Œuvres complètes de Shakespeare/Hugo, 1865-1872/Tome 3/Introduction

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Macbeth   ►




INTRODUCTION.




I


Le voyageur qui visite l’abbaye de Westminster remarque, au fond de la chapelle d’Édouard le Confesseur, un fauteuil de forme byzantine dont le siége de bois est creux à force d’être usé, et dont le dossier, surmonté d’un chevet triangulaire, est à peine retenu par deux bras de chêne vermoulu. C’est le trône des rois d’Écosse.

En l’an de grâce 1037, ce vieux fauteuil était neuf encore. Placé sur une haute estrade dans le chœur de la cathédrale de Scone, il étincelait d’incrustations et de dorures, et les deux bêtes, aujourd’hui informes, qu’on voit couchées à ses pieds, avaient vraiment l’air de lions.

Un prince qui s’appelait Duncan venait de s’y asseoir à la place d’un autre prince qui avait nom Malcolm II.

Le roi Duncan, fils de Crinan, abbé de Dunkeld, avait été élevé plutôt pour le cloître que pour le palais. Il était bon, pacifique, et si doux que ses sujets eux-mêmes l’appelaient une sainte soupe au lait. Certes, l’avènement d’un tel prince était une excellente occasion pour les ennemis de la dynastie nouvelle. Quelques turbulents voulurent en profiter pour refuser l’impôt. Duncan envoya vite un de ses capitaines, Banquo, thane de Lochaber, pour les mettre à la raison. Mais les insurgés placèrent à leur tête un certain Macdowald, et, ayant reçu d’Irlande un renfort de Kernes et de Gallowglasses, repoussèrent Banquo, qui s’en revint près du roi, couvert de blessures. Duncan dépêcha une seconde armée, commandée par Malcolm. Les rebelles battirent Malcolm, le firent prisonnier et lui tranchèrent la tête.

Le bon roi, terrifié par cette double défaite, ne savait plus que faire ; il allait fuir et se réfugier dans son couvent, quand Macbeth parut.

Macbeth, fils de Sinell, thane de Glamis, et de Doaca, fille de Malcolm II, était cousin du roi. Mais les deux cousins se ressemblaient peu. Autant Duncan était timide, autant Macbeth était vaillant. Autant Duncan se plaisait à la méditation, autant Macbeth se plaisait à l’action. Et puis, Macbeth avait épousé la belle Gruoch, fille de Bodhe ; et, pour rendre Gruoch fière de lui, il n’était rien que ne fît Macbeth.

Macbeth obtint de Duncan le commandement d’une troisième armée, marcha sur les rebelles, les dispersa, et força Macdowald à se réfugier dans un château où le redoutable chef se tua pour ne pas se rendre.

Tel fut le premier exploit du fils de Sinell. À quelque temps de là, les pirates Scandinaves qui venaient de fonder une dynastie en Angleterre voulurent en établir une autre en Écosse. Suénon, roi de Norwége, fit une descente sur la côte ; cette fois, Duncan voulut combattre en personne ; il risqua la bataille, fut mis en déroute et n’eut que le temps de se jeter dans la forteresse de Perth, où les Norwégiens vinrent l’assiéger. Ce fut encore Macbeth qui sauva le roi. Il accourut avec la réserve, surprit les Norwégiens endormis dans leur camp, les massacra, et réduisit Suénon à se rembarquer en hâte avec dix hommes qui lui restaient.

Le troisième exploit du fils de Sinell fut le plus glorieux.

Canut, le fameux Canut qui avait gagné la couronne d’Angleterre et qui épouvantait l’Europe, voulut venger le massacre des Norwégiens et la défaite de son frère Suénon. Il fréta une immense expédition et débarqua dans le comté de Fife. — Cette fois, le péril est suprême. C’en est fait, non-seulement de la dynastie de Crinan, mais de la race des Pictes. Qui pourra résister au conquérant qui a vaincu les Saxons et qui envahit l’Écosse à la tête de quatre peuples ? Un seul homme ose une pareille lutte : c’est le thane de Glamis.

Le danger national rend Macbeth héroïque : Macbeth sonne l’alarme dans les montagnes, il appelle et rallie tous les dans autour de sa fanfare ; puis, assisté de Banquo, il aborde l’ennemi. Le choc des Pictes contre les Scandinaves est terrible : Macbeth est au milieu de la mêlée et fait des prodiges. Enfin, les pirates reculent et regagnent leurs barques. L’invasion est repoussée, Macbeth a vaincu le vainqueur des Saxons, et Canut humilié lui achète la permission d’enterrer ses morts.

Ce fut après ce triomphe décisif qu’une tentation étrange s’offrit à Macbeth.

« Un jour, dit le chroniqueur Holinshed, que Macbeth et Banquo se rendaient à Forres où le roi couchait en ce temps-là, flânant ensemble par les chemins, sans autre compagnie qu’eux-mêmes, il arriva qu’après avoir traversé des bois et des champs, ils rencontrèrent brusquement, au milieu d’une clairière, trois femmes en costume bizarre et sauvage, ressemblant aux créatures d’un monde plus âgé. Comme ils les considéraient attentivement, grandement étonnés d’un tel spectacle, la première de ces femmes parla et dit : Salut, Macbeth, thane de Glamis ! (En effet, celui-ci venait d’être investi de cette dignité et de cet office par la mort de son père Sinell.) La seconde dit : Salut, Macbeth, thane de Cawdor ! Mais la troisième dit : Salut, Macbeth, qui seras roi d’Écosse !

» — Quelle sorte de femmes êtes-vous donc, s’écria alors Banquo, vous qui me paraissez si peu favorables, tandis qu’à mon compagnon, outre de hauts offices, vous assignez la royauté, sans rien m’accorder ?

» — Si fait, dit la première, nous te promettons de plus grands bienfaits qu’à lui, car il est vrai qu’il régnera, mais pour faire une fin malheureuse, et sans laisser derrière lui une postérité qui le remplace ; tandis que toi, il est vrai que tu ne régneras pas, mais de toi naîtront des princes qui gouverneront le royaume d’Écosse par une longue succession en descendance directe.

» Sur ce, les susdites femmes s’évanouirent. Cette apparition ne fut d’abord regardée que comme une illusion vaine et fantastique par Macbeth et Banquo ; à ce point que Banquo appelait, en riant, Macbeth, roi d’Écosse, et qu’en revanche, par plaisanterie, Macbeth appelait Banquo le père de tant de rois. Mais ce fut dans la suite l’opinion générale que ces femmes étaient les sœurs fatidiques, c’est-à-dire les déesses de la destinée, ou bien quelques nymphes ou fées, douées par la nécromancie d’une science prophétique, parce que tout s’accomplit comme elles l’avaient dit. En effet, peu de temps après, le thane de Cawdor ayant été condamné à Forres, pour trahison envers le roi, ses terres, ses biens et ses dignités furent accordées à Macbeth par la libéralité royale.

» Dans la soirée même de ce jour-là, à souper, Banquo, plaisantant avec Macbeth, lui dit :

» — Eh bien, Macbeth, tu as obtenu les choses que les deux premières sœurs t’avaient prédites ; il ne te reste plus qu’à acquérir celle que la troisième t’a annoncée.

» Sur quoi Macbeth, retournant la chose dans sa pensée, commença immédiatement à réfléchir comment il pourrait atteindre à la royauté ; mais pour le présent il se décida à laisser faire le temps, qui l’y élèverait, grâce à la divine Providence, comme il l’avait déjà fait monter à la dignité récente.

» Mais peu après, il arriva que le roi Duncan, ayant deux fils par sa femme, laquelle était fille de Siward, comte de Northumberland, fit l’aîné, appelé Malcolm, prince de Cumberland, voulant par là le désigner pour être son successeur dans le royaume immédiatement après sa mort. Macbeth en fut vivement troublé, car il vit son espoir cruellement ruiné par cette mesure, — les vieilles lois du royaume ayant réglé que, dans le cas où le successeur direct ne serait pas en âge de régner par lui-même, son plus proche parent serait admis à sa place. Il commença donc à se demander comment il pourrait usurper la royauté par la force, ayant, dans son opinion, de justes griefs pour le faire, car ce Duncan avait fait son possible pour le dépouiller des titres de toute espèce que Macbeth pouvait faire valoir dans l’avenir à l’appui de ses prétentions à la couronne.

» Les paroles des trois sœurs fatidiques dont il vient d’être fait mention l’encourageaient grandement dans son projet, mais c’était surtout sa femme qui pesait rudement sur lui pour lui faire tenter la chose, attendu qu’elle était très-ambitieuse et qu’elle brûlait d’un désir inextinguible de porter le nom de reine. »

Tous les arguments, lady Macbeth les employa pour déterminer son mari. Elle invoqua auprès de lui l’amour, l’ambition, la rancune. D’ailleurs, il y avait un exemple fameux qu’elle pouvait proposer au thane indécis : c’était la manière terrible dont le thane Donwald avait fait disparaître le roi Duffe, en l’an 965.

Cet événement était alors dans la mémoire de tous. Donwald avait été offensé par Duffe qui lui avait refusé la grâce d’un de ses amis. Que fit-il ? Il invita le roi à venir loger chez lui dans son château de Forres. Et voici, d’après Holinshed, ce qui se passa :

« Le roi se retira dans sa chambre privée avec deux de ses chambellans. Ceux-ci, l’ayant mis au lit, sortirent de nouveau et se mirent à banqueter avec Donwald et sa femme, qui avaient préparé divers plats délicats et plusieurs sortes de boissons pour leur arrière-souper ou collation. Ils restèrent à table si longtemps et se chargèrent l’estomac de tant de rasades, qu’aussitôt après avoir mis la tête sur l’oreiller, ils s’endormirent profondément. Alors Donwald, à l’instigation de sa femme et malgré toute l’horreur qu’il éprouvait pour une pareille action, appela à lui quatre de ses serviteurs, auxquels il avait fait confidence de ses intentions, et qu’il avait gagnés par de vastes présents, — et leur déclara de quelle manière ils devaient agir. Ceux-ci obéirent volontiers à ses instructions ; se préparant vite au meurtre, ils entrèrent un peu avant le chant du coq dans la chambre du roi, et, sans tumulte, lui coupèrent secrètement la gorge, puis, par une poterne, emportèrent immédiatement le cadavre dans les champs… Au moment où le meurtre était commis, Donwald s’était mis parmi ceux qui faisaient le guet et resta avec eux tout le reste de la nuit. Mais le matin, quand, à la découverte du lit vide et taché de sang, le bruit que le roi avait été tué retentit dans l’appartement royal, Donwald accourut avec le guet, comme s’il ne savait rien de l’affaire, et trouvant des caillots de sang dans le lit et sur le plancher à côté, tua immédiatement les chambellans comme coupables de ce meurtre… »

Pressé de suivre l’exemple formidable de Donwald, Macbeth hésitait toujours. Alors sa femme employa, pour le décider, cet argument désespéré, l’invective. « Elle l’appela faible couard, et lui reprocha de ne pas être désireux d’honneur, parce qu’il n’osait pas affronter avec virilité et courage la chose qui lui était offerte par la bienveillance de la fortune, bien que beaucoup d’autres avant lui eussent couru de plus grands risques pour des succès qu’ils ne désiraient pas autant [1]. »

Enfin, le thane consentit à faire le coup. « Il communiqua ses intentions à ses amis fidèles, dont le principal était Banquo, et, sur la promesse de leur assistance, il tua le roi Duncan à Inverness, d’autres disent à Botgosvane ; puis, ayant rassemblé autour de lui les complices de son entreprise, il se fit proclamer roi et se rendit immédiatement à Scone où, du consentement de tous, il reçut l’investiture de la royauté selon les formes d’usage [2]. »

Ainsi Macbeth a acheté par un crime le droit de s’asseoir sur ce fauteuil de Scone qui n’est plus aujourd’hui qu’une ruine. Ô néant de la grandeur royale ! C’est pour s’asseoir un instant là que le héros s’est fait assassin ! Mais il ne suffit pas d’avoir occupé le trône, il faut le garder.

Macbeth est condamné à la tyrannie par l’usurpation. Afin de prévenir la révolte, il épouvante la noblesse, il désarme le peuple, il caresse le clergé. Il multiplie les lois répressives : défense, sous peine de mort, de se rendre avec un compagnon à l’église, au marché, ou dans un lieu public. Défense d’entretenir un cheval, si ce n’est pour l’agriculture. Défense aux seigneurs de s’allier par mariage, si leurs terres sont voisines. Défense aux cours seigneuriales de siéger, etc. Mais, en revanche, comme il est pieux, le despote ! comme il est assidu aux églises, que de messes il fonde, et avec quelle onction il s’agenouille devant les châsses ! Sa dévotion est telle que le pape désire le bénir. En 1049, le meurtrier de Duncan quitte la cotte de mailles pour le froc de bure et l’épée pour le bourdon, puis s’en va faire pénitence à Rome. La ballade écossaise célèbre alors sa charité. « Quand Léon IX était pape, il alla comme pèlerin à la cour de Rome, semant l’argent dans ses aumônes à tous les pauvres. Toujours il travailla dans l’intérêt de la sainte Église [3]. »

Macbeth revint d’Italie, absous par le Saint-Père. Mais il avait beau être rassuré pour l’autre monde, il ne l’était pas pour celui-ci. « Il craignait toujours, dit Holinshed, qu’on ne le servît dans la même coupe qu’il avait fait vider à d’autres. Et puis il ne pouvait effacer de son esprit les paroles des trois sœurs fatidiques qui, tout en lui promettant la royauté, l’avaient promise également à la postérité de Banquo. »

Exhorté par son premier crime, Macbeth n’hésita pas devant le second. « Il invita donc le susdit Banquo, ainsi que son fils, nommé Fléance, à un souper qu’il avait préparé pour eux. Ce souper, tel qu’il l’avait imaginé, devait être pour les deux conviés une mort immédiate, Macbeth ayant loué pour les assassiner certains meurtriers qui, postés en dehors du palais, devaient tomber sur Banquo et son fils et les tuer au moment où ils retourneraient à leur logis. De cette façon, Macbeth éloignait l’accusation de sa maison, et comptait pouvoir toujours se justifier, si jamais quelque soupçon pouvait surgir à sa charge.

» Il arriva pourtant que, bien que le père fût tué, grâce à l’obscurité de la nuit, et grâce à la protection du Dieu tout-puissant, le fils échappa au danger. Fléance apprit plus tard, par un avertissement secret qu’il reçut de ses amis à la cour, qu’on n’en voulait pas moins à sa vie qu’à celle de son père, et qu’en effet celui-ci n’avait pas été tué par un brusque accident (ainsi que Macbeth avait fait présenter la chose), mais dans un guet-apens prémédité : sur ce, pour éviter de nouveaux périls, il s’enfuit au pays de Galles [4]. »

Après le meurtre de Banquo, Macbeth peut se croire tout-puissant. Cette turbulente Écosse paraît enfin soumise. Les thanes les plus fiers viennent en frissonnant lui faire hommage ; le clergé s’époumone pour lui en Te Deum ; la populace, travestie en peuple, l’acclame ; les bourgeois oublient le proscrit Fléance et déclarent éternel l’empire de Macbeth. Seul, dans cet enthousiasme général, un homme est resté silencieux : cet homme, c’est le thane de Fife. Tandis que tous les nobles se rallient à la nouvelle cour, Macduff s’en exile ; il refuse toutes les invitations du roi ; il s’enferme dans son manoir et vit là solitaire et triste, avec sa femme et ses enfants. Cette attitude hautaine déplaît à Macbeth : il s’inquiète de ce que lui veut Macduff ; et, en même temps qu’il le fait épier par sa police secrète, il le fait surveiller par ses agents occultes.

« Certains sorciers dans la parole desquels il avait grande confiance, surtout depuis que la prédiction faite par les trois fées ou sœurs fatidiques s’était si bien réalisée, lui apprirent qu’il devait prendre garde à Macduff, qui chercherait à le détruire un jour à venir.

» Et, sur cet avis, il aurait certainement mis Macduff à mort, n’était qu’une sorcière, en qui il avait une grande foi, lui avait dit que jamais il ne serait tué par un homme né d’une femme, ni vaincu avant que la forêt de Bernane marchât sur le château de Dunsinane. Grâce à cette prophétie, Macbeth bannit toute crainte de son cœur, supposant qu’il pourrait faire ce qu’il voudrait sans crainte d’en être puni : car, suivant la première prédiction, il croyait impossible à tout homme de le vaincre, et, suivant la seconde, impossible de le tuer. Ce vain espoir lui fit faire bien des choses outrageantes pour la cruelle oppression de ses sujets. À la fin Macduff, pour échapper au péril qui menaçait sa vie, résolut de passer en Angleterre pour décider Malcolm Cammore à réclamer la couronne d’Écosse. Mais ce projet ne fut pas tenu assez secret par Macduff pour que Macbeth n’en n’eût pas connaissance : car les rois ont, comme on dit, la vue aussi perçante que le sphynx, et les oreilles aussi longues que Midas ; et, en effet, Macbeth avait dans la maison de chaque noble un espion payé par lui pour lui révéler ce qui se faisait ou se disait, et c’est par ce moyen qu’il frappa la plupart des nobles de son royaume.

» Ayant donc été averti du moment où Macduff devait partir, il accourut immédiatement avec de grandes forces dans le comté de Fife, et assiégea sur-le-champ le château de Macduff, espérant l’y trouver. Ceux qui gardaient la maison ouvrirent les portes sans résistance et le laissèrent entrer, ne lui soupçonnant aucune mauvaise intention. Mais Macbeth n’en fit pas moins massacrer cruellement la femme et les enfants de Macduff, ainsi que tous ceux qu’il trouva dans le château. De plus, il confisqua les biens de Macduff, le proclama traître et le bannit de toutes les parties de son royaume ; mais Macduff, déjà hors de danger, s’était rendu en Angleterre auprès de Malcolm Cammore, pour obtenir son appui et tâcher de venger le meurtre si cruel de sa femme, de ses enfants et de ses amis [5]. »

Ce Malcolm Cammore était le fils aîné de Duncan. Après l’assassinat de son père, il s’était sauvé en Angleterre et avait trouvé asile chez Édouard le Confesseur, un saint roi « qui, dit la chronique, était inspiré du don de prophétie et avait la faculté de guérir les maladies. » C’est donc à la cour saxonne que Macduff rejoignit Malcolm. Le thane de Fife avait une double mission : venger sa famille et délivrer sa patrie. Il dépeignit au jeune prince les misères de l’Écosse, et le pressa vivement d’y mettre un terme en réclamant la couronne usurpée par Macbeth. Alors eut lieu entre les deux proscrits ce curieux dialogue qu’Holinshed a fidèlement rapporté :

« — Je suis vraiment, dit Malcolm, fort affligé des maux qui accablent mon pays ; mais, bien que je n’aie jamais eu de plus grand désir d’y remédier, je m’en sens complétement incapable, en raison de certains vices incurables qui règnent en moi. D’abord, je suis poursuivi d’une luxure si immodérée, d’une si voluptueuse sensualité (abominable source de tous les vices), que, si j’étais fait roi d’Écosse, je chercherais à perdre toutes vos vierges et toutes vos matrones, et que mon incontinence vous serait plus insupportable que ne vous l’est en ce moment la sanglante tyrannie de Macbeth.

» — C’est là sans doute, répliqua Macduff, un bien funeste défaut, car il a fait perdre la vie et le trône à bon nombre de nobles princes et rois ; néanmoins il y a assez de femmes en Écosse ! Ainsi donc, suis mon conseil : fais-toi roi, et j’arrangerai si secrètement les choses que tes désirs seront satisfaits sans qu’aucun homme en sache rien.

» Alors Malcolm dit : — Je suis la créature la plus avare qu’il y ait sur la terre, à ce point que, si j’étais roi, je tâcherais d’acquérir des terres et des biens par tous les moyens possibles, et que je tuerais la plupart des nobles d’Écosse sur des accusations inventées, dans le but de jouir de leurs terres, de leurs biens et de leurs possessions ; enfin, pour vous montrer quels maux peut vous causer mon insatiable cupidité, je vous raconterai une fable. Il y avait un renard qui avait une plaie couverte d’un essaim de mouches, lesquelles suçaient continuellement son sang ; un jour, quelqu’un qui passait, ayant vu son tourment, lui offrit de chasser ces mouches de son côté : « Non, répondit-il, car, si ces mouches qui sont déjà pleines, et qui par cette raison ne sucent plus très-avidement, étaient chassées, d’autres qui sont vides et affamées voleraient vite à leur place, et suceraient le reste de mon sang, en me causant beaucoup plus de douleurs que celles-ci qui, étant assouvies, ne me font plus tant souffrir. » Ainsi, ajouta Malcolm, laissez-moi rester où je suis, de peur que, si j’arrive au gouvernement de votre royaume, mon avarice inextinguible ne vous fasse bien vite trouver vos misères actuelles bien douces en comparaison des outrages incommensurables qui pourraient résulter de ma venue au milieu de vous.

À cela Macduff répondit : — C’est un défaut bien pire que l’autre ; car l’avarice est la racine de tous les crimes, et pour ce vice la plupart de nos rois ont été tués et entraînés à leur chute. Mais néanmoins, suis mon conseil et prends la couronne. Il y a assez d’or et de richesses en Écosse pour satisfaire tes plus avides désirs.

» — Mais, poursuivit Malcolm, ce n’est pas tout : je suis incliné à la dissimulation, diseur de mensonges et de toutes sortes de faussetés ; par nature, je n’ai pas de plus grande jouissance que de tromper et de trahir ceux qui ont quelque foi et quelque confiance dans mes paroles. Donc, s’il est vrai que rien ne sied mieux à un prince que la constance, la vérité, la franchise, la justice, et tout ce louable cortége de belles et nobles vertus qui sont comprises dans la probité, comme celle-ci est détruite en moi par le mensonge, vous voyez combien je suis incapable de gouverner aucune province ou aucun royaume. Ainsi, puisque vous avez trouvé des remèdes pour habiller et cacher mes autres vices, je vous prie de trouver un expédient pour couvrir ce vice-là.

» Alors Macduff s’écria : — Non ! Celui-là est le pire de tous, et aussi je te laisse, et je dis : Ô malheureux, misérables Écossais, ainsi flagellés de calamités plus cruelles les unes que les autres ! Vous avez un tyran maudit et odieux qui règne sur vous sans droit et sans titre en vous opprimant de sa plus sanglante cruauté. Cet autre, qui a tous les droits à la couronne est si rempli des goûts inconstants et des vices manifestes des Anglais, qu’il n’est plus digne de la posséder : car, d’après sa propre confession, non-seulement il est avare, non-seulement il est en proie à une insatiable luxure, mais il est fourbe et traître à ce point qu’on ne peut avoir confiance dans aucune de ses paroles. Adieu, Écosse ! je me regarde comme un homme banni à jamais, sans espoir et sans consolation.

» Et à ces mots, des larmes saumâtres ruisselèrent le long de ses joues. Il allait partir lorsque enfin Malcolm le prit par la manche et lui dit : — Rassure-toi, Macduff, je n’ai aucun des vices que je viens d’énumérer, et, si j’ai plaisanté avec toi de cette manière, c’était uniquement pour éprouver ton âme : car déjà plusieurs fois Macbeth a cherché par ce moyen à me faire tomber dans ses mains ; mais plus je me suis montré lent à accéder à tes conseils pressants, plus je mettrai de diligence à les suivre.

» Sur ce, ils s’embrassèrent immédiatement, et, ayant promis de s’être fidèles l’un à l’autre, ils se mirent à délibérer sur le meilleur moyen d’accomplir tous leurs projets. »

Enfin l’insurrection est décidée. Macduff et Malcolm en arrêtent le plan avec le pieux Édouard, qui met à leur disposition ses meilleures troupes commandées par Siward, comte de Northumberland. L’armée libératrice envahit l’Écosse en proclamant la déchéance de Macbeth et l’avènement de Malcolm III. Elle traverse sans coup férir les Marches, le Lothian, le comté de Perth. Mais où donc est Macbeth ? où donc est l’ancien vainqueur de Suénon et de Canut ? Il s’est retranché dans le château de Dunsinane ; et, malgré la défection des thanes, il attend en riant les insurgés.

« Macbeth croyait, tant il avait foi dans les prophéties, qu’il ne serait jamais vaincu avant que la forêt de Bernane eût été amenée à Dunsinane, et qu’il ne pouvait être tué par aucun homme né d’une femme.

» Malcolm, poursuivant Macbeth en toute hâte, parvint à la forêt de Bernane la nuit avant la bataille, et quand son armée se fut reposée et rafraîchie là quelque temps, il commanda à chaque homme de prendre dans sa main une branche d’arbre, aussi grosse qu’il la pourrait porter, et de marcher ainsi de façon que, dès le lendemain, toutes les troupes fussent à portée de l’ennemi sans avoir été aperçues.

» Le lendemain, quand Macbeth les vit venir de cette manière, il se demanda d’abord avec étonnement ce que la chose signifiait ; mais à la fin il se rappela la prédiction qui lui avait été faite sur l’arrivée de la forêt de Bernane au château de Dunsinane, et il pensait que sans doute elle allait être accomplie. Néanmoins, il rangea ses hommes en ordre de bataille et les exhorta à agir vaillamment : mais les ennemis eurent à peine jeté leurs branches, que Macbeth, apercevant leur nombre, prit immédiatement la fuite. Macduff le poursuivit avec une grande haine jusqu’à Lunfannaine. Là, Macbeth, voyant que Macduff était presque sur son dos, sauta à bas de son cheval en s’écriant : — Traître, qu’as-tu à me suivre si vainement, moi qui ne suis pas désigné pour être tué par une créature née d’une femme ? Allons ! reçois la récompense que tu as méritée pour ta peine. — Et sur ce, il leva son épée, pensant le tuer.

» Mais Macduff, ayant évité son élan par un rapide mouvement de son cheval, lui répondit, tenant son épée nue à la main : — Tu as dit vrai, Macbeth, le moment est venu où ton insatiable cruauté doit avoir sa fin, car je suis celui-là même dont tes sorciers t’ont parlé : je ne suis pas né de ma mère, mais j’ai été arraché de son ventre. — Et aussitôt il marcha à lui et le tua sur la place. Alors, lui ayant coupé la tête, il la mit au haut d’une perche, et la porta à Malcolm.

» Telle fut la fin de Macbeth, qui avait régné dix-sept ans sur les Écossais. Au commencement de son règne, il accomplit bien des actes méritoires, très-profitables à la république ; mais ensuite, cédant à l’illusion du diable, il la déshonora par la plus terrible cruauté. Il fut tué en l’an de l’Incarnation 1057, et dans la seizième année du règne d’Édouard, roi d’Angleterre [6]. »


II


Nous venons de voir comment se gagnent les couronnes au xie siècle. Un seigneur, qui passe pour le meilleur et le plus brave de son temps, assassiné son hôte endormi, et devient roi par un régicide. Voyons donc si de nouvelles générations vaudront mieux. Quittons le xie siècle, franchissons tout le xiie et, gardant pour guide, le véridique Holinshed, observons ce qui se passe.

En 1199, un prince appelé Jean gouverne l’Angleterre. De quel droit ? En vertu de la loi héréditaire, la couronne devrait, appartenir à Arthur Plantagenet, fils de Geoffroy, frère aîné de Jean. Mais Arthur n’est qu’un enfant âgé de onze ans, et Jean en a plus de trente. Arthur est faible, Jean est fort. Et voilà pourquoi Jean est roi. L’oncle a détrôné le neveu.

Au reste, ce n’est pas spontanément que Jean a commis une pareille usurpation. Il a été poussé à ce crime par sa mère, la reine Éléonore, une Médicis du Moyen Âge, qui le domine comme Catherine dominait Charles IX. Cette horrible vieille est jalouse de sa bru, la belle Constance, veuve de Geoffroy, et c’est pour l’empêcher d’être régente qu’elle a fait déposséder son petit-fils par son fils. « La reine Éléonore, dit Holinshed, était irritée contre son neveu Arthur, plutôt par haine de sa mère que par une juste rancune contre l’enfant ; car elle voyait que, s’il devenait roi, sa mère Constance voudrait garder le pouvoir dans le royaume, jusqu’à ce que son fils fût en âge de régner. »

L’Angleterre, la Normandie, le Maine, l’Anjou, l’Aquitaine reconnaissent la souveraineté de Jean, et il ne reste plus à Arthur que le duché de Bretagne. Mais Constance ne se résigne pas à cette tranquille dépossession de son fils ; elle réclame auprès de Philippe-Auguste ; le roi de France consent à soutenir les droits d’Arthur, mais à une condition, c’est qu’Arthur lui fera hommage pour toutes les provinces qu’il possède en France. Constance ayant accepté cette condition, Philippe n’hésite plus : il proclame Jean usurpateur et lui déclare la guerre.

Après huit mois de lutte, le roi de France s’est emparé de la Normandie, de l’Anjou, du Maine et de la Touraine. Mais que fait-il ? Au lieu de remettre ces provinces à son protégé, il les livre à son ennemi. Par le traité du 22 mai 1200, Philippe cède à Jean tous les domaines qu’il vient de conquérir, pourvu que Jean s’engage à les léguer après sa mort à la couronne de France. Pour consacrer cet inique accommodement, négocié par la reine-mère Éléonore, un mariage est conclu entre le fils du roi de France et la nièce du roi d’Angleterre. « Finalement, les deux rois s’abouchèrent entre les villes de Vernon et des Andelys, et décidèrent le mariage entre Louis, fils de Philippe, et madame Blanche, fille d’Alphonse, roi de Castille, huitième du nom, et nièce du roi Jean par sa mère Éléonore [7]. » Quant à Arthur, il dut se contenter du duché de Bretagne et du comté de Richmond que les deux rois voulurent bien ne pas lui prendre.

Constance mourut en 1201, quelques mois après cette convention. Fut-ce de douleur ? La chronique ne le dit pas.

Débarrassée de son infatigable rivale, la reine-douairière Éléonore regardait la cause d’Arthur comme perdue à tout jamais. Mais elle avait compté sans les passions de son fils qui vinrent se jeter à la traverse de ses calculs. Dans un voyage qu’il avait fait en Aquitaine, le roi Jean était devenu éperdument amoureux d’Isabelle d’Angoulême, femme du comte de la Marche ; il trouva tout simple de l’enlever et de l’épouser, bien qu’il fût déjà marié lui-même. Le comte de la Marche dénonça cet outrage avec une furie digne de Ménélas ; et, à son instigation, Philippe-Auguste déclara au nouveau Pâris une seconde guerre de Troie. Voilà donc l’Angleterre et la France en feu, comme jadis la Grèce et l’Asie. Philippe reprit sous sa protection Arthur de Bretagne, et la lutte recommença avec plus d’acharnement que jamais. Tandis que le roi de France attaquait la Normandie, et le comte de la Marche l’Aquitaine, Arthur, alors âgé de quinze ans, envahissait le Poitou avec une bande de Bretons, pour tâcher de prendre son aïeule la reine Éléonore, qui s’était réfugiée dans le château de Mirebeau. Après quelques jours de siége, la vieille ennemie de Constance se disposait à capituler, quand dans la nuit du 1er août 1202, le roi Jean, survenant tout à coup, fondit sur les assiégeants endormis et fit son neveu prisonnier dans son lit. Que devint le malheureux enfant entre les mains de son oncle ? Rappelez-vous comment les princes se traitaient alors ; souvenez-vous d’Isaac l’Ange, aveuglé et détrôné tout récemment par son propre frère Alexis, et puis écoutez le récit d’Holinshed :

« Il est dit que le roi Jean, ayant mené son neveu Arthur à Falaise, l’engagea, par tous les moyens, à abandonner l’amitié et l’alliance du roi de France, et à s’attacher à lui, son oncle naturel. Mais Arthur, manquant de prudence et abondant trop complaisamment dans sa propre opinion, fit une réponse présomptueuse, non-seulement se refusant à la demande du roi Jean, mais encore lui commandant de lui restituer les royaumes d’Angleterre, ainsi que toutes les autres terres et possessions que le roi Richard possédait au moment de sa mort. En effet, tout cela lui appartenant par droit d’héritage, Arthur déclarait que, si la restitution n’en était pas faite au plus vite, son oncle ne resterait pas longtemps tranquille. Le roi Jean, piqué au vif par les paroles que lui adressait ainsi son neveu, décida qu’il serait étroitement gardé en prison, d’abord à Falaise, et ensuite à Rouen, dans le nouveau château.

» Peu de temps après, le roi Jean, passant en Angleterre, se fit couronner de nouveau à Cantorbéry par les mains d’Hubert, archevêque de ce siége, le quatorzième jour d’avril, et ensuite s’en retourna en Normandie. Immédiatement après son arrivée, la rumeur se répandit par toute la France que son neveu Arthur était mort. Le fait est qu’une requête imposante avait été faite pour réclamer la mise en liberté d’Arthur, aussi bien par le roi de France que par Guillaume de Miches, vaillant baron du Poitou, et divers autres seigneurs bretons. Ceux-ci, n’ayant pu réussir dans leur requête, se liguèrent ensemble, et, ayant formé une confédération avec Robert, comte d’Alençon, le vicomte Beaumont, Guillaume de Fougères et d’autres, commencèrent une rude guerre contre le roi Jean en divers lieux, si bien qu’on pensa que, tant qu’Arthur vivrait, il n’y aurait pas de repos dans cette province. Sur quoi, le roi Jean, persuadé, dit-on, par ses conseillers, désigna certaines personnes pour se rendre à Falaise, où Arthur était enfermé sous la garde d’Hubert du Bourg, avec mission d’arracher les yeux au jeune seigneur.

» Mais Arthur fit une telle résistance à l’un des tourmenteurs qui étaient venus exécuter l’ordre du roi, (car l’autre aima mieux abandonner son prince et sa patrie que de consentir à obéir en ce cas à l’autorité royale), et proféra de si lamentables paroles, qu’Hubert du Bourg le sauva du supplice, convaincu qu’il obtiendrait du roi plutôt des remercîments que des reproches, pour s’être opposé aune infamie qui aurait rejailli jusque sur son altesse, si le jeune seigneur avait été si cruellement traité. Car il réfléchit que le roi Jean avait pris cette décision seulement dans la chaleur de la colère. Et cette passion, chacun le sait, pousse les hommes aux entreprises les plus funestes ; fort malséante chez un homme du commun, elle est beaucoup plus blâmable chez un prince, tous les hommes dans cette humeur devenant aussi fous que furieux, et étant enclins à accomplir les pensées perverses de leurs cœurs possédés, ainsi que quelqu’un l’a fort bien dit :

Pronus in iram
Stultorum est animus, facile excandescit et audet
Omne scelus, quoties concepta bile tumescit.

» Hubert du Bourg pensa donc que le roi, après plus mûre réflexion, se repentirait d’avoir donné un pareil ordre, et lui saurait peu de gré de l’avoir mis à exécution. Toutefois, pour le satisfaire momentanément et pour contenir la rage des Bretons, il fit dire par le pays, d’un côté, que l’ordre du roi avait été exécuté, et, de l’autre, qu’Arthur était mort de chagrin et de douleur. Durant l’espace de quinze jours, cette rumeur courut incessamment par les royaumes d’Angleterre et de France, et les cloches retentirent par toutes les villes et tous les villages comme pour ses funérailles. La rumeur ajoutait que son corps était enseveli dans le monastère de Saint-André de l’ordre de Cîteaux.

» Mais les Bretons, loin d’être pacifiés par cette nouvelle, n’en furent que plus ardents à venger la mort de leur souverain par toutes les violences qu’ils pouvaient imaginer. Alors il n’y eut pas d’autre remède que de déclarer publiquement qu’Arthur était toujours vivant et en bonne santé. Aussi, quand le roi apprit la vérité sur toute cette affaire, il ne fut nullement mécontent de ce que son ordre n’avait pas été exécuté, plusieurs de ses capitaines lui ayant signifié nettement qu’il ne trouverait pas de chevaliers pour garder ses châteaux, s’il traitait si cruellement son neveu. Car, s’il arrivait à l’un de ceux-ci d’être pris par le roi de France ou par quelqu’un de ses alliés, il serait sûr de goûter à la même coupe.

» Maintenant, quant à la manière dont eut lieu véritablement la fin d’Arthur, les écrivains font des rapports divers. Il est certain toutefois, que, l’année suivante, il fut transporté de Falaise au château de Rouen, et que nul ne peut affirmer l’avoir vu en sortir vivant. Les uns ont écrit que, comme il essayait de s’évader de prison et de sauter par dessus les murs du château, il tomba dans la Seine et s’y noya. D’autres écrivent qu’il se consuma dans la langueur et le chagrin, et mourut de maladie naturelle. Mais d’autres encore prétendent que le roi Jean le fit assassiner et dépêcher en secret. On ne sait donc pas au juste de quelle manière il a fini ses jours. Mais le fait est que le roi Jean resta en grande suspicion, à tort ou à raison, Dieu le sait. »

Après la disparition d’Arthur, Jean triomphe, comme tout à l’heure Macbeth, après l’assassinat de Duncan. Seulement, pour être roi, ce n’est pas son hôte que Jean a tué, c’est son neveu ; et, plus heureux que son devancier, il n’a pas de Malcolm à craindre : car il a vu mourir l’unique héritier légitime de la couronne. Il est donc bien fermement assis sur le trône, puisque le prétendant a disparu. Cependant, attendons l’avenir. En 1208, cinq années après l’horrible drame qu’Holinshed vient de nous raconter, Innocent III met l’Angleterre en interdit, pour punir le roi Jean, non d’avoir assassiné Arthur, mais d’avoir chassé de son siége l’archevêque Langton, dûment élu par les moines de Cantorbéry. L’interdit ayant duré quatre ans sans que Jean eût fait réparation à l’archevêque, le pape se décida à des mesures plus rigoureuses. En 1212, il fait excommunier le roi par son légat, le cardinal Pandolphe, prononce sa déchéance, et, en vertu de son autorité apostolique, concède à Philippe-Auguste la couronne d’Angleterre. Philippe prend Innocent III au mot, accepte l’offre, et prépare une vaste expédition pour occuper son nouveau royaume. Dans cette crise suprême, Jean montre une activité surprenante : lui qui, en 1204, avait perdu la Normandie sans coup férir, il prend cette fois l’offensive ; il réunit à Portsmouth tous les navires capables de porter six chevaux, passe la Manche, brûle Dieppe, et détruit dans le port de Fécamp les armements de Philippe.

Cependant un personnage singulier vient le déranger au milieu de ses victoires. « Dans ce temps-là il y avait un ermite nommé Pierre, qui demeurait aux environs d’York. Cet homme avait une grande réputation dans le commun peuple, parce qu’il avait coutume de prédire l’avenir, soit que, selon l’opinion commune, il fût inspiré de quelque esprit de prophétie, soit qu’il eût quelque expérience remarquable de l’art magique. Le 1er janvier (1213), Pierre déclara au roi qu’il serait dépossédé de son royaume à la fête de l’Ascension prochaine. Et il s’offrit à subir la mort, si ses paroles ne se réalisaient pas [8]. » Le roi Jean traita l’homme d’imposteur et le fît jeter en prison ; mais alors des signes apparurent dans le ciel comme pour confirmer les paroles du prophète populaire. Un soir, les habitants de la province d’York virent distinctement « cinq lunes ; la première à l’est, la seconde à l’ouest, la troisième au nord, la quatrième au sud, et la cinquième, environnée de nombreuses étoiles, au milieu des autres. Ces lunes tournèrent cinq ou six fois les unes autour des autres pendant près d’une heure, et, peu après, s’évanouirent [9]. » En apercevant ces météores, Jean se rappelle la chute de César : il redoute quelque catastrophe imprévue ; je ne sais quel vertige le gagne ; et, croyant éviter le danger, il s’y précipite. — Le 15 mai 1213, au jour même que Pierre de Pomfret avait indiqué, le roi fait hommage au pape, et, par un traité solennel, consent à occuper le royaume d’Angleterre comme un fief du saint-siége. Ainsi il réalise fatalement la prophétie de l’ermite : pour ne pas être détrôné par Philippe-Auguste, il abdique entre les mains d’Innocent III. — Quoiqu’il eût si bien prédit, Pierre de Pomfret n’en fut pas moins pendu : Jean le fit tirer de la prison de Corfe et mener à la potence. « D’aucuns ont pensé qu’il avait été injustement mis à mort, parce que la chose arriva comme il l’avait annoncé, le roi ayant cédé au pape la souveraineté de son royaume et ayant cessé réellement d’être roi absolu [10]. »

Innocent III, on le voit, n’a pas de scrupule, tout vicaire du Christ qu’il est. Il avait donné à Philippe-Auguste la royauté d’Angleterre ; mais maintenant que Jean la lui repasse, il veut la garder pour lui-même. Tout à l’heure, il contestait à Jean le droit de porter la couronne ; maintenant, il lui reconnaît le pouvoir d’en disposer. Qu’importent au pape ces contradictions sans vergogne ? Tant que Jean lui résistait, il l’excommuniait ; maintenant que Jean se soumet, il le protége : et, pour commencer, il fait défendre à Philippe-Auguste d’attaquer le vassal de l’Église.

Philippe-Auguste ne tient aucun compte de cette défense. À l’anathème du pape, il répond par la victoire de Bouvines. Alors les barons anglais, las de la tyrannie, se révoltent, déclarent Jean déchu et offrent le trône au fils du vainqueur. Appelé par eux, le prince Louis de France fait son entrée triomphale dans Londres, le 30 mai 1216. De son côté, Jean n’ayant plus autour de lui que des troupes mercenaires, se retranche dans la forteresse de Boston comme jadis Macbeth dans le château de Dunsinane. Enfin, le 12 octobre, il veut franchir le golfe qui sépare la côte de Lincoln de la côte de Norfolk ; il engage son avant-garde sur la chaussée romaine, que le reflux de l’Océan laisse à découvert ; mais tandis qu’elle est en marche, la marée monte, et Jean voit du rivage s’engloutir dans les vagues ses meilleurs soldats, toutes ses munitions, tous ses trésors. Présage sinistre ! une lame a emporté la couronne d’Angleterre ! Frappé par ce désastre, le tyran s’affaisse : la défection de son peuple ne l’avait pas abattu, la révolte de la nature l’accable. Éperdu, épuisé, tremblant la fièvre, il se traîne jusqu’à l’abbaye la plus voisine, et c’est là, enfin, que l’égorgeur d’Arthur meurt empoisonné. Élevé par le guet-apens, Jean Sans-Terre succombe dans le guet-apens. « Après avoir perdu son armée, le roi Jean se rendit à l’abbaye de Swineshead, dans le comté de Lincoln. Ayant appris là que le blé serait à bon marché et abondant, il en manifesta un grand déplaisir : car la rancune qu’il gardait aux Anglais de l’avoir trahi en faveur de son adversaire le Dauphin était si grande, qu’il leur souhaitait toutes les misères possibles. Il s’écria donc, dans un accès de colère, qu’avant longtemps il ferait hausser de beaucoup le prix des grains. Sur quoi, un moine qui l’avait entendu parler, ému d’un beau zèle pour la délivrance de sa patrie, donna du poison au roi dans une coupe d’ale, à laquelle il avait goûté le premier pour ne pas éveiller les soupçons, et tous deux moururent à la fois. »


III


Sortons de ce sombre xiiie siècle où les monarchies s’improvisent par la trahison, par le parjure, par l’assassinat. Quand l’honnête homme a vécu par la pensée dans cette affreuse époque, il a le cœur serré, il étouffe, il a besoin d’air et de lumière, et il aspire à des jours meilleurs. Traversons vite le xive siècle, trop funèbre encore ; laissons derrière nous tout le Moyen Âge et arrêtons-nous à l’aube des temps modernes. Nous voici au moment des grandes révélations de la science et de l’art. La peinture et la musique renaissent, l’imprimerie est découverte, le Nouveau Monde est deviné. Alors, sans doute, les mœurs, sinon les lois, doivent être plus douces et les hommes doivent être meilleurs, ne fût-ce que par lassitude du mal. Eh bien, voyons l’humanité à l’œuvre, et jugeons-la d’après son élite.

Nous sommes en 1478. Édouard IV gouverne l’Angleterre depuis bientôt sept ans. Il est roi, par la grâce de Dieu, en vertu de la victoire de Tewkesbury et de l’assassinat du prince de Galles. Mais qu’importe le moyen ? Édouard ne s’en croit pas moins légitime puisqu’il descend du troisième fils d’Édouard III, tandis que son rival ne descend que du quatrième. Édouard IV a épousé la veuve d’un petit gentilhomme de province, Élisabeth Woodewille, et il a eu d’elle deux fils, Édouard, prince de Galles, et Richard, duc d’York. Si, par malheur, ceux-ci meurent avant l’âge, la couronne doit revenir de droit au frère puîné du roi, Georges, duc de Clarence, et à ses descendants directs. Ce règlement de la succession est approuvé par les partisans de la Rose-Blanche ; pourtant, s’il faut en croire certaines indiscrétions, il ne satisfait guère le duc de Glocester, frère cadet du roi.

Quelle est la raison de ce mécontentement ? La voulez-vous savoir ? Écoutez à ce sujet un homme bien informé, un page du cardinal Morton, qui a obtenu de son éminence les renseignements les plus précis sur la cour d’Édouard IV ; écoutez maître Thomas Morus :

« Richard, duc de Glocester, était, pour l’esprit et pour le courage, égal à ses frères Édouard et Georges ; mais, pour la beauté et pour les traits extérieurs, il était bien au-dessous d’eux, car il avait la taille petite, les membres disproportionnés, le dos voûté, l’épaule gauche beaucoup plus haute que la droite, et cette sorte de visage ingrat qui à la cour passe pour figure martiale, et, parmi les gens du commun, pour un visage dur. Il était malicieux, pervers et envieux ; et l’on rapporte que sa mère, la duchesse, eut beaucoup de peine à le mettre au monde, et que, quand il y vint, ce fut les pieds par devant, et non sans avoir des dents ; est-ce là un rapport exagéré fait par ses ennemis, ou bien la nature changea-t-elle réellement son cours dès le commencement d’une vie que devaient marquer tant de choses contre nature ? c’est ce que Dieu seul peut décider. Il n’était pas mauvais capitaine dans la guerre, ayant naturellement pour elle plus de goût que pour la paix. Il remporta plusieurs victoires, et, s’il subit quelques défaites, ce ne fut jamais par la faute de sa propre personne, ni par manque de hardiesse ou d’ordre politique. Il était généreux de ses largesses, et libéral un peu au-dessus de ses moyens ; il s’acquit par de vastes présents des amitiés incertaines, pour lesquelles il voulait toujours emprunter, piller et extorquer le bien des autres, s’attirant ainsi des haines certaines. Il était mystérieux et secret, profondément dissimulé, bas de contenance, arrogant de cœur, familier extérieurement avec ceux qu’il haïssait intimement, ne s’abstenant pas de baiser qui il songeait à tuer ; rancuneux et cruel, non par mauvais vouloir toujours, mais souvent par ambition et pour atteindre son but ; amis et ennemis lui étaient tous indifférents là où son intérêt surgissait ; il n’épargnait jamais la mort à quiconque faisait par sa vie obstacle à ses plans. Il tua dans la Tour le roi Henry VI en disant : « Maintenant il n’y a plus d’autres héritiers mâles du roi Édouard III, que nous autres de la maison d’York ! » Et ce meurtre fut commis sans l’assentiment du roi Édouard IV, qui aurait désigné pour ce métier de boucher tout autre que son propre frère. Des hommes sages insinuent aussi qu’il servit ses desseins en contribuant à la mort de son propre frère Clarence, et que, bien qu’il y résistât en apparence, il la désira intérieurement. Ceux qui ont observé ses actes et sa conduite donnent ici pour raison que, longtemps avant la fin du règne d’Édouard, Richard songeait à obtenir la couronne, dans le cas probable où son frère, dont la vie devait être abrégée par un régime funeste, laisserait en mourant ses enfants en bas âge, ainsi que cela arriva. Alors, si le duc de Clarence avait vécu, le plan projeté par Richard eût été grandement empêché ; car, soit que le duc de Clarence fût resté fidèle à son neveu le jeune roi, soit qu’il eût pris la royauté pour lui-même, le duc de Glocester aurait eu toutes les cartes contre lui. Mais, une fois son frère Clarence mort, il savait bien qu’il pouvait jouer à coup sûr. Il n’y a pas de certitude sur tous ces points, et quiconque devine ou conjecture peut aussi bien tirer trop loin que trop près. Toutefois cette grave conjecture se réalisa plus tard. »

Ainsi l’historien n’accuse pas formellement Richard d’avoir causé la perte de son frère Georges ; il le soupçonne seulement de l’avoir voulue. Cet avertissement donné, Thomas Morus raconte dans quelles circonstances et par quels moyens eut lieu la mort du duc de Clarence :

« Dans la septième année du règne d’Édouard, il tomba une étincelle de malice privée entre le roi et son frère Clarence. Avait-elle jailli des vieilles rancunes d’une époque passée, ou d’un feu nouvellement allumé par la reine et par ses parents qui, se méfiant toujours de la famille du roi, jappaient sourdement contre elle ? ou bien était-il vrai que le duc était désireux de régner après son frère ? La certitude s’est toujours dérobée aux recherches sérieuses des hommes qui se sont adressés sur ce sujet à de grands personnages de cette époque ; et jamais elle n’a pu être découverte que par des conjectures qui trompent l’imagination du rêveur aussi fréquemment qu’elles lui révèlent la vérité en conclusion. Le bruit courait que le roi ou la reine, ou tous les deux, avaient été vivement troublés par une prophétie absurde, et que c’est pour cela qu’ils commencèrent à s’irriter et à maugréer cruellement contre le duc : la prédiction était à cet effet qu’après le roi Édouard régnerait un prince dont le nom commencerait par un G ; et, comme c’est l’habitude du diable d’envelopper et d’embarrasser dans de tels sortilèges les esprits des hommes qui se plaisent à ces fantaisies diaboliques, on ne manqua pas de dire plus tard que cette prophétie eut son plein effet quand le roi Richard Glocester usurpa la couronne.

» D’autres allèguent, pour cause de la mort de Clarence, que, la vieille rancune entre lui et le roi ayant été nouvellement ranimée (et la haine n’est jamais plus violente qu’entre deux frères une fois qu’elle est bien enracinée), le duc, qui n’était pas encore marié, essaya, par l’entremise de sa sœur Madame Marguerite, duchesse de Bourgogne, d’obtenir pour femme Madame Marie, fille et héritière du duc Charles, et que ce mariage fut blâmé et rompu par le roi Édouard, jaloux du bonheur de son frère. Cette dissension intime fut apparemment conciliée, mais non intérieurement oubliée, ni même extérieurement pardonnée ; car, nonobstant ce raccommodement, un domestique du duc de Clarence fut, à tort ou à raison, brusquement accusé par les ennemis du duc, d’empoisonnement, de sortilége et de magie, condamné, comme coupable, à la peine de mort, et exécuté. Le duc, ne pouvant souffrir la condamnation de son homme, — condamnation qu’il trouvait injuste dans sa conscience, — et outré par l’inique exécution de son fidèle serviteur, flétrissait journellement cet acte par des murmures acerbes. Le roi, piqué et gêné par les plaintes quotidiennes et par les continuelles récriminations de son frère, le fit appréhender et jeter à la Tour, où, une fois enfermé et déclaré traître, il fut secrètement noyé dans un tonneau de Malvoisie.

» Mais il est certain que, bien que le roi Édouard eût consenti à la mort et à la destruction de son frère, il pleura amèrement sa fin infortunée et se repentit de sa brusque exécution : à ce point que, quand une personne implorait de lui le pardon d’un malfaiteur condamné à la peine de mort, il avait coutume de s’écrier hautement : Ô malheureux frère, pour la vie de qui pas une créature n’a voulu intercéder ! voulant dire apparemment par cette exclamation qu’il avait été entraîné à perdre son frère par quelques-uns des nobles qui l’avaient circonvenu. [11] »

Le duc de Clarence fut exécuté le 17 février 1478. Peu d’années après, au mois d’avril 1483, le roi Édouard mourut de débauche. Ainsi débarrassé de ses deux frères, Richard n’était plus séparé du trône que par des enfants. Le prince de Galles avait douze ans lorsqu’il fut proclamé sous le nom d’Édouard V. La mort de son père le surprit au château de Ludlow, où il était élevé sous la surveillance d’un conseil composé des parents et des amis de la reine. — Le jour du couronnement ayant été fixé au 4 mai, Édouard quitte le pays de Galles, le 24 avril, entouré d’une faible escorte que ses ennemis avaient diminuée à dessein. Rivers, son oncle maternel, Grey, son frère utérin, et sir Thomas Vaughan, l’accompagnent. Le cortége royal, suivant au galop la route de Londres, parvient à Northampton le 29 avril. De son côté, Glocester était allé au-devant de son neveu, avec le duc de Buckingham et une nombreuse cavalcade. Il avait cru surprendre Édouard à Northampton, mais il arrive deux heures trop tard et ne trouve plus que Rivers. Il enferme celui-ci dans une auberge et court à franc étrier à Stony Stratford. Là, enfin, il trouve le jeune roi qui remontait en selle : il arrête Grey et Vaughan, et ramène le roi à Northampton. Épouvantée par l’arrestation de ses parents, la reine-mère Élisabeth quitte son palais en toute hâte et se réfugie dans le sanctuaire de Westminster avec son second fils, le duc d’York. « Là, dit Thomas Morus, elle s’assit sur la natte, toute désespérée, et l’archevêque d’York la consolait de son mieux. »

Cependant, le duc de Glocester n’a pas encore jeté le masque. S’il a fait arrêter les parents de la reine, c’est uniquement parce qu’ils menaçaient sa vie. Il proteste de son dévouement et de sa fidélité au jeune roi. Et le 8 mai, lorsque Édouard V fait son entrée dans Londres, Richard lui prodigue publiquement « toutes les marques de tendresse et de respect. » Lui, Richard, usurper la couronne ! Lui, aspirer à l’empire ! lui, manquer à son serment ! quelles calomnies ! Le Protecteur se récrie hautement contre la défiance de la reine à son égard, et il la blâme de séquestrer ainsi ce cher petit York. Vite Hastings et ce bon cardinal Bourchier vont chercher le pauvre enfant et l’arracher à cette marâtre.

« Quand le cardinal et les autres lords eurent reçu le jeune duc d’York, ils le menèrent dans la Chambre étoilée ; là, le Protecteur le prit dans ses bras et lui dit en l’embrassant : « Je vous souhaite la bienvenue, milord, de tout mon cœur. » Et, en parlant ainsi, il avait l’air d’un homme profondément sincère. Sur ce, il le conduisit au roi son frère, dans le palais de l’évêque de Londres, à Saint-Paul, et, de là, il escorta honorablement les deux princes à travers la Cité jusqu’à la Tour, dont ils ne devaient plus sortir. Dès que le Protecteur les tint en sa possession, et qu’il les eut mis en lieu sûr, la soif le prit de voir la fin de son entreprise. Pour éviter tout soupçon, il invita tous les lords qu’il savait fidèles au roi à s’assembler au château de Baynard pour délibérer sur les mesures relatives au couronnement, tandis que, se réunissant à Crossby-Place avec ses alliés et ses complices, il se concertait sur un projet tout différent qui devait le faire roi lui-même. Il n’y eut qu’un petit nombre d’intimes qui furent admis à ce conseil. »

Quelques semaines seulement nous séparent du 24 juin, jour définitivement fixé pour le couronnement du jeune roi. Les préparatifs sont poussés avec activité. Déjà même, les lords et les représentants des communes ont prêté serment de fidélité à Édouard V. Pressé par cette date fatale, le 24 juin, Richard se décide enfin à brusquer son coup d’État. Dans la soirée du 1er juin, il fait venir à Crossby-Place ses amis les plus intimes, Buckingham, Lovel et Catesby, et, après leur avoir donné ses instructions, il leur dit : C’est pour ce mois-ci. Les amis comprennent et s’apprêtent à agir. Mais il y a un homme dont la connivence est indispensable au succès du complot, c’est le lord chancelier Hastings, président de la chambre haute. Hastings est un vieil ami de Richard, il est un de ceux qui ont assassiné le prince de Galles, fils de Henry VI ; tout récemment encore, il a signé des deux mains l’ordre de mettre à mort sans jugement les parents de la reine : nul doute qu’un pareil personnage ne donne son adhésion au coup d’État. À la requête du Protecteur, Catesby se charge de voir le chancelier et de le sonder sur les événements qui se préparent. Ô prodige ! Hastings fait la sourde oreille : il arrête Catesby dès les premiers mots, et lui déclare nettement qu’il ne consentira pas à la déchéance du jeune roi. Il a prêté serment à Édouard V ; il ne veut pas violer son serment. Hastings, qui a assassiné, refuse de se parjurer. Aussi gare à lui ! il va payer cher ce refus.

« Dans la nuit du 12 au 13 juin 1483, lord Stanley dépêcha un messager fidèle pour presser lord Hastings de se lever et de partir à cheval avec lui. Ce qui le décidait à ne pas demeurer plus longtemps, c’était un rêve terrible dans lequel lord Stanley venait de songer qu’un sanglier les écorchait tous deux à la tête avec ses défenses, si fort que le sang leur jaillissait par les épaules. Comme le duc de Glocester avait le sanglier dans ses armoiries, lord Stanley s’était imaginé qu’il s’agissait là du Protecteur. Ce rêve avait fait une impression si terrible sur son cœur qu’il s’était immédiatement déterminé à ne pas tarder plus longtemps et à faire seller son cheval ; si lord Hastings voulait partir avec lui, ils galoperaient assez loin pendant la nuit pour être hors de danger le jour suivant. — « Ah ! Seigneur Dieu ! répliqua lord Hastings au messager, milord ton maître a-t-il donc tant de confiance dans de pareilles niaiseries ? A-t-il donc tant de foi dans ces rêves qui sont ou inventés par sa propre frayeur ou provoqués au milieu de son repos de la nuit par ses préoccupations du jour ? Dis-lui que c’est sorcellerie pure de croire à de tels rêves. Si ce songe est un présage des choses à venir, comment ne voit-il pas que nous avons autant de chance d’en amener l’accomplissement par notre fuite, dans le cas où nous serions attrapés et ramenés ? car alors il est probable que le sanglier aurait un motif de nous frapper avec ses défenses, comme des gens qui se sont enfuis pour quelque trahison. Donc, de deux choses l’une, où il y a péril, où il n’y en a pas ; s’il y en a, c’est plutôt à partir qu’à rester. D’ailleurs, si nous devons succomber de façon ou d’autre, j’aime mieux faire dire que c’est par la trahison des autres hommes, que de faire croire que c’est par notre propre faute et par notre faiblesse de cœur. Ainsi, va trouver ton maître, fais-lui mes compliments, et dis-lui que je le prie d’être gai et sans crainte, car, je puis le lui assurer, je suis aussi sûr de l’homme en question que je le suis de ma main droite. » — « Dieu vous envoie sa grâce ! » dit le messager. Et sur ce, il partit.

» Il est également certain que, quand lord Hastings se rendait à la Tour, le matin même où il fut décapité, le cheval qu’il avait coutume de monter broncha sous lui deux ou trois fois, presque à tomber : chose qui, bien qu’elle arrive journellement à ceux qu’aucun malheur ne menace, est cependant un mauvais présage ancien qu’on a observé sur la route des dangers.

» Maintenant ce qui suit n’était pas un avertissement, mais une odieuse dérision. Dans la même matinée fatale, avant même qu’il fût hors de son lit, il reçut la visite de sir Thomas Howard, fils de lord Howard, lequel lord était dans la plus secrète confidence des projets et des actes du Protecteur. Ce sir Thomas était venu, en apparence, par courtoisie, pour accompagner lord Hastings au conseil, mais, en réalité, pour l’y faire venir plus vite, et accomplir ainsi une mission donnée par le Protecteur.

» Lord Hastings s’étant arrêté un moment pour s’entretenir avec un prêtre qu’il avait rencontré dans Tower-Street, sir Thomas interrompit sa prière, en lui disant brusquement : « Allons, milord, venez donc : pourquoi causez-vous si longtemps avec ce prêtre ? Vous n’avez pas encore besoin d’un prêtre. » Et il lui riait au visage, comme pour lui dire : Vous en aurez besoin bientôt. L’autre se doutait peu de ce qu’entendait par là son compagnon ; mais ceux qui entendirent ces paroles s’en souvinrent bien avant la nuit suivante. Donc, le candide lord Hastings se méfiait fort peu ; jamais il n’avait été plus gai, et jamais, ce qui est souvent un signe de changement, il n’avait cru son existence plus assurée. On aura peine à croire quelle folle confiance avait cet homme si près de la mort. Sur le quai même de la Tour, à une portée de pierre de l’endroit où sa tête devait si tôt tomber, ayant rencontré un poursuivant d’armes de sa maison, nommé Hastings, il lui rappela une précédente rencontre qu’ils avaient eue tous deux au même endroit, dans un temps où lui, lord Hastings, avait été accusé auprès du roi par lord Rivers, le frère de la reine, et avait subi une disgrâce momentanée. Comme il se retrouvait à la même place avec le même poursuivant, il eut grand plaisir à causer avec lui de la crise qu’il avait si bien traversée : — Ah ! Hastings, lui dit-il, te souviens-tu du jour où je t’ai rencontré ici pour la première fois ? J’avais le cœur tellement accablé !

— Oui, milord, répondit l’autre, je m’en souviens bien. Dieu soit loué ! ils n’ont rien gagné à cela et vous n’y avez rien perdu.

— Tu dirais cela d’autant mieux, si tu savais, comme moi, ce qui va arriver avant peu.

» La nouvelle à laquelle il faisait allusion était que le comte de Rivers, lord Richard et sir Thomas Waughan devaient être décapités ce jour-là même à Pomfret. Lord Hastings était dans la confidence de cet acte, mais il était loin de se douter que la hache était suspendue si près de sa tête.

— Sur ma foi, l’ami, ajouta-t-il, jamais je n’ai été si désolé, jamais je n’ai été en plus grand danger de mort que quand je te rencontrai alors. Et vois comme le monde est changé aujourd’hui : maintenant ce sont mes ennemis qui sont en danger, comme tu pourras bientôt en avoir la preuve, tandis que moi, jamais, dans ma vie, je n’ai été plus joyeux, ni dans une aussi grande sécurité.

— Je prie Dieu que l’avenir vous donne raison, fit le poursuivant d’armes.

— L’avenir ! Tu en doutes. Bah ! bah ! je te le garantis. Et sur ce, lord Hastings entra à la Tour, quelque peu mécontent. »

Maintenant que Hastings est dans la Tour, maintenant qu’il a pris place dans la salle du Conseil, que va-t-il se passer ? Écoutez encore le dramatique récit de Thomas Morus :

« Les lords étaient en séance et délibéraient, quand le Protecteur parut au milieu d’eux. Il était neuf heures. Il les salua avec courtoisie, et s’excusa de son retard en disant qu’il avait été grand dormeur ce matin-là. Après avoir causé avec eux quelques instants, il dit à l’évêque d’Ély : — Milord, vous avez de bien bonnes fraises dans votre jardin d’Holborn, je vous prie de nous en régaler. — Bien volontiers, milord, répondit l’évêque, je voudrais avoir quelque chose de mieux que je pusse vous offrir aussi aisément. Et il envoya immédiatement un de ses gens chercher un plat de fraises. — Après avoir animé la discussion, le Protecteur pria les lords de se passer de lui un moment et se retira. Entre dix et onze heures, il revint dans la salle du Conseil, tout changé ; la physionomie pleine d’aigreur et de colère, les sourcils froncés, le front rembruni, se mordant les lèvres, farouche, il se remit à sa place. Tous les lords étaient épouvantés, et cruellement surpris de ces façons et de ce changement soudains, ne sachant ce que le Protecteur pouvait avoir. Quelque temps après s’être assis, il rompit le silence par ces mots : — De quoi sont-ils dignes, ceux qui méditent et imaginent de me détruire, moi, le parent si proche du roi et le protecteur de son royaume ? À cette demande, les lords restèrent stupéfaits sur leurs siéges, tous se demandant à qui s’adressait une question contre laquelle chacun se croyait garanti.

» Enfin lord Hastings, se croyant autorisé par la familiarité qui existait entre le Protecteur et lui, prit la liberté de répondre que ceux-là, quels qu’ils fussent, étaient dignes de la peine des traîtres ; tous les autres firent la même affirmation. — Eh bien, repartit le Protecteur, les coupables, c’est cette sorcière de là-bas, la femme de mon frère, et l’autre avec elle. Il voulait parler de la reine. À ces mots, un grand nombre de lords qui étaient du parti de celle-ci furent cruellement interdits ; mais lord Hastings aimait mieux, au fond de son cœur, que la chose tombât sur la reine que sur quelqu’un de ses amis. Il était seulement contrarié de n’avoir pas été consulté sur ce sujet, comme il l’avait été sur l’enlèvement et l’exécution des parents de la reine. — Voyez, continua le Protecteur, comme cette sorcière, aidée de la femme de Shore et de ses complices, a ruiné mon corps. Et aussitôt, retroussant la manche de son pourpoint, il découvrit jusqu’au coude son bras gauche tout desséché et tout grêle. À cette vue, l’incrédulité s’empara des assistants : tous comprirent que ce n’était là qu’un faux prétexte pour une querelle, sachant bien que la reine était trop sensée pour s’occuper de pareilles folies, et que, s’en fût-elle occupée, la femme de Shore eût été la dernière personne qu’elle eût prise pour confidente, car la reine haïssait par-dessus tout cette concubine que le roi son mari avait tant aimée.

» En outre, chacun savait que, depuis le jour de sa naissance, le duc de Glocester avait toujours eu le bras ainsi fait.

» Cependant lord Hastings qui, depuis la mort du roi Édouard, entretenait la femme de Shore, dont il s’était quelque peu épris du vivant du roi (il prétendait l’avoir recueillie par respect pour son roi et par une sorte de fidélité envers son ami), lord Hastings, disons-nous, fut quelque peu mécontent de voir celle qu’il aimait sous le coup d’une accusation si grave et, il le savait bien, si injuste. Il répondit donc : — Certainement, milord, si elles ont fait cela, elles méritent un terrible châtiment. — Comment, s’écria le Protecteur, tu me sers, je crois, avec des si et des mais. Je te dis moi, qu’elles l’ont fait, et je te le prouverai sur ta tête, traître que tu es ! Et en même temps comme s’il était en grande colère, il frappa violemment du poing sur le bureau. À ce signal, quelqu’un du dehors cria : Trahison ! Une porte craqua aussitôt, et des hommes armés s’élancèrent dans la salle, assez nombreux pour la remplir. Alors le Protecteur dit à Hastings : — Traître, je t’arrête. — Comment ! moi, milord ? fit celui-ci. — Oui, traître ! répliqua le Protecteur. En même temps, un des hommes armés fondit sur lord Stanley, qui se jeta sous la table, et qui, sans cet obstacle, aurait eu le crâne fendu jusqu’aux dents ; car, si rapide qu’eût été sa fuite, il avait reçu à la hauteur des oreilles un coup qui faisait jaillir son sang. Enfin, l’archevêque d’York, le docteur Morton, évêque d’Ély, lord Stanley et plusieurs autres furent arrêtés et enfermés dans des chambres séparées. Il ne resta que lord Hastings à qui le Protecteur ordonna de faire sa confession au plus vite : — Par saint Paul, lui dit-il, je ne dînerai pas que je n’aie vu ta tête à bas. Cela ne servait de rien à lord Hastings de demander pourquoi. Accablé, il prit un prêtre, et fit une courte confession, car on ne l’eût pas tolérée trop longue, tant le Protecteur avait hâte de dîner, — et l’on sait que, pour tenir son serment impie, il ne devait pas se mettre à table avant que le meurtre fût commis. Ce fut ainsi que le chancelier fut amené sur la pelouse à côté de la chapelle, dans l’intérieur de la Tour. Sa tête fut ployée sur une poutre qui était étendue là pour la construction de la chapelle, et tyranniquement tranchée. Après quoi, ses restes furent enterrés à Windsor, près de son maître, le roi Édouard IV. Puisse Jésus pardonner à leurs âmes !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

» Le bruit de la mort de lord Hastings se répandit à travers la cité et les environs, comme un vent qui eût soufflé à l’oreille de chaque homme. Mais, immédiatement après le dîner, le Protecteur, voulant donner quelque couleur à l’affaire, fit mander en toute hâte à la Tour quelques hommes importants de la cité.

» Pour les recevoir, le duc de Buckingham et lui s’étaient équipés comme de vieux brigands de mauvaise mine, et affublés d’un costume tel que, pour le leur faire mettre sur le dos, il avait fallu, devait-on croire, la pression d’une nécessité soudaine. Le lord Protecteur expliqua à ces gens que lord Hastings et ses complices avaient fait le complot de l’assassiner, lui, ainsi que le duc de Buckingham, ce jour-là même, en conseil. Quelles étaient les intentions ultérieures des conjurés, on ne le savait pas encore bien. Le Protecteur n’avait pas eu connaissance de leur trahison avant dix heures du matin ; et voilà pourquoi, saisis d’une frayeur soudaine, ils avaient été forcés, lui et le duc de Buckingham, de revêtir pour leur défense la première armure qu’ils avaient eue sous la main. Mais, grâce à Dieu, le mal était retombé sur ceux qui voulaient le commettre. C’est ainsi que le prince pria ses auditeurs de rapporter les faits. Tous répondirent favorablement, comme si nul n’eût eu des doutes sur une explication à laquelle, en réalité, nul ne croyait. »

La mort de Hastings frappa de terreur le Parlement. Désormais sûr de l’appui des chambres, Richard, ce malfaiteur de génie, entreprit une tâche plus difficile encore : c’était d’obtenir le consentement de la nation. Il avait cette idée grandement horrible de faire toute l’Angleterre sa complice. Pour réaliser cette idée, il s’adressa au clergé. La presse n’existant pas encore, la chaire était l’unique moyen de propagande. Le Protecteur l’employa à son projet. Chose monstrueuse ! il trouva des prêtres pour prêcher le crime. À son instigation, le docteur Ralph Shaw, curé de Saint-Paul de Londres, fit, devant toute la cour, un sermon où il démontrait de la façon la plus édifiante que les enfants d’Édouard IV étaient bâtards, et concluait à la nécessité de détrôner le jeune roi. Grande fut la surprise causée dans Londres par cette étrange homélie. Le Protecteur, inquiet pour ses desseins, envoya vite à l’Hôtel de ville l’orateur le plus disert de l’époque, le duc de Buckingham. Celui-ci harangua la Commune, et se mit en frais d’éloquence pour prouver que la couronne revenait de droit au Protecteur, seul héritier légitime. Thomas Morus, dans son histoire de Richard III, que nous avons déjà citée, a raconté en détail la curieuse séance qui eut lieu dans la grand’salle du Guildhall, le mardi 24 juin 1483 :

« Le duc de Buckingham avait espéré que le peuple, travaillé d’avance par le maire, s’empresserait, cette proposition flatteuse une fois faite, de crier : Vive le roi Richard ! vive le roi Richard ! Aussi fut il merveilleusement confus, quand il eut parlé, de voir que tous restaient impassibles et muets, sans répondre un seul mot. Il prit donc à part le maire et d’autres qui étaient dans le secret de la chose, et leur dit à voix basse : — Que signifie ceci ? pourquoi le peuple reste-t-il silencieux ? — Monsieur, répondit le maire, peut-être ne vous comprend-il pas bien. — Si ce n’est que cela, fit le duc, nous allons y porter remède. Et immédiatement, prenant un ton un peu plus haut, il se mit à redire les mêmes choses, dans un autre ordre et en d’autres termes, d’une manière si élégante et si ornée, et néanmoins si évidente et si claire, avec une voix, une contenance, un geste si convenables et si séduisants, que tous les auditeurs étaient émerveillés et pensaient n’avoir jamais de leur vie entendu plaider si bien une si mauvaise cause. Mais soit crainte, soit étonnement, soit que chacun attendît que son voisin parlât le premier, il n’y eut pas, dans toute la foule qui se tenait là, une seule voix qui répondit au duc : tous restèrent silencieux comme la nuit. Voyant cela, le maire, accompagné des autres affidés au projet, prit le duc à part et lui dit que le peuple n’avait pas l’habitude d’être harangué par d’autre que le recorder, qui est l’orateur de la cité, et que, sans doute, il répondrait à celui-ci. Sur ce, le recorder, nommé Thomas Fitz-William, un homme grave et honnête qui, tout nouveau-venu dans cet office, n’avait pas encore parlé au peuple, et qui avait grande répugnance à débuter par cette affaire, le recorder, cédant à l’injonction du maire, redit aux membres de la commune ce que le duc leur avait déjà expliqué lui-même ; mais il prit soin, dans son discours, d’exposer la chose telle que le duc l’avait présentée, sans rien ajouter de lui-même. En dépit de tout cela, aucun changement ne se manifestait dans le peuple, qui restait toujours comme pétrifié. Alors le duc dit à voix basse au maire : « Voilà un silence étrangement obstiné ; » puis, se retournant vers le peuple : « Chers amis, s’écria-t-il, nous venons vous soumettre une question sur laquelle nous n’avions peut-être pas grand besoin de vous consulter. Les lords et les autres communes de ce royaume auraient suffi pour la résoudre ; mais telle est l’affection, telle est la sollicitude que nous avons pour vous, que nous n’aurions pas pris sans déplaisir une décision qui intéresse votre fortune et votre honneur. Jusqu’ici vous n’avez pas paru comprendre ni apprécier notre demande : nous vous prions donc de nous répondre, oui ou non, si c’est votre intention, comme c’est celle de tous les nobles de ce royaume, que le noble prince, aujourd’hui protecteur, soit votre roi ? » À ces mots, les gens du peuple commencèrent à chuchoter entre eux, de telle sorte que leurs voix, n’étant ni basses ni hautes, ressemblaient à celles d’un essaim d’abeilles. À la fin cependant, les serviteurs du duc firent entendre un bourdonnement à l’extrémité inférieure de de la salle, puis un certain Nashfield et d’autres appartenant au Protecteur, joints à quelques apprentis et à quelques gamins qui s’étaient fourrés dans la salle au milieu de la foule, se mirent brusquement à crier au dos des gens aussi fort qu’ils purent : Vive le roi Richard ! vive le roi Richard ! et en même temps jetèrent leurs bonnets en l’air en signe de joie ; quant à ceux qui se tenaient devant, tout étonnés de cette démonstration, ils retournèrent la tête, mais sans rien dire.

» Quand le duc et le maire virent l’affaire, ils la firent habilement servir à leurs desseins et déclarèrent que, tous ayant répondu d’une voix unanime, sans qu’aucun eût dit non, il était impossible d’entendre une acclamation plus magnifique et plus réjouissante. « Amis, dit le duc, nous voyons que c’est votre désir à tous d’avoir pour roi ce noble seigneur. Nous ferons donc à sa grâce un rapport édifiant de cette manifestation qui, nous n’en doutons pas, sera grandement utile à votre fortune et à vos intérêts. Nous vous prions donc de nous accompagner demain auprès de sa grâce, afin de lui faire notre humble pétition et de lui présenter une requête conforme à notre projet. »

» Le lendemain, le maire, les aldermen et les principaux de la cité, s’étant réunis à Saint-Paul, se transportèrent au château de Baynard où couchait le Protecteur, tandis que, selon la convention faite, le duc de Buckingham s’y rendait de son côté, en compagnie de plusieurs nobles et d’un grand nombre de chevaliers et de gentilshommes. Le duc fit sur-le-champ annoncer au lord Protecteur la présence d’une imposante compagnie accourue pour entretenir sa grâce d’une grave affaire. Le Protecteur fit de grandes difficultés pour descendre auprès des nouveaux-venus, sans connaître le but de leur démarche, et affecta d’être mis en défiance par l’arrivée de ce grand nombre de gens qui le surprenaient ainsi, sans lui faire connaître d’abord si leurs intentions étaient favorables ou hostiles. Quand le duc eut expliqué cela au maire et aux autres pour leur prouver à quel point le Protecteur s’attendait peu à la chose, ceux-ci envoyèrent au prince le plus affectueux message, et le firent supplier par le messager de daigner les admettre en sa présence, pour qu’ils lui soumissent leur projet qu’ils ne voulaient révéler à aucun autre. À la fin, le Protecteur sortit de sa chambre, sans toutefois descendre auprès de la députation : il se fit voir à elle, entre deux évêques, sur une galerie supérieure d’où il pouvait l’entendre, affectant de ne pas l’approcher avant de savoir ce qu’elle voulait. Sur ce, le duc de Buckingham, prenant la parole au nom de tous, supplia humblement le Protecteur de vouloir bien leur pardonner et leur permettre d’exposer à sa grâce le but de leur visite : ils n’oseraient jamais, sans être sûrs de son pardon, l’entretenir de cette affaire ; car, bien qu’ils ne voulussent que la grandeur de sa grâce et le bonheur de tout le royaume, ils ne savaient pas comment le prince la prendrait. Alors le Protecteur, feignant une grande douceur et un vif désir de savoir ce qu’on lui voulait, autorisa le duc à parler librement, exprimant l’espoir qu’en considération de la bienveillance qu’il avait pour tous, aucun des nouveaux-venus n’aurait contre lui de pensée hostile. Quand le duc fut ainsi autorisé à parler, il prit la liberté d’exposer au Protecteur les intentions et le projet de la députation, ainsi que toutes les causes qui l’avaient déterminée ; il finit par supplier le prince, au nom de sa bonté accoutumée et de son patriotisme, de jeter un regard de pitié sur la longue détresse et l’abaissement du royaume, et de consacrer sa main auguste à le régénérer, en prenant sur lui la couronne et le gouvernement du pays, conformément au droit et au titre dont il était le légitime héritier.

» Quand le Protecteur eut entendu cette proposition, il prit un air fort étonné, et répondit que, tout en reconnaissant pour justes la plupart des arguments allégués par le duc, il avait pour le roi Édouard et pour ses enfants une affection si entière, il regardait sa renommée comme tellement plus précieuse qu’une couronne, qu’il ne pouvait accéder à un tel désir ; car, dans tous les autres pays où la vérité ne serait pas bien connue, on l’accuserait peut-être d’avoir déposé le prince et pris la couronne dans une pensée d’ambition personnelle, et il ne voudrait, au prix d’aucune couronne, voir son honneur souillé par une telle infamie… Néanmoins, non-seulement il pardonnait à tous la démarche qu’ils faisaient auprès de lui, mais il les remerciait de leur dévouement et de leur amour, tout en les priant de les reporter vers le prince sous lequel il était et serait toujours content de vivre.

» Sur cette réponse, le duc de Buckingham, ayant obtenu la permission du Protecteur, s’entretint quelques instants à voix basse avec les nobles qui l’entouraient, ainsi qu’avec le maire et le recorder de Londres. Après quoi, il déclara à voix haute au Protecteur, pour conclusion finale, que le pays était résolu à ne plus laisser régner sur lui la liguée d’Édouard, et qu’ils s’étaient tous avancés trop loin pour qu’il y eût sécurité à reculer… En conséquence, s’il plaisait au prince de prendre la couronne, ils le suppliaient de le faire ; si, ce qu’à Dieu ne plût, il s’y refusait absolument, alors ils seraient obligés de chercher, et ils ne manqueraient pas de trouver quelque autre grand seigneur qui y consentirait.

» Ces paroles émurent beaucoup le Protecteur, qui, ainsi que tout homme de quelque intelligence doit le penser, répugnait fort à une pareille solution. Quand il vit que la couronne serait perdue pour les siens comme pour lui, s’il ne la prenait pas, il dit aux lords et aux Communes : « Puisque, à notre grand regret, le royaume tout entier est décidé à ne plus se laisser gouverner par la liguée du roi Édouard, et que nul être terrestre ne peut le gouverner contre sa volonté ; puisque, d’autre part, nous reconnaissons avoir plus de droits que tout autre à la couronne, étant l’héritier légitime engendré du corps de notre très-redouté et très-cher père, feu Richard, duc d’York, et étant, en outre, élu par vous, les nobles et les Communes du royaume, — titre que nous tenons pour le plus puissant de tous, — nous nous résignons et nous consentons de bonne grâce à accéder à votre requête, et conséquemment nous prenons ici la double couronne des nobles royaumes d’Angleterre et de France. »

» À ces mots il y eut un grand cri de : Vive le roi Richard ! Immédiatement, les lords se rendirent auprès du roi, et, à partir de ce jour, le Protecteur fut appelé par ce titre. »

Ainsi, la farce est jouée. Le peuple a prononcé. Richard le parjure, Richard l’assassin s’intitule Richard III, par la grâce de Dieu et la volonté nationale. Vox populi, vox Dei. Bien fous ou bien méchants ceux qui oseraient maintenant protester contre cette libre expression de la souveraineté de tous. Donc, le 6 juillet 1483, en présence de toute la cour, Richard III est couronné à Westminster avec sa femme Anne, cette misérable veuve du fils de Henry VI, remariée à l’assassin de son mari ! Les voyez-vous d’ici, ce roi et cette reine ? Les voyez-vous marcher sur le long drap rouge, de la grand’salle de Westminster à la chapelle Saint-Édouard ? Les abbés et les évêques, mitre en tête, les précèdent. Voici Northumberland qui, devant eux, porte l’épée de guerre ; voici Stanley avec la masse ; voici Lovel qui tient le glaive de justice ; voici Suffolk qui chancelle sous le sceptre ; voici Lincoln qui trébuche sous le globe ; voici Norfolk qui ploie sous la couronne ; voici Buckingham, page splendide, qui se courbe sous la queue du manteau royal. Tout cela reluit, tout cela brille, tout cela resplendit de pierreries, de pourpre et d’or. La canaille bat des mains et crie : hourrah ! devant ces majestés qui passent, et l’archevêque les sacre au nom du Dieu d’amour.

Maintenant, détournons-nous de cette parade éblouissante, sortons de l’abbaye de Westminster, et dirigeons-nous, en longeant la Tamise, vers ce sombre édifice qui domine la Cité. Nous voici à la Tour de Londres. Passons sous l’ogive de la première porte. Franchissons ce pont-levis qui domine un fossé profond, engageons-nous dans ce chemin de ronde resserré entre de hautes murailles, et montons dans cette tourelle qui défend la seconde porte. Entendez-vous comme des cris étouffés qui partent d’un cachot du premier étage ? Ce sont les enfants d’Édouard qui se débattent. Thomas Morus va vous conter cette lugubre histoire.

« Le roi Richard, s’étant mis dans l’idée que, tant que ses neveux vivraient, il ne serait jamais regardé comme le possesseur légitime de la couronne, songea, en conséquence, à se débarrasser d’eux sans délai, comme si le meurtre de ses parents pouvait consacrer sa cause et le faire agréer pour roi. Sur ce, il envoya John Green, en qui il avait une confiance particulière, à sir Robert Brakenbury, constable de la Tour, avec une lettre requérant sir Robert de mettre à mort les deux enfants par tous les moyens possibles. Ce John Green fit sa commission auprès de Brakenbury, après s’être agenouillé devant Notre-Dame de la Tour : celui-ci répondit nettement que jamais il ne consentirait à les mettre à mort sur un pareil ordre. Green se rendit à Warwick pour rapporter cette réponse au roi Richard qui était encore en voyage ; le roi en fut si profondément mécontent que la même nuit, il dit à un page qui était son confident : « Ah ! à quel homme me fierai-je ? Ceux dont j’ai moi-même fait la fortune, ceux que je regardais comme des serviteurs sûrs, ceux-là même me manquent et se refusent, même sur mon ordre, à rien faire pour moi. » — « Seigneur, répondit le page, il y a un homme couché dans l’antichambre qui, j’ose le dire, fera certainement la volonté de votre grâce : il faudrait que la chose fût bien difficile pour qu’il refusât. » Il voulait parler de James Tyrrel…

» James Tyrrel imagina de tuer les enfants dans leur lit, sans qu’il y eût de sang répandu : pour l’exécution, il choisit Miles Forest, un des quatre geôliers qui les gardaient, gaillard qui était le meurtre incarné, et lui adjoignit un certain John Dighton, son propre jockey, un drôle gros, large, carré et fort. Tous les autres ayant été éloignés, ce Miles Forest et ce John Dighton entrèrent vers minuit dans la chambre où les pauvres enfants étaient couchés, et, les enveloppant brusquement dans leurs draps, ils les entortillèrent et les lièrent, en rabattant le lit de plume et les oreillers sur leur bouche avec tant de force, qu’en un moment ils les eurent étouffés et étranglés. Le souffle leur manquant, les enfants remirent à Dieu leur âme innocente destinée aux joies du ciel, laissant aux bourreaux leur corps mort gisant sur le lit. Quand, après avoir lutté contre les angoisses de la mort, ils eurent cessé de bouger, les assassins, jugeant qu’ils étaient bien morts, mirent leurs corps sur le lit et allèrent chercher James Tyrrel pour qu’il les vît. Quand celui-ci eut vu qu’ils étaient parfaitement insensibles, il les fit enterrer par les meurtriers dans un trou profond fait au pied de l’escalier, sous un monceau de pierres.

» Après quoi, James Tyrrel monta à cheval et se rendit en grande hâte auprès du roi Richard pour lui exposer tous les détails du meurtre. Le roi lui adressa de grands remercîments, et ce fut alors, dit-on, qu’il le fit chevalier. »

L’assassinat des enfants d’Édouard, médité de sang-froid par Richard III, fit horreur à Buckingham lui-même. Étranges scrupules de conscience ! Ce duc de Buckingham, qui avait proposé la déchéance des jeunes princes, ne voulut pas consentir à leur mort. Que, pour devenir roi, Richard eût fait périr son frère Clarence, qu’il eût fait décapiter Rivers, Grey, Vaughan, Hastings, soit : après tout, c’étaient des hommes ! Mais étrangler dans leur prison de pauvres petits qui dorment ! c’était aller trop loin. Buckingham se sentit dépassé. Et puis le roi venait de lui refuser le beau comté de Hereford qui lui avait été solennellement promis. Ce refus fut pour le duc la raison décisive. Furieux, il se retira dans le pays de Galles, et, de concert avec Morton, prépara un soulèvement en faveur d’un certain comte de Richmond, descendant de Jean de Gand. Le mouvement avorta. Les bandes galloises qui avaient suivi le duc furent arrêtées, pendant dix jours, par des pluies continuelles, sur les bords de la Severn, et finirent par déserter faute de vivres. Abandonné de ses soldats, Buckingham fut trahi par un de ses gens, vendu à Richard, et exécuté à Salisbury le 2 novembre.

La répression terrible de cette révolte parut consolider le gouvernement, de Richard III. Comme Macbeth après la destruction du château de Fife, comme le roi Jean après l’incendie de Dieppe, Richard croit désormais son empire assuré. Le parlement reconnaît définitivement la dynastie fondée par l’usurpateur, et attribue à ses descendants la possession héréditaire de la couronne par un sénatus-consulte du 24 janvier 1484. Le peuple accepte, tout au moins par le silence, le régime nouveau ; les hommes d’ordre font plus que l’accepter, ils le louent : ils proclament hautement les mérites d’un prince si longtemps méconnu. Quand il n’était qu’altesse, tous trouvaient Richard ridicule, difforme, incapable, impossible ! Aujourd’hui qu’il est passé majesté, tous le déclarent habile, imposant et presque beau. Il n’y a que des adversaires systématiques qui puissent, contester cela ! Que parlent-ils de serment violé, de droit méconnu, de gens massacrés ? Richard n’est-il pas le fils de ce grand duc d’York qui remporta tant de victoires sur l’étranger ? N’est-il pas lui-même l’élu de la nation ? Jugez-le à l’œuvre. En si peu de temps, que de mesures excellentes ! que de réformes utiles ! Richard a aboli le monstrueux impôt établi par Édouard IV sous le nom de bienveillances, il a affranchi de ses charges la propriété foncière, il a adouci la procédure criminelle, il a exigé l’éducation des jurés ; le premier, il a fait rédiger les actes publics dans la langue nationale ; enfin, il a réuni Berwick à l’Angleterre. C’est un législateur ! C’est un conquérant ! Vive Richard III !

Tout à coup, au milieu de cet enthousiasme général, une nouvelle éclate comme la foudre : le comte de Richmond a passé la Severn ! À l’apparition du Prétendant, Richard tressaille, comme le roi Jean à l’approche de Louis de France, comme Macbeth à l’arrivée de Malcolm. « Quand il reçut le message, il poussa un cri de douleur, demandant vengeance contre ceux qui, au mépris de leur serment, l’avaient si déloyalement trompé. Entouré de ses gardes et des yeomen de la couronne, le sourcil froncé, l’air farouche, il monta sur son grand cheval blanc. Ses fantassins le suivirent, la cavalerie formant les ailes. Et, gardant cet ordre de bataille, Richard entra en grande pompe dans la ville de Leicester, après le coucher du soleil [12]. » Prévenu de cette marche, Richmond court au-devant de son ennemi ; il part de Shrewsbury, traverse Lichfield et campe à Tamworth. De Tamworth à Leicester, il n’y a que quelques heures de marche. « Sur ces entrefaites, le roi Richard, — condamné à finir sa tâche par la justice divine de la Providence qui lui réservait la punition méritée de ses crimes et de ses forfaits, — marcha sur un point propre à la rencontre de deux armées, en avant d’un village appelé Bosworth, qui n’est pas loin de Leicester ; là il planta sa tente, rafraîchit ses soldats, et prit du repos. Le bruit courut qu’il eut, cette nuit-là même, un songe effrayant et terrible, car il lui sembla, dans son sommeil, voir diverses images, semblables à d’horribles démons, qui le tiraient et le secouaient, sans lui laisser un moment de calme et de tranquillité. Cette étrange vision eut pour effet, non pas précisément de frapper son cœur d’une frayeur soudaine, mais de lui troubler l’esprit et de lui bourrer la tête d’hallucinations terribles et incessantes ; car, perdant presque le courage immédiatement après, il fît prévoir d’avance l’issue critique de la bataille, — n’ayant plus cette vivacité, cette gaieté d’esprit et de physionomie qu’il avait coutume de montrer quand il marchait au combat. Et, pour qu’on ne crût pas que son abattement et sa mine piteuse étaient causés par la crainte de l’ennemi, il révéla, dans la matinée, et raconta à ses amis intimes l’étonnante vision et le rêve terrible qu’il venait d’avoir [13]. »

Enfin, voici les deux armées en présence l’une de l’autre. Nous sommes en plein été, dans la matinée du 22 août 1485, et pourtant le jour est si sombre qu’on le prendrait pour un crépuscule. Richard vient de haranguer ses soldats et de leur promettre la victoire. Maintenant écoutons l’émouvant récit du chroniqueur :

« Le roi avait à peine fini de parler que les deux armées s’aperçurent. Seigneur ! avec quelle hâte les soldats bouclèrent leurs casques ! comme les archers eurent vite tendu leurs arcs et serré leurs plumets ! avec quelle promptitude les piquiers brandirent leurs haches et essayèrent leurs lances ! tous prêts à s’élancer dans la mêlée, dès que la terrible trompette aurait sonné la fanfare sanglante de la victoire ou de la mort. Entre les deux armées, il y avait un grand marais, que le comte de Richmond laissa sur sa droite, dans l’intention d’en faire un rempart pour son flanc ; par ce mouvement, il mit le soleil derrière lui et en plein sur le visage de ses ennemis. Quand le roi Richard vit que les compagnies du comte avaient passé le marais, il commanda en toute hâte de marcher sur elles. Alors les trompettes retentirent, et les soldats crièrent, et les archers du roi firent vaillamment voler leurs flèches : les archers du comte ne restèrent pas inactifs et ripostèrent vigoureusement. La terrible décharge une fois passée, les armées s’abordèrent et en vinrent aux mains, n’épargnant ni la hache ni l’épée ; et ce fut alors que lord Stanley fit sa jonction avec le comte… Tandis que les deux avant-gardes combattaient ainsi mortellement, chacune voulant vaincre et écraser l’autre, le roi Richard fut averti par ses éclaireurs et par ses espions que le comte de Richmond, accompagné d’un petit nombre d’hommes d’armes, n’était pas loin : s’étant approché et ayant marché vers lui, il reconnut parfaitement son personnage à certains signes et à certaines particularités sur lesquels il avait été renseigné. Enflammé de colère et tourmenté par une haineuse rancune, il enfonça ses éperons dans les flancs de son cheval, galopa hors des rangs de son armée, laissant l’avant-garde combattre, et, comme un lion affamé, courut sur le comte, la lance en arrêt. Le comte de Richmond aperçut bien le roi qui venait furieusement à lui ; cette bataille devant décider de toutes ses espérances et de tous ses projets de fortune, il saisit avidement cette occasion de se mesurer avec son ennemi, corps à corps et homme contre homme. Le roi Richard s’élança si vivement que du premier choc il abattit le drapeau du comte en tuant son porte-étendard, sir William Brandon, renversa hardiment, après une lutte à bras raccourci, sir John Cheinye, qui voulait lui résister, et s’ouvrit ainsi le passage à coups d’épée. Alors le comte de Richmond résista à sa furie et le maintint à la pointe de l’épée ; mais déjà ses compagnons croyaient la partie perdue pour lui et désespéraient de la victoire, quand sir William Stanley vint à son secours avec trois mille hommes solides. Alors les gens de Richard furent repoussés et mis en fuite, et le roi lui-même, tout en combattant vaillamment au milieu de ses ennemis, fut frappé à mort, comme il l’avait mérité. »


IV


Prodigieux pouvoir de la poésie ! un homme se parjure, assassine, règne et tombe ; puis un chroniqueur obscur, ayant nom Holinshed ou Hall, écrit dans l’ombre la biographie de cet homme. Le livre qui contient cette biographie reste pendant de longues années enfoui dans le coin de quelque bibliothèque avec un millier d’autres volumes : personne ne le lit, la poussière le couvre, la moisissure l’envahit, et bientôt l’histoire du tyran va être mangée des vers, comme son cadavre. Un beau jour, cependant, un poëte, inspiré du ciel, entre dans cette salle déserte ; il ramasse le bouquin oublié, il le parcourt, il le lit, et, dans le récit naïf du chroniqueur, il retrouve, feuille à feuille, les forfaits perdus : le parjure, l’assassinat, l’usurpation. Alors il s’émeut, il s’indigne, il entend à travers les âges l’appel de ceux qu’on égorge. Il entend Duncan qui lui crie : Au secours ! et, comme il s’appelle Shakespeare, il fait Macbeth. Il entend Arthur qui lui crie : Pitié ! et il fait le Roi Jean. Il entend les enfants d’Édouard qui lui crient : Justice ! et il écrit Richard III.

Alors un phénomène extraordinaire se produit. Grâce à l’évocation du poëte, les faits ensevelis dans la légende reparaissent au grand jour du théâtre ; les morts sortent de leur tombeau et reviennent sur la scène ; les victimes ressuscitent, traînant après elles leurs bourreaux. Châtiment terrible ! les tyrans, qui se croyaient du moins absous par l’oubli, sont condamnés à venir répéter et jouer leurs crimes sous les yeux de chaque génération.

Shakespeare est un justicier inflexible. Tant que l’humanité existera, les princes coupables n’obtiendront pas grâce de lui : il faut qu’ils soient à jamais l’épouvante et l’horreur du monde. Trois d’entre eux ont été appréhendés, dûment jugés et condamnés ; l’arrêt est sans appel. Ils sont là pour toujours, exposés sur le même tréteau, — écumant, hurlant, se tordant, invoquant un Horace Walpole qui les délivre ; mais, quoi qu’ils fassent, ils ne descendront jamais de ce pilori.

Pourquoi, dans la foule des rois, Shakespeare a-t-il choisi ces trois princes, Macbeth, Jean, Richard III ? Pourquoi le poëte, que certains critiques ont voulu faire si bon royaliste, a-t-il tiré de la chronique, pour les mettre sur la scène, ces échantillons sinistres de la monarchie ? Quelle intention avait-il ? Quelle pensée voulait-il propager dans les masses ? Je vais essayer de le deviner ; j’expliquerai en même temps par quel motif ces trois grands drames historiques se trouvent ici placés dans le même volume.

À mon avis, ces trois pièces, Macbeth, le Roi Jean, Richard III, sont les parties diverses d’une œuvre unique, les développements successifs de la même idée, les portions à la fois distinctes et inséparables d’une trilogie immense qui pourrait s’intituler le talion.

Voyons d’abord quels rapports les réunissent ; nous verrons ensuite quelles différences les distinguent.

Dans les trois pièces, un prince assassine son parent et usurpe la couronne ; puis il règne, ne se soutenant sur le trône que par le meurtre ; puis il est trahi par ceux qui le servent ; puis il est attaqué par un prétendant que les peuples suscitent contre lui ; puis il risque une lutte décisive où il succombe.

D’abord le crime, puis le succès, puis le châtiment. C’est dans ce cadre uniforme que se meut la triple action.

Dans la première pièce, Macbeth devient roi par le meurtre de Duncan, puis gouverne par la terreur et fait tuer Banquo, lady Macduff et les enfants de Macduff. Alors les thanes qui l’avaient reconnu se soulèvent contre lui : Menteth, Cathness, Angus, Lenox se joignent au prétendant qui envahit l’Écosse. Une bataille définitive a lieu près de Dunsinane. Le roi est vaincu par Malcolm et meurt.

Dans la seconde pièce, Jean devient roi par le meurtre d’Arthur, puis gouverne par la terreur et fait pendre Pierre de Pomfret. Les barons qui l’avaient soutenu se révoltent contre lui : Salisbury et Pembroke se joignent au fils de Philippe-Auguste qui envahit l’Angleterre. Un combat définitif a lieu près de Saint-Edmondsbury. Le roi se sauve du champ de bataille et meurt.

Dans la troisième pièce, Richard devient roi par le meurtre de Clarence et de Hastings ; puis gouverne par la terreur et fait exécuter les parents de la reine Élisabeth, étrangler les enfants d’Édouard et décapiter Buckingham. Alors les seigneurs qui l’avaient appuyé l’abandonnent et se joignent au prétendant qui débarque en Angleterre. Une lutte définitive a lieu près de Bosworth. Stanley fait défection, comme ailleurs Lenox et Pembroke. Le roi est battu par Richmond et meurt.

Partout, pour que la leçon fût bien comprise, le poëte a voulu que la chute de l’usurpateur fût annoncée comme la conséquence inévitable de son crime. La sorcière prédit la perte de Macbeth ; le prophète Pierre, celle de Jean ; la reine Marguerite, celle de Richard.

L’affinité, si remarquable dans le plan général, ne l’est pas moins dans la composition de certains caractères et de certaines scènes. Seyton, Hubert et Ratcliff ont tous trois le même dévouement servile pour leur roi. Ross, Pembroke et Stanley sont tous trois de l’école des Monk et des Talleyrand : ils servent le maître en attendant qu’ils le trahissent.

Dans chacune des pièces, le poète tient à prouver que les crimes commis ont été longuement prémédités. C’est devant le public que Macbeth embauche les assassins de Banquo, que le roi Jean invite Hubert à le débarrasser d’Arthur, que Richard prépare avec deux sbires la mort de Clarence. Ces scènes funèbres, où les rois flattent les meurtriers et où le sceptre courtise le poignard, ont une analogie frappante :



Macbeth, aux assassins de Banquo

Votre courage brille à travers vous. Dans une heure au plus, je vous indiquerai où vous devez vous poster. Ayez soin de bien épier l’heure, le moment…


Le roi Jean

Viens ici, Hubert, ô mon doux Hubert ; nous te devons beaucoup. Dans ces murs de chair, il y a une âme qui te tient pour son créancier et qui veut te payer ton amour avec usure… Donne-moi ta main… Bon Hubert ! Hubert ! Hubert ! jette tes yeux sur ce jeune garçon là-bas : l’avouerai-je, mon ami ? c’est un vrai serpent sur mon chemin. Et partout où mon pied se pose, il est en travers devant moi. Tu me comprends ? tu es son gardien…


Richard, aux assassins de Clarence

Eh bien ! mes hardis, mes robustes, mes braves camarades, allez-vous expédier la chose ?


Premier assassin

Oui, monseigneur.


Richard

Je vous aime, mes enfants : vite à la besogne ! allez ! allez ! dépêchez-vous !

Détail significatif ! Shakespeare, qui refuse la pitié au cœur des grands, la met dans l’âme des petits. Hubert, chargé de tuer Arthur, le fait évader. Un des hommes apostés par Macbeth éteint son flambeau pour que Fléance se sauve. Un des bravi payés par Richard refuse de frapper Clarence. Pour le poëte, les tyrans sont toujours pires que les bourreaux.

Les forfaits du despotisme troublent les bêtes elles-mêmes. Dans la nuit où Duncan est tué, ses chevaux redeviennent sauvages ; quand Hastings se rend à la Tour, son cheval se cabre. L’émotion gagne jusqu’aux choses. Le fer se refroidit, le feu s’éteint, pour ne pas aveugler Arthur. Le ciel s’indigne et proteste par de lumineux désordres. Cinq lunes apparaissent pour menacer le roi Jean ; le soleil se cache pour ne pas éclairer Macbeth et Richard III. — « Ah ! s’écrie le thane de Ross, voyez, les cieux, troublés par l’action de l’homme, menacent son sanglant théâtre ; d’après l’horloge, il est jour, et pourtant une nuit noire étouffe le flambeau voyageur. » Dans les champs de Bosworth, Richard fait la même remarque, presque dans les mêmes termes : « Le soleil dédaigne de briller, dit-il ; d’après le calendrier, il devrait éblouir l’Orient depuis une heure ; ce sera un jour bien noir pour quelqu’un. » Ainsi, Shakespeare nous fait remarquer partout l’ombre étrange que font les grands crimes sur la terre [14].

J’ai indiqué les rapports qui existent entre les trois pièces. Voyons maintenant les différences essentielles.

Macbeth est né bon et loyal. Il est, nous dit le poëte, plein du lait de la tendresse humaine. Il veut être grand, car il a de l’ambition, mais cette ambition est exempte de mal. Ce qu’il veut hautement, il le veut saintement. Macbeth est vaillant ; il vient de remporter une grande victoire et de sauver sa patrie de la plus formidable invasion qui l’ait jamais menacée. Quand il quitte le champ de bataille, il n’a d’autre intention que d’aller saluer son roi et puis de rentrer vite dans son château d’Inverness pour déboucler son armure, accrocher sa lance, et jouir de ce repos qu’il a si noblement gagné. Mais, tandis qu’il chemine en causant avec son ami Banquo, il voit tout à coup apparaître des créatures bizarres qui l’abordent avec ce cri : Salut, Macbeth, qui seras roi ! Macbeth était si peu préparé à cette prédiction des sœurs fatidiques qu’il frémit de tous ses membres ; et l’honnête Banquo lui-même le blâme de sembler craindre des choses qui sonnent si bien. À la lueur de cet éclair qui vient d’illuminer l’avenir, le thane de Glamis se voit entraîné à des actions dont l’image lui fait dresser les cheveux sur la tête : il aperçoit le fantôme du meurtre qui lui tend le poignard. Alors, il se détourne, il chasse de sa pensée la suggestion des sorcières, et, quand Duncan vient le visiter à Inverness, Macbeth déclare que le roi est sous la double sauvegarde de la loyauté et de l’hospitalité. Mais le thane a beau lutter contre la prophétie, la prophétie est plus forte que lui. À ce moment, lady Macbeth intervient, lady Macbeth, cette femme qui voudrait se défaire de son sexe et avoir du fiel dans les mamelles, lady Macbeth, cette mère qui, si elle l’avait juré, n’hésiterait pas à broyer la cervelle de son enfant, au moment où il lui sourit. Alors a lieu entre les deux époux cette scène intime qui devrait se passer dans l’alcôve. Lady Macbeth veut être reine ; elle veut mettre une couronne dans ses cheveux : c’est si beau, une couronne, et cela va si bien ! Cruel le mari qui refuserait à sa femme une telle parure ! Lady Macbeth reproche au thane son inaction ; elle traité de lâche ce héros, elle le compare au pauvre chat du proverbe ; au milieu de ses invectives, elle lui jette cette apostrophe suprême : « Désormais je sais à quoi m’en tenir sur ton amour. » Ce cri si réel, qui a si souvent retenti dans les querelles des amants, détermine enfin Macbeth : — Je suis décidé, s’écrie-t-il ; et, dès que sa femme sonne la cloche, le voilà qui entre dans la chambre de Duncan et qui le tue. Pourtant Macbeth n’a pas perdu tout sentiment moral : la preuve, c’est qu’il a des remords. Dès qu’il a fait la chose, il voudrait ne plus avoir la connaissance de lui-même : plût au ciel que Duncan pût être réveillé ! Pour lui, désormais, le vin de la vie est épuisé, et il n’en reste plus que la lie !

Macbeth voudrait encore revenir au bien, mais, hélas ! « il est tellement engagé dans le sang qu’il trouve aussi pénible d’avancer que de reculer. » Le mal l’entraîne avec une inexorable logique. Condamné au meurtre, il tue Banquo, il massacre la famille de Macduff. Alors il nous paraît bien horrible ; mais, soyons justes, la faute n’est pas toute à lui. Ce sont les sorcières qui l’ont tenté, c’est sa femme qui l’a précipité. Ah ! c’est cette femme surtout qu’il faut accuser ; c’est cette femme qu’il faut maudire. Regardez-la, pendue au cou du noble thane, cette créature pâle et blonde, souple, féline, charmante, irrésistible. C’est l’image vivante de la séduction. Dans l’antiquité biblique, elle s’est appelée Ève et Dalila ; dans l’antiquité grecque, elle s’est appelée Hélène ; dans l’antiquité romaine, elle s’est appelée Cléopâtre ; il y a quelques siècles, elle s’appelait Frédégonde. De tout temps, elle a sollicité l’homme à la faute, au crime, à la chute. Elle a perdu Adam, Samson, Pâris, Antoine, Chilpéric, et la voilà qui perd Macbeth !

Macbeth est dominé par sa femme ; le roi Jean, par sa mère. L’amour conjugal est la justification du premier ; le respect filial, l’argument du second. Lady Macbeth veut devenir reine, et voilà pourquoi Duncan est tué ; Éléonore veut rester reine, et voilà pourquoi Arthur est tué. Dès la première scène, l’influence sinistre d’Éléonore se manifeste. C’est elle qui relève l’insulte faite à Jean par l’envoyé de Philippe ; c’est elle qui alarme le roi : « Eh bien, mon fils, ne vous ai-je pas toujours dit que cette ambitieuse Constance n’aurait point de repos, qu’elle n’eût embrasé la France et le monde entier ? » C’est Éléonore qui décide Jean à s’assurer la possession du trône, dans une confidence que le ciel, le roi, et elle, doivent seuls entendre. C’est Éléonore qui, tout d’abord, cherche à attirer Arthur : « Viens à ta grand’mère, enfant ! » Et Constance, qui devine le piége, dit à son fils ironiquement : « Va, enfant, va trouver ta grand’mère, enfant ; donne à grand’maman un royaume, et grand’maman te donnera une prune, une cerise et une figue, cette bonne grand’maman ! » Enfin, après la victoire, c’est Éléonore qui retient Arthur par la main, tandis que Jean invite Hubert à l’assassiner. Et alors Constance s’écrie en la montrant du doigt : « Tout vient d’elle et tout est pour elle ! Malédiction sur elle ! » Le poëte l’a dit quelque part, Éléonore, c’est l’Até qui excite le roi d’Angleterre au sang et au combat. Ainsi, Jean n’est, pas plus que Macbeth, absolument responsable de ses actions. Mais la culpabilité des deux hommes est différente. Macbeth, lui, a eu le sentiment moral ; il a eu la notion du juste, et, s’il a commis le crime, c’est que chez lui l’amour a été plus fort que la raison. Mais Jean n’a pas de conscience ; il a grandi dans l’ignorance du bien et du mal ; il a été élevé par sa mère qui, en fait d’équité, ne lui a enseigné que le droit du plus fort ; et, quand il commet le crime, il ne fait que mettre la leçon en pratique [15].

Macbeth et le roi Jean sont tous les deux entraînés dans le mal par la fatalité. Seulement, pour le premier, la fatalité se nomme la Passion ; pour le second, elle se nomme l’Éducation.


Richard III n’a ni l’excuse de Macbeth ni l’excuse du roi Jean. Il n’est pas égaré par la passion, car il n’aime personne ; il n’aime pas sa mère, il n’aime pas ses frères, il n’aime pas sa femme, il n’aime pas ses amis, il n’aime pas ses serviteurs. Il n’est pas égaré par l’éducation, car sa mère, qui finira par le maudire, lui a appris ce que c’est que la justice et que la vertu. Il a pleine conscience de ce qu’il est, et, dès les premiers mots, il vous le dit : « Je suis subtil, faux et traître, I am subtle, false and treacherous. » Pour Richard, les sentiments existent, mais comme des masques. Il feint l’amour fraternel, et il tue Clarence ; il feint l’amitié, et il tue Hastings ; il feint l’amour conjugal, et il tue sa femme ; il feint l’affection pour ses neveux, et il les tue ; il feint le patriotisme, et il opprime le peuple. Quand il fait le mal, c’est en citant l’Évangile : « J’habille ma vilenie, dit-il, avec de vieux centons volés aux livres sacrés, et j’ai l’air d’un saint quand je joue le mieux au diable. » Ce qui caractérise Richard, c’est l’hypocrisie. Les crimes de Macbeth et du roi Jean sont des forfaits sauvages ; les forfaits de Richard sont des crimes savants. L’instrument employé par ceux-là, c’est le fer ; le moyen dont se sert celui-ci, c’est l’intrigue. Ceux-là n’agissent que par la violence ; celui-ci procède par la ruse. On sent, — et cette gradation est admirablement marquée dans Shakespeare, — on sent que les deux premiers vivent au milieu du Moyen Âge, et le troisième, à la fin. Pour régner au xie siècle et au xiiie, il suffit de massacrer ; pour régner au xve, il faut quelque chose de plus : il faut corrompre l’armée, il faut flatter le clergé, il faut subordonner les magistrats, il faut obtenir ou escamoter les suffrages, il faut tromper cette puissance nouvelle, l’opinion publique. Macbeth et Jean sont encore des tyrans primitifs ; Richard, c’est déjà le despote moderne. On devine, quand on voit agir ce dernier, que la diplomatie commence et que Machiavel est né.

De toutes les oppressions, la plus hideuse, la plus exécrable, la plus digne de la malédiction de Dieu et des hommes, c’est l’oppression moderne, c’est cette oppression qui associe à son triomphe la civilisation elle-même ; c’est cette oppression qui simule toutes les vertus, affecte tous les mérites, et qui, égoïste toujours, a toujours à la bouche ces grands mots du désintéressement : ordre, religion, progrès ! Du moins, l’oppression d’autrefois, — Macbeth et le roi Jean le prouvent, — pouvait s’expliquer par l’entraînement ou par l’ignorance. Autrefois, la lumière morale étant confuse encore, les passions et les instincts étaient tout-puissants. Mais, à une époque différente, quand la raison est pleinement développée, quand le droit est reconnu, quand la conscience humaine existe, massacrer des hommes, tuer des enfants, rompre la foi jurée, déchirer les contrats inviolables, prendre les peuples en traître, et puis après régner au nom du bien public, ah ! tu as raison, Shakespeare, c’est monstrueux !

Les tyrans du Moyen Âge, poussés au mal par la force des choses, nous apparaissent à la fois comme des victimes et comme des bourreaux : ils nous font pitié autant qu’horreur. Voilà pourquoi le pôëte a pu, sans inconséquence, rendre Macbeth intéressant. Voilà pourquoi il a pu, sans contradiction, plaindre le roi Jean mourant, et rallier à la cause du fils un peuple justement révolté contre le père. Shakespeare regarde sans doute les crimes de Jean et de Macbeth comme suffisamment expiés par leur chute. Mais il n’en est pas de même des forfaits de Richard. L’assassin passionné de Duncan et le meurtrier sauvage d’Arthur peuvent obtenir un jour l’indulgence du ciel ; mais l’égorgeur civilisé des enfants d’Édouard ne le peut pas. « Richard, s’écrie le poëte par la bouche de Marguerite, Richard ne vit que comme le noir messager de l’enfer ; il ne reste dans ce monde que comme un courtier pour acheter des âmes et les expédier là-bas. Mais voici, voici qu’elle approche, sa fin déplorable et non déplorée : la terre s’entrouvre, l’enfer flamboie, les démons rugissent, pour qu’il soit au plus vite emporté d’ici. »

Shakespeare ne punit Macbeth et Jean que de la déchéance ; il punit Richard III de la damnation.

C’est ainsi que le poëte proportionne toujours la peine à la faute. Mais, remarquons-le bien, si parfois il absout les despotes dans l’autre monde, il les condamne toujours dans celui-ci. Ses drames, si divers qu’ils soient par l’invention des caractères et par la conduite même de l’action, sont dominés par cette pensée suprême qu’il n’y a pas de prescription pour le crime. Selon Shakespeare, les actions des hommes, qu’ils le veuillent ou non, sont soumises à une sorte d’équilibre moral qui donne toujours le redressement pour contre-poids à l’infraction. Ce redressement peut avoir diverses formes : il peut se faire avec un fleuret démoucheté, comme dans Hamlet, avec une épée, comme dans Macbeth, avec du poison, comme dans le Roi Jean. Il peut s’appeler le duel, le combat, le meurtre : il peut sembler une vengeance, il est toujours la justice.

Voulez-vous voir à quel point l’implacable équité préoccupe Shakespeare ? Lisez attentivement les trois pièces que j’ai traduites plus loin, en les comparant aux récits des chroniqueurs. Tout en respectant scrupuleusement les faits, tels que l’histoire les lui présentait, le poëte s’est réservé le droit de les expliquer, de les diriger et de les grouper. Eh bien, vous le remarquerez, c’est au grand principe de l’expiation qu’il a soumis partout la marche du drame.

Aussitôt que le crime est commis, Shakespeare n’a plus qu’une idée : le châtiment. Pour arriver plus vite à ce but suprême, voyez comme l’auteur précipite les événements. Peu lui importe que, selon les chroniques, Macbeth ait régné quinze ans ; peu lui importe qu’il ait fait un pèlerinage à Rome ; Shakespeare n’a pas la patience de l’histoire. Macbeth a usurpé, donc il doit être détrôné. Macbeth a régné par l’épée, donc il périra par l’épée. En avant, vieux Siward ! En avant, thanes d’Écosse ! En avant, Menteith, Cathness, Angus, Lenox ! En avant, Macduff ! Malcolm, en avant !

Les annales ont beau dire que le roi Jean a régné dix-huit ans ; elles ont beau dire qu’il a, pendant six ans, tenu tête à l’Église ; elles ont beau dire qu’il a octroyé la grande Charte. Qu’est-ce que cela fait à Shakespeare ? Jean a assassiné Arthur. — Moine, prépare le poison.

Que murmure encore l’histoire ? que Richard de Glocester était un capitaine ? qu’il a augmenté l’Angleterre d’une province ? qu’il a accompli de grands actes ? qu’il a supprimé des impôts onéreux, favorisé l’agriculture, inauguré officiellement la langue nationale ? Est-ce que tout cela regarde Shakespeare ? Richard s’est parjuré, il doit être trahi ; Richard a usurpé, il doit être déchu ; Richard a tué, il doit mourir. Ah ! n’entendez-vous pas l’appel des spectres, et croyez-vous qu’on puisse faire la sourde oreille aux morts ? — Debout, donc ! aux armes, milord Oxford, sir James Blunt, sir Walter Herbert ! Aux armes, chevaliers ! aux armes, citoyens ! Si vous n’avez pas d’arquebuses, prenez des arbalètes ! Si vous n’avez pas d’arbalètes, prenez des bâtons ! Si vous n’avez pas de bâtons, prenez des pierres ! Et maintenant que vous êtes tous armés, si vous doutez que l’insurrection contre le tyran soit légitime, écoutez Richmond, votre chef :

« Bien-aimés compatriotes, Dieu et notre bon droit combattent pour nous. Les prières des saints et des âmes offensées se dressent devant nous comme d’immenses boulevards. Richard excepté, ceux contre qui nous combattons nous souhaitent la victoire plutôt qu’à celui qu’ils suivent. Qui suivent-ils, en effet ? Vous le savez, messieurs, un tyran sanguinaire et homicide, élevé dans le sang et établi dans le sang ! Un homme qui a employé tous les moyens pour parvenir ! Un homme qui a toujours été l’ennemi de Dieu ! Donc, au nom de Dieu et de tous les droits, arborez vos étendards et tirez vos épées ardentes ! »



Hauteville-House, mars 1589.

  1. Chronique de Boèce.
  2. Holinshed.
  3. Histoire d’Écosse, par Pinkerton.
  4. Holinshed.
  5. Holinshed.
  6. Holinshed.
  7. Holinshed.
  8. Holinshed.
  9. Holinshed.
  10. Holinshed.
  11. Voir la Vie du roi Richard III, par sir Thomas More. Cette histoire, malheureusement inachevée, fut publiée pour la première fois en 1513, quand Thomas Morus était sous-shérif de la cité de Londres. Elle a été presque littéralement copiée par Hall dans ses Chroniques, et c’est sans doute par cette reproduction que Shakespeare a connu le récit de l’historien-martyr.
  12. Extrait de la chronique de Hall.
  13. Extrait de la chronique de Hall.
  14. II faut citer ici ces belles paroles signées Auguste Vacquerie : « C’est un caractère bien essentiel du théâtre de Shakespeare que ces bouleversements de la nature dont il ne manque jamais d’accompagner les grands forfaits. L’assassinat de Duncan, l’ingratitude des filles de Lear, tous les crimes, soulèvent toujours dans les profondeurs du ciel et de la terre les protestations des tonnerres et des tremblements. C’est qu’encore au Moyen Âge l’humanité est presque toute matière et communique incessamment avec la matière. La créature n’est pas encore très-distincte de la création ; elle fait corps avec elle ; elle est à ce moment où Daphné, à moitié occupée par la végétation, n’est qu’à moitié femme ; elle tient au sol et ses pieds sont encore des racines. » (Article sur Macbeth ; collection de l’Événement.)
  15. Il est à remarquer que, dans la pièce primitive qui a été faite sur le roi Jean (voir plus loin), l’assassin meurt en proie au repentir. Dans la pièce définitive, Shakespeare a retiré au roi tout remords de son action. Cette suppression vient à l’appui de notre opinion sur le caractère que le poète a créé. Le remords suppose toujours chez celui qui l’éprouve la connaissance du bien et du mal, et, cette connaissance, le roi Jean ne l’avait pas.