Œuvres complètes de Shakespeare/Hugo, 1865-1872/Apocryphes, tome 1/Le Conte du Chevalier

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Traduction par François-Victor Hugo .
Pagnerre (1p. 367-394).
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APPENDICE.


LE CONTE DU CHEVALIER.

Extrait des Contes de Cantorbéry de Chaucer].

Il était une fois, comme nous disent les vieux contes, un duc qui s’appelait Thésée. D’Athènes il était seigneur et gouverneur, et dans son temps un tel conquérant qu’il n’y en avait pas de plus grand sous le soleil. Il avait pris maint riche pays. Grâce à sa sagesse et à sa chevalerie, il conquit tout le royaume de Féminie, qui jadis était appel Scythie, et épousa la jeune reine Hippolyte, et la ramena avec lui en son pays, en grande gloire et grande solennité, — en même temps que sa jeune sœur Émilie. Et ainsi, avec la victoire et avec la mélodie, je laisse le digne duc chevaucher vers Athènes, suivi de toute son armée.

Et certes, si le récit n’en était pas trop long, je vous aurais dit en détail comment le royaume de Féminie fut conquis par Thésée et par sa chevalerie, et la grande bataille entre le duc d’Athènes et les Amazones, et comment fut assiégée Hippolyte, la belle reine de Scythie, et la fête qui fut donnée pour sa noce, et le service religieux qui précéda son départ pour Athènes. Mais je dois pour le moment laisser tout cela de côté. J’ai, Dieu le sait, un champ assez vaste a défricher pour des bœufs aussi faibles que ceux de ma charrue. Le reste de mon histoire est suffisamment long.

Quand ce duc, dont j’ai fait mention, fut presque arrivé à la ville, dans toute sa pompe et dans le plus grand faste, il aperçut, en détournant les yeux, agenouillées sur le grand chemin, et échelonnées deux par deux, une compagnie de dames, toutes de noir habillées ; elles proféraient de tels cris, de tels gémissements, que jamais créature vivante n’entendit lamentations pareilles. Et elles ne cessèrent de crier que quand elles eurent saisi les rênes de son cheval.

— Quelles gens êtes-vous donc, dit Thésée, vous qui, quand je reviens dans ma patrie, troublez ainsi ma fête par vos clameurs ? Ma gloire vous inspire-t-elle une telle envie, que vous en jetez les hauts cris ? Ou bien, qui vous a lésées ? qui vous a offensées ? Dites-moi si le mal est réparable et pourquoi vous êtes ainsi toutes vêtues de noir.

La plus vieille dame essaya alors de parler, mais elle s’évanouit et fut prise d’une pâleur mortelle qui faisait mal à voir ; enfin elle murmura : — Seigneur, à qui la fortune a assuré la victoire, comme au conquérant de l’avenir, nous ne sommes nullement affligées de votre gloire et de votre honneur ; mais nous implorons de vous merci et secours. Ayez pitié de notre malheur et de notre détresse. Que votre gentillesse fasse tomber quelques larmes de pitié sur nous, pauvres femmes. Car certes, seigneur, il n’y a pas une d’entre nous qui n’ait été ou duchesse ou reine ! Maintenant nous ne sommes, on le voit bien, que des misérables, grâce à la fortune et à sa roue perfide qui rend toutes les situations précaires. Et aussi, seigneur, c’est pour attendre votre venue qu’ici, dans le temple de la déesse Clémence, nous sommes restées depuis quinze jours. Maintenant secourez-nous, seigneur, puisque cela est en votre pouvoir. Moi, pauvre créature qui pleure et me désole ainsi, j’étais naguère la femme du roi Capanée, qui, hélas ! a succombé à Thèbes. Et nous toutes qui sommes en cet attirail et exhalons ainsi tant de lamentations, nous avons perdu nos maris devant cette ville pendant qu’elle était assiégée. Et, las ! maintenant, le vieux Créon, plein d’ire et d’iniquité, animé par le dépit et par sa tyrannie, voulant faire outrage aux cadavres de nos époux qui tous ont été tués, a entassé leurs corps en un monceau, et, ne voulant pas permettre qu’ils soient ensevelis ou brûlés, les fait cruellement dévorer par ses chiens.

Et à ces mots, sans plus tarder, toutes se prosternèrent en s'écriant piteusement : — Aie pitié de nous, misérables femmes, et que notre douleur pénètre dans ton cœur !

Le gentil duc, ému de les entendre ainsi parler, crut que son cœur se fendrait en les voyant si piteuses et si accablées, elles qui naguère étaient dans une telle prospérité. Vite il sauta à bas de son cheval et leur tendit la main pour les relever toutes, et les réconforta de son mieux, et jura, foi de vrai chevalier, que, pour les venger, il châtierait formidablement le tyran Créon, en lui infligeant, avec l’approbation de tout le peuple de Grèce, la mort qu’il avait si bien méritée.

Et immédiatement, sans demeurer davantage, il déploya sa bannière, et chevaucha vers Thèbes, suivi de toute son armée ; il ne voulut pas même entrer dans Athènes, ni s’y reposer pleinement une demi-journée, mais il poursuivit sa route toute cette nuit, après avoir renvoyé la reine Hippolyte et sa charmante jeune sœur Émilie à la ville d’Athènes où elles devaient demeurer. Bref, il chevaucha en avant.

La rouge figure de Mars avec sa lance et sa targe resplendissait sur sa vaste bannière blanche, au point que tous les champs en étaient illuminés ; et près de sa bannière était porté son pennon, riche flamme d’or, sur laquelle apparaissait le Minotaure qu’il avait tué en Crète. Ainsi chevauchait ce duc, ainsi chevauchait ce conquérant, au milieu de son armée, la fleur de la chevalerie. Enfin il arriva devant Thèbes et s’installa bellement dans la plaine pour y offrir la bataille. Pour abréger le récit, il se battit avec Céron, qui était roi de Thèbes, et le tua vaillamment, comme un chevalier, en rase campagne, et mit ses gens en fuite ; puis, par assaut, il s’empara de la cité, et il en détruisit les murailles, les défenses et les chevrons, et il rendit aux dames les corps de leurs maris tués, afin qu’elles procédassent aux funérailles, selon la coutume.

Je n’insisterai pas sur les grandes lamentations que firent retentir les dames au brúlement des corps, et sur les grands honneurs que le noble conquérant Thésée rendit aux dames, quand elles le quittèrent. Parler brièvement est mon intention.

Quand ce digne duc, ce Thésée eut ainsi tué Créon et conquis Thèbes, il se reposa toute la nuit sur le champ de bataille, et fit de la contrée tout ce qu’il voulut. Après le combat et la déconfiture, les pillards se mirent en devoir de dépouiller les cadavres entassés et de leur enlever leurs armures et leurs vêtements. Alors il advint que, dans le monceau, ils trouvèrent deux jeunes gens, couverts de blessures sanglantes, gisant côte à côte, dans les bras l’un de l’autre, et richement équipés : de ces deux jeunes gens, l’un se nommait Arcite, et l’autre avait nom Palémon. Ils n’étaient ni tout à fait vivants, ni tout à fait morts. À leur cotte d’armes. À leur accoutrement, les hérauts les reconnurent tous deux spécialement comme étant princes du sang royal de Thèbes et enfants de deux sœurs. Les pillards les avaient arrachés du tas, et les avaient doucement transportés à la tente de Thésée ; et lui, ne voulant pas accepter de rançon, les envoya aussitôt à Athènes pour qu’ils y fussent détenus dans une prison perpétuelle. Cela fait, le digne duc rassembla son armée, et retourna dans son pays, couronné de lauriers comme un conquérant, et là il vécut en joie et en honneur toute sa vie. Que dirai-je de plus ?

Dans une tour, en proie aux angoisses et à la désolation, Palémon et Arcite étaient enfermés ensemble pour toujours, sans espoir de rachat…

Ainsi s’écoulèrent les années et les jours, jusqu’à une certaine matinée de mai, où apparut Émilie, plus éclatante que le lis sur sa tige verte, et plus belle que Mai fleuri lui-même. Avant le jour, comme c’était son habitude, elle était levée et déjà vêtue. Car Mai ne veut pas de nuit paresseuse ; la saison alors stimule tout gentil cœur, et le force à s’arracher au sommeil, et lui dit : Lève-toi, et fais ton devoir. Aussi Émilie n’avait pas manqué de se lever pour faire honneur au mois de Mai. Elle était vêtue de neuf et à ravir. Sa chevelure blonde était ramassée, derrière ses épaules, en une tresse longue, à peu près d’une verge. Et dans le jardin, au soleil levant, elle errait en tous sens à sa guise. Elle cueillait des fleurs blanches et roses, pour s’en faire une gracieuse couronne, et comme un ange, elle chantait divinement. La grande tour si épaisse et si forte, qui était le principal donjon du château où, comme je vous l’ai dit, étaient emprisonnés les chevaliers, était contiguë au mur du jardin où Émilie se livrait à ses ébats.

Le soleil brillait ; la matinée était splendide, et Palémon, ce triste prisonnier, selon sa coutume, avec la permission de son geôlier, s’était levé et se promenait dans une chambre d’en haut, d’où il voyait toute la noble cité et le jardin verdoyant où la charmante Émilie faisait sa promenade. Ce malheureux prisonnier, ce Palémon errait donc dans sa chambre, se plaignant de son infortune, et déplorant maintes fois le jour où il était né. Et il advint, par aventure, qu’à travers une fenêtre grillée d’énormes barreaux de fer, il jeta les yeux sur Émilie, et pâlit aussitôt en criant : Ha ! comme s’il avait été frappé au cœur.

À ce cri, Arcite s’éveilla en sursaut et dit : — Mon cousin, qu’as-tu donc ? pourquoi cette pâleur mortelle ? Pourquoi cries-tu ? Qui t’a fait mal ? Au nom du ciel, prends en patience notre prison, car nous n’y pouvons mais. La Fortune nous a infligé cette adversité. Quelque funeste disposition de Saturne, dominé par certaine constellation, nous a imposé notre destinée, et, en dépit de nos protestations, puisque tel était l’état du ciel au moment de notre naissance, nous devons la subir : voilà la sèche et franche vérité !

À quoi Palémon répondit : — Cousin, tu interprètes mal ma pensée. Ce n’est pas cette prison qui m’a fait crier, mais j’ai été pour mon malheur frappé par les yeux jusqu’au cœur. Les charmes d’une dame que je vois là-bas se promener dans le jardin, sont la cause de mon cri et de ma souffrance. Est-elle femme ou déesse ? Je ne sais. Mais je soupçonne, ma foi, que c’est Vénus.

Sur ce, Arcite se mit à regarder du côté où se promenait la dame, et il fut frappé de sa beauté : si déjà Palémon était cruellement blessé, Arcite ne fut pas atteint moins profondément. Avec un soupir il dit piteusement : — J’ai été accablé soudain par l’éclatante beauté de celle qui se promène là-bas. Si je n’obtiens pas sa pitié et sa faveur, si je ne puis au moins la voir, je suis mort, et c’en est fait de moi.

Quand Palémon entendit ces paroles, il le regarda sévèrement et répliqua : — Dis-tu cela sérieusement ou en plaisanterie ? — Ah ! s’écria Arcite, fort sérieusement, sur ma foi. Dieu me pardonne ! la plaisanterie ne sied guère à ma souffrance.

Alors Palémon fronça le sourcil : — Il n’y aurait pas pour toi grand honneur, dit-il, à être fourbe et traître envers moi qui suis ton cousin et ton frère d’adoption. Ne nous sommes-nous pas juré d’être fidèles l’un à l’autre, jusqu’à ce que la mort nous séparât, et de ne jamais nous contrarier dans nos amours, ni dans quelque entreprise que ce fût ? N’as-tu pas juré, toi, mon frère chéri, de me seconder en toute chose, comme je te seconderais moi-même ? Tel fut ton serment, et tel fut aussi le mien : voilà ce que j’affirme ; et tu n’oserais me contredire. Tu es de mon avis, sans doute, et tu aurais la perfidie d’aimer la dame que j’aime et que je sers, et que je servirai jusqu’à ce que mon cœur se dessèche ! Ah ! tu ne seras pas à ce point perfide, Arcite ! Je l’ai aimée le premier, et je t’ai dit ma peine comme à mon confident, comme à un frère qui, je le répète, a juré de me seconder. Tu es tenu par ta foi de chevalier à m’assister, si cela est en ton pouvoir ; sinon, tu es un traître, j’ose le dire.

À cela Arcite répliqua fièrement : — Traître ! C’est toi qui le serais, bien plutôt que moi !… Oui, je te le dis hautement, tu es un traître. Car je l’ai aimée d’amour avant toi. Que prétends-tu donc ? Tu ne savais pas tout à l’heure si elle était femme ou déesse. Ton sentiment est une pieuse affection ; le mien est un amour pour une créature. Je t’ai avoué mon impression comme à mon cousin, comme à mon frère d’adoption. Admettons que tu l’aies aimée le premier. Ne connais-tu pas le vieux dicton : il n’est pas de loi pour l’amoureux ? L’amour est, selon ma mesure, une loi plus haute que toutes celles qui peuvent être promulguées par un simple mortel. Et voilà pourquoi les lois positives et tous les décrets terrestres sont violés, chaque jour et partout, par amour. L’homme doit aimer, bon gré, mal gré. Au risque de mourir, il ne peut échapper à l’amour, dût-il s’éprendre d’une vierge, d’une veuve ou d’une épouse. D’ailleurs, il n’est pas probable que, ni toi, ni moi, nous obtenions jamais les faveurs de cette dame ; car, tu le sais bien toi-même, nous sommes, toi et moi, condamnés à une prison perpétuelle, sans qu’aucune rançon puisse nous racheter. Nous luttons, comme ces limiers qui se querellaient pour un os : ils combattirent tout le jour, sans qu’aucun d’eux l’obtînt ; tandis qu’ils étaient ainsi acharnés, survint un milan qui emporta l’os entre les deux rivaux. Donc, à la cour, mon cher frère, chacun pour soi, voilà la règle. Aime à ta guise ; moi, j’aime, et je prétends aimer : voilà mon dernier mot. Nous devons rester ici, dans cette prison, et chacun de nous doit accepter sa destinée.

La dispute fut vive et longue entre les cousins, je n’y insisterai pas. Venons au fait. Un jour, — pour résumer l’histoire autant que possible, — un noble duc nommé Pirithoüs, qui était compagnon du duc Thésée depuis son enfance, vint à Athènes pour voir son ami et prendre part aux jeux, selon son habitude… Ce duc Pirithoüs aimait fort Arcite qu’il avait connu à Thèbes depuis maintes années. Et finalement, à la requête et à la prière de Pirithoüs, le duc Thésée mit Arcite en liberté, sans rançon aucune, en l’autorisant à aller où il voudrait, sous certaines réserves que je vais dire. Il fut convenu entre Thésée et Arcite que, si jamais, de nuit ou de jour, Arcite était surpris dans les domaines de Thésée et appréhendé, il aurait la tête tranchée, sans autre forme de procès. Il n’avait qu’à faire ses adieux et à retourner chez lui au plus vite. Sans cela, gare à son cou !

Quelle douleur éprouve maintenant Arcite ! C’est un coup de mort qui a frappé son cœur ; il pleure, il se lamente, il sanglote pitoyablement : — Malheureux, s’écrie-t-il, le jour où je suis né ! Maintenant ma captivité est bien pire qu’auparavant ; désormais je suis réduit à vivre éternellement, non pas même dans le purgatoire, — dans l’enfer ! Hélas ! pourquoi ai-je connu Pirithoüs ? Sans lui, je serais resté chez Thésée, à jamais enchaîné dans cette prison ; et j’y aurais trouvé, non le malheur, mais la béatitude. Car il m’eût suffi d’apercevoir celle que j’aime, sans même avoir l’espoir d’obtenir ses faveurs… Ô cher cousin Palémon, ajoutait-il, tu triomphes de cette aventure. Tu peux, toi, rester en prison dans une complète félicité. En prison ? Non, en un paradis ! La fortune a tourné les dés en ta faveur. À toi la vue d’Émilie ! À moi, son absence ! Puisque je ne puis plus vous voir, Émilie, je suis perdu, et perdu sans remède.

De son côté Palémon, quand il apprit le départ d’Arcite, en conçut un tel chagrin que la grande tour retentissait de ses clameurs et de ses hurlements. Les chaînes même qui pesaient sur ses jambes étaient mouillées de ses larmes saumâtres :

— Hélas ! disait-il, Arcite, mon cousin, le fruit de toute notre lutte est à toi. Tu marches maintenant dans Thèbes à ton aise, et mon malheur ne te pèse guère. Tu peux, puisque tu as et la sagesse et l’énergie, réunir tous les gens de ta race, et faire à ce pays une guerre terrible, de manière à obtenir pour dame et pour épouse, par quelque succès ou par quelque traité, celle pour qui je me sens mourir. Dans les voies de la possibilité, puisque tu es délivré de prison et que tu es prince, ton avantage est grand, plus grand que mon avantage, à moi qui me morfonds ici dans une cage. Car je n’ai plus qu’à pleurer tout le reste de ma vie, sous le poids de tout le chagrin que peut me causer la prison, doublé de la douleur que doit me causer l’amour.

Sur ce, le feu de la jalousie pénétra dans son sein et envahit son cœur si profondément, qu’il devint blême comme la cendre du buis éteinte et refroidie. L’été passa, et les longues nuits redoublèrent les tourments de l’amoureux et du prisonnier.

Quand Arcite fut revenu à Thèbes, bien souvent il soupira et dit : hélas ! en songeant qu’il ne reverrait plus sa dame. Jamais créature, tant que le monde durera, n’eut autant de chagrin. Il ne dormait plus, ne mangeait plus, ne buvait plus ; en sorte qu’il était devenu maigre et sec comme une flèche. Ses yeux étaient creux et hagards ; son teint jaune ; et il restait toujours solitaire, pleurant et sanglotant toute la nuit. Après qu’il eut enduré, un an ou deux, ce cruel tourment, — une nuit, comme il s’était assoupi, il lui sembla que le dieu ailé Mercure surgissait devant lui et lui commandait de reprendre courage. Le dieu brandissait dans sa main le caducée soporifique, et portait sur sa chevelure un radieux chapeau ; il apparaissait alors tel qu’il était quand il endormit Argus ; et il dit à Arcite ceci : « Va à Athènes ; c’est là que la destinée a marqué la fin de tes malheurs. »

À ces mots Arcite s’éveilla et se leva. Il saisit un miroir et reconnut que son teint était tout changé, et que son visage était méconnaissable. Aussitôt cette idée lui vint à l’esprit, que, puisqu’il était ainsi défiguré par la maladie, il pourrait bien vivre à Athènes et voir sa dame presque tous les jours, sans être jamais reconnu.

Sur-le-champ, il changea de costume, s’habilla comme un pauvre journalier, et tout seul, accompagné seulement d’un écuyer, qui était dans la confidence de sa situation et déguisé aussi pauvrement que lui-même, il partit droit pour Athènes. Un jour il alla à la cour, et se présenta à l’entrée pour offrir ses services en qualité de porteur. Bref, il fut agréé par un chambellan qui était attaché à Émilie. Il pouvait fort bien couper du bois et porter de l’eau, car il était jeune et vigoureux. Un an ou deux il resta à ce service, page de la chambre de la belle Émilie, et se faisant nommer Philostrate. Au bout d’un certain temps il s’acquit par sa conduite et par son beau langage une telle réputation, que Thésée, voulant le rapprocher de sa personne, le fit écuyer de sa chambre, et lui donna de l’or pour maintenir son rang. Trois ans il mena cette vie, et se comporta de telle sorte dans la paix et dans la guerre, que nul, plus que lui, n’était cher à Thésée. Dans cette félicité je laisse maintenant Arcite, et je vais parler un peu de Palémon.

Depuis sept ans, Palémon était resté dans les ténèbres d’une horrible prison, languissant à la fois d’amour et de détresse. Qui pourrait rimer convenablement son martyre ? Certes ce n’est pas moi ; aussi je passe là-dessus aussi légèrement que possible. Pourtant, dans la septième année, la troisième nuit de mai, il parvint, aidé d’un ami, à s’évader de sa prison, et à s’échapper de la ville, après avoir fait boire à son geôlier d’un certain vin clairet mélangé à des narcotiques et à de fins opiats de Thèbes, si bien que ce gardien dormit toute la nuit sans pouvoir s’éveiller. La nuit était courte, et l’approche du jour força le fugitif à se cacher. Il se dirigea donc d’un pas inquiet vers un bois voisin, décidé à s’y cacher tout le jour et à partir dans la nuit pour Thèbes, afin de prier ses amis de lui prêter son aide contre Thésée. Il était déterminé à perdre la vie, ou à obtenir pour femme Émilie.

Bientôt l’alouette affairée, messagère du jour, salua de son chant l’aube grise ; et le flamboyant Phébus se leva si radieux que tout l’orient rit de son apparition. Arcite, qui était devenu à la cour royale le principal écuyer de Thésée, s’était levé, voyant le joyeux jour, pour rendre hommage au mois de mai. Tout en se promenant, il s’engagea dans le bois où par aventure Palémon s’était caché en un hallier à la vue de tous les hommes. Palémon ne reconnut pas Arcite, et Arcite ne se doutait guère que son compagnon était ainsi à portée de l’entendre.

— Hélas ! disait Arcite ! quel malheur que je sois jamais né ! Combien de temps, cruelle Junon, accableras-tu la cité de Thèbes ? Hélas ! à quelle confusion est réduit le sang royal de Cadmus et d’Amphion ! Moi, qui suis de la liguée de Cadmus, moi, qui suis son descendant en ligne directe, me voilà si chétif et si misérable que je sers, en qualité de pauvre écuyer, celui qui est mon mortel ennemi ! Et pour surcroît de malheur, l’amour perce de son dard de feu mon cœur plein d’anxiété. Vous m’avez tué d’un regard, Émilie, et vous êtes cause que je me meurs.

À ces mots il tomba évanoui, et resta longtemps sans connaissance. Palémon tressaillit, comme s’il avait senti une froide lame traverser son cœur ; il frémit de colère, et, s’élançant hors du fourré : — Perfide Arcite, s’écria-t-il, méchant traître ! Enfin je te tiens ! Oses-tu donc aimer la dame pour laquelle je languis si douloureusement, toi, mon parent, toi mon confident juré !… Non, tu n’aimeras pas madame Émilie ; je veux être seul à l’aimer. Car je suis Palémon, ton mortel ennemi. Et, quoique je n’aie pas d’armes ici, sous la main, je ne crains rien. Il faut que tu meures ou que tu renonces à l’amour d’Émilie. Choisis !… Tu ne bougeras pas d’ici.

Arcite, saisi de dépit, en reconnaissant Palémon et en l’entendant parler ainsi, tira son épée avec la fureur d’un lion, et répondit : — Par le Dieu qui trône là-haut, si tu n’étais pas défaillant et affaibli par l’amour, si tu n’étais pas sans arme, tu ne bougerais pas de ce bois, que je ne t’eusse frappé mortellement de ma main. Car je me ris de l’engagement par lequel tu prétends que je suis lié envers toi. Fou que tu es, dis-toi bien que l’amour est libre, et que j’aimerai, malgré tout ce que tu peux faire. Mais, puisque tu es un digne et gentil chevalier, et que tu es prêt à soutenir par bataille tes prétentions sur elle, reçois ici ma parole. Demain je me fais fort d’apporter des armures pour que tu puisses t’équiper ; tu choisiras la meilleure, et me laisseras la pire. Et ce soir même je t’apporterai à boire et à manger, et des couvertures pour te coucher. Et si le sort veut que tu obtiennes ma dame, en me tuant dans ce bois, je me résigne : au lieu de m’appartenir, Émilie sera ta dame.

Palémon répondit : « C’est convenu. » Et sur ce, ils se séparèrent jusqu’au matin comme chacun s’y était engagé. Le matin venu, avant même le lever du jour, Arcite s’était rendu à cheval à la ville et s’était secrètement procuré deux armures propres au combat qui devait avoir lieu. Comme il était seul, il mit ces armures devant lui sur son cheval ; et, dans le bois, au lieu et au moment désigné, il rejoignit Palémon. Aucun bonjour, aucun salut ne fut échangé. Mais sur-le-champ, sans proférer une parole, ils s’aidèrent l’un l’autre à s’armer, aussi amicalement que s’ils étaient deux frères. Cela fait, brandissant leurs lances effilées et fortes, ils fondirent l’un sur l’autre avec un merveilleux acharnement.

Belle était la matinée, comme je l’ai dit, et Thésée, plein de joie et de gaîté, avec son Hippolyte, la belle reine, et Émilie, toute de vert habillée, était monté à cheval pour chasser, et s’était dirigé tout droit sur le bois où un cerf avait été signalé. Il galopa ainsi jusqu’à une clairière d’où ce cerf avait l’habitude de s’élancer pour traverser un ruisseau et poursuivre sa route. Et, quand le duc fut venu à cette clairière, il aperçut Arcite et Palémon qui combattaient au soleil. Les épées étincelantes allaient et venaient si affreusement qu’il semblait que le moindre coup dût abattre un chêne. Qui étaient ces hommes ? Le duc n’en savait rien ; il donna de l’éperon à son coursier, et d’un bond il fut entre les deux combattants, et, tirant son épée, leur cria : — Holà ! Arrêtez, sous peine de la vie ! Par le puissant Mars, c’en est fait du premier qui frappera. Mais, dites-moi, quels manants êtes-vous donc pour oser ainsi combattre en mes États, sans avoir près de vous quelque juge du camp, comme il sied à une lice loyale ?

Alors Palémon répondit hâtivement : — Sire, qu’est-il besoin de plus de paroles ? Nous avons tous deux mérité la mort. Nous sommes deux malheureux, deux misérables, à qui la vie est à charge. Si tu es un seigneur et un juge équitable, ne nous accorde ni merci ni refuge ; et tue-moi le premier, au nom de la sainte charité. Mais tue mon compagnon, ainsi que moi. Ou plutôt tue-le le premier, car bien que tu ne t’en doutes guère, c’est ton mortel ennemi, c’est cet Arcite qui a été banni de tes États sous peine de mort, et qui t’a trompé depuis longues années, cet Arcite dont tu as fait ton premier écuyer et qui est amoureux d’Émilie ! Et, puisque voici le jour où je dois mourir, je ferai franchement ma confession. Je suis, moi, ce malheureux Palémon qui s’est délibérément échappé de tes prisons. Je suis ton mortel ennemi, et je suis si ardemment épris de la charmante Émilie, que je voudrais mourir présentement sous ses yeux. Aussi je réclame la mort qui m’est due. Mais tue également mon compagnon. Car tous deux nous avons mérité de périr.

Sur ce, le noble duc répondit : — Voilà une brève conclusion. Votre propre bouche, par votre propre confession, vous a condamnés, et je n’ai qu’à confirmer l’arrêt. Il est inutile de vous torturer avec la corde. Vous mourrez, par le sanglant Mars !

La reine, émue de compassion féminine, se mit aussitôt à pleurer, ainsi qu’Émilie, et toutes les dames de la compagnie. C’était grand dommage, pensaient-elles toutes, qu’un pareil malheur dût arriver à des gentilshommes de haute naissance, pour une querelle dont l’unique cause était l’amour. Et, les voyant couverts de sanglantes blessures, toutes s’écrièrent, à voix plus ou moins hante : « Seigneur, ayez pitié, nous toutes, pauvres femmes, nous vous en conjurons ! » Et sur leurs genoux nus elles se prosternèrent pour baiser les pieds du duc, quand enfin son humeur se radoucit. Car la pitié règne vite sur un noble cœur, et, bien que Thésée eût tout d’abord frémi de colère, il avait bientôt réfléchi à la nature et la cause de la faute commise par les deux jeunes gens ; et, quoique son courroux les eût déclarés coupables, sa raison finit par les excuser tous deux.

— Je vous pardonne cette faute, dit-il, à la requête de la reine que voici agenouillée, et d’Émilie, ma chère sœur. Mais tous deux vous allez me jurer que vous respecterez à jamais mon cher pays, et que jamais, ni nuit ni jour, vous ne me ferez la guerre, mais que vous serez mes amis en toute occasion. À cette condition, je vous pardonne complètement votre faute.

Et les jeunes gens jurèrent avec empressement ce que demandait le duc, et ils invoquèrent sa seigneuriale merci, et le duc leur fit grâce, en disant ceci :

— À ne considérer que l’éclat de la naissance et de la richesse, chacun de vous est digne sans doute d’épouser la plus grande dame, fût-elle princesse ou reine ; mais pourtant (je parle ici au nom de ma sœur Émilie pour laquelle vous avez cette querelle et cette jalousie), vous reconnaissez bien vous-mêmes qu’elle ne peut vous épouser tous deux ; vous aurez beau prolonger cette dispute, il faut qu’un de vous, bon gré, mal gré, se résigne au rôle d’amoureux transi. Bref, elle ne peut vous posséder tous deux, si jaloux et si furieux que vous en soyez. Voici donc ma décision sans réplique : chacun de vous s’en ira où il voudra, librement, sans rançon ni danger ; et dans cinquante semaines à partir de ce jour, chacun de vous amènera cent chevaliers, armés de toutes pièces pour combattre dans la lice. Et tel est l’arrêt irrévocable que je vous signifie sur ma foi de chevalier : celui de vous deux qui aura le dessus, c’est-à-dire celui qui parviendra avec ses cent seconds à tuer son adversaire ou à le chasser de la lice, celui-là obtiendra Émilie pour femme, et je la lui donnerai, comme au plus favorisé de la fortune. J’établirai la lice en ce lieu, et que Dieu en fasse porter la peine à mon âme, si je ne suis pas un juge équitable !

Qui prit alors un air satisfait ? Palémon ! Qui sauta de joie ? Arcite ! Qui pourrait peindre l’allégresse universelle, quand Thésée eut accordé une si noble grâce ? Tous les assistants tombèrent à genoux et le remercièrent du fond du cœur. Et sur ce, pleins d’espoir et de contentement, les jeunes Thébains prirent congé, et s’en allèrent au galop vers Thèbes, toujours ceinte de ses vieilles murailles.

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Le jour de leur retour était arrivé ; et, selon la convention faite, chacun d’eux amena à Athènes cent chevaliers armés de toutes pièces pour le combat. Alors vous pourriez voir venir avec Palémon Lycurgue lui-même, le grand roi de Thrace. Noire était sa barbe, et virile était sa figure. Les cercles de ses yeux dans sa tête brillaient entre le jaune et le rouge, et il avait l’air d’un griffon, avec ses cheveux rabattus sur ses épais sourcils. Ses membres étaient grands, ses chairs dures et fortes, ses épaules larges, ses bras ronds et longs. Et, selon la coutume de son pays, il se tenait debout sur un char d’or traîné par quatre taureaux blancs. En guise de surcot par-dessus son armure, il portait une peau d’ours, noire comme le charbon, fixée par des clous jaunes et brillants comme l’or. Sur ses épaules retombait sa longue chevelure, d’un noir lustré comme celui de l’aile du corbeau. Un diadème d’or massif, d’un poids énorme, était posé sur sa tête, resplendissant de pierreries, de rubis fins et de diamants. Derrière son char couraient plus de vingt molosses blancs, grands comme des génisses, dressés à chasser le lion ou le cerf. Ils le suivaient, la muselière serrée, un collier d’or autour du cou. Il avait pour escorte cent seigneurs armés de toutes pièces, avec des cœurs vaillants et intrépides.

Avec Arcite venait, tel qu’il apparaît dans les histoires, le grand Émétrius, le roi de l’Inde. Sur un destrier bai, caparaçonné d’acier, et couvert d’un drap d’or magnifiquement diapré, il chevauchait, pareil au dieu des armes Mars. Son surcot était un drap de Tarse, garni de grosses perles rondes et blanches. Sa selle était d’or bruni ; à ses épaules pendait un manteau constellé de rubis rouges, brillants comme du feu. Ses cheveux, frisés comme des anneaux de métal, étaient blonds et reluisaient au soleil. Son nez était haut, ses yeux d’un cristal transparent, ses lèvres rondes, son teint sanguin ; quelques taches de rousseur, d’un jaune sombre, étaient éparses sur son visage, et il avait tout l’air d’un lion. Je lui aurais donné vingt-cinq ans. Sa barbe était déjà touffue ; sa voix était tournante comme la trompette. Sur sa tête il portait une épaisse et fraîche guirlande de laurier vert. Sur sa main il portait, pour son plaisir, un aigle apprivoisé, blanc comme un lis. Il avait là avec lui cent seigneurs, tous, sauf la tête qui était découverte, armés de toutes pièces, tous dans le plus riche attirail. Car, sachez bien que des comtes, des ducs et des rois se pressaient dans cette noble compagnie, pour l’amour et pour la plus grande gloire de la chevalerie. Autour de ce roi Émétrius couraient de tous côtés nombre de lions et de léopards apprivoisés.

Et, dans cet équipage, tous ces seigneurs arrivèrent à la cité d’Athènes un dimanche, vers prime, et ils mirent pied à terre dans la ville.

Ce Thésée, ce duc, ce digne chevalier, après les avoir accueillis dans sa ville et les avoir logés, chacun suivant son rang, les festoya et fit tout son possible pour les mettre à l’aise et leur faire honneur. Dans la nuit du dimanche, avant le point du jour, au premier chant de l’alouette, Palémon, plein d’une sainte ferveur et d’un haut courage, se leva pour aller en pèlerinage vers la bienheureuse Cithérée, je veux dire l’honorable et digne Vénus ; il se dirigea vers la lice où était son temple, et il s’agenouilla, et, avec une humble contenance et un cœur contrit, il s’adressa à elle en ces termes :

— Ô toi, la plus belle des belles, ô ma dame Vénus, fille de Jupiter et épouse de Vulcain, toi qui charmes le mont Cithéron, au nom de l’amour que tu as eu pour Adonis, aie pitié de mes larmes amères et cuisantes, et prends à cœur mon humble prière. Hélas ! la parole me manque pour exprimer mes sentiments, pour peindre les tourments de mon enfer. Mon cœur ne saurait révéler mes souffrances, et je suis si troublé que je ne sais que dire. Mais aie pitié, dame radieuse, qui connais si bien ma pensée, et vois les maux que je ressens ; considère tout cela, prends en compassion ma douleur, et je m’engage pour toujours à être ton serviteur fidèle et à être l’ennemi de la stérile chasteté. Viens à mon aide, que je puisse tenir ma parole. Je ne me soucie pas de la gloire des armes, je ne demande pas à avoir demain la victoire, je ne recherche en cette circonstance ni la renommée ni la vaine gloire du triomphe ; ce que je veux, c’est avoir pleine possession d’Émilie, et mourir à son service. Exauce mon vœu comme tu voudras. Peu m’importe que la victoire soit à eux ou à moi, pourvu que j’aie ma dame dans mes bras. Mars a beau être le dieu des armées ; ta puissance est si grande au ciel que, si tu le veux, j’obtiendrai celle que j’aime. En reconnaissance, je vénérerai à jamais ton temple, et toujours, à cheval ou à pied, je me rendrai à ton autel pour y offrir un sacrifice et y allumer le feu sacré. Et, si vous ne voulez pas qu’il en soit ainsi, ma dame chérie, faites en sorte, je vous prie, qu’Arcite demain me traverse le cœur avec sa lance. Peu m’importe de perdre la vie, si Arcite doit épouser Émilie. Voilà la substance et la fin de ma prière. Accordez-moi mes amours, bienheureuse dame !

Quand l’oraison de Palémon fut terminée, il offrit un sacrifice, et à la fin la statue de Vénus tremble et fit un signe dont il conclut que sa prière était agréée, et, le cœur joyeux, il s’en retourna chez lui.

Trois heures après que Palémon était sorti pour aller au temple de Vénus, le soleil se leva, et Émilie se leva, et elle se rendit au temple de Diane ; quand le feu fut allumé, avec une humble contenance elle parla ainsi à la déesse :

— Ô chaste déesse des forêts verdoyantes, qui domines le ciel et la terre et la mer, reine du royaume sombre et infini de Pluton, déesse des vierges, toi qui connais mon cœur depuis nombre d’années et en sais tous les désirs, préserve-moi de cette rancune et de ce courroux terrible qu’eut à subir Actéon, si tu reconnais, chaste déesse, que mon vœu le plus cher est de rester vierge toute ma vie, et de ne jamais être ni amante ni épouse. Je suis, tu le sais bien, de ta compagnie. Vierge, j’aime la chasse et la vénerie, j’aime errer dans le bois sauvage, et je souhaite ne jamais être épouse et mère, et ne jamais connaître la société de l’homme. Assiste-moi donc, ma dame, de toute ta puissance et sous ta triple forme. Pour Palémon, qui a pour moi un tel amour, pour Arcite, qui m’aime si douloureusement, je te demande une grâce : rétablis entre eux l’amitié et la concorde ; détourne de moi leurs cœurs, en sorte que toute leur ardente affection et tous leurs désirs brûlants s’éteignent ou se tournent vers un autre objet ! Et, si tu ne veux pas m’accorder cette grâce, s’il est écrit dans ma destinée que je dois posséder l’un des deux, accorde-moi celui qui a pour moi le plus d’amour.

Les feux flamboyaient au-dessus de l’autel illuminé, tandis qu’Émilie était ainsi en prières. Mais soudain elle vit un spectacle rare. Un des feux s’éteignit, se ralluma, puis s’éteignit de nouveau en sifflant, comme fait un charbon ardent qu’on mouille. Et de l’extrémité des tisons il jaillit comme des gouttes de sang ; ce qui alarma tellement Émilie qu’elle faillit devenir folle et se mit à crier, ne sachant ce que cela signifiait.

Et sur ces entrefaites Diane apparut, un arc à la main, en costume de chasseresse, et lui dit : — Ma fille, modère ta tristesse. Il est décidé parmi les dieux d’en haut que tu épouseras un de ces deux jeunes gens qui ont pour toi une si soucieuse affection. Lequel des deux ? je ne puis le dire. Adieu, car je ne puis rester plus longtemps. Les feux qui brûlent sur mon autel te révéleront, avant que tu partes, ton amoureuse destinée.

Et à ces mots, les flèches du carquois de la déesse s’entrechoquèrent avec fracas, et elle s’évanouit. Émilie, toute effarée, s’écria :

— Hélas ! que signifie tout cela ? Je me mets sous ta protection, Diane, et à ta disposition.

Et elle s’en retourna tout droit chez elle.

Une heure après, Arcite se rendit au temple du terrible Mars pour y offrir son sacrifice selon les rites de son culte païen. Avec un humble cœur et une haute dévotion, il adresse ainsi à Mars son oraison :

— Ô Dieu fort qui dans les froids royaumes de la Thrace es honoré et tenu pour seigneur, toi qui, dans tous les États, dans tous les pays, tiens dans ta main les rênes de la guerre et qui en disposes à ton gré, accepte mon humble sacrifice. S’il est vrai que ma jeunesse et mon énergie soient dignes de servir ta divinité, et que je puisse être l’un des tiens, je te conjure d’avoir pitié de mon ennui. Au nom de tes propres souffrances, au nom de la flamme ardente qui te consumait, alors que tu possédais la beauté de la jeune Vénus dans tout son éclat, dans tout son abandon, et que tu la maîtrisais dans tes bras, si bien qu’à une heure malencontreuse Vulcain te prit au piège et te trouva, hélas ! couché près de son épouse, — au nom des chagrins que tu ressentis alors dans ton cœur, aie compassion de mes peines aiguës. Je suis, tu le sais, jeune et inexpérimenté, et, à ce que je crois, l’être le plus blessé d’amour qui ait jamais vécu. Car celle qui me fait endurer toutes ces souffrances se soucie peu si je naufrage ou si je surnage. Et, avant qu’elle ait pitié de moi, je sais bien qu’il me faudra la conquérir par la force. Et je sais bien que, sans ton aide ou sans ta faveur, ma force est impuissante. Aide-moi, seigneur, demain dans ma bataille, au nom de la flamme qui te brûla jadis et qui aujourd’hui me consume, et fais en sorte que demain j’obtienne la victoire. À moi le labeur, et à toi la gloire ! Je m’engage à honorer surtout ton temple souverain et à me consacrer à tes plaisirs et à tes travaux énergiques. Je veux suspendre dans ton temple ma bannière et toutes les armes de ma compagnie, et toujours, jusqu’à ma mort, entretenir devant toi un feu éternel. Je m’y engage par un vœu solennel. Ma barbe, ma flottante chevelure, qui n’a jamais subi l’outrage du rasoir ou du ciseau, je veux te les offrir, et être toute ma vie ton fidèle serviteur. Maintenant, seigneur, aie pitié de mes chagrins cuisants, et accorde-moi la victoire ; c’est tout ce que je demande.

Cette prière achevée, les anneaux suspendus aux portes du temple et les portes elles-mêmes s’agitèrent violemment ; ce dont Arcite fut quelque peu effaré. Les flammes s’élevèrent au-dessus de l’autel éclatant, si bien que tout le temple en fut illuminé ; un doux parfum s’éleva du sol, et Arcite leva la main et jeta dans le brasier un nouvel encens, et, enfin, après d’autres cérémonies, la statue de Mars secoue bruyamment son haubert et, en même temps, Arcite entendit murmurer tout bas : Victoire ! Et en reconnaissance il rendit honneur à Mars. Et sur ce, plein de joie et d’espoir, Arcite s’en retourna à son auberge.

Le matin, au lever du jour, il y eut dans toutes les hôtelleries d’Athènes un grand bruit de chevaux et de harnais ; et vers le palais chevauchèrent une foule de seigneurs, montés sur des destriers et sur des palefrois… Puis les trompettes résonnèrent, et vers la lice toute la compagnie se dirigea en procession à travers la vaste cité qui était tendue de drap d’or et non de serge. Le noble duc Thésée ouvrait la marche en vrai prince, ayant à ses côtés les deux Thébains ; et ensuite venaient la reine et Émilie, et puis tous les autres, chacun selon son rang. Et ainsi ils traversèrent la cité, et ils arrivèrent de bonne heure à la lice ; car il n’était pas encore tout à fait prime. Quand Thésée fut assis au haut de la riche estrade, ayant près de lui la reine Hippolyte et Émilie, et les autres dames assises sur les degrés, toute la foule prit place. Et à l’ouest, par la porte que dominait l’autel de Mars, Arcite et ses cent compagnons entrèrent, une bannière rouge au vent ; et au même instant, déployant une bannière blanche, Palémon se plaça à l’est, sous l’autel de Vénus, — avec une figure et une contenance hardies. On eût fouillé le monde entier qu’on n’eût pas trouvé deux compagnies pareilles. Le plus habile n’eût pu distinguer de quel côté était l’avantage de la valeur, du rang, de l’âge, tant les forces étaient également réparties. Les combattants se placèrent sur deux rangs ; et, quand les noms eurent été lus à voix haute, afin qu’il n’y eût pas de fraude dans le nombre, les portes furent fermées, et les hérauts crièrent : « Maintenant, faites votre devoir, jeunes et fiers chevaliers. »

Alors les trompettes et les clairons sonnèrent bruyamment. À l’est et à l’ouest les lances se posèrent en arrêt, et tous de s’élancer au galop à la joute. Les traits se brisent en éclats sur les boucliers épais, et plus d’un cœur est transpercé. Les lances se dressent hautes de vingt pieds ; les épées dégainées reluisent comme de l’argent. Les casques sont hachés et lacérés, et le sang coule en sinistres flots rouges. Les masses d’armes énormes écrasent les os. Un cavalier se jette au plus épais de la mêlée ; son destrier trébuche ; il tombe, et va rouler sous les pieds comme une balle. Cet autre poursuit son adversaire avec un tronçon d’épée, et est à son tour précipité à terre avec son cheval. Celui-là est blessé en pleine poitrine ; saisi, malgré ses efforts, il est amené au poteau, et doit demeurer ainsi, par l’ordre du duc. Un autre captif est emmené de l’autre côté. De temps en temps Thésée invite les combattants à se reposer, à se rafraîchir et à boire à leur aise.

Maintes fois dans cette journée, les deux Thébains se sont attaqués et blessés ; chacun d’eux a désarçonné l’autre. Le tigre de la vallée de Galaphey, à qui on a volé son petit, est moins acharné contre son persécuteur qu’Arcite contre Palémon. Le lion terrible de Belmarie, quand il est en chasse et affamé, est moins impatient d’avoir le sang de sa proie, que Palémon, de tuer son ennemi Arcite. Les coups jaloux mordent leurs casques, et le sang coule vermeil de leurs flancs.

Enfin voici let terme de tous ces exploits. Avant le coucher du soleil, le vaillant roi Émétrius a atteint Palémon, quand celui-ci se battait avec Arcite, et lui a entamé profondément la chair avec son épée. Vingt combattants saisissent alors Palémon, qui se débat, et le traînent au poteau. En accourant à la rescousse de Palémon, le fort roi Lycurgue est renversé ; quant au roi Émétrius, malgré toute sa vigueur, Palémon l’a déjà désarçonné, avant d’être pris. Inutile prouesse ! Palémon est amené au poteau. Son cœur hardi ne lui est plus bon à rien. Dès qu’il est pris, il doit attendre son arrêt, bon gré mal gré.

Qui est maintenant désolé, si ce n’est Palémon ? car il ne peut plus retourner au combat. Quand Thésée eut vu ce spectacle, il cria aux gens qui combattaient encore : — Halte ! tout est fini. Je veux être un juge équitable et impartial, Émilie appartient désormais à Arcite, qui l’a loyalement gagnée par son succès.

Aussitôt, en réjouissance de cet événement, les acclamations du peuple retentirent si haut et si bruyamment, qu’on eût dit que la lice allait s’écrouler.

Que peut faire désormais la belle Vénus là-haut ? que dit-elle maintenant ? que fait cette reine d’amour ? Son désir n’ayant pas été accompli, elle pleure, et laisse tomber des larmes dans la lice, en disant : — Je suis certes bien humiliée.

Saturne dit : — Ma fille, prends patience, Mars a obtenu ce qu’il voulait, son chevalier a triomphé, mais, grâce à mon plan, tu seras bientôt satisfaite.

Cependant le terrible Arcite s’est défait de son heaume, et, pour se montrer, fait galoper son coursier le long de la vaste arène, en levant les yeux vers Émilie ; et elle lui jette un regard ami, et est toute à lui par la contenance, comme elle l’est par le cœur. Mais une infernale furie s’est élancée hors de terre, envoyée par Pluton, à la requête de Saturne ; le cheval effrayé se dérobe, fait un écart, et s’abat en bondissant ; ne pouvant reprendre son équilibre, Arcite tombe sur le crâne, et reste pour mort sur la place, ayant la poitrine meurtrie par l’arçon de la selle. Vite on l’emporte tristement au palais de Thésée. On le dépouille de son armure et on le met au lit ; car il conserve encore la mémoire et le souffle, et il prononce toujours le nom d’Émilie. Mais sa poitrine enfle, et la plaie s’étend sans cesse vers le cœur. Adieu la médecine ! Arcite doit mourir. Aussi envoie-t-il chercher Émilie et son cher cousin Palémon, et il parle ainsi : — Le triste esprit qui m’anime ne saurait vous exprimer toutes mes peines, à vous, ma dame bien-aimée ; mais, puisque ma vie ne peut plus se prolonger, je voue mon âme à votre service. Hélas ! hélas ! les longues et vives souffrances que j’ai subies pour vous ! Hélas ! mourir ! hélas ! mon Émilie ! hélas ! quitter votre compagnie ! Hélas ! reine de mon cœur ! hélas ! ma femme ! Qu’est-ce que ce monde ? qu’est-ce que le bonheur souhaité par les hommes ? Tout à l’heure la joie de l’amour, maintenant le froid du tombeau solitaire ! Adieu, ma chérie, adieu, mon Émilie !… Au nom du ciel, écoutez ce que j’ai encore à dire. J’ai eu ici avec mon cousin Palémon une querelle longue et acharnée pour l’amour de vous et par jalousie. Eh bien, j’en jure par la faveur que mon âme attend de Jupiter, je ne connais pas sur la terre un chevalier plus accompli que Palémon sous le rapport de la loyauté, de l’honneur, de la sagesse, de la modestie, de la dignité, de la générosité ; non, je n’en connais pas qui soit plus digne d’être aimé que ce Palémon qui vous sert et veut vous servir toute sa vie. Et si jamais vous vous mariez, n’oubliez pas Palémon, le gentilhomme !

À ces mots, sa voix commença à faiblir, et le froid de la mort monta de ses pieds à sa poitrine. Il jeta sur sa dame un suprême regard, et son dernier mot fut : Merci, Émilie ! Son âme changea de résidence, et s’en alla vers ces lieux que je ne puis vous décrire, n’y ayant jamais été… Émilie se lamentait, Palémon gémissait, et Thésée fit emporter loin du cadavre sa sœur évanouie. Immense fut le chagrin des jeunes et des vieilles gens dans toute la ville, à cause de la mort de ce Thébain. La désolation fut certes moins grande à Troie, quand on y rapporta Hector, tout fraîchement tué. Cependant, après plusieurs années écoulées, la douleur publique se calma. Et il y eut, paraît-il, un parlement à Athènes pour traiter certaines questions ; entre autres choses, on y parla de conclure une alliance avec certains pays, et d’assurer la pleine soumission des Thébains. En conséquence, le noble Thésée fit mander le gentil Palémon sans que celui-ci en sût la cause ; et, à ce commandement souverain. Palémon se présenta tristement vêtu de noir. Thésée envoya également chercher Émilie.

Quand tous furent assemblés et que le silence fut partout établi, quand Thésée eut pris le temps de méditer les paroles qui allaient s’échapper de sa sage poitrine, il poussa tristement un profond soupir et exprima ainsi sa pensée :

— Le premier moteur des causes, là-haut, forgea primitivement la belle chaîne de l’amour. Grand fut l’effet, sublime était son intention, car avec cette chaîne de l’amour il lie le feu, l’air, l’eau et la terre en un faisceau dont ils ne peuvent se détacher. Ce même moteur souverain a fixé, dans ce triste bas monde, une certaine durée à tous les êtres qui y sont engendrés ; ils ne peuvent pas dépasser le jour fixé ; tout ce qu’ils peuvent, c’est abréger leurs jours. Par l’ordre universel les hommes peuvent aisément comprendre que ce moteur est immuable et éternel. À moins d’être fous ils peuvent aisément reconnaître que chaque être particulier dérive de son tout. Car la nature ne tire pas son origine d’une partie ni d’une fraction d’être, mais d’un être qui est parfait et immuable, et elle en descend jusqu’à devenir corruptible. Et aussi, dans sa sage providence, cet être suprême a si bien ordonné les choses, que les espèces et les races se perpétuent par la succession, sans que les individus même soient éternels. Vous pouvez facilement comprendre et vérifier cela de vos propres yeux. Voyez le chêne, qui a absorbé une telle substance depuis le temps où il a commencé à germer, et qui a eu une si longue existence : il finit pourtant par se flétrir. Voyez aussi comme la pierre dure, jetée sur le chemin, s’use sous nos pieds qui la foulent. Il vient un moment où la large rivière se dessèche. Nous voyons les plus grandes villes décroître et disparaître. Reconnaissez donc que toute chose a une fin. Voyez aussi l’homme et la femme aux deux termes de l’existence, c’est-à-dire dans la jeunesse ou dans la vieillesse : il faut qu’ils meurent. Le roi doit succomber comme le page. Celui-ci doit mourir dans son lit, celui-là dans la mer profonde, cet autre dans la vaste plaine. Rien n’y peut. Tout doit prendre ce chemin. Aussi puis-je dire que tout doit mourir. Qui fait cela, si ce n’est Jupiter, le roi ? C’est lui qui est le principe et la cause de toute chose, transformant tout selon sa propre volonté, de qui tout émane. Et contre ses arrêts nulle créature vivante, de quelque degré qu’elle soit, n’a que faire de lutter. Il est donc sage, ce me semble, de faire de nécessité vertu et de prendre notre parti de ce que nous ne pouvons éviter et de ce qui nous est réservé à tous. Et quiconque murmure commet une folie en se révoltant contre le dispensateur de toute chose. Et certes la gloire suprême pour un homme, c’est de mourir dans son excellence et dans sa fleur, en possession de sa bonne renommée. Pourquoi alors nous désolons-nous, quand Arcite, la fleur de la chevalerie, est sorti, avec loyauté et honneur, de la sombre prison de cette vie ? Et pourquoi donc son cousin et sa dame, qui l’aiment tant, s’affligent-ils du bonheur qui lui arrive ? Doit-il leur en être reconnaissant ? Leur douleur est une offense à son âme, une offense à eux-mêmes ! Et pourtant ils ne peuvent réformer leur émotion. Pour conclure ce long discours, j’entends que la gaîté succède à la tristesse et que nous remercions Jupiter de toutes ses grâces. Et avant que nous quittions ce lieu, j’entends que nous fassions de ces deux infortunes un bonheur parfait et à jamais durable… Sœur, ajouta-t-il, ceci est ma pleine volonté, avec l’assentiment de mon parlement ici présent, que vous accordiez votre gracieuse sympathie au gentil Palémon, votre chevalier, qui, depuis qu’il vous connaît, n’a cessé de vous servir et vous sert encore avec tout son dévouement, tout son cœur, toute son énergie, et que vous le preniez pour époux et seigneur. Tendez-moi la main, car tel est notre accord. Donnez-nous maintenant une preuve de votre féminine tendresse. Il est le neveu d’un roi, pardieu, et, fût-il un pauvre bachelier, puisqu’il vous a servie tant d’années, puisqu’il a subi pour vous une si grande adversité, vous devriez, il me semble, en être touchée. La gentille merci se doit à des titres aussi éclatants.

Puis le duc parla ainsi au chevalier Palémon : — Je sais qu’il n’est pas besoin d’un long sermon pour vous faire consentir à cet arrangement. Approchez, et prenez votre dame par la main.

Ainsi fut conclue entre eux la sainte union du mariage, avec la sanction de tous les barons. Et ainsi, en toute félicité, en pleine harmonie, Palémon épousa Émilie.

FIN DE L’APPENDICE.