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Œuvres complètes de Buffon, éd. Lanessan/Histoire naturelle des minéraux/Cailloux

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Texte établi par J.-L. de Lanessan, A. Le Vasseur (Tome III, Histoire naturelle des minérauxp. 526-533).

CAILLOUX

Toutes les stalactites ou concrétions vitreuses demi-transparentes sont comprises dans l’énumération que nous avons faite des agates[1], cornalines, sardoines, prases, calcédoines, pierres hydrophanes et pétro-silex, entre lesquelles on trouve sans doute plusieurs nuances intermédiaires, c’est-à-dire des pierres qui participent de la nature des unes et des autres, mais dont nous ne pouvons embrasser le nombre que par la vue de l’esprit, fondée sur ce que, dans toutes ses productions, la nature passe par des degrés insensibles, et des nuances dont il ne nous est possible de saisir que les points saillants et les extrêmes : nous l’avons suivie de la transparence à la demi-transparence dans les matières qui proviennent du quartz, du feldspath et du schorl ; nous venons de présenter les jaspes qui sont entièrement opaques, et il ne nous reste à parler que des cailloux qui sont souvent composés de toutes ces matières mêlées et réunies.

Nous devons observer d’abord que l’on a donné le nom de cailloux à toutes les pierres, soit du genre vitreux, soit du genre calcaire, qui se présentent sous une forme globuleuse, et qui souvent ne sont que des morceaux ou fragments rompus, roulés et arrondis par le frottement dans les eaux qui les ont entraînés : mais cette dénomination, prise uniquement de la forme extérieure, n’indique rien sur la nature de ces pierres, car ce sont tantôt des fragments de marbres ou d’autres pierres calcaires, tantôt des morceaux de schiste, de granit, de jaspe et autres roches vitreuses plus ou moins usés et polis par les frottements qu’ils ont essuyés dans les sables des eaux qui les ont entraînés. Ces pierres s’amoncellent au bord des rivières ou sont rejetées par la mer sur les grèves et les basses côtes, et on leur donne le nom de galets lorsqu’elles sont aplaties.

Mais les cailloux proprement dits, les vrais cailloux, sont des concrétions formées comme les agates par exsudation ou stillation du suc vitreux, avec cette différence que, dans les agates et autres pierres fines, le suc vitreux plus pur forme des concrétions demi-transparentes, au lieu qu’étant plus mélangé de matières terreuses ou métalliques, il produit des concrétions opaques.

Le caillou prend la forme de la cavité dans laquelle il est produit, ou plutôt dans laquelle il se moule, et souvent il offre encore la figure des corps organisés, tels que les bois, les coquilles, les oursins, les poissons, etc., dans lesquels le suc vitreux s’est infiltré en remplissant les vides que laissait la destruction de ces substances : lorsque le fond de la cavité est un plan horizontal, le caillou ne peut prendre que la forme d’une plaque ou d’une table sur le sol ou contre les parois de cette cavité[2] ; mais la forme globuleuse et la disposition par couches concentriques est celle que les cailloux affectent le plus souvent ; et tous, en général, sont composés de couches additionnelles, dont les intérieures sont toujours plus denses et plus dures que les extérieures. La cause du mécanisme de cette formation se présente assez naturellement ; car la matière qui suinte des parois de la cavité dans laquelle se forme le caillou ne peut qu’en suivre les contours et produire dans cette concavité une première couche qu’on doit regarder comme le moule extérieur et l’enveloppe des autres couches qui se forment ensuite et successivement au dedans de cette première incrustation, à mesure que le suc vitreux peut les pénétrer et suinter à travers ses pores : ainsi, les couches se multiplient en dedans, et les unes au-dessous des autres, tant que le suc vitreux peut les pénétrer et suinter à travers leurs pores ; mais, lorsqu’après avoir pris une forte épaisseur et plus de densité, ces mêmes couches ne permettent plus à ce suc de passer jusqu’au dedans de la cavité, alors l’accroissement intérieur du caillou cesse et ne se manifeste plus que par la transmission de parties plus atténuées et de sucs plus épurés, qui produisent de petits cristaux. L’eau passant dans l’intérieur du caillou, chargée de ces sucs, en remplit d’abord la cavité, et c’est alors que s’opère la formation des cristaux qui tapissent l’intérieur des cailloux creux. On trouve quelquefois les cailloux encore remplis de cette eau, et tout observateur sans préjugé conviendra que c’est de cette manière qu’opère la nature ; car, si l’on examine avec quelque attention l’intérieur d’un caillou creux ou d’une géode, telle que la belle géode d’améthyste qui est au Cabinet du Roi, on verra que les pointes de cristal dont son intérieur est tapissé partent de la circonférence et se dirigent vers le centre qui est vide : la couche extérieure de la géode est le point d’appui où sont attachées toutes ces pointes de cristal par leur base ; ce qui ne pourrait être si la cristallisation des géodes commençait à se faire par les couches les plus voisines du centre, puisque, dans ce dernier cas, ces pointes de cristal, au lieu de se diriger de la circonférence vers le centre, tendraient au contraire du centre à la circonférence, en sorte que l’intérieur, qui est vide, devrait être plein et hérissé de pointes de cristal à sa surface.

Aussi m’a-t-il toujours paru que l’on devait rejeter l’opinion vulgaire de nos naturalistes, qui n’est fondée que sur une analogie mal entendue : « Les cailloux creux, disent-ils, se forment autour d’un noyau ; la couche intérieure est la première produite, et la couche extérieure se forme la dernière. » Cela pourrait être s’il y avait en effet un noyau au centre, et que le caillou fût absolument plein ; et c’est tout le contraire, car on n’y voit qu’une cavité vide et point de noyau : « mais ce noyau, disent-ils, était d’une substance qui s’est détruite à mesure que le caillou s’est formé ; » or, je demande si ce n’est pas ajouter une seconde supposition à la première, et cela sans fondement et sans succès, puisqu’on ne voit aucun débris, aucun vestige de cette prétendue matière du noyau ; d’ailleurs ce noyau, qui n’existe que par supposition, aurait dû être aussi grand que l’est la cavité ; et comme, dans la plupart des cailloux creux, cette cavité est très considérable, doit-on raisonnablement supposer qu’un aussi gros noyau se fût non seulement détruit, mais anéanti, sans laisser aucune trace de son existence ? Elle n’est en effet fondée que sur la fausse idée de la formation de ces pierres, par couches additionnelles, autour d’un point qui leur sert de centre, tandis qu’elles se forment sur la surface concave de la cavité, qui seule existe réellement.

Je puis encore appuyer la vérité de mon opinion sur un fait certain : c’est que la substance des cailloux est toujours plus pure, plus dure, et même moins opaque à mesure que l’on approche de leur cavité ; preuve évidente que le suc vitreux s’atténue et s’épure de plus en plus en passant à travers les couches qui se forment successivement de la circonférence au centre, puisque les couches extérieures sont toujours moins compactes que les intérieures.

Quoique le caillou prenne toutes les formes des moules dans lesquels il se forme, la figure globuleuse est celle qu’il paraît affecter le plus souvent ; et c’est en effet cette forme de cavité qui s’offre le plus fréquemment au dépôt de la stillation des eaux, soit dans les boursouflures des verres primitifs, soit dans les vides laissés dans les couches des schistes et des glaises, par la destruction des oursins, des pyrites globuleuses, etc., mais ce qui prouve que le caillou proprement dit, et surtout le caillou creux, n’a pas reçu cette figure globuleuse par les frottements extérieurs comme les pierres auxquelles on donne le nom de cailloux roulés, c’est que celles-ci sont ordinairement pleines, et que leur surface est lisse et polie, au lieu que celle des cailloux creux est le plus souvent brute et raboteuse : ce n’est pas qu’il ne se trouve aussi de ces cailloux creux qui, comme les autres pierres, ont été roulés par les eaux, et dont la surface s’est plus ou moins usée par le frottement ; mais ce second effet est purement accidentel, et leur formation primitive en est totalement indépendante.

En rappelant donc ici la suite progressive des procédés de la nature dans la production des stalactites du genre vitreux, nous voyons que le suc qui forme la substance des agates et autres pierres demi-transparentes est moins pur dans ces pierres que dans les cristaux, et plus impur dans les cailloux que dans ces pierres demi-transparentes. Ce sont là les degrés de transparence et de pureté par lesquels passent les extraits des verres primitifs ; ils se réunissent ou se mêlent avec des substances terreuses pour former les cailloux, qui le plus souvent sont mélangés et toujours teints d’une matière ferrugineuse : ce mélange et cette teinture sont les causes de leur opacité ; mais ce qui démontre qu’ils tirent leur origine des matières vitreuses primitives, et qu’ils sont de la même essence que les agates et les cristaux, c’est l’égale densité des cailloux et des agates[3] : ils sont aussi à très peu près de la même dureté, et reçoivent également un poli vif et brillant ; quelques-uns deviennent même à demi transparents lorsqu’ils sont amincis, ils ont tous la cassure vitreuse, ils font également feu contre l’acier ; ils résistent de même à l’action des acides, en un mot ils présentent toutes les propriétés essentielles aux substances vitreuses.

Mais, comme chacun des verres primitifs a pu fournir son extrait, et que ces différents extraits se sont souvent mêlés pour former les cailloux, soit dans les rochers quartzeux et graniteux, soit dans les terres schisteuses ou argileuses, et que ces mélanges se sont faits à différentes doses, il s’est formé des cailloux de qualités diverses ; la substance des uns contient beaucoup de quartz, et ils sont par cette raison très réfractaires au feu ; d’autres, mêlés de feldspath ou de schorl, sont fusibles ; enfin d’autres, également fusibles, sont mêlés de matières calcaires : on pourra toujours les distinguer les uns des autres, en comparant avec attention leurs propriétés relatives ; mais tous ont la même origine, et tous sont de seconde formation.

Il y a des blocs de pierre qui ne sont formés que par l’agrégation de plusieurs petits cailloux réunis sous une enveloppe commune. Ces blocs sont presque toujours en plus grandes masses que les simples cailloux ; et comme le ciment, qui réunit les petits cailloux dont ils sont composés, est souvent moins dur et moins dense que leur propre substance, ces blocs de pierre ne sont pas de vrais cailloux dans toute l’étendue de leur volume, mais des agrégats, souvent imparfaits, de plusieurs petits cailloux réunis sous une enveloppe commune : aussi leur a-t-on donné le nom particulier de poudingues, pour les distinguer des vrais cailloux ; mais la plupart de ces poudingues ne sont formés que de galets ou cailloux roulés, c’est-à-dire de fragments de toutes sortes de pierres, arrondis et polis par les eaux ; et nous ne traitons ici que les cailloux simples, qui, comme les autres stalactites, ont été produits par la concrétion du suc vitreux, soit dans les cavités ou les fentes des rochers ou des terres, soit dans les coquilles[4], les os ou les bois sur lesquels ce suc vitreux tombait et qu’il pouvait pénétrer.

On doit, comme nous l’avons dit, séparer des vrais cailloux les morceaux de quartz, de jaspe, de porphyre, de granit, etc., qui, ayant été roulés, ont pris une figure globuleuse : ces débris des matières vitreuses sont en immense quantité[5] ; mais ce ne sont que des débris et non pas des extraits de ces mêmes matières, comme on le reconnaît aisément à leur texture qui est uniforme, et qui ne présente point de couches concentriques posées les unes sur les autres, ce qui est le véritable caractère par lequel ont doit distinguer les cailloux de toutes les autres pierres vitreuses, et souvent ces couches qui composent le caillou sont de couleur différente[6].

Il se trouve des cailloux dans toutes les parties du monde : on en distingue quelques-uns, comme ceux d’Égypte[7], par leurs zones alternatives de jaune et de brun, et par la singularité de leurs herborisations. Les cailloux d’Oldenbourg sont aussi très remarquables : on leur a donné le nom de cailloux œillés, parce qu’ils présentent des taches en forme d’œil.

On a prétendu que les agates, ainsi que les cailloux, renfermaient souvent des plantes, des mousses, etc., et l’on a même donné le nom d’herborisations à ces accidents, et le nom de dentrites aux pierres qui présentent des tiges et des ramifications d’arbrisseaux : cependant cette idée n’est fondée que sur une apparence trompeuse, et ces noms ne portent que sur la ressemblance grossière et très disproportionnée de ces prétendues herborisations avec les herbes réelles auxquelles on voudrait les comparer ; et, dans le vrai, ce ne sont ni des végétations, ni des végétaux renfermés dans la pierre, mais de simples infiltrations d’une matière terreuse ou métallique dans les délits ou petites fentes de sa masse[8] ; l’observation et l’expérience en fournissent également des preuves que M. Mongez a nouvellement rassemblées et mises dans un grand jour[9] : ainsi les agates et les cailloux herborisés ne sont que des agates et des cailloux moins solides, plus fêlés que les autres ; ce seraient des pierres irisées si la substance du caillou était transparente, et si d’ailleurs ces petites fentes n’étaient pas remplies d’une matière opaque qui intercepte la lumière. Cette matière est moins compacte que la substance de la pierre ; car la pesanteur spécifique des agates et des cailloux herborisés n’est pas tout à fait aussi grande que celle de ces mêmes pierres qui ne présentent point d’herborisations[10].

On trouve ces prétendues représentations de plantes et d’arbres encore plus fréquemment dans les pierres calcaires que dans les matières vitreuses ; on voit de semblables figures aussi finement dessinées, mais plus en grand, sur plusieurs pierres communes et calcinables de l’espèce de celles qui se délitent facilement et que la gelée fait éclater : ce sont les lentes et les gerçures de ces pierres qui donnent lieu à ces sortes de paysages, chaque fente ou délit produit un tableau différent et dont les objets sont ordinairement répétés sur les deux faces contiguës de la pierre. « La matière colorante des dendrites, dit M. Salerne[11], n’est que superficielle, ou du moins ne pénètre pas profondément dans la pierre : aussi, lorsqu’elles ont été exposées pendant un certain temps aux injures de l’air, le coloris des images s’affaiblit insensiblement, et leurs traits s’effacent à la fin ; un degré de chaleur assez modéré fait aussi disparaître promptement les herborisations de ces dendrites, mais elles résistent sans altération à l’eau de savon, à l’huile de tartre par défaillance, à l’esprit volatil du sel ammoniac, à l’esprit-de-vin : si, au contraire, on fait tremper pendant quelque temps une dendrite dans du vinaigre distillé, les figures s’effacent en partie, quoique leurs traces y restent encore d’une manière assez apparente ; mais l’esprit de vitriol décolore sur-le-champ ces dendrites, et, lorsqu’elles ont séjourné pendant vingt-quatre heures dans cette liqueur, le paysage disparaît entièrement. » Néanmoins ces acides n’agissent pas immédiatement sur les herborisations, et ne les effacent qu’en dissolvant la substance même de la pierre sur laquelle elles sont tracées, car cette pierre dont parle M. Salerne était calcaire et de nature à être dissoute par les acides.

On peut imiter les herborisations, et il est assez difficile de distinguer les fausses dendrites des véritables ; « il est bien vrai, dit l’historien de l’Académie, que, pour faire perdre à des agates ces ramifications d’arbrisseaux ou de buissons qui leur ont été données par art, ou, ce qui est la même chose, effacer les couleurs de ces figures, il ne faut que tremper les pierres dans de l’eau-forte, et les laisser ainsi à l’ombre dans un lieu humide pendant dix ou douze heures ; mais il n’est pas vrai que ce soit là, comme on le croit, un moyen sûr de reconnaître les dendrites artificielles d’avec les naturelles. M. de la Condamine fit cette épreuve sur deux dendrites, moins pour la faire que pour s’assurer encore qu’il n’en arriverait rien, car les deux agates étaient hors de tout soupçon, surtout par l’extrême finesse de leurs rameaux, qui est-ce que l’art ne peut attraper ; effectivement, pendant trois ou quatre jours il n’y eut aucun changement ; mais par bonheur les dendrites, mises en expérience, ayant été oubliées sur une fenêtre pendant quinze jours d’un temps humide et pluvieux, M. de la Condamine les retrouva fort changées ; il s’était mêlé un peu d’eau de pluie avec ce qui restait d’eau forte dans le vase : l’agate où la couleur des arbrisseaux était la plus faible l’avait entièrement perdue, hors dans un seul petit endroit ; l’autre était partagée en deux parties, celle qui trempait dans la liqueur était effacée, celle qui demeurait à sec avait conservé toute sa netteté et la force des traits de ses arbrisseaux. Il a fallu, pour cette expérience, de l’oubli, au lieu de soin et d’attention[12]. »

Il paraît donc que l’acide aérien, ainsi que les autres acides, pénètrent à la longue dans les mêmes petites fêlures qui ont donné passage à la matière des herborisations, et qu’ils doivent les faire disparaître lorsque cette matière est de nature à pouvoir être dissoute par l’action de ces mêmes acides : aussi avons-nous démontré que c’est cet acide aérien qui peu à peu décompose la surface des cailloux exposés aux impressions de l’air, et qui convertit, avec le temps, toutes les pierres vitreuses en terre argileuse.


Notes de Buffon
  1. Voyez, ci-devant, p. 498 et suiv.
  2. Les cailloux qui sont en plaques se forment dans les fentes des pierres… Il y a de ces plaques qui peuvent avoir un ou deux pieds et plus de diamètre ; d’autres n’ont guère qu’un demi-pied et quelquefois moins ; les premières n’ont souvent qu’une ligne ou deux d’épaisseur, les autres trois ou quatre ; celles-ci se forment ordinairement dans les fentes horizontales, les autres dans celles qui sont perpendiculaires.

    Les parois de ces dernières fentes en sont souvent tapissées dans toute leur étendue, et alors les plaques sont uniformes, c’est-à-dire qu’il ne pend point de leur côté inférieur des mamelons ni des espèces de branches ou ramifications que l’on trouve à celles qui ont pris naissance dans les fentes dont les parois n’étaient qu’à demi ou en partie recouvertes. M. Guettard, Mémoires de l’Académie des sciences, année 1762, p. 174 et suiv.

  3. Pesanteur spécifique du caillou olivâtre, 26 067 ; de l’agate orientale, 26 001 ; du caillou veiné, 26 122 ; de l’agate onyx, 26 375 ; et du caillou onyx, 26 644. Tables de M. Brisson.
  4. M. de Mairan étant à Breuilpont, petit village sur la rivière d’Eure, entre Passy et Ivry, observa que tout le terrain, d’une demi-lieue à la ronde, était couvert à sa surface, et même rempli dans son intérieur de pierres qui lui parurent mériter de l’attention… Toutes sont du genre des cailloux, propres à faire feu, couvertes entièrement d’une croûte ou écorce de craie ou de marne. M. de Mairan les a partagées en quatre classes, dont deux sont des pétrifications animales ou faites dans des parties animales, du moins ne peut-il y avoir quelque doute que sur une ; c’est celle qui est composée de pierres de toute grandeur, depuis la grosseur du doigt jusqu’à celle d’une tête de taureau ; les figures en sont fort irrégulières et différentes, mais elles représentent toutes des ossements d’animaux avec leurs cavités, apophyses, épiphyses, etc., et les représentent d’autant mieux qu’elles sont plus entières, car on les trouve cassées pour la plupart ; cette pierre est de beaucoup la plus abondante, et il n’est guère possible que le hasard ait produit entre des pierres et des ossements d’animaux une ressemblance si exacte et tant répétée.

    La seconde classe, la moins nombreuse de toutes, est certainement faite dans des parties animales ; ce sont des échinites, c’est-à-dire des pierres qui se sont moulées dans l’écaille ou coque ou enveloppe de quelque echinus marin ou hérisson de mer ; la figure de cette espèce de poisson, qui est à peu près celle d’un conoïde parabolique, les arêtes, les cannelures de l’écaille, l’arrangement de ses éminences, tout est exactement marqué sur ces pierres ; elles n’ont point de croûte de craie ou de marne, comme toutes les autres de Breuilpont, mais elles sont entièrement cailloux. M. de Mairan en a trouvé quelques-unes fort grandes et qui ont trois pouces de diamètre à la base de leur conoïde, ce qui n’est pas ordinaire ; quoiqu’on soit sûr qu’elles appartiennent toutes à des echinus, il n’est pas toujours aisé de déterminer à quelle espèce particulière d’echinus chacune appartient ; il peut y avoir tel echinus marin, et il y a certainement un très grand nombre d’animaux, et surtout de poissons qui ne se trouvent point dans les naturalistes les plus exacts.

    Il reste les deux autres classes de pierres de Breuilpont qui sont purement minérales : les unes et les autres ont une croûte terreuse ; après quoi vient le caillou, et ensuite un creux rempli d’une terre qui se met aisément en poudre. Le creux occupe le milieu de toute la pierre ; ces deux classes ne diffèrent qu’en grandeur, en couleur, et un peu en figure ; les pierres de la première classe approchent de la figure sphérique ; leur plus petit diamètre est de deux pouces, et le plus grand de quatre. La terre qui les couvre est blanche, et celle qui en remplit le creux encore plus. La partie qui est caillou est placée entre deux terres, à un doigt et demi d’épaisseur. La seconde classe est de petites pierres, grosses au plus comme des noix, ordinairement sphériques, quelquefois sphéroïdes ou plates dont le caillou est fort mince, et la terre, tant celle qui les couvre que celle qui en remplit le creux, est d’une couleur roussâtre, comme du café brûlé ou du tabac d’Espagne ; cette classe est beaucoup moins nombreuse que l’autre.

    M. de Mairan a trouvé quelques-unes de ces pierres qui n’étaient qu’un amas de plusieurs pierres collées ensemble et renfermées sous une croûte commune. Histoire de l’Académie des sciences, année 1721, p. 21 et suiv.

  5. Dans les environs de Vauvilliers et de Pont-du-Bois, l’on remarque une très grande quantité de cailloux roulés, de toutes sortes de couleurs, comme dans la plaine de Saint-Nicolas en Lorraine : ce sont des fragments de quartz usés par le roulis des eaux, et qui ont formé autrefois les grèves de la mer. Mémoires de physique, par M. de Grignon, p. 366. — M. Bowles dit que le pavé de Tolède est composé de pierres rondes de sable qu’on trouve aux environs. Le terrain, ajoute-t-il, abonde en bancs profonds de petits cailloux non calcaires, de sorte que le Tage fait découvrir quelques-uns de ces bancs, perpendiculairement coupés, de plus de cinquante pieds de hauteur. Voyage de Madrid à Almaden, p. 3 et 4.
  6. J’ai amassé, dans les environs de Bourbonne-les-Bains, des cailloux d’une forme ronde plus ou moins parfaite ; ils sont presque tous encroûtés d’une couche en décomposition… La surface des uns est lisse, on voit des mamelons qui hérissent celle des autres ; enfin, il y en a qui présentent des enfoncements d’une forme régulière. Tous les cailloux de cette espèce que j’ai cassés sont veinés de lignes rouges concentriques, tracées circulairement plus ou moins régulièrement, ou comme des guillochés. Dans la coupe d’un que j’ai fait polir, on voit que ces linéaments sont d’une couleur de rouge vif, que la substance intermédiaire est un silex qui est à demi transparent, laiteux dans des endroits, rembruni dans d’autres ; il y a lieu de présumer que la couleur de ces zones, d’un rouge vif, est due à des parties de fer décomposées, qui ont été dissoutes par le fluide qui a formé le caillou qui ressemble en partie à l’agate onyx, et qui a beaucoup de rapport avec le caillou d’Égypte dont il n’a pas l’opacité. Mémoires de physique, par M. de Grignon, p. 354.
  7. J’aperçus, dit Paul Lucas, sur le bord du Nil, un grand amas de pierres qui attirèrent ma curiosité ; je mis pied à terre, je trouvai des cailloux d’une espèce qui me parut avoir quelque chose de particulier ; j’en cassai quelques-uns, et y ayant remarqué des veines fort singulières, j’en pris un assez grand nombre et je les emportai dans la barque. Depuis mon retour, j’en ai fait tailler quelques-uns ; ils sont plus durs que l’agate, ils prennent un fort beau poliment et sont propres à faire de fort beaux ouvrages. Troisième voyage de Paul Lucas en Turquie, etc. ; Rouen, 1719, t. II, p. 381. — « Nous fûmes, dit Monconys, souper au soleil couché dans un champ tout rempli de ces cailloux peints en dedans, ce qui continue jusqu’au Caire ; j’en trouvai d’assez achevés et curieux : l’un avait un cœur parfaitement bien fait et grand, qui avait une cicatrice à un côté, et, l’ayant ouvert, le cœur navré était peint aux deux côtés ; un autre avait de grands ceps de vigne avec les pampres ; un autre représentait une tête de mort dedans un lieu enfoncé comme une caverne, avec des flammes ou fumées tout autour, et d’autres avaient diverses figures moins parfaites, mais fort curieuses. » Journal des voyages de Monconys ; Lyon, 1645, première partie, p. 250.
  8. L’on a confondu souvent, et mal à propos, des fils talqueux et d’amiante, et des dissolutions métalliques, avec des poils, des mousses, des lichens qu’on a cru voir dans les agates et les cailloux. Mémoires de l’Académie des sciences, année 1776, p. 684. — On trouve aux environs de Châteauroux plusieurs dendrites ou pierres herborisées ; on les tire d’une carrière de moellons située à vingt-cinq ou trente pas de la rivière d’Indre, elles sont à quinze ou vingt pieds de profondeur, et on les y rencontre en très grande abondance. La pierre se fend aisément par lits ; c’est par l’intervalle qui est entre ces lits que la matière colorante s’est insinuée, car ce n’est qu’en défendant la pierre qu’on aperçoit l’espèce de peinture qu’elle a formée. Il y en a quelques-unes qu’on aurait bien de la peine à imiter. Histoire de l’Académie des sciences, année 1775, p. 16.
  9. On doit attribuer l’origine des herborisations à des infiltrations. M. Mongez appuie ce sentiment sur ce qu’on a trouvé des masses d’argile et d’autres matières dont l’intérieur était herborisé, et qui se partageaient constamment dans l’endroit de ces herborisations : ainsi le silex, les agates et les pierres herborisées ne devront les diverses figures de mousses et de plantes dont elles sont ornées qu’à une matière déposée par l’infiltration dans leurs fentes, qui, quoique très difficiles à apercevoir à l’aide du microscope dans les agates, sont néanmoins sensibles dans les enhydres du Vicentin. En effet, ces petites géodes de calcédoines perdent facilement par l’évaporation l’eau qu’elles contiennent. Les place-t-on ensuite dans une éponge imbibée d’eau, elles reprennent à la longue le liquide qu’elles avaient perdu. Cette perte et cette absorption alternatives démontrent l’existence des fentes ou suçoirs qui fuient l’œil de l’observateur. Toutes les géodes elles-mêmes qui forment un vide produit par l’évaporation de l’eau de cristallisation contiennent aussi des fentes, et on en voit qui, dans leur rupture, montrent l’entrée et l’issue du fluide. On peut donc assurer constamment que les pierres herborisées, de quelque nature qu’elles soient, ont offert aux sucs colorants des fentes capables de les recevoir et de produire l’effet des tubes capillaires.

    M. Mongez a fait quelques recherches sur la nature de ces sucs. Les uns charrient une argile brunâtre très accentuée, et leurs traces se décolorent au feu ; telles sont les argiles et les marnes herborisées de Cavireau près d’Orléans, et de Châteauroux en Berri. On en voit de bitumineuses que le feu fait entièrement disparaître. La troisième espèce, enfin, est due à des chaux martiales, et le phlogistique des charbons suffit pour les revivifier. Journal de physique, mai 1781, p. 387 et suiv.

  10. La pesanteur spécifique de l’agate orientale est de 25 901 ; de l’agate irisée, 25 535 ; de l’agate herborisée, 25 981 ; la pesanteur spécifique du caillou olivâtre, 26 067 ; du caillou taché, 25 867 ; du caillou veiné, 26 122 ; du caillou onyx, 26 644 ; et du caillou herborisé d’Égypte, 25 648. Tables de M. Brisson.
  11. Mémoires des Savants étrangers, t. III. Voyez aussi les Observations de M. l’abbé de Sauvages, dans les Mémoires de l’Académie des sciences, année 1745.
  12. Histoire de l’Académie des sciences, année 1733, p. 251.