Œuvres complètes de La Fontaine (Marty-Laveaux)/Tome 2/Le Psautier

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Contes, Texte établi par Ch. Marty-LaveauxP. Jannet (p. 265-269).


VII. — LE PSAUTIER.


Nones, souffrez pour la derniere fois
Qu’en ce recueil, malgré moy, je vous place.
De vos bons tours les contes ne sont froids ;
Leur avanture a ne sçais quelle grace
Qui n’est ailleurs ; ils emportent les voix.
Encore un donc, et puis c’en seront trois.
Trois ? je faux d’un ; c’en seront au moins quatre.
Contons-les bien : Mazet le compagnon ;
L’Abbesse ayant besoin d’un bon garçon

Pour la guerir d’un mal opiniâtre :
Ce conte-cy, qui n’est le moins fripon ;
Quant à sœur Jeanne ayant fait un poupon,
Je ne tiens pas qu’il la faille rabatre.
Les voila tous : quatre, c’est conte rond.
Vous me direz : C’est une étrange affaire
Que nous ayons tant de part en ceci !
Que voulez-vous ? je n’y sçaurois que faire ;
Ce n’est pas moy qui le souhaite ainsi.
Si vous teniez toûjours vostre breviaire,
Vous n’auriez rien à demesler icy ;
Mais ce n’est pas vostre plus grand souci.
Passons donc viste à la presente histoire.
Dans un couvent de Nones frequentoit
Un jouvenceau, friand, comme on peut croire,
De ces oiseaux. Telle pourtant prenoit
Goust à le voir, et des yeux le couvoit,
Luy sourioit, faisoit la complaisante,
Et se disoit sa trés-humble servante,
Qui pour cela d’un seul poinct n’avançoit.
Le conte dit que leans il n’estoit
Vieille ny jeune à qui le personnage
Ne fist songer quelque chose à part soy ;
Soupirs trotoient : bien voyoit le pourquoy,
Sans qu’il s’en mist en peine davantage.
Sœur Isabeau seule pour son usage
Eut le galand : elle le meritoit,
Douce d’humeur, gentille de corsage,
Et n’en estant qu’à son apprentissage,
Belle de plus. Ainsi l’on l’envioit
Pour deux raisons : son amant, et ses charmes.
Dans ses amours chacune l’épioit :
Nul bien sans mal, nul plaisir sans alarmes.
Tant et si bien l’épierent les sœurs,
Qu’une nuit sombre et propre à ces douceurs
Dont on confie aux ombres le mystere,
En sa cellule on oüit certains mots,
Certaine voix, enfin certains propos

Qui n’estoient pas sans doute en son bréviaire.
C’est le galand, ce dit-on, il est pris ;
Et de courir ; l’alarme est aux esprits ;
L’exaim fremit, sentinelle se pose.
On va conter en triomphe la chose
A mere Abbesse ; et heurtant à grands coups,
On luy cria : Madame, levez-vous ;
Sœur Isabelle a dans sa chambre un homme.
Vous noterez que Madame n’estoit
En oraison ; ny ne prenoit son somme.
Trop bien alors dans son lit elle avoit
Messire Jean, curé du voisinage.
Pour ne donner aux sœurs aucun ombrage,
Elle se leve, en haste, étourdiment,
Cherche son voile ; et malheureusement,
Dessous sa main tombe du personnage
Le haut de chausse, assez bien ressemblant,
Pendant la nuit, quand on n’est éclairée,
A certain voile aux Nones familier,
Nommé pour lors entre-elles leur Psautier.
La voila donc de gregues affublée.
Ayant sur soy ce nouveau couvrechef,
Et s’estant fait raconter derechef
Tout le catus, elle dit, irritée :
Voyez un peu la petite effrontée,
Fille du diable, et qui nous gastera
Nostre couvent ! Si Dieu plaist, ne fera ;
S’il plaist à Dieu, bon ordre s’y mettra :
Vous la verrez tantost bien chapitrée.
Chapitre donc, puisque chapitre y a,
Fut assemblé. Mere Abbesse, entourée
De son Senat, fit venir Isabeau,
Qui s’arrosoit de pleurs tout le visage
Se souvenant qu’un maudit jouvenceau
Venoit d’en faire un different usage.
Quoy ! dit l’Abbesse, un homme dans ce lieu !
Un tel scandale en la maison de Dieu !
N’estes-vous point morte de honte encore ?

Qui nous a fait recevoir parmi nous
Cette voirie ? Isabeau, sçavez-vous
(Car desormais qu’icy l’on vous honore
Du nom de sœur, ne le pretendez pas),
Sçavez-vous, dis-je, à quoy, dans un tel cas,
Nostre institut condamne une meschante ?
Vous l’apprendrez devant qu’il soit demain.
Parlez, parlez. Lors la pauvre Nonain,
Qui jusque là, confuse et repentante,
N’osoit bransler, et la veüe abbaissoit,
Leve les yeux, par bon-heur apperçoit
Le haut de chausse, à quoy toute la bande,
Par un effet d’émotion trop grande,
N’avoit pris garde, ainsi qu’on void souvent.
Ce fut hazard qu’Isabelle à l’instant
S’en apperceut. Aussi-tost la pauvrette
Reprend courage, et dit tout doucement :
Vostre Psautier a ne sçais quoy qui pend ;
Raccommodez-le. Or, c’estoit l’éguillette :
Assez souvent pour bouton l’on s’en sert.
D’ailleurs ce voile avoit beaucoup de l’air
D’un haut de chausse, et la jeune Nonette,
Ayant l’idée encor fraische des deux,
Ne s’y méprit : non pas que le Messire
Eust chausse faite ainsi qu’un amoureux :
Mais à peu prés ; cela devoit suffire.
L’Abbesse dit : Elle ose encore rire !
Quelle insolence ! Un peché si honteux
Ne la rend pas plus humble et plus soumise !
Veut-elle point que l’on la Canonise ?
Laissez mon voile, esprit de Lucifer ;
Songez, songez, petit tison d’enfer,
Comme on pourra racommoder vostre ame.
Pas ne finit mere Abbesse sa game
Sans sermonner et tempester beaucoup.
Sœur Isabeau luy dit encore un coup :
Raccommodez vostre Psautier, Madame.
Tout le troupeau se met à regarder :

Jeunes de rire, et vieilles de gronder.
La voix manquant à nostre sermonneuse,
Qui, de son troc bien faschée et honteuse,
N’eut pas le mot à dire en ce moment,
L’exaim fit voir, par son bourdonnement,
Combien rouloient de diverses pensées
Dans les esprits. Enfin l’Abbesse dit :
Devant qu’on eust tant de voix ramassées,
Il seroit tard ; que chacune en son lit
S’aille remettre. A demain toute chose.
Le lendemain ne fut tenu, pour cause,
Aucun chapitre ; et le jour en suivant
Tout aussi peu. Les sages du Couvent
Furent d’avis que l’on se devoit taire ;
Car trop d’éclat eust pu nuire au troupeau.
On n’en vouloit à la pauvre Isabeau
Que par envie : ainsi, n’ayant pu faire
Qu’elle laschast aux autres le morceau,
Chaque Nonain, faute de jouvenceau,
Songe à pourvoir d’ailleurs à son affaire.
Les vieux amis reviennent de plus beau.
Par préciput à nostre belle on laisse
Le jeune fils, le Pasteur à l’Abesse,
Et l’union alla jusques au poinct
Qu’on en prestoit à qui n’en avoit point.