, présentent le phénomène contraire. Les éléphants, par exemple, sont moins féconds à l’état domestique qu’à l’état sauvage. D’autres animaux ne peuvent pas être domestiqués parce qu’ils ne se reproduisent pas en captivité.
  5. Cette remarque est très juste.
  6. On voit, par ce mot, que Buffon avait saisi le fait de la lutte entre les espèces.
  7. Je n’ai pas besoin de mettre en relief la hardiesse de cette pensée. Elle est de celles qui valurent à Buffon la haine d’un bon nombre de ses contemporains.
  8. On sait aujourd’hui que la louve, dans les conditions normales, produit tous les ans.