Œuvres complètes de Lamartine (1860)/Tome 1/L’apparition de l’ombre de Samuël

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DIX-HUITIÈME

MÉDITATION



L’APPARITION DE L’OMBRE DE SAMUEL À SAÜL

FRAGMENT DRAMATIQUE




SAÜL, LA PYTHONISSE D’ENDOR

SAÜL, seul.

Peut-être… puisqu’enfin je puis le consulter,
Le ciel peut-être est las de me persécuter !
À mes yeux dessillés la vérité va luire.
Mais au livre du sort, ô Dieu, que vont-ils lire ?
De ce livre fatal, qui s’explique trop tôt,
Chaque jour, chaque instant, hélas ! révèle un mot.

Pourquoi donc devancer le temps qui nous l’apporte ?
Pourquoi dans cet abîme, avant l’heure… ? N’importe !
C’est trop, c’est trop longtemps attendre dans la nuit
Les invisibles coups du bras qui me poursuit :
J’aime mieux, déroulant la trame infortunée,
Y lire, d’un seul trait, toute ma destinée.

La Pytonisse d’Endor entre sur la scène.

Est-ce toi qui, portant l’avenir dans ton sein,
Viens au roi d’Israël annoncer son destin ?


LA PYTHONISSE.

C’est moi.


SAÜL.

C’est moi.Qui donc es-tu ?


LA PYTHONISSE.

C’est moi. Qui donc es-tu ?La voix du Dieu suprême.


SAÜL.

Tremble de me tromper !


LA PYTHONISSE.

Tremble de me tromper !Saül, tremble toi-même !


SAÜL.

Eh bien ! qu’apportes-tu ?


LA PYTHONISSE.

Eh bien ! qu’apportes-tu ?Ton arrêt.


SAÜL.

Eh bien ! qu’apportes-tu ? Ton arrêt.Parle.


LA PYTHONISSE.

Eh bien ! qu’apportes-tu ? Ton arrêt. Parle.Ô ciel !
Pourquoi m’as-tu choisie entre tout Israël ?
Mon cœur est faible, ô ciel ! et mon sexe est timide.
Choisis pour ton organe un sein plus intrépide.
Pour annoncer au roi tes divines fureurs,
Qui suis-je ?


SAÜL, étonné.

Qui suis-je ?Ta main tremble ! et tu verses des pleurs !
Quoi ! ministre du ciel, tu n’es plus qu’une femme !


LA PYTHONISSE.

Détruis donc, ô mon Dieu, la pitié dans mon âme !


SAÜL.

Par tes feintes terreurs penses-tu m’ébranler ?


LA PYTHONISSE.

Mais ma bouche, ô mon roi, se refuse à parler.


SAÜL, avec colère.

Tes lenteurs, à la fin, lassent ma patience :
Parle, si tu le peux ; ou sors de ma présence !


LA PYTHONISSE.

Que ne puis-je sortir, emportant avec moi
Tout ce qu’ici je viens prophétiser sur toi !
Mais un Dieu me retient, me pousse, me ramène ;
Je ne puis résister à son bras qui m’entraîne.
Oui, je sens ta présence, ô Dieu persécuteur !
Et ta fureur divine a passé dans mon cœur.

Avec plus d’horreur.

Mais quel rayon sanglant vient frapper ma paupière !
Mon œil épouvanté cherche et fuit la lumière !
Silence !… l’avenir ouvre ses noirs secrets !
Quel chaos de malheurs, de vertus, de forfaits !
Dans la confusion je les vois tous ensemble !
Comment, comment saisir le fil qui les rassemble ?
Saül… Michol… David… Malheureux Jonathas !
Arrête ! arrête, ô roi ! ne m’interroge pas.


SAÜL, tremblant.

Que dis-tu de David, de Jonathas ? achève !


LA PYTHONISSE, montrant du doigt une ombre.

Oui, l’ombre se dissipe et le voile se lève,
C’est lui !


SAÜL.

C’est lui !Qui donc ?


LA PYTHONISSE.

C’est lui ! Qui donc ?David !…


SAÜL.

C’est lui ! Qui donc ? David !…Eh bien ?


LA PYTHONISSE.

C’est lui ! Qui donc ? David !…Eh bien ?Il est vainqueur !
Quel triomphe, ô David ! que d’éclat t’environne !
Que vois-je sur ton front ?


SAÜL.

Que vois-je sur ton front ?Achève !


LA PYTHONISSE.

Que vois-je sur ton front ? Achève !Une couronne !


SAÜL.

Perfide ! Qu’as-tu dit ? Lui, David, couronné ?


LA PYTHONISSE, avec tristesse.

Hélas ! et tu péris, jeune homme infortuné !
Et pour pleurer ton sort, belle et tendre victime,
Les palmiers de Cadès ont incliné leur cime !…
Grâce ! grâce, ô mon Dieu ! détourne tes fureurs !
Saül a bien assez de ses propres malheurs…
Mais la mort l’a frappé, sans pitié pour ses charmes,
Hélas ! et David même en a versé des larmes !


SAÜL.

Silence ! c’est assez : j’en ai trop écouté.


LA PYTHONISSE.

Saül, pour tes forfaits ton fils est rejeté.
D’un prince condamné Dieu détourne sa face,
D’un souffle de sa bouche il dissipe sa race :
Le sceptre est arraché !…


SAÜL, l’interrompant avec violence.

Le sceptre est arraché !…Tais-toi, dis-je, tais-toi !


LA PYTHONISSE.

Saül, Saül, écoute un Dieu plus fort que moi !
Le sceptre est arraché de tes mains sans défense ;
Le sceptre dans Juda passe avec ta puissance,
Et ces biens par Dieu même à ta race promis,
Transportés à David, passent tous à ses fils.
Que David est brillant ! que son triomphe est juste !
Qu’il sort de rejetons de cette tige auguste !
Que vois-je ? un Dieu lui-même !… Ô vierges du saint lieu,
Chantez, chantez David ! David enfante un Dieu !…


SAÜL.

Ton audace, à la fin, a comblé la mesure :
Va, tout respire en toi la fourbe et l’imposture.
Dieu m’a promis le trône, et Dieu ne trompe pas.


LA PYTHONISSE.

Dieu promet ses fureurs à des princes ingrats.


SAÜL.

Crois-tu qu’impunément ta bouche ici m’outrage ?


LA PYTHONISSE.

Crois-tu faire d’un Dieu varier le langage ?


SAÜL.

Sais-tu quel sort t’attend ? sais-tu…


LA PYTHONISSE.

Sais-tu quel sort t’attend ? sais-tu…Ce que je sais,
C’est que ton propre bras va punir tes forfaits ;
Et qu’avant que des cieux le flambeau se retire,
Un Dieu justifiera tout ce qu’un Dieu m’inspire.
Adieu, malheureux père ! adieu, malheureux roi !

Elle se retire ; Saül la retient par force.


SAÜL.

Non, non, perfide, arrête ! écoute, et réponds-moi.
C’est souffrir trop longtemps l’insolence et l’injure :
Je veux convaincre ici ta bouche d’imposture.
Si le ciel à tes yeux a su les révéler,
Quels sont donc ces forfaits dont tu m’oses parler ?


LA PYTHONISSE.

L’ombre les a couverts, l’ombre les couvre encore,
Saül ; mais le ciel voit ce que la terre ignore.
Ne tente pas le ciel.


SAÜL.

Ne tente pas le ciel.Non : parle, si tu sais.


LA PYTHONISSE.

L’ombre de Samuel te dira ces forfaits…


SAÜL.

Samuel ! Samuel ! Hé quoi ! que veux-tu dire ?


LA PYTHONISSE.

Toi-même, en traits de sang, ne peux-tu pas le lire ?


SAÜL.

Eh bien, qu’a de commun ce Samuel et moi ?


LA PYTHONISSE.

Qui plongea dans son sein ce fer sanglant ?


SAÜL.

Qui plongea dans son sein ce fer sanglant ?Qui ?


LA PYTHONISSE.

Qui plongea dans son sein ce fer sanglant ? Qui ?Toi !


SAÜL, furieux, se précipitant sur elle avec sa lance.

Monstre, qu’a trop longtemps épargné ma clémence,
Ton audace, à la fin, appelle ma vengeance !

Prêt à la frapper.

Tiens, va dire à ton Dieu, va dire à Samuel
Comment Saül punit ton imposture…

Comment SaülAu moment où il va frapper, il voit l’ombre de Samuel ; il laisse tomber      la lance, il recule.

Comment Saül punit ton imposture…Ô ciel !

Ciel ! que vois-je ? C’est toi ! c’est ton ombre sanglante !
Quel regard !… Son aspect m’a glacé d’épouvante.
Pardonne, ombre fatale ! oh ! pardonne ! Oui, c’est moi.
C’est moi qui t’ai porté tous ces coups que je voi !
Quoi ! depuis si longtemps ! quoi ! ton sang coule encore !
Viens-tu pour le venger ?… Tiens…

Il découvre sa poitrine, et tombe à genoux.

Viens-tu pour le venger ?… Tiens…Mais il s’évapore !…

La Pythonisse disparaît pendant ces derniers mots.