Œuvres complètes de Gérard de Nerval - Tome V/Les Nuits d’octobre

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Œuvres complètes de Gérard de Nerval
Michel Lévy frères, libraires-éditeurs (V. Le Rêve et la Vie. Les Filles du feu. La Bohême galantepp. 324-369).

LES NUITS D’OCTOBRE


PARIS — PANTIN — MEAUX


I

LE RÉALISME

Avec le temps, la passion des grands voyages s’éteint, à moins qu’on n’ait voyagé assez longtemps pour devenir étranger à sa patrie. Le cercle se rétrécit de plus en plus, se rapprochant peu à peu du foyer. — Ne pouvant m’éloigner beaucoup cet automne, j’avais formé le projet d’un simple voyage à Meaux.

Il faut dire que j’ai déjà vu Pontoise.

J’aime assez ces petites villes qui s’écartent d’une dizaine de lieues du centre rayonnant de Paris, planètes modestes. Dix lieues, c’est assez loin pour qu’on ne soit pas tenté de revenir le soir, — pour qu’on soit sûr que la même sonnette ne vous réveillera pas le lendemain, pour qu’on trouve entre deux jours affairés une matinée de calme.

Je plains ceux qui, cherchant le silence et la solitude, se réveillent candidement à Asnières.

Lorsque cette idée m’arriva, il était déjà plus de midi. J’ignorais qu’au 1er du mois on avait changé l’heure des départs de Strasbourg. Il fallait attendre jusqu’à trois heures et demie.

Je redescends la rue Hauteville. Je rencontre un flâneur que je n’aurais pas reconnu si je n’eusse été désœuvré, et qui, après les premiers mots sur la pluie et le beau temps, se met à ouvrir une discussion touchant un point de philosophie. Au milieu de mes arguments en réplique, je manque l’omnibus de trois heures. C’était sur le boulevard de Montmartre que cela se passait. Le plus simple était d’aller prendre un verre d’absinthe au café Vachette et de dîner ensuite tranquillement chez Désiré et Baurain.

La politique des journaux fut bientôt lue, et je me mis à effeuiller négligemment la Revue Britannique. L’intérêt de quelques pages, traduites de Charles Dickens, me porta à lire tout l’article intitulé : La Clef de la rue.

Qu’ils sont heureux, les Anglais de pouvoir écrire et lire des chapitres d’observation dénués de tout alliage d’invention romanesque ! À Paris, on nous demanderait que cela fût semé d’anecdotes et d’histoires sentimentales, — se terminant soit par une mort, soit par un mariage. L’intelligence réaliste de nos voisins se contente du vrai absolu.

En effet, le roman rendra-t-il jamais l’effet des combinaisons bizarres de la vie ! Vous inventez l’homme, ne sachant pas l’observer. Quels sont les romans préférables aux histoires comiques, ou tragiques d’un journal de tribunaux ?

Cicéron critiquait un orateur prolixe qui, ayant à dire que son client s’était embarqué, s’exprimait ainsi : « Il se lève, — il s’habille, — il ouvre sa porte, — il met le pied hors du seuil, — il suit à droite la voie Flaminia, — pour gagner la place des Thermes », etc., etc.

On se demande si ce voyageur arrivera jamais au port ; mais déjà il vous intéresse, et, loin de trouver l’avocat prolixe, j’aurais exigé le portrait du client, la description de sa maison et la physionomie des rues ; j’aurais voulu connaître même l’heure du jour et le temps qu’il faisait. Mais Cicéron était l’orateur de convention, et l’autre n’était pas assez l’orateur vrai.


II

MON AMI

« Et puis qu’est-ce que cela prouve ? » — comme disait Denis Diderot.

Cela prouve que l’ami dont j’ai fait la rencontre est un de ces badauds enracinés que Dickens appellerait cockneys, produits assez communs de notre civilisation et de la capitale. Vous l’aurez aperçu vingt fois, vous êtes son ami, et il ne vous reconnaît pas. Il marche dans un rêve comme les dieux de l’Iliade marchaient parfois dans un nuage, seulement, c’est le contraire : vous le voyez, et il ne vous voit pas.

Il s’arrêtera une heure à la porte d’un marchand d’oiseaux, cherchant à comprendre leur langage d’après le dictionnaire phonétique laissé par Dupont (de Nemours), — qui a déterminé quinze cents mots dans la langue seule du rossignol !

Pas un cercle entourant quelque chanteur ou quelque marchand de cirage, pas une rixe, pas une bataille de chiens, où il n’arrête sa contemplation distraite. L’escamoteur lui emprunte toujours son mouchoir, qu’il a quelquefois, ou la pièce de cent sous, qu’il n’a pas toujours.

L’abordez-vous ? le voilà charmé d’obtenir un auditeur à son bavardage, à ses systèmes, à ses interminables dissertations, à ses récits de l’autre monde. Il vous parlera de omni re scibili et quibusdam aliis, pendant quatre heures, avec des poumons qui prennent de la force en s’échauffant ; et ne s’arrêtera qu’en s’apercevant que les passants font cercle, ou que les garçons du café font leurs lits. Il attend encore qu’ils éteignent le gaz. Alors, il faut bien partir ; laissez-le s’enivrer du triomphe qu’il vient d’obtenir, car il a toutes les ressources de la dialectique, et avec lui vous n’aurez jamais le dernier mot sur quoi que ce soit. À minuit, tout le monde pense avec terreur à son portier. — Quant à lui-même, il a déjà fait son deuil du sien, et il ira se promener à quelques lieues, ou seulement, à Montmartre.

Quelle bonne promenade, en effet, que celle des buttes Montmartre, à minuit, quand les étoiles scintillent et que l’on peut les observer régulièrement au méridien de Louis XIII, près du moulin de Beurre ! Un tel homme ne craint pas les voleurs. Ils le connaissent ; non qu’il soit pauvre toujours, quelquefois il est riche ; mais ils savent qu’au besoin il saurait jouer du couteau, ou faire le moulinet à quatre faces, en s’aidant du premier bâton venu. Pour le chausson, c’est l’élève de Lozès. Il n’ignore que l’escrime, parce qu’il n’aime pas les pointes, — et n’a jamais appris sérieusement le pistolet, parce qu’il croit que les balles ont leurs numéros.


III

LA NUIT DE MONTMARTRE

Ce n’est pas qu’il songe à coucher dans les carrières de Montmartre, mais il aura de longues conversations avec les chaufourniers. Il demandera aux carriers des renseignements sur les animaux antédiluviens, s’enquérant des anciens carriers qui furent les compagnons de Cuvier dans ses recherches géologiques. Il s’en trouve encore. Ces hommes abrupts, mais intelligents, écouteront pendant des heures, aux lueurs des fagots qui flambent, l’histoire des monstres dont ils retrouvent encore des débris, et le tableau des révolutions primitives du globe. — Parfois un vagabond se réveille et demande du silence, mais on le fait taire aussitôt.

Malheureusement, les grandes carrières sont fermées aujourd’hui. Il y en avait une du côté du château Rouge, qui semblait un temple druidique, avec ses hauts piliers soutenant des voûtes carrées. L’œil plongeait dans des profondeurs d’où l’on tremblait de voir sortir Ésus, ou Thot, ou Cérunnos, les dieux redoutables de nos pères.

Il n’existe plus aujourd’hui que deux carrières habitables du côté de Clignancourt. Mais tout cela est rempli de travailleurs dont la moitié dort pour pouvoir plus tard relayer l’autre. C’est ainsi que la couleur se perd ! Un voleur sait toujours où coucher : on n’arrêtait, en général, dans les carrières, que d’honnêtes vagabonds qui n’osaient pas demander asile au poste, ou des ivrognes descendus des buttes, qui ne pouvaient se traîner plus loin.

Il y a quelquefois, du côté de Clichy, d’énormes tuyaux de gaz préparés pour servir plus tard, et qu’on laisse en dehors parce qu’ils défient toute tentative d’enlèvement. Ce fut le dernier refuge des vagabonds, après la fermeture des grandes carrières. On finit par les déloger ; ils sortaient des tuyaux par séries de cinq ou six. Il suffisait d’attaquer l’un des bouts avec la crosse d’un fusil.

Un commissaire demandait paternellement à l’un d’eux depuis combien de temps il habitait ce gîte.

— Depuis un terme.

— Et cela ne vous paraissait pas trop dur ?

— Pas trop… Et même, vous ne croiriez pas, monsieur le commissaire, le matin, j’étais paresseux au lit.

J’emprunte à mon ami ces détails sur les nuits de Montmartre. Mais il est bon de songer que, ne pouvant partir, je trouve inutile de rentrer chez moi en costume de voyage. Je serais obligé d’expliquer pourquoi j’ai manqué deux fois les omnibus. — Le premier départ du chemin de fer de Strasbourg n’est qu’à sept heures du matin ; que faire jusque-là ?


IV

CAUSERIE

— Puisque nous sommes anuités, dit mon ami, si tu n’as pas sommeil, nous irons souper quelque part. La Maison d’or, c’est bien mal composé : des lorettes, des quarts d’agent de change, et les débris de la jeunesse dorée. Aujourd’hui, tout le monde a quarante ans, ils en ont soixante. Cherchons encore la jeunesse non dorée. Rien ne me blesse comme les mœurs d’un jeune homme dans un homme âgé, à moins qu’il ne soit Brancas ou Saint-Cricq. Tu n’as jamais connu Saint-Cricq ?

— Au contraire.

— C’est lui qui se faisait de si belles salades au café Anglais, entremêlées de tasses de chocolat. Quelquefois, par distraction, il mêlait le chocolat avec la salade, cela n’offensait personne. Eh bien, les viveurs sérieux, les gens ruinés qui voulaient se refaire avec des places, les diplomates en herbe, les sous-préfets en expectative, les directeurs de théâtre ou de n’importe quoi — futurs — avaient mis ce pauvre Saint-Cricq en interdit. Mis au ban, comme nous disions jadis, Saint-Cricq s’en vengea d’une manière bien spirituelle. On lui avait refusé la porte du café Anglais ; visage de bois partout. Il délibéra en lui-même pour savoir s’il n’attaquerait pas la porte avec des rossignols ou à grands coups de pavé. Une réflexion l’arrêta :

« — Pas d’effraction, pas de dégradation ; il vaut mieux aller trouver mon ami le préfet de police.

« Il prend un fiacre, deux fiacres ; il aurait pris quarante fiacres s’il les eût trouvés sur la place.

« À une heure du matin, il faisait grand bruit rue de Jérusalem.

« — Je suis Saint-Cricq, je viens demander justice d’un tas de… polissons ; hommes charmants, mais qui ne comprennent pas…, enfin, qui ne comprennent pas ! Où est Gisquet ?

« — Monsieur le préfet est couché.

« — Qu’on le réveille. J’ai des révélations importantes à lui faire.

« On réveille le préfet, croyant qu’il s’agissait d’un complot politique. Saint-Cricq avait eu le temps de se calmer. Il redevient posé, précis, parfait gentilhomme, traite avec aménité le haut fonctionnaire, lui parle de ses parents, de ses entours, lui raconte des scènes du grand monde, et s’étonne un peu de ne pouvoir, lui, Saint-Cricq, aller souper paisiblement dans un café où il a ses habitudes.

« Le préfet, fatigué, lui donne quelqu’un pour l’accompagner. Il retourne au café Anglais, dont l’agent fait ouvrir la porte ; Saint-Cricq triomphant demande ses salades et ses chocolats ordinaires, et adresse à ses ennemis cette objurgation :

« — Je suis ici par la volonté de mon père et de M. le préfet, etc., et je n’en sortirai, etc.

— Ton histoire est jolie, dis-je à mon ami, mais je la connaissais, et je ne l’ai écoutée que pour l’entendre raconter par toi. Nous savons toutes les facéties de ce bonhomme, ses grandeurs et sa décadence, ses quarante fiacres, son amitié pour Harel et ses procès avec la Comédie-Française, en raison de ce qu’il admirait trop hautement Molière. Il traitait les ministres d’alors de polichinelles. Il osa s’adresser plus haut… Le monde ne pouvait supporter de telles excentricités. — Soyons gais, mais convenables. Ceci est la parole du sage.


V

LES NUITS DE LONDRES

— Eh bien, si nous ne soupons pas dans la haute, dit mon ami, je ne sais guère où nous irions à cette heure-ci. Pour la Halle, il est trop tôt encore. J’aime que cela soit peuplé autour de moi. Nous avions récemment, au boulevard du Temple, dans un café près de l’Épi-Scié, une combinaison de soupers à un franc, où se réunissaient principalement des modèles, hommes et femmes, employés quelquefois dans les tableaux vivants ou dans les drames et vaudevilles à poses. Des festins de Trimalcion comme ceux du vieux Tibère à Caprée. On a encore fermé cela.

— Pourquoi ?

— Je le demande. Es-tu allé à Londres ?

— Trois fois.

— Eh bien, tu sais la splendeur de ses nuits, auxquelles manque trop souvent le soleil d’Italie ? Quand on sort de Majesty-Theater, ou de Drury-Lane, ou de Covent-Garden, ou seulement de la charmante bonbonnière du Strand dirigée par madame Céleste, l’âme excitée par une musique bruyante ou délicieusement énervante (oh ! les Italiens !), par les facéties de je ne sais quel clown, par des scènes de boxe que l’on voit dans des box[1]…, l’âme, dis-je, sent le besoin, dans cette heureuse ville où le portier manque, où l’on a négligé de l’inventer, de se remettre d’une telle tension. La foule alors se précipite dans les bœuf-maisons, dans les huître-maisons, dans les cercles, dans les clubs et dans les saloons !

— Que m’apprends-tu là ! Les nuits de Londres sont délicieuses ; c’est une série de paradis ou une série d’enfers, selon les moyens qu’on possède. Les gin-palace (palais de genièvre) resplendissants de gaz, de glaces et de dorures, où l’on s’enivre entre un pair d’Angleterre et un chiffonnier… Les petites filles maigrelettes qui vous offrent des fleurs. Les dames des wauxhalls et des amphithéâtres, qui, rentrant à pied, vous coudoient à l’anglaise, et vous laissent éblouis d’une désinvolture de pairesse ! Des velours, des hermines, des diamants, comme au théâtre de la Reine !… De sorte que l’on ne sait si ce sont les grandes dames qui sont des…

— Tais-toi !


VI

DEUX SAGES

Nous nous entendons si bien, mon ami et moi, qu’en vérité, sans le désir d’agiter notre langue et de nous animer un peu, il serait inutile que nous eussions ensemble la moindre conversation. Nous ressemblerions au besoin à ces deux philosophes marseillais qui avaient longtemps abîmé leurs organes à discuter sur le grand peut-être. À force de dissertations, ils avaient fini par s’apercevoir qu’ils étaient du même avis, que leurs pensées se trouvaient adéquates, et que les angles sortants du raisonnement de l’un s’appliquaient exactement aux angles rentrants du raisonnement de l’autre.

Alors, pour ménager leurs poumons, ils se bornaient, sur toute question philosophique, politique ou religieuse ; à un certain Hum ou Heuh, diversement accentué, qui suffisait pour amener la résolution du problème.

L’un, par exemple, montrait à l’autre, pendant qu’ils prenaient le café ensemble, un article sur la fusion.

— Hum ! disait l’un.

— Heuh ! disait l’autre.

La question des classiques et des scolastiques, soulevée par un journal bien connu, était pour eux comme celle des réalistes et des nominaux du temps d’Abeilard.

— Heuh ! disait l’un.

— Hum ! disait l’autre.

Il en était de même pour ce qui concerne la femme ou l’homme, le chat ou le chien. Rien de ce qui est dans la nature, ou qui s’en éloigne, n’avait la vertu de les étonner autrement.

Cela finissait toujours par une partie de dominos, jeu spécialement silencieux et méditatif.

— Mais pourquoi, dis-je à mon ami, n’est-ce pas ici comme à Londres ? Une grande capitale ne devrait jamais dormir !

— Parce qu’il y a ici des portiers, et qu’à Londres chacun, ayant un passe-partout de la porte extérieure, rentre à l’heure qu’il veut.

— Cependant, moyennant cinquante centimes, on peut ici rentrer partout après minuit.

— Et l’on est regardé comme un homme qui n’a pas de conduite.

— Si j’étais préfet de police, au lieu de faire fermer les boutiques, les théâtres, les cafés et les restaurants à minuit, je payerais une prime à ceux qui resteraient ouverts jusqu’au matin. Car enfin je ne crois pas que la police ait jamais favorisé les voleurs ; mais il semble, d’après ces dispositions, qu’elle leur livre la ville sans défense, une ville surtout où un grand nombre d’habitants : imprimeurs, acteurs, critiques, machinistes, allumeurs, etc., ont des occupations qui les retiennent jusqu’après minuit. Et les étrangers, que de fois je les ai entendus rire… en voyant que l’on couche les Parisiens si tôt !

— La routine ! dit mon ami.


VII

LE CAFÉ DES AVEUGLES

— Mais, reprit-il, si nous ne craignons pas les tire-laine, nous pouvons encore jouir des agréments de la soirée ; ensuite nous reviendrons souper, soit à la pâtisserie du boulevard Montmartre, soit à la boulangerie, que d’autres appellent la boulange, rue Richelieu. Ces établissements ont la permission de deux heures. Mais on n’y soupe guère à fond. Ce sont des pâtés, des sandwich, une volaille peut-être, ou quelques assiettes assorties de gâteaux, que l’on arrose invariablement de madère. Souper de figurante, ou de pensionnaire… lyrique. Allons plutôt chez le rôtisseur de la rue Saint-Honoré.

Il n’était pas encore tard, en effet. Notre désœuvrement nous faisait paraître les heures longues… En passant au perron pour traverser le Palais-Royal, un grand bruit de tambour nous avertit que le Sauvage continuait ses exercices au café des Aveugles.

L’orchestre homérique[2] exécutait avec zèle les accompagnements. La foule était composée d’un parterre inouï, garnissant les tables, et qui, comme aux Funambules, vient fidèlement jouir tous les soirs du même spectacle et du même acteur. Les dilettantes trouvaient que M. Blondelet (le Sauvage) semblait fatigué et n’avait pas dans son jeu toutes les nuances de la veille. Je ne pus apprécier cette critique ; mais je l’ai trouvé fort beau. Je crains seulement que ce ne soit aussi un aveugle et qu’il n’ait des yeux d’émail.

Pourquoi des aveugles, direz-vous, dans ce seul café, qui est un caveau ? C’est que, vers la fondation, qui remonte à l’époque révolutionnaire, il se passait là des choses qui eussent révolté la pudeur d’un orchestre. Aujourd’hui tout est calme et décent. Et même la galerie sombre du caveau est placée sous l’œil vigilant d’un sergent de ville.

Le spectacle éternel de l’Homme à la poupée nous fit fuir, parce que nous le connaissions déjà. Du reste, cet homme imite parfaitement le français-belge.

Et maintenant, plongeons-nous plus profondément encore dans les cercles inextricables de l’enfer parisien. Mon ami m’a promis de me faire passer la nuit à Pantin.


VIII

PANTIN

Pantin, c’est le Paris obscur, quelques-uns diraient le Paris canaille ; mais ce dernier s’appelle, en argot, Pantruche. N’allons pas si loin.

En tournant la rue de Valois, nous avons rencontré une façade lumineuse d’une douzaine de fenêtres : c’est l’ancien Athénée, inauguré par les doctes leçons de la Harpe. Aujourd’hui, c’est le splendide estaminet des Nations, contenant douze billards. Plus d’esthétique, plus de poésie ; on y rencontre des gens assez forts pour faire circuler des billes autour de trois chapeaux espacés sur le tapis vert, aux places où sont les mouches. Les blocs n’existent plus ; le progrès a dépassé ces vaines promesses de nos pères. Le carambolage seul est encore admis ; mais il n’est pas convenable d’en manquer un seul (de carambolage).

J’ai peur de ne plus parler français, c’est pourquoi je viens de me permettre cette dernière parenthèse. Le français de M. Scribe, celui de la Montansier, celui des estaminets, celui des lorettes, des concierges, des réunions bourgeoises, des salons, commence à s’éloigner des traditions du grand siècle. La langue de Corneille et de Bossuet devient peu à peu du sanscrit (langue savante). Le règne du prâcrit (langue vulgaire) commence pour nous, je m’en suis convaincu en prenant mon billet et celui de mon ami au bal situé rue Honoré, que les envieux désignent sous le nom de bal des Chiens. Un habitué nous a dit :

— Vous roulez (vous entrez) dans le bal (on prononce b-a-l), c’est assez rigolo ce soir.

Rigolo signifie amusant.

En effet, c’était rigolo.

La maison intérieure, à laquelle on arrive par une longue allée, peut se comparer aux gymnases antiques. La jeunesse y rencontre tous les exercices qui peuvent développer sa force et son intelligence. Au rez-de-chaussée, le café-billard ; au premier, la salle de danse ; au second, la salle d’escrime et de boxe ; au troisième, le daguerréotype, instrument de patience qui s’adresse aux esprits fatigués, et qui, détruisant les illusions, oppose à chaque figure le miroir de la vérité.

Mais, la nuit, il n’est question ni de boxe ni de portraits ; un orchestre étourdissant de cuivres, dirigé par M. Hesse dit Décati, vous attire invinciblement à la salle de danse, où vous commencez à vous débattre contre les marchandes de biscuits et de gâteaux. On arrive dans la première pièce, où sont les tables, et où l’on a le droit d’échanger son billet de 25 centimes contre la même somme en consommation. Vous apercevez des colonnes entre lesquelles s’agitent des quadrilles joyeux. Un sergent de ville vous avertit paternellement que l’on ne peut fumer que dans la salle d’entrée, — le prodrome.

Nous jetons nos bouts de cigare, immédiatement ramassés par des jeunes gens moins fortunés que nous. Mais, vraiment, le bal est très bien ; on se croirait dans le monde, si l’on ne s’arrêtait à quelques imperfections de costume. C’est, au fond, ce qu’on appelle à Vienne un bal négligé.

Ne faites pas le fier. Les femmes qui sont là en valent bien d’autres, et l’on peut dire des hommes, en parodiant certains vers d’Alfred de Musset sur les derviches turcs :


Ne les dérange pas, ils t’appelleraient chien…
Ne les insulte pas, car ils te valent bien !


Tâchez de trouver dans le monde une pareille animation. La salle est assez grande et peinte en jaune. Les gens respectables s’adossent aux colonnes, avec défense de fumer, et n’exposent que leurs poitrines aux coups de coude, et leurs pieds aux trépignements éperdus du galop et de la valse. Quand la danse s’arrête, les tables se garnissent. Vers onze heures, les ouvrières sortent et font place à des personnes qui sortent des théâtres, des cafés-concerts et de plusieurs établissements publics. L’orchestre se ranime pour cette population nouvelle, et ne s’arrête que vers minuit.


IX

LA GOGUETTE

Nous n’attendîmes pas cette heure. Une affiche bizarre attira notre attention. Le règlement d’une goguette était affiché dans la salle :


société lyrique des troubadours


« Bury, président. Beauvais, maître de chant, etc.

« Art. 1er. Toutes chansons politiques ou atteignant la religion ou les mœurs sont formellement interdites.

« 2° Les échos ne seront accordés que lorsque le président le jugera convenable.

« 3° Toute personne se présentant en état de troubler l’ordre de la soirée, l’entrée lui en sera refusée.

« 4° Toute personne qui aurait troublé l’ordre, qui, après deux avertissements dans la soirée, n’en tiendrait pas compte, sera priée de sortir immédiatement.

« Approuvé, etc. »


Nous trouvons ces dispositions fort sages ; mais la Société lyrique des Troubadours, si bien placée en face de l’ancien Athénée, ne se réunit pas ce soir-là. Une autre goguette existait dans une autre cour du quartier. Quatre lanternes mauresques annonçaient la porte, surmontée d’une équerre dorée.

Un contrôleur vous prie de déposer le montant d’une chopine (six sous), et l’on arrive au premier, où derrière la porte se rencontre le chef d’ordre.

— Êtes-vous du bâtiment ? nous dit-il.

— Oui, nous sommes du bâtiment, répondit mon ami.

Ils se firent les attouchements obligés, et nous pûmes entrer dans la salle.

Je me rappelai aussitôt la vieille chanson exprimant l’étonnement d’un louveteau[3] nouveau-né qui rencontre une société fort agréable et se croit obligé de la célébrer :

— Mes yeux sont éblouis, dit-il. Que vois-je dans cette enceinte ?


Des menuisiers ! des ébénisses !
Des entrepreneurs de bâtisses !…
Qu’on dirait un bouquet de fleurs,
Paré de ses mille couleurs ! »


Enfin nous étions du bâtiment, et le mot se dit aussi au moral attendu que le bâtiment n’exclut pas les poëtes ; Amphyon, qui élevait des murs aux sons de sa lyre, était du bâtiment. Il en est de même des artistes peintres et statuaires, qui en sont les enfants gâtés.

Comme le louveteau, je fus ébloui de la splendeur du coup d’œil. Le chef d’ordre nous fit asseoir à une table, d’où nous pûmes admirer les trophées ajustés entre chaque panneau. Je fus étonné de ne pas y rencontrer les anciennes légendes obligées : « Respect aux dames ! Honneur aux Polonais ! » Comme les traditions se perdent !

En revanche, le bureau, drapé de rouge, était occupé par trois commissaires fort majestueux. Chacun avait devant soi sa sonnette, et le président frappa trois coups avec le marteau consacré. La mère des compagnons était assise au pied du bureau. On ne la voyait que de profil, mais le profil était plein de grâce et de dignité.

— Mes petits amis, dit le président, notre ami *** va chanter une nouvelle composition, intitulée la Feuille de saule.

La chanson n’était pas plus mauvaise que bien d’autres. Elle imitait faiblement le genre de Pierre Dupont. Celui qui la chantait était un beau jeune homme aux longs cheveux noirs, si abondants, qu’il avait dû s’entourer la tête d’un cordon, afin de les maintenir ; il avait une voix douce parfaitement timbrée, et les applaudissements furent doubles, — pour l’auteur et pour le chanteur.

Le président réclama l’indulgence pour une demoiselle dont le premier essai allait se produire devant les amis. Ayant frappé trois coups, il se recueillit, et, au milieu du plus complet silence, on entendit une voix jeune, encore imprégnée des rudesses du premier âge, mais qui, se dépouillant peu à peu (selon l’expression d’un de nos voisins), arrivait aux traits et aux fioritures les plus hardis. L’éducation classique n’avait pas gâté cette fraîcheur d’intonation, cette pureté d’organe, cette parole émue et vibrante, qui n’appartiennent qu’aux talents vierges encore des leçons du Conservatoire.


X

LE RÔTISSEUR

Ô jeune fille à la voix perlée ! tu ne sais pas phraser comme au Conservatoire ; tu ne sais pas chanter, ainsi que dirait un critique musical… Et pourtant ce timbre jeune, ces désinences tremblées à la façon des chants naïfs de nos aïeules, me remplissent d’un certain charme ! Tu as composé des paroles qui ne riment pas et une mélodie qui n’est pas carrée ; et c’est dans ce petit cercle seulement que tu es comprise et rudement applaudie. On va conseiller à ta mère de t’envoyer chez un maître de chant, et, dès lors, te voilà perdue… perdue pour nous ! Tu chantes au bord des abîmes, comme les cygnes de l’Edda. Puissé-je conserver le souvenir de ta voix si pure et si ignorante, et ne t’entendre plus, soit dans un théâtre lyrique, soit dans un concert, ou seulement dans un café chantant !

Adieu, adieu, et pour jamais adieu !… Tu ressembles au séraphin doré du Dante, qui répand un dernier éclair de poésie sur les cercles ténébreux dont la spirale immense se rétrécit toujours, pour aboutir à ce puits sombre où Lucifer est enchaîné jusqu’au jour du dernier jugement.

Et maintenant, passez autour de nous, couples souriants ou plaintifs,… « spectres où saigne encore la place de l’amour ! » Les tourbillons que vous formez s’effacent peu à peu dans la brume… La Pia, la Francesca, passent peut-être à nos côtés… L’adultère, le crime et la faiblesse se coudoient, sans se reconnaître, à travers ces ombres trompeuses.

Derrière l’ancien cloître Saint-Honoré, dont les débris subsistent encore, cachés par les façades des maisons modernes, est la boutique d’un rôtisseur ouverte jusqu’à deux heures du matin. Avant d’entrer dans l’établissement, mon ami murmura cette chanson colorée :


À la Grand’Pinte, quand le vent
Fait grincer l’enseigne en fer-blanc
Alors qu’il gèle,
Dans la cuisine, on voit briller
Toujours un tronc d’arbre au foyer,
Flamme éternelle,

Où rôtissent en chapelets,
Oisons, canards, dindons, poulets,
Au tournebroche !
Et puis le soleil jaune d’or,
Sur les casseroles encor,
Darde et s’accroche !


Mais ne parlons pas du soleil, il est minuit passé.

Les tables du rôtisseur sont peu nombreuses ; elles étaient toutes occupées.

— Allons ailleurs, dis-je.

— Mais, auparavant, répondit mon ami, consommons un petit bouillon de poulet. Cela ne peut suffire à nous ôter l’appétit, et, chez Véry, cela coûterait un franc ; ici c’est dix centimes. Tu conçois qu’un rôtisseur qui débite par jour cinq cents poulets en doit conserver les abatis, les cœurs et les foies, qu’il lui suffit d’entasser dans une marmite pour faire d’excellents consommés.

Les deux bols nous furent servis sur le comptoir et le bouillon était parfait. Ensuite on suce quelques écrevisses de Strasbourg grosses comme de petits homards. Les moules, la friture, et les volailles découpées jusque dans les prix les plus modestes, composent le souper ordinaire des habitués.

Aucune table ne se dégarnissait. Une femme d’un aspect majestueux, type habillé des néréides de Rubens ou des bacchantes de Jordaens, donnait, près de nous, des conseils à un jeune homme.

Ce dernier, élégamment vêtu, mince de taille, et dont la pâleur était relevée par de longs cheveux noirs et de petites moustaches soigneusement tordues et cirées aux pointes, écoutait avec déférence les avis de l’imposante matrone. On ne pouvait guère lui reprocher qu’une chemise prétentieuse à jabot de dentelle et à manchettes plissées, une cravate bleue et un gilet d’un rouge ardent croisé de lignes vertes. Sa chaîne de montre pouvait être en chrysocale, son épingle en strass du Rhin ; mais l’effet en était assez riche aux lumières.

— Vois-tu, muffeton, disait la dame, tu n’es pas fait pour ce métier-là, de vivre la nuit. Tu t’obstines, tu ne pourras pas ! Le bouillon de poulet te soutient, c’est vrai ; mais la liqueur t’abîme. Tu as des palpitations, et les pommettes rouges le matin. Tu as l’air fort, parce que tu es nerveux… Tu ferais mieux de dormir à cette heure-ci.

— De quoi ? observa le jeune homme avec cet accent des voyous parisiens qui semble un râle, et que crée l’usage précoce de l’eau-de-vie et de la pipe : est-ce qu’il ne faut pas que je fasse mon état ? C’est les chagrins qui me font boire : pourquoi est-ce que Gustine m’a trahi !

— Elle t’a trahi sans te trahir… C’est une baladeuse, voilà tout.

— Je te parle comme à ma mère : si elle revient, c’est fini, je me range. Je prends un fonds de bimbeloterie. Je l’épouse.

— Encore une bêtise !

— Puisqu’elle m’a dit que je n’avais pas d’établissement !

— Ah ! jeune homme, cette femme-là, ça sera ta mort.

— Elle ne sait pas encore la roulée qu’elle va recevoir !

— Tais-toi donc ! dit la femme-Rubens en souriant, ce n’est pas toi qui es capable de corriger une femme !

Je n’en voulus pas entendre davantage. Jean-Jacques avait bien raison de s’en prendre aux mœurs des villes d’un principe de corruption qui s’étend plus tard jusqu’aux campagnes. À travers tout cela, cependant, n’est-il pas triste d’entendre retentir l’accent de l’amour, la voix pénétrée d’émotion, la voix mourante du vice, à travers la phraséologie de la crapule ?

Si je n’étais sûr d’accomplir une des missions douloureuses de l’écrivain, je m’arrêterais ici ; mais mon ami me dit comme Virgile à Dante :

Or sie forte ed ardito ; omai si scende per i fatte scale… [4]

À quoi je répondis sur un air de Mozart :

Andiam ! andiam ! andiamo bene !

— Tu te trompes ! reprit-il, ce n’est pas là l’enfer ; c’est tout au plus le purgatoire. Allons plus loin.


XI

LA HALLE

— Quelle belle nuit ! dis-je en voyant scintiller les étoiles au-dessus du vaste emplacement où se dessinent, à gauche, la coupole de la halle aux Blés avec la colonne cabalistique qui faisait partie de l’hôtel de Soissons, et qu’on appelait l’observatoire de Catherine de Médicis, puis le marché à la volaille ; à droite, le marché au beurre, et, plus loin, la construction inachevée du marché à la viande. La silhouette grisâtre de Saint-Eustache ferme le tableau. Cet admirable édifice, où le style fleuri du moyen s’allie si bien aux dessins corrects de la Renaissance, s’éclaire encore magnifiquement aux rayons de la lune, avec son armature gothique, ses arcs-boutants multipliés comme les côtes d’un cétacé prodigieux, et les cintres romains de ses portes et de ses fenêtres, dont les ornements semblent appartenir à la coupe ogivale. Quel malheur qu’un si rare vaisseau soit déshonoré, à droite par une porte de sacristie à colonnes d’ordre ionique, et à gauche par un portail dans le goût de Vignole !

Le petit carreau des halles commençait à s’animer. Les charrettes des maraîchers, des mareyeurs, des beurriers, des verduriers, se croisaient sans interruption. Les charretiers arrivés au port se rafraîchissaient dans les cafés et dans les cabarets, ouverts sur cette place pour toute la nuit. Dans la rue Mauconseil, ces établissements s’étendent jusqu’à la halle aux huîtres ; dans la rue Montmartre, de la pointe Saint-Eustache à la rue du jour.

On trouve là, à droite, des marchands de sangsues ; l’autre côté est occupé par les pharmaciens-Raspail et les débitants de cidre, chez lesquels on peut se régaler d’huîtres et de tripes à la mode de Caen. Les pharmacies ne sont pas inutiles, à cause des accidents ; mais, pour des gens sains qui se promènent, il est bon de boire un verre de cidre ou de poiré. C’est rafraîchissant.

Nous demandâmes du cidre nouveau, car il n’y a que des Normands ou des Bretons qui puissent se plaire au cidre dur. — On nous répondit que les cidres nouveaux n’arriveraient que dans huit jours, et qu’encore la récolte était mauvaise.

— Quant aux poirés, ajouta-t-on, ils sont arrivés depuis hier ; ils avaient manqué l’année passée.

La ville de Domfront (ville de malheur) est cette fois très heureuse. Cette liqueur blanche et écumante comme le champagne rappelle beaucoup la blanquette de Limoux. Conservée en bouteille, elle grise très-bien son homme. — Il existe de plus une certaine eau-de-vie de cidre de la même localité, dont le prix varie selon la grandeur des petits verres. Voici ce que nous lûmes sur une pancarte attachée au flacon :


Le monsieur 
 4 sous.
La demoiselle 
 2 sous.
Le misérable 
 1 sous.


Cette eau-de-vie, dont les diverses mesures sont ainsi qualifiées, n’est point mauvaise et peut servir d’absinthe. Elle est inconnue sur les grandes tables.


XII

LE MARCHÉ DES INNOCENTS

En passant à gauche du marché aux poissons, où l’animation ne commence que de cinq à six heures, moment de la vente à la criée, nous avons remarqué une foule d’hommes en blouse, en chapeau rond et en manteau blanc rayé de noir, couchés sur des sacs de haricots… Quelques-uns se chauffaient autour de feux comme ceux que font les soldats qui campent, d’autres s’allumaient des foyers intérieurs dans les cabarets voisins. D’autres, encore près des sacs, se livraient à des adjudications de haricots… Là, on parlait prime, différence, couverture, reports, hausse et baisse ; enfin, comme à la bourse.

— Ces gens en blouse sont plus riches que nous, dit mon compagnon. Ce sont de faux paysans. Sous leur roulière ou leur bourgeron, ils sont parfaitement vêtus et laisseront demain leur blouse chez le marchand de vin pour retourner chez eux en tilbury. Le spéculateur adroit revêt la blouse comme l’avocat revêt la robe. Ceux de ces gens-là qui dorment sont les moutons ou les simples voituriers.

— 46-66 l’haricot de Soissons ! dit près de nous une voix grave.

— 48, fin courant, ajouta un autre.

— Les suisses blancs sont hors de prix.

— Les nains 28.

— La vesce à 13-34… Les flageolets sont mous, etc.

Nous laissons ces braves gens à leurs combinaisons. Que d’argent il se gagne et se perd ainsi !… Et l’on a supprimé les jeux !


XIII

LES CHARNIERS

Sous les colonnes du marché aux pommes de terre, des femmes matinales, ou bien tardives, épluchaient leurs denrées à la lueur des lanternes. Il y en avait de jolies qui travaillaient sous l’œil des mères en chantant de vieilles chansons. Ces dames sont souvent plus riches qu’il ne semble, et la fortune même n’interrompt pas leur rude labeur. Mon compagnon prit plaisir à s’entretenir très-longtemps avec une jolie blonde, lui parlant du dernier bal de la Halle, dont elle avait dû faire l’un des plus beaux ornements… Elle répondait fort élégamment et comme une personne du monde, quand je ne sais par quelle fantaisie il s’adressa à la mère en lui disant :

— Mais votre demoiselle est charmante… A-t-elle le sac ?

Cela veut dire en langage des halles : « A-t-elle de l’argent ? »

— Non, mon fy, dit la mère, c’est moi qui l’ai, le sac !

— Eh mais, Madame, si vous étiez veuve, on pourrait… Nous recauserons de cela !

— Va-t’en donc, vieux mufle ! cria la jeune fille avec un accent entièrement local qui tranchait sur ses phrases précédentes.

Elle me fit l’effet de la blonde sorcière de Faust, qui, causant tendrement avec son valseur, laisse échapper de sa bouche une souris rouge.

Nous tournâmes les talons, poursuivis d’imprécations railleuses, qui rappelaient d’une façon assez classique les colloques de Vadé.

— Il s’agit décidément de souper, dit mon compagnon. Voici Bordier, mais la salle est étroite. C’est le rendez-vous des fruitiers-orangers et des orangères. Il y a un autre Bordier qui fait le coin de la rue aux Ours, et qui est passable ; puis le restaurant des Halles, fraîchement sculpté et doré, près de la rue de la Reynie… Mais autant vaudrait la Maison d’or.

— En voilà d’autres, dis-je en tournant les yeux vers cette longue ligne de maisons régulières qui bordent la partie du marché consacrée aux choux.

— Y penses-tu ? Ce sont les charniers. C’est là que des poëtes en habit de soie, épée et manchettes, venaient souper, au siècle dernier, les jours où leur manquaient les invitations du grand monde. Puis, après avoir consommé l’ordinaire de six sous, ils lisaient leurs vers par habitude aux rouliers, aux maraîchers et aux forts : « Jamais je n’ai eu tant de succès, disait Robbé, qu’auprès de ce public formé aux arts par les mains de la nature ! »

Les hôtes poétiques de ces caves voûtées s’étendaient, après le souper, sur les bancs ou sur les tables, et il fallait, le lendemain matin, qu’ils se fissent poudrer à deux sols par quelque merlan en plein air, et repriser par les ravaudeuses, pour aller ensuite briller aux petits levers de madame de Luxembourg, de mademoiselle Hus ou de la comtesse de Beauharnais.


XIV

BARATTE

Ces temps sont passés. — Les caves des charniers sont aujourd’hui restaurées, éclairées au gaz, la consommation y est propre, et il est défendu d’y dormir, soit sur les tables, soit dessous ; mais que de choux dans cette rue !… La rue parallèle de la Ferronnerie en est également remplie, et le cloître voisin de Sainte-Opportune en présente de véritables montagnes. La carotte et le navet appartiennent au même département.

— Voulez-vous des frisés, des milans, des cabus, mes petits amours ? nous crie une marchande.

En traversant la place, nous admirons des potirons monstrueux. On nous offre des saucisses et des boudins, du café à un sou la tasse, et, au pied même de la fontaine de Pierre Lescot et de Jean Goujon sont installés, en plein vent, d’autres soupeurs plus modestes encore que ceux des charniers.

Nous fermons l’oreille aux provocations, et nous nous dirigeons vers Baratte, en fendant la presse des marchandes de fruits et de fleurs. — L’une crie :

— Mes petits choux ! fleurissez vos dames !

Et, comme on ne vend à cette heure-là qu’en gros, il faudrait avoir beaucoup de dames à fleurir pour acheter de telles bottes de bouquets. — Une autre chante la chanson de son état :

« Pommes de reinette et pommes d’api ! — Calville, calville, calville rouge ! — Calville rouge et calville gris !

« Étant en crique, — dans ma boutique, — j’ vis des inconnus qui m’ dirent : « Mon p’tit cœur ! — venez me voir, vous aurez grand débit !

« — Nenni, messieurs ! — je n’ puis, d’ailleurs, — car il n’ m’ reste qu’un artichaut et trois petits choux-fleurs ! »

Insensibles aux voix de ces sirènes, nous entrons enfin chez Baratte. Un individu en blouse, qui semblait avoir son petit jeune homme (être gris), roulait au même instant sur les bottes de fleurs, expulsé avec force, parce qu’il avait fait du bruit. Il s’apprête à dormir sur un amas de roses rouges, imaginant sans doute être le vieux Silène, et que les bacchantes lui ont préparé ce lit odorant. Les fleuristes se jettent sur lui, et le voilà bien plutôt exposé au sort d’Orphée… Un sergent de ville s’entremet et le conduit au poste de la halle aux cuirs, signalé de loin par un campanile et un cadran éclairé.

La grande salle est un peu tumultueuse chez Baratte ; mais il y a des salles particulières et des cabinets. Il ne faut pas se dissimuler que c’est là le restaurant des aristos. L’usage est d’y demander des huîtres d’Ostende avec un petit ragoût d’échalotes découpées dans du vinaigre et poivrées, dont on arrose légèrement les dites huîtres. Ensuite, c’est la soupe à l’oignon, qui s’exécute admirablement à la Halle, et dans laquelle les raffinés sèment du parmesan râpé. — Ajoutez à cela un perdreau ou quelque poisson qu’on obtient naturellement de première main, du bordeaux, un dessert de fruit premier choix, et vous conviendrez qu’on soupe fort bien à la Halle. — C’est une affaire de sept francs par personne environ.

On ne comprend guère que tous ces hommes en blouse, mélangés du plus beau sexe de la banlieue en cornettes et en marmottes, se nourrissent si convenablement ; mais, je l’ai dit, ce sont de faux paysans et des millionnaires méconnaissables. Les facteurs de la Halle, les gros marchands de légumes, de viande, de beurre et de marée sont des gens qui savent se traiter comme il faut, et les forts eux-mêmes ressemblent un peu à ces braves portefaix de Marseille qui soutiennent de leurs capitaux les maisons qui les font travailler.


XV

PAUL NIQUET

Le souper fait, nous allâmes prendre le café et le pousse-café à l’établissement célèbre de Paul Niquet. — Il y a là évidemment moins de millionnaires que chez Baratte… Les murs, très-élevés et surmontés d’un vitrage, sont entièrement nus. Les pieds posent sur des dalles humides. Un comptoir immense partage en deux la salle, et sept ou huit chiffonnières, habituées de l’endroit, font tapisserie sur un banc opposé au comptoir. Le fond est occupé par une foule assez mêlée, où les disputes ne sont pas rares. Comme on ne peut pas à tout moment aller chercher la garde, le vieux Niquet, si célèbre sous l’Empire par ses cerises à l’eau-de-vie, avait fait établir des conduits d’eau très utiles dans le cas d’une rixe violente.

On les lâche de plusieurs points de la salle sur les combattants, et, si cela ni les calme pas, on lève un certain appareil qui bouche hermétiquement l’issue. Alors, l’eau monte, et les plus furieux demandent grâce ; — c’est du moins ce qui se passait autrefois.

Mon compagnon m’avertit qu’il fallait payer une tournée aux chiffonnières pour se faire un parti dans l’établissement en cas de dispute. C’est, du reste, l’usage pour les gens mis en bourgeois. Ensuite vous pouvez vous livrer sans crainte aux charmes de la société. Vous avez conquis la faveur des dames.

Une des chiffonnières demanda de l’eau-de-vie.

— Tu sais bien que ça t’est défendu ! répondit le garçon limonadier.

— Eh bien, alors, un petit verjus ! mon amour de Polyte ! Tu es si gentil avec tes beaux yeux noirs… Ah ! si j’étais encore… ce que j’ai été !

Sa main tremblante laissa échapper le petit verre plein de grains de verjus à l’eau-de-vie, que l’on ramassa aussitôt ; les petits verres chez Paul Niquet sont épais comme des bouchons de carafe : ils rebondissent, et la liqueur seule est perdue.

— Un autre verjus ! dit mon ami.

— Toi, t’es bien zentil aussi, mon p’tit fy, lui dit la chiffonnière ; tu me happelles le p’tit Ba’as (Barras) qu’était si zentil, si zentil, avec ses cadenettes et son zabot d’Angueleterre… Ah ! c’était z’un homme aux oiseaux, mon p’tit fy, aux oiseaux !… vrai ! z’un bel homme comme toi !

Après le second verjus, elle nous dit :

— Vous ne savez pas, mes enfants que l’ai été une des merveilleuses de ce temps-là… J’ai eu des bagues à mes doigts de pieds… Il y a des mirliflores et des généraux qui se sont battus pour moi !

— Tout ça, c’est la punition du bon Dieu ! dit un voisin. Où est-ce qu’il est à présent, ton phaéton ?

— Le bon Dieu ! dit la chiffonnière exaspérée, le bon Dieu, c’est le diable !

Un homme maigre, en habit noir râpé, qui dormait sur un banc, se leva en trébuchant :

— Si le bon Dieu, c’est le diable, alors c’est le diable qui est le bon Dieu, cela revient toujours au même. Cette brave femme fait un affreux paralogisme, dit-il en se tournant vers nous… Comme ce peuple est ignorant ! Ah ! l’éducation, je m’y suis livré bien longtemps. Ma philosophie me console de tout ce que j’ai perdu.

— Et un petit verre ! dit mon compagnon.

— J’accepte si vous me permettez de définir la loi divine et la loi humaine…

La tête commençait à me tourner au milieu de ce public étrange ; mon ami cependant, prenait plaisir à la conversation du philosophe, et redoublait les petits verres pour l’entendre raisonner et déraisonner plus longtemps.

Si tous ces détails n’étaient exacts, et si je ne cherchais ici à daguerréotyper la vérité, que de ressources romanesques me fourniraient ces deux types du malheur et de l’abrutissement ! Les hommes riches manquent trop du courage qui consiste à pénétrer dans de semblables lieux, dans ce vestibule du purgatoire, d’où il serait peut-être facile de sauver quelques âmes… Un simple écrivain ne peut que mettre les doigts sur ces plaies, sans prétendre à les fermer.

Les prêtres eux-mêmes qui songent à sauver des âmes chinoises, indiennes ou tibétaines, n’accompliraient-ils pas dans de pareils lieux de dangereuses et sublimes missions ? — Pourquoi le Seigneur vivait-il avec les païens et les publicains ?

Le soleil commence à percer le vitrage supérieur de la salle, la porte s’éclaire. Je m’élance de cet enfer au moment d’une arrestation, et je respire avec bonheur le parfum de fleurs entassées sur le trottoir de la rue aux Fers.

La grande enceinte du marché présente deux longues rangées de femmes dont l’aube éclaire les visages pâles. Ce sont les revendeuses des divers marchés, auxquelles on a distribué des numéros, et qui attendent leur tour pour recevoir leurs denrées d’après la mercuriale fixée.

Je crois qu’il est temps de me diriger vers l’embarcadère de Strasbourg, emportant dans ma pensée le vain fantôme de cette nuit.


XVI

MEAUX


Voilà, voilà, celui qui vient de l’enfer !


Je m’appliquais ce vers en roulant le matin sur les rails du chemin de Strasbourg, et je me flattais… car je n’avais pas encore pénétré jusqu’aux plus profondes souricières ; je n’avais guère, au fond, rencontré que d’honnêtes travailleurs, des pauvres diables avinés, des malheureux sans asile… Là n’est pas encore le dernier abîme.

L’air frais du matin, l’aspect des vertes campagnes, les bords riants de la Marne, Pantin à droite, d’abord, — le vrai Pantin, — Chelles à gauche et plus tard Lagny, les longs rideaux de peupliers, les premiers coteaux abrités qui se dirigent vers la Champagne, tout cela me charmait et faisait rentrer le calme dans mes pensées.

Malheureusement, un gros nuage noir se dessinait au fond de l’horizon, et, quand je descendis à Meaux, il pleuvait à verse. Je me réfugiai dans un café, où je fus frappé par l’aspect d’une énorme affiche rouge conçue en ces terme s :


par mission de m. le maire (de Meaux)
MERVEILLE SURPRENANTE
tout ce que la nature offre de plus bizarre :
UNE TRÈS JOLIE FEMME
Ayant pour chevelure une belle
toison de mérinos
Couleur marron.


« M. Montaldo, de passage en cette ville, a l’honneur d’exposer au public une rareté, un phénomène tellement extraordinaire, que Messieurs de la Faculté de médecine de Paris et de Montpellier n’ont pu encore le définir.


ce phénomène


consiste en une jeune femme de dix-huit ans, native de Venise, qui, au lieu de chevelure, porte une magnifique toison en laine mérinos de Barbarie, couleur marron, d’une longueur d’environ cinquante-deux centimètres. Elle pousse comme les plantes, et on lui voit sur la tête des tiges qui supportent quatorze ou quinze branches.

« Deux de ces tiges s’élèvent sur son front et forment des cornes.

« Dans le cours de l’année, il tombe de sa toison, comme de celle des moutons qui ne sont pas tondus à temps, des fragments de laine.

« Cette personne est très avenante, ses yeux sont expressifs, elle a la peau très-blanche ; elle a excité dans les grandes villes l’admiration de ceux qui l’ont vue, et, dans son séjour à Londres, en 1846, Sa Majesté la reine, à qui elle a été présentée, a témoigné sa surprise en disant que jamais la nature ne s’était montrée si bizarre.

« Les spectateurs pourront s’assurer de la vérité au tact de la laine, comme à l’élasticité, à l’odorat, etc., etc.

« Visible tous les jours jusqu’à dimanche 5 courant.

« Plusieurs morceaux d’opéra seront exécutés par un artiste distingué.

« Des danses de caractère, espagnoles et italiennes, par des artistes pensionnés.

« Prix d’entrée : 25 centimes. — Enfants et militaires : 10 centimes. »


À défaut d’autre spectacle, je voulus vérifier par moi-même les merveilles de cette affiche, et je ne sortis de la représentation qu’après minuit.

J’ose à peine analyser maintenant les sensations étranges du sommeil qui succéda à cette soirée. Mon esprit, surexcité sans doute par les souvenirs de la nuit précédente, et un peu par l’aspect du pont des Arches, qu’il fallut traverser pour me rendre à l’hôtel, imagina le rêve suivant, dont le souvenir m’est fidèlement resté :


XVII

CAPHARNAÜM

Des corridors, des corridors sans fin ! Des escaliers, des escaliers où l’on monte, où l’on descend, où l’on remonte, et dont le bas trempe toujours dans une eau noire agitée par des roues, sous d’immenses arches de pont… à travers des charpentes inextricables ! Monter, descendre, ou parcourir les corridors, et cela, pendant plusieurs éternités… Serait-ce la peine à laquelle je serais condamné pour mes fautes ?

J’aimerais mieux vivre !

Au contraire, voilà qu’on me brise la tête à grands coups de marteau : qu’est-ce que cela veut dire ?

Je rêvais à des queues de billard… à des petits verres de verjus

« Monsieur et mame le maire est-il content ? »

Bon ! je confonds à présent Bilboquet avec Macaire. Mais ce n’est pas une raison pour qu’on me casse la tête avec des foulons.

« Brûler n’est pas répondre ! »

Serait-ce pour avoir embrassé la femme à cornes, ou avoir promené mes doigts dans sa chevelure de mérinos ?

« Qu’est-ce que c’est donc que ce cynisme ! » dirait Macaire.

Mais Desbarreaux le cartésien répondrait à la Providence :

« Voilà bien du tapage pour… bien peu de chose. »


XVIII

CHŒUR DES GNOMES[5]

Les petits gnomes chantent ainsi :

« Profitons de son sommeil ! — Il a eu bien tort de régaler le saltimbanque, et d’absorber tant de bière de Mars en octobre, — à ce même café — de Mars, avec accompagnement de cigares, de cigarettes, de clarinette et de basson.

« Travaillons, frères, — jusqu’au point du jour, jusqu’au chant du coq, — jusqu’à l’heure où part la voiture de Dammartin, — et qu’il puisse entendre la sonnerie de la vieille cathédrale où repose l’aigle de meaux.

« Décidément, la femme mérinos lui travaille l’esprit, — non moins que la bière de Mars et les foulons du pont des Arches ; — cependant, les cornes de cette femme ne sont pas telles que l’avait dit le saltimbanque : notre Parisien est encore jeune… Il ne s’est pas assez méfié du boniment.

« Travaillons, frères, travaillons pendant qu’il dort. — Commençons par lui dévisser la tête, puis, à petits coups de marteau, — oui, de marteau, — nous descellerons les parois de ce crâne philosophique — et biscornu !

« Pourvu qu’il n’aille pas se loger dans une des cases de son cerveau — l’idée d’épouser la femme à la chevelure de mérinos ! Nettoyons d’abord le sinciput et l’occiput ; — que le sang circule plus clair à travers les centres nerveux qui s’épanouissent au-dessus des vertèbres.

« Le moi et le non-moi de Fichte se livrent un terrible combat dans cet esprit plein d’objectivité. — Si seulement il n’avait pas arrosé la bière de Mars — de quelques tournées de punch offert à ces dames !… L’Espagnole était presque aussi séduisante que la Vénitienne ; mais elle avait de faux mollets, — et sa cachucha paraissait due aux leçons de Mabille.

« Travaillons, frères, travaillons ; — la boîte osseuse se nettoie. — Le compartiment de la mémoire embrasse déjà une certaine série de faits. — La causalité, — oui, la causalité, — le ramènera au sentiment de la subjectivité. — Prenons garde seulement qu’il ne s’éveille avant que notre tâche soit finie.

« Le malheureux se réveillerait pour mourir d’un coup de sang, que la Faculté qualifierait d’épanchement au cerveau, — et c’est nous qu’on accuserait là-haut. — Dieux immortels ! il fait un mouvement ; il respire avec peine. — Raffermissons la boîte osseuse avec un dernier coup de foulon, — oui, de foulon. — Le coq chante, — l’heure sonne… Il en est quitte pour un mal de tête… Il le fallait ! »


XIX

JE M’ÉVEILLE

Décidément, ce rêve est trop extravagant… même pour moi ! Il vaut mieux se réveiller tout-à-fait. — Ces petits drôles ! qui me démontaient la tête, et qui se permettaient après de rajuster les morceaux du crâne avec de grands coups de leurs marteaux ! — Tiens, un coq qui chante… ! Je suis donc à la campagne ? C’est peut-être le coq de Lucien : Αλεκτρυών. — Oh ! souvenirs classiques, que vous êtes loin de moi !

Cinq heures sonnent, — où suis-je ? — Ce n’est pas là ma chambre… Ah ! Je m’en souviens, — je me suis endormi hier à la Sirène, tenue par le Vallois, — dans la bonne ville de Meaux (Meaux-en-Brie, Seine-et-Marne).

Et j’ai négligé d’aller présenter mes hommages à monsieur et à mame le maire ! — C’est la faute de Bilboquet (Faisant sa toilette) :


Air des Prétendus.

Allons présenter — hum ! — présenter notre hommage
À la fille de la maison !… (Bis.)
Oui, j’en conviens, elle a raison,
Oui, oui, la friponne a raison !
Allons présenter, etc.


Tiens, le mal de tête s’en va… Oui, mais la voiture est partie. Restons, et tirons-nous de cet affreux mélange de comédie, — de rêve — et de réalité.

Pascal a dit :

« Les hommes sont fous, si nécessairement fous, que ce serait être fou par une autre sorte que de n’être pas fou. »

La Rochefoucauld a ajouté :

« C’est une grande folie de vouloir être sage tout seul. »

Ces maximes sont consolantes.


XX

RÉFLEXIONS

Recomposons nos souvenirs.

Je suis majeur et vacciné ; mes qualités physiques importent peu pour le moment. Ma position sociale est supérieure à celle du saltimbanque d’hier au soir ; et décidément, sa Vénitienne n’aura pas ma main.

Un sentiment de soif me travaille.

Retourner au café de Mars à cette heure, ce serait vouloir marcher sur les fusées d’un feu d’artifice éteint.

D’ailleurs, personne n’y peut être levé encore. — Allons errer sur les bords de la Marne et le long de ces terribles moulins à eau dont le souvenir a troublé mon sommeil.

Ces moulins, écaillés d’ardoises, si sombres et si bruyants au clair de lune, doivent être pleins de charmes aux rayons du soleil levant.

Je viens de réveiller les garçons du Café du Commerce. Une légion de chats s’échappe de la grande salle de billard, et va se jouer sur la terrasse parmi les thuyas, les orangers et les balsamines roses et blanches. — Les voilà qui grimpent comme des singes le long des berceaux de treillage revêtus de lierre.

Ô nature, je te salue !

Et, quoique ami des chats, je caresse aussi ce chien à longs poils gris qui s’étire péniblement. Il n’est pas muselé. — N’importe ; la chasse est ouverte.

Qu’il est doux pour un cœur sensible de voir lever l’aurore sur la Marne, à quarante kilomètres de Paris !

Là-bas, sur le même bord, au delà des moulins, est un autre café non moins pittoresque, qui s’intitule Café de l’Hôtel-de-Ville (sous-préfecture). Le maire de Meaux, qui habite tout près, doit, en se levant, y reposer ses yeux sur les allées d’ormeaux et sur les berceaux d’un vert glauque qui garnissent la terrasse. On admire là une statue en terre cuite de la Camargo, grandeur naturelle, dont il faut regretter les bras cassés. Ses jambes sont effilées comme celles de l’Espagnole d’hier — et des Espagnoles de l’Opéra.

Elle préside à un jeu de boules.

J’ai demandé de l’encre au garçon. Quant au café, il n’est pas encore fait. Les tables sont couvertes de tabourets ; j’en dérange deux ; et je me recueille en prenant possession d’un petit chat blanc qui a les yeux verts.

On commence à passer sur le pont ; j’y compte huit arches. La Marne est marneuse naturellement ; mais elle revêt maintenant des teintes plombées que rident parfois les courants qui sortent des moulins, ou plus loin les jeux folâtres des hirondelles.

Est-ce qu’il pleuvra ce soir ?

Quelquefois, un poisson fait un soubresaut qui ressemble, ma foi, à la cachucha éperdue de cette demoiselle bronzée que je n’oserais qualifier de dame sans plus d’informations.

Il y a en face de moi, sur l’autre bord, des sorbiers à grains de corail du plus bel effet : sorbier des oiseaux, — aviaria. — J’ai appris cela quand je me destinais à la position de bachelier dans l’Université de Paris.


XXI

LA FEMME MÉRINOS

… Je m’arrête. Le métier de réaliste est trop dur à faire. La lecture d’un article de Charles Dickens est pourtant la source de ces divagations !… Une voix grave me rappelle à moi-même.

Je viens de tirer de dessous plusieurs journaux parisiens et marnois un certain feuilleton d’où l’anathème s’exhale avec raison sur les imaginations bizarres qui constituent aujourd’hui l’école du vrai.

Le même mouvement a existé après 1830, après 1794, après 1716 et après bien d’autres dates antérieures. Les esprits, fatigués des conventions politiques ou romanesques, voulaient du vrai à tout prix.

Or, le vrai, c’est le faux, — du moins en art et en poésie. Quoi de plus faux que l’Iliade, que l’Énéide, que la Jérusalem délivrée, que la Henriade ? que les tragédies, que les romans ?…

— Eh bien, moi, dit le critique, j’aime ce faux. Est-ce que cela m’amuse, que vous me racontiez votre vie pas à pas, que vous analysiez vos rêves, vos impressions, vos sensations ?… Que m’importe que vous ayez couché à la Sirène, chez le Vallois ? Je présume que cela n’est pas vrai, ou bien que cela est arrangé. Vous me direz d’aller y voir… Je n’ai pas besoin de me rendre à Meaux ! Du reste, les mêmes choses m’arriveraient, que je n’aurais pas l’aplomb d’en entretenir le public. Et d’abord est-ce que l’on croit à cette femme aux cheveux de mérinos ?

Je suis forcé d’y croire ; et plus sûrement encore que les promesses de l’affiche. L’affiche existe, mais la femme pourrait ne pas exister… Eh bien, le saltimbanque n’avait rien écrit que de véritable :

La représentation a commencé à l’heure dite. Un homme assez replet, mais encore vert, est entré en costume de Figaro. Les tables étaient garnies en partie par le peuple de Meaux, en partie par les cuirassiers du 6e.

M. Montaldo, — car c’était lui, — a dit avec modestie :

— Signori, ze vais vi faire entendre le grand aria di Figaro.

Il commence :

Tra de ra la, de ra la, de ra la, ah !…

Sa voix, un peu usée, mais encore agréable, était accompagnée d’un basson.

Quand il arriva au vers : Largo al, fattotum della cità ! je crus devoir me permettre une observation. Il prononçait cita. Je dis tout haut : Tchita ! ce qui étonna un peu les cuirassiers et le peuple de Meaux. Le chanteur me fit un signe d’assentiment, et, quand il arriva à cet autre vers : « Figaro-ci, Figaro-là… », il eut soin de prononcer tchi. — J’étais flatté de cette attention.

Mais, en faisant sa quête, il vint à moi et me dit (je ne donne pas ici la phrase patoisée) :

— On est heureux de rencontrer des amateurs instruits… ma ze souis de Tourino, et, à Tourino, nous prononçons ci. Vous aurez entendu le tchi à Rome ou à Naples ?

— Effectivement !… Et votre Vénitienne ?

— Elle va paraître à neuf heures. En attendant, je vais danser une cachucha avec cette jeune personne que j’ai l’honneur de vous présenter.

La cachucha n’était pas mal, mais exécutée dans un goût un peu classique… Enfin, la femme aux cheveux de mérinos parut dans toute sa splendeur. C’étaient effectivement des cheveux de mérinos. Deux touffes, placées sur le front, se dressaient en cornes. — Elle aurait pu se faire faire un châle de cette abondante chevelure. Que de maris seraient heureux de trouver dans les cheveux de leurs femmes cette matière première qui réduirait le prix de leurs vêtements à la simple main-d’œuvre !

La figure était pâle et régulière. Elle rappelait le type des vierges de Carlo Dolci. Je dis à la jeune femme :

Sete voi Veneziana ?

Elle me répondit :

Signor, si.

Si elle avait dit : Si, signor, je l’aurais soupçonnée Piémontaise ou Savoyarde ; mais, évidemment, c’est une Vénitienne des montagnes qui confinent au Tyrol. Les doigts sont effilés, les pieds petits, les attaches fines ; elle a les yeux presque rouges et la douceur d’un mouton ; sa voix même semble un bêlement accentué. Les cheveux, si l’on peut appeler cela des cheveux, résisteraient à tous les efforts du peigne. C’est un amas de cordelettes comme celles que se font les Nubiennes en les imprégnant de beurre. Toutefois, sa peau étant d’un blanc mat irrécusable et sa chevelure d’un marron assez clair (voir l’affiche), je pense qu’il y a eu croisement ; un nègre, Othello peut-être, se sera allié au type vénitien, et, après plusieurs générations, ce produit local se sera révélé.

Quant à l’Espagnole, elle est évidemment originaire de Savoie ou d’Auvergne, ainsi que M. Montaldo.

Mon récit est terminé. « Le vrai est ce qu’il peut », comme disait M. Dufougeray. J’aurais pu raconter l’histoire de la Vénitienne, de M. Montaldo, de l’Espagnole, et même du basson. Je pourrais supposer que je me suis épris de l’une ou de l’autre de ces deux femmes, et que la rivalité du saltimbanque ou du basson m’a conduit aux aventures les plus extraordinaires. — Mais la vérité, c’est qu’il n’en est rien. L’Espagnole avait, comme je l’ai dit, les jambes maigres ; la femme mérinos ne m’intéressait qu’à travers une atmosphère de fumée de tabac et une consommation de bière qui me rappelait l’Allemagne. — Laissons ce phénomène à ses habitudes et à ses attachements probables.

Je soupçonne le basson, jeune homme assez fluet, noir de chevelure, de ne pas lui être indifférent.


XXII

ITINÉRAIRE

Je n’ai pas encore expliqué au lecteur le motif véritable de mon voyage à Meaux… Il convient d’avouer que je n’ai rien à faire dans ce pays ; mais, comme le public français veut toujours savoir les raisons de tout, il est temps d’indiquer ce point.

Un de mes amis, — un limonadier de Creil, — ancien hercule retiré, et se livrant à la chasse dans ses moments perdus m’avait invité, ces jours derniers, à une chasse à la loutre sur les bords de l’Oise.

Il était très simple de me rendre à Creil par le Nord ; mais le chemin du Nord est un chemin tortu, bossu, qui fait un coude considérable avant de parvenir à Creil, où se trouve le confluent du railway de Lille et de celui de Saint-Quentin. De sorte que je m’étais dit :

— En prenant par Meaux, je rencontrerai l’omnibus de Dammartin ; je traverserai à pied les bois d’Ermenonville, et, suivant les bords de la Nonette, je parviendrai, après trois heures de marche, à Senlis, où je rencontrerai l’omnibus de Creil. De là, j’aurai le plaisir de revenir à Paris par le plus long c’est-à-dire par le chemin de fer du Nord.

En conséquence, ayant manqué la voiture de Dammartin, il s’agissait de trouver une autre correspondance. — Le système des chemins de fer a dérangé toutes les voitures des pays intermédiaires. Le pâté immense des contrées situées au nord de Paris se trouve privé de communications directes ; il faut faire dix lieues à droite ou dix-huit lieues à gauche, en chemin de fer, pour y parvenir, au moyen des correspondances, qui mettent encore deux ou trois heures à vous transporter dans des pays où l’on arrivait autrefois en quatre heures.

La spirale célèbre que traça en l’air le bâton du caporal Trim n’était pas plus capricieuse que le chemin qu’il faut faire, soit d’un coté, soit de l’autre.

On m’a dit à Meaux :

— La voiture de Nanteuil-le-Haudouin vous mettra à une lieue d’Ermenonville, et, dès lors, vous n’avez plus qu’à marcher.

À mesure que je m’éloignais de Meaux, le souvenir de la femme mérinos et de l’Espagnole s’évanouissait dans les brumes de l’horizon. Enlever l’une au basson, ou l’autre au ténor chorégraphe, eût été un procédé plein de petitesse, en cas de réussite, attendu qu’ils avaient été polis et charmants ; — une tentative vaine m’aurait couvert de confusion. N’y pensons plus.

Nous arrivons à Nanteuil par un temps abominable ; il devient impossible de traverser les bois. Quant à prendre des voitures à volonté, je connais trop les chemins vicinaux du pays pour m’y risquer.

Nanteuil est un bourg montueux qui n’a jamais eu de remarquable que son château désormais disparu. Je m’informe à l’hôtel des moyens de sortir d’un pareil lieu, et l’on me répond :

— Prenez la voiture de Crespy-en-Valois, qui passe à deux heures ; cela vous fera faire un détour, mais vous trouverez ce soir une autre voiture qui vous conduira sur les bords de l’Oise.

Dix lieues encore pour voir une pêche à la loutre. Il était si simple de rester à Meaux, dans l’aimable compagnie du saltimbanque, de la Vénitienne et de l’Espagnole !…


XXIII

CRESPY-EN-VALOIS

Trois heures plus tard, nous arrivons à Crespy. Les portes de la ville sont monumentales et surmontées de trophées dans le goût du xviie siècle. Le clocher de la cathédrale est élancé, taillé à six pans et découpé à jour comme celui de la vieille église de Soissons.

Il s’agissait d’attendre jusqu’à huit heures la voiture de correspondance. L’après-dînée, le temps s’est éclairci. J’ai admiré les environs assez pittoresques de la vieille cité valoise, et la vaste place du marché que l’on y crée en ce moment. Les constructions sont dans le goût de celles de Meaux. Ce n’est plus parisien, et ce n’est pas encore flamand. On construisait une église dans un quartier signalé par un assez grand nombre de maisons bourgeoises. — Un dernier rayon de soleil, qui teignait de rose la face de l’ancienne cathédrale, m’a fait revenir dans le quartier opposé. Il ne reste malheureusement que le chevet. La tour et les ornements du portail m’ont paru remonter au xive siècle. — J’ai demandé à des voisins pourquoi l’on s’occupait de construire une église moderne, au lieu de restaurer un si beau monument.

— C’est, m’a-t-on dit, parce que les bourgeois ont principalement leurs maisons dans l’autre quartier, et cela les dérangerait trop de venir à l’ancienne église… Au contraire, l’autre sera sous leur main.

— C’est, en effet, dis-je, bien plus commode d’avoir une église à sa porte ; mais les vieux chrétiens n’auraient pas regardé à deux cents pas de plus pour se rendre à une vieille et splendide basilique. Aujourd’hui, tout est changé, c’est le bon Dieu qui est obligé de se rapprocher des paroissiens !…


XXIV

EN PRISON

Certes, je n’avais rien dit d’inconvenant ni de monstrueux. Aussi, la nuit arrivant, je crus bon de me diriger vers le bureau des voitures. Il fallait encore attendre une demi-heure. — J’ai demandé à souper pour passer le temps.

Je finissais une excellente soupe, et je me tournais pour demander autre chose, lorsque j’aperçus un gendarme qui me dit :

— Vos papiers ?

J’interroge ma poche avec dignité… Le passe-port était resté à Meaux, où on me l’avait demandé à l’hôtel pour m’inscrire ; et j’avais oublié de le reprendre le lendemain matin. La jolie servante à laquelle j’avais payé mon compte n’y avait pas pensé plus que moi.

— Eh bien, dit le gendarme, vous allez me suivre chez M. le maire.

Le maire ! Encore si c’était le maire de Meaux. Mais c’est le maire de Crespy ! L’autre eût certainement été plus indulgent.

— D’où venez-vous ?

— De Meaux.

— Où allez-vous ?

— À Creil.

— Dans quel but ?

— Dans le but de faire une chasse à la loutre.

— Et pas de papiers, à ce que dit le gendarme ?

— Je les ai oubliés à Meaux.

Je sentais moi-même que ces réponses n’avaient rien de satisfaisant ; aussi le maire me dit-il paternellement :

— Eh bien, vous êtes en état d’arrestation !

— Et où coucherai-je ?

— À la prison.

— Diable ! mais je crains de ne pas être bien couché.

— C’est votre affaire.

— Et si je payais un ou deux gendarmes pour me garder à l’hôtel ?…

— Ce n’est pas l’usage.

— Cela se faisait au xviiie siècle.

— Plus aujourd’hui.

Je suivis le gendarme assez mélancoliquement.

La prison de Crespy est ancienne. Je pense même que le caveau dans lequel on m’a introduit date du temps des croisades ; il a été soigneusement recrépi avec du béton romain.

J’ai été fâché de ce luxe ; j’aurais aimé à élever des rats ou à apprivoiser des araignées.

— Est-ce que c’est humide ? dis-je au geôlier.

— Très-sec, au contraire. Aucun de ces messieurs ne s’en est plaint depuis les restaurations. Ma femme va vous faire un lit.

— Pardon, je suis parisien : je le voudrais très-doux.

— On vous mettra deux lits de plume.

— Est-ce que je ne pourrais pas finir de souper ? Le gendarme m’a interrompu après le potage.

— Nous n’avons rien. Mais, demain, j’irai vous chercher ce que vous voudrez ; maintenant, tout le monde est couché à Crespy.

— À huit heures et demie !

— Il en est neuf

La femme du geôlier avait établi un lit de sangle dans le caveau, comprenant sans doute que je payerai bien la pistole. Outre les lits de plume, il y avait un édredon. J’étais dans les plumes de tous côtés.


XXV

AUTRE RÊVE

J’eus à peine deux heures d’un sommeil tourmenté ; je ne revis pas les petits gnomes bienfaisants ; ces êtres panthéistes, éclos sur le sol germain, m’avaient totalement abandonné. En revanche, je comparaissais devant un tribunal, qui se dessinait au fond d’une ombre épaisse, imprégnée au bas d’une poussière scolastique.

Le président avait un faux air de M. Nisard ; les deux assesseurs ressemblaient à M. Cousin et à M. Guizot, mes anciens maîtres. Je ne passais plus comme autrefois devant eux mon examen en Sorbonne. J’allais subir une condamnation capitale.

Sur une table étaient étendus plusieurs numéros de Magazines anglais et américains, et une foule de livraisons illustrées à jour et à six pence, où apparaissaient vaguement les noms d’Edgar Poe, de Dickens, d’Ainsworth, etc., et trois figures pâles et maigres se dressaient à droite du tribunal, drapées de thèses en latin imprimées sur satin, où je crus distinguer ces noms : Sapientia, Ethica, Grammatica. Les trois spectres accusateurs me jetaient ces mots méprisants :

Fantaisiste ! réaliste !! essayste !!!

Je saisis quelques phrases de l’accusation formulée à l’aide d’un organe qui semblait être celui de M. Patin :

— Du réalisme au crime, il n’y a qu’un pas ; car le crime est essentiellement réaliste. Le fantaisisme conduit tout droit à l’adoration des monstres. L’essaysme amène ce faux esprit à pourrir sur la paille humide des cachots. On commence par visiter Paul Niquet, — on en vient à adorer une femme à cornes et à chevelure de mérinos, on finit par se faire arrêter à Crespy pour cause de vagabondage et de troubadourisme exagéré !….

J’essayai de répondre : j’invoquai Lucien, Rabelais, Érasme et autres fantaisistes classiques. Je sentis alors que je devenais prétentieux.

Alors, je m’écriai en pleurant :

Confiteor ! plangior ! juro !… — Je jure de renoncer à ces œuvres maudites par la Sorbonne et par l’Institut : je n’écrirai plus que de l’histoire, de la philosophie, de la philologie et de la statistique… On semble en douter ?… Eh bien, je ferai des romans vertueux et champêtres, je viserai au prix de poésie, de morale ; je ferai des livres contre l’esclavage et pour les enfants, des poëmes didactiques… des tragédies ! — Des tragédies !… Je vais même en réciter une que j’ai écrite en seconde, et dont le souvenir me revient…

Les fantômes disparurent en jetant des cris plaintifs.


XXVI

MORALITÉ

Nuit profonde ! où suis-je ? Au cachot.

Imprudent ! voilà pourtant où t’a conduit la lecture de l’article anglais intitulé la Clef de la rue… Tâche maintenant de découvrir la clef des champs !

La serrure a grincé, les barres ont résonné. Le geôlier m’a demandé si j’avais bien dormi :

— Très-bien ! très-bien !

Il faut être poli.

— Comment sort-on d’ici ?

— On écrira à Paris, et, si les renseignements sont favorables, au bout de trois ou quatre jours…

— Est-ce que je pourrais causer avec un gendarme ?

— Le vôtre viendra tout à l’heure.

Le gendarme, quand il entra, me parut un dieu. Il me dit :

— Vous avez de la chance.

— En quoi ?

— C’est aujourd’hui jour de correspondance avec Senlis, vous pourrez paraître devant le substitut. Allons, levez-vous.

— Et comment va-t-on à Senlis ?

— À pied ; cinq lieues, ce n’est rien.

— Oui mais s’il pleut…, entre deux gendarmes, sur des routes détrempées…

— Vous pouvez prendre une voiture.

Il m’a bien fallu prendre une voiture. Une petite affaire de onze francs ; deux francs à la pistole ; — en tout, treize. — Ô fatalité !

Du reste, les deux gendarmes étaient très-aimables, et je me suis mis fort bien avec eux sur la route en leur racontant les combats qui avaient eu lieu dans ce pays du temps de la Ligue. En arrivant en vue de la tour de Montépilloy, mon récit devint pathétique, je peignis la bataille, j’énumérai les escadrons de gens d’armes qui reposaient sous les sillons ; — ils s’arrêtèrent cinq minutes à contempler la tour, et je leur expliquai ce que c’était qu’un château fort de ce temps-là.

Histoire ! archéologie ! philosophie ! Vous êtes donc bonnes à quelque chose.

Il fallut monter à pied au village de Montépilloy, situé dans un bouquet de bois. Là, mes deux braves gendarmes de Crespy m’ont remis aux mains de ceux de Senlis, et leur ont dit :

— Il a pour deux jours de pain dans le coffre de la voiture.

— Si vous voulez déjeuner ? m’a-t-on dit avec bienveillance.

— Pardon, je suis comme les Anglais, je mange très-peu de pain.

— Oh ! l’on s’y fait.

Les nouveaux gendarmes semblaient moins aimables que les autres, l’un d’eux me dit :

— Nous avons encore une petite formalité à remplir.

Il m’attacha des chaînes comme à un héros de l’Ambigu, et ferma les fers avec deux cadenas.

— Tiens, dis-je, pourquoi ne m’a-t-on mis des fers qu’ici ?

— Parce que les gendarmes étaient avec vous dans la voiture, et que nous, nous sommes à cheval.

Arrivés à Senlis, nous allâmes chez le substitut, et, étant connu dans la ville, je fus relâché tout de suite. L’un des gendarmes m’a dit :

— Cela vous apprrendra à oublier votrre passe-porrt une autre fois quand vous sorrtirrez de votrre déparrtement.

Avis au lecteur. — J’étais dans mon tort… Le substitut a été fort poli, ainsi que tout le monde. Je ne trouve de trop que le cachot et les fers. Ceci n’est pas une critique de ce qui se passe aujourd’hui. Cela s’est toujours fait ainsi. Je ne raconte cette aventure que pour demander que, comme pour d’autres choses, on tente un progrès sur ce point. — Si je n’avais pas parcouru la moitié du monde, et vécu avec les Arabes, les Grecs, les Persans, dans les khans des caravansérails et sous les tentes, j’aurais eu peut-être un sommeil plus troublé encore, et un réveil plus triste, pendant ce simple épisode d’un voyage de Meaux à Creil.

Il est inutile de dire que je suis arrivé trop tard pour la chasse à la loutre. Mon ami le limonadier, après sa chasse, était parti pour Clermont afin d’assister à un enterrement. Sa femme m’a montré la loutre empaillée, et complétant une collection de bêtes et d’oiseaux du Valois, qu’il espère vendre à quelque Anglais.

Voilà l’histoire fidèle de trois nuits d’octobre, qui m’ont corrigé des excès d’un réalisme trop absolu ; — j’ai du moins tout lieu de l’espérer.


  1. Loges
  2. Ο μή όράων, aveugle.
  3. Fils de maître, selon les termes du compagnonnage.
  4. Sois fort et hardi ; on ne descend ici que par de tels escaliers.
  5. Ceci est un chapitre dans le goût allemand. Les gnomes sont de petits êtres appartenant à la classe des esprits de la terre, qui sont attachés au service de l’homme, ou du moins que leur sympathie conduit parfois à être utile (Voir les légendes recueillies par Simrock.)