Œuvres complètes de Shakespeare/Hugo, 1872/Tome 8/Appendice

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APPENDICE.



LA DIANE DE GEORGE DE MONTEMAYOR

Traduite d’espagnol en français, par N. Colin.


1578.



RECIT DE FÉLISMÈNE.


[Première partie, livre second.]


Sachez que, comme j’étais en la maison de ma mère-grand, âgée déjà presque de dix-sept ans, un gentilhomme devint amoureux de moi, qui ne demeurait pas si loin de notre maison que, d’une terrasse qui était en la sienne, on ne pût bien voir dans un jardin où l’été je voulais aller passer le temps après souper. De là donc ce malgracieux Félix[1] ayant vu l’infortunée Félismène[2] (qui est le nom de la pauvrette qui vous conte ses désaventures), il s’énamoura de moi ou feignit être énamouré. Félix employa plusieurs jours à me faire entendre sa peine, et, comme ni pour ses démonstrations et passages, ni pour musiques et tournois qui souventes fois se faisaient devant ma porte, je ne montrais aucunement connaître qu’il fût épris de mon amour, il délibéra de m’écrire. Et parlant à une mienne servante et l’ayant gagnée avec plusieurs présents, lui donna une lettre pour me faire tenir. Quant aux préambules que Rosette[3] (ainsi s’appelait-elle) me fît avant que me la donner, les serments qu’elle me jura, les cauteleuses paroles qu’elle me dit afin que je ne me fâchasse, ce fut chose merveilleuse. Mais pour tout cela, je ne laissai de lui ruer parmi les yeux disant :

— Si je ne me considérais qui je suis et ce qu’on pourrait dire, je t’assure que je marquerais si bien cette face qui est si dépourvue de honte, qu’elle serait reconnue entre toutes les autres. Mais pour la première fois c’est assez, et garde-toi de la seconde.

Il me semble que je vois maintenant comme cette traîtresse de Rosette se sut si bien taire, dissimulant ce qu’elle sentait de mon courroux. Car vous l’eussiez vue, ô gentilles nymphes, feindre un petit ris, disant :

— Jésus ! madame, je ne vous l’ai donnée que pour nous en moquer ensemble, et Dieu fasse, si jamais mon intention fut de vous donner ennui, que j’en reçoive le plus grand que jamais fille de mère endura.

Et reprenant ma lettre, s’ôta de ma présence. Et ceci passé, semblait qu’Amour allait excitant en moi un désir de voir la lettre, mais la honte me détournait de l’aller redemander à ma servante. Et ainsi je passai tout ce jour jusqu’à la nuit en grande variété de pensement. Et quand Rosette entra pour me déshabiller, me voulant aller coucher, Dieu sait si j’eusse désiré qu’elle m’eût représenté cette lettre, mais jamais ne m’en voulut parler, ni m’y faire penser. Et moi, pour voir si, lui allant au-devant, ou la mettant en chemin, je pourrais profiter de quelque chose, je lui dis ainsi :

— Rosette, si le seigneur Félix, sans être plus avisé, se met encore en avant de m’écrire !

Elle me répondit tout froidement : — Madame, ce sont choses que l’amour apporte avec soi, je vous supplie très-humblement me pardonner ; car si j’eusse pensé vous devoir en cela ennuyer, je me fusse plutôt arraché les yeux.

Dieu sait en quel état je demeurai de cette réponse, toutefois je dissimulai, et me laissa toute cette cette nuit accompagnée de mon désir. Et arrivant le matin, la prudente Rosette entra en ma chambre pour me donner mes vêtements et laissa tomber après elle cette lettre en terre. Et comme je la vois, je lui dis : — Qu’est-ce que cela qui est tombé ? Montre-moi, que je le voie. — Ce n’est rien, madame, dit-elle. — Cà, çà, montre-moi, lui dis-je sans me fâcher, ou dis moi que c’est. — Jésus ! madame ! pourquoi le voulez-vous voir ? C’est la lettre d’hier. — Non, non, dis-je. Ce n’est pas cela : montre-moi que je voie si tu ne me mens point.

Je n’avais pas encore achevé ce mot, qu’elle me la mit entre les mains, disant : — Dieu me fasse mal si c’est autre chose !

Et encore que je la connusse fort bien, si dis-je : — Assurément que ce n’est point elle, car je la connais : il n’y a point de faute que c’est de quelqu’un de tes amoureux ; je la veux lire pour voir les folies qu’il t’écrit.

Et l’ouvrant, je vis ce qu’elle disait… Ayant vu cette lettre de dom Félix, je commençai à lui vouloir bien, et pour mon grand mal le commençai-je. Et incontinent demandant pardon à Rosette de tout ce que je lui avais dit, et lui recommandant le secret de mes amours, je retournai à lire une autre fois cette lettre, m’arrêtant à chaque mot un peu : puis prenant encre et papier, lui répondis… Je lui envoyai cette lettre, ce que je ne devais faire, car elle fut depuis occasion de tout mon mal. Quelques jours se passèrent en demandes et réponses. Les tournois vinrent à se renouveler, les musiques de nuit n’avaient point de cesse, et ainsi se passa un an entier.

Mon malheur voulut qu’au temps où nos amours étaient plus enflammées, son père en fut averti ; et celui qui lui dit lui sut si bien agrandir l’affaire que, craignant qu’il se mariât avec moi, l’envoya à la cour de la grande princesse Auguste Césarine, disant qu’il n’était honnête qu’un gentilhomme jeune et de si noble race perdit sa jeunesse en la maison de son père, où on ne pouvait apprendre que les vices dont l’oisiveté est maîtresse. Il partit si ennuyé, que sa tristesse l’empêcha de me pouvoir faire entendre son parlement. Mais quand j’en fus avertie, je demeurai en tel état que peut imaginer celle qui s’est autrefois vue autant surprise d’amour que lors, à mon grand malheur, je l’étais. Étant donc acheminée jusques au milieu de mon infortune, et parmi les angoisses que l’absence de dom Félix me faisait sentir, et m’étant avis qu’aussitôt qu’il se trouverait dans cette cour, tant à cause des autres dames de plus grande qualité et beauté qu’à raison de l’absence, je ne faudrais d’être oubliée, je résolus de m’aventurer à faire ce que jamais femme ne pensa, qui fut me vêtir en habit d’homme et m’en aller à la cour pour voir celui en la vue duquel était toute mon espérance.

Et à ce faire ne défaillit l’industrie, parce qu’avec l’aide d’une mienne grande amie qui m’acheta les vêtements que je lui voulus commander et un cheval pour me porter, je sortis de mon pays et ensemble de ma bonne renommée, et ainsi m’en allai droit à la cour. Je demeurai vingt jours à arriver, au bout desquels je m’en allai en une maison la plus éloignée de toute conversation que je pusse trouver. Je n’osais m’enquérir de lui à mon hôte, de crainte que l’occasion de ma venue ne fût découverte. En cette confusion, je passai tout ce jour jusqu’à la nuit, chacune heure de laquelle me semblait un an. Et étant un peu plus de minuit, l’hôte m’appela à la porte de ma chambre, me dit que si je voulais avoir le plaisir d’une musique qui se faisait en la rue, je me levasse incontinent, et me misse à la fenêtre : ce que je fis aussitôt. Et me tenant coite, ayant mis la tête dehors, j’ouïs un page de dom Félix, qui avait nom Fabio, disant à des autres qui allaient avec lui : Or, messieurs, il est temps, maintenant que la dame est en la galerie sur le jardin, prenant la fraîcheur de la nuit. Et n’eut pas plutôt dit cela, qu’ils commencèrent à sonner trois cornets et une saquebute[4] avec si grande harmonie qu’il semblait que ce fût une musique céleste… Après qu’ils eurent chanté, j’ouïs toucher une lyre et une harpe, avec la voix du mien dom Félix.

Nul ne pourrait imaginer le grand contentement que je reçus de l’ouïr, car il me sembla l’ouïr en cet heureux temps de nos amours. Mais aussitôt que cette imagination vint à se changer en vérité, voyant que la musique se faisait à une autre et non à moi, Dieu sait si je n’eusse pas aimé mieux endurer la mort, et avec une angoisse qui me rongeait l’âme, je demandai à mon hôte s’il savait point à qui se faisait cette musique. Il me répondit qu’il ne pouvait penser à qui c’était, parce qu’en ce quartier demeuraient plusieurs dames et bien excellentes. Et voyant qu’il ne me rendait raison de ce que je demandais, je m’en retournai ouïr dom Félix, lequel en cet instant commençait au son d’une harpe à chanter ce sonnet :

Un temps fut que l’amour mes tristes ans perdait
En espoirs vains, menteurs et par trop inutiles,
Et la fortune encor par mes larmes débiles
Des exemples au monde étranges démontrait.

Mais le temps, découvrant ce qui m’éblouissait.
En mes pas a laissé des marques si utiles
Que plus on ne verra confiances futiles,
Ni qui se plaigne en vain de ce qui l’abusait.

Celle que j’ai aimée autant que je devais,
Au fil de ses amours à connaître m’apprend
Ce que jusqu’à présent n’avait connu mon âme,

Et je crie hautement nuit et jour mille fois :
Ne voyez-vous, amants, ce qui sage vous rend ?
C’est amour, et fortune, et le temps et madame.

La musique prit fin dès l’aube du jour ; je m’efforçai de voir le mien dom Félix, mais l’obscurité de la nuit m’en empêcha. En voyant qu’ils s’en étaient allés, je m’en retournai coucher, pleurant mon malheur. Et étant heure de me lever, je sortis de la maison et m’en allai droit au palais de la princesse, où il me sembla que je pourrais mieux voir ce que je désirais tant, proposant de là en avant me faire appeler Valério si on me demandait mon nom. Étant donc arrivée à la porte du grand palais, je vis venir dom Félix, fort bien accompagné de serviteurs tous richement vêtus d’une livrée de drap couleur céleste, à bandes de velours orangé. Le mien dom Félix portait des chausses de velours blanc ouvragées, et bouffantes de toile d’or turquine; le pourpoint était de satin blanc déchiqueté et couvert de cannetille d’or, et un collet de velours de même couleur et broderie, et un petit manteau de velours noir brodé d’or et doublé de satin violet égratigné, l’épée, la dague et la ceinture d’or, un bonnet fort bien troussé avec le cordon semé d’étoiles d’or, et au milieu de chacune un gros diamant : les plumes étaient d’azur, orangées et blanches, et tous ses vêtements se voyaient semés de gros boutons de perles : et portait en son col une très-riche chaîne d’or avec les chaînes faites d’une nouvelle façon. Il était monté sur un beau cheval rouge enharnaché d’un riche harnais de couleur bleue et garni de belles broderies d’or et d’argent.

Et comme dom Félix arrivant au château se fut mis à pied et monta par un escalier qui allait à la chambre de la princesse, je m’approchai du lieu où étaient ses serviteurs, et voyant entre eux Fabio, lequel auparavant j’avais vu, je le tirai à part, lui disant :

— Monsieur, qui est ce chevalier qui vient de descendre ici de cheval ? Car il m’est avis qu’il ressemble merveilleusement à un autre que j’ai vu bien loin d’ici.

Fabio me répondit : — Êtes-vous si nouveau dans cette cour que ne connaissez dom Félix, vu que ne sache chevalier en icelle si connu que lui ?

— Je ne doute point de cela, lui dis-je, mais hier fut le premier jour que j’arrivai en cette cour.

— Il n’y a donc de quoi vous reprendre, dit incontinent Fabio. Partant sachez que ce chevalier s’appelle dom Félix, du pays de Vandalie, et demeure en cette cour pour quelques siennes affaires et de son père. Vous devez entendre qu’il est ici serviteur d’une dame appelée Célia[5]. Et pour cela il porte la livrée d’azur qui est couleur du ciel, et le blanc et orangé qui sont les couleurs de la même dame.

Quand j’ouïs ceci vous pouvez penser quelle je devins ; toutefois dissimulant le mieux qu’il me fut possible, je lui répondis :

— À la vérité, cette dame lui est fort redevable, puisque ne se contentant pas de porter ses couleurs, il veut encore porter son nom propre pour livrée. Mais est-elle belle ?

— Oui pour certain, dit Fabio, combien qu’en notre pays il en servait une autre qui était assez plus belle et de laquelle il était plus favorisé qu’il n’est de celle-ci. Mais cette malheureuse absence rompt tout ce que l’homme pense être de plus ferme.

Quand j’ouïs ceci, je fus contrainte de venir à composition avec mes larmes lesquelles si je n’eusse retenues, eussent engendré soupçon de quelque chose en Fabio, qui ne m’eût de rien servi. Lequel incontinent me demanda qui j’étais et mon nom, et de quel pays. À quoi je fis réponse que Vandalie était mon pays, mon nom Valerio, et que jusqu’à présent je ne demeurais avec personne.

— Ainsi donc, dit-il, à ce compte nous somme tous d’un pays, et encore pourrions-nous être d’une même maison ; si vous voulez, parce que dom Félix, mon maître, m’a commandé de lui chercher un page. Et pourtant si vous avez envie de le servir, arrivez. Ni le boire, ni le manger, ni quatre réaux par jour ne vous manqueront point.

— À la vérité, lui répondis-je, je n’avais pas délibéré de me donner à personne, mais puisque la fortune m’a conduit dans un temps où je n’ai rien à faire autre chose, il me semble que le meilleur serait de demeurer avec votre maître, pour ce qu’il doit être à mon avis gentilhomme plus affable et ami de ses serviteurs qu’autre de cette cour.

Finalement Fabio en parla à son maître dom Félix, ainsi qu’il sortait et il commanda que je m’en allasse ce soir en son logis. Je m’y en allai ; et il me reçut pour son page, me faisant le meilleur traitement du monde. Un mois après dom Félix commença à me porter une si bonne affection qu’il me découvrit toutes ses amours, me disant qu’il avait été fort bien traité de sa dame au commencement, mais que depuis elle s’était lassée de le favoriser, et que la cause venait de ce que je ne sais qui lui avait parlé d’une maîtresse qu’il avait eue en son pays, et que les amours qu’il faisait avec elle n’étaient que pour passer son temps jusqu’à ce que les affaires, pour lesquelles il était à la cour, fussent achevées. — Et n’y a point de doute, me disait le même Félix, que je le commençai seulement à cette intention qu’elle dit ; mais maintenant Dieu sait s’il y a chose en ce monde que j’aime davantage.

Vous pouvez penser, ô belles nymphes, ce que je sentis oyant ceci ; mais avec toute la dissimulation qui m’était possible, je lui répondis : — Il vaudrait beaucoup mieux, monsieur, que la dame se plaignît de vous à juste cause et qu’il fût ainsi comme elle dit : car si cette autre que vous serviez auparavant n’avait mérité que vous la missiez en oubli, vous lui faites un très-grand tort.

Dom Félix me répondit : — L’amour que maintenant je porte à ma Célia, ne me permet de le penser ainsi ; mais au contraire, il m’est avis que je me fis grand tort moi-même, mettant mes premières amours en autre endroit qu’en elle.

— De ces deux torts, lui répondis-je, je sais bien lequel est le pire… Il me semble que votre pensée ne se devrait diviser en cette seconde passion, puisqu’elle est tant obligée à la première.

Dom Félix me répondit en soupirant, et me donnant de la main sur l’épaule :

— Ô Valerio, que tu es plein de discrétion et quel bon conseil me donnes-tu, si je le pouvais prendre ! Allons-nous-en dîner. Car incontinent après je veux que tu portes une mienne lettre à madame Célia, et, la voyant, tu connaîtras si elle mérite que, pour penser à elle, on oublie tout autre pensement.

Après que nous eûmes dîné, doni Félix m’appela, et me faisant grand cas de l’obligation que je lui avais pour m’avoir fait part de son mal et mis le remède entre mes mains, me pria que je lui portasse une lettre qu’il avait écrite. Et prenant la lettre et m’informant de ce qu’il y avait à faire, m’en allai à la maison de Célia, rêvant au triste état auquel mes amours m’avaient réduite, puisqu’il fallait que moi-même me fisse la guerre, étant contrainte d’intercéder pour chose qui était si contraire à mon contentement. Et arrivant au logis de Célia, et trouvant un sien page à la porte, je lui demandai si je pourrais parler à sa maîtresse. Et le page m’ayant demandé qui j’étais, le dit à Célia, lui louant grandement ma beauté et disposition, et lui disant que dom Félix m’avait nouvellement pris en sa maison. Célia lui dit :

— Puisque dom Félix découvre ainsi tôt ses cogitations à un homme nouveau, il faut qu’il y ait quelque raison pour ce faire. Dis-lui qu’il entre et que nous sachions ce qu’il demande.

J’entrai incontinent au lieu où était la principale ennemie de mon bien, et avec la révérence due je lui baisai les mains et lui mis en icelles la lettre de dom Félix. Célia la prit et jeta les yeux sur moi, de façon que je sentis l’altération que ma vue lui avait causée, parce qu’elle demeura si hors de soi qu’elle ne me répondit pour lors un seul mot. Mais un peu après se retournant vers moi, me dit :

— Quelle aventure t’a amené en cette cour ? Qui a fait dom Félix si heureux que de t’avoir pour serviteur ?

— Madame, lui répondis-je, il ne peut être que l’aventure qui m’a amené en cette cour ne soit beaucoup meilleure que je n’eusse jamais pensé, puisqu’elle a été cause que je visse si grande perfection et beauté, comme est celle que je vois devant mes yeux. Et si auparavant j’avais compassion des soupirs de dom Félix, mon maître, maintenant que j’ai vu la cause de son mal, la pitié que j’avais de lui s’est du tout convertie en envie. Mais s’il est ainsi, madame, que mon arrivée vous soit agréable, je vous supplie que votre réponse le soit semblablement.

— Il n’y a chose, me répondit Célia, que je ne veuille faire pour toi, encore que j’étais bien déterminée de n’aimer jamais un qui a laissé une autre pour moi. Car c’est une grande discrétion à une personne de pouvoir faire profit des accidents d’autrui pour s’en prévaloir aux siens.

Et sur ce je lui répondis : — Ne croyez pas, madame, qu’il y puisse avoir chose en ce monde pour laquelle dom Félix, mon maître, vous oublie jamais. Et s’il a oublié une autre dame à votre occasion, ne vous en émerveillez, car votre beauté est telle, et celle de l’autre si petite, qu’il n’y a de quoi estimer que, pour l’avoir oubliée pour vous, il vous puisse oublier pour une autre.

— Comment ! dit Célia, as-tu connu Félismène, celle à qui ton maître était serviteur en son pays ?

— Oui, madame, répondis-je, je l’ai connue, combien que non tant qu’il eût été nécessaire pour empêcher si grande infortune. Elle était voisine de la maison de mon père. Mais considéré votre grande beauté accompagnée de tant de bonne grâce et discrétion, il n’y a raison d’accuser dom Félix pour avoir mis en oubli ses premières amours.

À cela me répondit Célia joyeusement : — Tu as bientôt appris de ton maître à savoir te moquer.

— À vous savoir bien dire, lui répondis-je, voudrais-je pouvoir apprendre : car où il y a si grande raison de dire ce qui se dit, il n’y peut intervenir moquerie.

Célia commença à me prier que je lui disse à bon escient que c’était de Félismène.

À quoi je répondis : — Quant, à sa beauté, il y en a aucuns qui l’estiment fort belle, mais jamais ne me sembla telle, parce qu’il y a longtemps qu’elle a faute de la principale partie qui est plus requise pour l’être.

— Quelle partie est-ce ? demanda Célia.

— C’est, lui dis-je, le contentement, parce que où il n’est point, il n’est possible qu’il y ait beauté accomplie.

— Tu as la plus grande raison du monde, dit-elle, mais j’ai vu quelques dames auxquelles il sied si bien d’être tristes, et à d’autres d’être ennuyées que c’est une chose étrange : de façon que l’ennui et la tristesse les font plus belles qu’elles ne sont.

Là-dessus je lui répondis : — En vérité bien est malheureuse la beauté qui a pour gouverneur l’ennui ou la tristesse. Quant à moi, je me connais bien peu en telles choses ; mais quant à celles qui ont besoin d’industrie pour paraître belles, je ne les tiens pour telles, et n’y a raison de les mettre au rang de celles qui le sont.

— Tu as grande raison, dit Célia, et me semble bien à ta discrétion qu’il n’y aura chose en quoi tu ne l’aies.

— Il me coûte bien cher, lui répondis-je, de l’avoir en tant de choses. Mais je vous supplie, madame, faire réponse à la lettre que vous ai apportée, afin que dom Félix, mon maître, l’ait aussi de recevoir ce contentement par mes mains.

— J’en suis contente, me dit Célia. Mais avant je veux que tu me dises ce que c’est de Félismène en matière de discrétion : est-elle fort bien avisée ?

Je lui répondis lors : — Jamais femme ne fut plus aisée, car il y a longtemps que plusieurs infortunes l’avisent, mais jamais elle ne s’avise ; que si elle s’avisait aussi bien comme elle est avisée, elle ne serait avisée à être si contraire à sui-même.

— Tu parles si discrètement en toutes choses, qu’il n’y en a point, dit Célia, que je fisse plus volontiers que de t’ouïr continuellement.

— Au contraire, madame, mes paroles ne sont pas viande pour un si subtil entendement comme le vôtre.

— Je sais bien qu’il n’y aura chose que tu n’entendes, répondit Célia ; mais afin que tu n’emploies aussi mal ton temps à me louer, comme ton maître à me servir, je veux lire la lettre et te dire ce que tu dois dire.

Et la dépliant, commença à la lire, et l’ayant achevée, me dit : — Dis à ton maître que celui qui sait si bien dire ce qu’il endure, ne le doit sentir si bien comme il le dit.

Et s’approchant de moi me dit en voix un petit plus basse : — Et ce, plus pour l’amour de toi, Valério, que pour ce que je doive à aucune affection que j’aie à dom Félix, afin que tu connaisses que c’est toi qui le favorise.

Et lui baisant les mains, pour la faveur qu’elle me faisait, m’en retournai vers dom Félix avec la réponse de laquelle il ne reçut peu de plaisir. Chose qui à moi était une autre mort ; et disais souventes fois en moi-même (quand par fortune je portais ou rapportais quelque message) : Ô infortunée que tu es, Félismène, qui, avec tes propres armes, te viens à tirer l’âme du corps, venant à accumuler des faveurs pour celui qui a fait si peu de cas des tiennes ! Et ainsi je passais ma vie en si grand tourment que, si la vue de dom Félix ne m’y eût remédié, je ne pouvais faillir de la perdre. Plus de deux mois durant, Célia me tint caché l’amour qu’elle me portait, encore que non pas tant que je ne vinsse à m’en apercevoir. Dont je ne reçus pas peu d’allégeance pour le mal qui me poursuivait avec si grande importunité, m’étant avis que ce serait cause suffisante à ce que dom Félix ne fût aimé, qu’il lui pourrait advenir comme à plusieurs qui a force de refus et de défaveur changèrent enfin d’affection. Mais il n’en prit ainsi à dom Félix, parce que, tant plus il entendait que sa dame le mettait en oubli, tant plus les angoisses et les travaux le tourmentaient en son âme.

Un jour, ainsi que j’étais suppliant Célia, avec toute l’instance qu’il m’était possible, qu’elle eût compassion d’une si triste vie que dom Félix passait à son occasion, elle avait les larmes aux yeux, accompagnées de profonds soupirs, me répondit :

— Ah ! infortunée que je suis, ô Valério, qui commence enfin à connaître combien je me trompe auprès de toi ! Je n’avais encore pu croire jusqu’à présent que les faveurs que tu me demandais avec si grande instance pour ton maître, fussent à autre fin que pour employer le temps, que tu perdais à me le demander, à jouir de ma vue. Mais maintenant je vois bien que tu les demandes à bon escient et, puisque tu as si grande envie que je le traite bien, que sans doute tu ne m’aimes aucunement. Oh ! combien tu me paies mal la bonne affection que je te porte, et ce que je délaisse à aimer pour toi ! Je prie à Dieu que le temps un jour me venge de toi, puisque l’amour n’a été assez puissant à ce faire : car je ne puis croire que la fortune me soit tant contraire qu’elle ne te châtie une fois de ne l’avoir voulu connaître. Et dis à ton maître dom Félix que, s’il a envie de me voir jamais vive, qu’il se garde de me voir. Et toi, traître ennemi de mon repos, ne te trouve plus devant le regard de ces miens yeux travaillés, puisque leurs larmes n’ont eu assez de force pour te donner à connaître de combien tu m’es redevable.

Et ce disant, s’en alla d’auprès de moi avec si grande abondance de larmes que les miennes ne furent suffisantes de la pouvoir retenir, parce qu’avec très-grande vitesse elle se retira en une chambrette, et serra la porte après soi de telle sorte que ni l’appeler ni la supplier, avec mes amoureuses paroles, qu’il lui plût m’ouvrir et prendre de moi telle satisfaction qu’il lui plairait, ni lui dire plusieurs autres choses, où je lui remontrais le peu de raison qu’elle avait eu de se fâcher, ne put servir de rien pour la persuader qu’elle me voulût ouvrir la porte. Mais seulement me dit de là-dedans, avec une étrange furie :

— Ingrat et discourtois Valério, ne me cherche plus et ne parle plus à moi, car il n’y a aucune satisfaction à si grande discourtoisie et désamour ; et ne veux autre remède au mal que tu m’as fait, que la seule mort, laquelle je me donnerai avec mes propres mains en satisfaction de celle que tu as bien méritée de moi.

Et moi, voyant ceci, je m’en vins au logis de dom Félix avec plus grande tristesse que je ne pus pour lors dissimuler. Et je lui dis que je n’avais pu parler à Célia, pour certaine visitation à quoi elle était empêchée. Mais le lendemain au matin nous sûmes et fut encore su de toute la cité que cette nuit lui avait pris un évanouissement, avec lequel elle avait rendu l’esprit, qui ne donna pas peu d’étonnement à toute la cour. Aussitôt que dom Félix fut averti de sa mort, il partit et s’évanouit la même nuit de la maison, sans qu’aucun de ses serviteurs ni autre sût qu’il était devenu. Vous pouvez penser là-dessus, gracieuses nymphes, ce que je devais endurer : que plût à Dieu que jà je fusse morte, et qu’une si grande malencontre ne me fût point survenue ! car la fortune devait être bien lasse de celles que jusqu’alors elle m’avait envoyées. Et voyant que toute la diligence que je mettais à savoir nouvelles de dom Félix, ne servait de rien, je déterminai de me mettre en cet habillement, que vous me voyez, avec lequel il y a plus de deux ans que je le vas cherchant par plusieurs contrées, mais la fortune m’a toujours empêchée de le trouver.




LES AVENTURES DE GIANETTO [6]


Nouvelle extraite du Pecorone de Ser Giovanni Fiorentino et traduite de l’italien en français par F.-V. Hugo.


Il y avait à Florence, dans la maison des Scali, un marchand qui avait nom Bindo, lequel avait été plusieurs fois aux bouches du Tanaïs et à Alexandrie, et avait fait les autres grands voyages entrepris généralement par les gens de commerce. Bindo était assez riche et avait trois grands fils. Venant à mourir, il appela l’aîné et le puîné, et fit son testament en leur présence, et les laissa tous deux seuls héritiers de ce qu’il avait au monde ; quant au cadet, il ne lui laissa rien. Le testament une fois fait, le fils cadet, qui avait nom Gianetto[7], en étant informé, l’alla trouver à son lit et lui dit :

— Mon père, je m’émerveille fort de ce que vous avez fait : ne pas vous être souvenu de moi dans votre testament !

— Mon Gianetto, répondit le père, il n’est pas de créature au monde à qui je veuille plus de bien qu’à toi, et aussi je ne veux pas qu’après ma mort tu restes ici, mais je veux que, dès que je serai mort, tu ailles à Venise trouver ton parrain, qui a nom messire Ausaldo, lequel, n’ayant pas de fils, m’a écrit souvent de l’envoyer près de lui. Et je puis te dire qu’il est le plus riche marchand qui soit parmi les chrétiens. Et aussi je veux que, dès que je serai mort, tu ailles à lui et lui remettes cette lettre ; et si tu sais te comporter, tu deviendras un riche homme.

— Mon père dit le fils, je suis préparé à faire ce que vous me commanderez.

Sur quoi le père lui donna sa bénédiction, et mourut peu après ; et les fils témoignèrent la plus grande douleur, et rendirent au corps tous les honneurs qui convenaient. Et peu après, les deux aînés mandèrent Gianetto et lui dirent :

— Frère, il est bien vrai que notre père a fait son testament et nous a institués ses légataires, et n’a fait de toi aucune mention ; tu n’en es pas moins notre frère et tu peux, dès cette heure, prélever une part égale à la nôtre sur l’héritage entier.

— Mes frères, répliqua Gianetto, je vous rends grâces pour votre offre, mais quant à moi, mon intention est d’aller chercher fortune ailleurs ; j’y suis fermement décidé, jouissez donc en toute bénédiction de l’héritage qui vous est assigné.

Sur ce, ses frères, voyant sa détermination, lui donnèrent un cheval et de l’argent pour les dépenses du voyage. Gianetto prit congé d’eux et s’en alla à Venise, et arriva au comptoir de messire Ansaldo[8] et lui donna la lettre que son, père lui avait donnée avant de mourir. Lors messire Ansaldo, lisant cette lettre, apprit que le porteur était le fils de son très-cher Bindo, et dès qu’il l’eut lue, il l’embrassa aussitôt, disant : « Qu’il soit bienvenu, le fils que j’ai tant désiré ! » Et aussitôt il demanda des nouvelles de Bindo : Gianelto lui répondit qu’il était mort. Sur quoi messire Ansaldo, fondant en larmes, l’embrassa, le baisa et dît : « Je suis désolé de la mort de Bindo, ayant gagné par son aide la plus grande partie de ce que j’ai ; mais si grande est l’allégresse où je suis de te voir, qu’elle mitige cette douleur. » Il le fît mener à son comptoir et ordonna à ses facteurs, à ses commis, à ses écuyers et à tous ses serviteurs d’obéir à Gianetto et de le servir avant lui-même.

Et d’abord il lui confia la clef de son argent comptant et lui dit : « Mon fils, dépense ce que tu voudras, habille-toi et équipe-toi à ta guise, tiens table ouverte et fais-toi connaître ; c’est à toi que je laisse ce soin, et tu me seras d’autant plus cher que tu seras plus estimé de tous.

C’est pourquoi Gianetto se mit à fréquenter les gentilshommes de Venise, à donner des fêtes et des dîners, à faire des largesses, à habiller richement ses gens et à acheter de bons coursiers, et à jouter et à fréquenter les tournois, comme un homme expert en ces exercices, magnanime et courtois en toutes choses, et il se montrait honorable en chaque occasion, et toujours il rendait hommage à messire Ansaldo plus que s’il avait été cent fois son père. Et il sut si habilement se comporter avec toutes sortes de gens, que quasi toute la population de Venise lui voulait du bien, le voyant si sage, si affable, si excessivement courtois ; les femmes elles hommes paraissaient raffoler de lui, et messire Ansaldo ne jurait plus que par lui, tant lui plaisaient sa conduite et ses manières. Il ne se donnait quasi pas une fête à Venise que ledit Gianetto n’y fût invité, tant il était bien vu de chaque personne.

Or, il advint que deux de ses compagnons les plus chers voulurent aller à Alexandrie avec deux navires chargés de leurs marchandises, comme ils étaient habitués à le faire chaque année ; ils s’adressèrent donc à Gianetto et lui dirent :

— Tu devrais te donner le plaisir de naviguer avec nous, pour voir le monde et surtout Damas, et le pays d’alentour.

— En bonne foi, répondit Gianetto, j’irais bien volontiers, si mon père, messire Ansaldo, m’en donnait l’autorisation.

— Nous ferons si bien, dirent ceux-ci, qu’il te la donnera et sera content.

Et aussitôt ils allèrent à messire Ansaldo et lui dirent :

— Nous venons vous prier de vouloir bien autoriser Gianetto à venir avec nous ce printemps à Alexandrie et de lui fournir quelque navire ou embarcation pour qu’il voie un peu le monde.

— J’en suis charmé, si cela lui plaît, dit messire Ansaldo.

— Messire, répondirent-ils, il en est charmé.

Messire Ansaldo fit donc aussitôt fréter pour lui un magnifique navire et ordonna qu’il fût chargé de marchandises, garni de banderoles et d’armes en aussi grande quantité qu’il était nécessaire. Aussitôt qu’il fut préparé, messire Ansaldo commanda au patron et à tous ceux qui étaient au service du navire de faire tout ce que Gianetto leur commanderait et d’avoir pour lui tous égards : « Car, dit-il, je ne l’envoie pas dans le but de spéculer, mais pour qu’il voie le monde à son aise. » Et quand Gianetto fut pour s’embarquer, Venise tout entière se pressa pour le voir, parce que, depuis longtemps, il n’était sorti de Venise à un navire aussi beau et aussi bien équipé que celui-là. Et tout le monde était attristé de son départ. Il prit congé de messire Ansaldo et de tous ses camarades ; puis on mit à la mer, on hissa les voiles et on prit le chemin d’Alexandrie en invoquant Dieu et la bonne fortune.

Ces trois compagnons étant chacun sur un navire et naviguant ensemble depuis plusieurs jours, il advint qu’un matin, avant le jour, ledit Gianetto aperçut un golfe avec un port magnifique et demanda au patron comme se nommait ce port.

— Messire, répondit celui-ci, cet endroit appartient à une noble veuve qui a fait la ruine de bien des seigneurs.

— Comment ? dit Gianetto.

— Messire, répondit l’autre, cette dame est belle et gracieuse, mais voici sa loi : Tout voyageur qui arrive doit coucher avec elle, et, s’il réussit à la posséder, il doit la prendre pour femme et devenir seigneur du port et de tout le pays. Mais s’il ne réussit pas à la posséder, il perd tout ce qu’il a.

Gianetto réfléchit un instant, et puis dit : « Emploie tous les moyens que tu pourras pour entrer dans ce port. »

— Messire, dit le patron, prenez garde à ce que vous dites, car beaucoup de seigneurs sont entrés là qui en sont partis ruinés.

— Ne t’embarrasse de rien, dit Gianetto, fais ce que je te dis.

Ainsi fut fait, le navire vira de bord et entra dans le port si rapidement que les compagnons des deux autres navires ne s’aperçurent de rien.

Dans la matinée, la nouvelle se répandit que ce beau navire était entré au port, si bien que tout le monde alla le voir, et immédiatement cela fut dit à la dame[9]. Elle manda Gianetto, qui, incontinent, se présenta à elle et la salua avec grande révérence. Elle le prit par la main et lui demanda qui il était, d’où il venait et s’il savait l’usage du pays. Gianetto répondit que oui et qu’il n’était pas venu pour une autre cause. Elle lui dit : « Soyez donc cent fois le bienvenu ; » et toute la journée elle lui rendit de grands honneurs et fit inviter quantité de barons, de comtes et de chevaliers qui étaient ses vassaux, pour qu’ils tinssent compagnie à son hôte. Tous ces seigneurs furent charmés des manières de Gianetto, de ses façons aisées, affables et prévenantes ; chacun était ravi de lui, et tout le jour il n’y eut que danses, chansons et fêtes pour l’amour de Gianetto, et chacun se fût tenu pour satisfait de l’avoir pour seigneur.

Or, le soir étant venu, la dame le prit par la main, le mena à sa chambre et lui dit : « — L’heure me semble venue d’aller au lit. — Madame, je suis à vous, répondit Gianetto. » Et aussitôt arrivèrent deux damoiselles, l’une avec du vin, l’autre avec des confitures. « Je sais que vous devez avoir soif, dit la dame, buvez donc. » Gianetto prit des confitures et but de ce vin, lequel était préparé pour faire dormir ; mais lui, qui n’en savait rien et qui le trouvait agréable, en but une demi-tasse, se déshabilla et alla reposer. Et dès qu’il fut au lit, il s’endormit. La dame se coucha à son côté. Il ne se réveilla que le lendemain matin, passé la troisième heure. La dame se leva dès qu’il fit jour et fît commencer a décharger le navire, qu’on trouva plein de grandes richesses et de bonnes marchandises. Or, la troisième heure étant passée, les caméristes de la dame allèrent au lit de Gianetto, le firent lever et lui dirent de s’en aller à la grâce de Dieu, parce qu’il avait perdu son navire et tout ce qu’il avait : ce dont il fut tout penaud, voyant qu’il avait échoué. La dame lui fit donner un cheval et de l’argent pour ses dépenses de voyage. Il partit triste et accablé, et se dirigea vers Venise.

Quand il y fut arrivé, la honte l’empêcha de rentrer chez lui ; et il s’en alla de nuit à la maison d’un sien compagnon, qui s’écria tout émerveillé : Gianetto ici ! qu’est-ce à dire ? — Mon navire, répondit-il, a touché sur un écueil pendant la nuit et s’est brisé ; tout a été détruit ; l’équipage a été jeté de côté et d’autre ; je me suis accroché à un morceau do bois qui m’a jeté à la côte ; et ainsi je m’en suis revenu par terre, et me voici.

Gianetto resta plusieurs jours dans la maison de cet ami, lequel alla un matin visiter messire Ansaldo et le trouva fort mélancolique.

— J’ai si grand’peur, dit messire Ansaldo, que mon fils ne soit mort ou que la mer ne lui ait fait mal, que je ne saurais me trouver bien nulle part, tant est grand l’amour que je lui porte.

— Je puis vous donner de ses nouvelles, dit le jeune homme ; il a fait naufrage, tout est perdu, lui seul a échappé.

— Loué soit Dieu ! dit messire Ansaldo, s’il a échappé, je suis satisfait ; quant aux richesses qu’il a perdues, je ne m’en soucie pas. Où est-il ?

— Il est chez moi, répondit le jeune homme.

Et aussitôt messire Ansaldo se leva et voulut aller le voir. Et, dès qu’il le vit, il courut vite l’embrasser et dit :

« Mon fils, il n’est nul besoin d’être confus devant moi, car c’est chose fort ordinaire que des navires se perdent à la mer ; ainsi, mon fils, ne te tourmente pas ; puisque tu n’as point de mal, je suis content. » Et il le mena chez lui sans cesser de le consoler.

La nouvelle se répandit par toute la ville de Venise, et un chacun était affligé du malheur qu’avait eu Gianetto. Or, il advint que, peu de temps après, ses compagnons de voyage revinrent, tous enrichis, d’Alexandrie ; dès leur arrivée, ils s’informèrent de Gianetto, et toute l’histoire leur fut dite : c’est pourquoi ils coururent vite l’embrasser et dirent :

— Comment t’es-tu séparé de nous et où donc es-tu allé ? Nous n’avons pu avoir de tes nouvelles, bien que nous ayons rebroussé chemin toute la journée ; nous n’avons pu t’apercevoir ni savoir où tu étais allé, et nous avons eu tant de douleur que, pendant toute la traversée, nous n’avons pu nous réjouir, croyant que tu étais mort.

Gianetto répondit : Il s’est élevé, dans un bras de mer, un vent contraire, qui a chassé le navire tout droit contre un écueil qui était près de terre, de telle sorte qu’à grand’peine je me suis échappé, et tout a été perdu.

Telle fut l’excuse que leur donna Gianetto pour ne pas découvrir sa faute. Et ils se livrèrent à la joie remerciant Dieu de l’avoir sauvé, et lui dirent : « Au printemps prochain, avec la grâce de Dieu, nous regagnerons ce que tu as perdu cette fois ; en attendant, passons le temps gaiement et sans mélancolie. » Et dès lors, ils passèrent le temps joyeusement comme ils avaient coutume de le faire.

Mais pourtant Gianetto ne faisait que penser aux moyens de retourner auprès de cette dame, réfléchissant et se disant à lui-même : « À coup sûr, il faut que je l’aie pour femme ou j’en mourrai ; » et rien ne pouvait le distraire. C’est pourquoi messire Ansaldo lui dit plusieurs fois : « Ne te fais pas de chagrin, car il nous reste assez de fortune pour pouvoir fort bien vivre. » Gianetto répondit : « Monseigneur, je ne serai content que quand j’aurai fait une seconde fois ce voyage. » Aussi, voyant sa volonté bien arrêtée, messire Ansaldo n’hésita plus, au moment venu, à lui fournir un second navire plus richement chargé que le premier, et à mettre dans ce chargement la majeure partie de ce qu’il avait au monde ; ses compagnons, ayant fourni leurs navires de ce qui était nécessaire, mirent à la mer, firent voile et naviguèrent de conserve avec Gianetto. Après plusieurs jours de traversée, Gianetto concentra toute son attention à retrouver le port de sa dame, qui s’appelait le Port de la dame Belmonte. Une nuit, étant arrivé à la bouche de ce port, lequel était dans une rade, Gianetto le reconnut aussitôt, fit virer de bord et y pénétra si vite que ses compagnons, qui étaient sur les autres navires, ne s’en aperçurent pas plus que la première fois.

La dame de Belmonte, s’étant levée le matin et ayant regardé en bas dans le port, vit flotter le pavillon de ce navire, et l’ayant aussitôt reconnu, appela une sienne camériste et lui dit : Reconnais-tu ce pavillon ?

— Madame, répondit la camériste, il semble que c’est le navire du jeune homme qui est venu, il y a un an, et qui nous a laissé une si riche cargaison.

— Certainement, tu dis vrai, dit la dame : et, bien sûr, il faut qu’il soit énamouré de moi, car je n’ai jamais vu personne venir ici plus d’une fois.

— Jamais, dit la camériste, je n’ai vu un homme plus courtois ni plus gracieux que lui.

La dame lui dépêcha nombre de pages et d’écuyers qui le visitèrent en grand gala. Il leur fit l’accueil le plus aimable, et se rendit avec eux au château de la dame. Dès qu’elle le vit, elle l’embrassa avec grande joie et allégresse, et il l’embrassa avec grande révérence. Tout le jour se passa en fêtes et en réjouissances. La châtelaine fit inviter nombre de barons et de dames qui vinrent à la cour faire fête à Gianetto. Presque tous les barons lui témoignaient de la sympathie et auraient voulu l’avoir pour seigneur à cause de son affabilité et de sa courtoisie ; et presque toutes les dames étaient énamourées de lui ; et voyant avec quelle mesure il conduisait la danse et quelle élégance avaient tous ses dehors, chacun s’imaginait qu’il était le fils de quelque grand seigneur. Et voyant que l’heure de dormir était venue, la dame de Belmonte prit Gianetto par la main et lui dit : « Allons nous reposer. » Ils allèrent dans la chambre, et dès qu’ils furent assis, voici venir deux damoiselles avec le vin et les confitures. Ils burent et mangèrent, puis s’en allèrent au lit, et à peine furent-ils au lit que Gianetto s’endormit, la dame étant déshabillée et couchée à côté de lui. Bref, il ne s’éveilla pas de toute la nuit. Et quand le matin fut venu, la dame se leva, et sur-le-champ ordonna de faire décharger le navire. Après la troisième heure, Gianetto se réveilla, chercha la dame et ne la trouva pas ; s’étant mis sur son séant, il vit qu’il était grand jour ; alors il se leva et commença à avoir grand’honte. On lui donna un cheval et de l’argent pour ses dépenses, en lui disant : « Va ton chemin ; » et, pris de vergogne, il partit sur-le-champ triste et mélancolique.

Il ne s’arrêta pas qu’il ne fût à Venise ; arrivé là, il se rendit de nuit à la maison du même ami qui, dès qu’il l’aperçut, s’écria avec la plus vive surprise : « Mon Dieu ! que signifie ceci ? »

— Je suis perdu, répondit Gianetto. Maudite soit la fortune qui m’a fait venir en ce pays !

— Certes, tu peux bien la maudire, lui dit l’ami, car tu as ruiné messire Ansaldo qui était le plus grand et le plus riche marchand de la chrétienté : et ta honte doit être plus grande que le mal dont tu es cause.

Gianetto se tint caché plusieurs jours chez son ami : ne sachant que faire ni que dire, il fut sur le point de s’en retourner à Florence sans dire un mot à messire Ansaldo ; enfin pourtant, il se décida à aller le trouver. Dès que messire Ansaldo le vit, il se leva, et, courant l’embrasser, lui dit : « Sois le bienvenu, mon fils ! » Et Gianetto l’embrassa en pleurant. Après avoir entendu son récit, messire Ansaldo dit : « Qu’à cela ne tienne, Gianetto ! Ne te donne point de mélancolie ; puisque tu m’es rendu, je suis content. Il nous reste encore assez pour pouvoir vivre doucement. La mer fait la fortune des uns et la ruine des autres. » La nouvelle de ces événements se répandit par toute la ville de Venise, et chacun plaignait fort messire Ansaldo du malheur qu’il avait eu. Il fallut que messire Ansaldo vendît la plus grande partie de ce qu’il possédait pour payer les créanciers qui lui avaient fourni les marchandises. Les compagnons d’Ansaldo revinrent tous riches d’Alexandrie ; on leur conta, dès leur arrivée à Venise, comment Gianetto était revenu et avait tout perdu. Ce dont ils s’émerveillèrent, disant que c’était la chose la plus étonnante qu’ils eussent jamais vue. Ils allèrent trouver messire Ansaldo et Gianetto, et, leur ayant fait fête, dirent : « Messire Ansaldo, ne vous tourmentez pas ; nous avons l’intention de faire l’année prochaîne un nouveau voyage à votre bénéfice : ; car c’est nous qui avons causé votre ruine en induisant Gianetto à nous accompagner dans notre première expédition : ainsi ne craignez rien, et tant que nous aurons du bien, usez-en comme du vôtre. » Messire Ansaldo leur rendit grâce, en disant qu’ils avaient encore de quoi subsister. Cependant, soir et matin, Gianetto restait absorbé dans ses réflexions et ne pouvait se réjouir. Messire Ansaldo lui demanda ce qu’il avait.

— Je ne serai content, répondit-il, que quand j’aurai rattrapé ce que j’ai perdu.

— Mon fils, dit messire Ansaldo, je ne veux plus que tu me quittes : vivons ici paisiblement avec le peu que nous avons ; cela vaut mieux pour toi que d’entreprendre un nouveau voyage.

— Je suis résolu, répliqua Gianetto, à faire tout mon possible pour sortir d’une situation où je ne puis rester sans la plus grande honte.

C’est pourquoi, voyant sa volonté fermement arrêtée, messire Ausaldo se disposa à vendre tout ce qu’il avait au monde pour fournir à Gianetto un nouveau navire ; il vendit donc ce qu’il lui restait sans rien garder et remplit le navire de la plus belle cargaison. Comme il lui manquait dix mille ducats, il alla trouver un juif[10] à Mestre et les lui emprunta, sous cette condition que, s’il ne les avait pas rendus à la Saint-Jean du mois de juin prochain, ce juif pourrait lui enlever une livre de chair de quelque endroit du corps qui lui conviendrait. Messire Ansaldo y consentit. Le juif fit dresser un acte authentique, par-devant témoins, dans la forme et avec la solennité nécessaires, et compta les dix mille ducats.

Avec cet argent, messire Ansaldo se procura tout ce qui manquait encore au navire. Si les deux premiers chargements avaient été beaux, celui-ci était encore plus riche et plus abondant. De leur côté, les compagnons de Gianetto frétèrent leurs deux navires avec cette intention que tout ce qu’ils gagneraient serait pour leur ami. Quand le moment du départ fut venu, messire Ansaldo dit à Gianetto : « Mon fils, tu pars et tu vois par quelle obligation je suis lié. Je ne te demande qu’une grâce : s’il t’arrive malheur, veuille revenir vite auprès de moi, afin que je puisse te voir avant de mourir, et je serai content. » Gianetto lui répondit : « Messire Ansaldo, je ferai tout ce que je croirai vous être agréable. » Messire Ansaldo lui donna sa bénédiction. Les voyageurs prirent congé et se mirent en route. Pendant la traversée, les deux compagnons de Gianetto ne cessaient d’observer son navire et Gianetto n’avait d’autre préoccupation que d’aborder au port de Belmonte. Il s’entendit avec un de ses pilotes, si bien qu’une nuit le navire fut amené dans le port de cette dame. Au lever du jour, ses compagnons, regardant autour d’eux et ne voyant nulle part le navire de Gianelto, se dirent : « Certainement il y a un mauvais sort jeté sur celui-ci ; » et ils prirent le parti de poursuivre leur route, tout émerveillés de ce qui s’était passé.

Le navire étant arrivé au port, tous accoururent du château, apprenant que Gianetto était revenu et s’en étonnant fort. « Ce doit être, disaient-ils, le fils de quelque grand personnage, puisqu’il peut venir ainsi tous les ans avec tant de marchandises et de si beaux navires : plût à Dieu qu’il fût notre seigneur ! » Il reçut la visite de tous les grands, barons et chevaliers de ce pays. On alla dire à la dame que Gianetto était de retour. Aussitôt elle se mit à la fenêtre du palais, et vit ce magnifique navire, et reconnut le pavillon, et faisant le signe de la croix, elle s’écria : « Voilà certainement un fait extraordinaire : c’est le même homme qui a déjà laissé tant de richesses dans le pays ; » et elle l’envoya chercher. Gianetto alla à elle. Ils s’embrassèrent avec effusion, se saluèrent et se firent de grandes révérences. Toute la journée se passa dans les fêtes et dans l’allégresse. Il y eut en l’honneur de Gianetto un beau tournoi où joutèrent toute la journée nombre de barons et de chevaliers. Gianetto voulut y prendre part et fit merveilles de sa personne, tant il se tenait bien sous les armes et à cheval ; et sa bonne mine plaisait tellement à tous les barons que chacun le désirait pour seigneur. Or, il advint qu’au soir, le moment étant venu d’aller se reposer, la dame prit Gianetto par la main et lui dit : « Allons nous reposer. » Quand il fut à l’entrée de la chambre, une chambrière de la dame qui portait un vif intérêt à Gianetto, se pencha à son oreille et lui dit bien doucement : « Faites semblant de boire, mais ne buvez rien ce soir. » Gianetto, ayant bien compris ces paroles, entra dans la chambre. La dame lui dit : « Je sais que vous devez avoir grand’soif, et aussi je veux que vous buviez avant que d’aller au lit. » Et aussitôt deux donzelles, qui ressemblaient à deux anges, vinrent comme d’habitude avec le vin et les confitures, et lui offrirent à boire : « Qui pourrait refuser, voyant deux damoiselles si belles ? » s’écria Gianetto. La dame ne put s’empêcher de rire. Gianetto prit la tasse et, feignant de boire, versa le tout dans son sein. La dame, croyant qu’il avait bu, se disait en elle-même : « Tu nous amèneras un autre navire, car, pour celui-ci, tu l’as perdu. » Gianetto, s’étant mis au lit, se sentait tout gaillard et tout dispos, et trouvait que la dame se faisait attendre mille ans. « Cette fois je l’ai attrapée, se disait-il : au lieu de l’ivrogne qu’elle attend, elle trouvera le tavernier. » Et pour que la dame se dépêchât de venir au lit, il commença à faire semblant de ronfler et de dormir. Sur quoi la dame dit : « C’est bien ; » et, s’étant déshabillée, se mit au lit près de Gianetto. Dès qu’elle fut entrée sous la couverture, celui-ci, sans perdre de temps, se tourna vers elle et lui dit en l’embrassant : « Voilà donc ce que j’ai tant désiré. » Sur ce, il lui donna la paix du saint mariage, et toute la nuit ils restèrent dans les bras l’un de l’autre. De quoi la dame fut plus que contente ; et, s’étant levée le matin avant le jour, elle fit mander tous les barons et chevaliers et les principaux citoyens, et leur dit : « Gianetto est votre seigneur, préparez-vous donc à lui faire fête. » Aussitôt par toute la contrée éclatèrent les acclamations : « Vive le seigneur ! vive le seigneur ! » Les cloches et les instruments sonnèrent comme pour une fête ; des courriers furent envoyés à une foule de barons et de comtes qui étaient loin du château, pour leur dire : « Venez voir votre seigneur ! » Et alors commença une grande et magnifique fête. Et quand Gianetto sortit de sa chambre, il fut fait chevalier et placé sur un trône. On lui mit en main le sceptre, et on le proclama seigneur avec grand triomphe et grande gloire. Et dès que tous les barons et toutes les dames furent arrivés à la cour, il épousa la souveraine au milieu de fêtes et de réjouissances qu’il serait impossible de dire et d’imaginer. Tous les barons et seigneurs du pays vinrent à la fête en grand gala. Ce n’étaient que joutes, pas d’armes, danses, chansons et musiques, divertissements de toutes sortes. Messire Gianetto, magnifique en tout, se mit à distribuer des étoffes de soie et autres riches choses qu’il avait apportées : exerçant virilement le pouvoir, il fit craindre son autorité et rendre justice à toute espèce de gens. Et ainsi il vivait en fête et en allégresse, sans s’inquiéter ni se souvenir de ce pauvre messire Ansaldo qui restait engagé envers le juif pour dix mille ducats.

Or, un jour que messire Gianetto était à la fenêtre du palais avec sa dame, il vit passer sur la place une procession d’hommes qui, un cierge allumé à la main, allaient faire une offrande. « Que veut dire ceci ? dit messire Gianetto. — C’est, répondit la dame, une procession d’artisans qui vont faire une offrande à l’église de Saint-Jean, parce que c’est aujourd’hui sa fête. » Messire Gianetto se souvint alors de messire Ansaldo : il se retira de la fenêtre, poussa un grand soupir, changea de visage, et se promena de long en large dans la salle, absorbé dans ses réflexions. La dame lui demanda ce qu’il avait. Messire Gianetto répondit : « Je n’ai rien. » Sur quoi la dame se mit à l’examiner, en disant : « Certainement vous avez quelque chose que vous ne voulez pas dire. » Et tant elle insista que messire Gianetto lui conta comment messire Ansaldo s’était engagé pour dix mille ducats et que le terme était échu. « J’ai la plus grande frayeur, ajouta-t-il, que mon père ne meure pour moi ; car s’il ne rembourse pas la somme aujourd’hui, il doit perdre une livre de sa chair. » La dame lui répondit : « Messire, montez sur-le-champ à cheval et prenez la route de terre ; vous arriverez par là plus vite que par mer ; emmenez telle escorte que vous voudrez, emportez cent mille ducats et ne vous arrêtez que quand vous serez à Venise ; et si votre ami n’est pas mort, faites en sorte de l’amener ici. » Aussitôt Gianetto fît sonner la trompette, monta à cheval avec vingt compagnons, prit ce qu’il lui fallait d’argent et se mit en route pour Venise.

Or il advint que, le terme fixé étant échu, le Juif fit appréhender messire Ansaldo et voulut lui enlever du corps une livre de chair. Messire Ansaldo le pria de vouloir bien retarder sa mort de quelques jours, afin que, si son Gianetto revenait, il pût au moins le voir. Le Juif répondit : « Je consens au délai que vous voulez, mais quand il arriverait cent fois, je suis décidé à vous enlever une livre de chair, conformément à nos conventions. »

Ansaldo répondit qu’il était résigné.

Venise entière parlait de cet événement ; un chacun en était affligé, et plusieurs marchands se réunirent afin de payer la somme. Le Juif ne voulut jamais l’accepter, décidé qu’il était à commettre cet homicide, pour pouvoir dire qu’il avait fait mourir le premier marchand de la chrétienté. Or, il advint qu’aussitôt après le prompt départ de messire Gianetto, sa dame le suivit, déguisée en juge et accompagnée de deux familiers. Arrivé à Venise, messire Gianetto alla droit chez le Juif, embrassa avec grande allégresse messire Ansaldo, et dit au Juif qu’il était prêt à lui donner l’argent et tout ce qu’il voudrait en sus. Le Juif répondit qu’il ne voulait pas d’argent, puisqu’on ne l’avait pas payé à temps, mais qu’il voulait la livre de chair. La question fut vivement débattue, et tout le monde donnait tort au Juif. Mais considérant que Venise était une terre de droit et que le Juif avait son droit établi en bonne forme, on n’osait lui faire opposition et on se bornait à le prier. Tous les marchands de Venise allèrent ainsi supplier le Juif, qui se montrait plus dur que jamais. Messire Gianetto voulut lui donner vingt mille ducats qui furent refusés ; il en offrit trente mille, puis quarante mille, puis cinquante mille, et enfin cent mille ducats. « Inutile ! dit le Juif ; quand tu m’offrirais plus de ducats que n’en vaut cette cité, je ne les prendrais pas ; je veux exécuter nos conventions écrites. »

Pendant qu’avait lieu ce débat, voici venir à Venise la dame de Belmonte vêtue à la manière d’un juge. Elle descendit à une auberge, et aussitôt l’aubergiste demanda à un de ses domestiques : « Quel est ce gentilhomme ? » Le domestique, que la dame avait instruit de ce qu’il devait répondre à cette question, répliqua : « C’est un gentilhomme ès lois qui vient d’étudier à Bologne et qui retourne chez lui. » L’aubergiste, en entendant cela, lui rendit de grands honneurs. Étant à table, le juge dit à l’aubergiste : « Comment se régit votre cité ? »

— Messire, répondit l’hôte, la loi est ici trop sévère.

— Comment cela, dit le juge ?

— Comment ? repartit l’hôte. Je vais vous le dire. Il était venu de Florence un jeune homme ayant nom Gianetto, qui s’était établi chez un sien parent, ayant nom messire Ansaldo ; il s’était montré si gracieux et si affable que tous les hommes et toutes les dames du pays s’étaient énamourés de lui. Et jamais nouveau venu dans cette cité n’a été estimé autant que l’était celui-ci. Or, cet Ansaldo lui fournit, pour trois expéditions succèssives, trois navires magnifiquement chargés ; mais les deux premières ne réussirent pas, et pour équiper la troisième, messire Ansaldo emprunta dix mille ducats d’un Juif à cette condition, que s’il ne les avait pas rendus à la Saint-Jean au mois de juin suivant, ledit Juif pourrait lui enlever une livre de chair de quelque endroit du corps qu’il voudrait. Aujourd’hui ce jeune homme, que Dieu bénisse ! est de retour, et en remboursement de dix mille ducats, il a voulu en donner cent mille ; mais ce fourbe de Juif ne veut pas ; tous les bonshommes de ce pays ont eu beau le supplier, il ne veut céder en rien.

— Cette affaire est facile à résoudre, répliqua le juge.

— Si vous voulez prendre la peine de la terminer, en sorte que ce bonhomme ne meure pas, vous acquerrez la gratitude et l’amour du plus vertueux jeune homme qui fut oncques, et aussi de tous les hommes de ce pays.

Sur quoi le juge fit proclamer un ban par toute la contrée, portant que quiconque aurait une question légale à résoudre, vînt le trouver. Messire Gianetto apprit donc qu’il était venu un juge de Bologne qui résolvait toutes les questions. C’est pourquoi messire Gianetto dit au Juif : Allons à ce juge.

— Allons, répondit le Juif ; mais advienne que pourra, je m’en tiendrai à ce que dit le billet.

Ils se rendirent en présence du juge et lui firent la révérence d’usage. Le juge reconnut messire Gianetto, mais Gianetto ne reconnut pas le juge qui s’était transfiguré le visage au moyen de certaines herbes. Messire Gianetto et le Juif dirent chacun leur affaire et expliquèrent clairement la question au juge, qui prit le billet, le lut et dit au Juif :

— J’entends que tu prennes ces cent mille ducats et que tu délivres ce brave homme qui te sera à jamais obligé.

— Je n’en ferai rien, répondit le Juif.

— C’est pourtant, dit le juge, ce que tu peux faire de mieux.

Mais le Juif ne voulut pas céder. Alors ils se rendirent d’accord au tribunal établi pour des cas pareils ; et notre juge prit la parole pour messire Ansaldo et dit : Faites avancer la partie adverse. Et, le Juif s’étant avancé :

— Allons, s’écria-t-il, coupe une livre de la chair de cet homme où tu voudras, et exerce ton droit.

Sur ce, le Juif le fit déshabiller tout nu et prit en main un rasoir qu’il avait fait faire tout exprès. Et messire Gianetto se tourna vers le juge, et lui dit :

— Messire, ce n’est pas de cela que je vous avais prié.

— Sois tranquille, répondit le juge, il n’a pas encore coupé la livre de chair.

Le Juif se mit en devoir d’opérer.

— Prends bien garde à ce que tu fais, dit le juge ; car si tu enlèves plus ou moins qu’une livre, je te ferai enlever la tête. Et je te dis en outre que, si tu verses une seule goutte de sang, je te ferai mourir. Car ton billet ne fait pas mention d’effusion de sang ; au contraire, il dit expressément que tu devras lui ôter une livre de chair, ni plus ni moins. Et si pourtant tu es sage, fais ce que tu croiras pour le mieux.

Et, sur-le-champ, il fit mander l’exécuteur, apporter le billot et la hache, et dit :

— Si je vois une goutte de sang, je te fais aussitôt trancher la tête.

Le Juif commença à avoir peur et messire Gianetto à se rassurer. Enfin, après de longs débats, le Juif dit :

— Messire juge, vous en savez plus long que moi : faites-moi compter les cent mille ducats et je suis content.

— Non, dit le juge, coupe-lui une livre de chair, comme l’indique ton billet ; je ne te donnerai pas un denier, tu as refusé l’argent quand je voulais te le faire compter.

Le Juif réduisit sa demande à nonante, puis à quatre-vingt mille ducats ; mais le juge se montra de plus en plus ferme dans son refus. Alors messire Gianetto dit au juge :

— Donnez-lui ce qu’il veut, pourvu qu’il nous rende Ansaldo.

— Je te dis de me laisser faire, lui répondit le juge.

— Donnez-moi au moins cinquante mille ducats, fit le juif.

— Non, repartit le juge, je ne te donnerai pas le plus chétif denier.

— Au moins, riposta le Juif, rendez-moi mes dix mille ducats, et maudits soient l’air et la terre !

— Est-ce que tu n’entends pas ? dit le juge. Je ne veux rien te donner ; si tu veux lui couper la chair, eh bien, coupe-la-lui ; sinon, je ferai protester et annuler ton billet.

Tous ceux qui étaient présents étaient en grandissime allégresse, et chacun, narguant le Juif, disait : « Tel est attrapé qui croit attraper autrui. » Sur quoi, le Juif voyant qu’il ne pouvait faire ce qu’il avait voulu, prit son billet, et, de rage, le déchira. Ainsi fut délivré messire Ansaldo, et Gianetto le ramena chez lui en grande pompe ; et prestement, il prit les cent mille ducats, et il alla à la demeure du juge, et il le trouva dans sa chambre qui se préparait à partir. Alors messire Gianetto lui dit :

— Messire, vous m’avez rendu le plus grand service que j’aie jamais reçu ; en conséquence, je veux que vous emportiez chez vous ces ducats : vous les avez bien gagnés.

— Cher messire Gianetto, répondit le juge, je vous remercie beaucoup, mais je n’en ai pas besoin. Remportez cette somme avec vous, que votre femme ne dise pas que vous êtes un mauvais ménager.

— Ma foi, dit messire Gianetto, elle est si magnanime, si affable et si bonne que, quand j’en dépenserais quatre fois autant, elle serait contente ; elle voulait même que j’emportasse avec moi une plus forte somme.

— Et quels sont, repartit le juge, vos sentiments à l’égard de votre femme ?

— Il n’est pas de nature au monde, répliqua Gianetto, à qui je veuille plus de bien. Elle est si sage et si belle que la nature n’aurait pu la mieux douer. Et si vous voulez me faire la grâce de venir la voir, vous serez émerveillé des honneurs qu’elle vous rendra, et vous verrez si ce que je vous dis est exagéré.

— Je ne puis aller avec vous, répondit le juge, parce que j’ai autre chose à faire ; mais puisque vous la dites si bonne, quand vous la verrez, saluez-la de ma part.

— Je n’y manquerai pas, dit messire Gianetto, mais je veux que vous emportiez ces ducats.

Tandis qu’il disait ces paroles, le juge, lui voyant au doigt un anneau, lui dit :

— Je veux cet anneau et ne veux pas d’argent.

— J’y consens, répondit messire Gianetto, mais je vous le donne à regret, parce que c’est ma femme qui me ]’a donné. Elle m’a dit de le porter toujours pour l’amour d’elle, et, si elle ne me le voit plus, elle croira que je l’ai donné à quelque femme ; et ainsi elle se fâchera contre moi et croira que je suis énamouré d’une autre, moi qui lui suis plus attaché qu’à moi-même.

— Il me paraît certain, dit le juge, qu’elle se fiera à votre parole, puisqu’elle vous veut tant de bien : vous lui direz que vous me l’avez donné. Mais peut-être voulez-vous le donner ici à quelque ancienne maîtresse.

— Telle est l’affection, telle est la foi que je lui porte, répondit messire Gianetto, que je ne la changerais pour aucune femme au monde, tant elle est accomplie en toute chose.

Sur ce, il tira l’anneau de son doigt et le donna au juge. Puis ils s’embrassèrent et se firent la révérence.

— Faites-moi une grâce, dit le juge.

— Demandez, riposta messire Ansaldo.

— Eh bien, dit le juge, ne restez pas ici, et allez bien vite retrouver votre femme.

— Il me semble, dit messire Gianetto, qu’il y a cent mille ans que je ne l’ai vue.

Alors ils se séparèrent. Le juge s’embarqua et partit à la grâce de Dieu. De son côté, messire Gianetto donna des dîners et des soupers, distribua des chevaux et de l’argent à ses amis ; et, après avoir festoyé et tenu table ouverte pendant plusieurs jours, il prit congé de tous les Vénitiens et emmena avec lui messire Ansaldo. Beaucoup de ses anciens camarades s’en allèrent avec lui ; et presque tous les hommes et toutes les femmes pleurèrent d’attendrissement à son départ, tant il avait été affable pour tout le monde durant son séjour à Venise. Enfin il partit et retourna à Belmonte.

Sa femme était arrivée déjà depuis plusieurs jours. Elle feignit d’avoir été prendre les bains ; et, ayant repris ses vêtements de femme, elle fit faire de grands préparatifs, couvrir toutes les rues de tapis, et équipa plusieurs compagnies d’hommes d’armes. Et quand messire Gianetto et Ansaldo arrivèrent, tous les barons et toute la cour allèrent à leur rencontre en criant : Vive le seigneur ! vive le seigneur ! Dès qu’ils eurent mis pied à terre, la dame de Belmonte courut embrasser messire Ansaldo et prit un air un peu fâché avec messire Gianetto, qu’elle aimait pourtant mieux qu’elle-même. Il y eut de grandes fêtes, animées par des joutes, des tournois, des danses et des chants, auxquelles prirent part barons, dames et damoiselles.

Messire Gianetto voyant que sa femme ne lui faisait pas aussi bon visage qu’à l’ordinaire, se retira dans sa chambre, l’appela et lui dit : Qu’as-tu donc ? et il voulut l’embrasser.

— Tu n’as besoin, dit la dame, de me faire toutes ces caresses, car je sais bien que tu as retrouvé tes anciennes maîtresses à Venise.

Messire Gianetto de s’excuser.

— Où est l’anneau que je t’ai donné ? dit la dame.

— Ce que j’avais prévu m’arrive, répondit messire Gianetto ; j’avais bien dit que tu penserais mal de moi. Mais je te jure, par la foi que je garde à Dieu et à toi, que j’ai donné cet anneau au juge qui m’a fait gagner le procès.

— Eh bien, dit la dame, je te jure, par la foi que je garde à Dieu et à toi, que tu l’as donné à une femme, et je le sais bien, et ne jure pas le contraire, par pudeur !

— Je prie Dieu de m’enlever de ce monde, reprit messire Gianetto, si je ne dis pas vrai !… J’avais bien prévenu le juge de tout cela, quand il m’a demandé l’anneau.

— Tu aurais aussi bien fait, dit la dame, de m’envoyer messire Ansaldo, et de rester là-bas à te goberger avec tes maîtresses, car j’apprends qu’elles ont toutes pleuré quand tu es parti.

Messire Gianetto commença à verser des larmes, et, en proie aux plus vives tribulations, reprit : — Tu fais un article de foi de ce qui n’est pas vrai, de ce qui ne peut l’être.

La dame, voyant ces larmes, qui étaient pour son cœur autant de coups de couteau, courut aussitôt l’embrasser et partit d’un grand éclat de rire. Elle lui montra l’anneau, lui répéta ce qu’il avait dit au juge, lui conta comment ce juge, c’était elle-même, et de quelle manière elle avait obtenu la bague. Messire Gianetto témoigna la plus grande surprise du monde, et, reconnaissant que c’était vrai, reprit sa gaieté. Étant sorti de sa chambre, il raconta la chose aux barons et à ses amis, et l’amour ne fit que s’en accroître entre les deux époux. Ensuite messire Gianetto manda la chambrière qui, un soir, lui avait insinué de ne rien boire, et la donna pour femme à messire Ansaldo. Et tous passèrent en allégresse et en fêtes le reste de leur longue existence.




ROSALINDE.

Trésor légué par Euphues et trouvé après sa mort à Silexedra.
Rapporté des Canaries par Thomas Lodge, gentilhomme[11].
Traduit de l’anglais en français par F.-V. Hugo.


Près de la cité de Bordeaux vivait un chevalier de très-honorable maison, que la fortune avait gratifié de maintes faveurs, et la nature, honoré de nombre de qualités exquises. Il était si sage qu’il pénétrait aussi loin que Nestor dans les profondeurs du gouvernement civil, et, ce qui rendait sa sagesse plus gracieuse, il avait ce salem ingenii et cette agréable éloquence qui étaient tant admirés dans Ulysse. Sa valeur n’était pas moindre que son esprit, et le coup de sa lance était aussi puissant qu’était persuasive la douceur de sa langue ; car il avait été élu pour son courage le principal chevalier de Malte. Ce hardi chevalier, nommé sire Jehan de Bordeaux, ayant, dans le printemps de sa jeunesse, combattu maintes fois contre les Turcs, finit par vieillir : ses cheveux prirent une nuance argentine, et la carte de ses années fut dessinée sur son front par les lignes de ses rides. Sire Jehan, ayant trois fils de sa femme Lynida, l’orgueil de sa vie passée, et voyant que la mort allait le forcer à les quitter, songea à leur faire un legs qui leur prouvât sa tendresse et accrût leur affection future. Ayant fait appeler ces jeunes gentilshommes, en présence des chevaliers de Malte ses compagnons, il résolut de leur laisser un mémorial de sa sollicitude paternelle en leur rappelant les devoirs de l’amour fraternel. Donc, ayant la mort dans ses traits pour les attendrir et les larmes dans ses yeux pour peindre la profondeur de ses émotions, il prit son fils aîné par la main et commença ainsi :

— Ô mes fils, vous voyez que le destin a terminé la période de mon existence. Je me rends au tombeau qui délivre de tous soucis, et je vous laisse à ce monde qui multiplie les chagrins. Conséquemment, tout en vous laissant quelques biens éphémères pour combattre la pauvreté, je veux vous léguer d’infaillibles préceptes qui vous conduiront à la vertu. Donc, d’abord à toi, Saladin[12] l’aîné et par conséquent le principal pilier de ma maison, je donne quatorze champs labourables, avec tous ses manoirs et ma plus riche vaisselle. Ensuite, à Fernandin[13] je lègue douze champs labourables. Mais, à Rosader[14], le plus jeune, je donne mon cheval, mon armure et ma lance, avec seize champs labourables ; car si les sentiments intimes peuvent être révélés par les reflets extérieurs, Rosader vous surpassera tous en générosité et en honneur. Ainsi, mes fils, j’ai partagé entre vous la substance de mes richesses ; et, si vous étiez aussi prodigues à les dépenser que j’ai été économe à les acquérir, vos amis s’affligeraient de vous voir plus extravagants que je n’ai été généreux, et vos ennemis souriraient de voir vos excès naître de ma chute. Que mon honneur soit donc le sablier de vos actes, et le renom de mes vertus l’étoile polaire qui dirige le cours de votre pèlerinage… Dans ma mort voyez et remarquez, mes fils, la folie de l’homme qui, fait de poussière, essaie, avec Briarée, d’escalader le ciel, et, près de mourir à toute minute, espère toujours un siècle de bonheur. Voyant donc la fragilité humaine, tâchez que votre existence soit vertueuse, afin que votre mort soit couverte d’une admirable gloire : ainsi vous sommerez la renommée d’être votre égide, et par vos nobles actions vous proscrirez l’oubli.

Cela dit, il retomba convulsivement sur son lit et rendit l’âme. Jehan de Bordeaux, étant mort ainsi, fut grandement pleuré par ses fils et regretté de ses amis, spécialement des chevaliers de Malte, qui, tous, assistèrent à ses funérailles, lesquelles eurent lieu en grande solennité.

Saladin s’habilla, comme ses frères, tout en noir, et drapa sa douleur dans ces sombres vêtements ; mais, semblable à la hyène qui, quand elle se lamente, est d’autant plus perfide, Saladin cachait sous ces démonstrations de douleur un cœur plein de satisfaction. Après un mois de deuil, il se prit à considérer le testament de son père, comment celui-ci avait fait à son jeune frère un plus beau legs qu’à lui-même ; que Rosader avait été le favori de son père, mais était maintenant sous sa surveillance ; que, comme ses deux puînés n’avaient pas encore atteint leur majorité, il pourrait bien, étant leur tuteur, sinon les frustrer de leur propriété, du moins dévaster si bien leurs patrimoines et leurs terres qu’ils en fussent considérablement amoindris. « Ton frère est jeune, se dit-il, tiens-le dès à présent en respect ; ne lui permets pas de te faire échec, car

Nimia familiaritas contemptum parit.

« Qu il sache peu, il ne sera pas capable de faire beaucoup ; éteins ses esprits sous la bassesse de sa condition, et, bien qu’il soit gentilhomme par nature, façonne-le à nouveau et fais de lui un paysan par l’éducation. Ainsi tu l’élèveras comme un esclave, et tu régneras en souverain absolu sur toutes les possessions de ton frère. Quant à Fernandin, ton frère puîné, c’est un écolier et il ne s’occupe que d’Aristote ; qu’il lise Gallien, tandis que tu fais main-basse sur son or, et qu’il se morfonde sur ses bouquins, tandis que tu t’adjuges ses terres. L’esprit est une grande richesse : s’il a de la science, c’est assez ; qu’il renonce au reste ! »

Dans cette humeur, Saladin fit de son frère Rosader son valet de pied pendant deux ou trois ans, le maintenant dans une sujétion aussi servile que s’il avait été le fils de quelque vassal de campagne. Le jeune gentilhomme supporta tout avec patience, jusqu’à ce qu’un jour, se promenant seul dans le jardin, il réfléchit qu’il était le fils de Jehan de Bordeaux, chevalier renommé par ses nombreuses victoires, et gentilhomme fameux pour ses vertus, et que, contrairement au testament de son père, il était frustré de ses biens, traité comme un valet et relégué dans une si ténébreuse servitude qu’il ne pourrait jamais s’élever à d’honorables exploits. Comme il ruminait ainsi mélancoliquement, Saladin arriva avec ses gens, et voyant que son frère, absorbé dans ses sombres réflexions, avait oublié la révérence d’usage, il voulut l’arracher à sa rêverie : « Manant, dit-il, votre cœur est-il en détresse, ou diriez-vous une patenôtre pour l’âme de votre père ? Allons, mon dîner est-il prêt ?

— Tu me demandes tes ragoûts, répliqua Saladin en détournant la tête et en fronçant le sourcil ? Demande-les à quelqu’un de tes paysans, qui sont faits pour un pareil office. Je suis ton égal par la nature, sinon par la naissance ; et, quoique tu aies plus de cartes que moi dans la main, j’ai dans la mienne autant d’atouts. Une question ! Pourquoi as-tu abattu mes bois, dépouillé mes manoirs, et fait main-basse sur tout le mobilier que m’avait donné mon père ? Je t’en préviens, Saladin, réponds-moi en frère ou je te traiterai en ennemi.

— Çà, drôle, repartit Saladin en souriant de la présomption de Rosader, je vois que l’abrisseau, qui doit devenir ronce, a de bonne heure des épines ; est-ce mon regard bienveillant qui vous a appris à être si arrogant ? Je puis promptement remédier à ce mal, et je ploierai l’arbrisseau tandis qu’il n’est encore qu’une baguette. Vous, mes amis, empoignez-le et liez-le, et alors je lui appliquerai un atout qui refroidira sa colère.

À cette menace, Rosader devint à moitié fou. Il s’empara d’un long râteau qui se trouvait dans le jardin, et en asséna des coups si rudes sur les gens de son frère, qu’il blessa quelques-uns d’entre eux et mit le reste en fuite. Saladin, voyant son frère si déterminé et si vaillant dans sa détermination, confia son salut à ses talons et se réfugia dans un grenier qui adjoignait le jardin où Rosader le poursuivait vigoureusement. Saladin, craignant la fureur de son frère, lui cria : — Rosader ne t’emporte pas ainsi ; je suis ton frère, ton aîné, et, si j’ai eu des torts envers toi, je suis prêt à les réparer. Ne venge pas ta colère dans le sang, car tu souillerais la vertu du vieux sire Jehan de Bordeaux : dis ce qui te mécontente et tu obtiendras satisfaction.

Ces paroles apaisèrent la colère de Rosader (car il était d’une douce et affable nature), si bien qu’il mit bas son arme, et, sur sa foi de gentilhomme, assura à son frère qu’il ne lui porterait aucun préjudice. Sur quoi, Saladin descendit, et, après de courts pourparlers, ils s’embrassèrent et se réconcilièrent, Saladin ayant promis à Rosader la restitution de toutes ses terres et toutes les faveurs que ses ressources permettaient à l’amour fraternel de lui accorder.

Sur ces entrefaites, il arriva que Thorismond, roi de France[15] avait désigné un jour de joutes et de tournois, afin d’occuper les principaux de son peuple et d’empêcher qu’étant oisifs, ils n’appliquassent leur pensée à des choses plus sérieuses et ne se souvinssent de leur vieux roi banni. Un champion devait se mesurer contre tous venants : c’était un Normand[16], un homme de haute stature et de grande vigueur ; si vaillant que, dans maints conflits, il avait, non-seulement renversé, mais souvent tué sous lui ses adversaires. Saladin, prenant l’occasion aux cheveux, s’entendit secrètement avec ce Normand, et, par l’appât de riches récompenses, lui fit jurer que, si Rosader lui tombait sous la griffe, il ne reviendrait jamais chercher querelle à Saladin pour ses possessions. Le Normand, désireux de lucre, accepta les écus de Saladin en s’engageant à exécuter le stratagème. Le champion une fois lié par serment à sa criminelle détermination, Saladin alla trouver le jeune Rosader et se mit à lui parler de ce tournoi et de ces joutes, lui rappelant que le roi serait là, et les principaux pairs de France, et toutes les belles damoiselles de la contrée : « Ah ! frère, lui dit-il, pour l’honneur de sire Jehan de Bordeaux, pour illustrer cette maison qui a toujours eu des hommes accomplis dans la chevalerie, montre ta résolution d’être intrépide. Cadet par les années, tu es l’aîné par la valeur. Prends la lance de mon père, son épée et son cheval, cours au tournoi, et romps vaillamment une lance, ou dispute au Normand la palme de l’adresse. »

Les paroles de Saladin étaient autant de coups d’éperon à un cheval ardent ; car à peine les eut-il prononcées que Rosader le serra dans ses bras, prenant cette offre en si bonne part qu’il promit de faire tout au monde pour lui témoigner sa reconnaissance.

Le lendemain était le jour du tournoi, et Rosader était si désireux de montrer ses sentiments héroïques qu’il passa la nuit presque sans dormir ; mais aussitôt que Phébus eut replié les rideaux de la nuit, il se leva, et, ayant pris congé de son frère, chevaucha vers le lieu désigné, chaque mille lui faisant l’effet de dix lieues jusqu’à ce qu’il fût arrivé.

Mais laissons-le à son impatience et venons au roi de France Thorismond. Celui-ci, ayant banni par la force Gérismond, le roi légitime[17] qui vivait dans la forêt des Ardennes comme un homme hors la loi, cherchait à occuper les Français par toutes les distractions qui pouvaient les amuser. Entre autres plaisirs, il avait imaginé ce tournoi solennel où il devait se rendre accompagné des douze pairs de France ; et voulant charmer les spectateurs par la vue des objets les plus rares et les plus éclatants, il avait désigné, pour assister à la fête, sa propre fille Alinda[18] ainsi que la blonde Rosalinde, fille de Gérismond, et toutes les damoiselles fameuses en France pour la beauté de leurs traits. Tous vantaient les admirables richesses que la nature avait entassées sur le visage de Rosalinde. Les grâces semblaient livrer bataille sur ses joues et lutter à qui l’embellirait le plus par ses dons. La rougeur de la glorieuse Luna, alors qu’elle baisa le berger sur les hauteurs de Latmos, n’était pas d’une nuance aussi délicieuse que ce vermillon que faisaient ressortir les couleurs argentines du teint de Rosaîinde. Ses yeux étaient comme ces lampes qui illuminent la nappe somptueuse des deux ; ils rayonnaient la grâce et le dédain, aimables et pourtant timides, comme si Vénus y avait concentré toutes ses tendresses et Diane toute sa chasteté. Les boucles de sa chevelure, enroulées dans une résille d’or, surpassaient autant l’éclat scintillant du métal que le soleil la plus humble étoile. Les tresses qui entouraient le front d’Apollo n’étaient pas aussi splendides à la vue, car il semblait que dans les cheveux de Rosaîinde, Amour se fût mis en embuscade pour surprendre le regard assez arrogant pour oser contempler leur excellence[19].

Rosalinde, assise près d’Alinda, assistait donc à ces jeux, et par sa présence excitait les cavaliers à rompre plus vaillamment leur lance. Quand le tournoi eut cessé, la lutte commença, et le Normand se présenta comme provocateur contre tout venant. Un riche franc-tenancier de la campagne arriva avec deux grands garçons qui étaient ses fils, de bonne mine et d’extérieur agréable. L’aîné, ayant plié le genoux devant le roi, entra en lice et s’offrit au Normand qui sur-le-champ l’accosta avec furie, le terrassa et le tua sous le poids de sa corpulente personne. Ce que voyant, le jeune frère, altéré de vengeance, bondit immédiatement sur la place et assaillit le Normand avec une telle valeur qu’au premier choc il le fit tomber à genoux. Mais le Normand, revenu bientôt à lui-même, et fort d’une énergie que doublait la crainte du déshonneur, se redressa contre le jeune homme, et, le saisissant dans ses bras, le rejeta contre terre si violemment qu’il lui rompit le cou et termina ses jours comme ceux de son frère. À ce massacre inattendu, le peuple murmura ; mais le vieux père releva les corps de ses fils sans changer de visage ni donner aucun signe extérieur de mécontentement.

Rosader, qui avait assisté à cette tragédie, sauta à bas de son cheval, puis, s’asseyant sur la pelouse, commanda à son page de lui tirer ses bottes, et s’équipa pour la lutte. Une fois prêt, il frappa sur l’épaule du franc-tenancier en lui disant : « Attends un peu, brave homme, tu vas me voir tomber le troisième dans cette tragédie ou venger la chute de tes fils par un noble triomphe. » Le campagnard, voyant un si beau gentilhomme lui apporter une si courtoise consolation, le remercia cordialement et lui promit de prier pour son heureux succès. Sur ce, Rosader sauta allègrement dans la lice, et, jetant un regard sur la foule de dames qui brillaient là comme autant d’étoiles, il aperçut Rosalinde dont l’admirable beauté l’éblouit au point que, s’oubliant lui-même, il s’arrêta pour rassasier sa vue de ses traits. Celle-ci s’en aperçut et rougit, ce qui doubla l’éclat de ses charmes au point que la pudique rougeur d’Aurora, à l’aspect imprévu de Phaéto, était loin d’être aussi splendide.

Le Normand, voyant ce gentilhomme ainsi enchaîné dans la contemplation des dames, le rappela à lui-même en lui frappant sur l’épaule. Rosader se retourna d’un air irrité, comme s’il avait été réveillé de quelque agréable rêve, et prouva à tous, par la fureur de sa physionomie, qu’il était un homme d’une certaine hauteur de pensées : mais tous remarquant sa jeunesse et la douceur de son visage, s’affligeaient de voir un si beau jeune homme s’aventurer dans une action si infime ; mais, sentant que ce serait pour son déshonneur qu’on le détournerait de cette entreprise, tous lui souhaitaient la palme de la victoire. Quand Rosader eut été rappelé à lui-même par le Normand, il l’accosta d’un si terrible choc que tous deux tombèrent à terre et furent forcés, par la violence de la chute, de reprendre haleine. Durant cet intervalle, le Normand se rappela qu’il avait affaire à celui dont Saladin lui avait demandé la mort ; et, dans cette pensée, il roidissait ses membres et tendait tous ses muscles afin de gagner l’or qui lui avait été si libéralement promis. De son côté, Rosader fixait ses yeux sur Rosalinde qui, pour l’encourager d’une faveur, lui lança un tendre regard, capable de rendre héroïque l’homme le plus lâche. Cette œillade enflamma l’ardeur passionnée de Rosader, si bien que, se retournant vers le Normand, il courut sur lui et l’aborda par un violent choc. Le Normand le reçut vaillamment ; et si acharné fut le combat qu’il était difficile de juger de quel côté la fortune se montrerait prodigue. Enfin Rosader se releva et terrassa le Normand, en tombant sur sa poitrine d’un poids si écrasant que le Normand céda à la nature son dû et à Rosader la victoire.

La mort de ce champion, tout en donnant au vieux campagnard la satisfaction d’être vengé, provoqua l’admiration du roi et de tous le pairs, étonnés que de si jeunes années et de si beaux dehors fussent alliés à un si vaillant courage. Mais quand on sut que c’était le plus jeune fils de sir Jehan de Bordeaux, le roi se leva de son trône et l’embrassa, et les pairs l’accablèrent de prévenances et de courtoisies. Tandis qu’il recevait ces félicitations, les dames le favorisaient de leurs regards, spécialement Rosalinde, que la beauté et la valeur de Rosader avaient déjà touchée : mais elle considérait l’amour comme un hochet, comme une passion momentanée qui s’allumait d’un regard et s’éteignait d’un clin d’œil, et aussi ne craignait-elle pas de jouer avec la flamme ; et, pour faire savoir à Rosader qu’elle l’avait en gré, elle détacha un bijou de son cou et l’envoya par un page au jeune gentilhomme. Le prix que Vénus donna à Pâris fut loin de plaire au Troyen autant que ce joyau à Rosader. Ne pouvant la remercier par un cadeau pareil et voulant lui révéler ses sentiments autrement que par des regards, il se retira dans une tente, prit une plume et du papier, et écrivit un beau sonnet qu’il lui envoya. Rosalinde rougit en le lisant, mais elle était çharmée de savoir que l’Amour lui avait attaché un si tendre serviteur.

Rosader, accompagné d’une troupe de gentilshommes qui désiraient être ses familiers, s’en revint chez son frère Saladin. Celui-ci se promenait devant sa porte pour savoir plus vite le sort de son cadet, s’assurant de sa mort et se préparant à célébrer ses funérailles avec une feinte douleur. Tandis qu’il était dans ces réflexions, il leva les yeux et aperçut Rosader qui revenait avec une couronne sur la tête, accompagné d’une bande de joyeux compagnons : il rentra furieux et ferma la porte. Rosader, qui avait vu cela et ne s’attendait pas à une réception 5i désobligeante, dit pour excuse à ses compagnons que son frère, ayant été à la campagne, s’était absenté, ne se trouvant pas fait pour recevoir si brillante compagnie. Mais il eut beau atténuer les torts de son frère, il ne put, par aucun moyen, obtenir accès dans la maison : sur quoi, d’un coup de pied, il enfonça la porte, et, l’épée nue, entra hardiment dans l’antichambre, où il ne trouva (car tous avaient fui) qu’un certain Adam Spencer, un Anglais qui avait été le vieux et fidèle serviteur de sire Jehan de Bordeaux. Cet Adam, pour l’amour qu’il portait à son feu maître, avait pris parti pour Rosader et le reçut aussi bien qu’il put, lui et les siens. Avec son aide, Rosader mit le couvert et garnit les tables de tout ce qu’il put trouver dans la maison. Quand ils eurent festoyé, tous les convives prirent congé de Rosader. Aussitôt après leur départ, celui-ci, exaspéré de l’outrage qu’il avait reçu, tira son épée et jura de se venger du discourtois Saladin. Mais Adam Spencer parvint à réconcilier les deux frères encore une fois, et ils vécurent assez longtemps dans un amical accord qui réjouissait leurs serviteurs et charmait leurs voisins. Laissons-les à cette heureuse union et revenons à Rosalinde.

Quand Rosalinde, revenue de la fête, fut restée seule, l’amour présenta à sa pensée les perfections de Rosader, et, la surprenant sans défense, la frappa si profondément qu’elle se sentit atteinte d’une excessive passion. Tandis qu’elle se rappelait les charmes personnels de son bien-aimé, l’honneur de ses ancêtres et les vertus qui le rendaient si gracieux aux yeux de tous, arriva Thorismond accompagné de sa fille Alinda et d’un grand nombre de pairs de France. Ce Thorismond, craignant que la perfection de Rosalinde ne lui portât préjudice, avait résolu de la bannir. Le visage plein de colère, il lui signifia un arrêt qui la condamnait à quitter la cour dès la nuit suivante : « Car, lui dit-il, j’ai ouï parler de tes discours ambitieux et de tes projets de trahison. » Surprise de cette sentence, Rosalinde se couvrit du bouclier de son innocence, et s’enhardit à se justifier en termes respectueux ; mais Thorismond ne voulut pas entendre raison, et aucun des pairs n’osa intercéder pour Rosalinde. Tandis que tous restaient muets et que Rosalinde restait interdite, Alinda, qui l’aimait plus qu’elle-même, se jeta à genoux et implora son père :

« Puissant Thorismond, si j’ai tort d’intercéder pour mon amie, que la loi de l’amitié soit l’excuse de ma hardiesse. Rosalinde et moi, nous avons été élevées ensemble dès notre enfance et nourries dans une familiarité si intime que l’habitude a fait de notre union un besoin de nature, et qu’ayant deux corps, nous n’avons qu’une âme. Ne vous étonnez donc pas si, voyant mon amie en détresse, je me trouve tourmentée de mille chagrins. Quant à la vertueuse innocence de ses pensées, elle est telle qu’elle peut défier le dévouement même et désarçonner le soupçon. Je vous laisse juger par vos propres yeux de son obéissance envers Votre Majesté. Depuis l’exil de son père, n’a-t-elle pas dévoré patiemment toutes ses douleurs ? En dépit de la nature, ne vous a-t-elle respectueusement honoré comme son père d’adoption, sans prononcer une parole de mécontentement, sans concevoir une pensée de vengeance ? Sa sagesse, sa retenue, sa chasteté et ses autres précieuses qualités, je n’ai pas besoin de les décrire. Il ne me reste plus qu’à conclure en un mot : elle est innocente. Si le sort a suscité quelque personne assez envieuse pour ternir Rosalinde d’un soupçon de trahison, qu’elle soit confrontée avec elle et qu’elle produise des témoins à l’appui de son accusation. La preuve faite, que Rosalinde meure, et Alinda elle-même se chargera de l’exécution. Si personne n’ose garantir cette délation de ses desseins, faites justice, monseigneur, c’est la gloire d’un roi, et rendez-lui votre ancienne faveur, car si vous la bannissez, moi-même, sa compagne d’adversité, j’irai chercher dans l’exil ma part de ses malheurs !

— Fille arrogante, répondit Thorismond en fronçant le sourcil comme si la tyrannie eût siégé triomphante sur son front, est-ce mon indulgence qui te rend assez téméraire pour oser en remontrer à ton père ? Mes années n’ont-elles pas plus d’expérience que ta jeunesse ? Folle fille, tu mesures tout à ton affection présente ; ta raison juge comme ton cœur aime ; mais si tu savais qu’en aimant Rosalinde, tu couves l’oiseau qui doit t’arracher les yeux, tu implorerais son éloignement aussi ardemment que tu recherches maintenant sa présence. Mais pourquoi te donner des raisons ? Va t’asseoir, petite ménagère, et retourne à ton aiguille. Si le loisir vous rend si étourdie, ou la liberté si impertinente, je vous attellerai vite à une rude tâche… Et vous, donzelle, ayez fait vos paquets ce soir ; allez dans les Ardennes près de votre père, allez où votre fantaisie vous conduira, mais vous ne résiderez plus à la cour.

Cette rigoureuse réplique ne déconcerta pas Alinda : elle poursuivit son plaidoyer en faveur de Rosalinde, priant son père, si l’arrêt ne pouvait pas être révoqué, de la désigner pour la compagne de son exil ; s’il s’y refusait, ou elle s’évaderait secrètement pour rejoindre Rosalinde, ou elle finirait ses jours par quelque genre de mort désespéré ! Quand Thorismond vit sa fille si résolue, son cœur fut tellement endurci à son égard qu’il prononça une sentence définitive et péremptoire qui les bannissait toutes deux. Ses barons eurent beau le supplier de garder sa propre fille, ils ne purent le faire revenir sur sa résolution ; toutes deux devaient quitter la cour sans délai ni compagnie. Et Thorismond se retira en grande mélancolie, laissait seules ces deux dames. Rosalinde désolée s’assit et pleura. Quant à Alinda, elle sourit, et, s’asseyant près de son amie, essaya de la consoler.

— Eh quoi ! Rosalinde, tu te laisses épouvanter par une boutade de la fortune contraire ! Tu avais coutume de dire aux malheureux qui se plaignaient que le meilleur baume pour la misère était la patience. Toi qui indiquais aux autres de si bons remèdes, que n’en fais-tu usage pour toi-même ? Si tu te plains de ce qu’étant fille de prince, l’adversité t’accable de si rudes exigences, songe que la royauté est une éclatante désignation à ses coups et que les couronnes ont leurs épines quand la joie est dans les chaumières. Patience donc, Rosalinde ! Par ton exil tu vas retrouver ton père : et l’amour d’un parent doit être plus précieux que toutes les dignités. Pourquoi donc ma Rosalinde s’afflige-t-elle de la colère de Thorismond qui, en lui causant un préjudice, lui apporte un bonheur plus grand ? D’ailleurs, folle enfant, est-ce le cas d’être mélancolique quand tu as avec toi Alinda qui a quitté son père pour te suivre et qui aime mieux supporter toutes les extrémités que renoncer à ta présence ? Allons, Rosalinde,

Solamen miseris socios habuisse doloris.

Courage, femme ! compagnes de lit dans la royauté, nous serons camarades dans la pauvreté. Je serai toujours ton Alinda, et tu seras toujours ma Rosalinde. Ainsi l’univers canonisera notre amitié et parlera de Rosalinde et d’Alinda, comme d’Oreste et Pylade. Et si jamais la fortune nous sourit encore, si jamais nous rentrons dans nos premiers honneurs, alors enlacées l’une à l’autre dans les délices de notre amitié, nous dirons gaiement, songeant à nos misères passées :

Olim hæe meminisse juvabit.
À ce discours, Rosalinde commença à se consoler ;

après avoir versé quelques larmes de tendresse dans le sein de son Alinda, elle la remercia cordialement, et alors elles se rassirent pour se concerter sur la manière dont elles voyageraient. La seule chose que regrettât Alinda était de ne pas avoir d’homme dans leur compagnie : elle disait que deux femmes ne pouvaient, sans se faire le plus grand tort, errer sans guide ou sans suite.

— Bah ! dit Rosalinde, tu es femme, et tu n’a pas d’expédient sous la main pour obvier à une difficulté ? Je suis, comme tu vois, d’une haute taille ; le personnage et l’habit de page m’iraient parfaitement : toi, tu seras ma maîtresse, et je jouerai si bien l’homme que, sois-en sûre, il sera impossible de me reconnaître, en quelque compagnie que ce soit. Je vais m’acheter un costume ; tu verras avec quelle élégance je porterai ma rapière au côté. Si quelque drôle fait l’impertinent, vous verrez comme votre page lui montrera la pointe de son arme.

Sur ce, Alinda sourit et la chose fut convenue. Immédiatement elles rassemblèrent leurs bijoux, qu’elles empaquetèrent dans un coffret, et Rosalinde, en toute hâte, se munit de vêtements. Alinda ayant pris le nom d’Aliéna et Rosalinde celui de Ganimède, elles cheminèrent le long des vignobles, et, par une foule de chemins de traverse, atteignirent enfin les confins de la forêt, dans laquelle elles marchèrent durant deux ou trois jours sans rencontrer une créature, menacées souvent par des bêtes sauvages, et accablées de mille souffrances. Enfin, Ganimède avisa un arbre sur lequel étaient gravés certains vers : — Courage, maîtresse ! j’aperçois les traces des hommes, car sur ces arbres sont gravés des vers de bergers ou d’autres pâtres qui habitent aux environs.

— Sans doute, dit Aliéna après avoir lu les vers, cette poésie exprime la passion de quelque pastoureau qui, énamouré de quelque belle pastourelle, a essuyé quelque dur refus, et, en conséquence, se plaint de la cruauté de sa maîtresse.

— Quel troupeau de folles vous faites, vous autres femmes ! s’écria Ganimède. Tantôt vos cœurs sont de diamant et tantôt de cire. Vous êtes charmées qu’on vous fasse la cour, et alors vous mettez votre gloire à faire les sainte-n’y-touche ; et c’est quand vous êtes le plus désirées, que votre dédain est le plus, glacial. Ce défaut est si commun à votre sexe que vous en voyez l’exemple dans la douleur de ce berger, qui trouve sa maîtresse aussi maussade qu’il est amoureux.

— Eh ! répondit Aliéna, supposons, je vous prie, qu’on vous retirât vos habits ! De quel métal êtes-vous donc formé, que vous êtes à ce point satyrique contre les femmes ? Le vilain oiseau qui dégrade son propre nid[20] ! Prends garde, Ganimède, que Rosader ne t’entende !

— C’est ainsi, dit Ganimède, que je soutiens mon rôle. Je parle maintenant comme page d’Aliéna, non comme fille de Gérismond. Qu’on me remette un jupon, et je soutiendrai contre tous que les femmes sont courtoises, constantes, vertueuses, tout au monde.

— À merveille ! fit Aliéna.

Et sur ce, elles se remirent en route et marchèrent jusqu’au soir. Alors, arrivant à une charmante vallée entourée de montagnes que couvraient de beaux arbustes, elles découvrirent une prairie où paissaient deux troupeaux. Puis, regardant aux alentours, elles aperçurent un vieux berger et un jeune pâtre assis l’un près de l’autre dans un retrait fort agréablement situé. Aliéna s’avança suivie de Ganimède. À leur aspect, les bergers se levèrent et Aliéna les salua ainsi : « Bon jour à vous, bergers ! Bonne chance à vous, amants ! Je suis une dame en détresse. Égarés seuls dans une forêt inconnue, moi et mon page, nous sommes épuisés de fatigue, et nous voudrions trouver un lieu de repos. Si vous pouviez nous désigner un calme asile, quelque humble qu’il fût, je vous en serais reconnaissante.

— Belle dame, dit le vieux pâtre, recevez un accueil aussi cordial qu’a été courtois votre salut. Je suis le berger Coridon[21], et celui-ci, Montanus[22], est un soupirant aussi jaloux de plaire à sa belle que de paître ses brebis, plein d’amour, et par conséquent plein de folie. Je puis bien le conseiller, mais je ne puis le convaincre : car l’amour n’admet ni avis ni raison. Mais laissons-le à sa passion. Si vous êtes dans la détresse, je suis fâché de voir une aussi belle créature contrariée par l’adversité ; je puis prier pour vous, mais vous secourir, je ne le puis. Pourtant, si vous avez besoin de gîte, et que vous daigniez vous abriter dans une cabane de berger, mon logis, pour cette nuit, sera votre asile.

Aliéna remercia vivement Coridon.

— Si je ne vous offense pas, belle damoiselle, reprit le pâtre, j’implorerai de vous une faveur : c’est de me faire connaître la cause de vos infortunes, et pourquoi, et dans quel but vous errez ainsi avec votre page en une forêt si dangereuse.

— Raconter mes aventures, répondit Aliéna, serait renouveler mes douleurs. Qu’il vous suffise de savoir ceci, gentil berger : ma détresse est aussi grande que mon voyage est périlleux. J’erre dans cette forêt pour y trouver quelque cabane où moi et mon page nous puissions vivre. J’ai l’intention d’acheter une ferme et un troupeau de moutons et de devenir bergère, résolue à vivre humblement et à me contenter de la vie champêtre ; car les pâtres disent, à ce que j’ai appris, qu’ils boivent sans soupçon et dorment sans souci.

— Parbleu, madame, dit Coridon, si telle est votre intention, vous êtes arrivée au bon moment, car mon maître désire vendre la ferme que je laboure et le troupeau que je pais, et vous pouvez les avoir à bon marché pour argent comptant. Quant à la vie des bergers, ah ! madame, pour peu que vous eussiez vécu dans leur condition, vous diriez que la cour est plutôt un lieu de douleur que de délices. Ici la fortune ne vous contrariera que par de petites infortunes comme la perte de quelques moutons, perte que l’année suivante peut réparer par une nouvelle génération. L’envie ne nous émeut pas. Le souci n’a pas d’asile dans nos cabanes et nos couches rustiques ne connaissent pas les insomnies : comme notre nourriture n’est jamais excessive, nous avons toujours assez, et voici tout mon latin, madame : Satis est quod sufficit.

— Ma foi, berger, dit Aliéna, tu me fais aimer votre vie champêtre ; envoie donc chercher ton maître : j’achèterai la ferme et ses troupeaux, et tu continueras sous ma dépendance d’en prendre soin. Seulement, pour le plaisir, nous t’aiderons, nous mènerons les troupeaux aux champs et nous les parquerons. Ainsi veux-je vivre tranquille, ignorée et satisfaite.

Coridon, enchanté de n’être pas mis hors de sa ferme, retira son chapeau de berger et fit à Aliéna le plus profond salut.

Pendant tout ce temps Montanus était resté assis dans une profonde rêverie, songeant à la cruauté de sa Phébé qu’il avait longtemps fleurée, mais qu’il désespérait de gagner. Ganimède, qui avait toujours dans sa pensée le souvenir de Rosader, demanda à Coridon pourquoi ce jeune berger paraissait si triste.

— Ah ! monsieur, dit Coridon, le gars est amoureux.

— Comment, dit Ganimède, est-ce que les bergers peuvent aimer ?

— Oui, répondit Montanus, aimer et suraimer, autrement tu ne me verrais pas si pensif. L’amour est aussi précieux aux yeux d’un berger qu’au regard d’un roi, et nous autres campagnards, nous nous plaisons à l’affection autant que le plus fier courtisan.

— D’où vient donc, repartit Ganimède, que l’amour étant si doux, tu aies l’air si triste ?

— C’est que, dit Montanus, celle que j’aime est cruelle et que, tout en ayant la courtoisie dans le regard, elle a le dédain au bout des lèvres.

— Qu’a-t-elle donc au fond du cœur, dit Aliéna ?

— Des désirs, du moins je l’espère, madame, ou autrement mon espoir serait perdu : et la désespérance en amour, c’est la mort.

Tandis qu’ils devisaient ainsi, le soleil étant sur le point de se coucher et les brebis n’étant point encore parquées, Coridon pria Aliéna de rester assise avec son page jusqu’à ce que Montanus et lui eussent logé leurs moutons pour la nuit. Puis il partit avec son camarade et enferma les troupeaux dans leurs parcs. Ensuite revenant près d’Aliéna et de Ganimède, il les conduisit à sa pauvre cabane. Là Montanus les quitta ; les voyageuses allèrent se reposer et dormirent aussi profondément que si elles avaient été à la cour de Thorismond. Le lendemain matin, dès qu’elles furent levées, Aliéna, résolue à fixer là sa résidence, conclut, par l’entremise de Coridon, un marché avec le propriétaire et devint ainsi maîtresse de la ferme et du troupeau. Elle se vêtit en bergère et Ganimède en jeune pâtre : chaque jour elle conduisait ses troupeaux avec un tel plaisir qu’elle bénissait son exil. Laissons-la s’illustrer parmi les bergers des Ardennes et revenons à Saladin.

Après avoir longtemps dissimulé ses projets de vengeance, Saladin appela un matin plusieurs de ses gens, entra avec eux dans la chambre de son frère, le surprit dormant encore, le chargea de fers et l’enchaîna à un poteau au milieu de sa grand’salle. Étonné de cet étrange traitement, Rosader en demanda la raison à son frère. Mais Saladin ne lui répondit que par un regard de dédain et partit, laissant le pauvre garçon dans une profonde perplexité. Rosader resta deux ou trois jours sans manger et, voyant que son frère ne voulait pas lui donner de nourriture, commença à désespérer de sa vie. Adam Spencer, le vieux serviteur de sire Jean de Bordeaux, sentit un remords de conscience à laisser son fils dans une pareille détresse ; et, bien que Saladin eût défendu à tous ses serviteurs, sous peine de mort, d’apporter à boire ou à manger à Rosader, il se leva une nuit secrètement, lui apporta tous les aliments qu’il put trouver et le mit en liberté. Quand Rosader se fut rassasié, sa première pensée fut de se venger immédiatement, mais Adam l’en dissuada : — Monsieur, dit-il, ayez patience, et reprenez vos fers pour cette nuit encore. Demain votre frère a invité ses parents et alliés à un déjeuner solennel, rien que pour vous voir ; il leur dira que vous êtes fou et qu’il a fallu vous lier à un poteau. Aussitôt qu’ils arriveront, plaignez-vous à eux de cet outrage. S’ils vous font justice, c’est bon. Mais, s’ils n’écoutent pas vos plaintes, alors voici : j’aurai laissé vos fers détachés et mis au bout de la salle une paire de haches d’armes, une pour vous et une autre pour moi. Quand je vous ferai signe, secouez vos chaînes, tombons sur eux tous, chassons-les de la maison et gardons-en possession jusqu’à ce que le roi ait redressé vos griefs.

Rosader se laissa persuader par Adam. À l’heure dite, arrivèrent tous les invités. Le couvert était mis dans la salle où Rosader était attaché, et Saladin montrait son frère à ses hôtes, le donnant pour lunatique. En vain Rosader protesta contre un pareil outrage et implora leur pitié. Tous, sans se soucier de lui, se mirent à table avec Saladin. Enfin, quand les fumées de la grappe eurent monté pêle-mêle à leurs cerveaux, ils se mirent à narguer Rosader par des propos satyriques. Adam à bout de patience donna le signal, et Rosader, secouant ses chaînes, saisit une hache d’armes, tomba sur les convives avec fureur, en blessa un bon nombre, en tua plusieurs, chassa de la maison son frère et le reste, puis ferma les portes. Saladin courut se plaindre au shérif du comté. Celui-ci, ajoutant foi à son récit, prit avec lui vingt-cinq grands gaillards et partit avec la détermination de rétablir Saladin en possession de son domaine. Informe de cette nouvelle, Rosader monta sur les créneaux de la maison et aperçut la troupe qui approchait. Se croyant suffisant pour tenir tête à tous, il prépara des armes pour lui et pour Adam Spencer, afin de ménager une bonne réception au shériff et à Saladin. À peine la bande fut-elle arrivée à la porte qu’il fondit sur elle à l’improviste, l’attaqua, en blessa plusieurs et dispersa le reste ; puis, accompagné d’Adam, il prit le chemin de la forêt des Ardennes. Le shériff, furieux de son échec, mit toute la contrée aux trousses des fugitifs. Mais ceux-ci, connaissant parfaitement les chemins secrets qui conduisaient à travers les vignobles, s’évadèrent par la province de Bordeaux et arrivèrent sans encombre à la forêt des Ardennes. Par malheur, croyant prendre un chemin de traverse pour gagner Lyon, ils enfilèrent un sentier qui les mena au plus épais de la forêt : de telle sorte qu’ils errèrent cinq ou six jours sans manger, n’ayant pas rencontré une cabane où trouver du secours. La faim devenant extrême, Adam Spencer, qui était vieux, se sentit défaillir et, s’asseyant sur un talus, aperçut Rosader étendu à terre, accablé lui-même par la faiblesse et l’anxiété. À cette vue il versa des larmes et s’écria : — Ah ! Rosader, si je pouvais t’assister, ma douleur serait moindre ; et bienheureuse serait ma mort, si elle pouvait être un soulagement pour toi. Mais à nous voir périr tous deux dans une même détresse, ma souffrance est double. Que puis-je donc faire ? M’épargner le spectacle de tes angoisses en terminant immédiatement ma vie ! Ah ! le désespoir est un péché damnable !

Comme il allait céder à l’excès de son émotion, il regarda Rosader ; le voyant changer de couleur, il se leva et alla à lui, puis, lui prenant les tempes : — Du courage, maître, dit-il ; si tout nous fait défaut, que le cœur du moins ne nous manque pas. La valeur d’un homme se montre dans sa fermeté à mourir.

— Ah ! Adam ! répondit Rosader en levant les yeux, je ne regrette pas de mourir, mais je suis affligé de la manière dont je meurs. Si j’avais pu rencontrer l’ennemi, la lance au poing, et périr sur le champ de bataille, c’eût été pour moi un honneur et une joie. Si j’avais pu combattre une bête féroce et être sa proie, je serais satisfait ; mais mourir de faim, ô Adam ! c’est de toutes les extrémités la plus extrême.

— Maître, reprit le serviteur, vous voyez que nous sommes tous deux dans la même situation, et je ne puis vivre longtemps sans manger. Eh bien, puisque nous ne pouvons trouver de nourriture, que la mort de l’un sauve la vie de l’autre. Je suis vieux et accablé par l’âge, vous êtes jeune et vous êtes l’espoir de bien des honneurs. À moi donc de mourir. Je vais me couper les veines, et de mon sang chaud, maître, ranimer vos esprits défaillants : sucez-le jusqu’à ce que je périsse, et vous serez rétabli.

Sur ce, Adam Spencer s’apprêtait à tirer son couteau, quand Rosader, plein de courage, quoique très-affaibli, se leva et pria Adam de rester là jusqu’à son retour : « Un pressentiment, s’écria-t-il, me dit que je te procurerai à manger. » Alors il se mit à fouiller en tous sens la forêt, cherchant à rapporter à Adam de la nourriture ou à donner sa vie pour gage de son dévouement.

Le hasard fit que, ce jour-là, Gérismond, le roi légitime de France, banni par Thorismond, qui vivait dans cette forêt avec une bande joyeuse de proscrits, célébrait l’anniversaire de sa naissance par un festin qu’il donnait à ses tenants ; et tous faisaient bombance de vin et de venaison, assis à une longue table, à l’ombre des citronniers. Ce fut justement à cet endroit que la fortune conduisit Rosader. Voyant une si nombreuse société de braves gens qui avaient à profusion les aliments faute desquels lui et Adam allaient périr, il s’avança bravement au bout de la table, et, saluant la compagnie, s’écria :

— Qui que tu sois, maître de ces joyeux écuyers, je te salue aussi gracieusement que peut le faire un homme dans une extrême détresse : sache qu’un ami qui m’accompagne et moi-même, nous errons affamés dans cette forêt ; nous n’avons plus qu’à périr, si nous ne sommes soulagés par ta charité. Donc, si tu es un gentilhomme, donne à mangera des hommes, à des êtres qui, sous tous les rapports, sont dignes de la vie. Que le plus fier écuyer, assis à cette table, se mesure avec moi à quelque noble exercice que ce soit, et si je ne lui donne pas, à lui et à toi, la preuve que je suis un homme, renvoie-moi d’ici sans secours. Si, avare de tes mets, tu te refuses cela, je m’élancerai au milieu de vous, l’épée à la main, aimant mieux mourir vaillamment que périr dans une si lâche extrémité !

Gérismond, qui le regardait en face attentivement, voyant un gentilhomme si accompli dans une si amère exaltation, fut ému d’une pitié si grande qu’il se leva de table, lui prit la main et lui souhaita la bienvenue, le priant de s’asseoir à sa place, et non-seulement de manger à sa fantaisie, mais de faire, en son nom, les honneurs du festin.

— Grand merci, messire, fii Rosader, mais j’ai tout près d’ici un ami défaillant d’inanition ; c’est un vieillard, et conséquemment il est moins capable que moi de supporter les angoisses de la faim. Il y aurait pour moi déshonneur à toucher une miette de pain, avant de l’avoir associé à mon bonheur : je cours donc le chercher, et alors j’accepterai votre offre avec gratitude.

Vite Rosader alla annoncer la nouvelle à Adam. Celui-ci fut ravi de ce fortuné hasard, mais il était trop faible pour pouvoir marcher ; sur quoi Rosader le prit sur son dos et l’amena au lieu de réunion. Dès que Gérismond et ses gens les aperçurent, ils applaudirent fort cette ligue de dévouement. Rosader, à qui était réservée la place de Gérismond, ne voulut pas s’y asseoir, mais y mit Adam Spencer. Aussitôt que le banquet fut terminé, Gérismond pria Rosader de raconter les circonstances de son voyage. Rosader lui narra de point en point toute son histoire. Quand il eut fini, Gérismond lui sauta au cou et lui dit qu’il était le roi légitime, exilé par Thorismond ; quelle familiarité avait existé de tout temps entre son père, sire Jehan de Bordeaux, et lui ; avec quelle loyauté avait vécu, avec quelle dignité était mort ce fidèle sujet ! En souvenir de lui, Gérismond promit à Rosader et à son ami toutes les distinctions que sa condition présente lui permettait d’offrir ; et sur ce, il fit de Rosader un de ses veneurs. Rosader lui demanda pardon de sa hardiesse passée et le remercia humblement de cette courtoise faveur. Gérismond s’enquit alors s’il avait été récemment à la cour de Thorismond et s’il y avait vu sa fille Rosalinde. À cette question, Rosader poussa un profond soupir et versa des larmes sans répondre ; enfin, reprenant ses esprits, il révéla au roi comment Rosalinde avait été bannie, comment Alinda avait pour elle une si sympathique affection qu’elle avait mieux aimé la suivre dans l’exil que se séparer d’elle ; et maintenant toutes deux erraient, on ne sait où ! Cette nouvelle fît grand chagrin au roi, qui se retira immédiatement de la fête, et jeta la consternation parmi tous les convives. Rosader et Adam allèrent prendre du repos. Laissons-les donc et retournons à Thorismond.

La nouvelle de la fuite de Rosader parvint à Thorismond. Sachant que Saladin était le seul héritier de sire Jehan de Bordeaux, et désirant s’emparer de ses revenus, le tyran prit occasion, pour lui chercher querelle, des torts qu’il avait eus envers son frère. Il l’envoya chercher par un héraut et lui demanda, d’un ton menaçant, où était Rosader. Saladin répondit qu’après une émeute faite contre le shériff du comté, il s’était enfui de Bordeaux, on ne savait dans quelle direction.

— Scélérat, s’écria le roi, j’ai ouï parler de tes cruautés envers ton frère, et c’est par ta faute que j’ai perdu un de mes chevaliers les plus braves et les plus résolus. Je dois donc à la justice de te punir : en souvenir de ton père j’épargne ta vie, mais je te bannis pour jamais de la cour et du pays de France ! Sois parti dans dix jours ; sinon, sois-en sûr, ta tête tombera.

À ces mots, le roi se retira furieux et laissa en grande perplexité le pauvre Saladin qui, bien qu’affligé de son exil, se résigna à le supporter patiemment, en pénitence de ses fautes passées, et à voyager dans tous les parages jusqu’à ce qu’il eût trouvé son frère Rosader, à qui retourne mon récit.

Quoi que fît Rosader, quelque part qu’il allât, la vivante image de Rosalinde restait dans son souvenir ; il nourrissait sa pensée des douces perfections de sa bien-aimée et prouvait qu’il était, comme l’aigle, oiseau de noble race, en contemplant la beauté suprême aussi fixement que celui-ci regarde le soleil. Un jour entre autres, trouvant une occasion propice et un lieu favorable, désireux de révéler ses abois aux bois, il grava, avec son couteau, sur l’écorce d’un arbre à myrrhe cette jolie appréciation des perfections de sa maîtresse :

De tous les oiseaux chastes le phénix est le plus rare,
De toutes les bêtes fortes le lion est le premier,
De toutes les fleurs suaves la rose a la plus suave odeur,
De toutes les vierges belles ma Rosalinde est la plus belle.

De tous les oiseaux fiers Jupin préfère l’aigle,
Du joli monde ailé Vénus distingue la colombe,
De tous les arbres Minerve aime le mieux l’olivier,
De toutes les nymphes Rosalinde est ma favorite.

De tous ses dons sa sagesse charme le plus,
De toutes ses grâces la vertu est sa seule fierté.
Pour tous ses charmes ma vie et ma joie sont perdues.
Si Rosalinde est rigoureuse et cruelle.

Aliéna et Ganimède, forcés par l’ardeur du soleil à chercher un abri, arrivèrent, par un heureux hasard, à l’endroit même où l’amoureux veneur enregistrait sa passion mélancolique. Elles remarquèrent le soudain changement de sa physionomie, ses bras croisés, ses soupirs douloureux ; elles l’entendirent maintes fois appeler brusquement Rosalinde qui, pauvre âme ! était aussi ardemment embrasée que lui-même, mais qui couvrait ses souffrances sous les cendres d’une honorable réserve. Sur quoi, devinant qu’il était amoureux, elles interrompirent sa mélancolie par leur approche, et Ganimède l’arracha à sa rêverie en ces termes :

— Qu’y a-t-il, veneur ? As-tu perdu la trace de quelque cerf blessé ? Ne t’afflige pas, l’ami, d’une perte aussi futile : tu n’aurais eu pour ta part que la peau, l’épaule et les cornes ; c’est le sort du chasseur de bien viser et de manquer sa proie.

— Tu frappes à côté, Ganimède, dit Aliéna. Sa douleur est grande, et ses soupirs dénotent une perte plus sérieuse ; peut-être, en traversant ces halliers, a-t-il vu quelque belle nymphe, et est-il devenu amoureux.

— C’est possible, dit Ganimède, car il vient de graver ici quelque sonnet. Voyons donc ce que disent les vers du veneur.

Lisant le sonnet et remarquant le nom de Rosalinde, Aliéna regarda Ganimède et se prit à rire ; et Ganimède, détournant ses regards sur le chasseur et reconnaissant Rosalinde, se prit à rougir, mais, voulant cacher son secret sous son travestissement de page, elle s’adressa hardiment à lui :

— Dis-moi, je te prie, veneur, quelle est cette Rosalinde pour qui tu te consumes en une telle douleur ? Est-ce quelque nymphe, de la suite de Diane, dont tu as vanté la chasteté par de telles épithètes ? ou est-ce quelque bergère qui hante ces plaines et a, par sa beauté, ensorcelé ton âme, que tu chantes sous le nom supposé de Rosalinde, comme Ovide chanta Julie sous le nom de Corinne ? ou, dis-moi, morbleu, est-ce cette Rosalinde dont les bergers ont souvent ouï parler, tu sais bien, berger, la fille de Gérismond qui fut jadis roi, et est maintenant proscrit dans la forêt des Ardennes !

C’est elle, dit Rosader en poussant un profond soupir ; ô gentil pâtre, c’est elle ! c’est cette sainte que je sers, c’est devant la châsse de cette déesse que je prosterne toutes mes dévotions ; elle est la plus belle de toutes les belles, le phénix de tout son sexe et l’idéal de toute terrestre perfection.

— Pourquoi, gentil chasseur, puisqu’elle est si belle et que tu es si amoureux, pourquoi y a-t-il un tel trouble dans tes pensées ? Peut-être ressemble-t-elle à la rose embaumée, mais couverte d’épines ? Peut-être ta Rosalinde est-elle aimable, mais cruelle, pleine de grâce, mais farouche, prude sans sagesse et dédaigneuse sans raison.

— Oh ! berger, si tu connaissais sa personne, parée de l’excellence de toutes les perfections, ce port où les grâces abritent les vertus, tu ne proférerais pas un tel blasphème contre la belle Rosalinde. Mais, malheureux que je suis, j’ai, comme Ixion, fixé mon amour sur Junon, et je n’embrasserai, je le crains, qu’un nuage. Ah ! berger, j’ai aspiré à une étoile, mes désirs se sont élevés au-dessus de ma condition, et mes pensées au-dessus de mes destins. Paysan, j’ai osé contempler une princesse, dont le rang est trop élevé pour se mésallier à de si infimes amours.

— Allons, chasseur, fit Ganimède, reprends courage. L’amour plonge aussi bas qu’il plane haut. Cupido vise aux guenilles aussi bien qu’aux manteaux. Le regard d’une femme n’est pas attaché à l’aigrette des dignités. Rassure-toi : jamais faible cœur ne conquit belle dame. Mais où est Rosalinde, à présent ? à la cour ?

— Hélas ! non, elle vit je ne sais où, et c’est là ma douleur ; bannie par Thorismond, et c’est là mon enfer. Car si je pouvais trouver sa personne sacrée et porter devant le tribunal de sa pitié la plainte de ma passion, je ne sais quel espoir me dit qu’elle m’honorerait de quelque faveur, et cela suffirait à compenser toutes mes misères passées.

— J’ai beaucoup ouï parler des charmes de ta maîtresse, et je sais, chasseur, que tu peux la décrire parfaitement, ayant étudié toutes ses grâces d’un œil si curieux. Fais-moi donc la faveur de me dépeindre ses perfections.

— Volontiers, dit Rosader.

Et sur ce, il tira un papier de son sein où il lut ceci :

Semblable à la clarté de la plus haute sphère
Où brille toute splendeur impériale,
Est la couleur de sa chevelure,
Dénouée ou tressée.
Hé ! ho ! belle Rosalinde !

Ses yeux sont des saphirs enchâssés dans la neige,
Éblouissant le ciel pour peu qu’ils s’entr’ouvrent ;
Les dieux ont peur dès qu’ils brillent,
Et moi, je tremble, rien que d’y penser.
Hé ! ho ! que n’est-elle à moi !

Sa joue est comme la nuée rougissante
Qui embellit la face d’Aurore,
Ou comme le suaire d’argent empourpré
Qui pare la face souriante de Phébus.
Hé ! ho ! belle Rosalinde !

Ses lèvres sont comme deux boutons de rose,
Qu’avoisine une bordure de lis,
Et dans lesquels elle recèle un parfum
Capable de séduire une déité.
Hé ! oh ! puisse-t-elle être à moi !

Son cou est comme une tour majestueuse
Où Amour lui-même s’est emprisonné
Pour surprendre à toute heure un regard
De ses yeux divins et sacrés.
Hé ! ho ! belle Rosalinde !

Ses seins sont des centres de délices.
Ses seins sont des globes de forme céleste,
Que la nature couvre d’une rosée de lumière,
Pour en rassasier l’idéal.
Hé ! ho ! puisse-t-elle être à moi !


Ne vous étonnez pas, nymphes, si je déplore
L’absence de la belle Rosalinde,
Puisqu’aucune belle n’est aussi belle
Ni aussi divine par ses vertus.
Hé ! ho ! belle Rosalinde !
Hé ! ho ! mon cœur ! Plût à Dieu qu’elle fût à moi
Periit, quia deperibat,

— Ma foi, s’écria Ganimède, ou le chasseur est un peintre magique, ou Rosalinde dépasse toute merveille. Je rougis, quand j’entends dire que les femmes peuvent être si excellentes, de voir les pages si imparfaits.

— Ah ! observa Rosader, puisque tu ne peux être l’essence de la perfection, contente-toi d’en avoir un reflet ; c’est une excellence suffisante de ressembler à l’excellence de la nature.

— Il vous a répondu, Ganimède, dit Aliéna. C’est assez pour les pages de servir les belles dames, sans être beaux eux-mêmes.

— Oh ! madame, répartit Ganimède, taisez-vous, car vous êtes partial. Qui ne sait que toutes les femmes désirent attacher la souveraineté à leurs jupes et garder la beauté pour être seules ? Bah ! si les pages s’habillaient comme elles, peut-être seraient-ils aussi agréables, ou du moins aussi avenants. Mais, dis-moi, chasseur, n’as-tu pas écrit d’autres poëmes en l’honneur de ta maîtresse ?

— Oui, gentil berger, mais je ne les ai pas sur moi ; demain, au lever du jour, si vos troupeaux restent dans ces pâtis, je vous les apporterai ici.

Sur ce, souhaitant un cordial bonsoir à Ganimède et à Aliéna, il retourna à sa grotte. Les deux amies parquèrent leurs troupeaux et rentrèrent à la chaumière de Coridon. Aliéna dit qu’il était temps d’aller au lit. Coridon jura que c’était vrai, car la grande ourse s’était levée au nord. Sur quoi tous, ayant pris congé, allèrent se reposer, tous, excepté la pauvre Rosalinde, qui, pleine de sa passion, ne put trouver le calme. Le soleil ne fut pas plus tôt sorti du lit d’Aurore, qu’Aliéna fut éveillée par Ganimède, qui, agitée toute la nuit, déclara qu’il était l’heure d’aller déparquer les troupeaux. Sur ce, Aliéna passa son jupon et se leva ; dès qu’elle fut prête et qu’elles eurent déjeuné, vite elles revinrent au champ avec leurs sacs et leurs bouteilles. À peine furent-elles près des parcs qu’elles aperçurent le triste veneur qui se promenait mélancoliquement.

— Chasseur, s’écria Ganimède en s’approchant de lui, je vous rappellerai votre promesse : voici le moment de nous faire connaître ces poëmes que vous aviez, disiez-vous, laissés dans votre grotte.

— Je les ai sur moi, fit Rosader ; asseyons-nous, et alors vous apprendrez quelle fureur poétique l’amour inspire à un homme. Sur ce, tous s’assirent sur un banc de gazon ombragé de figuiers, et Rosader, poussant un profond soupir, lut cette élégie :

Si je tourne mes regards vers le ciel,
Amour blesse mes yeux de ses flèches.
Si je considère le gazon,
Amour m’apparaît dans chaque fleur.
Si je cherche l’ombre pour éviter ma peine,
Je le retrouve à l’ombre.
Si par un détour je gagne un bosquet caché.
Je rencontre encore cet amour sacré.
Si je me baigne dans un ruisseau,
Je l’entends chanter au bord.
Si je médite seul,
Il sera confident de ma tristesse.
Si je m’afflige, il pleure avec moi,
Et veut être partout où je suis.
Quand je parle de Rosalinde,
Le dieu s’effarouche et devient tendre,
Et semble brûler des mêmes flammes
Et du même amour que moi.
Suave Rosalinde, aie pitié,

Car je suis plus fidèle que l’amour.
Lui, s’il réussit, s’enfuira vite.
Mais moi je vivrai et mourrai de ton amour.

— Comment trouvez-vous cette élégie, fit Rosader ?

— Ma foi, dit Ganimède, le style m’en plaît, mais non la passion ; car j’admire l’un et je plains l’autre, en ce sens que tu poursuis un nuage et que tu aimes sans retour ni succès.

— Ce n’est pas la faute de son insensibilité, mais de ma mauvaise fortune qui, pour mon malheur, prolonge son absence ; car si elle se doutait de mon amour, elle ne me laisserait pas languir ainsi. Les femmes vraiment nobles estiment plus le dévouement que l’opulence, la fidélité étant l’objet auquel vise leur tendresse. Mais laissons là ces digressions, et écoutez ces dernières strophes, alors vous connaîtrez toute ma poésie.

Et sur ce, il soupira ainsi :

D’un parfait amour je puis seul me vanter,
Puisqu’aucun soupçon ne peut atteindre mon dévouement.
Car elle est la beauté unique,
Que j’ai pour sainte adorée.
Ainsi, pour la fidélité, je suis sans rival,
Et pour la beauté elle est incomparable.

Que le tendre Pétrarque rature l’éloge de Laure
Et que Tasse cesse de chanter son affection,
Puisque ma foi a résisté à toutes les épreuves
Et qu’elle est la belle qu’admirent tous les hommes.
Ma poésie, comme ma foi, consacre sa beauté.
Ainsi je vis par l’amour, et l’amour vit à jamais par moi.

— Je suis au bout de mes poëmes, dit Rosader, mais non pour cela au terme de mes douleurs; ainsi je ressemble à celui qui, dans la profondeur de sa détresse, ne trouve que l’écho pour lui répondre.

Ganimède, ayant pitié de Rosader et croyant le tirer de son amoureuse mélaneolie, observa qu’il était temps de déjeuner. « Ainsi, chasseur, si tu veux accepter le menu que contiennent nos grossiers bissacs, notre cordialité suppléera aux délicatesses que nous ne pouvons t’offrir. » Aliéna renouvela l’invitation et pria Rosader d’être son hôte. Il les remercia cordialement, et, s’étant assis près d’elles, partagea les humbles provisions que leur allouait l’existence champêtre. Le repas fini, Rosader, après leur avoir rendu grâces, allait se retirer, quand Ganimède, qui avait peine à le laisser disparaître de sa présence, l’interpella ainsi :

— Voyons, chasseur, si tu n’as rien de mieux à faire, puisque tu es si profondément épris, montre-moi comment tu sais prier d’amour : je représenterai Rosalinde, et tu resteras ce que tu es, Rosader. Imaginons une églogue érotique, où Rosalinde serait présente et où tu lui ferais la cour ; et tandis que nous chanterons. Aliéna nous accompagnera de ses pipeaux en jouant une mélodie. « J’y consens, » fit Rosader. Et quant à Aliéna, pour montrer sa bonne volonté, elle prit une flûte et l’emboucha. Sur ce, l’amoureux chasseur commença ainsi :

AMOUREUSE ÈGLOGUE ENTRE ROSALINDE ET ROSADER.
ROSADER.

— Je te supplie, nymphe, par toutes les paroles persuasives, — par toutes les larmes, les sons, les murmures que connaissent les amants, — par tout ce que nous suggère la pensée ou la langue hésitante ! — J’intercède pour mes souffrances en les dévoilant. — Charmante Rosalinde, mon amour (oui, Dieu le veuille, mon amour !) Ma vie (oui, Dieu le veuille, ma vie !) aie pitié de moi ! — Tes lèvres sont douces et humbles comme la colombe, — et la pitié doit toujours être avec la beauté. — Regarde mes jeux rouges de larmes douloureuses, — d’où tombe la pluie d’une vraie détresse, — mon visage si pâle et pourtant si jeune. — Je ne puis être soulagé que par l’amour ou par la mort. — Oh ! qu’une orageuse rigueur n’assombrisse pas ton front, — que l’amour a choisi pour trône à sa clémence. — L’arbre le plus élevé ploie sous le souffle de Borée. — Le fer se plie à la chaleur sous le marteau. — Oh ! Rosalinde, sois indulgente, — car Rosalinde seule est belle.

ROSALINDE.

— Les amants libertins arment leurs supplications traîtresses de larmes, — de vœux, de serments, de tendres regards, de pluies d’or ; — mais quand leur affection est mise à l’épreuve, — un cœur crédule est trahi par leurs subtils faux-fuyants ! — Ainsi l’oreille complaisante aspire l’amorce empoisonnée ; — ainsi le cœur se nourrit de maux éternels ; — ainsi la pensée même se rassasie de déceptions ; — ainsi les yeux se laissent aveugler par des charmes subtils, — Les regards passionnés, les soupirs qui se déchaînent si douloureusement, — la rosée de pleurs que verse une duplicité profondément hypocrite, — ne seront jamais que des moyens impuissants — contre une beauté qui s’attache à la sagesse et à la sincérité. — Oh ! Rosader, sois donc sage, — car Rosalinde se refuse à une folle pitié !

ROSADER.

— Je te supplie, Rosalinde, par ces doux regards — qui éclipsent le soleil dans sa splendeur, l’aurore dans sa clarté, — par ces joues si douces où s’embusque l’amour — pour baiser les roses de l’année printanière. — Je t’invoque, Rosalinde, par des plaintes déchirantes — que ne simulent ni trahison ni trompeuse hypocrisie, — mais que provoque une douleur inexprimable ! — Douce nymphe, sois indulgente, et favorise-moi d’un sourire. — Puissent, à ce prix, les cieux préserver des aliments funestes — tes troupeaux à jamais prospères ! Puisse, à ce prix, l’été prodiguer — les trésors de sa splendide opulence — pour engraisser tes moutons, citoyens de la prairie ! — Oh ! cesse d’armer de dédains ton front adorable. — L’oiseau a son bec, le lion a sa queue, — mais l’amant n’a que des soupirs et d’amères lamentations — pour assaillir l’idéale forteresse du sentiment. — Oh ! Rosalinde, sois indulgente, car Rosalinde seule est belle.

ROSALINDE.

— La flamme rend malléable l’acier le plus dur.

ROSADER.

— Et Rosalinde, ma bien-aimée, elle qui est plus douce que l’agneau, — ne laisserait pas enflammer son tendre cœur par des soupirs !

ROSALINDE.

— Si les amants étaient sincères, les femmes les croiraient plus souvent.

ROSADER.

— Sincérité, respect et honneur guident mon amour.

ROSALINDE.

— Je voudrais bien m’y fier, mais je n’ose m’y risquer.

ROSADER.

— Oh ! pitié, douce nymphe ! — Mets-moi seulement à l’épreuve !

ROSALINDE.

— Je voudrais résister, mais je ne sais pas pourquoi.

ROSADER.

— Oh ! Rosalinde, sois indulgente, car les temps changeront : — ton

visage ne sera pas toujours ce qu’il est maintenant, — tes années peuvent lui aliéner la beauté. — Ah ! cède à temps, douce nymphe, et aie pitié de moi.

ROSALINDE.

— Oh ! Rosalinda, tu dois avoir pitié, — car Rosader est jeune et beau.

ROSADER.

— Conquête plus belle qu’un royaume ou qu’une couronne !

ROSALINDE.

— Oh ! la bonne foi est trahie, si Rosader me trompe.

ROSADER.

— Puissent les cieux conspirer ma chute, — et le ciel et la terre me rejeter comme abject, — puissent les chagrins tomber à flots sur ma retraite maudite, — et une horreur indestructible couver dans mon sein, — puisse la beauté m’accabler à jamais de sombres regards — et le désespoir profond me poursuivre sans relâche, — avant que Rosalinde m’ait convaincu de déloyauté, — avant que Rosalinde m’accuse de froideur.

ROSALINDE.

— Aussi Rosalinde veut-elle t’accorder son amour ; — aussi Rosalinde veut-elle t’avoir toujours en gré.

ROSADER.

— Que ce triomphe me rende plus radieux que l’amante de Tithon[23] ! — Puisque Rosalinde cède à Rosader, — que mon visage bannisse tout air chagrin — et s’épanouisse dans les joies de l’affection ! — Et disons que Rosalinde est la bonté unique, — comme Rosalinde est l’unique beauté !

— Eh bien, chasseur, s’écria Ganimède quand cette tendre églogue fut achevée, ne vous ai-je pas bien donné la réplique ? N’ai-je pas joué admirablement la femme ? N’ai-je pas montré autant de répulsion à céder que de complaisance à désirer ? N’ai-je pas témoigné une défiance égale à l’hypocrisie des hommes ? Et, pour réparer tout le mal, ne me suis-je pas empressé de conclure par une douce union d’amour ? Est-ce que Rosalinde n’a pas satisfait son Rosader ?

— En vérité, répondit gaiement Rosader, en secouant la tête et en croissant les bras, Rosader a sa Rosalinde, mais comme Ixion a eu sa Junon : croyant posséder une déesse, il n’embrasse qu’un nuage. En ces jouissances imaginaires, je ressemble aux oiseaux qui se nourrissaient des grappes peintes par Zeuxis ; ils devinrent si maigres à ne becqueter que des ombres qu’ils furent bien aises, comme le coq d’Ésope, d’attraper un grain de mil. De même, si je ne me nourris que de ces visions amoureuses, Vénus, au bout d’un an, me trouvera un bien malingre galant. Néanmoins j’espère que ce simulacre d’affection cache une conclusion de réelles amours.

— Et sur ce, dit Aliéna, je jouerai le rôle de prêtre ; à partir de ce jour, Ganimède t’appellera son époux, et tu appelleras Ganimède ta femme, et ainsi nous aurons un mariage.

— J’y consens, dit Rosader en riant.

— J’y consens, dit Ganimède, aussi pourpre qu’une rose.

Et ainsi, le sourire aux lèvres, la rougeur au front, ils conclurent ce mariage fictif qui plus tard devint un mariage en réalité, Rosader se doutant peu qu’il avait prié et obtenu sa Rosalinde. Aliéna déclara que ce mariage ne valait pas un fétu, si l’on ne faisait quelque chère, et que le marché n’était pas bon s’il n’était pas scellé le verre en main ; conséquemment elle pria Ganimède de servir toutes les provisions qu’il avait, et de tirer sa bouteille ; elle conjura le chasseur, qui s’était si bien marié en imagination, de se figurer que ces provisions étaient le plus somptueux banquet, et de boire une chope de vin à sa Rosalinde ; ce que Rosader fit, et ils passèrent la journée en agréable causerie. Enfin Aliéna, ayant fait remarquer que le soleil baissait et était prêt à se coucher, on termina le banquet par un toast final. Cela fait, tous trois se levèrent :

— Ma foi, chasseur, s’écria Aliéna, bien qu’il y ait eu mariage, il faut pour cette nuit que j’emmène avec moi l’épousée, et demain, si nous nous retrouvons, je promets de vous la restituer aussi parfaitement vierge qu’en ce moment.

— J’y consens, dit Rosader ; il doit me suffire de rêver d’amour la nuit, puisque, le jour, je suis assez fou pour radoter d’amour. À demain donc. Allez à vos parcs, je vais à ma grotte.

Et sur ce, ils se séparèrent. À peine le chasseur était-il parti, qu’Aliéna et Ganimède allèrent parquer leurs troupeaux, et, ayant pris leurs houlettes, leurs bissacs et leurs bouteilles, elles retournèrent chez elles. Tout en devisant, elles aperçurent le vieux Coridon qui venait clopin dopant leur annoncer que le souper était prêt. Cette nouvelle hâta leur retour au logis, où nous les laisserons jusqu’au lendemain pour revenir à Saladin.

Pendant ce temps, le pauvre Saladin, banni de Bordeaux et de la cour de France par Thorismond, errait par monts et par vaux dans la forêt des Ardennes, croyant parvenir jusqu’à Lyon, et de là, à travers l’Allemagne, se rendre en Italie. Mais, la forêt étant pleine de défilés, lui-même ne connaissant pas bien le pays, il perdit son chemin et arriva dans le bois, non loin du lieu où étaient Gérismond et son frère Rosader. Épuisé de fatigue, il découvrit, au fond d’un hallier, une petite grotte où il s’affaissa dans le plus profond sommeil. Comme il était ainsi couché, un lion affamé passa sur la lisière du fourré, cherchant sa proie : ayant aperçu Saladin, il mit la patte sur lui, mais, voyant qu’il ne bougeait pas, il la retira, car le lion a horreur de se nourrir de cadavres ; mais, désirant trouver sa pâture, il se mit à l’affût pour voir s’il remuerait. Tandis que Saladin dormait ainsi en pleine sécurité, la fortune voulut que Rosader, poursuivant à travers ce hallier un cerf qu’il avait légèrement blessé, arrivât en grande hâte, son épieu à la main. Il aperçut l’homme endormi et le lion tout près de lui : tandis qu’il s’arrêtait étonné devant ce spectacle, il fut pris d’un brusque saignement de nez, ce qui lui fit conjecturer qu’il y avait là quelqu’un de ses amis ; s’étant approché, il reconnut son frère Saladin, et, tout perplexe à la vue d’un événement si inattendu, il se mit à réfléchir en lui-même : « Tu vois Saladin, se dit-il, ton ennemi, l’ouvrier de tes infortunes et l’auteur de ton exil, tu le vois, Rosader, livré à la merci d’un lion impitoyable par les dieux mêmes qui ont voulu manifester leur justice, en châtiant ses rigueurs et en vengeant tes injures. Désormais tu peux retourner à Bordeaux, rentrer dans ton patrimoine et prendre possession de son héritage : tu peux triompher dans tes amours et décorer de guirlandes l’autel de ton bonheur. Ce lion, en terminant la vie de ce misérable, va t’élever de la détresse à la félicité suprême. » Sur ce, rejetant son épieu sur ses épaules, il se remit en marche. Mais à peine avait-il fait deux ou trois pas qu’un nouveau sentiment le frappa au cœur : « Ah ! Rosader, vas-tu déshonorer ton sang, en mentant à la nature d’un gentilhomme ? Qu’importe que Saladin t’ait molesté et t’ait fait vivre, exilé, dans une forêt ? Ta nature sera-t-elle assez cruelle, ton éducation assez perverse, ta pensée assez sauvage, pour permettre une si épouvantable vengeance ? Non, Rosader, ne ruine pas une existence, pour gagner un monde de trésors. En le sauvant tu sauves un frère ; en risquant ta vie pour lui, tu gagnes un ami, et tu te réconcilies un ennemi. »

Tout à coup, Saladin fit un mouvement et le lion se dressa. Aussitôt Rosader chargea l’animal avec son épieu et le blessa grièvement du premier coup. Le lion, se sentant mortellement blessé, bondit sur Rosader et, avec sa griffe, lui étreignit la poitrine si violemment, qu’il faillit s’évanouir ; mais comme c’était un homme très-énergique, il se remit bien vite et tua le lion après un court combat. La bête en expirant rugit si fort que Saladin s’éveilla en sursaut, stupéfait de voir un animal si monstrueux étendu mort et un si charmant gentilhomme blessé à ses côtés. Ne reconnaissant pas son frère sous le nouveau costume : « Messire, lui dit-il, qui que tu sois, je vois que tu as redressé ma destinée par ton courage, et sauvé ma vie au sacrifice de la tienne. Cet acte m’attache à toi désormais par le plus humble dévouement. » Et poussant un profond soupir, il ajouta : « Sache que je suis fils de sire Jehan de Bordeaux. Saladin est mon nom. Hélas ! j’ai hérité des possessions de mon père, mais non de ses vertus. En mourant, il avait confié à ma charge mes deux frères. J’ai envoyé le puîné à l’Université, pensant qu’il devait lui suffire de se morfondre sur des livres, tandis que je vivrais sur ses revenus. Quant au plus jeune qui était la joie de mon père, quant au jeune Rosader (et en prononçant ce nom, Saladin fondit en larmes), après l’avoir élevé chez moi comme un esclave, je l’ai chassé de Bordeaux, et il vit on ne sait où, le pauvre gentilhomme, sans doute dans une détresse profonde. Les dieux, ne pouvant laisser impunie une pareille impiété, ont voulu que le roi me cherchât querelle, dans l’espoir de s’emparer de mes terres, et m’exilât de France, pour toujours. Acccablé de remords, pour pénitence de mes folies passées, je vais ainsi en pèlerinage à la recherche de mon frère, afin de me réconcilier avec lui en toute humilité ; et ensuite je me rendrai en Terre sainte, pour finir mes jours dans une vieillesse aussi vertueuse que ma jeunesse a été pleine de coupables vanités. »

En apprenant la résolution de Saladin, Rosader fut pris de pitié pour ses douleurs : « Saladin, s’écriait-il, sache donc que tu as enfin retrouvé ton frère, aussi désolé de ta détresse que tu es accablé de sa misère. » Saladin, levant les yeux et considérant sa physionomie, reconnut en effet Rosader. Des explications pathétiques eurent lieu entre les deux frères, l’un implorant son pardon, l’autre amnistiant et oubliant toutes les injures passées. Dès qu’ils se furent embrassés, Rosader conduisit son aîné à la retraite de Gérismond et le présenta au roi, lui racontant tout ce qui s’était passé entr’eux. Le roi, heureux de leur réconciliation, promit à Saladin toutes les faveurs que la pauvreté de son empire permettrait de lui conférer. Puis, avec un profond soupir, il lui demanda s’il avait des nouvelles d’Alinda ou de sa fille Rosalinde. « Aucune, sire, dit Saladin ; depuis leur départ, on n’a pas entendu parler d’elles. » — « Cruelle fortune, s’écria le roi, qui, pour doubler les misères du père, s’acharne contre la fiile ! » Sur ce, accablé de douleurs, il se retira dans sa grotte, laissant les deux frères ensemble.

Aussitôt Rosader conduisit chez lui Saladin : pendant deux ou trois jours, il se promena avec son frère pour lui montrer les beautés des environs.

De son côté, Ganimède, ayant toujours son amour au cœur, ne pouvant trouver de repos, s’impatientait de la cruelle absence de Rosader : car les amants comptent toutes les minutes, et tiennent les heures pour des jours et les jours pour des mois, jusqu’à ce qu’ils puissent rassasier leurs yeux par la vue de l’objet aimé. Dans cette perplexité vivait la pauvre Ganimède, quand un jour, assise près d’Aliéna, toute rêveuse, elle leva les yeux et vit venir Rosader avec son épieu sur les épaules. À cette vue, elle changea de couleur, et dit à Aliéna : « Voyez donc, madame, voici notre joyeux chasseur ! » Dès que Rosader fut à portée de parole, Aliéna l’interpella :

— Eh bien, gentil chasseur, quel vent vous a donc tenu éloigné d’ici ? Si nouvellement marié, vous n’avez donc pas plus de souci de votre Rosalinde ? Est-ce là cette passion que vous peigniez dans vos sonnets et dans vos rondeaux ?

— Vous vous trompez, madame, répliqua Rosader. En m’absentant, je n’ai fait que répondre au procédé peu gracieux par lequel vous avez enlevé la mariée à son époux. Pourtant, si je vous ai offensé par cette disparition de trois jours, je demande humblement votre pardon, et vous ne pouvez le refuser quand la faute est avouée avec un si amical repentir. La vérité est que mon frère aîné est banni de Bordeaux et que je l’ai rencontré par hasard dans la forêt.

Et Rosader raconta tout ce qui s’était passé entre les deux frères.

Or, il y avait dans cette forêt des bandits qui vivaient de brigandage et qui, par crainte de la prévôté, se cachaient dans des cavernes au fond des halliers. Ayant ouï parler de la beauté d’Aliéna, ces misérables avaient résolu de l’enlever, pour en faire présent au roi, espérant par un tel cadeau obtenir leurs grâces du roi qui était un grand paillard. Tandis qu’Aliéna et Ganimède étaient en grave conversation, ils s’élancèrent sur Aliéna et sur son page, qui appelèrent Rosader à leurs secours. Résolu à mourir pour la défense de ses amis, Rosader asséna aux assaillants des coups assez vigoureux pour prouver à leurs carcasses qu’il n’était pas lâche. Mais il ne put résister longtemps au nombre, n’ayant personne pour le soutenir, et il finit par être repoussé, et même grièvement blessé. Aliéna et Ganimède auraient été enlevées, si un heureux hasard n’avait amené de ce côté Saladin qui fondit sur la bande, son épieu à la main, et étonna les misérables par la vigueur de ses coups. Rosader, voyant son frère se comporter si vaillamment, revint à la charge avec une telle violence que plusieurs des bandits furent tués et le reste s’enfuit, laissant Aliéna et Ganimède en la possession des vainqueurs.

Tandis que Ganimède pansait la blessure du veneur, Aliéna, revenue de sa frayeur, regarda le galant champion qui leur avait si intrépidement porté secours ; prise pour lui d’une vive sympathie, elle commença à admirer complaisamment tous ses dehors et à louer en elle-même sa personne et sa vaillance. Enfin reprenant ses esprits : — Gentil sire, lui dit-elle, pour rançon de notre salut, il faut que vous vous contentiez d’accepter l’affectueux remerciement d’une pauvre bergère qui promet de ne jamais être ingrate.

— Jolie bergère, répondit Saladin, je regarde votre affectueux remerciement comme la plus précieuse récompense.

Comme il parlait ainsi, Ganimède le considéra attentivement et s’écria : — Vraiment, Rosader, ce gentilhomme vous ressemble beaucoup par les traits du visage.

— Cela n’a rien d’étonnant, gentil pâtre, c’est mon frère aîné.

— Votre frère, répartit Aliéna, cette parenté ne le rend que plus agréable, et je me reconnais d’autant plus volontiers sa débitrice, après le service signalé qu’il m’a rendu. S’il veut bien me faire cet honneur, je l’appellerai mon serviteur et il m’appellera sa maîtresse.

— Avec plaisir, chère maîtresse, dit Saladin, et, si jamais je néglige devons appeler ainsi, c’est que je me serai oublié moi-même.

Sur ce, Rosader, soutenu par son frère, s’en retourna à sa cabane. De leur côté, Ganimède et Aliéna rentrèrent chez elles après avoir parqué leurs brebis. Là elles soupèrent avec le vieux Coridon qui, le repas fini, leur raconta longuement comme quoi Montanus ne pouvait obtenir aucune faveur de Phébé et restait toujours le plus désespéré des amoureux transis.

— Je voudrais voir cette Phébé, dit Aliéna. Est-elle donc si jolie qu’elle ne croie aucun berger digne de sa beauté, ou si acariâtre que ni amour ni dévouement ne puisse la satisfaire, ou si prude qu’elle veuille être toujours priée, ou si follement vaniteuse qu’elle oublie qu’il faut faire une large récolte pour obtenir un peu de blé !

— Je ne saurais distinguer entre des qualités si subtiles, répondit Coridon. Mais ce dont je suis sûr, c’est que, si toutes les filles étaient de son sentiment, le monde tomberait dans l’extravagance ; il y aurait quantité de galanterie et peu d’épousailles, beaucoup de mots et peu de dévouement, beaucoup de folie et pas de foi.

À cette grave remarque de Coridon, si solennellement débitée. Aliéna sourit, et, comme il se faisait tard, elle et son page allèrent se coucher. Aussitôt que Phébus eut quitté le lit de son Aurore, Aliéna se leva et réveilla Ganimède ; puis toutes deux s’en allèrent aux champs. Après avoir déparqué leurs troupeaux, elles s’assirent sous un olivier ; et tandis qu’elles rêvaient à leurs amours, elles aperçurent Coridon qui accourait vers elles essoufflé.

— Quelle est donc la nouvelle, dit Aliéna, qui vous fait venir avec tant de hâte ?

— Oh ! madame, répondit Coridon, vous avez longtemps désiré voir Phébé, la jolie bergère dont Montanus est épris. Eh bien, si vous voulez, vous et Ganimède, aller jusqu’au bouquet d’arbres là-bas, vous verrez Montanus et elle assis près d’une fontaine, lui, la courtisant en madrigaux champêtres, elle, aussi insensible que si elle n’avait pour l’amour que du dédain.

Cette nouvelle fut tellement agréable aux deux amoureuses, qu’aussitôt elles se levèrent et partirent avec Coridon. Dès qu’elles approchèrent du taillis, elles aperçurent, assise sur le gazon, Phébé, la plus jolie bergère de toutes les Ardennes, vêtue d’une jupe d’écarlate, d’une mantille verte, et couronnée d’une guirlande de roses, sous laquelle brillaient deux yeux qui auraient pu enflammer un plus grand personnage que Montanus. En extase devant cette nymphe ravissante, était assis le berger ; la tête dans sa main et son coude sur son genou, il murmurait ainsi contre l’injustice de l’Amour :

Hélas ! Tyran, plein de rigueur,
Modère un peu ta violence :
Que te sert si grande dépense ?
C’est trop de flammes pour un cœur.
Épargnes-en une étincelle,
Puis fais ton effort d’émouvoir
La fière qui ne veut point voir
En quel feu je brûle pour elle.
Exécute, Amour, ce dessein,
Et rabaisse un peu son audace :
Son cœur ne doit être de glace,
Bien qu’elle ait de neige le sein[24].

Montanus termina ces stances par une volée de soupirs et par un torrent de larmes qui auraient pu émouvoir toute autre que Phébé : — Ah ! Phébé, s’écria-t-il enfin, de quoi donc es-tu faite, que tu n’as pas pitié de ma souffrance ? Suis-je un objet si odieux ou si vil, que tu ne puisses m’accorder un gracieux regard ? Tout dévoué au service de Phébé, ne recueillerai-je aucune récompense de ma fidélité ? Si le temps peut prouver ma constance, voilà deux fois sept hivers que j’aime la belle Phébé. Si les signes extérieurs peuvent révéler les affections intérieures, les sillons creusés sur ma face peuvent révéler les souffrances de mon cœur. Les larmes du désespoir ont ridé mes joues. Et Phébé est seule insensible à mes plaintes. Pourquoi ? Parce que je suis Montanus et qu’elle est Phébé : je suis un misérable pâtre, et elle est la plus admirable des belles. Charmante Phébé, si je pouvais t’appeler tendre Phébé, j’en serais bien heureux, ce bonheur ne me fût-il permis que pour une minute ! Sinon, ah ! si Phébé ne peut aimer, qu’elle mette fin à mon désespoir par une tempête de dédains ! En mourant, j’aurai du moins l’indéniable privilège de dire que je suis mort pour la cruelle Phébé.

— Importun berger, répliqua sèchement Phébé en fronçant le sourcil, tes passions sont-elles à ce point violentes que tu ne puisses les comprimer patiemment ? Es-tu enchaîné à une affection si exigeante que Phébé seule puisse les satisfaire ? Allons, monsieur, si vous ne pouvez faire votre marché ailleurs, rentrez chez vous : mes raisins sont trop hauts pour que vous puissiez y atteindre. Si je te parle ainsi, Wontanus, ce n’est pas que je te méprise, c’est que je hais l’amour ; je tiens plus à honneur de triompher de la passion que de la fortune. Quand tu serais aussi beau que Pâris, aussi hardi qu’Hector, aussi constant que Troylus, aussi tendre que Léandre, Phébé ne pourrait t’aimer : et, si tu me poursuivais avec Phébus, je te fuirais avec Daphné !

Ganimède, ayant entendu toutes les plaintes de Montanus, ne put supporter la cruauté de Phébé, et, s’élançant du fourré, s’écria : « Et moi, si vous me fuyiez, donzelle, je vous changerais comme Daphné en laurier, afin de fouler dédaigneusement vos rameaux sous mes pieds. »

À cette apostrophe soudaine, Phébé fut toute ébahie, surtout quand elle vit la beauté du berger Ganimède ; elle allait s’enfuir, toute rougissante, quand Ganimède lui prit la main et poursuivit : « Eh quoi, bergère, si belle et si cruelle ? Prends garde qu’à force de dédaigner l’amour, tu ne sois accablée par l’amour, et que, comme Narcisse, tu n’éprouves une passion sans espoir. Parce que tu es belle, ne sois pas si difficile. S’il n’est rien d’aussi charmant que la beauté, il n’est rien non plus d’aussi fragile : elle est aussi éphémère que l’ombre qui tombe d’un ciel nébuleux. Aime donc quand tu es jeune, de peur que tu ne sois dédaignée en vieillissant. On ne saurait rattraper ni la beauté ni le temps. Si tu aimes, donne la préférence à Montanus ; car, si sa passion est ardente, ses mérites sont grands. »

Pendant tout ce temps, Phébé était restée en extase devant Ganimède, s’imaginant voir l’ombre d’Adonis échappée de l’Élysée sous la forme d’un pâtre ; enfin elle répondit doucement : « Je ne puis nier, monsieur, que j’aie ouï parler de l’amour, bien que jamais je ne l’aie ressenti, ni que j’aie lu maintes descriptions de la déesse Vénus, bien que je ne l’aie jamais vue qu’en peinture… Et peut-être, monsieur, ajouta-t-elle en rougissant, ma vue est-elle plus prodigue aujourd’hui que jamais. » À ces mots elle s’interrompit, comme si quelque grande émotion la troublait. En vain Aliéna lui demanda d’achever ; Phébé, la face couverte des nuances du vermillon, se rassit en soupirant. Sur ce, Aliéna et Ganimède, voyant la bergère dans une si étrange humeur, la laissèrent avec son Montanus, en lui souhaitant amicalement de devenir plus docile à l’Amour, de peur qu’en représailles Vénus ne la soumît à quelque rude châtiment. Phébé s’en retourna chez son père, embrasée par une ardente flamme. L’image des perfections de Ganimède avait laissé dans l’esprit de la pauvre bergère une impression de plaisir mêlée à une intolérable souffrance, et elle souhaitait de mourir plutôt que de vivre dans cette amoureuse angoisse. Le trouble de son esprit agissant sur la santé de son corps, elle tomba malade, et si malade qu’on désespérait presque de la sauver.

La nouvelle de sa maladie se répandit bien vite par toute la forêt. Montanus accourut, comme un fou, pour visiter Phébé : assis, les larmes aux yeux, près de son lit, il lui demanda la cause de sa maladie. Phébé garda le silence, puis bientôt pria Montanus de se retirer un moment, sans pour cela quitter la maison, — voulant voir, disait-elle, si elle ne pourrait pas dérober un instant de sommeil. Montanus ne fut pas plutôt sorti de la chambre, que, s’élançant vers son écritoire, elle prit une plume et de l’encre, et écrivit une lettre ainsi conçue :

« Beau berger,

« Quoique jusqu’ici mes yeux aient été de diamant pour résister à l’amour, il m’a suffi de voir ton visage, pour qu’ils aient cédé à l’amour. Ta beauté a asservi Phébé au point qu’elle reste à ta merci, pouvant être, à ton gré, ou la plus fortunée des femmes ou la plus misérable des vierges. Ne mesure pas, Ganimède, mon amour à ma richesse, ni ma passion à mon rang ; mais crois que mon âme est aussi tendre que ton visage est gracieux. Si tu m’as jugée trop cruelle à cause de mon aversion pour Montanus, dis-toi que j’y ai été forcée par le sort ; si tu me juges trop tendre pour t’avoir aimé si légèrement au premier regard, dis-toi que j’y ai été obligée par une irrésistible destinée. Si donc il est vrai, Ganimède, que l’amour pénètre par les yeux, se réfugie dans le cœur et ne veut s’en laisser chasser par aucun remède ni par aucune raison, aie pitié de moi, comme d’une malade qui ne peut recevoir la guérison que de ta douce main. Réduite au désespoir, si je ne suis soulagée par toi, je dois m’attendre ou à vivre heureuse de ta faveur ou à mourir misérable de ton refus.

« Celle qui doit être à toi ou ne pas être,
« Phébé. »

Cette lettre terminée, elle appela Montanus et le pria de la porter à Ganimède. Bien que le pauvre Montanus se doutât de la passion qui la tourmentait, pourtant, voulant prouver à sa maîtresse son entier dévouement, il dissimula la chose et se fit le messager volontaire de son propre martyre. Ayant pris la lettre, il se rendit le lendemain de bon matin dans la plaine où Aliéna faisait paître ses troupeaux, et y trouva Ganimède qui, assis sous un grenadier, déplorait le douloureux accident qui tenait son Rosader éloigné d’elle. Montanus le salua en lui remettant la lettre qui, dit-il, lui était envoyée par Phébé. Quand Ganimède eut lu et relu la lettre, il se prit à sourire, et regardant Montanus :

— Dis-moi, je te prie, berger, es-tu amoureux de Phébé ?

— Oh ! mon damoiseau, répondit Montanus, si je n’étais pas si profondément épris de Phébé, mes troupeaux seraient plus gras, et leur maître plus tranquille ; car ce sont mes chagrins qui font la maigreur de mes brebis.

— Hélas ! pauvre pâtre, ta passion est-elle si extrême, ta tendresse si obstinée qu’aucune raison n’en puisse humilier l’orgueil ?

— Rien ne pourra me faire oublier Phébé, tant que Montanus s’oubliera lui-même.

— Allons, Montanus, considère combien ta tendresse est désespérée, et tu reconnaîtras la profondeur de ta propre folie. Je te le déclare, en faisant la cour à Phébé, tu hurles à la lune avec les loups de Syrie. Pour preuve, lis cette lettre.

Montanus prit la lettre et la lut, changeant de couleur à chaque ligne, et terminant chaque phrase par une période de soupirs.

— Eh bien, lui dit Ganimède, reconnais-tu que ton grand dévouement est bien faiblement récompensé ? Cesse donc d’avaler avidement cette potion que tu sais être un poison ; cesse de ramper devant celle qui ne se soucie pas de toi. Ah ! Montanus, il y a bien des femmes aussi jolies que Phébé, mais plus aimables qu’elle. Crois-moi, les faveurs sont le combustible de l’amour ; puisque tu ne peux en obtenir, laisse la flamme s’évanouir en fumée.

— Inutiles conseils ! reprit Montanus ; la raison n’apporte aucun remède à celui que la passion rend si obstiné. Quoique Phébé aime Ganimède, Montanus n’honorera jamais d’autre que Phébé.

— Mais, dit Ganimède, que puis-je faire pour t’être agréable ? Veux-tu que je dédaigne Phébé, comme elle te dédaigne ?

— Ah ! répondit Montanus, ce serait renouveler mes chagrins et doubler mes soufïrances : car la vue de sa douleur serait mon arrêt de mort. Hélas ! Ganimède, quoique je dépérisse dans ma passion, ne la laissé pas succomber dans ses désirs. Puisqu’elle t’aime si chèrement, ne la tue pas de tes dédains. Sois le mignon de cette incomparable : elle a assez de beauté pour te plaire et assez de troupeaux pour t’enrichir. Tu ne peux rien désirer de plus que ce que tu obtiendras en la possédant, car elle est belle, vertueuse et riche, — trois stimulants puissants à rendre l’amour joyeux. Il me suffira de la voir contente et de rassasier mes regards de son bonheur. Si elle se marie, quoique ce soit pour moi un martyre, je le supporterai patiemment pourvu qu’elle soit satisfaite, et je bénirai mon étoile en voyant ses désirs exaucés.

Montanus prononça ces paroles avec une contenance si assurée qu’Aliéna et Ganimède furent stupéfaites de sa résignation : pleines de pitié pour ses souffrances, elles cherchèrent par quel habile moyen elles pourraient obtenir pour Montanus la faveur de Phébé.

— Montanus, s’écria enfin Ganimède, puisque Phébé est dans une telle détresse, je craindrais d’être accusé de cruauté en n’allant pas saluer une si belle créature : j’irai donc avec toi voir Phébé pour l’entendre répéter de vive voix ce qu’elle m’a déclaré par écrit, et alors je prononcerai mon arrêt, au gré de ma sympathie… Je passerai par chez nous, et j’enverrai Coridon tenir compagnie à Aliéna.

Montanus parut charmé de cette détermination, et tous deux se dirigèrent vers la demeure de Phébé. Dès qu’ils furent près de la chaumière, Montanus courut en avant pour annoncer à Phébé que Ganimède était à la porte. À ce nom de Ganimède, Phébé se souleva sur son lit, comme à demi ranimée, et l’incarnat de la vie reparut sur ses joues flétries. Ganimède entra, puis, s’asseyant à côté de son lit, la questionna sur sa maladie et lui demanda où elle souffrait.

— Beau Ganimède, répondit Phébé, l’impérieux amour a allumé un tel feu dans mon âme que, pour donner passage à la flamme, il me faut franchir les bornes de la modestie. Ne me blâme donc pas si je suis trop franche et trop effrontée, car c’est ta beauté, c’est la connaissance de tes vertus qui m’a mise en ce délire ; laissez-moi donc dire en un mot ce qui peut être développé en un volume : Phébé aime Ganimède.

Sur ce, elle laissa retomber sa tête et fondit en larmes.

— Phébé, répliqua Ganimède, n’arrose pas ainsi tes tristes plaintes, car j’ai pitié de tes plaintes. Si Ganimède peut te guérir, ne doute pas de ton rétablissement. Pourtant laisse-moi dire, sans t’offenser, que je serais désolé de contrarier Montanus en ses amours, l’ayant vu si content et si loyal. Tout en plaignant ton martyre, je ne puis t’accorder le mariage ; car, si belle que je te trouve, tu n’as pas encore enchaîné mon regard. Je suis pour toi sans dédain, comme sans passion, indifférent jusqu’à ce que le temps et l’amour aient fixé mes sentiments. Ainsi, Phébé, n’essaie pas de comprimer ta tendresse, mais tâche d’éteindre le souvenir de Ganimède dans l’amour de Montanus. Tâche de me haïr à mesure que je chercherai à t’apprécier, et sans cesse aie présent à l’esprit le dévouement de Montanus : car, si tu peux trouver un amant plus riche, tu n’en trouveras pas un plus loyal.

— Eh quoi, balbutia Phébé en sanglotant, n’obtiendrai-je de Ganimède d’autre remède que l’incertitude, d’autre espoir qu’un hasard douteux ? Les dieux ont pesé ma destinée à leur juste balance, puisque, cruelle pour Montanus, j’ai trouvé Ganimède aussi inexorable pour moi-même.

— Je suis bien aise, dit Ganimède, que vous voyiez vos propres fautes, en mesurant à votre propre passion les souffrances do Montanus.

— C’est vrai, répliqua Phébé, et je me repens si profondément de ma dureté pour le berger que, si je pouvais cesser d’adorer Ganimède, je voudrais aimer Montanus.

— Quoi ! si je pouvais par la raison persuader à Phébé de ne plus aimer Ganimède, elle consentirait à prendre en goût Montanus ?

— Du jour où la raison, dit Phébé, éteindra l’amour que j’ai pour toi, je consens à le prendre en gré, à cette condition que, si la raison ne peut détruire mon amour comme étant sans raison, Ganimède consente à épouser Phébé.

— C’est convenu, jolie bergère, dit Ganimède ; et, pour te nourrir des douceurs de l’espérance, voici ma résolution : je n’épouserai jamais une femme, si ce n’est toi.

Sur ce, Ganimède prit congé de Phébé et partit, laissant la bergère satisfaite et Montanus enchanté. En arrivant dans la prairie, elle aperçut Rosader et Saladin assis à l’ombre avec Aliéna ; et la vue de son amoureux fut un tel cordial pour son cœur qu’elle bondit sur la pelouse, pleine de joie. Coridon, qui était avec eux, aperçut Ganimède, se leva aussitôt et courut à sa rencontre en criant : Eh ! l’ami ! une noce ! une noce ! notre maîtresse se marie dimanche !

Ganimède, si gaiement accueilli par le pauvre paysan, salua la compagnie et surtout Rosader à qui il déclara qu’il était charmé de le voir si bien rétabli de ses blessures.

— À peine suis-je sorti, dit Rosader, que me voilà invité à un mariage qui doit être célébré dimanche prochain entre mon frère et Aliéna. Je vois bien que, là où règne l’amour, les délais sont fastidieux et qu’une courte déclaration est tout ce qu’il faut, quand les parties sont d’accord.

— C’est vrai, dit Ganimède, mais quel heureux jour ce serait, si Rosader pouvait, ce jour-là même, être marié à Rosalinde !

— Ah ! bon Ganimède, ne renouvelle pas mes douleurs en nommant Rosalinde, car le souvenir de ses perfections est le sceau de mon malheur.

— Bah ! s’écria Ganimède, aie bon courage, mon cher : j’ai un ami qui est profondément expérimenté en nécromancie et en magie ; tout ce que l’art peut accomplir sera fait en ta faveur. Je lui ferai évoquer Rosalinde, qu’elle soit cachée en France ou dans quelque pays limitrophe.

Aliéna sourit en voyant la moue que faisait Rosader, persuadé que Ganimède s’était moqué de lui. La journée se passa en causerie, et tous se séparèrent au coucher du soleil. Aliéna prépara, pour le jour des noces, le banquet le plus solennel et la plus belle toilette que permît l’existence pastorale, et fit d’autant plus de frais que Rosader avait promis d’amener Gérismond à la fête. Ganimède, ayant l’intention de se faire reconnaître à son père, s’était fait une robe tout enguirlandée et une jupe du plus beau taffetas, si bien qu’elle ressemblait à quelque nymphe céleste, revêtue d’un costume champêtre.

Enfin le dimanche arriva. À peine l’écuyer de Phébus avait paru dans les cieux pour annoncer à son maître que ses chevaux étaient attelés à son radieux coche, et déjà Coridon, couvert de ses habits de fête, avait décoré de fleurs toute la maison, si bien qu’elle ressemblait plutôt à quelque bosquet favori de Flore qu’à une chaumière de campagne. Phébé était arrivée avec toutes les filles de la forêt, pour parer la mariée de la manière la plus avantageuse ; mais, quelque zèle qu’elle mît à orner Aliéna, elle ne perdait pas de vue Ganimède qui, comme un joli page, suppléait sa maîtresse et veillait à ce que tout fût prêt pour l’arrivée du marié. Saladin, en costume de veneur, arriva de bonne heure, accompagné de Gérismond et de son frère Rosader. Les nouveaux venus furent reçus solennellement par Aliéna. Gérismond vanta hautement l’heureux choix de Saladin, qui possédait une bergère dont les grâces extérieures annonçaient tant de qualités. Il accepta des mains de Coridon une belle mesure de cidre, et but à la santé d’Aliéna et de ses jolies compagnes. Aliéna fit raison au roi et but à Rosader. Tandis qu’ils buvaient ainsi, tous prêts à partir pour l’église, arriva Montanus, tout de jaune habillé, pour signifier qu’il était délaissé : sur sa tête était posée une guirlande de saule, sa bouteille pendait à son côté en signe de désespoir, et à sa houlette étaient attachés deux sonnets, testaments de ses amours et de ses malheurs. Les bergers, dès qu’ils l’aperçurent, lui rendirent tous les honneurs possibles, le tenant pour la fleur des bergers de l’Ardenne ; car on n’avait jamais vu un plus beau garçon depuis ce mauvais sujet qui faisait paître les brebis de l’Ida. Gérismond demanda qui il était. Sur quoi Rosader raconta l’amour de Montanus pour Phébé, sa grande fidélité envers cette cruelle, et comment par représailles les dieux avaient rendu cette mijaurée amoureuse du jeune Ganimède. Après ce récit, le roi désira voir Phébé qui, amenée devant Gérismond par Rosader, colora la beauté de son visage d’une nuance de vermillon si charmante que le roi fut ébloui de la pureté de ses grâces. Gérismond lui demanda pourquoi elle récompensait si pauvrement l’amour de Montanus, voyant ses mérites si grands et ses passions si vives.

— Sire, répondit Phébé, l’amour vole sur les ailes du destin, et ce que décrètent les astres est un infaillible arrêt. Je connais toutes les qualités de Montanus, je les loue, je les admire, mais je n’aime pas sa personne, parce que le sort en a décidé autrement. Vénus m’en a punie par une peine égale à la sienne. Car je suis éprise d’un pâtre, aussi impitoyable pour moi que je suis cruelle pour Montanus, aussi obstiné dans ses dédains que je suis acharnée dans mes désirs ; et, ajouta-t-elle, c’est le page d’Aliéna, le jeune Ganimède.

Gérismond, désirant poursuivre jusqu’au bout son enquête sur toutes ces amours, appela Ganimède qui approcha, en rougissant. Le roi remarqua cette physionomie, dont les traits lui rappelèrent le visage de sa Rosalinde, et poussa un profond soupir. Rosader, qui était plus que familier avec Gérismond, lui demanda pourquoi il soupirait si douloureusement.

— Rosader, répondit le roi, c’est que les traits de Ganimède me rappellent Rosalinde.

À ce nom, Rosader soupira si profondément qu’il semblait que son cœur allait éclater.

— Et comment se fait-il, ajouta Gérismond, que tu me répondes par un tel soupir ?

~ Pardon, sire, c’est que Rosalinde est la seule femme que j’aime.

— Ah ! reprit Gérismond, je te la donnerais bien volontiers en mariage aujourd’hui même, à condition qu’elle fût ici.

À ces mots, Aliéna détourna la tête et sourit à Ganimède qui eut grand’peine à garder contenance, mais qui cependant parvint à dissimuler son secret. Gérismond, pour chasser sa mélancolie, demanda à Ganimède par quelle raison il ne répondait pas à l’amour de Phébé, voyant qu’elle était aussi belle que la coquette qui causa la ruine de Troie.

— Si je cédais la belle Phébé, répondit doucement Rosalinde, je ferais au pauvre Montanus l’injure grande de lui ravir en un moment ce que, pendant bien des mois, il s’est efforcé de conquérir. Pourtant j’ai promis à la belle bergère de n’épouser jamais d’autre femme qu’elle, mais à condition que, si je pouvais par la raison éteindre son amour pour moi, elle s’engageât à ne pas agréer un autre que Montanus.

— Et je m’en tiens à cette convention, dit Phébé, car mon amour a tellement dépassé les bornes de la raison qu’il est inaccessible à la voix de la raison.

~ J’en appelle au jugement de Gérismond, dit Ganimède.

— Et je m’en réfère à son arrêt, dit Phébé.

— Les hasards de ma destinée, dit Montanus, sont suspendus à l’issue de cette lutte : si Ganimède triomphe, Montanus assiste au couronnement idéal de ses amours ; si Phébé gagne, je suis en réalité le plus misérable des amants.

— Nous assisterons à ces débats, dit Gérismond, et en suite nous irons à l’église. Ainsi, Ganimède, faites-nous connaître vos arguments.

— Permettez-moi de m’absenter un peu, dit Ganimède, et je vous en présenterai un que je tiens en réserve.

Ganimède se retira et revêtit ses habillements de femme ; sa robe couverte de guirlandes et sa jupe du plus riche taffetas lui allaient si bien qu’elle ressemblait à Diane triomphante. Sur sa tête elle portait une couronne de roses, avec tant de grâce qu’on eût dit Flore épanouie dans tout l’éclat de ses fleurs. Ainsi parée, Rosalinde entra et se jeta aux pieds de son père ; les larmes aux yeux, elle implora sa bénédiction et lui raconta toutes ses aventures, comment elle avait été bannie par Thorismond et comment depuis lors elle avait constamment vécu déguisée dans ce pays.

Gérismond, reconnaissant sa fille, se leva de son siège et lui sauta au cou, exprimant toutes les émotions de sa joie par d’humides sanglots, transporté en une telle extase de bonheur qu’il ne pouvait dire un mot ! Je laisse ceux qui ont l’expérience de l’amour juger de la stupéfaction et du ravissement de Rosader, voyant devant lui cette Rosalinde qu’il avait si longtemps et si profondément aimée. Enfin Gérismond, ayant repris possession de ses esprits, parla à sa fille dans les termes les plus paternels et lui demanda, après maintes autres questions, ce qui s’était passé entre elle et Rosader.

— Tant de choses, sire, répondit Rosalinde, qu’il ne reste plus que le consentement de Votre Grâce pour conclure le mariage.

— Eh bien donc, dit Gérismond, prends-la, Rosader : elle est à toi. Que cette journée solennise tes noces, ainsi que celles de ton frère !

Rosader, satisfait au delà de toute mesure, remercia humblement le roi et embrassa sa Rosalinde qui, se tournant vers Phébé, lui demanda si elle lui avait donné une raison suffisante pour comprimer la violence de son amour.

— Oui, dit Phébé, une raison si éloquente que, pour peu que vous y consentiez, vous, madame, et Aliéna, Montanus et moi nous ferons aujourd’hui le troisième couple de mariés.

À peine eut-elle prononcé cette parole que Montanus arracha sa guirlande de saule et jeta au feu ses sonnets, se montrant aussi jovial que Pâris quand il obtint l’amour d’Hélène. Sur ce, Gérismond et les autres se prirent à rire et décidèrent que Montanus et Phébé célèbreraient leurs noces en même temps que les deux frères. Aliéna, voyant que Saladin restait absorbé, le réveilla de sa réserve en lui disant :

— Qu’as-tu donc, mon Saladin ? Tu es tout morne ! Quoi ! Mon cher, de la mélancolie un jour de noces ! Peut-être ce qui t’afflige, c’est de songer à la haute fortune de ton frère et à la bassesse d’une affection qui t’a fait choisir une si humble bergère. Console-toi, l’ami ! Car, en ce jour, tu seras marié à la fille d’un roi. Sache, en effet, Saladin, que je ne suis pas Aliéna, mais Alinda, la fille de ton mortel ennemi Thorismond.

À ces mots toute la compagnie fut stupéfaite, surtout Gérismond qui s’étant levé, prit Aliéna dans ses bras et dit à Rosalinde : — Est-ce là cette belle Alinda, fameuse par tant de vertus, qui a quitté la cour de son père pour vivre avec toi dans l’exil ?

— Elle-même, dit Rosalinde.

— Eh bien, dit Gérismond en se tournant vers Saladin, sois gai, beau veneur, car ta fortune est grande et tes désirs sont augustes : tu possèdes une princesse aussi fameuse qu’incomparable par ses perfections.

— Elle a conquis par sa beauté, répondit Saladin, un humble serviteur, aussi plein de dévouement qu’elle est pleine de grâce.

Tandis que chacun restait ébahi de ces joyeux événements, Coridon arriva en gambadant annoncer que le prêtre était à l’église et attendait la compagnie. Sur ce, Gérismond ouvrit la marche, les autres suivirent, et les mariages furent célébrés solennellement, à la grande admiration des pâtres de l’Ardenne. Aussitôt que le prêtre eut fini, tous s’en retournèrent à la demeure d’Aliéna, où Coridon avait tout préparé. Les tables dressées, le dîner fut servi ; Gérismond, Rosader, Saladin et Montanus installèrent les mariées et furent ce jour-là leurs serviteurs. Le repas était simple et tel que le permettaient les ressources du pays ; mais les convives suppléèrent aux lacunes du menu par une bonne causerie et par les récits variés de leurs amours et de leurs aventures. Vers le milieu du dîner, pour égayer la fête, Coridon arriva avec une bande nombreuse et joua une farce dans laquelle il chanta cette chanson plaisante :

Une fille des champs accorte et gente,
Hey ! ho ! la gente fille !
Était assise sur l’herbe tendre
Et disait avec larmes : Nul ne me viendra donc fleurer ?
Un vert galant, un pâtre enjôleur,
Hey ! ho ! un galant pâtre !
Qui dans ses amours était fort ardent,
D’un air souriant vint tout droit à elle.

Quant la coquette aperçut,
Hey ! ho ! quand elle aperçut
Le moyen de se faire épouser,
Elle sourit doucement comme une gente belle.
Le pâtre, voyant son oblique œillade,
Hey ! ho ! l’oblique œillade !
Passa son bras autour de sa taille.
Eh ! belle fille, comment allez-vous ?

L’amie des champs dit : Bien, morguienne !
Hey ! ho ! bien, morguienne !
Mais j’ai une démangeaison,
Une démangeaison qui me fait pleurer.
Hélas ! dit-il, d’où vient ton mal ?
Hey ! ho ! d’où vient ton mal ?
D’une plaie, dit-elle, irrémédiable :
Je crains de mourir fille.

Si c’est là tout, dit le berger,
Hey ! ho ! dit le berger,
On t’épousera, mignonne,
Pour guérir ta maladie.

Là-dessus, ils s’embrassèrent avec maints serments,
Hey ! ho ! avec maints serments,
Et devant le dieu Pan engagèrent leur foi,
Et à l’église vite allèrent.
Que Dieu envoie à toute jolie fille,
Hey ! ho ! toute jolie fille !
Qui craint de mourir de cet ennui-là,
Un aussi bon ami pour la guérir !

Coridon ayant ainsi égayé les convives, comme l’hilarité était à son comble, on vint dire à Saladin et à Rosader qu’un certain Fernandin, leur frère, était arrivé et désirait leur parler. Gérismond, entendant cette nouvelle, demanda qui c’était. « Sire, répondit Rosader, c’est notre second frère, qui est étudiant à Paris, mais je ne sais quelle occurrence l’a obligé à venir nous chercher. » Sur ce, Saladin alla au-devant de son frère qu’il reçut avec une entière courtoisie, et Rosader lui fit un accueil non moins amical : le nouveau venu fut introduit par ses deux frères dans le parloir où tous étaient à table. Fernandin, qui connaissait les bonnes manières aussi bien que les problèmes de la philosophie, — aussi bien élevé qu’il était lettré, — salua toute la compagnie. Mais dès qu’il aperçut Gérismond, se jetant à ses genoux, il lui rendit l’hommage dû à son âge et prononça ces paroles :

— Très-puissant prince, quoique le jour des noces de mes frères soit un jour de gaîté, le moment réclame d’autres occupations : élancez-vous donc de ce banquet friand aux instruments de combat. Et vous, fils de sir Jehan de Bordeaux, arrachez-vous à vos amours pour courir aux armes : au lieu de vos bien-aimées, étreignez vos lances, et que ce jour vous trouve aussi vaillants que, jusqu’ici, vous avez été passionnés. Sache en effet, Gérismond, que sur la lisière de cette forêt, les douze pairs de France sont rangés en bataille pour revendiquer tes droits ; Thorismond, entouré d’une bande de renégats désespérés, est prêt à les attaquer. Les armées sont sur le point d’en venir aux mains : montre-toi donc dans la mêlée pour encourager tes sujets. Et vous Saladin, Rosader, à cheval ! Montrez-vous aussi hardis soldats que vous avez été tendres amants : vous démontrerez ainsi, pour le bien de votre patrie, que les vertus de votre père ont laissé leurs empreintes dans vos âmes, et vous prouverez que vous êtes les dignes fils d’un si noble parent.

À cette alarme donnée par Fernandin, Gérismond se leva de table, et Saladin et Rosader coururent aux armes. « Venez avec moi, dit Gérismond, j’ai des chevaux et des armures pour nous tous ; et une fois en selle, montrons que nous portons la vengeance et l’honneur à la pointe de nos glaives. » Ainsi ils laissèrent les mariées pleines de douleur ; Aliéna, plus émue que les autres, demanda à Gérismond d’être indulgent pour son père. Le roi, à qui sa grande hâte ne laissait pas le temps de répondre, courut à sa caverne où il remit à Saladin et à Rosader un cheval et une armure. Royalement armé, il prit lui même les devants ; à peine avaient-ils chevauché deux lieues, qu’ils aperçurent les deux armées aux prises dans une vallée. Gérismond, reconnaissant l’aile où combattaient les pairs, s’y jeta en criant Saint-Denis ! et chargea l’ennemi de manière à montrer quel prix il attachait à la couronne. Quand les pairs virent que leur roi légitime était présent, leur ardeur redoubla. Saladin et Rosader firent de tels exploits que nul n’osait leur faire obstacle ni soutenir la furie de leurs armes. Rref, les pairs furent vainqueurs, l’armée de Thorismond fut mise en déroute, et lui-même périt dans la bataille. Les pairs alors se réunirent et, ayant salué leur roi, le conduisirent solennellement à Paris, où il fut reçu avec grande joie par tous les citoyens. Dès que tout fut tranquille, et qu’il eut repris possession de la couronne, il envoya chercher Alinda et Rosalinde : Alinda était désolée de la mort de son père, mais elle supporta cette douleur avec d’autant plus de patience qu’elle avait la joie de voir son Saladin sauvé. Dès qu’ils furent arrivées à Paris, Gérismond donna aux pairs et aux seigneurs de ses États une fête royale qui dura trente jours. Ayant convoqué un parlement, du consentement de ses nobles, il créa Rosader héritier présomptif de la couronne, il restitua à Saladin toutes les terres de son père et lui donna le duché de Nemours, il fit de Fernandin son principal secrétaire, et, afin que l’événement fût en tout point joyeux, il fit Montanus seigneur de la forêt des Ardennes, Adam Spencer capitaine des gardes du roi et Coridon intendant des troupeaux d’Alinda.

Dans ce récit doré, légué par Euphuès, vous pouvez voir, messieurs, que ceux qui mettent en oubli les préceptes donnés par leur père encourent un grand préjudice ; que toute animosité contraire à la nature est une tache à l’éducation en même temps qu’une atteinte au bonheur ; que la vertu ne se mesure pas à la naissance, mais à la conduite ; que les frères cadets, quoique inférieurs en âge, peuvent être supérieurs en qualités ; que la concorde est la plus douce des conclusions, et que l’amour fraternel est plus fort que les événements. Si vous retirez quelque fruit de cette histoire, parlez bien d’Euphuès qui l’a écrite et de moi qui vous l’ai rapportée.


Th. Lodge.



FIN DE L’APPENDICE.

  1. Protée dans les Deux Gentilshommes de Vérone.
  2. Julia.
  3. Lucetti.
  4. Saquebute, espèce de trompette qu’on allonge ou raccourcit à volonté, ressemblant au trombone.
  5. Silvia.
  6. Cette nouvelle, écrite dans le courant du quatorzième siècle, fut imprimée pour la première fois à Milan, en 1558. Elle n’a été traduite en anglais qu’en 1755, et n’a été connue en France qu’en 1836, par la traduction pudiquement tronquée de M. de Guénifey. La version que voici est la seule complète qui ait encore été publiée dans notre langue.
  7. Bassanio, dans le Marchand de Venise.
  8. Antonio.
  9. Portia.
  10. Shylock.
  11. Dans une dédicace adressée à Lord Hunsdon, lord chambellan de la reine Élisabeth, l’auteur dit avoir composé ce roman pendant un voyage qu’il fit aux Terceires et aux Canaries. À l’époque où il écrivait, l’Angleterre était encore dans toute la ferveur de son enthousiasme pour l’Euphues de Lilly, ce chef de l’école précieuse dont j’ai longuement parlé dans l’Introduction au sixième volume. Voilà pourquoi Thomas Lodge crut assurer le succès de sa légende en la présentant comme une sorte d’appendice à une œuvre universellement vantée. Il est certain que la Rosalinde obtint momentanément une vogue considérable, s’il faut en juger par le chiffre des réimpressions qui en furent publiées pendant plus de cinquante ans ; mais il est certain aussi qu’elle serait aujourd’hui complètement oubliée, si Shakespeare ne l’avait immortalisée dans un chef-d’œuvre. Du reste, la nouvelle, éditée pour la première fois en 1592, sous le nom de Lodge, n’est pas une création originale du poëte qui l’a signée : elle n’est que le développement d’une vieille ballade, intitulée le Conte de Gamelyn, et attribuée à quelque obscur contemporain de Chaucer.
  12. Olivier, dans Comme il vous plaira.
  13. Jacques des Bois.
  14. Orlando.
  15. Le duc usurpateur, dans Comme il vous plaira.
  16. Charles, le lutteur.
  17. Le vieux duc, dans Comme il vous plaira.
  18. Célia
  19. ce portrait, scrupuleusement traduit, offre au lecteur le parfait modèle de cette phraséologie euphuïste que Shakespeare a si admirablement ridiculisée dans Peines d’amour perdues. Comme je l’ai déjà dit, l’auteur de cette nouvelle était un disciple fervent du poëte Lilly.
  20. De même, la Célia de Shakespeare dit à Rosalinde : « Vous mériteriez qu’on relevât votre pourpoint et votre haut-de-chausses, et qu’on montrât au monde le tort que l’oiseau a fait à son propre nid. »
  21. Corin, dans Comme il vous plaira.
  22. Silvius.
  23. L’Aurore.
  24. Ces vers, que ne désavouerait pas un poëte de la Pléïade, sont en français
    dans le texte original.