Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 11/049

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Lecoffre (Œuvres complètes volume 11, 1873p. 273-278).
XLIX
À M. DUFIEUX
Paris, 14 juillet 1850.

Mon cher ami,

Assurément non, je ne vous en veux point de votre franchise. Je vous remercie même de cette confiance sans laquelle il n’y a pas d’amitié. Mais laissez-moi me plaindre un peu des excès de votre imagination. Jamais je ne vous ai donné lieu de concevoir de moi cette ambitieuse espérance dont vous parlez : jamais je n’aspirai à remplacer les grands hommes dont vous déplorez la chute : je me connais depuis longtemps, et si Dieu a bien voulu m’accorder quelque ardeur au travail, je n’ai jamais pris cette grâce pour le don éclatant du génie. Sans doute, au rang inférieur où je suis, j’ai voulu consacrer ma vie au service de la foi, mais en me considérant comme un serviteur inutile, comme un ouvrier de la dernière heure que le maître de la vigne ne reçoit que par charité. Il m’a semblé que mes jours seraient bien remplis, si malgré mon peu de mérite, je réussissais à retenir autour de ma chaire une jeunesse nombreuse, a rétablir devant, mes auditeurs les principes de la science chrétienne, à leur faire respecter tout ce qu’ils méprisent l’Eglise, la papauté, les moines. J'aurais voulu recueillir ces mêmes pensées dans des livres plus durables que mes leçons et tous mes vœux devaient être comblés si quelques âmes errantes trouvaient dans cet enseignement une raison d’abjurer leurs préjugés, d’éclaircir leurs doutes, et de revenir avec l’aide de Dieu à la vérité catholique.

Voila ce que j’ai voulu faire depuis dix ans, sans ambition d’une destinée plus grande, mais aussi sans que j’aie eu le malheur de déserter le combat. Et cependant, vous qui me connaissez si bien, qui avez eu l’épanchement de mon âme jusqu’au fond, qui m’avez suivi pas pas dans la carrière après m’en avoir ouvert les portes, il vous suffit de la dénonciation d’un journal pour vous-faire douter de ma foi! Un laïque sans autorité, sans mission, qui ne signe pas son nom, m’accuse d’avoir, par lâcheté, par intérêt, trahi la cause commune, il se permet de me reprocher ce qu’il appelle mes reniements là-dessus vous prenez l’alarme, et vous commencez à craindre que je ne croie pas à l’enfer ! Vous me mettez dans la triste nécessité de me rendre témoignage à moi-même mais enfin saint Paul, injustement accusé, s’est bien rendu témoignage Serait je donc réduit, cher ami, épuisé de fatigue à trente -sept ans, réduit à des infirmités précoces et cruelles si je n’avais été soutenu par le désir, par l’espérance, si vous voulez par l’illusion de servir le christianisme ? Était-il donc sans péril de rechercher les questions religieuses, de réhabiliter l’une après l’autre toutes les institutions catholiques, lorsque simple suppléant j’avais à ménager les opinions philosophiques de ceux qui devaient décider de mon avenir quand seul j’assistais de ma présence et de-ma parole M. Lenormant assailli dans sa chaire ; quand plus tard, en 1848, l’émeute passait tous les jours devant la Sorbonne ? Si j’ai eu quelques succès de professeur et d’académie, c’est par le travail, par les concours, et non par d’odieuses concessions. Certainement je ne suis qu’un pauvre pécheur devant Dieu : mais il n’a pas encore permis que j’aie cessé de croire aux peines éternelles ; il est faux que j’aie cessé de croire, que j’aie renié, dissimulé, atténué aucun article de foi. Permettez-moi d’ajouter que si mes amis de Lyon avaient connu le dernier ouvrage que j’ai publié, et que l’Académie couronna l’année dernière, la Civilisation chrétienne chez les Francs, ils auraient pu voir que j’y attaquais précisément les historiens. les plus considérables de ce temps-ci, sur tous les points où ils se trouvaient contraires à la vérité catholique, à l’honneur de l’Église et de la Papauté. Il est également, faux que j’aie pris l’initiative de cette controverse et donné le mauvais exemple d’une polémique entre chrétiens. Je n’aurais dit mot si l'Univers ne m’avait pas interpellé dans sa désastreuse dispute sur l’Inquisition. Je détestais ses opinions, je savais le mal qu’il faisait, combien on le désapprouvait à l’archevêché ; il m’avait nommé et mis en demeure de déclarer si je pensais comme lui. Je saisis donc la première occasion de~ marquer que je pensais autrement, mais sans engager une discussion, sans nommer l’Univers, encore moins ses rédacteurs, sans rien faire qui leur donnât le droit d’injures et de personnalités. Je suis si loin de cet esprit de guerre, que j’ai trouvé plus chrétien de ne pas leur répondre ; j’en avais le droit, plusieurs me le conseillaient. Mais pour le bien de la paix j’y ai renoncé, bien dédommagé d’ailleurs par le grand nombre de personnes respectables qui ont exprimé leur indignation de ces attaques. J’ai cru cependant devoir me justifier devant vous, à cause de votre amitié d’abord, et ensuite a cause de ceux de nos amis qui auraient pu partager vos alarmes et à qui je vous prie de communiquer ma lettre.

En ce qui touche M. Ballanche et M. de Chateaubriand, je n’ai pas prétendu les proposer pour modèles. J’ai dit que ces deux noms avaient longtemps soutenu de leur éclat l’école inaugurée ou plutôt relevée par le Génie du Christianisme Nous pouvons différer d’opinions sur ce point, et c’est ce que l'Univers devait discuter, s’il ne préferait les questions de personnes aux questions de doctrines. Pour moi, je n’ai pas à défendre, la mémoire de M. de Chateaubriand que j’ai peu connu, mais que j’ai connu dans ses dernières années catholique pratiquant et sincère. Je crois qu’il a fait beaucoup de fautes, et je déteste les paroles de lui que vous citez. Mais, à mon sens, le Génie du Christianisme, les Martyrs et les Études Historiques , ont donné à la littérature de ce siècle tout ce qu’elle a de supérieur au siècle passé. Ces livres m’ont fait beaucoup de bien, et je connais bien des esprits qui en ont ressenti les mêmes effets. M. Ballanche avait sur les peines éternelles une opinion téméraire qu’il a rétractée. Il est mort dans la paix de l’Eglise après avoir reçu les sacrements avec une grande piété. Mais ses livres où cette erreur tient bien peu de place sont tout entiers tournés au triomphe de la vérité chrétienne. C’est une gloire dont nous devrions être plus fiers comme catholiques et comme Lyonnais. Croyez-vous que de Maistre n’ait jamais erré? Il y a une page des Soirées de saint Petersbourg où est indiquée la possibilité d’une nouvelle révélation, et dont les saint-simoniens se sont beaucoup prévalus. Au surplus, dans un court feuilleton destiné à faire connaître un livre de poésie, je n’avais pas l’intention de régenter la littérature catholique, ni de diriger les lectures de la jeunesse.

Il s’agissait simplement de faire bien entendre è que tous les chrétiens n’appartenaient pas à cette école violente dont l’Univers s’est rendu l’organe.

Pardonnez, mon cher ami, la vivacité de ces observations. Mais rien ne m’est plus à cœur que l’estime de mes amis de Lyon, surtout de ceux qui, religieux et éclairés comme vous, ont droit de former l’opinion des autres.

Adieu, soyez toujours aussi sincère, aussi confiant pour moi, et croyez-moi pour la vie.

Votre ami dévoué.