Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 11/048

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Lecoffre (Œuvres complètes volume 11, 1873p. 270-272).


XLVIII


A M. DUFIEUX.


Paris, 5 juin 1850.


Mon cher ami,


Ne croyez pas que je m’accoutume à me passer des amis de Lyon, des vieux amis, des vrais amis. Rien ne les remplace, pas même les bonnes et affectueuses liaisons que j’ai pu former ici depuis dix ans. Non, rien ne vaut pour moi une heure passée avec vous sous ces belles allées du Luxembourg qui sont à ma porte. Là, nous aurions parlé de tout ce qui nous intéresse, et d’abord de vous et de madame Dufieux, de vos santés, de vos enfants, de vos peines, de vos espérances. Nous aurions passé en revue tous ceux que nous aimons ensemble. Enfin, après avoir épuisé des sujets si doux, nous aurions pourvu au gouvernement du monde, démontré sans effort comment la chose publique est mal administrée, et comme quoi tout irait mieux si l’on voulait prendre nos conseils. La vérité est que je m’inquiète fort de la voie où l’on nous jette, et qui a conduit les hommes de la Restauration aux abîmes. Si vous saviez tes illusions, si vous entendiez le langage de quelques-uns Et je ne dis pas des vieux, qui au contraire sont les plus expérimentés et les plus traitables. Mais je dis des jeunes, des hommes d’État, de vingt-cinq à trente ans, de ceux qui dans leur ferveur ne veulent plus de transaction avec l’esprit du siècle, plus de constitution, plus de représentation nationale, plus de presse ! Le pire est que la religion soit compromise par ces insensés, par des hommes qui se font honneur de la défendre à la tribune, et qui remplissent du récit de leurs aventures les coulisses de l’Opéra.

L'Univers travaille de son mieux a l’impopularité de l’Église, en cherchant querelle a ce qu’elle a de populaire, en attaquant, par exemple, le Père Lacordaire pour réhabiliter l’inquisition. Ne trouvez-vous pas le moment. bien choisi ! Il y a deux écoles qui ont voulu servir Dieu par la plume. L’une prétend mettre à sa tête M. de Maistre, qu’elle exagère et qu’elle dénature. Elle va cherchant les paradoxes les plus hardis, les thèses les plus contestables, pourvu qu’elles irritent l’esprit moderne. Elle présente la vérité aux hommes, non par le côté qui les attire, mais par celui qui les repousse. Elle ne se propose pas de ramener les incroyants, mais d’ameuter les passions des croyants. L’autre école était celle de Chateaubriand , de Ballanche ; elle est encore celle du Père Lacordaire, de l’abbé Gerbet ; elle a pour but de chercher dans le cœur humain toutes les cordes secrètes qui le peuvent rattacher au christianisme, de réveiller en lui l’amour du vrai, du bien et du beau, et de lui montrer ensuite dans la foi révélée, l’idéal de ces trois choses auxquelles toute âme aspire ; de ramener enfin les esprits égarés, et de grossir le nombre des chrétiens. J’avoue que j’aime mieux être de ce parti, et je n’oublierai jamais cette parole de saint François de Sales : « Qu’on prend plus de mouches avec une cuillerée de miel qu’avec une tonne de vinaigre ».

Mais voilà une bien longue dissertation dont vous n’aviez pas besoin, car ce point est de ceux où nous avons toujours été d’accord. Je me souviendrai toujours des sentiments de charité que vous m’inspiriez dans un temps où, sans le savoir, vous exerciez une grande influence sur moi, et où vous me faisiez beaucoup de bien. Cher ami, je. vous dois plus que je ne puis dire, mais croyez bien que j’en garde une reconnaissance infinie. Que j’ai de douceur à m’entretenir avec vous, et que je serai’heureux quand vous me donnerez de bonnes nouvelles de vous et de tous les vôtres ! En attendant, je sais que de vos souffrances aucune n’est perdue, puisque vous savez en faire la couronne de l’autre vie. Voici en quoi je devrais bien vous imiter, car je ne sais pas encore souffrir : priez pour moi.