Œuvres complètes de Shakespeare/Hugo, 1865-1872/Tome 6/Introduction

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INTRODUCTION



Cette grande question que le moyen âge agita pendant des siècles : l’homme est-il libre ? revient posée en d’autres termes, dans le drame de Shakespeare. La théologie, partagée entre Pelage et saint Augustin, entre Abailard et saint Thomas, se demandait si le libre arbitre humain était conciliable avec la grâce divine. Le poète, transportant la discussion de la scolastique dans la physiologie, se demande si ce même libre arbitre est conciliable avec la passion. La passion, condition d’être imposée à la créature par les sens, est pour Shakespeare la prédestination visible. Elle est, à ses yeux, le mobile suprême de l’action : elle est la plus formidable émanation de l’inconnu ; elle est la puissance nécessaire et mystérieuse qui règle à son gré nos penchants et nos répulsions, nos goûts et nos dégoûts. Devant cette puissance, qui peut l’entraîner indifféremment vers le bien ou vers le mal, l’homme n’est pourtant pas absolument inerte ; à la force pour ainsi dire extérieure de la passion, il peut opposer la force intime de la volonté.

Mais, à en croire le poëte, ces deux forces sont bien loin d’être égales. Dans une lutte contre la passion, la volonté est sûre d’être vaincue, grâce à l’inévitable défection de son meilleur allié, le désir. La volonté a d’avance perdu la bataille. Elle ne peut pas dompter la passion. Que peut-elle donc ? Elle peut la provoquer.

Oui, il faut reconnaître la loi qui nous est faite, quelque dure qu’elle soit. Dura lex, sed lex. C’est uniquement un pouvoir de provocation que Shakespeare accorde à la volonté dans ses rapports avec la passion. Iago est bien libre d’exciter la jalousie chez Othello ; mais Othello n’est pas libre de la dominer. Lady Macbeth est bien libre de déchaîner l’ambition chez Macbeth ; mais Macbeth n’est pas libre de s’en défendre. Périlleuse situation faite à la volonté ! Incapable de dominer sou adversaire, elle n’est capable que de la défier. La résistance ne peut être de sa part qu’une stérile velléité. Impuissante à repousser la passion, elle ne peut que se livrer à elle et périr. Elle n’a d’initiative que pour le suicide !

Telle est la morale de l’œuvre shakespearienne. Cette conclusion philosophique va ressortir avec un lumineux éclat de l’examen approfoudi des cinq grandes pièces que le poëte a consacrées à la plus haute des émotions humaines, à l’amour : La Sauvage apprivoisée, Tout est bien qui finit bien, Peines d’amour perdues ; Antoine et Cléopâtre, Roméo et Juliette, — trois comédies, deux drames.

Dans la Sauvage apprivoisée, comme dans Tout est bien qui finit bien, la volonté humaine, représentée ici par l’obstination de Petruchio et là par la patience d’Hélène, réussit à évoquer l’amour dans les deux cœurs rebelles de Catharina et de Bertrand.

Peines d’amour perdues, Antoine et Cléopâtre symbolisent la lutte désespérée de la volonté contre l’amour. Le roi de Navarre et Antoine s’évertuent vainement à combattre la passion qui les entraîne, l’un, vers la princesse de France, l’autre, vers Cléopâtre. Tous deux succombent ; et cette double défaite se termine, ici, comiquement, par les fiançailles du roi ; là, tragiquement, par la ruine du triumvir.

Roméo et Juliette nous montre l’amour ayant la force irrésistible de l’élément. En vain les deux prédestinés essaieraient de se débattre, avec toute l’énergie de leur volonté, contre la passion éperdue qui les emporte l’un vers l’autre ; aussi ils ne le tentent même pas. La fille des Capulets a aperçu au bal le fils des Montagus. Cela suffit : elle l’aime avant de savoir qui il est.

— Nourrice, quel est celui qui n’a pas voulu danser ?

— Je ne le connais pas.

— Va demander son nom ; s’il est marié, j’aurai mon cercueil pour lit nuptial.

— Son nom est Roméo Montagu, fils unique de votre grand ennemi.

— Il m’est donc né un prodigieux amour, puisqu’il faut que j’aime mon ennemi exécré !

Dans Roméo et Juliette, la liberté humaine n’existe plus.

L’amour, c’est la fatalité.


I


Le poëte est indulgent à la créature. Il ne la condamne pas ici-bas, il ne la damne pas ailleurs. Il la regarde comme un être mixte, moitié chair et moitié esprit, moitié fange et moitié lumière, pétri de défauts et de qualités, susceptible de grandeur aussi bien que de bassesse, toujours faillible, perfectible toujours. Les personnages tout d’une pièce n’existent pas chez lui plus que dans la nature. Il ne croit pas plus aux fanfaronnades de la vertu qu’à celles du vice. Shakespeare n’admet ni les héros parfaits ni les coquins irrémédiables. Chez lui les plus grandes figures, Hamlet, Othello, Posthumus, Timon, ont toutes une plaie au flanc ; les plus viles, à l’exception peut-être du prodigieux Richard III, ont encore une lueur au front. En dépit des anathèmes de la chaire, il restitue au juif le titre d’homme que le prêtre lui a retiré. Il se plaît à agacer de pitié la conscience du bourreau. Il ennoblit la bête elle-même, et, dans sa tendresse universelle, il fait briller une larme humaine à l’œil du daim que poursuit le chasseur.

Le poëte tend toujours la main à la créature : il l’aide à se relever, à se corriger, à se repentir. Sans cesse il cherche, comme il le dit superbement, l’âme du bien dans les êtres mauvais, a soul of goodness in things evil. Il se regarde comme le médecin des méchants ; il les traite tour à tour par les rires et par les pleurs ; et parfois, quand le patient est déclaré incurable, quand il a résisté à tous les remèdes vulgaires, Shakespeare emploie le mal même pour guérir le mal, et il a recours, comme dans la Sauvage apprivoisée, à une homéopathie souveraine.

Voyez-vous cette fille qui passe ? Eh bien ! pas un galant ne veut l’épouser. — Elle est donc laide ? — Non, elle est jolie. — Elle est donc vieille ? — Elle n’a pas vingt ans. — Elle est donc idiote ? — Elle a beaucoup d’esprit. — Elle est donc pauvre ? — C’est le plus beau parti de tout Padoue. Son père l’offre avec une prime splendide au premier soupirant venu. — Elle a donc la peste ? — Non, elle n’a pas la peste, elle l’est. En fait d’humeur, elle n’a que la mauvaise ; l’emportement est son tempérament. Elle est méchante, méchante comme personne, méchante pour le plaisir. Elle passe son temps à contredire, à médire ou à maudire. Elle traite ses gens comme des chiens et ses parents comme ses gens. Elle fait de son père un Géronte et de sa sœur une Cendrillon.

Pauvre et douce Bianca pourquoi donc pleure-t-elle ? Ah ! c’est que sa sœur aînée vient de la battre et de lui arracher les cheveux, en lui enlevant une coiffe de dentelles qui lui allait trop bien. Catharina n’est pas une fille ; c’est une virago, une énergumène, une barbare. Le bonhomme Baptista, qui est un peu ganache, a fait tout au monde pour l’humaniser : il l’a câlinée, cajolée, dorlotée, gâtée. Concessions inutiles ! La furie en est devenue plus furieuse. Il reste au père un dernier espoir : la musique. Baptista a entendu dire que la lyre d’Orphée civilisait les bêtes féroces et que la guitare d’Amphion attendrissait les pierres ; il donne donc à sa fille un professeur de musique, espérant que Catharina se laissera attendrir par le luth de maître Licio. Fallacieuse illusion ! À peine la leçon a-t-elle commencé que l’élève a pris l’instrument et en a joué… sur la tête du professeur. Plus de remède ! Catharina est incurable. Oui donc essaiera maintenant d’apprivoiser cette sauvage ? Quel est le dompteur intrépide qui osera approcher amoureusement de cette fauve femelle ? Quel est le Daniel devant qui va ramper cette lionne ?

Vous apercevez bien là-bas cet étrange cavalier qui trottine sur la route de Vérone à Padoue ? Observez-le, et je vous défie de ne pas crever de rire en regardant cette silhouette qui semble échappée du crayon de Callot. Cet hidalgo ébouriffant porte « un chapeau neuf et un vieux justaucorps, de vieilles culottes retournées trois fois, des bottes ayant servi longtemps d’étuis à chandelles, une vieille épée sans poignée et sans fourreau. » Enfin il est assis « sur une selle vermoulue dont les étriers sont dépareillés ! » Si le cavalier sort de chez le fripier, le cheval arrive de chez l’équarrisseur : il est « pelé comme un rat, atteint de la morve, affligé d’un lampas, infecté de farcin, accablé d’éparvins, couvert d’avivés, perdu de vertigos, rongé de mites ; l’échine rompue, les épaules disloquées ; muni d’un mors que retient une seule bride, d’une têtière en peau de mouton, raccommodée par de gros nœuds, d’une sangle rapiécée six fois et d’une croupière de velours réparée çà et là avec de la ficelle. » Le don Quichotte de ce Rossinante s’appelle Petruchio et savez-vous quel est le nom de sa Dulcinée ? — Catharina ! Oui, cet original, ce lunatique, ce fou a demandé la main de Catharina, obtenu le consentement du père, et c’est dans ce burlesque équipage qu’il prétend se marier. Vous comprenez l’ébahissement des bons bourgeois de Padoue en voyant apparaître un pareil fiancé. Les gens de la noce supplient Petruchio de revêtir un costume plus digne de la circonstance, mais Petruchio s’y oppose énergiquement : « Trêve de discours, hurle-t-il, c’est moi qu’elle épouse et non mes habits ! » Et il traîne au pied de l’autel sa fiancée stupéfaite. Toute la procession est entrée dans l’église. Le moment est solennel. Le prêtre demande onctueusement à Petruchio s’il consent à prendre Catharina pour femme : — Oui, sacredieu ! rugit Petruchio. À ce cri peu orthodoxe, le curé interloqué a laissé choir son livre ; il se baisse pour le ramasser ; sur ce, Petruchio s’avance et lui allonge un tel horion que le prêtre va s’étaler à côté du livre. Devant cette incroyable violence, qu’a fait la terrible Catharina ? Sans doute, elle qui naguère s’impatientait de rien, elle a dû s’emporter fortement. Les deux époux ont dû se disputer, se quereller, se prendre aux cheveux. L’ogre et l’ogresse ont dû se dévorer. Nullement ; Catharina n’a rien dit, elle n’a pas murmuré, elle n’a pas soufflé. Gremio prétend même l’avoir vue trembler quand Petruchio a jeté à la barbe du curé le fond de la coupe de communion. Est-il possible ? Se pourrait-il que la farouche fût déjà effarouchée ! Nous le saurons bien tout à l’heure.

La fantastique cérémonie terminée, toute la procession s’en retourne au logis de Baptista. Un magnifique festival a été préparé chez le beau-père ; et chacun des convives a aiguisé son plus famélique appétit pour ce repas de Gamache. Cependant il est dit que ces noces ne ressembleront en rien aux autres épousailles. Au moment de se mettre à table, Petruchio annonce une résolution inouïe, celle de ne pas s’y mettre : des affaires urgentes, prétend-il, l’obligent à partir avant ce soir ; il partira donc avec sa femme. À cette déclaration malsonnante, tous se récrient : il est inadmissible qu’un dîner de mariage se passe de mariés. Pareille chose ne s’est jamais vue depuis qu’il y a des Padouans à Padoue. On entoure Petruchio ; on le conjure de ne pas gâter une fête qui menace d’être charmante. Baptista le supplie de rester : — Impossible, mugit Petruchio. Le jeune Tranio intercède ; même mugissement. Le vieux Gremio intercède ; même mugissement. Alors Catharina, Catharina la méchante, Catharina l’intraitable, Catharina la maudite, s’avance vers son mari et, lui serrant la main, lui dit de la voix la plus câline : Je vous en supplie !

— J’en suis fort aise, exclame Petruchio.

— Fort aise de rester ?

— Je suis fort aise que vous me suppliiez de rester, mais résolu à ne pas rester.

— Voyons, restez, si vous m’aimez.

— Grumio, mes chevaux !

Ce Je vous en supplie de Catharina est déjà un joli succès, convenez-en. C’est la première parole sympathique qui soit encore sortie de cette bouche hargneuse. C’est le premier cri vraiment féminin qu’elle ait jeté. Mais Catharina est loin d’être apprivoisée encore ; et la preuve, c’est que, devant le refus formel de Petruchio, elle reprend son humeur opiniâtre : « Eh bien, soit ! faites comme vous voudrez. Moi, je ne partirai pas aujourd’hui, ni demain, ni avant que cela me plaise. La porte est ouverte, monsieur, voici votre chemin ! Il paraît que vous ferez un mari joliment maussade, puisque vous y allez si lestement… Messieurs, en avant pour le dîner de noces ! »

Cet instant critique va décider de l’avenir des époux. Si Petruchio cède, adieu pour jamais sa légitime suprématie ! Toute sa vie il sera mené par sa femme, heureux s’il n’est pas battu par elle. Ce sera Catharina qui, dans le ménage, portera les culottes. Mais Petruchio est à la hauteur du péril ; il est homme et il prétend le rester. « Allons, Cateau, s’écrie-t-il de sa voix la plus mâle, n’ayez pas l’air grognon, ne trépignez pas, n’ouvrez pas de grand yeux, ne vous irritez pas ; je veux être maître de ce qui m’appartient. Catharina est mon bien, ma chose, ma maison, mon mobilier, mon champ, mon cheval, mon bœuf, mon âne, mon tout ! La voilà ! y touche qui l’ose. » Et, ce disant, il enlève sa femme d’une main, brandit son épée de l’autre et se fraie un passage au milieu des convives ébahis.

Voilà les époux en route. La lune de fiel commence. Petruchio a juché sa moitié sur le cheval que vous connaissez, et lui-même s’est mis en croupe derrière elle. Sous le poids peu idéal du couple romanesque, la haridelle fait d’abord assez bonne contenance ; mais, après un trot de quelques milles, elle n’en peut déjà plus ; ses pieds flageolent, et bientôt, cédant aux séductions d’un magnifique bourbier, elle s’étale, ayant Catharina sous elle. Pour réparer l’accident, Petruchio laisse sa femme se dépêtrer toute seule et administre une raclée à ce maraud de Grumio qui accourait au secours. Catharina se relève et, s’oubliant elle-même, cédant au premier mouvement de charité qu’elle ait jamais éprouvé, elle dégage le malheureux valet des mains de son maître furieux. Confusion inexprimable : Petruchio jure, Catharina prie, Grumio crie et les chevaux fuient.

Les époux se dirigent clopin-clopant vers la maison conjugale, dont enfin ils aperçoivent à travers les arbres le toit hospitalier. Il souffle une bise glacée, et Grumio a été dépêché en avant pour allumer un grand feu dans la salle à manger. Catharina a un froid de loup et une faim de chien. Aussi, quelle fête de bien souper, de bien se chauffer et puis de bien dormir ! Ils arrivent. Madame est servie.

Le repas a l’aspect succulent, et tous les plats ont un fumet exquis. Tous deux prennent place ; Petruchio avise un magnifique gigot : — Qu’est ceci, fait-il d’un air de dégoût ? du mouton ? — Oui, monsieur, hasarde un valet. — Qui l’a apporté ? — Moi, monsieur. — Il est brûlé, comme toute votre viande ! Chiens que vous êtes ! où est ce gueux de cuisinier ?… Comment, maroufles, vous m’osez apporter ça du fourneau ! Étourneaux ! butors ! chenapans ! Allons, remportez ça, assiettes, verres et tout ! — Et, pour desservir plus vite, Petruchio renverse la table. Il va falloir se coucher sans souper ! — Pauvre Cateau, prends patience. Demain, on fera mieux, et pour ce soir nous jeûnerons de compagnie. Viens, je vais te conduire à la chambre nuptiale. — Et, ce disant, il entraîne aux délices de la nuit de noces la mariée affamée.

Les valets sont restés seuls maîtres du champ de bataille où ils dînent. — Pierre, as-tu jamais rien vu de pareil ? s’écrie Nathaniel. — Nathaniel, répond Pierre qui n’est pas bête, il la massacre avec sa propre humeur, He kills her in her own humour.

Pierre a dit là le mot de la comédie.

Oui, c’est la massacrante humeur de Catharina qui retombe sur elle avec la virile violence de Petruchio. Ce sont toutes les bourrasques de sa vie passée qui rejaillissent contre elle en ouragan. Le lendemain de ses noces, elle se plaint à Grumio des duretés de son mari. Mais elle-même, comment traitait-elle son père et sa sœur ? Elle se plaint de ce que Petruchio la contredit toujours. Eh ! ne contrariait-elle pas tout le monde ? Petruchio jure, peste, grogne, gronde. Ah ! c’est affreux ! Mais hier c’était elle qui jurait, pestait, grognait, grondait. Qu’elle réfléchisse donc et elle reconnaîtra dans les blasphèmes de Petruchio l’écho de ses imprécations. Sans doute, c’est un crève-cœur pour la jeune mariée de se voir enlever cette belle robe à manches tailladées et cette ravissante toque de velours qui lui iraient si bien. Mais que Catharina se souvienne de la jolie coiffe de dentelles qu’il y a deux jours elle arrachait si brutalement à Bianca ; et, si toute conscience n’est pas éteinte chez elle, elle se dira que, dans sa rigueur apparente, l’époux rend à l’épouse ce que la fille a fait au père, ce que la sœur a fait à la sœur. Si Petruchio l’a enfermée dans cet enfer, c’est qu’elle était un démon !

Mais que Catharina se rassure ; cet enfer est loin d’être éternel, et elle n’a qu’un mot d’amour à dire pour le changer en paradis.

Ainsi Catharina est guérie de sa mauvaise humeur par la mauvaise humeur de son mari. Grâce à cette homéopathie conjugale dont la recette toute-puissante est aujourd’hui connue de tous les ménages, la jeune convalescente reprend peu à peu la saine nature de son sexe, la bonté, l’affabilité, la bienveillance, l’humilité, la tendresse, la résignation, la timidité, la grâce, ces forces de la faiblesse. Elle se débarrasse de cette virilité maladive dont elle a vu les excès et elle redevient femme. En redevenant femme, elle recouvre tous ces titres augustes que la famille réserve à ses élues. Elle ressaisit le triple diadème des affections ; elle ressent l’amour filial qui fait les Cordélia, l’amour conjugal qui inspire les Desdémona, en attendant qu’elle éprouve cet amour maternel qui exalte les Constance. Elle reprend son rang parmi ses pareilles, et, pour leur prouver qu’elle en est digne, elle leur fait elle-même la leçon. Elle s’adresse à toutes les femmes et leur prêche le devoir avec l’enthousiasme exalté d’une convertie : « Fi ! fi ! détendez ce front menaçant et rembruni. Cet air sombre ternit votre beauté. Une femme irritée est comme une source remuée, bourbeuse, désagréable, trouble ; et, tant qu’elle est ainsi, nul, si altéré qu’il puisse être, ne daignera y tremper sa lèvre. Votre mari est votre seigneur, votre vie, votre gardien, votre chef, votre souverain, celui qui s’occupe de vous et de votre entretien ; qui livre son corps à de pénibles labeurs et sur terre et sur mer, veillant la nuit dans la tempête, le jour dans le froid, tandis que vous dormez chaudement au logis. Il n’implore de vous d’autre tribut que l’amour, la mine avenante et une sincère obéissance, trop petit à-compte sur une dette si grande ! »

La Sauvage apprivoisée devait devenir facilement populaire. Cette comédie de mœurs traitait de la façon la plus amusante un sujet intéressant pour tous ; elle abordait publiquement le problème des rapports intimes entre l’homme et la femme, et elle le résolvait, sous une forme excentrique, à la satisfaction du bon sens général. S’adressant au peuple, elle lui parlait son langage. Dans la Sauvage apprivoisée, une des premières pièces de Shakespeare, le style du maître est aussi prosaïque qu’il peut l’être. Excepté dans le prologue où le lyrisme naissant du jeune poëte prend déjà des ailes, le dialogue affecte partout l’expression directe, le mot usuel, la locution familière. Peu de métaphores, point d’images. Le naturel de la phrase en est îa seule parure. En écoutant tous ces personnages attablés chez Baptista, vous croiriez entendre de bons bourgeois de la Cité causant au coin de leur feu, vers la fin du règne de la reine Bess. L’auteur a si bien su déguiser son style que beaucoup de connaisseurs s’y sont trompés. Le commentateur Farmer est même allé jusqu’à déclarer la pièce apocryphe. Heureusement que l’authenticité n’en est pas douteuse ; sans quoi peut-être nous aurions vu la critique en masse rejeter de l’œuvre de Shakespeare cette charmante comédie de jeunesse. Mais la Sauvage apprivoisée, bien que non imprimée du vivant de l’auteur, a été insérée dans l’édition générale de 1623. Et voilà qui suffit. Le ciel préserve les poëtes des commentateurs ! Il n’est pas d’amis plus dangereux. Voyez Voltaire : que de mal n’a-t-il pas dit de Corneille sous prétexte de l’annoter ! — Ne pouvant sérieusement contester son œuvre à Shakespeare, qu’ont fait les critiques ? Ils lui en ont contesté l’idée première. Ils l’ont accusé de plagiat. Ils l’ont accusé d’avoir frauduleusement copié une pièce qui depuis longtemps appartenait au répertoire anglais et qui avait été jouée avec grand succès par la troupe du comte de Pembroke, sous ce titre : Une Sauvage apprivoisée. Dans cette vieille comédie, que l’imprimerie nous a conservée dès 1594[1], on retrouve en effet les principaux incidents de la pièce signée Shakespeare : Ferando fait sa cour à Catherine juste comme Petruchio à Catharina ; il l’épouse avec la même humour grotesque ; il la dompte par les mêmes représailles ; il éconduit avec la même brutalité le mercier et le tailleur chargés de la parure de noces ; enfin, au dénoûment, il gagne de même le pari fait avec ses amis par la soumission exemplaire de sa femme. Dans toutes ces scènes, Shakespeare s’est contenté de broder le canevas primitif. Le prologue même, ce prologue exquis où le bonhomme Sly fait un si beau rêve, n’est que l’amplification du prologue de la pièce originale. Shakespeare est donc un plagiaire, allez-vous vous écrier ? Oui, si la pièce originale n’est pas de lui. Non, si elle est de lui.

Voilà la question. Comment la résoudre ? La vieille comédie est anonyme.

Les jurés de la critique anglaise ont longuement débattu ce procès, et, à l’exception de Pope qui a protesté, tous ont condamné Shakespeare sans l’entendre. Les uns l’ont déclaré coupable d’avoir volé Greene, les autres, d’avoir volé Marlowe, d’autres, d’avoir volé Peele. Mais où sont les preuves du vol ? elles n’existent pas. Au contraire, toutes les présomptions sont à la décharge de Shakespeare. Il est un fait qu’aucun critique ne conteste, c’est que le grand poëte anglais avait l’habitude de revoir et de remanier ses œuvres. Il a retouché Hamlet, et, fort heureusement pour sa mémoire, la première esquisse était signée de lui, sans quoi les experts anglais n’auraient pas manqué de l’attribuer à tout autre qu’à son véritable auteur. Il a refait le Roi Lear, et, par bonheur encore, l’éditeur, Nathaniel Butter, n’a pas oublié de mettre le nom du poëte en tête de l’in-quarto de 1608. Il a refait les Joyeuses épouses de Windsor et, par une chance fortunée, son éditeur de 1602 a eu autant de mémoire que son éditeur de 1608 ; sans quoi, nous aurions eu peut-être de savants mémoires pour nous prouver en trois points que les deux chefs-d’œuvre de Shakespeare étaient d’un autre. Enfin Shakespeare a refait Roméo et Juliette, mais cette fois, il a commis une imprudence grave : le libraire John Danter n’ayant pas pensé à nommer l’auteur en tête de l’édition originale de 1597, rien n’empêche la critique de déclarer que Shakespeare a copié Roméo et Juliette sur l’œuvre anonyme de quelque contemporain. Voilà la déclaration que la critique anglaise non-seulement pourra, mais devra faire, pour peu qu’elle soit conséquente. Le cas de la Sauvage apprivoisée est exactement celui de Roméo et Juliette. Soyez logiques ! Si vous affirmez que la conception de la première pièce n’appartient pas à Shakespeare, ne lui attribuez pas la conception de la seconde. Quant à moi, qui ai foi dans la probité du génie, j’affirme à priori que le poëte n’a pas plus volé cette comédie, qu’il n’a dérobé ce drame. Je ne suis pas de ceux qui condamnent sans preuve, même un grand homme. Or, le génie peut tout, excepté calquer. Nul autre que Michel-Ange n’a pu esquisser les fresques de la chapelle Sixtine. Nul autre que Shakespeare n’a pu ébaucher ces compositions magistrales, la Sauvage apprivoisée, Roméo et Juliette. Rendons au poète ce qui est au poète. Cessons de lui contester son œuvre et bornons-nous modestement à l’admirer.

Donc Shakespeare a deux fois mis la main à la Sauvage apprivoisée, et, comme toujours, la retouche a été d’un maître. Le lecteur a déjà pu voir par lui-même quel progrès immense il y a du premier Hamlet au second Hamlet, du premier Roi Jean au second Roi Jean. Eh bien, que le lecteur compare l’esquisse de la Sauvage apprivoisée avec l’œuvre définitive, et il reconnaîtra la même supériorité éclatante. Partout le dialogue a gagné en naturel et en vivacité ; la phrase gauche a pris de la tournure ; le mot jusque-là émoussé s’est changé en trait. Ce n’est pas le style seul qui a pris un mouvement nouveau, c’est l’action elle-même.

Dans la Sauvage apprivoisée primitive, le père Alfonso, qui tient la place de Baptista, a trois filles, Catherine, Émilia et Phylema. Ainsi que je l’ai déjà dit, Kate a pour amant Ferando, qui se charge de l’apprivoiser comme Petruchio. Quant aux deux sœurs puînées, Émilia et Phylema, elles ont pour galant, l’une, Aurelius, et l’autre, Polydor, deux amoureux insipides, qui font leur cour de la façon la plus monotone en attendant qu’ils épousent. Pour rendre cette seconde intrigue décidément amusante, qu’a fait Shakespeare ? Il n’a laissé à Catherine qu’une sœur qui a pris le nom de Bianca, et il nous a montré cette sœur unique poursuivie par trois prétendants, Lucentio, Hortensio et Gremio, qui tous les trois la courtisent sous des travestissements divers. C’est à cette modification que nous devons cet imbroglio étourdissant qui donne à la pièce l’air d’une comédie italienne. Nous y avons gagné cette scène inoubliable que Beaumarchais a imitée dans le Barbier, la scène ou Lucentio traduit si drôlement ce distique :

Bac ibat Simoïs, hic est sigeia lellus ;
Hic steterat Priami regia celsa senia.

« Hac ibat, comme je vous l’ai dit, Simoïs, je suis Lucentio, hic est, fils de Vincencio de Pise, Sigeia tellus, ainsi déguisé pour gagner votre amour ; hic steterat, et ce Lucentio qui est venu vous faire la cour, Priami, est mon valet Tranio, regia, qui a pris ma place, celsa senis, afin de mieux tromper le vieux Pantalon. »

Traduction libre à laquelle Hortensio, digne rival de Lucentio, réplique par cette explication non moins libre de la gamme :

« Gamme. Ut. Je suis l’ensemble de tous les accords,
A. . Unis pour déclarer la passion d’Hortensio.
B. Mi. Bianca, acceptez-le pour époux,
C. Fa. Lui qui vous aime en toute affection.
D. Sol, Ré. Pour une clef j’ai deux notes,
E. La, Mi. Ayez pitié ouje meurs ! »

Mais le changement le plus intéressant peut-être que le poète ait apporté à la composition primitive, c’est la conclusion inattendue par laquelle il a terminé l’aventure du dormeur éveillé.

Tout le monde a lu dans les Mille et une Nuits l’aventure de ce marchand de Bagdad, Abou Hassan, qui, après avoir été endormi avec un narcotique et transféré dans le sérail impérial par ordre du calife Haroun, se réveille un beau matin commandeur des croyants, ayant pour favorites des sultanes, pour ministre le grand vizir Giafar et l’Asie entière pour esclave, puis rendormi de nouveau et rapporté chez lui, se trouve marchand comme devant, après avoir régné comme dans un rêve.

Cette belle légende, que Galland nous a traduite, n’était pas parvenue directement à nos pères du moyen âge. Rapportée inexactement, dès le treizième siècle, par Marco Polo, qui attribue l’idée du calife Haroun au Vieux de la Montagne, elle avait fini, chose étrange, par prendre en Europe la consistance d’un fait historique. En France, le chroniqueur Goulard, sur l’autorité de l’écrivain latin Heuterus, avait raconté l’aventure comme s’étant effectivement passée à Bruxelles, en vertu d’un caprice souverain du duc de Bourgogne, Philippe le Bon[2]. Le récit de Goulard avait été à son tour traduit en anglais, et c’est par cette dernière version que le conte arabe, modifié par tant de migrations successives, a été révélé à Shakespeare. Dans la Sauvage apprivoisée primitive, le poëte met scrupuleusement en scène la narration qui lui a été transmise. Il transporte sur son théâtre les péripéties essentielles de la légende. Comme Abou Hassan, Christophe Sly endormi est transféré dans une demeure splendide où toutes les jouissances de ce monde lui sont offertes dès son réveil ; transformé en grand seigneur, il a sa troupe de comédiens, comme Abou Hassan a son cortège d’odalisques ; enfin, comme Abou Hassan, il cède à un nouveau sommeil durant lequel il est empoigné par des bras vigoureux et impitoyablement reporté dans son milieu de misère. Quand il rouvre les yeux, il se retrouve devant la porte du cabaret où il avait l’habitude de boire. L’aubergiste l’a réveillé d’un coup de pied, et Sly le considère d’un air ébahi :

— Qui est là ? s’écrie-t-il. L’aubergiste !… Mon Dieu ! l’ami, j’ai eu cette nuit le plus beau rêve dont tu aies jamais ouï parler dans toute ta vie.

— Ma foi ! vous auriez mieux fait de rentrer chez vous, votre femme va vous gronder vertement pour être resté à rêver ici cette nuit.

— Bah ! tu crois ? réplique Christophe, encore sous l’impression du spectacle auquel il vient d’assister. Je sais maintenant comment on apprivoise une sauvage. J’en ai rêvé toute cette nuit. Je vais trouver ma femme ; et je l’apprivoiserai à mon tour, si elle se met en colère.

Tel est le dénoûment, conforme à la tradition, que le poëte avait adopté d’abord. Mais plus tard, en revoyant son œuvre, Shakespeare fut choqué d’une scène qui terminait par une impression pénible la joyeuse comédie. Comme artiste et comme philosophe, il réprouva cette conclusion tout orientale qui assimilait l’homme à la chose. Eh quoi ! vous avez fait un heureux de se misérable ; vous lui avez donné ce que le sort aveugle accorde à d’autres, on ne sait pourquoi ; vous l’avez affublé de richesse, de luxe et de puissance ; vous l’avez transporté, au milieu des symphonies, dans l’atmosphère embeaumée d’un paradis terrestre ! Et, après lui avoir créé le goût de toutes ces splendeurs, après l’avoir habitué à toutes ces délices, après l’avoir élu à cet Éden, vous le repoussez du pied dans le ruisseau, vous le recrachez dans son enfer ! Et vous voulez que, devant cette mystification cruelle, tous éclatent de rire ! Eh bien, non ! ce dénoûment que vous croyez drôle n’est que lugubre. Il a pu égayer le calife, mais il attriste le penseur. Aussi, que fait Shakespeare ? Lui, qui d’abord avait accepté cette conclusion, il se ravise et la supprime de l’œuvre définitive.

Vous chercheriez vainement dans la comédie imprimée en 1623, la scène par laquelle finit la comédie publiée en 1594, — cette triste scène où le bonhomme Sly éprouve un si cruel désenchantement en se réveillant à la porte de la taverne. Comment ne pas voir dans cette suppression préméditée la généreuse intention du poëte ? Ainsi modifiée, la légende du Dormeur éveillé devient une magnifique parabole. Cet ivrogne rencontré au coin d’un cabaret, ce gueux qui se querelle avec l’hôtesse qu’il ne peut pas payer, ce manant dont un grand seigneur s’amuse, cette espèce dont les valets se moquent, ce plastron à insultes, ce vagabond, ce chenapan, ce Christophe, — c’est l’homme du peuple au moyen âge, avili par la misère, abruti par la servitude, mais resté bon sous sa livrée d’ignorance. Eh bien, sublime inspiration ! le poëte tend la main à cet homme conspué de tous et que le ruisseau lui-même éclabousse ; il l’arrache à son tas d’ordures et il le transporte pour toujours dans le monde enchanté qu’a évoqué son génie. Il s’adresse à ce misérable et il lui dit : « Toi aussi, tu auras ta part de poésie, de musique et de fête. Entre dans mon théâtre ; là tous les hommes sont égaux ; là, devant mes tréteaux, le dernier batelier de la Tamise fraternise avec la reine. Viens, reviens, et reviens encore : sans cesse j’accomplirai pour toi des miracles. Je te ferai oublier, tes douleurs ; je te ferai passer tes souffrances. Tu cherchais au fond d’un broc l’oubli de ta détresse, je te le ferai trouver au fond de l’idéal. Tu voulais te soûler de petite bière, je t’enivrerai d’illusion et je verserai pour toi le meilleur crû de ma fantaisie. Crois-moi, quitte ta taverne pour mon théâtre. Là-bas, tu courtisais des servantes ; ici j’appellerai pour te plaire les plus belles créatures de mes rêves : Desdémona, Juliette, Imogène, Béatrice, Hélène, Cléopâtre ! Là-bas, tu avais pour hôtesse Marianne Hacket ; ici, tu auras Shakespeare pour échanson ! »


II


Au commencement du dix-septième siècle, un auteur dramatique, contemporain de Shakespeare, le poëte Fletcher, a voulu faire la contre-partie de la Sauvage apprivoisée. Dans une pièce intitulée the Thamer tamed, il a montré le dompteur Petruchio dompté à son tour par une seconde femme qui emploie pour le soumettre les moyens mêmes dont il s’était servi pour réduire Catharina. L’intention avouée du poëte était de venger le sexe faible de la prétendue défaite que lui avait fait subir le sexe fort représenté par Petruchio. Toute spirituelle qu’elle était, la comédie de Fletcher n’obtint qu’un succès médiocre ; elle reposait, en effet, sur une pensée aussi erronée que paradoxale. Sous prétexte de rétablir dans le ménage la supériorité de la femme, elle faussait la loi naturelle ; elle prêtait à l’épouse les excès du caractère viril, la violence et la rudesse, et à l’époux les exagérations du caractère féminin, la mollesse et la pusillanimité ; elle faisait de l’un une femmelette et de l’autre une virago. Singulière contradiction ! Pour établir l’ascendant de la femme, Fletcher avait commencé par la changer en homme.

Pour établir réellement cet ascendant, il fallait justement faire le contraire ; il fallait nous montrer la femme fondant son empire non sur un tempérament d’emprunt, mais sur son caractère véritable. Il fallait nous la montrer d’autant plus puissante qu’elle est plus humble, d’autant plus influente qu’elle est plus résignée, d’autant plus irrésistible qu’elle est plus femme. Il fallait nous la représenter dans son conflit avec l’homme, armée de faiblesse, cuirassée de patience, invulnérable de bonté. Il fallait enfin nous la faire voir dominant l’homme, non par l’abus de la force, mais par l’excès de la douceur.

Cette idée, traitée magistralement, contenait une œuvre profonde. Shakespeare s’en empara et en fit le sujet d’une ravissante comédie.

Tout est bien qui finit bien est la contre-partie exacte de la Sauvage apprivoisée. Ici, les rôles sont intervertis. Ce n’est plus l’homme qui doit apprivoiser la femme ; c’est la femme qui doit dompter l’homme. L’opiniâtreté de Bertrand est ici l’obstacle à vaincre, comme l’était là l’opiniâtreté de Catharina. Mais, il faut l’avouer, la tâche d’Hélène est plus difficile encore que celle de Pétruchio. Tout à l’heure, c’était une donzelle acariâtre qu’il s’agissait d’attendrir ; maintenant, c’est un fils de famille hautain qu’il faut convertir à l’amour.

Shakespeare a tout fait pour rendre malaisée la victoire de son héroïne. Il a incarné dans le comte de Roussillon l’aristocratie de l’épée. Bertrand est une figure toute féodale. Frivole, ingrat, astucieux, libertin, capricieux, vaniteux, il n’a guère qu’une bonne qualité : la bravoure. Élevé comme un prince qu’il est, nourri d’adulation, gorgé d’idolâtrie, Bertrand est moralement difforme, mais il est beau physiquement. Il a cette élégance de race, cette désinvolture patricienne, cette distinction de tournure, cette noblesse de traits qui sont les armoiries éclatantes de la grâce. Et voilà pourquoi il est si séduisant. Mais malheur à celles qui s’éprendront de ce cavalier ! C’est le don Juan de la guerre. Ce qu’il aime, lui, c’est la fanfare du boute-selle, c’est le roulement du tambour, c’est le frémissement des panaches au souffle de la mêlée, c’est le hennissement du cheval de bataille, c’est le cliquetis des estocs, c’est le choc des lances étincelantes au soleil ! Est-ce à dire que la femme lui est indifférente ? Non pas. Il la recherchera, comme il le dit lui-même, à la façon capricieuse de la jeunesse, in the wanton way of youth. Il aura pour elle des fantaisies. Il courra après les aventures d’alcôve et s’amusera à suivre les filles à la brune. Gourmet de sensualisme, il sera avide de primeurs friandes ; il revendiquera partout le droit du seigneur ; la chasteté ne fera qu’irriter son libertinage ; et pour tenter une vertu, il offrira tout, fût-ce l’anneau monumental de ses pères.

Hélas ! voilà l’homme dont Hélène est amoureuse !

Pauvre enfant ! Pourquoi s’est-elle mis en tête cette passion insensée ? Pour prétendre au comte de Roussillon, a-t-elle au moins la situation sociale que Boccace a accordée, dans sa légende[3], à Giletta de Narbonne ? Est-elle comme celle-ci « une riche damoiselle, ayant refusé déjà plusieurs partis à qui ses parents l’avaient voulu marier ? » Non. Hélène est une malheureuse qui possède pour tout bien quelques papiers jaunis que son père Gérard, un médecin de Narbonne, lui a légués en mourant. Orpheline dès son enfance, elle a été recueillie au château et élevée par les soins d’une grande dame, la comtesse douairière de Roussillon, dont elle est aujourd’hui la camériste. Fille d’un roturier, Hélène est roturière ; elle a la tache indélébile du berceau ; elle appartient à la classe infime des gens qui ne sont pas nés ; elle est de celles à qui l’on ne dira jamais que mademoiselle ; n’ayant pas de fortune, elle devrait s’estimer bien heureuse si quelque tabellion ou quelque procureur consentait à l’épouser pour ses beaux yeux. — Voulez-vous savoir combien la position d’Hélène est subalterne ? Écoutez-la causer avec le capitaine Paroles, qui part pour la cour de France à la suite de Bertrand. Avec quelle humilité elle essuie le tutoiement et dévore les impertinences de ce faquin : « Adieu, petite Hélène, si je puis me souvenir de toi, je penserai à toi là-bas. Je reviendrai parfait homme de cour, et alors mes leçons naturaliseront chez toi toute ma science, pour peu que tu sois capable de comprendre les conseils d’un courtisan. » Le respect de Paroles pour les gens est toujours en raison directe de leur puissance sociale. Vous pouvez mesurer l’importance d’Hélène à l’insolence de ce pied-plat.

Eh bien, c’est cette petite Hélène, tutoyée par Paroles, qui s’est énamourée du comte de Roussillon. Cette fille du peuple s’est éprise de ce fils des barons. Cette femme de chambre d’une comtesse aime ce pupille du roi de France. Cette vilaine est éperdue de ce gentilhomme. Cette vassale s’est affolée de ce suzerain. Entre elle et lui quelle vertigineuse distance ! « Autant vaudrait pour moi, se dit-elle, aimer quelque astre splendide et songer à l’épouser. Il est tellement au-dessus de moi !… C’est tout au plus à la lumière oblique de ses brillants rayons, ce n’est pas à sa sphère que je puis aspirer ! L’ambition de mon amour en est le supplice : la biche qui voudrait s’unir à un lion est condamnée à mourir d’amour. »

Cependant riez si vous voulez. Malgré l’abîme qui la sépare de Bertrand, Hélène ne se décourage pas ; elle a la foi qu’inspirent les grandes flammes ; elle est douée de cette crédulité rebelle que perpétue l’incessant désir. À force de penser à Bertrand, on dirait que parfois elle l’attire à elle dans l’invisible étreinte de l’extase. Alors elle croit toucher le but éblouissant : « Quelle est la puissance, se demande-t-elle, qui élève mon amour si haut et me fait apercevoir l’idéal dont ma vue ne peut se rassasier ? Souvent les êtres les plus éloignés par la nature, la fortune les rapproche pour les réunir dans le baiser d’une sympathie native. »

Tout à coup une nouvelle grave vient surprendre Hélène au milieu de ses rêveries : le roi de France se meurt ! La maladie de langueur dont il est atteint a été déclarée incurable par les docteurs assemblés, et Son Altesse abandonnée et condamnée s’est pieusement résignée à quitter le Louvre pour Saint-Denis. La rumeur publique répète avec attendrissement ce mot du royal moribond : « Puisque je ne puis plus rapporter ni miel ni cire à la ruche, il est grand temps que je sois emporté pour faire place à d’autres travailleurs. » Jamais les princes ne sont aussi populaires que quand ils sont sur le point d’abdiquer. Aussi la consternation est générale. Qui donc sauvera ce bon monarque légendaire qui unit la sagesse de Marc-Aurèle à l’indulgence de Louis XII ?

En apprenant la maladie désespérée du roi, Hélène se frappe le front comme illuminée d’une idée soudaine : elle court à un vieux meuble dont elle tourne précipitamment la clef gothique, en tire les paperasses que lui a léguées son père, secoue la poussière qui les couvre, et y trouve, minutieusement écrite de la main de Gérard de Narbonne, la formule souveraine qui doit guérir le roi ! Pleine de foi dans la science de son père, Hélène n’attend pas un moment ; elle part pour la cour de France, emportant le grimoire enchanté qui contient, avec la santé du prince, la fortune du médecin. La paysanne de Domremy pénétrant chez le roi Charles dans le château de Chinon n’était pas plus palpitante que ne l’est Hélène entrant chez l’auguste agonisant. Présentée par Lafeu, un vieux seigneur qu’elle a connu au pays et que le poëte a amené tout exprès pour lui servir d’introducteur, la pucelle de Roussillon se jette aux pieds du roi pour le supplier de se laisser sauver. Le sage couronné commence par refuser ; Hélène insiste avec une éloquence entraînante : si dans les vingt-quatre heures le roi n’est pas rétabli, Hélène consent à être punie de mort ; s’il est guéri, elle ne demande pour honoraires qu’une faveur, le droit de choisir parmi les nobles du royaume l’époux qu’elle voudra. Enfin le prince se laisse fléchir ; il accepte le marché et engage sa parole royale.

L’ordonnance de Gérard de Narbonne fait miracle. Le vieux médecin protège sa fille du fond de la tombe. L’ombre du père plane sur l’orpheline et travaille pour elle, invisible. — À peine Son Altesse s’est-elle soumise à la magique formule qu’elle a éprouvé un soulagement extraordinaire. Le roi renaît comme à vue d’œil ; toute la cour est stupéfaite, et Paroles, écho servile de cet étonnement, répète que « c’est la plus grande merveille qui se soit produite dans les temps modernes. » Avant l’expiration du délai fixé, le patient est complètement remis. Hélène a tenu sa parole ; au roi maintenant de tenir la sienne.

Le moment est solennel, et la scène est une des plus belles qui soient au théâtre. Par ordre du roi, l’élite de la seigneurerie française, les plus nobles gentilshommes, les plus riches, les plus beaux viennent en foule se ranger autour du trône et le comte de Roussillon est dans cette cohue. La fille du peuple, investie pour un moment de la redoutable toute-puissance, domine du haut de l’estrade royale les têtes les plus altières, et tour-à-tour les désigne du sceptre. Ils sont là tous, entassés aux pieds de l’humble enfant, les plus étincelants diadèmes, couronnes de princes, couronnes de ducs, couronnes de marquis. Ils sont là tous, à la portée de ces petites mains plébéiennes, les blasons aux plus splendides émaux. Hélène n’a qu’à choisir parmi ces hochets radieux. Veut-elle les armoiries de Vermandois, de Flandre ou de Champagne ? Préfère-t-elle l’écusson de Bretagne ou d’Aquitaine ? Elle n’a qu’un mot à dire.

Mais non ! Rangez-vous, altesses sérénissimes ! Eloignez-vous, ducs et pairs ! Arrière, marquis ! La fille du médecin Gérard ne veut pas de vous ! Elle aurait pu s’appeler madame la duchesse de Bourgogne ; mais elle préfère déroger : elle aime mieux être comtesse de Roussillon. « Je n’ose pas dire que je vous prends, dit-elle au jeune comte, mais je me livre, pour vous servir toute ma vie, à votre souverain pouvoir… Voilà l’homme ! » Et en prononçant ce tendre Ecce homo, Hélène a montré Bertrand.

Bertrand ne répond pas.

— Allons, jeune homme, dit le roi, prends-la : elle est ta femme !

Mais le roi de France a beau confirmer le choix d’Hélène de sa parole souveraine, Bertrand reste immobile. Le sang altier des barons pyrénéens se révolte et lui monte à la face.

— La fille d’un pauvre médecin, ma femme ! s’écrie-t-il, que plutôt un éternel opprobre me dégrade !

Le roi insiste paternellement. Ce prince idéal fait valoir auprès de son pupille les arguments de la philosophie la plus élevée, et lui explique le néant des distinctions sociales : — « Si elle est tout à fait vertueuse et si tu la dédaignes par cette seule raison qu’elle est fille d’un médecin, tu dédaignes la vertu pour un nom. Va, n’agis point ainsi. C’est par la qualité qu’il faut juger les choses et non par l’épithète. Si la vierge sans tache te plait dans cette créature, je puis créer le reste. Sa vertu et sa personne, voilà la dot qu’elle t’apporte ; les titres et la richesse, voilà celle que je lui donne.

— Je ne puis l’aimer et je ne ferai pas d’effort pour y parvenir.

À ce refus hautain le roi réplique par un ordre. Tout à L’heure la raison parlait, maintenant c’est la force. Le philosophe jette sa toge et le tyran paraît.

— Mon honneur est en péril ; pour le dégager, je dois mettre en œuvre ma puissance… Allons, prends sa main, dédaigneux enfant. Songe que nous n’avons qu’à jeter notre pouvoir dans la balance pour que tu pèses moins qu’elle. Obéis à notre volonté qui travaille pour ton bien ; sinon, ma vengeance et ma haine se déchaîneront contre toi sans pitié. Parle ! ta réponse !

— Pardon, murmure Bertrand atterré, pardon, mon gracieux seigneur. Je soumets mon goût à vos yeux.

Ce dialogue entre le roi de France et le comte de Roussillon résume dramatiquement toute la querelle de la monarchie et de l’aristocratie durant le moyen âge. La monarchie féodale, de suzeraine se faisant souveraine et revendiquant l’omnipotence impériale, devient révolutionnaire et niveleuse : elle prétend rendre toutes les classes égales au-dessous d’elle, et, pour cela, tend la main au peuple qu’elle élève au niveau de la noblesse. L’aristocratie militaire, invoquant ses antiques privilèges et forte de son indépendance immémoriale, s’oppose d’abord à l’empiétement et repousse la mésalliance. À la royauté demandant : Qui t’a fait comte ? elle répond d’abord comme Aldebert à Hugues : Qui t’a fait roi ? Mais la monarchie est la plus forte : elle ne parlemente plus, elle menace. Elle ne raisonne plus, elle commande. Gare la Bastille ! Gare la Tour de Londres ! Et l’aristocratie terrifiée obéit. Elle donne son consentement, mais seulement du bout des lèvres, et se mésallie au peuple, la rage dans le cœur.

— O mon Paroles, dit Bertrand à son confident, ils m’ont marié ! Jamais je n’admettrai cette femme dans mon lit. Je la renverrai chez moi. J’informerai ma mère de mon aversion pour elle et de la cause de ma fuite. J’écrirai au roi ce que je n’ai pas osé lui dire. Je pars pour la guerre de Toscane. La guerre, c’est le calme à côté du sombre intérieur que nous fait une femme détestée.

Voilà donc le prix qu’Hélène a obtenu de son immense amour. Bertrand la déteste ; Bertrand n’a que de l’aversion pour elle ; Bertrand la repousse de son lit. Hélène est veuve avant même d’avoir été épouse. Le comte lui a signifié ironiquement son divorce éternel ; il permet à Hélène de l’appeler son mari à deux conditions : la première, c’est qu’elle ait obtenu de lui l’anneau héréditaire dont il ne se défera jamais ; la seconde, c’est qu’elle lui montre un enfant né de ses entrailles et dont il sera le père ! Ainsi Bertrand ajoute le sarcasme à l’offense. Pour faire sa paix avec Hélène, il propose comme préliminaires, quoi ? l’impossible.

Dans la légende de Boccace dont s’est inspiré Shakespeare, Gilette, abandonnée par Bertrand, devient une femme politique ; comtesse de Roussillon, elle gouverne, comme régente, les États de son mari et s’en acquitte à la satisfaction du public : « Tout étant gâté et en désordre, elle remit comme sage dame et par grande sollicitude tout en ordre. Dont ses sujets se contentèrent grandement et eurent aussi amour pour elle, blâmant fort le comte de ce qu’il ne s’en contentait pas. » Mais Hélène est trop délicatement fière pour se parer ainsi d’un titre que son mari lui conteste ; elle ne se reconnaîtra comme comtesse de Roussillon que quand Bertrand l’aura saluée telle. D’ailleurs elle est trop follement éprise du comte pour rester calme tandis qu’il joue sa vie sur le champ de bataille, et elle se reproche comme autant de crimes les dangers qu’il court : « Pauvre seigneur, c’est moi qui te chasse de ton pays et qui t’expose à l’événement d’une guerre sans merci ! L’homme qui tire sur toi, c’est moi qui l’aposte ! L’homme qui lève le fer contre ton sein aventureux, je suis la misérable qui l’excite, et, si je ne te tue pas, je suis la cause de ta mort ! Ah ! que plutôt toutes les misères dont dispose la nature me soient infligées à la fois ! Je veux partir. Ma présence ici est ce qui t’éloigne : est-ce que je puis rester ? Viens, nuit ! Jour, disparais ! Je veux, triste voleuse, me dérober dans les ténèbres. »

La Gilette de Boccace quitte le Roussillon après avoir solennellement convoqué le notables de la comté et leur avoir notifié sa résolution. Elle part au grand jour comme une souveraine qui abdique. Hélène se sauve la nuit « comme une voleuse. »

Combien ce départ furtif est plus dramatique et plus touchant ! C’est qu’en effet, au fond de son âme, Hélène a un remords que n’éprouve pas Gilette. Elle sent, — et cela lui fait honneur, — que son amour l’a rendue coupable envers Bertrand d’un abus de pouvoir ; elle sent qu’elle s’est imposée à lui de par une autorité tyrannique et qu’en entrant ainsi de force dans cette grande maison seigneuriale, elle a commis une véritable effraction. La voleuse, elle a dérobé à Bertrand le plus précieux des privilèges humains, la liberté du cœur.

La critique anglaise presque unanime s’est élevée contre l’immoralité du caractère de Bertrand. Mistress Jameson, qui a été la plus indulgente, a dit de lui qu’il était plus facile à aimer qu’à excuser. Johnson, qui est un des plus sévères, trouve Bertrand si coupable, qu’il reproche à Shakespeare de l’avoir épargné au dénoûment : « Je ne puis, s’écrie-t-il réconcilier mon cœur avec Bertrand, un homme noble sans générosité et jeune sans franchise, qui épouse Hélène comme un lâche et l’abandonne comme un libertin ; puis, dès qu’il la croit morte grâce à sa cruauté, manigance un second mariage, est accusé par la femme qu’il a outragée, se défend par le mensonge et est condamné… au bonheur. » Qu’est-ce donc que Johnson aurait voulu ? Aurait-il souhaité par hasard que le comte fût condamné à mort pour le crime d’avoir préféré Diana à Hélène ? — Le poëte, je l’avoue, me paraît plus juste dans sa clémence que le critique dans son indignation. Ne l’oublions pas en effet : quelque antipathique que soit la nature de Bertrand, quelque répréhensible que devienne sa conduite, le premier tort n’est pas à lui. Toutes ses fautes sont les couséquences d’une union qui lui a été imposée par la force. Bertrand a été marié malgré lui. Cet homme, qui était fait pour l’indépendance du célibat et pour la vie active des camps, on l’a emprisonné dans un intérieur, on l’a claquemuré dans un ménage, on l’a lié à une femme. Que cette femme soit belle, vertueuse, désirable, n’importe ! c’est l’avis de tous, mais ce n’est pas l’avis de Bertrand. Le comte est donc autorisé à dire qu’on a fait violence à ses sentiments. On a forcé le sanctuaire de ses goûts. On a attenté à son âme. Eh bien, qu’a-t-il fait ? Il a protesté contre cet attentat à sa souveraineté intime ; il a fui le sombre intérieur que nous fait une femme détestée ; il a réclamé son droit d’aimer ; et, comme on lui mesurait la liberté du cœur, il l’a outrée jusqu’à la licence. On lui avait ordonné une femme, il a pris une maîtresse.

Et c’est ici qu’il faut admirer la ravissante conclusion indiquée par la légende et consacrée par Shakespeare. Pour devenir réellement la femme de son mari, Hélène est réduite… à quoi ? à se faire sa concubine. Elle ne peut se réconcilier avec Bertrand qu’en sanctionnant par sa propre humiliation les droits qu’elle avait méconnus. Elle ne parvient à se faire aimer de lui que grâce à la faculté qu’il a d’en aimer une autre. Elle est obligée de reconnaître, jusque dans son exagération même, ce grand principe que Bertrand n’a cessé de revendiquer, l’indépendance de l’âme. Elle n’entre dans le lit conjugal qu’en s’y substituant à une rivale. Dénoûment profond ! Hélène n’est réellement épouse que lorsque Bertrand est adultère.

Ainsi c’est grâce à son humilité qu’Hélène prend possession de son hautain mari. Si, enorgueillie de son titre de comtesse, elle n’avait voulu rien rabattre de ses prétentions légitimes, si elle avait refusé fièrement d’entrer par la porte dérobée dans l’alcôve nuptiale, la séparation entre elle et Bertrand eût été un éternel divorce. Mais Hélène a fait abnégation d’elle-même ; elle a trouvé dans son adorable nature la résignation nécessaire au triomphe ; elle a daigné accorder comme une faveur ce qu’elle pouvait réclamer comme un droit. Elle a rejeté de son corsage le chaste bouquet d’oranger pour y poser la ceinture dorée de la vierge folle ; elle a consenti à donner à sa nuit de noces les lascives allures d’une nuit de débauche. Concession suprême, elle a donné au devoir accompli les apparences de la faute. Grâce à cet avilissement héroïque, Hélène a atteint son but. Par un miracle de tendresse, elle a rempli les deux conditions impossibles que le comte a mises à son amour : elle a au doigt la bague héréditaire avec laquelle Bertrand a cru la payer du déshonneur, et elle sent tressaillir dans ses flancs l’enfant qu’elle a conçu de lui. O prodige ! après être entrée furtivement, la tête basse, dans la chambrette d’une maison suspecte, elle en sort, l’auréole au front. La courtisane s’est transfigurée en épouse. La prostituée est devenue mère.

Comte de Roussillon, à genoux !

Le dénoûment de Tout est bien qui finit bien symbolise dans une réconciliation grandiose la société rêvée par Shakespeare. Il consacre par le triomphe d’Hélène ces grands principes proclamés par le poëte au commencement de son œuvre : — Quand des actes vertueux procèdent d’un rang infime, ce rang est ennobli par la conduite de leur auteur. Être enflé de titres pompeux et manquer de vertu, c’est avoir l’honneur hydropique. Le bien est le bien, sans nom ; le mal de même. C’est par la qualité qu’il faut classer les choses, non par l’épithète. L’honneur du meilleur aloi, nous le dérivons de nos actes et non de nos aïeux. Quant au mot honneur, ce n’est qu’un esclave prostitué à toutes les tombes. — Maximes toujours vraies qu’à sa gloire immortelle Shakespeare a jetées comme l’audacieux défi de l’avenir à la face du moyen âge !

Telle est la portée morale que le poëte a voulu donner à son œuvre. Et pour que sa pensée ressortît mieux encore, il a rattaché à l’intrigue principale cet épisode amusant où la bonne renommée du capitaine Paroles s’évanouit dans les éclats de rire et dans les huées. Paroles est un chevalier d’industrie qui a escroqué la confiance et l’estime par la flatterie et la vantardise. Ce même Bertrand qui n’a pour Hélène que de la haine accorde à Paroles toute sa faveur. Le poëte a démasqué impitoyablement ce fanfaron d’honneur, ce Tartufe de vaillance, et l’a voué au mépris public par une mystification des plus bouffonnes. La dégradation de Paroles confirme sous une forme merveilleusement comique la leçon donnée presque tragiquement par l’élévation d’Hélène. Au faux mérite, la disgrâce ; au vrai, la réhabilitation et le triomphe. Ainsi le veut la providence shakespearienne.

Jugé au point de vue philosophique où l’auteur lui-même s’est placé, Tout est bien qui finit bien n’est plus une légende, c’est un symbole. Le comte de Roussillon, personnage mixte, croisé de chevalerie et de duplicité, généreuse nature faussée par une éducation détestable, représente l’oligarchie des privilégiés ; Hélène, type achevé de grâce, de constance et de vertu, incarne la caste laborieuse des déshérités. Reléguée par sa naissance dans les rangs infimes, elle engage une lutte désespérée avec les préjugés qui l’accablent ; elle concentre en elle toutes les forces vives de l’intelligence et du cœur, appelle à son aide la science et la foi, traverse toutes les épreuves, subit toutes les humiliations et enfin, au moment où la victoire semble perdue, s’élève par l’héroïsme de l’amour jusqu’au lumineux sommet du plateau social. Hélène alors nous apparaît transformée : ce n’est plus une femme, c’est la figure radieuse du peuple étreignant dans l’embrassement de l’union définitive l’aristocratie pardonnée.

III

L’Angleterre, comme la France, a eu ses précieuses. La pédanterie que Molière reprocha, dans son immortelle comédie, à certaines femmes de son siècle, avait existé chez les contemporaines de Shakespeare, exagérée encore par le fort enseignement classique que la Renaissance donnait aux filles. Un écrivain qui a peint fidèlement la société anglaise vers la fin du règne d’Elisabeth, Harrison, disait : « N’omettons pas de déclarer, à la louange singulière des courtisans des deux sexes, que presque tous ont l’usage de plusieurs langages. Il me serait impossible de dire le nombre de gentilhommes et de dames qui, outre la connaissance du grec et du latin, sont versés dans l’italien, l’espagnol et le français[4]. » Cette éducation polyglotte avait produit de singuliers résultats : elle avait mis à la mode, parmi les gens du bel air, une espèce de jargon cosmopolite, composé du mélange de l’anglais avec une foule de citations empruntées à toutes les littératures de l’Europe. La langue usuelle, regardée comme du dernier bourgeois, avait été passée au crible et épurée de sa rudesse primitive. L’énergique prononciation populaire avait été amollie par une sorte de zézaiement aristocratique qui prétendait donner au vieil idiome saxon une harmonie toute méridionale. Dès l’an de grâce 1581, le poëte Lyly avait adopté le charabias naissant dans un roman alors célèbre, intitulé : Euphus. Toutes les subtilités de la scolastique courtoise, toutes les afféteries d’étiquette, toutes les emphases en vogue, toutes les extravagances du pathos fashionable avaient reçu là leur consécration définitive. Désormais l’Angleterre n’avait plus rien à envier aux autres nations ; le sublime Marini était dépassé ; l’incomparable Gongora était égalé. L’Angleterre du seizième siècle se pâmait devant l’Euphuës, comme la France du dix-septième devant le Grand Cyrus. Les petits-maîtres de l’époque savaient par cœur le roman nouveau, et, comme l’écrivait sir Henri Blount en 1592, il n’était pas une lady qui ne parlât l’Euphuisme. La préciosité britannique avait trouvé son La Calprenède dans Lyly ; elle eut son Saumaise dans John Florio. Barbouilleur classique, entiché d’Aristote et des trois unités, grand adversaire du drame national qu’il déclarait « n’être ni la vraie comédie, ni la vraie tragédie, mais une représentation d’histoires sans décorum[5], » le susdit Florio avait compilé un dictionnaire de précieuses qu’il publia en 1598, sous ce titre : Un monde de mots, avec une préface où Shakespeare, sans être nommé, était attaqué assez clairement. À en croire l’auteur lui-même, qui vantait son œuvre avec l’outrecuidance de Vadius, ce glossaire inouï n’était pas « de moindre valeur que le trésor de la langue grecque par Estienne. » Soutenu par les raffinés, ce pédant passa pour avoir définitivement fixé la langue nouvelle : il fut proclamé l’arbitre suprême des mots, le juge en dernier ressort des locutions, et toute expression non absoute par lui fut irrévocablement proscrite. Vaugelas lui-même n’obtint pas chez nous plus d’autorité, et nul doute que mainte précieuse anglaise eût chassé sans scrupule une servante coupable d’avoir prononcé un mot sauvage et bas condamné par Florio en termes décisifs.

Ainsi, à la fin du seizième siècle, la langue nationale et coutumière, la langue de Shakespeare, était menacée par l’argot factice des ruelles exactement comme devait l’être, soixante-dix ans plus tard, la langue de Molière. Mais le danger était beaucoup plus sérieux au delà qu’en deçà de la Manche. En France, la compagnie précieuse n’était qu’une coterie littéraire où s’étaient innocemment retranchés les mécontentements politiques de la Fronde ; repoussée de la Cour, elle faisait à l’absolutisme cette petite guerre de salon qui est souvent la dernière escarmouche de l’opposition mourante. L’inoffensif hôtel de Rambouillet était son quartier général ; pour munitions, elle n’avait guère que les causeries de Mme de Longueville, les idylles de Mme Deshoulières et les pastorales de Ségrais ; en fait d’armes, ses plus terribles étaient les épigrammes de l’abbé Cotin ; et, en cas de défaite, c’est tout au plus si elle pouvait compter sur l’asile princier que lui offrait la grande Mademoiselle. Dans sa lutte contre la coterie précieuse, Molière était d’avance sûr de la victoire, car il avait pour allié naturel cet auxiliaire invincible, le roi Louis XIV.

Mais il n’en était pas de même en Angleterre. Là, la réunion précieuse n’était pas un club toléré, c’était une société fort puissante ; elle n’était pas confinée, comme ici, à quelques hôtels aristocratiques, elle entrait, comme chez elle, dans les châteaux royaux ; elle ne donnait pas de petites soirées dans de petits salons, elle tenait ses grands levers dans des palais qui s’appelaient Windsor, Greenwich, Westminster ; pour ruelle, elle avait l’alcôve impériale ; elle n’était pas cabale, elle était camarilla ; elle ne boudait pas la Cour, elle la gouvernait ; car elle avait à sa tête, non pas Mme la marquise de Rambouillet, mais Sa Majesté la reine Elisabeth.

Figurez-vous une femme savante ayant pour canif le glaive et le globe pour serre-papier, régnant, non sur des cuisines, mais sur un empire, dirigeant, non un ménage, mais une société, et donnant des ordres, non pas à Martine, mais à tout un peuple. À ce bas-bleu qui porte la jarretière d’Édouard III, prêtez tous les travers fémimins que Molière a dénoncés, la minauderie de Cathos, la pruderie d’Arsinoë, la vanité de Bélise, l’afféterie d’Armande et la violence de Philaminte, et grandissez ces défauts de la redoutable hauteur des Tudors. Représentez-vous cette femme vraiment savante, cette reine qui apostrophe en français l’ambassadeur de France, en italien l’envoyé de Venise, en allemand le nonce de l’Empire, en castillan le parlementaire d’Espagne, et en latin le représentant de Pologne ; cette souveraine qui a traduit Platon, Isocrate, Euripide, Xénophon, Plutarque, Salluste, Horace, Boèce, Sénèque et Cicéron de la même main qui a signé la mise à mort de Marie Stuart ; représentez-vous-la, non pas assise, comme chez Molière, entre des Vadius et des Trissotins, mais servie à genoux par les plus jeunes et les plus beaux Clitandres et trônant au milieu des adulations et des encens, dans une perpétuelle apothéose.

Telle était l’adversaire que devait affronter l’auteur de Peines d’amours perdues. Et n’allez pas croire que j’exagère en attribuant à la reine Elisabeth tous les ridicules que notre grand Poquelin a distribués entre ses précieuses. Il est curieux de voir avec quelle minutie l’histoire confirme la justesse de ce rapprochement. Toutes les mièvreries que le poëte des Femmes savantes a raillées, toutes les fausses théories qu’il a bafouées dans le salon de Chrysale, toutes les excentricités qu’il a châtiées sur le dos de ce pauvre Mascarille, étaient hautement patronées par la toute-puissante fille de Henri VIII. — La carte du Tendre, tracée avec tant de scrupule par Mlle de Scudéry, n’était qu’une copie dégénérée de la précieuse mappemonde autorisée par Elisabeth : sur cette mappemonde-modèle, la capitale du pays de Passion était désignée, non comme une ville ouverte, mais comme une impénétrable place forte ; de sa plume souveraine, Elisabeth avait biffé le château de Petits-Soins, détruit le hameau de Billets-Doux, et posé en deçà du fleuve d’Inclination les colonnes d’Hercule de l’univers galant. Malheur au téméraire qui eût osé franchir les limites fixées ! Il eût entendu gronder aussitôt la foudre de la colère impériale.

Traductrice de Platon, la prude Elisabeth imposait à ceux qui l’entouraient toutes les rigueurs de l’amour platonique. Elle commandait le plus austère célibat à ses filles d’honneur comme à ses gentilshommes. « La reine, écrivait en 1589 M. Fenton à sir J. Harrington, exhorte toutes ses femmes à rester à l’état vierge autant que possible[6]. » À celle qui lui eût parlé d’un mari, elle eût répondu avec les mêmes dégoûts qu’Armande à Henriette :

Mon Dieu que votre esprit est d’un étage bas !
Que vous jouez au monde un petit personnage,
De vous claquemurer aux choses du ménage,
Et de n’entrevoir point de plaisirs plus touchants
Qu’une idole d’époux et des marmots d’enfants !…
Loin d’être aux lois d’un homme en esclave asservie,
Mariez-vous, ma sœur, à la philosophie !

L’aversion d’Elisabeth pour le sacrement du mariage tenait de la frénésie. Les Dangeaux de l’époque racontaient maints exemples de cette horreur épileptique. — Un jour Son Altesse avise la charmante cousine de sir Mathieu Arundel qu’elle savait éprise d’un des gentilshommes de sa chambre ; elle l’appelle et lui demande insidieusement si elle voudrait se marier. La belle enfant, toute nouvelle venue, répond naïvement qu’elle en serait heureuse, « si son père lui laissait choisir qui elle aime. » — « Ma foi, vous semblez honnête, réplique Son Altesse, je demanderai pour vous le consentement de votre père. » Quelque temps après, arrive sir Mathieu Arundel. Dès qu’elle aperçoit le vieux seigneur, la reine lui annonce que sa fille a grande envie de se marier, et l’invite à donner son autorisation, si le parti est convenable. Sir Mathieu, courtisan avant d’être père, répond qu’il veut tout ce que voudra la reine. « Eh bien ! laissezmoi faire, » s’écrie Sa Majesté ; et aussitôt elle annonce à la jeune lady qu’elle a obtenu la permission paternelle. — « Je vais donc être heureuse, exclame l’amoureuse ravie, s’il plaît à Votre Grâce. » — « Tu le seras, rétorque Sa Majesté avec un accent de fureur concentrée, mais non en faisant la folie de te marier. Ton père m’a cédé son consentement et je jure que je ne te l’accorderai pas. Va à tes affaires. Tu es bien effrontée de m’avoir avoué si promptement ta sottise. » — Un autre jour, Sa Majesté va faire visite au lord archevêque Parker qui venait de prendre femme. Lady Parker accourt offrir à la reine un cadeau splendide : « Je ne peux pas vous appeler Madame, répond superbement Sa Majesté, et j’ai honte de vous appeler Mistress ; je ne sais pas comment vous appeler, mais je vous remercie. » — Quelque temps après, la reine apprend que le lord évêque Still vient d’épouser la fille de sir John Horner. — Horner[7] ! s’écrie Son Altesse, qui aime beaucoup les jeux de mots, c’est un nom de mauvais augure pour une entrée en ménage.

Voilà les anecdotes dont s’entretenait toute la cour. Passe encore si ce beau zèle de la reine en faveur du célibat avait été désintéressé. Mais non, en prêchant ainsi à tous le renoncement à la chair, Élisabeth obéissait à une préoccupation tout égoïste : elle ne voulait pas permettre à d’autres un bonheur qui lui avait été refusé. On se rappelait son désespoir lorsque avait été rompue l’union projetée entre elle et le duc d’Anjou. Toute sa vie, elle avait soupiré vainement après ces joies défendues : un mari, une famille, un intérieur ! Oh ! si elle avait eu un fils, quels transports ! quelle ivresse ! Elle n’eût pas été obligée de léguer sa couronne au fils de sa rivale Marie, et le sceptre des Tudors ne serait pas tombé entre les mains dégénérées des Stuarts. Cet enchantement de se survivre dans un enfant, la reine toute-puissante l’enviait à la dernière de ses sujettes. Chaque fois que quelqu’un de son entourage se mariait, c’était pour elle comme une plaie mal fermée qui se rouvrait. Elle s’emportait ; elle jurait, elle criait contre ces fiancés qui lui rappelaient qu’elle était vieille fille, contre ces époux qui lui reprochaient de ne pas être mère. Aussi c’était avec un fanatisme monacal qu’elle propageait la religion mystique des précieuses. Non contente d’en être la prêtresse, elle en voulait être l’idole. Ses courtisans la déclaraient divine ; elle les prit au mot et exigea d’eux un culte perpétuel dont la première condition était le plus rigoureux célibat. Pressés par elle, les plus jeunes et les plus beaux de la cour, le comte d’Essex, sir Walter Raleigh et le comte Henri de Southampton, durent s’engagera adorer exclusivement la Madone septuagénaire.

« La reine, écrivait alors le voyageur Hentzner, est très-majestueuse ; elle a le visage oblong, clair, mais ridé, les yeux petits, mais noirs et agréables, le nez un peu crochu, les lèvres étroites et les dents noires. Elle porte une perruque rousse et a le sein découvert comme toutes les Anglaises avant d’être mariées. » Pauvre Essex ! Pauvre Raleigh ! Pauvre Southampton ! Voilà donc la majestueuse beauté dont ils sont les Sigisbés ! Ils sont condamnés à rivaliser de grâces, d’attentions, de petits soins auprès de cette Philaminte surannée ! Il faut qu’ils l’accompagnent partout, qu’ils la suivent partout et qu’ils promènent l’ennui royal de palais en palais, de châteaux en châteaux, de prisons en prisons ! Il faut qu’ils aient pour étoiles les pattes d’oie de ces petits yeux ! Il faut qu’ils admirent sans repos ni trêve ce visage ridé, ce nez crochu, ces lèvres pincées, cette perruque rousse, cette gorge de vieille fille, — trop heureux si, en échange de leurs compliments et de leurs tendresses platoniques, ils obtiennent de la momie couronnée un sourire aux dents noires ! Misérables courtisans, captifs de la faveur royale, galériens de la fadaise, forçats de l’adulation !

Ô supplice ! ô torture de chaque minute ! effrayante expiation de la grandeur ! Pour plaire à cette vieille, ces jeunes gens ont dû renoncer à tous les privilèges charmants de la jeunesse. Le droit qu’a le premier venu de regarder une femme qui passe, ils ne l’ont plus. Ils n’ont plus même la liberté du caprice ; ils ont donné leur démission de l’amour. Pour se consacrer à la majesté souveraine, ils ont abjuré la vie de famille, les joies du ménage, les ineffables ravissements de la paternité. Comme les moines, ils ont fait serment du célibat, afin d’être les ascètes à jamais prosternés devant la Vierge-Reine.

En imposant un pareil vœu à ses courtisans, la fille de Henri VIII montrait jusqu’où peut aller l’outrecuidance du pouvoir humain. Par cette incroyable exigence, elle jetait un défi à la Providence elle-même. En disant à ces trois jeunes gens : je vous défends d’aimer, elle leur ordonnait de désobéir à la nature. Plus folle que Xerxès donnant le fouet à l’Océan, elle prétendait commander à cet élément indomptable, la passion. Mais la passion ne connaît pas les digues ; mystérieuse et fatale, elle suit son cours, en dépit de tous les obstacles, — engagement, promesse, foi jurée, — et elle envahit l’âme, jetant à la face des téméraires les épaves de leurs serments brisés.

Voyez donc. Quelle est cette femme en deuil devant qui tous s’inclinent ? Comme ses vêtements noirs rehaussent sa pâle et fière beauté ! C’est la fille unique de sir Francis Walsingham, c’est la veuve de sir Philipp Sidney, ce chevalier-poëte qui refusa d’être roi de Pologne, aimant mieux servir la muse que gouverner un peuple. — Dès qu’il a vu entrer lady Sydney dans le salon royal, le magnifique comte d’Essex a ressenti un trouble étrange. Le regard de la jeune femme et celui du jeune homme se sont rencontrés ; et dès ce moment Essex ne voit plus la reine qui trône au-dessus de lui. Il ne distingue plus la majesté de la couronne, tout ébloui qu’il est par cette majesté de la grâce. Désormais le favori de la souveraine n’a plus qu’une ambition : se parjurer en épousant la sujette. Ô déchéance ! l’amant platonique de la reine Élisabeth a pour idéal d’être le prosaïque mari de lady Sydney. Il demande en secret le consentement de la belle veuve, il l’obtient, mais comment conclure cette union tant souhaitée ? Le péril était grand. Essex se trouvait juste dans la situation où était le feu comte de Leicester au moment d’épouser lady Essex ; il se rappelait la longue disgrâce de son beau-père et songeait en frémissant à la rancune de la reine qui encore maintenant proscrivait de la cour lady Leicester. Le jeune amoureux s’exposerait-il à cette disgrâce ? affronterait-il cette rancune ? Les fiancés crurent conjurer le danger en s’épousant clandestinement. Mais bientôt une malveillante indiscrétion les trahit. La reine apprit la grande nouvelle : lady Sydney s’appelait lady Essex ! Élisabeth manda sur-le-champ le jeune comte dans sa chambre privée. Il y eut entre la maîtresse et le favori une explication terrible, où les grands mots de haute trahison, de lèse-majesté, de prison perpétuelle retentirent au milieu des imprécations. La cour, qui écoutait aux portes, s’attendait à tout moment à voir le jeune favori sortir du boudoir royal pour se rendre à la Tour. Essex n’esquiva le coup qu’à force de platitude ; il promit de renvoyer sa femme chez sa mère et s’excusa humblement de son incartade conjugale ; bref, il fut si suppliant, si agenouillé, si lâche, qu’il resta libre. Toutefois, malgré cette réconciliation apparente, la reine ne cessait pas de l’accabler de reproches. « Dieu soit loué, écrivait John Stanhope à lord Talbot, que Sa Majesté ne frappe pas autant qu’elle menace[8] ! » L’existence qu’Élisabeth faisait à son favori était devenue telle que le malheureux implora comme une grâce la permission de s’engager au service du roi de Navarre, aimant mieux être exposé aux balles des Ligueurs qu’aux invectives de sa maîtresse.

Le funeste mariage de lord Essex avait réjoui ses nombreux ennemis ; et celui de tous qui en était le plus enchanté était le spirituel capitaine des gardes, sir Walter Raleigh. Rival du comte dans la faveur de la reine, Raleigh croyait son triomphe assuré par la disgrâce, selon lui inévitable, du nouveau marié. D’après son calcul, l’insurrection conjugale de Robert Devereux ne pouvait que faire ressortir i’édifiante humilité avec laquelle lui, Walter, persistait dans le célibat pour se morfondre au pied du trône en génuflexions platoniques. Ce courtisan émérite qui, pour mieux plaire à la reine, avait adopté le jargon précieux patroné par elle, ne reculait devant aucune hyperbole pour exprimer sa fidélité au fossile royal. Sonnets, madrigaux, odes, élégies, il chantait sur tous les rhythmes son éternelle constance. — Cependant, un beau jour, que vient-on dire à Sa Majesté ? Que ce galant modèle, ce Céladon accompli, cet Amadis idéal aurait… séduit une des suivantes de la reine, la jolie mistress Élisabeth Trockmorton, et que, pour rendre l’honneur à cette fille d’honneur, il aurait été obligé de l’épouser ! Non, ce n’est pas possible ! c’est une calomnie ! On veut perdre ce cher Raleigh ! Tout en se refusant à croire à une monstruosité pareille, Sa Majesté établit une enquête. La suivante est interrogée, examinée et forcée enfin d’avouer tout : l’histoire était vraie d’un bout à l’autre. La reine, cette fois, agit en digne fille de Henri VIII : elle chasse lady Raleigh, enlève à Raleigh son épée de capitaine des gardes et le fait jeter à la Tour. On conçoit la douleur du pauvre courtisan tombé tout à coup des marches du trône sur le grabat d’un cachot. Le voilà enfermé entre quatre murailles, et Dieu sait quand il sortira de là ! Le prisonnier étouffe sous ces épaisses parois et continuellement se met à la fenêtre pour aspirer l’air libre. De sa lucarne, percée au haut du donjon, il plonge sur la Tamise et regarde filer les navires, prisons ailées dont le plus humble captif lui fait envie. Oh ! que ne donnerait-il pas pour être le matelot aux mains noires qui chante là-bas dans les huniers ! — Tout à coup, une rayonnante vision passe sous les yeux de Raleigh : c’est la gondole royale qui, au bruit d’une sérénade, sous l’escorde de ses Néréides et de ses Tritons dorés, emporte la reine Élisabeth de Greenwich à Westminster. Walter peut nettement distinguer Son Altesse, qui, nonchalamment étendue au fond de la barque, passe devant lui avec l’air de la plus complète indifférence. À cette vue, le prisonnier est pris d’une frénésie extraordinaire. Il s’écrie « qu’il subit les tortures de Tantale et qu’il ira sur cette eau pour accompagner sa maîtresse[9], fallût-il pour cela s’élancer par le soupirail ! » Heureusement le gouverneur de la prison, sir Georges Carew, se trouvait là. Il arrête Raleigh par le collet. Raleigh exaspéré riposte en arrachant la perruque neuve de son gardien et en le menaçant de sa dague. Une lutte corps à corps s’engage entre les deux chevaliers. Les geôliers, attirés par le bruit, prêtent main-forte au gouverneur ; enfin, après une résistance acharnée, Raleigh, hors d’haleine, épuisé, vaincu, se laisse garrotter sur sa paillasse. Comme on devait s’y attendre, sir Georges Carew porta plainte contre son prisonnier, et, pour se justifier, Walter adressa à son allié politique, le secrétaire d’État Cécil, une lettre d’excuse dont le style n’eût pas été désavoué par don Adriano d’Armado. « Comment puis-je vivre en prison, écrivait-il, tandis qu’Elle est loin de moi, de moi qui étais accoutumé à la voir chevaucher comme Alexandre, chasser comme Diane, marcher comme Vénus, tandis que le doux zéphir soufflait sur ses joues immaculées ses cheveux blonds comme ceux d’une nymphe ! de moi qui la voyais tantôt assise à l’ombre comme une déesse, tantôt jouant du luth comme Orphée !… Dès qu’elle m’a manqué, tout m’a fait défaut… Tant de tendresses, de soupirs, de chagrins, de désirs ne peuvent-ils contrebalancer une malheureuse faiblesse ? »

La Philaminte couronnée ne fut pas insensible à cette apothéose de ses charmes septuagénaires ; quelque deux mois plus tard, elle fit relâcher le prisonnier, mais jamais elle ne lui restitua la faveur royale. Exilé de la cour, où il cessa d’être capitaine des gardes, Raleigh se jeta de désespoir dans les aventures de voyage, et ce fut alors qu’il entreprit cette triste expédition qui, au lieu d’aboutir à l’Eldorado, devait échouer en Guyane.

Ainsi, des trois principaux néophytes qui avaient juré d’observer avec la reine-vierge le plus strict célibat, deux avaient déjà rompu leurs vœux : Essex et Raleigh, — Essex pour épouser lady Sidney, Raleigh pour s’unir à mistress Trockmorton. Un seul tenait bon encore : c’était Henry Wriotesley, comte de Southampton, celui-là même à qui Shakespeare avait déjà dédié deux poëmes, monuments impérissables de son amitié, Vénus et Adonis et Lucrèce. Beau, jeune, érudit, riche et magnifique, Henri représentait une des grandes maisons de l’Angleterre. Si noblesse oblige, c’est d’abord à la paternité. Le respect des aïeux exige l’amour des enfants. Henri allait-il donc, pour un caprice de vieille fille, laisser finir en lui cette dynastie seigneuriale dont la fondation avait coûté tant de terreurs au chancelier de Henri VIII ? Allait-il donc éteindre en sa personne le souffle héréditaire ? Devait-il gaspiller stérilement cette fière beauté que lui avaient non pas donnée, mais prêtée ses ancêtres ? Devait-il, pour une fantaisie même royale, faire banqueroute à son père ? — Non, lui disait courageusement Shakespeare dans ses Sonnets.

« Est-ce par crainte de mouiller l’œil d’une veuve que tu te consumes dans le célibat ? Ah ! si tu viens à mourir sans enfants, le monde te pleurera, comme une épouse son époux. Le monde sera ta veuve et se désolera toujours de ce que tu n’aies pas laissé d’image de toi derrière toi[10]… Qui donc laisserait tomber en ruines une maison si belle quand, avec des soins de ménage, il pourrait la conserver avec honneur contre les rafales des jours d’hiver et la rage funeste de cette bise éternelle, la mort ? Oh ! nul autre qu’un prodigue. Cher ami, vous avez eu un père, puisse votre fils en dire autant[11]. »

Mais Henry restait sourd aux conseils de son ami. Il observait religieusement cet égoïste célibat que lui rendait si facile encore l’indifférence de son cœur : « Ô honte ! reprenait Shakespeare, avoue que tu n’aimes personne, puisque tu es si imprévoyant pour toi-même. Tu es tellement possédé de haine meurtrière, que tu persistes à conspirer contre toi-même en cherchant à ruiner ce toit splendide qu’il devrait être ton plus cher désir de réparer[12]. »

Pour que le jeune comte fût convaincu de ce que lui disait le poëte, il ne fallait qu’une occasion. Les beaux vers sont moins puissants à faire aimer que les beaux yeux. En écoutant Shakespeare, Southampton doutait ; en regardant mistress Élisabeth Varnon, il fut persuadé.

Parente du comte d’Essex, spirituelle, lettrée, voire même un peu savante, belle de cette beauté blonde qui est la splendeur du type anglais, Élisabeth Varnon était digne de séduire le noble maître ès-arts de l’Université de Cambridge. Les deux jeunes gens étaient fiancés par la nature : ils se reconnurent et s’aimèrent. Mais pour qu’ils pussent s’épouser impunément, il fallait que la reine relevât Henri de ses vœux. Se passerait-il du consentement de Sa Majesté ? C’était, on l’a vu, chose bien périlleuse. Le comte se décida sagement à faire demander par ses amis la permission royale ; mais la fille de Henri VIII fut inexorable, elle se refusa obstinément aux instances les plus vives. Un des courtisans les mieux informés, Rowland White, racontait ainsi l’infructueux résultat de cette intercession dans une lettre à sir Henry Sydney, datée du 23 septembre 1595 : « Milord Southampton voit en grande familiarité la belle mistress Varnon, tandis que ses amis, observant l’humeur de la reine envers milord d’Essex, font ce qu’ils peuvent pour la décider à favoriser ses amours : mais jusqu’ici c’est en vain[13]. »

Rien ne put vaincre la cruelle résistance de la reine, — ni l’éloquence d’Essex, ni les prières de Southampton, ni la douleur si touchante d’Élisabeth Varnon. Vainement les fiancés éplorés embrassaient les genoux de Sa Majesté pour obtenir d’elle l’autorisation de s’épouser. L’auguste précieuse les renvoyait sèchement en leur prêchant le renoncement à des joies toutes mondaines. Que venait-on lui parler de mariage ? Ah ! fi ! s’écriaitelle comme l’Armande de Molière :

Ne concevez-vous point ce que, dès qu’on l’entend,
Un tel mot à l’esprit offre de dégoûtant,
De quelle étrange image on est par lui blessée,
Sur quelle sale vue il traîne la pensée ?

Le pauvre Southampton était désolé. Que faire ? Comment lui, vassal impuissant, pouvait-il entrer en lutte avec cette volonté inflexible comme le sceptre ? Il restait une dernière ressource au malheureux comte : c’était de faire plaider sa cause par la poésie et d’appeler la Muse au secours de l’Amour.

Ce fut alors que Shakespeare, ami et confident de Southampton, imagina le plan de la comédie, jusqu’ici incomprise, qui nous occupe en ce moment. — Montrer tous les ridicules auxquels s’expose la petite toute-puissance humaine en bravant l’omnipotence suprême, prouver le néant des petits codes du despotisme en face des règles immuables de la création, opposer victorieusement le droit primordial aux statuts de l’arbitraire, abolir, au milieu des éclats de rire, les prohibitions bizarres qui entravent la satisfaction des besoins et des instincts élémentaires, dénoncer comme grotesques toutes les habitudes que le préjugé social veut imposer à l’homme en dépit de la raison, proclamer enfin à la face de toutes les tyrannies, — tyrannie du pouvoir, tyrannie de la mode, tyrannie du faux goût, tyrannie de la vanité, tyrannie du succès, — la souveraineté imprescriptible de la nature, telle fut la pensée du poëte en composant Peines d’amour perdues.

On le voit, le projet de l’auteur était plus qu’audacieux. C’était une véritable satire que Shakespeare allait lancer contre la Cour, contre ses mœurs, contre ses affections les plus chères. Toutes les manies royales allaient être publiquement critiquées, raillées et bafouées. L’afféterie précieuse, si hautement recommandée sous le nom d’Euphuïsme, devait avoir son représentant dans cet incroyable don Adriano d’Armado, « l’homme des mots nouvellement frappés, le véritable chevalier de la mode. »

— Est-ce que cet homme-là sert Dieu ? demande la princesse de France à Biron.

— Pourquoi cette question ?

— C’est qu’il ne parle pas comme un homme de la façon de Dieu.

Par contre, la pédanterie polyglotte, si fort en vogue, devait trouver son héros dans l’assommant Holopherne : « Le daim était, comme vous savez, in sanguis, en sang, mûr comme une reinette pendue à l’oreille du cœlo, du ciel, du firmament, de l’empyrée, et le voilà qui tombe comme une pomme sauvage sur la face de la terra, du sol, du continent, de la terre. » Ainsi parle ce cuistre. Holopherne n’est pas plus intelligible dans son genre qu’Armado. Ce n’est plus un homme, c’est un glossaire de barbarismes, une grammaire de solécismes, un épitomé de latin de cuisine. Le commentateur Warburton a le premier reconnu dans ce pédant la silhouette bouffonne de John Florio, l’auteur du Dictionnaire des précieuses britanniques. Shakespeare s’est vengé de Florio comme Molière de l’abbé Cotin, en l’immortalisant. L’Holopherne de Peines d’amour perdues est aussi éternellement ridicule que le Trissotin des Femmes savantes.

Mais c’était à la fameuse doctrine du célibat que le poëte réservait ses épigrammes les plus rudes. Le célibat était, comme on l’a vu, le principal article de foi de la religion précieuse : on se rappelle avec quelle ténacité la reine-vierge en imposait à ses familiers la rigoureuse observation. Pour avoir violé cet article, Essex avait dû s’exiler momentanément, Raleigh avait été emprisonné tout de bon et, rien que pour avoir désiré s’y soustraire, Southampton avait subi de terribles mercuriales. En attaquant une doctrine si puissamment soutenue, Shakespeare allait-il s’exposer à toutes les colères du pouvoir offensé ? Cette Élisabeth Tudor, si jalouse de son autorité, cette reine si scrupuleusement despotique qui, pour une parole indépendante, venait de faire arrêter en pleine chambre des Communes le député Wentworth, comment supporterait-elle, sur un point si délicat, la contradiction du poëte ? Comment ce César en vertugadin, qui imposait si brutalement silence à la tribune, accueillerait-il la remontrance du théâtre ? Ces questions, je ne sais si l’auteur de Peines d’amour perdues se les posa ; mais je suis sûr que, s’il vit le danger, il n’en fut pas intimidé. Shakespeare avait une trop haute idée de la fonction du poëte pour ne pas l’accomplir à tout risque. D’ailleurs il comptait à juste titre sur les ressources infinies de l’imagination. La pensée n’est-elle pas par excellence l’élément incompressible ? Quand la formule nue lui est interdite, est-ce qu’elle n’a pas à sa disposition les voiles à la fois transparents et impalpables de l’allégorie ? Quand elle est traquée sur le terrain du réel, est-ce qu’elle ne peut pas d’un coup de plume se réfugier au fond du ciel bleu inaccessible de la fantaisie ?

La scène est en Navarre. Le roi qui gouverne ce petit État par la grâce de Dieu et la volonté de Shakespeare est le digne émule de la reine Élisabeth. Comme elle, il a transformé sa cour en « une académie vouée, paisible et contemplative, à la vie de l’art. » Comme elle, pour fonder cette académie, il s’est associé les plus brillants seigneurs de sa cour : c’est Du Maine, « jouvenceau assez spirituel pour rendre la laideur agréable et assez beau pour plaire sans esprit ; » c’est Longueville, « homme de souverain mérite, fort instruit dans les arts et glorieux sous l’armure ; » c’est enfin Biron, Biron, « l’homme le plus gai qui soit dans les limites d’une gaieté décente ; si charmante, si inépuisable est sa causerie que l’attention des vieillards vagabonde au gré de ses récits et que le jeune auditoire en est enchanté. » Le roi de Navarre a imposé à ses trois familiers les mêmes vœux que la reine d’Angleterre à ses courtisans. De même que Southampton, Essex et Raleigh, — Du Maine, Longueville et Biron ont juré de « faire la guerre à leurs propres passions et à l’immense armée des désirs de ce monde ; » ils ont juré de « mourir à l’amour pour vivre dans la philosophie. » Le roi a fait lui-même serment de chasteté, et, pour éloigner les chances de parjure, il a prudemment promulgué un édit qui défend à aucune femme d’approcher à plus d’un mille de la cour sous peine de perdre la langue. Cet édit peu courtois, signé par Sa Majesté, a été contresigné par les trois seigneurs, et, afin que nul n’en ignore, proclamé à son de trompe par toute la Navarre.

Mais à peiné le crieur public a-t-il annoncé à tous le bon plaisir royal qu’un membre correspondant de l’académie précieuse, l’Espagnol don Adriano d’Armado, signale au roi une monstrueuse contravention : le pastoureau Trogne (Costard) a été surpris, dans l’enceinte même du parc royal, en flagrant délit de… causerie avec la paysanne Jacquinette. Le procès-verbal dressé par Armado est un chef-d’œuvre de littérature euphuïste : « Grand député, vice-gérant du ciel et seul dominateur de la Navarre ! Dieu terrestre de mon âme ! Patron nourricier de mon corps ! Voici la chose. Assiégé par une mélancolie au champ de sable, j’ai voulu soumettre cette humeur noire à l’action salutaire de ton atmosphère vivifiante, et, foi de gentilhomme, je me suis livré à la promenade… C’est alors que j’ai vu ce pastoureau à l’âme basse, ce minuscule objet de ta gaieté, cet esprit illettré et de mince savoir, ce chétif vassal qui, autant que je m’en souviens, a nom Trogne, s’associer et s’unir, en dépit de tes pudiques canons, avec… avec… eh ! avec !… c’est pour moi la passion de le dire… avec une enfant de notre grand-mère Ève, une femelle, ou, pour employer un terme plus suave, une femme ! C’est lui que moi, stimulé par mon éternel respect du devoir, je t’envoie, pour qu’il reçoive sa rétribution de châtiment, sous la garde d’un sergent de ta suave Altesse, Antoine Balourd ! Quant à Jacquinette (ainsi s’appelle le faible vase que j’ai surpris avec le susdit pastoureau), je la ferai comparoir au plus léger signe de ta suave volonté !!! A toi avec tous les hommages de l’ardent dévouement qui consume mon cœur !!! Don Adriano d’Armado. »

Un crime dénoncé en termes si congrus ne peut rester impuni. Il faut un exemple. Le roi condamne Trogne à « une semaine de jeûne au pain et à l’eau. » En vain le berger demande que sa peine soit commuée en « un mois de prière au mouton et à la soupe. » Son Altesse est inflexible ; et le misérable Trogne, remis à don Ariano par le garde-champêtre Balourd, va expier en prison ses familiarités avec Jacquinette.

Au moment même où cette sentence est mise à exécution, un messager apporte une épouvantable nouvelle. La fille du roi de France arrive en personne pour entamer, au nom de son père, une importante négociation diplomatique ; et, pour comble d’horreur, elle est escortée par un bataillon de dames d’atours, toutes plus jolies, toutes plus séduisantes les unes que les autres. Saint Antoine, à l’approche de la Tentation, était moins embarrassé que ne l’est alors ce pauvre roi de Navarre. Après avoir promis si solennellement de ne parler à aucune femme avant trois ans révolus, le prince va-t-il donc se parjurer en recevant la princesse ? D’un autre côté, s’il ne la reçoit pas, est-il en mesure de supporter les conséquences de cet outrageant refus ? Va-t-il risquer une guerre inégale avec le Français justement offensé ? Non. Un royaume vaut bien… un serment. Ainsi pense le roi de Navarre. Il recevra donc la princesse ; mais, pour montrer que violence lui est faite, il ne la recevra pas dans son palais : il la laissera coucher à la belle étoile. Comme dit Boyet : « il la fera camper dans la plaine ainsi qu’un ennemi venu pour assiéger sa cour. »

Son parti une fois pris, le roi se rend auprès de la princesse, escorté de ses trois chambellans, et donne, pour excuse de son apparente impolitesse, le vœu sacré qu’il a prononcé. La princesse répond fièrement qu’il ne tiendra qu’à lui d’abréger cette importune visite en cédant immédiatement aux réclamations de la France, et, ce disant, elle lui tend une lettre du roi son père. Tandis que leur maître est tout occupé à lire et à commenter la dépêche, les chambellans se sont rapprochés des filles d’honneur et ont entamé avec elles une conversation animée : Longueville parle tout bas à Maria ; Du Maine conte fleurettes à Catherine ; et quant au sémillant Biron, il engage avec la coquette Rosaline une guérilla d’esprit qui rappelle les tendres escarmouches de Bénédict et de Béatrice, dans Beaucoup de bruit pour rien. Le roi de Navarre pourrait terminer d’un mot ces dangereux pourparlers, en accédant bien vite à la demande de Sa Majesté Très-Chrétienne ; Mais il soulève des objections ; il réclame un reçu de cent mille écus qu’il faut faire venir de Paris ; et pendant ce temps-là, l’imprudent ! il se charge de distraire la princesse. Sur quoi, ces messieurs se séparent de ces dames en prenant rendez-vous pour le lendemain.

Voilà donc nos personnages en pleine pastorale, et qui n’en connaît les périls ? La campagne double de tous ses charmes les séductions de la beauté ; elle provoque les tendres confidences par son ineffable discrétion ; elle offre aux doux épanchements tout le comfort mystérieux de la nature, rideaux de branchage, tapis de gazon, oreillers de mousse ; à chaque pas elle tente la galanterie par quelque pente irrésistible ; elle excite la familiarité en même temps qu’elle la voile. Le parc du roi de Navarre s’est bien vite transformé en jardin du Décaméron. Les couples s’égarent sous le charme et s’étendent à l’ombre du sycomore. On devise, on babille, on minaude le prétentieux charabias à la mode des cours d’amour. Au milieu des tentations de la villégiature, que vont devenir tant de beaux serments d’austérité ?

Hélas ! voulez-vous le savoir ? Voici justement Biron qui traverse la grande allée tout rêveur. Regardez ce papier qu’il froisse dans l’entraînement de son monologue. C’est un canzone à la louange de Madame Rosaline. Biron a déjà composé en l’honneur de la belle brune un sonnet qu’il a fait porter par cet imbécile de Trogne : le pauvre garçon en est à son second madrigal ! Écoutez-le et jugez combien le mal est irréparable : « Non, je ne veux pas aimer ; si j’aime, je veux être pendu ; décidément je ne veux pas… Oh ! mais cet œil noir ! Par la lumière d’en haut, n’était son œil, n’étaient ses deux yeux je ne l’aimerais pas… Par le ciel ! je ne fais que me démentir et me donner le démenti par la gorge… Par le ciel ! j’aime. C’est l’amour qui m’a appris à rimer et à être mélancolique, et voici un échantillon de ma rime et de ma mélancolie… »

Mais chut ! quel est ce bruit ? Eh ! c’est Sa Majesté qui arrive en déclamant. Biron n’a que le temps de sauter dans un chêne pour se placer à l’affût de la poésie royale :

Va ! ne réponds pas à mon amour, et tu pourras toujours
Te mirer dans mes larmes en me faisant pleurer sans cesse.
Ô reine des reines ! Combien tu es sublime,
La pensée ne peut le concevoir ni la langue humaine le dire.

Ainsi soupire le roi de Navarre en songeant à la princesse de France. Mais chut ! quel est ce nouveau bruit ? Eh ! c’est ce cher Longueville qui arrive en déclamant. Le roi, pris de curiosité comme Biron, n’a que le temps de se jeter derrière un arbre pour se mettre aux écoutes :

J’ai renoncé à une femme, mais je prouverai
Qu’étant déesse, mon renoncement ne s’adresse pas à toi…
Et quand ce serait une faute, quel fou n’est pas assez sage
Pour sacrifier un serment, afin de gagner un paradis ?

En entendant ces strophes que Longueville décoche à la suave Maria, impératrice de son amour, le roi et Biron ont peine à contenir leur joie. — Douce camaraderie de honte ! chuchote l’un. — Un ivrogne aime toujours un ivrogne comme lui, murmure l’autre.

Mais chut ! quel est ce nouveau bruit ? Eh ! c’est cet excellent Du Maine qui arrive en déclamant, lui aussi… Longueville, fils d’Ève comme le roi et comme Biron, n’a que le temps de se précipiter dans un taillis pour se tenir aux aguets :

Ne m’accuse pas d’un péché,
Si je me parjure pour toi,
Toi, près de qui Jupiter jurerait
Que Junon n’est qu’une Éthiopienne ;
Toi, pour qui, voulant être mortel,
Il nierait être Jupiter !

La situation atteint alors le plus haut comique. À peine Du Maine a-t-il éventé son bouquet à Chloris-Catherine, que Longueville sort de sa cachette et lui fait une scène. À son tour, le roi quitte son arbre et fait une scène à Longueville. Sur quoi, Biron dégringole de son chêne, tombe au milieu de tous comme la foudre, et fait une scène au roi, à Longueville et à Du Maine. Biron a la raillerie cruelle : il se moque des trois amoureux avec une verve impitoyable. « À quel spectacle il a assisté ! de quelle patience il a fait preuve pour voir si tranquillement un roi se transformant en bourdon, le grand Hercule pirouettant une ronde et le profond Salomon entonnant une gigue !… Où est ton mal ? Oh ! dis, bon Du Maine ? Où souffres-tu, gentil Longueville ? Où souffre mon roi ? Dans la poitrine ? Holà, du gruau ! »

Mais… rira bien qui rira le dernier ! Biron n’a pas eu le temps d’achever sa réjouissante apostrophe que voici venir, tout essoufflé, ce butor de Trogne, apportant une lettre qui, à ce que prétend M. le curé, contient une trahison certaine. Le roi commande à Biron de lui lire ce grave monument. Biron prend la lettre et pâlit : « C’est une niaiserie, une niaiserie ; que Votre Majesté ne s’inquiète pas. » Et, en balbutiant ces mots, Biron déchire le papier. Mais tous ont remarqué son trouble extraordinaire. Du Maine, véritable enfant terrible, ramasse les morceaux épars : « C’est l’écriture de Biron et voici son nom. » Hélas ! Du Maine a dit vrai. La lettre en question n’est autre que le premier sonnet inspiré par Rosaline à Biron. Cet imbécile de Trogne a fait une méprise. Chargé d’un double message, il a porté à Rosaline la déclaration d’amour qu’Armado destinait à Jacquinette, et il a remis à Jacquinette le madrigal que Biron dédiait à Rosaline. Jacquinette, ne sachant pas lire, est allée consulter M. le curé, qui sur-le-champ l’a renvoyée à Monseigneur le roi. Et voilà comment l’amant de Rosaline a été trahi. Devant l’accablante évidence, Biron n’a plus qu’à se résigner ; il prend le bon parti et avoue sa faute : « Je suis coupable, Sire, je suis coupable ! »

Le roi a perdu tout droit d’être sévère. Il ne peut plus punir chez autrui le doux crime qu’il a commis lui-même. Plus heureux que les courtisans de la reine Élisabeth, les familiers du roi de Navarre peuvent aimer impunément. Biron peut épouser Rosaline, Longueville peut épouser Maria, Du Maine peut épouser Catherine, sans craindre l’exil ou la prison. Leur maître les absout d’avance en demandant humblement la main de la princesse de France. Sa Majesté se hâte de décréter une amnistie générale dont elle a besoin la première, et Biron se charge d’improviser les considérants du décret : « Chers seigneurs, chers amants, oh ! embrassons-nous. Nous sommes ce que peuvent être la chair et le sang. Il faut que la mer ait son flux et son reflux et que le ciel montre sa face. Le sang jeune ne saurait obéir aux prescriptions de l’âge. Nous ne pouvons pas aller contre la cause pour laquelle nous sommes nés. Aussi a-t-il fallu à toute force que nous fussions parjures. »

Ainsi l’avocat de l’amour a recours à cet argument irréfutable, la nécessité. Les vœux les plus solennels prononcés en dépit de nos instincts sont fatalement brisés. À quoi bon la rébellion humaine contre les règlements organiques de la création ? Que peut notre volonté naine contre les forces mystérieuse de la nature ? Arrêtez donc les oscillations de l’Océan d’un continent à l’autre ; arrêtez donc la marée du sang dans nos artères ! — Puissances terrestres, inclinez-vous devant la toute-puissance divine. Il y a des statuts suprêmes que vos édits ne rapporteront jamais. Vous avez beau être le pape infaillible et ouvrir avec les clefs de saint Pierre les cachots de l’inquisition, vous n’abrogerez jamais la loi qu’a découverte Galilée. Vous avez beau être reine d’Angleterre et châtelaine de la Tour de Londres : il est une loi que vous ne casserez pas, c’est celle qu’Harvey va proclamer.

Le despotisme, quand il veut régir la passion, n’est que ridicule. Vous défendez à ces jeunes gens de s’aimer, madame ? Eh ! commencez donc par interdire à leur cœur de battre.

Voilà ce que Shakespeare disait, par la voix éloquente de son personnage, à la fille des Tudors.

La comédie de Peines d’amour perdues fut jouée devant Son Altesse, le jour de Noël, en 1597. La reine écouta, impassible, la remontrance du poëte, et nul ne put dire tout d’abord quelle impression avait faite sur elle cette vaillante plaidoirie en faveur de l’amour.

Onze mois après cette représentation, en novembre 1598, Henry Wriothesly, comte de Southampton, voulut mettre à profit la leçon donnée par Biron. Il épousa sa Rosaline à lui, mistress Varnon, qu’il aimait depuis plus de quatre ans.

Mais la reine-vierge ne suivit pas l’exemple du roi de Navarre : elle ne fit pas grâce. Le lendemain des noces, elle donna l’ordre d’arrêter les nouveaux mariés et de les enfermer à la Tour dans deux cachots séparés.

On connut alors le véritable sentiment d’Élisabeth sur la pièce nouvelle. La reine condamnait le dénoùment indiqué par le poëte. De la comédie elle avait fait un drame.


Hauteville house, 24 février 1860.


  1. Voir aux notes les extraits que j’en ai traduits.
  2. Voir ce récit aux Notes.
  3. Voir cette légende à l’Appendice.
  4. Holinshed’s Chronicles, VI, p. 230 (1807).
  5. he plaies that they plaie in England are neither right comédies nor right tragédies, but représentation of histories without decorum. (Florio’s Works.)
  6. The queene doth still exhort all her women to remain in the virgin state as much as may be. (Nugæ antiquæ, V, I. p. 232)
  7. Horner, littéralement cornard.
  8. God be thanked she dolh not strike ail she threats. (Lodge’s Illustrations, v. II, p. 422.)
  9. He suffered ail the horrors of Tantalus, and would go on that water to see his mistress. (Camden’s Elisabeth.)
  10. Voir le sonnet CXXIX dans l’édition que j’ai publiée.
  11. Sonnet CXXXIII.
  12. Sonnet CXXX.
  13. « Mylord Southampton doth with much familiarity the faire Mrs Varnon while his friends observing the queen’s humors towards my Lord of Essex, do what they can to bring her to favour him ; but it is yet in vain. » (Sydney Papers.)