Œuvres complètes de Shakespeare/Hugo, 1865-1872/Tome 11/Introduction

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INTRODUCTION




Le jeudi 5 février 1601, — trois jours avant la fatale insurrection du comte d’Essex, — cinq hommes, qu’à la manière dont ils portaient l’épée il était aisé de reconnaître pour des gentilshommes, se présentaient à la porte du théâtre du Globe, situé, comme chacun sait, sur la rive droite de la Tamise, dans la paroisse de Southwark, et demandaient à parler aux comédiens ordinaires du lord chambellan. Ces personnages venaient de traverser la Tamise, dépêchés par le comité secret établi en permanence à Drury-House, et étaient chargés d’une négociation importante. La porte du théâtre, toute fière de l’Hercule de pierre qui élevait le globe au-dessus d’elle, dut ouvrir ses deux battants devant ces noms considérables : lord Monteagle, sir Gilly Merrick, sir Charles Price et son frère Jocelyn, Henry Cuffe, esq. De ces noms alors connus de tous, trois sont restés historiques. — Lord Monteagle, jeune et élégant seigneur, était ce pair catholique qui, quatre ans plus tard, grâce à un avertissement mystérieux transmis par un ami inconnu, fit échouer l’épouvantable conspiration des poudres. Sir Gilly Merrick était ce vaillant capitaine qui, pour sa bravoure connue, fut chargé, le 8 février 1601, de la garde et de la défense de l’hôtel d’Essex. Henry Cuffe était ce savant diplomate qui, comme secrétaire du comte d’Essex, présida à l’organisation politique de l’insurrection.- Les nouveaux venus furent reçus par Augustin Phillips, l’un des plus riches actionnaires du théâtre du Globe, acteur important qui, en 1589, avait créé Sardanapale dans les Sept péchés capitaux de Tarleton et qui est mentionné, immédiatement après Shakespeare et Burbage, dans la patente royale du 9 mai 1603. — Sir Gilly Merrick prit la parole au nom de la députation, en présence de la troupe réunie. Il venait prier les comédiens de vouloir bien jouer, dans l’après-midi du samedi suivant, une pièce historique, le drame de Richard II. Et, pour qu’aucune confusion ne fût possible, il expliqua que le drame dont il désirait la reprise avait pour conclusion la déposition et l’assassinat du roi Richard, the deposing and kylling kyng Rychard[1].

Cette demande, qui semble aujourd’hui tout innocente et toute naturelle, était bien faite cependant pour embarrasser, voire même pour effaroucher ceux à qui elle était adressée en l’an de grâce 1601. — Quelques mois auparavant, un chroniqueur érudit, sir John Haywarde, avait raconté la fin tragique du roi Richard II dans une narration latine qu’il avait cru pouvoir dédier au comte d’Essex, alors prisonnier d’État, et pour ce fait avait été traduit devant la chambre étoilée, condamné à une grosse amende et mis lui-même en prison. On se rappelait encore avec quelle colère la reine Élisabeth avait dénoncé l’ouvrage de sir John :

— N’y aurait-il pas moyen, avait-elle dit au conseiller Francis Bacon, de trouver dans ce livre quelque chose comme une trahison ?

— Aucune trahison, madame, avait répondu le jurisconsulte, mais maintes félonies.

— Comment cela ?

— Oui, madame, maintes félonies : l’auteur a maintes fois volé Tacite.

C’est par cette spirituelle répartie que Bacon avait soustrait l’historien au supplice des traîtres. Sir John, on le voit, l’avait échappé belle.

Le fait est que la reine s’était crue personnellement offensée par la publication de Haywarde. Quelques remarques sévères sur le mauvais gouvernement de Richard II et sur la funeste influence de ses favoris lui avaient paru autant de critiques dirigées à mots couverts contre elle-même et contre ses ministres. Chose étrange et presque inexplicable, la terrible fille de Henry VIII, en plein triomphe, en pleine toute-puissance, se comparait intérieurement au faible prince qui, deux siècles auparavant, avait été précipité du trône par son impuissance même. Elle regardait comme une menace le souvenir de cette révolution nationale qui avait substitué au fils du Prince Noir le fils de Jean de Gand. La fin tragique du roi détrôné l’obsédait comme un cauchemar, et, dans le délire de sa frayeur, Élisabeth s’identifiait avec Richard. Un jour de cette même année 1601, le 4 août, la reine feuilletait, dans son appartement de Greenwich, le registre des archives de la Tour de Londres que venait de lui apporter le greffier Lambarde ; tout à coup elle s’arrêta au règne de Richard II et dit : — Je suis Richard II, sais-tu cela ?

— Madame, balbutia Lambarde évidemment fort embarrassé, cette criminelle comparaison a été imaginée par un gentilhomme bien ingrat, la créature que Votre Majesté a le plus comblée.

Ici Lambarde désignait le comte d’Essex sans le nommer. La reine comprit sa pensée, car elle répliqua :

— Celui qui oubliera Dieu oubliera ses bienfaiteurs. Puis, après une pause, elle ajouta, comme se répondant à elle-même :

— Cette tragédie a été jouée quarante fois dans les rues et dans les théâtres publics[2] !

C’est précisément « cette tragédie, » dénoncée si amèrement par la reine Élisabeth, que sir Gilly Merrick et ses collègues prétendaient faire représenter dans l’après-midi du 7 février. Les comédiens du lord chambellan, étant en rapports continuels avec la cour, devaient hésiter, on le conçoit, à reprendre une œuvre aussi hautement censurée. Le châtiment infligé tout récemment à sir John Hayward était un épouvantail encore dressé devant toutes les mémoires. Si le malheureux chroniqueur avait été condamné à l’amende et à la prison pour avoir raconté en latin l’aventure de Richard II, que ne risquaient pas les comédiens qui allaient, dans un langage compris de tous, développer sur la scène toutes les péripéties de cette aventure ? La plus vulgaire prudence leur conseillait un refus formel. Cependant, disons-le à leur honneur, les comédiens du Globe écoutèrent, sans alarmes perceptibles, cette proposition si compromettante pour leur sécurité et leur intérêt. Augustin Phillips, chargé de répondre au nom de tous, se borna à faire cette objection toute matérielle que la représentation demandée devait être peu lucrative : « le drame de Richard II, déjà ancien et tombé dans une sorte de désuétude, attirerait probablement peu de monde[3], et le théâtre perdrait à le reprendre. » La difficulté, ainsi réduite à une question d’argent, devenait facile à résoudre. Sir Gilly Merrick s’empressa d’offrir au comédien une indemnité qui, payée en sus de la recette, suffisait à couvrir le déficit éventuel. Cette prime fut fixée d’un commun accord à quarante schellings, et le marché fut conclu.

Deux jours après que ces pourparlers avaient eu lieu, dans l’après-midi du samedi 7 février, un public inaccoutumé pénétrait dans l’enceinte hexagone du théâtre du Globe. Un drapeau rouge, hissé au sommet de la tourelle supérieure de l’édifice et parfaitement visible de la rive gauche de la Tamise, annonçait que la représentation allait commencer. Les trois étages latéraux dans lesquels étaient pratiquées les loges et les galeries, la cour centrale, sans toit, faisant office de parterre, les fauteuils, disposés sur la scène, se garnissaient de spectateurs qui, chose étrange, se reconnaissaient tous. Ce n’était plus la foule habituelle du théâtre, amas confus et populaire d’individus étrangers les uns aux autres. C’était une assemblée choisie et aristocratique dont les membres, familiers les uns aux autres, se rejoignaient en se saluant. Tous arrivaient là comme à un rendez-vous. On ne sait quel accord tacite les réunissait. Un observateur attentif eût peut-être découvert sous la sérénité apparente de ces physionomies diverses la même préoccupation sombre. — Une idée fixe, peut-être un secret terrible, les rembrunissait. À coup sur les mêmes antipathies, sinon les mêmes sympathies, animaient cette élite compacte. Tous ceux que le despotisme monarchique blessait ou menaçait, tous ceux qu’indisposait contre le pouvoir une rancune personnelle ou un grief public, les adversaires de la théocratie anglicane, les adversaires de l’arbitraire ministériel, les ennemis de Cecil, les ennemis de Raleigh, les persécutés de toutes les sectes et de toutes les causes, tous les mécontents qui, depuis six mois, affluaient dans les salons du comte d’Essex et reconnaissaient pour leur chef le favori disgracié, étaient là, ralliés par un mot d’ordre mystérieux. Des hommes appartenant aux partis les plus divers fraternisaient dans la communion de la vengeance. Le chevalier papiste, sir Christopher Blount, beau-père du comte d’Essex, avait pour voisin le pair puritain, lord Cromwell. Le jésuite Catesby, celui-là même qui plus tard organisa la conspiration des poudres, y coudoyait lord Monteagle, le loyal catholique qui la fit échouer. Quel surprenant spectacle devait offrir cette salle remplie de conjurés ! Entre toutes les solennités théâtrales en est-il une seule qui puisse se comparer à cette fête sinistre du 7 février 1601 à laquelle assistaient tant d’hommes prêts à jouer leur tête, tant de victimes vouées par l’événement à la ruine, au cachot, aux oubliettes, à la torture, à l’échafaud, au billot, au gibet, à la mort violente !

Certes, — cela vaut la peine qu’on y insiste, — jamais plus étonnant hommage ne fut rendu à l’autorité du théâtre. Jamais la suprématie exercée sur les imaginations par la fiction dramatique ne fut constatée par un fait plus extraordinaire. Ces hommes possédés de la plus poignante anxiété, ces conjurés qui demain, à la voix de leur chef, risqueront dans la plus audacieuse aventure leur liberté, leur fortune, leur existence, que font-ils en ce moment ? de quoi s’occupent-ils ? quel est leur soin suprême ? Est-ce de réviser leurs plans, d’accroître leurs ressources, de perfectionner leurs moyens d’attaque et de défense, de fondre des balles, d’affiler leurs épées ? Non. Leur dernière journée, ils la consacrent au théâtre. C’est au théâtre qu’ils viennent demander le conseil définitif, l’inspiration souveraine. Puisque dans le monde réel tout leur prêche la soumission, la lâcheté, la servilité aveugle et abjecte, c’est au monde fictif de leur enseigner les mémorables leçons de la résistance. — Et tout à coup, le rideau qui leur cachait l’histoire s’entr’ouvre, et voici, ô miracle ! que, devant ces enfants du dix-septième siècle, se dressent et s’animent leurs redoutables aïeux, les hommes du quatorzième siècle. Entendez-vous ces paladins vêtus de fer qui, brandissant leurs grandes épées, jettent sur la côte de Ravenspurg le cri de la révolte ? Pairs d’Angleterre, voilà vos prédécesseurs ! Ceux-là étaient des preux ; ils n’hésitaient pas à se lever contre la tyrannie. Quand le roi d’Angleterre, qui n’était que le premier des barons, voulait asservir les barons, quand ce prince, qui n’était que suzerain, prétendait être souverain, les seigneurs se concertaient, ils convoquaient le ban et l’arrière-ban de leurs vassaux, et ils couraient aux armes ; aux milices seigneuriales les communes joignaient leurs milices ; et alors l’insurrection éclatait ; et le roi, abandonné des siens même, était déposé, et un banni était installé d’office sur le trône du tyran. Entendez-vous ces acclamations qui retentissent aux abords de Westminster ? C’est Henry IV qu’on couronne ! Distinguez-vous ces gémissements étouffés derrière l’épaisse muraille du donjon de Pomfret ? C’est Richard II qu’on poignarde. Ainsi faisaient vos aïeux, milords !

La révolution de 1399, — cette insurrection heureuse de l’opprimé contre l’oppresseur, — était un formidable précédent offert par l’histoire aux conjurés de 1601. Mais cet enseignement empruntait aux circonstances une force toute particulière. Comment, en effet, ne pas être frappé de l’analogie singulière qui existait entre la situation de Bolingbroke et celle du comte d’Essex ? Comme Bolingbroke, Essex avait dans les veines du sang royal d’Angleterre ; comme Bolingbroke, Essex était rentré dans sa patrie, malgré la volonté royale ; comme Bolingbroke, Essex avait été ruiné et, sinon exproprié, du moins dépossédé ; comme Bolingbroke, Essex avait une armée qui lui était personnellement dévouée ; comme Bolingbroke, Essex était adoré du peuple ; comme Bolingbroke partant pour la France, Essex, se rendant en Irlande, avait été escorté, à sa sortie de Londres, par une foule immense qui l’acclamait et le pleurait ; comme Bolingbroke, Essex était encouragé par la Cité avec laquelle il avait de secrètes intelligences ; comme Bolingbroke enfin, Essex accusait de trahison les ministres et voulait délivrer le pays d’un gouvernement odieux et despotique. Cette minutieuse ressemblance devait certes faire illusion aux partisans qui assistaient, le 7 février, à la résurrection de Richard II. Éclairé par la lumière fantastique de la scène, le personnage de Henry de Lancastre devait finir par se confondre à leurs yeux avec la figure même de Robert d’Essex. Mêmes traits, même sourire digne et affable, même pose aristocratique et populaire, même langage, mêmes griefs, mêmes vœux. Si les situations étaient identiques, pourquoi les destinées ne le seraient-elles pas ? Il y avait autour d’Essex des imprudents, des ambitieux, des agents provocateurs qui le poussaient, malgré lui, à s’emparer du pouvoir suprême. Quel argument pour ces conseillers que la triomphante révolution de 1399 ! C’était l’histoire elle-même qui leur donnait raison. On eût dit qu’elle se liguait avec eux pour entraîner le malheureux comte vers une catastrophe. Tentative funeste, elle l’attirait à l’abîme en lui offrant, à travers les âges, le diadème éblouissant de Henry IV.

Lamentable séduction ! Fallacieuse amorce ! La demeure réservée à Robert d’Essex, ce n’est pas le palais de Westminster, c’est le donjon de la Tour de Londres ; la parure destinée à Robert d’Essex, ce n’est pas le manteau écarlate des rois, c’est le voile noir des condamnés. Au jour décisif, le sceptre promis se change en hache meurtrière ; le trône entrevu prend brusquement la forme sinistre d’un billot. — Tout le monde connaît le dénoûment fatal du 8 février 1601 : Essex se jetant dans la cité, suivi de trois cents gentilshommes et criant : « Aux armes ! au nom de la reine ma maîtresse ! aux armes ! » les rues désertes ; toutes les portes se fermant ; l’hôtel de ville trahissant ; le lord maire, qu’on croyait gagné, d’accord avec le ministère ; le shériff Smith, qui avait promis assistance, évadé ; les conjurés proclamés traîtres, attaqués par les troupes royales, et forcés de se replier après une courte escarmouche ; le comte cerné dans son propre hôtel, y soutenant un siège, et enfin obligé de se rendre avec tous ses compagnons ; les captifs entassés dans les prisons ; six pairs du royaume, lord Essex, lord Southampton, lord Rutland, lord Monteagle, lord Sandys, lord Cromwell, à la Tour ; les principaux meneurs jugés et condamnés ; Essex décapité.

En vain le malheureux comte, traduit devant une commission de vingt-cinq pairs, protesta de l’innocence de ses desseins ; en vain il jura, la main sur son cœur, que jamais il n’avait voulu attenter à la souveraineté, encore moins à la personne de la reine ; en vain il affirma qu’il ne voulait que se frayer un passage jusqu’au pied du trône pour exposer à Sa Majesté les griefs publics et obtenir d’elle l’éloignement d’un ministère détesté. En dépit de ses protestations, il fut accusé d’avoir aspiré à la couronne et d’avoir voulu traiter la reine Élisabeth comme jadis Henry de Lancastre avait traité le roi Richard : « En mon âme et conscience, s’écria l’attorney général Coke, le Jefferies de ce procès, je suis convaincu que la reine n’aurait pas vécu longtemps, une fois en votre pouvoir… Vous l’auriez traitée comme Henry de Lancastre traita Richard II. Vous l’auriez approchée en suppliant, et puis, vous lui auriez volé la couronne et la vie[4] ! » Ainsi le précédent de la révolution de 1399 que les partisans du comte d’Essex invoquaient naguère en sa faveur, se retournait contre lui, terrible. Ce souvenir décida la sentence. Essex tomba sous le coup d’une réminiscence historique. Henry de Lancastre n’avait expié que par ses remords le meurtre de Richard ; Essex le paya de sa tête. Par un surprenant ricochet, les représailles qui avaient accompagné le coupable allaient, à deux cents ans de distance, frapper un innocent !

Oui, qui le croirait ? la représentation du drame de Richard II, ce drame déjà ancien qui, de l’aveu même de la reine, avait été joué publiquement quarante fois, fut un des principaux griefs reprochés aux prévenus. Les magistrats royaux prétendirent y voir la preuve décisive d’un attentat prémédité. Chose inouïe dans les annales de l’iniquité judiciaire, ils assimilèrent à la perpétration d’un crime nouveau le simple fait d’avoir assisté à la représentation d’un crime historique. Le témoin de l’exhibition théâtrale d’un régicide fictif fut déclaré par eux effectivement coupable de régicide. Il faut lire cela dans les documents officiels pour le croire. Voici, fidèlement traduit, le résumé des chefs d’accusation élevés contre sir Gilly Merrick, — résumé publié en 1601 par l’imprimeur de la reine, et rédigé par l’infâme et illustre Bacon : « Les témoignages produits contre sir Gilly Merrick ont démontré à sa charge, en ce qui concerne la rébellion patente, qu’il était comme capitaine et commandant de tout l’hôtel (Essex House), qu’il s’était engagé à le garder et à en faire une place de retraite pour ceux qui s’élanceraient dans la cité ; en fortifiant et barricadant ledit hôtel, en y faisant provision de mousquets, de poudre, de balles, et autres munitions et armes destinées à le garder et à le défendre ; et qu’il a été comme un acteur diligent, expéditif et notoire dans la résistance opposée aux forces de la reine… Et en outre, comme preuve qu’il était dans le secret du complot, il a été établi par témoignage que, l’après-midi avant la rébellion, Merrick, ainsi qu’une nombreuse compagnie d’autres conjurés qui plus tard ont tous été dans l’action, ont fait jouer en leur présence le drame de La déposition du roi Richard deuxième. Et ce n’était pas une représentation fortuite, mais une représentation commandée par Merrick. Et, — qui plus est, — quand il lui fut dit par un des acteurs que la pièce était ancienne et qu’il y aurait perte à la jouer, parce que peu de personnes viendraient la voir, une somme extraordinaire de quarante shillings fut donnée pour que la pièce fût jouée, et en conséquence elle fut jouée. Tant il était avide de repaître ses yeux du spectacle de cette tragédie qu’il croyait que son seigneur allait bientôt après transporter du théâtre dans l’État, mais que Dieu a fait retomber sur leurs propres têtes[5] ! » Sir Gilly Merrick fut exécuté à Tyburn, ainsi que Henry Cuffe, le 30 mars 1601, cinquante jours environ après la fatale représentation de Richard II.

Une controverse importante s’est élevée, dès le dix-huitième siècle, entre les commentateurs de Shakespeare sur la question de savoir quel est ce Richard II qui fut joué le 7 février 1601 devant les conjurés : est-ce le drame de Shakespeare ? est-ce l’œuvre de quelque auteur inconnu ? La plupart de ces commentateurs, — entre autres Malone, Steevens, Farmer, Tyrwhitt, M. Knight, M. Collier, M. Staunton, — ont adopté et soutenu énergiquement la seconde hypothèse ; deux seulement, MM. Drake et Chalmers, ont soutenu, mais timidement, la première. On le voit, la majorité est écrasante. C’est d’une voix presque unanime que la critique d’outre-Manche a repoussé la conjecture qui attribue au glorieux auteur de Richard II la pièce représentée devant les conspirateurs. Quiconque connaît un peu le caractère britannique s’expliquera aisément ce verdict. La loyauté proverbiale de ce caractère est instinctivement révoltée par une conclusion qui prouverait une sorte de complicité morale entre le drame de Shakespeare et la rébellion du comte d’Essex. Fi ! se figure-t-on, la muse sacrée du grand poëte surprise en flagrant délit de conspiration, animant la trahison, fomentant la révolte et commettant contre l’auguste reine de l’Angleterre protestante le crime, l’épouvantable crime de lèse-majesté. Mais, si cette hypothèse affreuse était admise, en voyez-vous les conséquences ? Il faudrait bouleverser toutes les biographies de Shakespeare ! Il faudrait raturer cette belle légende, imaginée après coup par les historiographes zélés, qui nous montre l’auteur du Songe d’une Nuit d’été, encouragé, protégé, patronné, prôné, admiré, applaudi, honoré d’on ne sait quel amour platonique par « la belle Vestale qui trône à l’Occident. » Alors Shakespeare ne serait plus le Shakespeare qu’on est convenu de nous présenter ; ce ne serait plus ce poëte de cour, commode, heureux, complaisant et satisfait, que les biographes nous ont rendu familier ; ce serait un personnage jusqu’ici inconnu ; ce serait un autre Shakespeare ; ce serait un libre penseur amer, sombre, austère, attristé et mécontent ! — Shakespeare mécontent, est-il possible ? Mécontent de quoi, et de qui, s’il vous plaît ? — Mécontent d’Elisabeth Tudor ! Mécontent de la reine et de ses ministres ! Mécontent de la chambre étoilée ! Mécontent de tous les droits supprimés, de toutes les libertés violées, de toutes les consciences asservies ! Mécontent des peuples pressurés, des Irlandais massacrés, de Marie Stuart assassinée ! Mécontent de la tyrannie ! Ah ! il en coûterait trop aux loyaux sentiments de tout bon sujet britannique d’admettre une aussi choquante hypothèse. Supposer que Shakespeare pût murmurer contre un absolutisme hideux, ce serait lui faire injure. Il faut à tout prix réfuter cette calomnie. Et voilà les commentateurs à l’œuvre ! Les voilà qui tous s’ingénient pour établir que le Richard II, joué la veille de l’insurrection de 1601, ne peut pas être le Richard II de notre poëte.

Et d’abord ces messieurs croient trouver un argument péremptoire dans les paroles mêmes prononcées par Augustin Phillips pendant son entretien avec les conjurés. Comme le lecteur se le rappelle, quand sir G. Merrick demanda à Phillips de reprendre le drame de Richard II, le comédien répliqua que le drame, étant « vieux et tombé en désuétude, old and out of use, « attirerait peu de monde et que le théâtre perdrait à le jouer. Or, objectent ces messieurs, cette qualification était-elle applicable au drame du maître ? Le Richard II de Shakespeare, joué pour la première fois vers 1595, pouvait-il être traité de vieille pièce en 1601 ? — Pour discuter sérieusement cette objection, il faudrait être sûr que les paroles que le procès-verbal des juges d’instruction prête à Phillips, fussent parfaitement exactes. En outre, ces paroles pouvaient ne pas représenter fidèlement la pensée du comédien ; elles pouvaient n’être qu’une échappatoire opposée par lui à une demande embarrassante. Phillips, — hésitant d’une part, à reprendre une pièce rendue dangereuse par les allusions qu’elle contenait, et voulant, d’autre part, éviter une scabreuse explication politique où le nom de la reine eût été infailliblement prononcé, — a pu alléguer, comme prétexte, que la pièce était trop vieille pour attirer le public. Mais admettons que ses paroles fussent sincères. Était-il étonnant qu’un chef de troupe, en train de représenter fructueusement quelque ouvrage nouveau, peut-être Comme il vous plaira, peut-être Beaucoup de bruit pour rien, répugnât à le remplacer subitement par une ancienne pièce dont le succès semblait avoir été épuisé par une longue série de représentations ? Dans son hésitation fort légitime et fort logique, ce chef de troupe ne pouvait-il être tenté, dût-il exagérer sa pensée, de déclarer « vieille et tombée en désuétude » une pièce ancienne de six à sept ans ? À une époque où les ouvrages dramatiques se multipliaient si vite sur la scène, un intervalle de six à sept ans suffisait d’ailleurs amplement pour retirer à un drame, si célèbre qu’il fût, l’attrait de la nouveauté. Ainsi que l’avoue fort bien M. Collier, « en supposant que le Richard II de Shakespeare ait été écrit en 1595, comme Malone l’imagine, ou en 1596, comme le prétend Chalmers, il aurait pu être qualifié de vieille pièce en 1601, en raison de la rapidité avec laquelle les pièces de théâtre se succédaient alors. »

Ainsi, convenez-en, il n’y a rien dans les paroles d’Augustin Phillips qui empêche de croire que l’ouvrage représenté devant les conjurés fût celui de Shakespeare. En revanche, que de présomptions en faveur de cette hypothèse ! Examinons la question de près.

La première édition du Richard II de Shakespeare, format in-quarto, porte ce titre : « La tragédie de Richard Deuxième, comme elle a été jouée publiquement par les serviteurs du très-honorable lord Chambellan. Londres, 1597. Imprimée par Valentin Simmes, pour Andrew Wise. En vente à sa boutique du cimetière de Saint-Paul, au signe de l’Ange. » Ainsi, — en voilà la preuve incontestable, — la compagnie dite des Serviteurs du lord Chambellan, compagnie qui exploite les deux théâtres du Globe et de Blackfriars, — compagnie à laquelle Shakespeare est triplement attaché comme auteur, actionnaire et acteur, — a dès 1597 reçu, monté et joué publiquement le Richard II de Shakespeare. Quelques années après la représentation, les partisans du comte d’Essex s’adressent à ces mêmes comédiens et leur demandent quoi ? De reprendre le drame primitivement joué par eux, drame qui, comme le dit expressément sir G. Merrick, contient la déposition et l’assassinat du roi Richard II. La logique, le bon sens, la vraisemblance indiquent clairement qu’il s’agit ici du drame célèbre auquel Shakespeare a attaché son nom, drame qui contient, en effet, la déposition et l’assassinat du roi Richard II. Évidemment, la troupe privilégiée qui a l’insigne honneur d’avoir dans son répertoire l’œuvre de Shakespeare ne peut et ne doit songer à jouer que l’œuvre de Shakespeare. Mais cette conclusion n’est pas du goût des commentateurs. Ils déclarent à priori qu’il devait exister en 1601 deux pièces historiques, ayant pour sujet la fin du règne de Richard II, — la pièce de Shakespeare et la pièce anonyme d’un auteur quelconque, et ils affirment que c’est cette pièce anonyme d’un auteur quelconque qui fut jouée devant les conjurés, à la pressante sollicitation de sir Gilly Merrick. Ici les embarras commencent. Il faut prouver l’existence de cette œuvre anonyme, révélée par les savants calculs des critiques. Pour ce, on consulte tous les documents contemporains : aucune trace, aucune mention de ladite pièce. N’importe. On n’en démord pas. La pièce existe, prétend-on ; on la découvrira quelque jour. Un jour, en effet, — il y a de cela quelques années, — l’infatigable antiquaire, M. Collier, trouve, dans les archives d’une des principales bibliothèques d’Angleterre (Bodleyan Library), le journal d’un certain docteur Simon Forman, lequel, à la date du 30 avril 1611, contient l’analyse d’un Richard II, autre que le Richard II de Shakespeare. — Victoire, s’écrie-t-il ! — Victoire, répètent en chœur les loyaux critiques ! Mais, hélas ! ces messieurs ont poussé trop tôt le cri de triomphe ! Le compte rendu même de Forman dissipe toute illusion ; le drame analysé par le docteur n’a aucun rapport avec le drame désigné par sir Gilly Merrick ; il a pour sujet les premiers événements du règne de Richard II, la répression sanglante de l’insurrection populaire de Jacques Strak et de Wat Tyler, et la victoire du roi sur le parti aristocratique représenté par le comte d’Arundel et le duc de Glocester ; il ne contient aucune des scènes indiquées, ni la déposition, ni le meurtre du roi. Donc, il faut s’y résigner, ce ne peut être le drame joué, le 7 février 1601, devant les conjurés.

Ainsi l’existence du drame anonyme, antérieur à l’œuvre de Shakespeare et ayant pour sujet, comme celle-ci, la fin du règne de Richard II, est encore à prouver, et il faut, pour la démontrer, que la critique anglaise recommence ses recherches. Mais à quoi bon tant d’efforts stériles ? À quoi bon lutter contre l’évidence ? N’est-il pas clair que, si en 1601, la troupe du lord chambellan possédait dans son répertoire deux pièces composées sur la même donnée, l’une par Shakespeare, l’autre, par quelque dramaturge obscur, ce fait ressortirait du compte rendu même de l’entretien qui eut lieu le jeudi 7 février entre Augustin Phillips et sir Gilly Merrick ? Si tel était le cas, le comédien eût été obligé de répondre au chevalier quelque chose comme ceci : « Vous désirez que nous reprenions l’ancien drame qui a pour conclusion la déposition et le meurtre de Richard II. Or, nous avons deux pièces ayant cette conclusion, l’une de notre confrère, William Shakespeare, l’autre de X. Laquelle désirez-vous ? » Mais rien de pareil ne s’est dit entre les interlocuteurs. Les documents, qui relatent la négociation, s’accordent à établir qu’elle avait pour objet un ouvrage unique, The play of deposing king Richard the second, suivant le récit de Bacon, The play of deposing and killing king Richard the second, selon le procès-verbal des juges d’instruction. Cette désignation si précise : La pièce de la déposition et du meurtre du Roi Richard, n’admet aucun doute : elle prouve qu’il n’existait pas deux drames composés sur le même sujet et que par conséquent il n’y avait pas lieu à option. Évidemment, aucune confusion n’était possible dans l’esprit des interlocuteurs, et la pièce réclamée ne pouvait être que le drame par excellence, le drame de Shakespeare.

Donc, — il faut, bon gré mal gré, que la critique anglaise en convienne, — voilà l’auteur de Richard II impliqué par son œuvre dans l’insurrection de 1601. Voilà Shakespeare pris en flagrant délit de révolte intellectuelle et morale contre la monarchie absolue des Tudors ! Certes une telle évidence, loin de diminuer la gloire du poëte, ne fait que la grandir à nos yeux. Libre aux « loyaux » critiques d’outre-Manche de rejeter cette évidence comme injurieuse pour sa mémoire. Quant à nous, il nous plaît de voir notre poëte prendre en face du despotisme l’attitude hautaine de la protestation. Tandis que les peuples sont prosternés dans la plus abjecte servitude, nous aimons à l’entendre rappeler, sans colère, sans violence, avec l’impartiale sérénité du génie, les hautes traditions de sa patrie.

À la fin du seizième siècle, à cette sombre époque où le droit divin opprime le monde, quand Philippe II rêve, au fond de l’Escurial, sa monarchie universelle, quand la France passe du bon plaisir des Valois au bon plaisir des Bourbons, quand l’Angleterre est léguée par les Tudors aux Stuarts, quand l’Armada détruite, les catholiques suppliciés, les puritains décimés ont fait de la fille d’Anne de Boleyn la sultane toute-puissante de l’Angleterre, quand, exerçant la double suprématie du pape et de l’empereur, maîtresse de toutes les consciences comme de toutes les destinées, arbitre de la foi, arbitre de la loi, Élisabeth trône, la tiare au front, quand le Parlement n’a même plus de droit de remontrance, quand toutes les libertés publiques sont absorbées dans le caprice souverain, alors Shakespeare se lève et proteste. Brusquement, en face de cette cité esclave, le magicien sublime évoque la redoutable Londres d’autrefois. Devant ce misérable Westminster où l’on divinise la tyrannie, il élève subitement le formidable Westminster où on la détrône. En opposition à ce Parlement servile qui laisse sans mot dire emprisonner ses membres par la royauté, il assemble le Parlement national qui fait la royauté prisonnière. Prodigieux exemple ! Cette monarchie impériale qui prétend tenir son mandat d’en haut et, par un ambitieux blasphème, s’assimile à Dieu même, il la traduit à la barre du peuple, humiliée, garrottée, furieuse, frémissante, éperdue ; là, après lui avoir présenté le miroir de son passé, il la proclame indigne, il la dépouille de ses attributs, il lui enlève l’épée de justice, il lui retire le sceptre, il lui arrache la couronne !

Certes il fallait un grand courage civique pour oser offrir un pareil spectacle sous le régime despotique des Tudors. La poésie, je le sais, était ici couverte par l’histoire ; Shakespeare pouvait se retrancher derrière Froissart et Holinshed. N’importe. Malgré l’habileté suprême du poëte qui prenait la chronique pour texte, le coup de théâtre parut si audacieux qu’il alarma la presse naissante. Le libraire Andrew Wyse, qui publia le premier le drame de Richard II, fut obligé de le tronquer. Fait bien significatif, — la scène essentielle de la déposition du roi manque à l’édition de 1597 ; elle ne fut pas publiée du vivant d’Élisabeth ; et ce n’est qu’en 1608 que l’éditeur Matthew Law se risqua à la restaurer. — Ainsi la censure jalouse des Tudors, à qui l’ouvrage avait échappé sur le théâtre, le poursuivait dans le livre. Elle faisait pis que le supprimer, elle le mutilait. Elle châtrait ce drame viril ; elle le dénaturait ; elle lui enlevait cette conclusion féconde qui en est le complément indispensable. Impuissante rancune. Stériles représailles exercées par un pouvoir éphémère contre l’immortel génie ! L’ouvrage, lacéré par les ciseaux d’une vieille fille couronnée, devait reparaître, quelques années plus tard, dans son invulnérable intégrité. Et aujourd’hui la critique moderne s’incline, émue et reconnaissante, devant ce drame unique qui fut à la fois l’œuvre d’un grand poëte et l’acte d’un grand citoyen.

Oui, — nous ne saurions le dire trop haut, — Richard II est une conception éminemment patriotique. Ce qui inspire ce drame, ce qui l’anime, ce qui l’exalte, c’est l’amour de la patrie. Shakespeare, en effet, aimait passionnément son pays. Jamais poëte n’eut plus que lui le culte de la terre natale. Voué à l’humanité par l’immensité de son génie, Shakespeare appartenait à sa patrie par tous les instincts de son cœur. Pour être cosmopolite, sa pensée n’en était pas moins nationale. Il ressentait dans ses mille nuances et dans ses mille délicatesses le noble amour de la patrie ; il en connaissait toutes les susceptibilités, toutes les fiertés, toutes les préventions, toutes les animosités, toutes les émulations, toutes les colères, tous les égoïsmes, toutes les grandeurs, et parfois aussi toutes les petitesses. Il aimait sa patrie jusqu’à en être jaloux. Il était aussi tendre que sévère pour elle. Il veillait sur elle avec une constante sollicitude. Je ne sais si Shakespeare était par principe ce qui s’appelle aujourd’hui un libéral ; mais à coup sûr il l’était par sentiment. Il voulait sa patrie libre parce qu’il la voulait digne. Il la voulait indépendante parce qu’il la voulait glorieuse. Si puissante était chez lui cette double ambition que lui, le poëte impersonnel par excellence, n’a pu s’empêcher de la trahir dans son œuvre. Voyez, par exemple, avec quelle ardeur il défend, dans le Roi Jean, la frontière menacée ! Avec quelle véhémence il dénonce l’usurpation étrangère ! Avec quel enthousiasme il lance contre l’héritier de la maison d’Autriche le peuple incarné dans le Bâtard ! Avec quelle furie il brandit la rapière britannique contre le démon du Midi ! Enfin, avec quelle joie farouche il jette sur la scène la tête de l’archiduc décapité ! — Mais ce n’est pas seulement l’invasion matérielle qui menace la patrie de Shakespeare, c’est l’envahissement moral. Sixte-Quint est plus redoutable encore que Philippe II. La monarchie universelle tentée par le roi d’Espagne ne s’établirait que sur des cadavres ; mais l’empire catholique auquel aspire la papauté avilirait les âmes. La véritable Armada, ce n’est pas cette flotte fanfaronne qu’un coup de vent dispersera, c’est cette milice occulte, qui exécute, quel qu’il soit, le mot d’ordre jésuitique de Rome, qui hier décimait la France huguenote par le massacre de la Saint-Barthélémy et qui, demain, roulera sous les caves de Westminster le monstrueux baril de poudre destiné à faire sauter l’hérétique Angleterre. Avec l’instinct infaillible du patriotisme, le poëte devine là l’ennemi suprême. Aussi le dénonce-t-il à deux reprises et dans deux drames différents : il écrase, dans Henry VIII par la chute de Wolsey, cette conspiration ultramontaine qu’il a démasquée, dans le Roi Jean, par l’humiliation de Pandolphe. Il lance jusqu’au Vatican les foudres de son vers. À l’excommunication partie de Rome, il réplique par l’éternel anathème de la muse : « Tu ne peux pas, cardinal, imaginer un titre aussi futile, aussi indigne, aussi ridicule que celui de pape. Dis cela à ton maître ; — et, de la part de l’Angleterre, ajoute qu’aucun prêtre italien ne percevra jamais ni taxe ni dîme dans nos domaines. Continuez, vous tous rois de la chrétienté, à vous laisser mener grossièrement par ce pape intrigant… Seul, je lui résiste et tiens pour ennemis ses amis[6] ! »

C’est avec cette éloquence passionnée que Shakespeare revendiquait l’autonomie de son pays. — Indépendance religieuse, — indépendance politique, — exclusion des prétendants étrangers, — exclusion de la monarchie catholique, — exclusion de la suprématie papale, — telles étaient pour l’auteur de Henry VIII et du Roi Jean les conditions essentielles à l’existence même de sa patrie : telles étaient les bases fondamentales de la charte idéale que promulguait son génie. Hors de là, pas de droit public, pas de vie publique. Tributaire du dehors, la patrie n’existait plus ; elle n’était plus nation et devenait province ; elle perdait la direction de ses destinées ; elle abdiquait son moi en abjurant sa conscience ; elle se suicidait dans la conscience universelle.

Pour empêcher ce suicide, un gouvernement national était nécessaire. Mais ce gouvernement national, quel devait-il être ? De quels éléments devait-il être formé ? Sur quelles bases devait-il reposer ? Ici une question nouvelle se présentait.

D’après la théorie proclamée partout au temps de Shakespeare, le gouvernement était un attribut exclusif de la propriété. Qui avait le sol, régissait l’habitant. Le légitime héritier de la terre était le souverain absolu de la population. Un peuple était un immeuble comme un autre, lequel se transmettait par succession dans une famille privilégiée et était dévolu à un seigneur appelé roi. Le roi pouvait disposer de cet immeuble à sa guise : il pouvait, selon la formule romaine, en user et en abuser. Le territoire lui appartenant, tout ce qui vivait, végétait, respirait sur ce territoire, lui appartenait. Il était le maître de toutes les fortunes, de toutes les libertés, de toutes les existences. « Tout ce que nous avons, disait le sergent Heyle au parlement de 1601, est à Sa Majesté, et elle peut légalement nous l’ôter à sa guise [7]. » Ce régime était simple. Le bon plaisir d’un seul était la règle de tous. Ce que le prince voulait était la loi. Aucune infraction ne lui était possible, puisqu’il était le droit vivant. Élu par la désignation mystique de la naissance, délégué visible de l’Invisible, infaillible, irresponsable, fatidique, immémorial, il avait les pleins pouvoirs du Tout-Puissant.

Cette théorie qui révolte aujourd’hui notre bon sens indignait, nous n’en doutons pas, le grand esprit qui s’appelait Shakespeare. L’équité suprême, qui était l’âme de sa poésie, ne pouvait admettre le monstrueux système qui faisait d’un individu l’arbitre du bien et du mal. Eh quoi, de cette créature humaine comme nous, charnelle comme nous, fragile comme nous, dépendraient ici-bas les axiomes de l’immuable morale ! Une créature serait, par droit de naissance, maîtresse absolue de tous les êtres ; une fantaisie serait la norme de toutes les volontés ; elle pourrait dire : l’État, c’est moi. Elle pourrait gouverner à sa guise : contre elle pas de garantie, pas de recours, pas de remontrance. La légitimité de la naissance lui rendrait tout légitime. Elle pourrait à son aise être inique, oppressive, tyrannique, infâme ; elle aurait un blanc-seing pour pressurer, spolier, tailler, voler, décimer les peuples. La couronne, ce serait l’impunité ! — Eh bien, non, cela n’est pas ; le poëte proteste contre cette théorie du jurisconsulte. Pour lui, cette théorie est plus qu’une imposture, c’est un blasphème. Votre roi légitime n’a pas de droit contre le droit : il est soumis, comme nous tous, aux lois universelles de l’équité. Les principes éternels qui président à l’ordre des choses ne sont jamais impunément outragés. Tôt ou tard ces principes offensés se redressent contre l’offenseur avec la violence irrésistible des éléments ; ils soulèvent dans leur colère la patrie opprimée, ameutent les âmes, arment les bras, et, renversant le tyran sous la coalition des consciences, revendiquent par une révolution réparatrice leur toute-puissance méconnue. Alors la vérité éclate incontestable : la souveraineté, à laquelle appartient le gouvernement du monde, n’est pas le caprice d’un seul homme, mais la raison suprême exprimée par la volonté de tous.

Démontrer l’impuissance de l’arbitraire monarchique devant l’omnipotence providentielle, prouver que les décrets du bon plaisir royal ne sauraient prévaloir contre les arrêts de la justice absolue, détruire cette superstition qui fait du roi le représentant de Dieu en montrant la royauté en lutte avec la Divinité, et frappée par elle, déplacer la base traditionnelle de l’autorité en la transportant du prince au peuple, restituer à la nation l’initiative du gouvernement en faisant émaner le pouvoir de l’élection, établir, par un exemple éclatant et illustre, que la force suprême, c’est le droit : telle est l’idée mère du drame de Richard II. Pour que cette haute leçon eût toute sa portée, pour qu’elle fût un enseignement politique en même temps qu’un symbole littéraire, il était nécessaire qu’elle eût la valeur d’un fait réel et incontesté. Le caprice du poëte devait s’assujettir ici à la rigidité de l’annaliste. Il fallait que la muse prît la plume d’acier de la chronique. Aussi Richard II est-il un ouvrage strictement historique. Le cadre du drame est exactement le cadre de l’histoire. C’est à l’histoire qu’appartient l’action entière, et qu’appartiennent tous les personnages. À peine l’auteur a-t-il osé insinuer dans un coin du tableau la sympathique figure du servage, sous les traits de ce bon jardinier, « vieux spectre d’Adam, » qui annonce à la reine Isabelle la captivité de son mari. Ici Shakespeare n’a pas usé de la licence qu’il a prise partout ailleurs ; il ne s’est pas départi un seul instant du plan tracé par les événements ; il s’est astreint à développer le scenario naïvement transmis par Froissart et par Holinshed ; il n’a pas voulu mêler à ces personnages tout historiques les enfants de son imagination ; il n’a rien retranché à l’œuvre de la Providence, il s’est contenté d’être le metteur en scène de Dieu.

Autre trait caractéristique qu’on n’a pas remarqué : Richard II est, de tous les ouvrages de Shakespeare, le seul qui ne contienne aucun élément comique.

Le grotesque, qui chez le poëte joue d’habitude un rôle si important, est rigoureusement exclu d’ici. Ce drame est sévère comme une tragédie d’Eschyle. La terreur et la pitié le remplissent seules de leur épique contraste. L’auteur n’a pas voulu atténuer par un mot bouffon la gravité majestueuse de sa leçon. Il s’agit bien d’amuser ce peuple asservi ! Il faut, avant tout, l’instruire. Quand on a le despotisme à renverser, est-ce le moment de rire ?

Le roi Richard n’est pas un usurpateur comme Macbeth ou comme le roi Jean. Pour parvenir au trône, il n’a assassiné personne. Son avènement n’a pas de vice originel. Il règne, non en vertu d’un crime, mais en raison de sa naissance. Fils unique du glorieux prince Noir qui était le fils aîné du victorieux Édouard III, il tient d’un titre incontesté la couronne des Plantagenets. La tradition de l’hérédité l’a fait souverain légitime. Sacré dès l’âge de onze ans, il a eu le sceptre pour hochet, habitué dès l’enfance à jouer avec les destins d’un grand royaume, Richard II est encore un jeune homme et est déjà un vieux tyran. Prodigue, dissipé, libertin, répugnant par sensualisme à l’âpre métier de la guerre, voluptueux et impitoyable, ingénieux à la débauche et à la cruauté, expert en divertissements et en pièges, épris de mascarades et de guet-apens, terrible et enjoué, Richard est, par excellence, le roi du bon plaisir. Exercer sans pitié son droit divin, exploiter sans réserve sa prérogative, tirer tout le profit possible de son royal domaine, employer pour ses besoins personnels les ressources de tous, extorquer à la nation la solde de ses dix mille gardes, torturer le peuple pour amuser sa cour, telle a été jusqu’ici sa politique. Et quand par hasard cette politique a rencontré des résistances, le roi les a savamment anéanties. — Wat-Tyler, à la tête de soixante mille insurgés, réclamait la diminution des taxes et l’abolition du servage. Le roi a concédé à Wat-Tyler toutes ses demandes, puis l’a invité à une entrevue amiable, l’a fait assassiner par ses gens, et a rétracté toutes les concessions faites. — Un des oncles du roi, le duc de Glocester, prétendait imposer à la cour le contrôle du Parlement. Un jour, Richard est allé souper chez son oncle à la campagne de Plashy, puis, comme la nuit était venue, s’est fait accompagner par lui jusqu’au bord de la Tamise ; là des sbires, apostés par le maréchal duc de Norfolk, ont empoigné le duc de Glocester, l’ont jeté de force dans une barque et l’ont transporté à la forteresse de Calais. « Lors, raconte Froissart, quatre hommes, à ce ordonnez, lui gettérent une touaille au col, et l’estraignirent tellement, les deux d’un costé et les austres deux de l’autre, qu’ils l’abbâtirent à terre, et là l’estranglèrent et cloirent les yeux : et tout mort le portèrent sur un lict, et le despouillèrent et deschaussèrent et le couchèrent entre linceux, et mièrent son chef sur un oreiller, et le couvrirent de manteaux fourrez : et puis issirent de la chambre, et vindrent en la salle tous pourveus de ce qu’ils deuoient dire et faire, en disant telles paroles qu’une fausse maladie d’apoplexie estoit prise au duc de Glocester, en lauant ses mains et qu’à grand’peine on l’auait pu coucher. »

C’est au lendemain de ce meurtre que commence le drame de Shakespeare. Le poëte nous montre, dans une scène pathétique, la douleur d’Éléonore Bohun, veuve du duc assassiné. La duchesse conjure son beau-frère, Jean de Gand, de venger la mort de Glocester en châtiant les assassins. Jean de Gand résiste à ces supplications : selon lui, le roi, unique dispensateur de la justice, peut seul venger cette mort, et comment punirait-il un crime qu’il a ordonné ? Comment condamnerait-il les meurtriers dont il est lui-même le complice ? Il faut donc se résigner à attendre de Dieu la sentence que les hommes ne sauraient prononcer.

— Confions notre cause à la volonté du ciel. Quand il verra les temps mûrs sur terre, il fera pleuvoir une brûlante vengeance sur la tête des coupables.

La duchesse insiste : que vient-on parler de soumission au désespoir ! La patience du duc de Lancastre lui fait l’effet d’une lâche indifférence.

— La fraternité n’est-elle pas pour toi un stimulant plus vif ? L’amour n’a-t-il pas plus de flamme dans ton vieux sang ? Ah ! Jean de Gand, son sang était le tien ; et tu as beau vivre et respirer, tu es tué en lui ; c’est acquiescer hautement à la mort de ton père que de laisser périr ton malheureux frère, cette vivante image de ton père… Ce que nous appelons patience chez les gens vulgaires n’est que pâle et blême couardise dans les nobles poitrines.

Inutile appel. Jean de Gand ne se laisse pas ébranler ; rien ne peut le faire dévier du respect qu’il doit à la majesté royale. Le roi ne saurait trouver de juge ici-bas : il ne relève que de là-haut.

— Cette querelle est celle de Dieu, God’s is the quarrel.

Car c’est le représentant de Dieu, l’oint du seigneur sacré sous ses yeux même, qui a causé sa mort : si ce fut un crime, que Dieu en tire vengeance, car je ne pourrai jamais lever un bras irrité contre son ministre.

— À qui donc, hélas ! pourrai-]e me plaindre ?

— Au ciel, le champion et le défenseur de la veuve !

Cette scène entre la veuve et le frère du duc de Glocester est le prologue véritable de l’action. C’est par ce dialogue, jusqu’ici trop peu remarqué, que l’auteur expose son sujet et nous en montre l’étendue. « Cette querelle est celle de Dieu. » Nous allons assister à ce drame immense : le procès de la majesté royale fait par la majesté divine : le roi accusé, condamné et châtié par Jéhovah : ce qu’il y a de plus haut sur la terre, le trône, frappé par le ciel.

À peine Glocester a-t-il expiré qu’un incident surgit. Bolingbroke, fils de Jean de Gand, provoque en duel le duc de Norfolk, celui-là même qui présidait au guet-apens : ne pouvant atteindre le roi, le prince s’en prend au ministre. Il accuse le maréchal du meurtre de Glocester et, selon la coutume féodale, il le somme de se justifier par l’épreuve solennelle du combat judiciaire : « C’est toi, Norfolk, qui as fait ruisseler cette âme innocente dans des torrents de sang. Ce sang, comme celui d’Abel, crie du fond de la terre ; il réclame de moi justice et rude châtiment. Et, par la glorieuse noblesse de ma naissance, ce bras le vengera ou j’y perdrai cette vie. » Norfolk relève le gant et accepte le cartel… — Voici le jour fixé pour le combat. Figurons-nous la splendide mise en scène indiquée par la chronique. La lice a été dressée dans la plaine de Gosford-Green, près de Coventry. Les bannières flottent au vent, les rois d’armes sont à leur poste. Les gardes ont peine à repousser la foule accourue de toutes les parties du royaume. Une longue fanfare annonce l’arrivée de Richard II qui, comme juge du camp, va s’asseoir sur une estrade, élevée au-dessus du champ clos. Les grands feudataires, ayant à leur tête le vénérable duc de Lancastre, prennent place au-dessous du roi, comme assesseurs. Le duc d’Aumerle, comme connétable et le duc de Surrey, comme maréchal, s’installent dans l’enceinte du champ clos dont la police leur est confiée. Une trompette sonne, une autre trompette lui répond. Et bientôt voici paraître, précédés chacun de son héraut, les deux magnifiques adversaires. Thomas Mowbray, duc de Norfolk, est sur un cheval bai que couvre un caparaçon de velours cramoisi brodé de lions et de branches de mûrier d’argent : il porte une armure commandée tout exprès au meilleur armurier d’Allemagne. Henry Bolingbroke, duc d’Hereford, monté sur un destrier blanc que revêt une housse de velours vert et bleu, brodée de cygnes et d’antilopes d’or, porte la merveilleuse panoplie que, selon le rapport de Froissait, lui a envoyée messire Galéas, duc de Milan. Toutes les formalités d’usage sont remplies. Les lances ont été mesurées. Les deux combattants ont successivement décliné leurs titres, et chacun a attesté par serment la justice de sa cause. Le signal est donné, et les champions s’élancent, l’un contre l’outre, la lance au poing. Instant solennel. Bolingbroke a pour lui les prières d’une veuve et les sympathies palpitantes de toute une nation ; Norfolk a pour lui les yeux hypocrites du roi. Imaginez en ce moment l’inquiétude de Richard : si le ciel allait décerner la victoire à Bolingbroke ! Si Dieu, en décrétant la défaite de Mowbray, allait punir devant tous le crime secrètement ordonné par le roi ! Richard frémit devant cette possibilité : se voir condamné dans son ministre par le verdict d’en haut. À tout prix il faut prévenir une telle conclusion, et voilà le roi qui tout à coup jette son bâton de commandement entre les deux adversaires. Le combat judiciaire est arrêté. Richard interpose sa volonté entre l’appelant et le défendant, et brusquement évoque à son tribunal la cause qui s’instruisait devant les assises divines. Par un coup d’État imprévu, il substitue l’arbitraire royal à la justice providentielle. Le roi usurpe sur le Très-Haut ; il enlève à Dieu le droit de prononcer ici la sentence : les deux adversaires sont condamnés à l’exil. Froissart raconte avec toute l’autorité d’un contemporain l’effet produit en Angleterre par la proscription de Bolingbroke. Ce fut un deuil national. La patrie pleura comme si elle perdait son défenseur. L’exilé fut escorté à son départ par un peuple en larmes. « Quand le comte d’Erby monta à cheval, et se départit de Londres, plus de quarante mille hommes estoient sur les rues qui crioient et pleuroient aprez luy, si piteusement que c’estoit grande pitié de les veoir, et disoient : Haa, gêtil comte d’Erby, nous laisserez-vous donc ? J’amais le pays n’aura bien ne ioie jusqu’à ce qu’y soyez retourné, mais les jours de retour sont trop longs. Par enuie, cautelle et trahison on vous met hors de ce royaume. » L’auteur dramatique ne pouvait nous donner ce spectacle : il ne pouvait nous montrer cette immense multitude éplorée faisant au proscrit un cortège de lamentations. Mais il a mis sur la scène l’envers du tableau. Ce qui fait la douleur du peuple fait par contre-coup la joie du despote. Bolingbroke n’a pas plutôt disparu, que Richard laisse éclater devant ses familiers son indécente satisfaction. Il écoute complaisamment le récit cynique d’Aumerle qui se vante d’avoir quitté l’œil sec son cousin banni. Lui-même a vu Bolingbroke et se moque des courtoisies que celui-ci adressait à la canaille : — Que de respects il prostituait à ces manants ! Il ôtait son chapeau à une marchande d’huîtres ! Deux haquetiers lui criaient : Dieu vous bénisse ! et obtenaient le tribut de son souple genou !

Cependant une nouvelle funèbre fait trêve à ces railleries : le vénérable Jean de Gand se meurt, tué par la douleur d’avoir perdu son fils, et, avant d’expirer, a exprimé le désir de voir le roi. La mort même ne saurait imposer silence à la joie féroce de Richard. Au douloureux message il répond par cette facétie hideuse :

— Ciel ! suggère au médecin l’idée de le dépêcher immédiatement à sa tombe… Venez, messieurs, allons le visiter : Dieu veuille qu’en faisant toute diligence, nous arrivions trop tard !

À ce moment Richard II est aussi monstrueux que Richard III.

Ici se place cette belle scène dont le génie du poëte a illuminé le récit de l’histoire. « Or, avint qu’environ Noël (1398) le duc de Lanclastre (qui viuoit en grande deplaisance, tant pour son fils que pour le gouvernement qu’il veoit en son neveu le roy Richard, et sentant bien le dit duc que s’il persévéroit en celuy estat longuement, le royaume seroit perdu) tomba en une maladie de laquelle il mourut, et eut grand’plainte de ses amis. Le roy Richard d’Angleterre (à ce qu’il monstra) n’en fît pas grand compte : mais l’eut tantost oublié. » Certes, elle est émouvante, même dans le récit laconique de Froissart, cette fin du duc de Lancastre, causée par la double blessure du patriotisme et de la paternité. Mais, pour que l’impression soit à la hauteur du drame, il faut que la victime soit, au dernier moment, confrontée avec son bourreau. Il faut que le souffre-douleur jette au tourmenteur couronné l’anathème de son agonie.

Voilà pourquoi le poëte amène Richard II au chevet de Jean de Gand. La voix du prince expirant est devenue en quelque sorte la voix même de la nation martyre. Les angoisses de la patrie ont trouvé leur dernier écho dans le râle sacré du patriarche :

— … Cet auguste trône des rois, cette île-sceptre, cette terre de majesté, ce siège de Mars, cet autre Éden, ce demi-paradis, cette forteresse bâtie par la nature pour se défendre contre l’invasion et le coup de main de la guerre, cette heureuse race d’hommes, ce petit univers, pierre précieuse enchâssée dans une mer d’argent… ce lieu béni, cette terre, cet empire, cette Angleterre… cette patrie de tant d’âmes chères, cette chère, chère patrie, est maintenant affermée (je meurs en le déclarant) comme un fief misérable !… Cette Angleterre qui avait coutume d’asservir les autres, a consommé honteusement sa propre servitude !…

Richard II interrompt cette patriotique agonie, en demandant au duc comment il se trouve. Mais le vieillard n’est pas dupe de cette sollicitude ironique. Étendu dans le linceul, il dévisage Richard d’un regard sépulcral et, comme s’il avait déjà la double vue d’outre-tombe, aperçoit dans les traits du jeune roi les symptômes du mal meurtrier qui le ronge. La fin prochaine du tyran lui apparaît avec son inévitable horreur. Le plus malade ici n’est pas Jean de Gand. Ce jeune roi, insolent de santé, de vigueur et de puissance, voilà le moribond. Richard est miné par l’incurable phthisie du despotisme :

— La maladie que tu vois en moi, je la vois en toi. Ton lit de mort, c’est ce vaste pays où tu languis dans l’agonie de ta renommée. Et toi, trop insoucieux patient, tu confies ta personne sacrée aux médecins même qui t’ont les premiers lésé… Oh ! si d’un regard prophétique ton aïeul avait pu voir comment le fils de son fils ruinerait ses fils, il t’aurait dépossédé d’avance en te déposant, plutôt que de te laisser, possédé que tu es, te déposer toi-même… Tu n’es plus le roi d’Angleterre. Ta puissance légale s’est asservie à la loi, et…

— Et toi, imbécile lunatique, tu te prévaux du privilège de la fièvre pour oser faire pâlir notre joue avec ta morale glacée ! Si tu n’étais le frère du fils du grand Édouard, cette langue qui roule si rondement dans ta tête ferait rouler ta tête de tes insolentes épaules.

— Oh ! ne m’épargne pas… Mon frère Glocester, cette âme si candidement bienveillante, peut te servir de précédent pour témoigner que tu ne te fais pas scrupule de verser le sang d’Édouard. Ligue-toi avec ma maladie : et que ta cruauté s’associe à la vieillesse crochue pour faucher une fleur depuis trop longtemps flétrie… Vis dans ton infamie, mais que ton infamie ne meure pas avec toi. Et puissent ces derniers mots être à jamais tes bourreaux !

Sentence solennelle que doit exécuter l’avenir ! La malédiction de Jean de Gand a sur la fortune de Richard II la même action inéluctable que l’anathème de la reine Marguerite sur les destinées de Richard III. La catastrophe future gronde déjà dans cette imprécation. Le poète a concentré là, comme en un éclair suprême, tous les tonnerres du dénoûment. Quoi que puisse faire désormais Richard II, il ne saurait échapper au coup fatal. La malédiction du mourant l’a foudroyé.

Fort de sa toute-puissance, Richard croit pouvoir braver l’excommunication de la tombe. Il riposte par un acte de colère à ce courroux funèbre : il se venge de Jean de Gand en dépossédant Bolingbroke. Sous prétexte qu’il a besoin de subsides pour la guerre d’Irlande, il confisque à son profit le domaine de Lancastre. Mais ce décret arbitraire, qui subordonne au bon plaisir de la monarchie le principe élémentaire de la propriété, est le dernier acte du despotisme. Devant cette application extrême de la théorie royaliste, une résistance nationale s’organise. Chacun se sent lésé dans son droit personnel par l’arrêt qui dépossède Bolingbroke et se prépare à venger le principe outragé. — Dans ce même palais d’Ély où Jean de Gand vient d’expirer, l’élite de la noblesse anglaise, réunie en comité secret, dénonce un despotisme devenu intolérable. Les éléments de la société féodale entrent en lutte. L’aristocratie renie sa suzeraine, la monarchie, dans un langage d’une étonnante hardiesse. Ici la poésie épique prend la formidable précision de la prose révolutionnaire :

Northumberland. Par le ciel, c’est une honte que de se laisser accabler par de telles iniquités. Le roi n’est plus lui-même ; il se laisse bassement mener par des flatteurs ; à la première accusation, il exercera des poursuites sévères contre nous, nos existences, nos enfants, nos héritiers.

Ross. Il a mis à sac les communes par des taxes exorbitantes, et il a perdu leur affection ; il a, pour de vieilles querelles, frappé d’amende les nobles, et il a à jamais perdu leur affection.

Willoughby. Et chaque jour on invente de nouvelles exactions, blancs-seings, dons volontaires et je ne sais quoi. Mais, au nom du ciel, que fait-il de tout cet argent ?

Northumberland. Les guerres ne l’ont point absorbé, car il n’a pas guerroyé. Il a dépensé dans la paix plus que ses aïeux dans la guerre.

Willoughby. Le roi a fait banqueroute comme un homme insolvable.

Northumberland. L’opprobre et la honte planent sur lui.

Cette éloquente dénonciation du despotisme est toujours actuelle et toujours vraie : mais quel singulier à propos elle avait pour l’auditoire de Shakespeare ! La foule, qui allait chaque jour applaudir son poëte, ne pouvait manquer de saisir toutes ces paroles comme autant d’allusions vengeresses. Par une étrange coïncidence, dans laquelle il est difficile de ne pas voir une préméditation de l’auteur, ce réquisitoire contre le gouvernement de Richard II résumait en quelques phrases laconiques les chefs d’accusation murmurés par tout un peuple contre le gouvernement d’Élisabeth. Les noms changés, c’étaient les mêmes griefs : confiscations, prodigalités envers des favoris, le soupçon et l’espionnage partout aux aguets, le peuple écrasé d’impôts, la noblesse systématiquement épuisée, exactions nouvelles sans cesse inventées, emprunts forcés, qualifiés dérisoirement dons volontaires, état de paix plus coûteux que l’état de guerre. Certes, nous comprenons que la reine Élisabeth se soit sentie personnellement atteinte par les acclamations qui élevaient jusqu’à elle les sentences du poëte ! Nous comprenons que, peu de temps avant de mourir, elle ait dénoncé avec tant d’acrimonie le succès de « cette tragédie de Richard II, jouée quarante fois dans les théâtres publics. » Cette vaillante exposition des abus du despotisme devait mériter longtemps les rancunes de la royauté. En 1738, les vers du maître, ingénieusement appliqués par un écrivain indépendant aux actes du ministère Walpole, valurent à une revue périodique, The Craftsman, l’honneur d’un procès de presse. Magnifique triomphe posthume ! Si formidable était cette franche poésie qu’à cent cinquante ans de distance elle donnait à la monarchie le frisson du remords, et qu’après avoir fait frémir la maison de Tudor, elle faisait trembler la dynastie de Hanovre.

C’est qu’en effet l’œuvre de Shakespeare contient un symbole à jamais dangereux au despotisme. L’insurrection ne s’y consume pas en déclamations vaines ; elle passe, avec une irrésistible logique, de la parole à l’action. Il ne suffît pas de dénoncer l’absolutisme, il faut le renverser. — Le même vent providentiel qui retient à la côte d’Irlande Richard II et son armée amène sur la plage d’Yorkshire la barque de Henry de Lancastre. Le duc, expatrié et déshérité, reparaît pour revendiquer à la fois son héritage et sa patrie. Son débarquement triomphal à Ravenspurg est un des plus étonnants miracles par lesquels le droit lésé ait jamais manifesté sa souveraineté. Ce droit qui de siècle en siècle éblouit l’histoire de ses prodiges, ce droit qui doit un jour renverser sous son souffle les dynasties de Stuart et de Bourbon, se soulève aujourd’hui contre la dynastie de Plantagenet. En face de Richard, ce Jacques II du quatorzième siècle, surgit Bolingbroke, ce Guillaume d’Orange. Devant l’invisible force de la révolution succombent une à une les bastilles de la tyrannie. Les citadelles charmées abaissent leur pont-levis ; les villes se rendent enchantées. Les troupes envoyées contre la révolte sont désarmées par on ne sait quel exorcisme magique ; les milices galloises, levées par Salisbury, se débandent ; l’armée anglaise, commandée par le duc d’York, passe sans coup férir sous les ordres du rebelle. — Cependant Richard II est revenu d’Irlande et a débarqué sur la côte du pays de Galles. Le roi ne connaît encore qu’une partie de la vérité ; il sait qu’une insurrection a éclaté, mais il ignore encore quelles proportions elle a prises. D’ailleurs, il a l’aveugle infatuation de sa prérogative ; il est convaincu qu’aucune force humaine ne saurait lui arracher le sceptre. N’est-il pas l’Oint du seigneur ? L’Angleterre ne lui appartient-elle pas en vertu d’un droit divin ? Ne lui est-elle pas attachée par un lien mystique que nulle violence ne saurait rompre ? Pour le roi, cette terre n’est pas la chose insensible et inanimée que nous foulons ; c’est un être vivant, passionné et aimant qui est dévoué, par la nature même, à l’autorité monarchique. Le roi ne possède pas seulement le corps de la patrie, il en possède l’âme. C’est dans cette persuasion que Richard adjure si tendrement la terre anglaise, et qu’il la presse de prendre sa défense contre la révolte :

— Ne nourris pas les ennemis de ton souverain, ma gentille terre, et refuse tout cordial à leur appétit dévorant. Mais fais en sorte que tes araignées qui sucent ton venin, que tes crapauds rampants se trouvent sur leur chemin… N’offre à mes ennemis que des orties, et, quand ils cueilleront une fleur sur ton sein, fais-la garder par une vipère… Ne riez pas de mes paroles, milords, comme d’une folle adjuration… Cette terre aura du sentiment, et ses pierres se changeront en soldats armés, avant que son roi natal chancelle sous les coups d’une infâme rébellion.

Vainement les rares courtisans qui sont restés fidèles au roi le pressent de s’arracher à une funeste sécurité. Richard II s’entête dans sa majestueuse inaction. Il règne par la grâce de Dieu ; c’est à la grâce de Dieu de le protéger. Ce n’est plus seulement la terre, c’est le ciel qui doit combattre pour le roi :

— Toutes les eaux de la mer orageuse et rude ne sauraient laver du front d’un roi l’onction sacrée : le souffle des humains ne saurait déposer le lieutenant élu par le Seigneur. À chaque homme qu’a enrôlé Bolingbroke pour lever un perfide acier contre notre couronne d’or, Dieu, défendant son Richard, oppose un ange glorieux pris à la solde céleste.

Illusion ! Illusion ! Au moment où Richard, fasciné par le mirage de son droit divin, croit voir se former là-haut la flamboyante milice des anges, la réalité lui pose brusquement la main sur l’épaule et lui montre là-bas ses troupes d’hommes qui le désertent. Salisbury accourt effaré et annonce la dispersion de l’armée galloise. Ce message déconcerte un moment Richard : il pâlit. Mais ce trouble n’est que passager :

— Je l’avais oublié… Ne suis-je pas roi ? Réveille-toi, majesté indolente ! Tu dors… Est-ce que le nom de roi ne vaut pas quarante mille noms ? Arme-toi, arme-toi, mon nom ! un chétif sujet s’attaque à ta gloire suprême !

Cependant les événements sont plus obstinés encore que la crédulité de Richard. Ils ne le lâcheront pas qu’il ne soit désabusé. Un nouveau message frappe d’un nouveau démenti la royale superstition : la nation entière s’est soulevée ; il n’est pas jusqu’aux femmes et aux enfants qui ne s’insurgent ; et déjà les favoris de Son Altesse, Wiltshire, Bagot, Bushy, Green, ont été pris et décapités. Cette fois la secousse est violente. Richard se sent lui-même frappé dans ses ministres : toutes les fictions monarchiques s’écroulent de ce coup. Roi, il se croyait l’arbitre du bien et du mal, l’unique dispensateur de la justice ; et voilà des hommes condamnés par un tribunal inconnu pour des actes que lui, Richard, a ordonnés ! Roi, il se croyait irresponsable, et voilà un peuple en armes qui vient lui demander des comptes ! Alors le voile se déchire. L’histoire, que la flatterie lui avait cachée, se révèle à lui tout à coup. Et, dans une intuition terrible, Richard éperdu aperçoit toutes les catastrophes dynastiques qui ont hâté la fin des princes :

— Au nom du ciel, asseyons-nous à terre et disons la triste histoire de la mort des rois ; les uns déposés, d’autres tués à la guerre, d’autres hantés par les spectres de ceux qu’ils avaient détrônés, d’autres empoisonnés par leurs femmes, d’autres égorgés en dormant, tous assassinés. Car, dans le cercle même de la couronne qui entoure les tempes mortelles d’un roi, la mort tient sa cour ; et là la moqueuse trône, raillant l’autorité de ce roi, riant de sa pompe, lui accordant un souffle, une petite scène pour jouer au monarque, se faire craindre et tuer d’un regard, lui inspirant l’égoïsme et la vanité avec l’idée que cette chair qui sert de rempart à notre vie est un impénétrable airain ! Puis, après s’être ainsi amusée, elle en finit, et, avec une petite épingle, elle perce ce rempart, et adieu le roi ! Couvrez vos têtes et n’offrez pas à ce qui n’est que chair et que sang l’hommage d’une vénération dérisoire ! Jetez de ce côté le respect, la tradition, l’étiquette et la déférence cérémonieuse ; car vous vous êtes mépris sur moi jusqu’ici. Comme vous, je vis de pain, je sens le besoin, j’éprouve la douleur et j’ai besoin d’amis… Ainsi asservi, comment pouvez-vous dire que je suis roi ?

Sublime démenti jeté par le poëte à l’idolâtrie royaliste. Prodigieux renversement de la divinité monarchique. Oui, vous vous êtes mépris jusqu’ici ! Ce prince que vous adorez est fait, comme vous tous, de chair et de sang ; ce prince que vous déifiez est sujet, comme vous tous, à la faiblesse, au besoin, à la douleur, à la mort. Ce souverain est un esclave. Le roi n’est qu’un homme. Loin de lui « l’hommage d’une vénération dérisoire ! » Arrière « la déférence cérémonieuse ! » À bas le faux dieu !

Donc, Richard a fait l’aveu que la destinée réclamait de lui. Il en convient, dominé par l’évidence : il n’est plus qu’un homme. Il ne saurait se prévaloir contre ses adversaires d’une puissance surhumaine. Le ciel, qu’il appelait à la rescousse, est resté immuable. Le roi a eu beau convoquer les légions d’en haut ; elles n’ont pas bougé. Mais, si les forces divines lui font défaut, il peut encore compter sur les forces terrestres. Il peut encore tenir une épée, se mettre à la tête de l’armée qui lui reste, combattre et essayer de vaincre. Le roi est un homme, soit ! mais l’homme peut sauver le roi :

— Arrogant Bolingbroke, je vais échanger les coups avec toi dans une journée décisive… Cet accès de frayeur est dissipé… C’est une tâche aisée que de conquérir ce qui est à nous… Dis-moi, Scroop, où est mon oncle avec ses forces ?

Inutile velléité. Richard n’a même plus, pour sauver sa couronne, la ressource extrême de l’énergie virile. Scroop lui révèle la vérité dernière : le roi n’a plus d’armée. Les troupes, que commandait le duc d’York, se sont jointes à Bolingbroke, et le régent lui-même s’est rallié au proscrit. Après ce coup suprême, Richard ne résiste plus ; il s’affaisse, atterré sous l’adversité ; il ne veut plus qu’on lui parle de lutte et d’effort, ni qu’on le détourne de la « douce voix du désespoir. » Il rend son épée à la destinée.

Décidé à ne plus agir, Richard va se livrer à Bolingbroke devant le château de Flint. Cette renonciation à l’action implique une complète transformation morale. Le roi, de qui émanait toute initiative, semble n’avoir même plus de libre arbitre. Lui, qui faisait les événements, en sera désormais la victime passive. Son auguste soumission est prête à tout ce qu’exigera la fortune rebelle :

— Que faut-il que le roi fasse à présent ? Faut-il qu’il se soumette ? Le roi le fera. Faut-il qu’il soit déposé ? Le roi s’y résignera. Faut-il qu’il perde le nom de roi ? Au nom de Dieu, qu’on le lui ôte ! Je donnerai mes joyaux pour un chapelet, mon splendide palais pour un ermitage, mon éclatant appareil pour une paire de saints sculptés, et mon vaste royaume pour un petit tombeau, un tout petit tombeau, un obscur tombeau !

Ici le roi abdique plus que le pouvoir, il abdique la volonté. Il renonce à tout, à la couronne, à la liberté, au monde, à la vie. C’est plus qu’une renonciation, c’est un renoncement. Sa personne s’est transfigurée par une conversion subite. Qui reconnaîtrait dans ce langage ascétique l’impérial verbe d’hier ? Ce n’est plus un roi qui parle, c’est un anachorète. Le tyran s’est fait pénitent. Grâce à cette métamorphose, l’horreur qui s’attachait à lui va se changer en pitié. Richard va s’élever par la chute : il va trouver la grandeur dans son abaissement.

L’événement inexorable impose au vaincu une humiliation suprême. Il faut que Richard II abdique et remette à un plus digne le sceptre qu’il s’est aliéné par ses forfaitures et par ses crimes. Le roi étant notoirement incapable de gouverner, la révolution saisit le gouvernement et le confie à son élu. « Adonc vint le duc de Lanclastre, accompagné de ces seigneurs, ducs, prélats, comtes, barons et chevaliers, et des plus notables hommes de Londres, au chasteau, et fut mis le roy Richard hors de la Tour : et vint en la salle, ordonné et appareillé comme roy, en manteau ouvert, tenant le sceptre en sa main, et la couronne en son chef : et dit ainsi, oyans tous, j’ai été roy d’Angleterre, duc d’Aquitaine, et sire d’Irlande, environ XXII ans ; laquelle royauté, seigneurie, sceptre, couronne et héritage, je resigne purement et quitement, à mon cousin Henry de Lanclastre : et lui prie, en la présence de tous, qu’il prenne le sceptre. Adonc tendit-il le sceptre au duc de Lanclastre qui le prit : et tantost le bailla à l’archevesque de Cantorbie : lequel le prit. Secondement le roy Richard prit la couronne d’or sur son chef, à deux mains, et la meit devant luy : et dit, Henry, beau-cousin, et duc de Lanclastre, je vous donne et rapporte cette couronne (de laquelle j’ai été nommé roy d’Angleterre) et, avec ce, toutes les droitures qui en dépendent. Le duc de Lanclastre la prit : et fut là l’archevesque de Cantorbie tout appareillé : qui la prit és mains du duc de Lanclastre. Ces deux choses faites, et la résignation ainsi consentie, le duc de Lanclastre appela un notaire public : et demanda auoir lettres, et tesmoins, des prélats et des seigneurs qui là estoient : et, assez tost après, Richard de Bordeaux retourna au lieu dont il étoit yssu : et le duc de Lanclastre, et tous les seigneurs, qui là estoient venus, montèrent à cheval[8]… »

Shakespeare a transporté à Westminster même cette scène qui, selon Froissart, eut pour théâtre une salle de la Tour de Londres. Cette inexactitude historique, la seule, croyons-nous, que renferme l’œuvre du maître, est bien significative. L’auteur a délibérément donné à la déposition de Richard II l’éclat d’une cérémonie publique. Pas d’équivoque. Il faut que l’expiation soit éclatante comme la faute. La déposition du despote ne doit pas être une violence furtive, commise entre les quatre murs d’une prison d’État ; elle doit être un acte solennel accompli, à la face du monde, par la nation assemblée. Ce n’est pas une commission d’exception qui doit exiger l’abdication du prince, c’est le Parlement. — Spectacle plein de leçons ! Grâce aux nobles précautions du poëte, le procès intenté à la royauté est instruit avec toutes les garanties de la publicité. Le débat est contradictoire. En face du comte de Northumberland qui tient à la main l’acte d’accusation de la révolution, Shakespeare place l’évêque de Carlisle, l’avocat intrépide du droit divin. Mais le plaidoyer du vénérable évêque ne saurait prévaloir contre la logique révolutionnaire. L’évêque a beau récuser la justice du peuple en déclarant « qu’un sujet ne peut prononcer une sentence contre son roi. » La nation se déclare compétente ; elle juge le roi et le condamne.

La sentence prononcée publiquement doit être exécutée publiquement. Il faut que Richard II abdique à la vue de tous : le roi comparait. Alors nous assistons à cet émouvant spectacle, prémédité par le poëte : la dégradation de la majesté suprême ! La royauté, de qui émane toute noblesse, subit sous nos yeux sa peine infamante. Rien de plus grandement sinistre que cette scène. Au moment de se séparer de ces joyaux splendides qui éblouissent l’univers et qui sont ici-bas les symboles de la force, de l’honneur, de la justice et de la puissance, Richard subit un inexprimable déchirement. Le sang royal qui est dans ses veines se révolte contre sa résignation. Un conflit inouï éclate entre son instinct et sa volonté. Cette âme, née pour régner, ne veut pas mourir à la royauté. Les lèvres consentent, mais le cœur proteste. Richard abdique avec désespoir. Les sanglots entrecoupent sa voix à l’instant solennel où il se dépouille, pièce à pièce, de son costume auguste : adieu le sceptre ! adieu le glaive ! adieu le globe ! adieu la couronne ! Et en se séparant de ces jouets qui le faisaient sourire dès son berceau, le tyran pleure comme un enfant. Puis sa douleur se retourne en colère sourde contre le vainqueur. Jamais paroles plus humbles ne furent proférées par une insolence plus grande. Il poursuit de son ironie ce cousin qu’il a fait roi ; il le salue de ses acclamations dérisoires, et lui lègue le pouvoir dans un sarcasme : — Qu’on me donne la couronne !… je la tiens d’un côté ; cousin, tiens-la de l’autre. Maintenant cette couronne d’or est comme un puits profond auquel deux seaux sont attachés : l’un, vide, s’agitant en l’air, l’autre, en bas, disparu et plein d’eau. Le seau d’en bas, plein de larmes, c’est moi, abreuvé de douleurs ; le seau qui monte, c’est vous !

Mais le drame n’est point fini. Le sinistre donjon de Pomfret attend le roi détrôné. « Dieu, comme dit le vieux duc d’York, a pour quelque puissant dessein acéré les cœurs des hommes,  » God bas for some strong purpose steel’d the heart of men. Richard doit subir jusqu’au bout l’expiation prédestinée. — Richard a dépossédé Bolingbroke, et pour ce fait il est dépossédé par Bolingbroke. Richard a tué son parent, et pour ce fait il doit être tué par son parent. Telle est la loi du talion appliquée impitoyablement par l’histoire. Mais cette loi vengeresse semble dure à l’âme généreuse de Shakespeare. Lié par la rigueur historique, le poëte est forcé d’accepter la conclusion sanglante que le chroniqueur lui offre, mais il l’accepte avec douleur, tout en reconnaissant que la main du ciel est dans ces événements.

Heaven hath a hand in these events.

Évidemment, si l’auteur avait pu substituer sa sentence à l’arrêt de la Providence, il eût commué la peine de Richard et l’eût soustrait à ce supplice terrible. L’impuissance du droit divin devant le droit absolu était suffisamment démontrée par la déposition du tyran. Après cette humiliation exemplaire, le meurtre devenait une inutile cruauté. La révolution de 1399, révolution nationale et nécessaire, ne pouvait qu’avilir son triomphe par la lâcheté du régicide. L’auteur ici ne dissimule pas son sentiment. Jusqu’ici il a approuvé hautement la révolution, là il la blâme hautement. Sa généreuse poésie proteste contre le dénoûment implacable auquel le force l’histoire. Richard II couronné lui faisait horreur ; Richard II dégradé lui fait pitié. Tant que Richard était sur le trône, Shakespeare ne voyait en lui qu’un tyran féroce, hypocrite, lâche, rapace, cynique, sanguinaire, égoïste, hideux ; dès que Richard est déchu, Shakespeare ne voit plus en lui qu’un homme. Et, comme le tyran le révoltait par ses violences, l’homme le désarme par ses faiblesses.

De là cette succession de tableaux qui, à la fin du drame, appellent notre commisération sur le roi détrôné. — Décidé à nous attendrir, le poëte nous fait entendre le navrant adieu de Richard à sa femme : « Chère ex-reine, prépare-toi à partir pour la France, et reçois ici, comme à mon lit de mort, mon dernier adieu. Dans les longues nuits d’hiver, assieds-toi près du feu avec de bonnes vieilles gens, et fais-leur conter les récits des âges de malheur dès longtemps écoulés ; et, avant de leur dire bonsoir, comme réplique à leur triste histoire, conte-leur ma chute lamentable et renvoie-les en larmes à leurs lits ! » — Puis, dès que le roi est au cachot, vite le poète lui apporte l’hommage de ce pauvre groom qui déplore en termes si touchants l’ingratitude de Barbary, le cheval favori de Richard : « Cette bête a mangé du pain dans la main royale ; elle était fière d’être caressée par cette main, et elle n’a pas bronché sous Bolingbroke ! » Enfin, quand le crime a été commis, quand Exton a assassiné le captif et vient au palais de Westminster réclamer la récompense, c’est par la voix souveraine de Henry IV que Shakespeare indigné maudit le régicide : « Ils n’aiment pas le poison, ceux qui ont besoin du poison, et je ne t’aime pas : quoique je l’aie souhaité mort, je hais son assassin, et l’aime assassiné. Prends pour ta peine le remords de ta conscience, mais non mon approbation ni ma faveur présente. Va errer avec Caïn dans l’ombre de la nuit !… »

Inclinons-nous devant cette poésie magnanime. Saluons ce chantre de l’humanité qui domine les partis de toute la hauteur de la clémence. Pour Shakespeare, la grande politique, c’est la pitié. Le droit triomphant doit être assez fort pour épargner le vaincu. — Peuple, insurgez-vous contre le despote, lancez contre lui vos multitudes ; poursuivez-le de toutes vos colères et de toutes vos rancunes ; soulevez contre lui toutes vos générations, — vieillards et jeunes gens, enfants et femmes mêmes ; — contre lui, faites arme de tout, même de la faiblesse ; opposez vos bâtons à ses sabres, vos piques à ses lances, vos héros à ses soudards : forcez ses bastilles, forcez ses forteresses, forcez son Louvre ; cernez-le, traquez-le, saisissez-le ; puis, traduisez-le devant le tribunal de la nation, instruisez son procès devant vos représentants, publiquement, solennellement, en plein Westminster, en pleine convention ; laissez parler son défenseur, laissez-le lui-même plaider sa cause, puis réfutez-le par l’écrasant témoignage de l’évidence, opposez à ses arguties le flagrant délit de sa tyrannie, condamnez-le sans phrase, dégradez-le, détrônez-le, mais arrêtez-là votre juste rigueur ; ne le tuez pas ! Dans ce despote impuissant épargnez l’homme ; respectez en lui cette inviolable existence humaine qui est en chacun. Arrachez-lui le pouvoir, mais laissez-lui l’être. Laissez-le traîner jusqu’au bout sa misérable existence sous le poids de son humiliation, dans l’accablement de son remords, mais ne souillez pas d’un assassinat la robe immaculée de la justice victorieuse.

Ainsi parle le poëte en son drame, et le poëte a raison. La pitié n’est pas seulement la plus noble, c’est aussi la plus sûre politique. Ne l’oublions pas, les représailles appellent les représailles. L’histoire ne le prouve que trop, les morts reviennent. Une révolution qui assassine est hantée. Le spectre de Richard tué poursuivra incessamment Bolingbroke couronné ; il traversera son règne comme un perpétuel trouble-fête ; il suscitera contre lui de continuelles rébellions ; il soufflera le mot d’ordre à toutes les conspirations ; il poursuivra sans relâche la nouvelle dynastie, et ne sera satisfait que quand le petit-fils de son assassin aura été lui-même assassiné. Baptisée dans le sang, la monarchie de Lancastre périra dans le sang. Soixante-dix ans après le meurtre commis à Pomfret, un duc de Glocester ramassera le poignard tombé des mains d’Exton, et le plongera dans le cœur de Henri VI.

Richard II aura pour vengeur Richard III.


II


There is a history in all men’s lives,
Figuring the nature of the times deceased:
The which observed, a man may prophesy,
With a near aim, of the main chance of things
As yet not come to life; which in their seeds
And weak beginnings lie intreasured.
Such things become the hatch and brood of times.


« Il y a dans toutes les vies humaines des faits qui représentent l’état des temps évanouis:en les observant, un homme peut prophétiser presque à coup sur le développement essentiel des choses encore à naître qui sont enfouies en germe dans leurs faibles prodromes, et que l’avenir doit couver et faire éclore, » Ces remarquables paroles, prononcées par un des personnages secondaires de Henry IV, contiennent toute une philosophie de l’histoire. Selon Shakespeare, les choses qui remplissent la vie de l’humanité ne sont pas les effets d’un aveugle hasard. Chaque événement est un germe qui se développe et porte ses fruits, conformément à une loi générale qui est le principe même de l’histoire. Tout phénomène, survenu dans le monde de l’action, vit d’une existence spéciale, existence qui commence à la conception première et ne s’achève qu’à la conséquence dernière. Vainement la volonté humaine tenterait d’empêcher les résultats d’un fait accompli. Suivant Shakespeare, notre libre arbitre est absolument circonscrit par une double fatalité, — fatalité des passions, fatalité des événements. Les passions le dominent dans le monde intérieur; les événements dans le monde extérieur. Quoi que fasse Macbeth, il ne saurait se dérober aux conséquences du meurtre de Duncan : il perd le trône et la vie. Quoi que fasse Richard III, il ne saurait éluder les conséquences du meurtre de ses neveux : il perd le trône et la vie. Quoi que fasse Richard II, il ne saurait échapper aux conséquences du meurtre de Glocester, il perd le trône et la vie. Même cause, même effet. La victoire de Malcolm dans le premier drame, de Richmond dans le second, de Bolingbroke dans le troisième, est la triple manifestation d’une nécessité identique.

Mais la génération des événements ne s’interrompt jamais. Le présent, né du passé, donne sans cesse naissance à l’avenir. Le triomphe de Bolingbroke, effet nécessaire de faits antérieurs, devient lui-même la cause nécessaire de faits ultérieurs. Les forces, les intérêts, les idées que ce triomphe a violemment comprimés, se retournent violemment contre lui, conformément à cette loi suprême d’antinomie qui veut que toute action provoque une réaction. Cette même loi qui, dans les temps modernes, soulèvera contre la révolution de 1688 la rébellion de l’Irlande et contre la révolution de 1789 la révolte de la Vendée, suscite contre la révolution de 1399 deux insurrections successives, également infructueuses. La première insurrection, formée par la ligue des Percys, de Douglas et d’Owen Glendower, et anéantie à Shrewsbury en 1403, occupe la première partie de Henry IV. La seconde, formée par la ligue de l’archevêque d’York, de lord Bardolph et du comte de Northumberland, et défaite en 1407 à Braham Moor, occupe la seconde partie.

Le règne de Henry IV est la réplique historique au règne de Richard II. Les mêmes éléments sont en lutte, mais les situations sont retournées. Naguère c’était la révolution nationale qui se soulevait contre la royauté de droit divin. Aujourd’hui, c’est la royauté de droit divin qui s’insurge contre la révolution nationale. De offensive la révolution nationale a passé à la défensive. De la défensive la royauté de droit divin a passé à l’offensive. — La révolution veut maintenir au pouvoir son élu, Henry de Lancastre, fils de Jean de Gand, troisième fils d’Édouard III. Le droit divin veut y porter son prétendant, Edmond Mortimer, fils de Lionel, second fils du même Édouard III. De là un conflit que Shakespeare a pris pour thème de son épopée dramatique.

Pour combattre la dynastie nationale, la monarchie légitime rallié sous son étendard toutes les forces du passé. Elle appelle à la rescousse l’immémoriale barbarie qui l’a sacrée. C’est dans les ténèbres qu’elle va chercher du secours. Pour son œuvre de réaction, elle fait un pacte avec la nuit. Dans la coalition qui porte Mortimer au trône, se sont groupés tous les éléments sauvages de l’humanité primitive, — la superstition, la ruse, l’astuce, la violence brutale, la témérité aveugle.

Regardez successivement tous ces personnages que le poëte a réunis autour du prétendant. Voici Worcester, l’homme de la perfidie qui croit assurer son salut par un mensonge et qui se perd par ce mensonge même. Voici son frère Northumberland, l’homme de la ruse qui ne s’occupe que d’éluder le danger et qui le rend inévitable par ses précautions mêmes. Voici le Gallois Owen Glendower, l’homme du mystère qu’entoure une superstitieuse terreur, Glendower, ce « damné magicien » qui fait fuir ses ennemis par des exorcismes et « qui peut appeler les démons du fond de l’abîme. » Voici l’Écossais Douglas, l’homme d’instinct animal qui ne fait qu’un avec son coursier, le centaure casqué « qui escalade au galop une côte perpendiculaire, » guerrier farouche qu’un rien effarouche, Ares du Nord toujours prêt au combat, toujours prêt à la retraite. Enfin voici le chef, voici Hotspur.

Brusque, emporté, hautain, franc jusqu’à l’insolence, dédaigneux de toute courtoisie et de toute urbanité, insociable, incivil, incapable des raffinements de l’amour, traitant sa femme comme sa servante, ignorant, illettré, ennemi des arts, préférant à la musique « l’aboiement de sa chienne braque Lady, » comparant la poésie à d’allure forcée d’un bidet éclopé, » aimant mieux entendre « tourner un chandelier de cuivre » que chanter « une ballade, » — mais brave comme son épée, prêt à toutes les prouesses, inaccessible à toutes les craintes, intrépide devant la mort, intrépide devant le mystère, jetant le défi de son sarcasme à l’inconnu même, — Hotspur est un héros à l’état brut. — Aucune éducation n’a dégrossi sa noblesse native. Ses instincts généreux sont restés incultes. La sauvagerie a envahi son grand cœur. L’esprit de négation le possède ; la passion de la lutte le dévore. Tout pour lui est matière à combat et à débat. S’il ne peut quereller ses ennemis, il querelle ses alliés. Quand il ne peut pas lutter, il dispute : « Je chicanerais, s’écrie-t-il, sur la neuvième partie d’un cheveu. » Sa rage épique d’opposition descend jusqu’à la taquinerie bouffonne. Le roi Henri IV ne veut pas qu’on prononce le nom du prétendant Mortimer. Eh bien ! Hotspur veut avoir « un sansonnet qui sera dressé à ne dire qu’un mot : Mortimer ! » La lutte est son élément. C’est un batailleur infatigable. « Il tue six ou sept Écossais à un déjeuner, se lave les mains et dit à sa femme : Fi de cette vie tranquille ! je n’ai pas d’occupation ! — O mon doux Harry, dit-elle, combien en as-tu tué aujourd’hui ?… — Qu’on fasse boire mon cheval rouan, s’écrie-t-il ; puis une heure après, il répond : Environ quatorze, une bagatelle ! une bagatelle ! » L’esprit qui tourmente Hotspur ne le lâche pas même la nuit. Ses songes sont des assauts. Même quand il rêve, il guerroie. « Dans ses légers sommeils, il murmure des récits de batailles, il parle de sorties, de retraites, de tranchées, de tentes, de palissades, de fortins, de parapets, de basilics, de canons, de coulevrines, de prisonniers rachetés et de soldats tués, et de tous les incidents d’un combat à outrance. » Ainsi, pas de trêve pour lui, même dans le repos. Il a jusque dans son lit les sueurs de l’héroïsme. Le combat reste son idée fixe : réalité le jour il devient vision la nuit. — Hotspur ne voit dans le danger qu’un défi à sa vaillance. Tout obstacle l’offense comme un affront personnel. Chaque péril est pour lui un insolent auquel il faut demander raison. Il jetterait le gant même à l’Impossible. « Par le ciel, il serait tenté de s’élancer jusqu’à la face pâle de la lune pour en arracher l’honneur éclatant ou de plonger dans les abîmes de l’Océan pour en retirer par les cheveux l’honneur englouti. » Cet honneur qu’Hotspur irait chercher jusque dans des profondeurs inaccessibles, c’est l’honneur militaire. Pour Hotspur, il n’est pas d’autre honneur que celui-là. Henry Percy est le paladin barbare, le preux sauvage, le chevalier fauve. Ne lui parlez pas des délicatesses de la chevalerie. Il est prêt, comme Don Quichotte, à assaillir les moulins à vent, mais il ne romprait pas une lance pour redresser un tort. Combattre pour lui n’est point un moyen, c’est le but. Peu lui importent au fond les titres de Mortimer à la royauté. Le pennon du prétendant légitimiste n’est pour ce chouan primitif qu’un étendard de combat. Cette Angleterre, qu’il prétend délivrer d’un usurpateur, n’est pour lui en réalité qu’un champ de conquête. Il ne considère sa propre patrie que comme une proie bonne à dépecer. Après l’assaut, le pillage ! Combattre afin de détruire, voilà son mot d’ordre. La guerre est et doit être sa fin. Le champ de bataille est l’Éden auquel il est voué. Son âme toute belliqueuse semble prédestinée à quelque implacable Odin. Le paradis auquel elle aspire, c’est le Walhalla scandinave où les ombres restent casquées.

À Henry Percy Shakespeare a donné pour rival Harry de Monmouth. Celui-là est dans le camp de Mortimer ; celui-ci est dans le camp de son père Henry IV. Mais ce n’est pas seulement par la différence des drapeaux qu’ils sont ennemis, c’est par la diversité des génies. Les instincts du passé animent Hotspur ; les souffles de l’avenir inspirent le prince de Galles. L’un a cette bravoure folle qui ne sait que détruire ; l’autre a ce courage éclairé qui édifie. Henry Percy est le chevalier errant de la barbarie ; Henry de Monmouth sera le stratège de la civilisation. — Arrêtons-nous devant cette figure historique que le maître a idéalisée avec un si affectueux enthousiasme. Dans la pensée de Shakespeare, le futur vainqueur d’Azincourt doit être l’incarnation souveraine de la nationalité anglaise. La patrie trouvera son héros dans ce prince qui doit un jour planter l’étendard britannique au haut des tours de Notre-Dame de Paris. Elle obtiendra son triomphe suprême de ce victorieux unique, destiné à réunir sur le même front les deux premiers diadèmes du monde et à mourir roi d’Angleterre et de France. Est-il étonnant que cette gloire toute nationale ait exercé un tel prestige sur le plus national des poètes ? Dans la ferveur de son patriotisme, Shakespeare assigne au futur roi de Londres et de Paris la première place dans le Panthéon des guerriers. Il rêve Henry V plus haut que Cyrus et qu’Alexandre, plus haut même que César :


A far more glorious star thy soul will make
Than Julius Caesar.
Ton âme fera un astre bien plus glorieux
Que Jules César[9].

Shakespeare a voulu nous donner le secret de cette prodigieuse carrière. Il a voulu prouver au monde que le triomphe de Henry de Monmouth n’est pas un coup de fortune, mais la récompense légitime d’une incontestable supériorité. Il a tenu à expliquer la destinée de l’homme par son caractère, et à faire voir dans le prince de Galles le précurseur de Henry V. Pour arriver à son but, Shakespeare rencontrait une grande difficulté : poëte historique, il devait consulter l’histoire. Or l’histoire, loin de favoriser le patriotique dessein du poëte, le contrariait par tous ses documents. Elle opposait ses annales les plus authentiques à cette interprétation qui présentait la glorieuse virilité de Henry comme la conséquence logique de sa jeunesse. Toutes les chroniques s’accordaient à mettre la première moitié de cette existence illustre en contradiction avec la seconde, en montrant dans le prince de Galles un jeune fou qu’une conversion subite avait rendu inopinément le plus sage des rois. — Selon Thomas Elmsham, chroniqueur contemporain du vainqueur d’Azincourt, Henry avait fait pénitence devant le lit de mort de son père, après s’être « abandonné aux mille excès dans lesquels peut tomber une jeunesse effrénée. » Un autre annaliste, Otterburn, affirmait que Henry s’était changé brusquement en un autre homme, repente mutatus est in virum alterum. Fabyan, contemporain d’Édouard IV, prétendait que « cet homme (le prince de Galles) s’était adonné avant la mort de son père à tous les vices et à toutes les insolences. » Enfin, le plus célèbre historien anglais du seizième siècle, Holinshed, consacrait tous ces récits de sa haute autorité : « Après avoir été investi de l’autorité royale et avoir reçu la couronne, Henry cinquième se détermina à assumer la forme d’un nouvel homme, tournant l’insolence et l’extravagance en gravité et en sobriété. Et, comme il avait passé sa jeunesse en passe-temps voluptueux et dans le désordre de l’orgie avec une bande de compagnons ingouvernables et de libertins prodigues, il les bannit désormais de sa présence. » Et, pour montrer jusqu’où étaient allées les extravagances du prince, Holinshed rappelait certaine tradition scandaleuse d’après laquelle Henry de Monmouth aurait été effectivement complice d’un vol de grand chemin, et, aidé par des brigands, aurait dévalisé les receveurs du roi son père. Un de ses compagnons ayant été arrêté, le prince serait allé réclamer le prisonnier, et, comme le grand juge Gascoygne refusait d’accéder à cette demande, il l’aurait souffleté sur son tribunal : si bien que le magistrat outragé aurait fait incarcérer le prince. — C’est ainsi que les renseignements historiques fournis à Shakespeare présentaient les commencements de Henry de Monmouth. Henry avait été un libertin, un débauché, un bandit et un voleur avant d’être le héros d’Azincourt ! Souillé de tous les vices, il avait commis tous les forfaits avant de donner au monde l’exemple de toutes les prouesses ! La plus pure gloire de l’Angleterre était sortie brusquement d’un cloaque d’impuretés ! Et, pour opérer ce prodige, pour faire du cœur le plus vicieux l’âme la plus vertueuse, il avait suffi de quelques paroles dites par un mourant !

Cette vérité historique, si authentique qu’elle fut, était trop invraisemblable pour être consacrée par un grand poëte dramatique. Shakespeare devait, avant tout, restituer à son héros l’unité de caractère que lui refusait l’histoire. Il n’a pas hésité. Il a accepté la tradition, mais en la transfigurant.

Henry de Monmouth, tel que le poëte l’a conçu, est une nature profondément bonne et généreuse. Tous les nobles instincts, toutes les qualités chevaleresques, tous les sentiments exquis se sont harmonieusement fondus dans ce tempérament d’élite : douceur et force, énergie et grâce, expansion et réserve, indulgence et rigidité, timidité et vaillance, bravoure de paladin, modestie de novice, sérénité de sage ! Ce caractère, épique par tant de côtés, est rattaché à la comédie par un trait charmant. Henry de Monmouth a la gracieuse exagération d’une âme éminemment sociable : il est de belle humeur. Il aime à rire. Il a cette espièglerie inoffensive qui reste souvent l’enfantillage des grands hommes. — Cette disposition native est chez lui si puissante qu’elle ne le quittera pas, même sur le trône. Le roi conservera l’aimable enjouement du prince ; et, même sur le champ de bataille d’Azincourt, nous verrons Henry V prendre à mystifier ses soldats le même plaisir que Harry à berner le garçon d’auberge Francis. — On comprend que le caractère original, donné par Shakespeare à l’héritier présomptif de la couronne d’Angleterre, n’ait pu se développer à l’aise dans la vie de cour. Ce milieu factice fermé par l’étiquette eût été mortel à la franche nature de Harry. Ses plus heureuses qualités se fussent étiolées dans une atmosphère d’adulation. Quoi de plus contraire à la croissance d’une âme généreuse que la serre chaude de la flatterie ! Ce qu’il faut à cette âme généreuse, c’est l’air libre de la cité. — Le sage prédestiné à représenter la nation doit être élevé près du peuple. Il lui faut étudier de près cette société qu’il est appelé à régir. Il lui faut sonder toutes ces plaies que son devoir sera de panser. Pas de souffrance qu’il ne doive regarder, pas de misère qu’il ne doive coudoyer. Le législateur suprême des esprits doit pénétrer les profondeurs les plus sombres de la vie. Il doit plonger dans le pandémonium humain et fouiller ces cercles ténébreux où rampent tous ces monstres de notre civilisation, — la prostitution, le vol, le brigandage. Pour faire tout le bien, il lui faut connaître tout le mal.

C’est ainsi que Shakespeare comprend la mission du gouvernant idéal. Et c’est pour être à la hauteur de cette mission que le jeune prince de Galles est éloigné du palais paternel par ses goûts adolescents. Loin de faire obstacle à sa grandeur à venir, les prétendues extravagances de Harry ne font donc que la préparer. Cette humeur indépendante, ce penchant à la camaraderie, cet instinct de familiarité, cette prédilection excentrique pour des amusements roturiers, loin d’égarer le prince, le conduisent dans la voie où, à son insu même, il trouvera sa gloire. Éducation exceptionnelle qui produira une supériorité exceptionnelle. Harry croit s’amuser, et il s’instruit. Il croit s’encanailler, et il s’élève. Il fait son apprentissage de roi à l’école buissonnière du peuple.

Certes, ce n’est pas la cour, — cette cour machiavélique dont l’élève est l’impitoyable John de Lancastre, qui eût enseigné à Harry de Monmouth les maximes de clémence qu’il doit professer sur le trône. « Quand l’indulgence et la cruauté jouent pour un royaume, c’est la joueuse la plus douce qui gagne ! » Henry V eût-il jamais prononcé cette belle parole, si le prince de Galles avait eu le même précepteur que son frère ? — L’indulgence souveraine ne peut naître que de la souveraine expérience. Et cette expérience, Harry n’a pu l’acquérir que par la connaissance intime du monde. Voilà pourquoi, tout jeune, il a été entraîné dans les catacombes de l’humanité. Il faut qu’il soit descendu jusque dans la cave de la taverne d’Eatscheap pour pouvoir dire vraiment qu’il a touché la corde la plus basse de l’humilité : « L’ami, je suis le confrère juré d’un trio de garçons sommeillers, que je puis appeler tous par leurs noms de baptême, Tom, Dick, Francis. Ils affirment déjà sur leur salut que, bien que je ne sois encore que prince de Galles, je suis le roi de la courtoisie ; et ils me disent tout net que je suis un Corinthien, un garçon de cœur, un bon enfant. Pardieu, c’est ainsi qu’ils m’appellent. Et quand je serai roi d’Angleterre, je serai le chef de ces bons drilles. » Cette altesse royale est devenue si familière avec les misères qu’elle parle leur idiome : elle sait l’argot ! « Je puis boire avec le premier chaudronnier venu dans son propre jargon, ma vie durant. » Comme il connaît la corruption de la langue, le prince doit connaître la corruption des mœurs. Il s’aventure donc dans la Cour des Miracles du vice. Mais admirez avec quelle sollicitude l’auteur à su préserver l’auguste personnage des éclaboussures de la fange sociale. Fidèle à la tradition historique, Shakespeare risque son héros dans une affaire de vol, mais, par un singulier tour d’adresse, il lui fait voler… les voleurs. Là ne se bornent pas les précautions du poète. Les compagnons, que la chronique assigne au prince de Galles, étaient des gens de sac et de corde, des brigands de profession, des truands infâmes voués à l’horreur publique. Était-il possible qu’une nature réellement généreuse se plût un seul moment dans une telle crapule ? La gloire du héros pouvait-elle sortir immaculée d’une si avilissante association ? S’il est vrai que qui se ressemble s’assemble, un pareil commerce n’eût-il pas attesté chez Harry une véritable perversité morale ? Ici Shakespeare rencontrait une difficulté de premier ordre. Il fallait trouver un moyen terme pour réconcilier la vérité historique avec l’idéal dramatique. Il fallait expliquer par quelque circonstance exceptionnelle cette anomalie d’une âme profondément vertueuse fourvoyée dans la société du vice. Il fallait imaginer dans un cercle de dépravation une relation possible pour une conscience honnête. Il fallait évoquer d’un milieu répulsif une figure assez sympathique pour séduire un grand cœur, assez attrayante pour charmer tous les esprits. Il fallait enfin donner à Henry de Monmouth un compagnon qui justifiât l’indulgence du prince en conquérant la faveur du public. Ce problème, Shakespeare l’a résolu en concevant Falstaff.

Falstaff est une de ces figures capitales qui, dès leur apparition, prennent d’emblée dans l’imagination humaine une place essentielle. Supprimez de l’art cette création : un vide énorme se fait dans l’art. Retranchez-la du théâtre de Shakespeare ; l’ombre envahit ce théâtre ; le flambeau nécessaire s’éteint. Le sombre édifice du poëte a besoin, pour être éclairé, de cette étincelante physionomie. Falstaff a, dans l’ordre comique, la fonction primordiale que remplissent, dans l’ordre tragique, ces sinistres figures, Brutus, Roméo, Lear, Othello, Macbeth. Cette gamme immense des sentiments humains, qui va de la folle joie à la folle douleur, se perd, par une extrémité, dans la jovialité de Falstaff et, par l’autre, dans la mélancolie d’Hamlet. Falstaff dit le dernier mot du bouffon, comme Richard III dit le dernier mot de l’horrible. Sa difformité fait un colossal repoussoir à ces beautés ineffables, Desdemona, Juliette, Ophelia, — Miranda. Mais, pour être grotesque, Falstaff n’en est pas moins idéal. Ainsi que toutes les créations de premier ordre, Falstaff est une conception à la fois individuelle et universelle. C’est une personne et c’est un type.

Il se nomme Falstaff, et il s’appelle Légion. Il incarne dans sa panse énorme l’innombrable classe des corrompus satisfaits. C’est un mortel impérissable. Qui de vous ne l’a rencontré dans la rue, au bras de quelque complaisant désœuvré, — sortant du cabaret et se traînant chez Dorothée, remorqué d’une jouissance à l’autre, la prunelle en feu, le sarcasme sur la lèvre, narguant d’un sourire supérieur le passant besoigneux, honorant d’un regard de pitié la pauvre dupe que quelque devoir préoccupe, — égoïste bonhomme, spirituel, amusant, séduisant, impudent, cynique, charmant, immonde ? Falstaff aujourd’hui est plus vivant que jamais. Il est l’homme du jour, comme l’homme de toujours. Cet enfant de la farce n’a cessé de faire ses farces. Il a été et est encore le héros de la grande parade sociale.

Certes un tel personnage mérite bien une biographie à part. Falstaff est plus qu’une réputation historique, c’est une illustration humaine. À ce titre, tout ce qui le touche nous intéresse, et c’est le devoir des critiques de rechercher jusqu’à son acte de naissance. Quels ont donc été les prodromes d’une telle nativité ? De quelles limbes la poésie a-t-elle tiré cet être ? Dans quelles circonstances s’est accomplie cette prodigieuse mise au monde ?

Au mois de janvier 1418, la plaine de Saint-Gilles, située aux environs de Londres, présentait un spectacle sinistre. Au centre de cette plaine, un homme, lié à une potence par une corde qui étreignait sa ceinture, était suspendu au-dessus d’un bûcher dont la flamme l’enveloppait lentement. Un tas de prêtres et de moines faisait cercle autour du brasier et écartait la foule accourue de la Cité pour assister au supplice. Le condamné, rôti à petit feu, ne criait pas, ne hurlait pas, ne maudissait pas : il priait, et ses actions de grâces montaient au ciel dans un tourbillon de fumée. C’était un homme d’environ soixante ans, aux cheveux grisonnants, à la figure vénérable. Cet homme avait été un des grands de ce monde. Chevalier de naissance, devenu baron par une haute alliance, capitaine renommé par ses brillants services dans les guerres de France, sir John Oldcastle avait fait partie de la maison du roi Henry IV et était devenu le familier du prince de Galles. Fort de cette amitié tutélaire, sir John avait cru pouvoir propager la doctrine religieuse prêchée par Wickleff, ce Luther du quatorzième siècle : il avait lui-même transcrit et distribué la Bible anglaise, renié la suprématie spirituelle du pape, et dénoncé les nombreux abus commis par le clergé catholique. Pour ces crimes, il avait été condamné par un synode d’évêques au supplice des hérétiques. C’était en 1415. Vainement le prince de Galles, devenu roi, avait supplié son ancien ami d’abjurer ses erreurs ; sir John, tout en protestant de son dévouement au roi, avait refusé d’abdiquer sa foi. Abandonné dès lors au bras séculier, le chevalier avait été enfermé à la Tour ; mais, grâce à une mystérieuse connivence, il s’était évadé, la veille même du jour fixé pour l’exécution. De Londres il avait gagné les montagnes du pays de Galles où il s’était caché pendant trois ans, fuyant de caverne en caverne le terrible décret qui mettait sa tête à prix. Enfin, à la fin de l’année 1417, le roi Henry V étant en France, il avait été repris et jugé à nouveau par une commission de pairs qui avait confirmé la sentence des évêques. C’est en vertu de ce jugement que sir John Oldcastle, baron de Cobham, était brûlé vif au mois de janvier 1418.

Lord Cobham était le premier seigneur condamné en Angleterre pour cause de religion. Si épouvantable qu’il fût, ce supplice ne désarma pas la pieuse animosité du clergé catholique. L’Église avait brûlé ce preux ; ce n’était pas assez ; elle prétendit le déshonorer. Les cendres du martyr étaient à peine refroidies qu’elle s’acharna sur sa mémoire. Le baron, qui avait sacrifié sa vie à sa foi, fut dénoncé du haut de la chaire comme un bandit. La farce religieuse vint en aide à la rancune dévote. Ce héros de la plus effroyable tragédie fut transformé par une série de fables en un bateleur de comédie. L’apôtre du bien, défiguré par une imposture séculaire, n’apparut plus à la foule que comme un adepte du vice, un suppôt de coupe-gorge, un brigand, et c’est ainsi que nous le présente une pièce anonyme représentée vers 1580 sous ce titre : Les fameuses victoires du roi Henry cinquième.

Dans cette œuvre misérable, qui dut sa longue popularité à la verve bouffonne du baladin Tarleton, sir John Oldcastle répond au petit nom de Jockey. Il compose avec trois autres chenapans, Ned, Gadshill et Tom, une bande de voleurs qui a pour chef le prince de Galles et dont le quartier général est la taverne, je devrais dire la caverne d’Eastcheap. Au moment où l’action commence, la bande vient de dévaliser les receveurs du roi sur une grande route, et sir John a filouté pour sa part une somme de cent livres. Le prince le félicite de cette prise, et emmène les bandits au cabaret pour y boire l’argent volé. Là tous de se soûler consciencieusement. Au bout d’une heure, une querelle éclate ; les pots, devenus projectiles, se brisent contre les murailles ; les épées reluisent. La garde survient au milieu de l’estocade et arrête quelques-uns des ferrailleurs, y compris le prince de Galles. Son Altesse, n’y allant pas de main morte, soufflette le lord grand juge qui a refusé de relâcher le prisonnier Gadshill, et est elle-même envoyée à la prison de Fleet-Street. Mais grâce à sa haute influence, Harry est bientôt mis en liberté ; et, sans transition, nous le retrouvons causant, en compagnie d’Oldcastle et de Ned, de ses projets d’héritier présomptif : « Écoutez, messieurs, quand je serai roi, nous n’aurons plus de prison, plus de gibet, plus de fouet ; si le vieux roi mon père était mort, nous serions tous rois. » — « C’est un bon vieux, réplique le goguenard Jockey, Dieu veuille l’appeler à lui d’autant plus vite ! » La nouvelle de la maladie du roi exauce tout à coup ce vœu édifiant. Le prince, pressé d’hériter, court auprès de son père mourant qui lui reproche amèrement ses folies ; et ce sermon de quelques lignes suffit pour convertir le royal enfant prodigue. Son Altesse fait son mea culpa, promet d’être sage et jure d’abandonner « ses compagnons extravagants et réprouvés. » Henry IV meurt. Vive Henry V ! L’avènement du prince de Galles met en liesse la taverne d’Eastcheap : « Tu-dieu, s’écrie Ned, apportant la nouvelle, le roi Henry IV est mort ! » — « Mort, hurle Jockey ! Alors, tu-dieu, nous allons tous être rois ! » — Et sir John et ses compagnons, frénétiques de joie et d’espoir, se précipitent vers Westminster, pour saluer leur ancien chef, qui les repousse sévèrement et leur ordonne, sous peine de mort, de s’éloigner à dix milles au moins de sa cour.

Ce dénoûment, on le voit, parodie, en l’avilissant, la fin si noblement tragique du sir John Oldcastle de l’histoire. L’histoire nous montre dans Oldcastle un vaillant chevalier de la foi, qui, après avoir été familier du prince de Galles, est, pour son héroïque hérésie, abandonné au bourreau par son royal ami ; la comédie nous le représente comme un ignoble chevalier d’industrie qui, après avoir été le complice de l’héritier présomptif, est, pour ses méfaits, renié et banni par le prince devenu roi.

Quand Shakespeare composa la première partie de son Henry IV, les Fameuses victoires de Henry V étaient consacrées par un long succès. Si populaire était cette infime parade, qu’en 1595, quinze années après sa première représentation, elle était reprise fructueusement par le chef de troupe Henslowe, et qu’elle était encore réimprimée en 1598. Dans la conception de son œuvre, Shakespeare dut dans une certaine mesure tenir compte d’une tradition qui avait reçu d’une manière si éclatante la double sanction à la presse et de la scène. Cette légende, qui montrait le prince de Galles attablé avec des truands dans la taverne d’Eastcheap, avait acquis dans l’imagination populaire la valeur d’un fait historique, et c’eût été mentir au public que de ne pas lui offrir un spectacle auquel il était habitué. Aussi le poëte accepta-t-il, pour la transporter dans le domaine de l’art, la donnée dramatique que lui léguait en quelque sorte la vogue des Fameuses victoires. Dans son respect pour la tradition scénique, il adopta même la plupart des noms qu’elle avait attribués aux familiers du prince de Galles. Poins prit le sobriquet de Ned ; un voleur fut appelé Gadshill : et le principal compagnon de Henry fut tout d’abord nommé sir John Oldcastle. De nombreux documents contemporains mettent hors de doute ce fait curieux. Le héros comique de Henry IV porta dans l’origine le nom tragiquement sacré du martyr protestant. Shakespeare alors ignorait la lamentable histoire ; il ne savait pas que ce personnage, dont il faisait un bouffon, avait subi pour une cause sainte le plus épouvantable supplice ; il ne savait pas que cet être, dans lequel il incarnait le scepticisme matérialiste, avait sacrifié sa vie à sa foi ; il ne savait pas que cet Oldcastle qu’il allait vouer à un rire inextinguible avait mérité une infinie pitié. Atroce plaisanterie qui, à l’insu même de son auteur, allait consacrer à jamais une atroce imposture ! Shakespeare, prenant pour plastron le martyr Oldcastle, allait, sans s’en douter, commettre le crime d’Aristophane raillant le martyr Socrate. Heureusement la vérité lui fut révélée. Comment ? on l’ignore. Ce qui est certain, c’est que le poëte s’empressa, dès qu’il la connut, de réparer son erreur involontaire. Il était encore temps ! Si l’œuvre avait été jouée, elle n’était pas encore imprimée. C’était en 1597. Shakespeare relut son manuscrit qu’attendait l’éditeur Andrew Wise, et partout y ratura le nom d’Oldcastle[10]. Mais ici surgissait un grand embarras. Quel nom substituer au nom d’Oldcastle ? Il fallait, sous peine de remaniements innombrables, un personnage historique, qualifié de chevalier, ayant pour titre Sir et pour prénom John. Où trouver le personnage remplissant ces conditions essentielles ? L’auteur chercha. C’est alors qu’il avisa dans les chroniques un certain chevalier banneret, né vers 1477 et mort en 1559, contemporain des rois Richard II, Henry IV, Henry V et Henry VI, vétéran d’Azincourt, ayant en 1528 gagné sur les Français la bataille dite des Harengs, mais dégradé plus tard par le chapitre de l’ordre de la Jarretière pour s’être enfui au combat de Patay. Ce chevalier s’appelait sir John Fastolff. Il faisait parfaitement l’affaire. Ici tout scrupule disparaissait. Il ne s’agissait plus d’un noble supplicié, mais d’une brave valétudinaire mort tranquillement dans son lit. L’auteur était à l’aise ; il pouvait hardiment donner à son rieur le nom du bonhomme. Il adopta le nom, mais en le modifiant par une légère métathèse. Et c’est ainsi que le bouffon débaptisé est passé à la postérité sous ce titre désormais immortel : Sir John Falstaff.

Grâce à cette heureuse correction, nous pouvons admirer sans regret la conception comique de Shakespeare. Nous pouvons sans remords nous laisser divertir par ce drôle étonnant. La personnalité de Falstaff est un colossal composé de matière et d’esprit : ventre énorme, imagination immense. Ce grotesque unique est né du prodigieux accouplement du sensuel et de l’idéal. Tous les instincts, tous les penchants, toutes les infirmités de la chair, il les réunit et les combine dans sa malsaine corpulence. Il ne connaît que par leur aspect matériel les sentiments les plus élevés de l’âme. Pour lui, l’amour n’est qu’une jouissance physique ; l’ambition, cette émulation des magnanimes, n’est qu’une spéculation pour parvenir à la fortune et à l’opulence ; la noblesse, cette dignité primitive de la générosité, n’est qu’un blason ; l’honneur, cette expression naïve du devoir, n’est qu’une formule : « Qu’est-ce que l’honneur ? Un mot. Qu’y a-t-il dans ce mot honneur ? Un souffle. Le charmant bénéfice ! Qui le possède cet honneur ? Celui qui est mort mercredi ! Le sait-il ? Non. L’entend-il ? Non… L’honneur est un simple écusson, et ainsi finit mon catéchisme ! » Pour Falstaf, le repos dans le bien-être, voilà la fin suprême. Ubi bene, ibi patria. La satisfaction, voilà la loi. Falstaff est un véritable épicurien qui se défie du mal, comme il se garde du bien. Il n’admet pas plus les grands vices que les grandes vertus. Son tempérament même le préserve d’une excessive perversité. Il est trop sybarite pour être méchant. Fi des passions fiévreuses qui ôtent l’appétit et troublent la digestion ! Fi des forfaits tragiques qui empêchent de dormir ! S’il répudie les grandes passions, en revanche, il caresse de grosses faiblesses. Parmi les péchés capitaux, il ne choisit et ne choie que ceux qui l’accommodent. Il se défend de l’orgueil, de l’envie, de la colère, de l’avarice surtout ; mais il se prélasse dans sa douce gourmandise, dans sa chère luxure, dans sa divine paresse. Oh ! le voluptueux far-niente ! Qu’il fait bon se déboutonner après souper et dormir sur les bancs après midi ! Les moments pour lui ne doivent se compter que par les jouissances. « Que diable fait à Falstaff l’instant du jour où nous sommes ? A moins que les heures ne fussent des coupes de xérès, le minutes des chapons, les pendules des langues de maquerelles, les cadrans des enseignes de maisons de passe, et le bienfaisant soleil lui-même une belle et chaude fille en taffetas couleur flamme, je ne vois pas pourquoi il ferait cette chose superflue de demander l’heure qu’il est ! »

Pourtant, ne vous y trompez pas, Falstaff n’est pas un vulgaire sensualiste. Ce monceau de graisse impure est l’enveloppe terrestre de l’imagination la plus vive et la plus fantasque. L’idéal latine sous cette grimace pantagruélique. Pour créer Falstaff, le poët a évoqué des régions aériennes le génie même de la farce et l’a fait entrer dans une brute. — Figurez-vous l’âme de Puck enfermée dans le corps de Caliban ! — Une intarissable gaîté jointe à une immoralité absolue, voilà cet être. Pour lui, il n’y a rien de triste. Il extrait le comique du tragique même. Les choses les plus lugubres de la vie le divertissent. Tout lui est matière à plaisanterie, la guerre, la prostitution, la maladie, la vieillesse, la mort. La souffrance le réjouit. Il pouffe devant ce grand peut-être qui inquiétait Rabelais lui-même. Rien ne saurait altérer sa bonne humeur. Il traverse sa sombre époque comme un inextinguible feu follet. Épiez-le à la lueur du plus sinistre crépuscule, dans le lieu le plus désolé, sur un champ de bataille encombré de cadavres, et bientôt vous distinguerez entre les gémissements mêmes des mourants son étincelant éclat de rire.

Falstaff est le héros de la joie. — C’est par sa verve intrépide qu’il ravit tous ceux qui l’approchent. Comment résister au charme de cette perpétuelle gaîté. Comment ne pas céder à cet enchanteur qui nous attire dans un cercle de fer par sa hâblerie magique ? Falstaff a beau révolter notre conscience, il transporte notre imagination. Il désarme par l’énormité de sa bouffonnerie la colère même qu’il provoque par l’énormité de son cynisme. Là est le secret de l’étrange engouement dont il est l’objet. Là est l’excuse de la sympathie qu’il impose au public et qu’il inspire à son auguste camarade, le prince de Galles.

Mais le personnage de Falstaff n’est pas indispensable seulement pour justifier l’excentrique jeunesse de Henry V. Il est essentiel à l’action et à l’idée même du drame. La critique n’a pas suffisamment remarqué le lien profond qui existe entre la portion épique de Henry IV et la portion comique dont Falstaif est le principal acteur. Tous ces changements de scène, qui sans cesse font alterner la tragédie avec la comédie et transportent tour à tour le spectateur du palais de Westminster à la taverne d’Eastcheap, de l’auberge de Rochester au château de Northumberland, de la grande route de Gadshill au champ de bataille de Shrewsbury, de l’archevêché d’York au logis de Shallow, tous ces changements, dis-je, ne sont pas les caprices irréfléchis d’une imagination fantasque : ils ont leur raison d’être dans la préméditation d’un grand génie. Essayons de comprendre la pensée du maître.

Le grotesque, dans la nature comme dans l’art, est une condition essentielle de l’être. Tout ce qui existe en une création imparfaite a fatalement une lacune comique. Il n’est rien dans ce monde qui ne prête à rire. Les choses les plus belles, vues à un certain angle, ont une silhouette difforme. Éclairée par une certaine lumière, la plus noble figure grimace. Pas de profil héroïque qui ne donne une caricature. Socrate, sur le point de boire la ciguë, projette une ombre plaisante dans les Nuées d’Aristophane. Le bûcher de Jeanne d’Arc couvre l’œuvre de Voltaire d’une fumée lugubrement bouffonne. Le sublime a pour fantôme le grotesque.

Si le ridicule peut ainsi pour suivre ce qui est réellement admirable, à plus forte raison peut-il s’attacher à ce qui n’est empreint que d’une grandeur conventionnelle. La parodie, qui ne recule pas devant la majesté suprême et qui objecte Satan à Dieu même, a bien le droit d’attaquer les pompes et les dignités purement humaines. Tous ces représentants de l’autorité terrestre, le prince, le magistrat, l’homme de guerre, l’homme d’État, provoquent l’ironie par l’inanité de leur prestige et le néant de leur gloriole. Eh bien ! c’est cette ironie fatale qui continuellement oppose la partie bouffonne à la partie épique de Henry IV. Étudiez de près ce drame, et vous reconnaîtrez que la comédie y parodie sans cesse la tragédie. Les méfaits de celle-là ne font que travestir les forfaits de celle-ci. — Le brigandage de Falstaff et de ses compagnons, qui prétendent se partager la bourse des passants et qui finalement sont frustrés par le prince de Galles, est l’esquisse amusante du brigandage d’Hotspur et de ses complices, qui prétendent faire entre eux le partage de la patrie anglaise et qui finalement sont déjoués par le même prince. La félonie bouffonne du bandit prélude à la trahison épique du soldat. Le vol fait d’avance la charge de la bataille. — De même, un peu plus tard, la fourberie par laquelle Falstaff dupe le juge de paix Shallow et lui extorque son argent, est la simagrée de l’imposture historique par laquelle le prince John de Lancastre dupe l’archevêque d’York et lui arrache la vie. La mauvaise foi de l’escroc prend modèle sur la perfidie de l’homme d’État. Scapin singe Machiavel. — La dignité de la magistrature n’est pas plus respectée par Falstaff que la vanité de la politique. Avec quel comique persiflage il nargue le lord grand juge qui est chargé de le poursuivre ! Par quelle bouffonne plaisanterie il élude l’interrogatoire de ce représentant de la « vieille mère la Loi ! » Il ne se borne pas à berner le magistrat, il le contrefait, et il n’est jamais plus drôle que quand il imite, par une prétendue surdité, le hautain silence du vieux lord.

Mais il est une grande institution dont Falstaff est la caricature vivante. Sir John est chevalier. Il appartient par son titre à cet ordre illustre, issu de la barbarie du moyen âge, qui était fondé sur un triple culte, dévotion à Dieu, dévotion au roi, dévotion à la femme. Eh bien, voyez comment il remplit le triple vœu qui le lie. La Divinité ? Il la nargue sans cesse par son sensualisme obstiné, par ses blasphèmes, par son adoration de la dive bouteille. La royauté ? Il la bafoue dans cette étourdissante scène où il transforme la taverne d’Eastcheap en un Westminster grotesque, et où il parodie Henry IV, réprimandant le prince de Galles : « Cet escabeau sera mon trône, cette dague mon sceptre, et ce coussin ma couronne ? » La femme ? Il la vilipende en choisissant pour dame une fille, « aussi publique que la route de Saint-Albans à Londres. » La vie entière de ce chevalier est le travestissement de toutes les vertus chevaleresques. La loyauté chez lui se traduit en hâbleries et en fourberies ; la courtoisie, en jurons et en facéties de corps de garde ; la prouesse, en couardise systématique : « La meilleure partie du courage, dit-il, c’est la prudence. « Il ne se prévaut de sa dignité que pour se dispenser de probité. L’aristocratie n’est pour lui que le privilège de ne pas payer ce qu’il doit. Don Juan éconduisant monsieur Dimanche est moins insolent que Falstaff pestant contre maître Dumbleton : « Qu’il subisse la damnation du glouton ! et puisse la langue lui brûler plus encore ! Un fils de putain ! un misérable Achitophel ! un fieffé manant ! tenir un gentilhomme en suspens, et lui réclamer des sûretés ! Ces gueux à caboches doucereuses ne portent plus que des talons hauts ; et quand on veut s’endetter chez eux par une honnête commande, alors ils insistent pour une sûreté ! Je comptais, foi de chevalier, qu’il m’enverrait vingt-deux verges de satin, et c’est une demande de sûreté qu’il m’envoie ! » Foi de chevalier ! Falstaff est un chevalier, en effet, mais un chevalier dégénéré. Ce vieux capitaine goutteux, traînant la jambe le long de la plaine de Shrewsbury à la tête d’une compagnie de va-nu-pieds, ne vous semble-t-il pas la contrefaçon avilie du banneret féodal, de ce fier seigneur qui le heaume au front, le haubert sur la poitrine, l’écu au côté, la lance au poing, le pennon au bout de la lance, rejoignait jadis le ban du roi, conduisant au galop de son destrier son magnifique escadron de cavaliers ? Le champ de bataille pour sir John n’est plus un champ d’honneur, c’est un champ de foire. Où d’autres trouvent la mort, lui cherche fortune. Une expédition n’est pour lui qu’une spéculation. Il fait trafic de l’enrôlement. Il faut l’entendre lui-même avouer ses tours de racoleur et conter comment il a reçu trois cents et quelques livres pour le remplacement de cent cinquante hommes. Il a « commencé par presser de bons propriétaires, des fils de gros fermiers, des garçons fiancés dont les bans ont été publiés deux fois, un tas de douillets qui aimeraient mieux ouïr le diable qu’un tambour. « Tous se sont rachetés, et Falstaff leur a substitué un tas de gueux déguenillés : « Vous diriez cent cinquante enfants prodigues en haillons, venant de garder les pourceaux et d’avaler leur eau de vaisselle. Un mauvais plaisant qui m’a rencontré en route m’a dit que j’avais dépeuplé tous les gibets et racolé tous les cadavres ! « Les goujats de Falstaff ne possèdent entre eux tous qu’une chemise et demie ; mais bah ! le capitaine ne s’en embarrasse guère : « Ils trouveront assez de linge sur les haies ! » Pour habiller sa compagnie, sir John compte sur l’escamotage. Voilà jusqu’où il ravale le « noble » métier des armes ! L’écu qu’il porte n’est plus que l’égide grotesque du larcin. Le soldat qu’il commande n’est plus qu’un fricoteur. La guerre, cette Bellone altière qui préside aux exterminations de peuples et à laquelle Hotspur sacrifie chaque jour une hécatombe humaine, est devenue pour ce combattant dérisoire l’infime divinité de la maraude !

Transportée par le poëte sur le champ de bataille, la figure de Falstaff fait un étonnant repoussoir à la figure de Henry Percy. Hotspur, le preux primitif et farouche, a pour antagoniste grotesque Falstaff, le chevalier dénaturé. Shakespeare a accentué par un coup de génie cette antithèse saisissante : quand le combat de Shrewsbury est fini, quand la rébellion jonche la plaine de ses légions décimées, Falstaff quitte le champ funèbre, emportant sur son dos le corps inanimé d’Hotspur. Distinguez-vous d’ici ce groupe étrange ? Reconnaissez-vous, à la dernière lueur du crépuscule sanglant, ce grand révolté étendu, les bras inertes, les jambes pendantes, la face livide, sur les épaules colossales du traînard ventru qui crève de rire sous ce poids homérique ? Telle est la fin du paladin ! Telle est la conclusion de tant d’efforts, de tant d’exploits, de tant de prodiges ! Le cadavre du héros est le trophée du bouffon. Quel spectacle et quel symbole ! Hotspur abandonné à Falstaff, c’est la gloire du passé devenue la proie du sarcasme moderne. Hotspur sur les épaules de Falstaff, c’est le monde de l’épopée soulevé triomphalement par l’Atlas de la comédie.

Hotspur et Falstaff sont les deux extrêmes entre lesquels oscille le drame de Henry IV. La mort de l’un termine la première partie de ce drame ; la disgrâce de l’autre achève la seconde. Et cette double catastrophe est la terminaison logique de la grande crise sociale que Shakespeare a voulu peindre.

La société, telle que le poëte l’a vue, est menacée par deux dangers suprêmes. L’un est le paroxysme de l’état de guerre : il s’appelle la barbarie. L’autre est la dégradation de l’état de paix : il se nomme la corruption. — Le désordre incessant, la division universelle, le déchirement de la patrie, la destruction de la cité, l’anéantissement du foyer, le sac des villes, la dévastation des campagnes, le pillage chronique, la lutte fratricide du Nord avec le Midi, de l’Ouest avec l’Est, la réaction furieuse des provinces contre le centre, les arts supprimés, les lettres mortes, la culture partout impossible, les terres, comme les âmes, devenues une immense jachère, le déchaînement des instincts féroces, l’exaspération des passions sauvages, l’extermination, le chaos, telle est la barbarie dont Hotspur est le héros. — L’appétit faisant loi, l’intérêt substitué au devoir comme ressort des actions humaines, la jouissance devenue le but et obtenue par tous les moyens, la destruction du sens moral, la négation de l’honneur, l’avilissement des qualités chevaleresques, l’abâtardissement des vertus viriles, l’ironie s’attaquant aux choses les plus saintes, le scepticisme complice du sensualisme, le relâchement des mœurs, l’étalage effronté du vice, l’urbanité se dissolvant en orgies, la vie civile s’épuisant en saturnales, telle est la corruption dont Falstaff est le génie.

Pour faire face à ces deux périls, la société trouve un noble champion. Henry de Monmouth apparaît dans ce drame suprême comme le paladin de la civilisation. C’est ce preux idéal que Shakespeare a désigné pour délivrer le monde britannique du double fléau qui l’envahit. — Tous les principes que met en question la réaction d’Hotspur triomphent dans la journée de Shrewsbury par l’intervention décisive du prince de Galles. Ce n’est pas seulement le roi son père que sauve Henry, c’est la souveraineté nationale représentée par un gouvernement révolutionnaire et niée par le droit divin, c’est la patrie menacée de partage, c’est la civilisation menacée de cataclysme. En faisant périr Henry Percy de la main de Henry de Montmouth, malgré le récit des chroniqueurs qui attribuent cette mort à une main inconnue, le poëte a violé la vérité historique, afin de symboliser par un fait éclatant la victoire remportée sur le chaos du moyen âge par l’ordre moderne,

La bataille de Shrewsbury est gagnée. Mais la tâche n’est pas finie encore. Le civilisateur a écrasé la barbarie ; il doit compléter son œuvre en proscrivant la corruption. Ici la lutte change de caractère : elle quitte le terrain tragique pour le terrain de la comédie.

Des critiques célèbres, Johnson et Hazlitt, ont blâmé la rigoureuse sentence prononcée par Henry V contre l’ancien compagnon de sa jeunesse. Mais se figure-t-on une autre conclusion ? Se figure-t-on Falstaff restant le favori du roi, comme il l’avait été du prince de Galles ? Falstaff, premier ministre de Henry V ! Apicius, conseiller d’État de Marc-Aurèle ! Voit-on ce muids vivant, ce professeur de libertinage, ce suppôt de cabaret, ce hauteur de lupanars, cet apôtre de la débauche, associé au gouvernement d’un grand peuple ! Mais, si cet absurde rêve avait pu se réaliser, le poëte lui-même nous a dit, par la voix de Henry IV mourant, ce que le monde eût vu. L’Angleterre, régie par ce prodigieux truand, fut devenue la bohème du vice : elle se serait peuplée de « tous les singes de la fainéantise accourus de tous les pays, « Falstaff est tout-puissant : « Debout la folie ! Vous tous sages conseillers, arrière !… Et maintenant, États voisins, purgez-vous de votre écume. Avez-vous quelque ruffian qui jure, boive, danse, fasse ripaille la nuit, vole, assassiné et commette les plus vieux forfaits de la façon la plus nouvelle ? Soyez heureux, il ne vous troublera plus ! L’Angleterre va d’une double dorure couvrir sa triste ordure[11] ! »

La raison, l’équité, le bon sens rendent impossible un pareil dénoûment. Pour que le drame conçu par le poëte ait toute sa signification, il faut que les idées délétères, dont Falstaff est l’organe, reçoivent finalement un éclatant désaveu. La fourberie doit être solennellement mystifiée. Le prince Henry ne peut devenir le gouvernant idéal rêvé par Shakespeare, qu’à la condition de renier du haut du trône l’immoralité incarnée dans Falstaff. Et notez-le bien, la disgrâce de sir John n’est pas une mesure improvisée brusquement par le prince repentant ; elle est le résultat d’une longue préméditation. Au commencement même du drame, Henry de Monmouth nous a préparés, dans un monologue intime, à cet acte de nécessaire rigueur. Dès cette première confidence, nous savons que le prince doit un jour se séparer de son trop joyeux compagnon. Mais, pour être exigée par l’honneur, cette séparation n’en est pas moins malaisée. Il est des devoirs rigoureux à accomplir, et celui-là est du nombre. L’âme la plus forte ne saurait sans arrachement se soustraire à l’étrange séduction de cet extraordinaire esprit. Il en coûte au prince de Galles, comme à nous-mêmes, de rompre pour toujours avec un si merveilleux camarade. — La compagnie de Falstaff, c’était le rire perpétuel, c’était la gaîté inépuisable, c’était la joie infinie ! C’était la vie de jeunesse, la vie d’aventure, la vie de plaisir, la vie de folie, c’était la vie de liberté ! Ce lugubre bas-monde paraissait charmant sous le charme de cette verve unique. Sa farce était une féerie. Or, c’est à tout cela qu’il faut renoncer. C’est avec cette existence enchantée qu’il faut en finir ! Adieu les joyeux propos et les folles algarades ! Adieu le chevalier de la gaie figure ! Adieu l’ébouriffant capitaine et sa bande ! Adieu la trogne rougie de Bardolph ! Adieu les bons tours de Poins ! Adieu la face idiote de Francis et le sourire béat de la commère Quickly ! Adieu le cotillon chiffonné de Dorothée ! Adieu pour jamais la riante taverne d’Eastcheap ! Il va falloir retourner à ce sombre palais de Westminster que hante le spectre de Richard II.

Certes, nous comprenons que le généreux et doux prince ait hésité longtemps à faire cet héroïque sacrifice. Nous comprenons qu’il ait attendu, pour se décider, la sommation tragique des événements. Le touchant appel de Henry IV agonisant est la pathétique mise en demeure que la Providence adresse au prince de Galles. Dès lors, plus de doute. Comment rester sourd à la voix d’un père qui se meurt ? Henry de Monmouth n’appartenait qu’à lui-même, Henry V appartient à son peuple. Des millions de destinées vont désormais dépendre de la sienne. La patrie réclame le roi. Comme représentant de la civilisation, Henry a pour mission de proscrire le vice qui la mine. Il doit flétrir la corruption. Il accomplit rigoureusement ce mandat : il exile Falstaff. Acte de courage éclatant qui complète le haut fait de Shrewsbury. En triomphant d’Hotspur, Henry a sauvé la société de la barbarie. En triomphant de Falstaff, il la sauve de la décadence.


Hauteville-House, 31 décembre 1862.


  1. Voir le procès-verbal de la déposition faite, pendant l’instruction du procès d’Essex, par Augustin Phillipps. Ce procès-verbal, cité pour la première fois par M. Collier, est signé de trois magistrats, lord Popham, Edward Anderson et Edward Fenner.
  2. Michols’Progresses of Queen Elisabeth.
  3. « That play of King Richard was so old and so long out of use that they should have small or no company at it. »
  4. « You should have treated her as Henry of Lancaster did Richard the second — gone to her as suppliant, and then robbed her of her crown and a life. »
  5. The effect of that which passed at the arraignments of sir Christopher Blount, sir Charles Davers, sir John Davies, sir Gilly Merrick, and Henry Cuffe. — London, in-4°, 1601.
  6. Le roi Jean, vol. III, P. 219.
  7. « All we have is her majesty’s and she may lawfully at her pleasure take it from us. » Hume’s History of England.
  8. Froissart. Édition de 1573, p, 510 et 311.
  9. Henri VI.
  10. Un seul passage a échappé à cette révision minutieuse. Le nom d’Oldcastle, désigné par la première syllabe Old., est resté dans le texte original en tête de cette réplique de Falstaff au grand juge : « Très-bien ! milord, très-bien ! mais, ne vous en déplaise, c’est plutôt l’infirmité de ne pas écouler qui me trouble. » Sc. II, partie ii. — Du reste, afin de dissiper à jamais toute équivoque, Shakespeare a fait une éclatante réparation à la mémoire de l’héroïque supplicié dans ces lignes de son épilogue : « Autant que je puis le savoir, Falstaff mourra d’une sueur rentrée, à moins que vous ne l’ayez immolé déjà a une dure méprise ; car Oldcastle est mort martyr, et celui-ci n’est pas le même homme. »
  11. J’ai été assez heureux pour obtenir de mon ami et allié Auguste Vacquérie la traduction en vers de la célèbre scène où se trouve cette apostrophe. Le lecteur trouvera dans les notes cette page inédite, que je n’ose louer, de crainte de manquer un peu de modestie.