Œuvres complètes de Maximilien de Robespierre/Tome 1/Dédicace à Jean-Jacques Rousseau

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DÉDICACE À JEAN-JACQUES ROUSSEAU[1]




C’est à vous que je dédie cet écrit, mânes du citoyen de Genève ! Que s’il est appelé à voir le jour, il se place sous l’égide du plus éloquent et du plus vertueux des hommes : aujourd’hui, plus que jamais, nous avons besoin d’éloquence et de vertu. Homme divin, lu m’as appris à me connaître : bien jeune, tu m’as fait apprécier la dignité de ma nature et réfléchir aux grands principes de l’ordre social. Le vieil édifice s’est écroulé : le portique d’un édifice nouveau s’est élevé sur ses décombres, et, grâce à toi, j’y ai apporté ma pierre. Reçois donc mon hommage ; tout faible qu’il est, il doit te plaire : je n’ai jamais encensé les vivants.

Je t’ai vu dans tes derniers jours, et ce souvenir est pour moi la source d’une joie orgueilleuse : j’ai contemplé tes traits augustes, j’y ai vu l’empreinte des noirs chagrins auxquels t’avaient condamné les injustices des hommes. Dès lors j’ai compris toutes les peines d’une noble vie qui se dévoue au culte de la vérité. Elles ne m’ont pas effrayé. La conscience d’avoir voulu le bien de ses semblables est le salaire de l’homme vertueux ; vient ensuite la reconnaissance des peuples qui environne sa mémoire des honneurs que lui ont déniés ses contemporains. Comme toi je voudrais acheter ces biens au prix d’une vie laborieuse, au prix même d’un trépas prématuré.

Appelé à jouer un rôle au milieu des plus grands événements qui aient jamais agité le monde ; assistant à l’agonie du despotisme et au réveil de la véritable souveraineté ; près de voir éclater des orages amoncelés de toutes parts, et dont nulle intelligence humaine ne peut deviner tous les résultats, je me dois à moi-même, je devrai bientôt à mes concitoyens, compte de mes pensées et de mes actes. Ton exemple est là, devant mes yeux ; tes admirables Confessions, cette émanation franche et hardie de l’âme la plus pure, iront à la postérité, moins comme un modèle d’art que comme un prodige de vertu. Je veux suivre ta trace vénérée, dussé-je ne laisser qu’un nom dont les siècles à venir ne s’informeront pas : heureux si, dans la périlleuse carrière qu’une révolution inouie vient d’ouvrir devant nous, je reste constamment fidèle aux inspirations que j’ai puisées dans tes écrits !



  1. L’édition des Mémoires authentiques de Maximilien Robespierre, parue en 1830, chez Moreau-Rosier, 68, rue Montmartre, à Paris, débute par une dédicace aux mânes de Jean-Jacques Rousseau, que nous reproduisons ici.

    L’auteur de cette publication, dans le but de démontrer l’authenticité de ces mémoires, les fit précéder d’un fac-similé des pages qui vont suivre. Elles sont bien de la main de Robespierre.

    Quant au reste de l’ouvrage qui, sans transition aucune, se continue ainsi : « je suis né à Arras, ma famille y tenait un rang distingué, etc., etc. », chacun sait qu’il est apocryphe.