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Œuvres complètes de Shakespeare/Hugo, 1868/Tome 5/Hécatommithi

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EXTRAIT DES HÉCATOMMITHI

DE J.-B. GIRALDI CINTHIO

MIS EN FRANCOIS PAR GABRIEL CHAPPUYS


NOUVELLE VII


De la troisième Décade.


Un capitaine More prend à femme une citoyenne de Venise : un sien porte-enseigne l’accuse d’adultère à son mary : il tasche que le porte-enseigne tue celuy qu’il pensoit l’adultère : le capitaine tue sa femme : il est accusé par le porte-enseigne, le More ne confesse point, mais y estant certains indices, il est banny, et le méchant porte-enseigne pensant nuire à autry, se pourchasse à soy-mesme misérablement la mort.


Il y avoit à Venise un More fort vaillant, lequel pour avoir démontré aux affaires de la guerre une grande prudence, et vivacité d’esprit, étoit fort aimé des seigneurs de Venise, lesquels surpassent toutes les republiques qui furent oncques, à recompenser les actes vertueux.

Avint qu’une vertueuse dame de grande beauté appelée Disdemone, attirée non pas d’un désir ou appétit féminin, mais de la vertu du More, s’énamoura de lui et le More vaincu de la beauté et de la noble pensée de la dame, s’enflamma aussi de l’amour d’icelle, et eurent amour tant favorable, qu’ils se marièrent ensemble, encores que les parens de la femme fissent ce qu’ils purent, à ce qu’elle prît un autre mari, que lui : et vécurent ensemble, en si grande union et tranquillité, tandis qu’ils furent à Venise, que jamais ne se dirent un mot de travers.

Or les seigneurs de Venise firent change de gens d’armes, qu’ils ont coutumes de tenir en Cipre, choisirent pour capitaine et chef des soldats qu’ils y envoyèrent, le More, lequel étoit bien aise de l’honneur qu’on lui faisoit (qui ne se donne qu’aux personnages vaillans, nobles et fidèles) et néanmoins n’étoit-il trop content, quand il pensoit à la grande distance et à la difficulté du chemin, duquel Disdemone se trouveroit offensée.

Cette dame qui n’avoit autre bien au monde que le More, et qui étoit fort contente du témoignage que son mari avoit eu de sa vertu, par une tant puissante et noble république, ne pouvoit voir l’heure que son mari se mit en chemin avec ses soldats, pour aller quant et luy en un lieu tant, honorable et étoit fâchée de voir le More en peine, et ne sachant l’occasion, elle lui dit un jour, en table.

— Que signifie, mon mari, que, depuis que la seigneurie vous a donné un tant honorable degré, vous êtes tout mélancolique ? L’amour que je vous porte, dit le More à Disdemone, trouble mon contentement de l’honneur que j’ai reçu, pour ce que je vois nécessairement que de deux choses, en doit avenir une, ou que je vous mène avec moi, aux dangers de la mer, ou bien, que pour ne vous mettre en malaise, je vous laisse à Venise. La première me seroit fort fâcheuse, l’autre me feroit hair moi même, pource que vous laissant, je laisserois ma vie.

Disdemone ayant entendu cela, dit : — Permettez-vous qu’une telle chose vous trouble l’esprit ? — Ah, mon mari, quelles pensées avez-vous ? Pourquoi je vous veux faire compagnie là où vous irez, quand bien je devrois passer en chemise par le feu, comme je dois aller par eaux avec vous, en une navire sûre et bien garnie : et quand bien il y auroit du danger et des travaux, je n’en veux pas avoir meilleur marché que vous, et penserois que vous ne m’aimeriez guères, si vous me laissiez à Venise, pour ne m’avoir en votre compagnie sur la mer, ou si vous persuadiez que j’aimasse mieux demeurer ici en assurance, qu’être avec vous participante d’un même danger. Et pour cette cause, je veux que vous vous apprêtiez à ce voyage, avec toute la joie, que la qualité du degré que vous tenez mérite.

À l’heure le More, tout joyeux, jetta les bras au col de sa femme, et lui dit avec un affectueux baiser :

— Dieu nous conserve long temps en cette amitié, ma femme, et bien tôt après il s’équipa pour partir, et entra, avec sa femme et tous ses gens en une galère, et ayant fait mettre les voiles au vent, se mit en chemin, et s’en alla, avec une grande bonace, de la mer en Cipre.

Celuy-cy avoit en sa compagnie un porte-enseigne, de très-belle présence, mais de la plus méchante nature, que jamais fut homme au monde : et le More l’aimait fort, n’ayant aucune connoissance de ses méchancetés.

Car combien qu’il fût de cœur très-vile, il couvroit néanmoins par ses hautes et orgueilleuses paroles et par sa présence, tellement la vilité et couardise, qu’il avoit enfermé dedans le cœur, qu’il se montroit à sa semblance un Hector, ou un Achille.

Ce méchant avoit semblablement mené sa femme en Cipre, laquelle étoit belle et honnête jeune femme, et pour ce qu’elle étoit italienne, la femme du More l’aimoit fort, et se tenoit la plus part du jour avec elle.

En la même compagnie était un caporal, que le More aimoit beaucoup.

Celui-ci alloit fort souvent en la maison du More, et mangeoit souvent avec lui et sa femme.

Et pour cette cause, la femme, qui connoissoit que son mary l’aimoit tant, lui montroit signes de très-grande amitié : de quoi le More étoit fort aise.

Le méchant enseigne ne se souciant point de la foi donnée à sa femme, de l’amitié, foi et obligation qu’il avoit au More, devint fort amoureux de Disdemone, et s’appliqua du tout à voir s’il en pourroit jouir.

Il n’osoit pas se découvrir, craignant que le More le tuât, s’il s’en appercevroit : et par divers moyens il s’efforça, le plus secrètement qu’il pût, de faire connoistre à cette femme qu’il l’aimoit.

Mais elle avoit tout son cœur au More, ne pensoit aucunement ni à l’enseigne, ni à autre ; et tout ce que celui-ci faisoit, pour l’enflammer de lui, ne servoit de rien.

Parquoi cétuy pensa, que c’étoit, pour ce qu’elle étoit d’aventure amoureuse du caporal de la compagnie, et s’avisa de s’en défaire, et changea l’amour qu’il portoit à la femme, en une très-grande haine, et se mit soigneusement à penser, comme il pourroit faire, le caporal de la compagnie étant dépêché, s’il ne pouvoit jouir de cette femme, que le More n’en jouît pas aussi.

Et pensant diverses choses, toutes méchantes ou mauvaises, en fin délibéra l’accuser d’adultère, à son mari, et donner à entendre que l’adultère étoit le caporal de la compagnie.

Mais cétuy sachant l’amour singulière, que le More portoit à Disdemone, et l’amitié qu’il avoit avec le caporal, il connoissoit apertement, que s’il ne trompoit le More, avec grande finesse, il étoit impossible lui faire croire ni l’un, ni l’autre.

Et pour cette cause, il se mit à entendre que le temps et le lieu lui ouvrît le chemin à une tant méchante et malheureuse entreprise.

Bien tôt après, le More priva le caporal de son degré, pour ce qu’il avoit mis la main à l’épée, en garde, contre un soldat, et l’avoit fort blessé ; dequoi Disdemone fut bien fâchée, et avoit tâché beaucoup de fois de le remettre en grâce avec son mari.

Cependant le More dit au méchant enseigne, que sa femme le fachoit tant, pour le caporal de la compagnie, qu’en fin il seroit contraint de le reprendre.

Le méchant homme trouva occasion, de là, de remettre la main à la trahison par lui ourdie, et dit :

— Disdemone a paravanture occasion de le voir volontiers.

— Et pour quoi ? dit le More.

— Je ne veux pas, répondit l’enseigne, m’entremêler du mari et de la femme, mais si vous regardez de près, vous le verrez vous-même.

L’enseigne ne voulut passer outre, quoique le More l’en sollicitât fort ; trop bien ces paroles laissèrent un tant poignant aiguillon au cœur du More, qu’il se mit soigneusement à penser, que vouloient signifier telles paroles, et en était tout mélancolique.

À cette cause, comme sa femme tâchait un jour d’amollir son courroux à l’endroit du caporal, et le priait ne mettre en oubli le service et l’amitié de tant d’années, pour une petite faute, joint que le soldat blessé et le caporal s’étaient accordés, le More entra en colère, et lui dit :

— C’est grand cas, Disdemone, que vous avez tant de souci de celui-là : il n’est ni votre frère, ni votre parent, pour vous induire à lui vouloir tant de bien.

La femme toute gracieuse et humble dit :

— Je ne voudrois pas que vous fussiez fâché contre moi, autre chose ne m’induit, que le déplaisir que j’ai de vous voir privé d’un si cher ami, que vous a été le caporal, comme je le sais par le témoignage de vous même ; il n’a, ce néanmoins, commis une si grande faute, que vous lui deviez porter une si grande haine, mais vous autres Mores êtes naturellement tant chauds, que la moindre chose du monde vous incite à courroux et vengeance.

À ces paroles le More, plus courroucé, répondit :

— Telle la pourroit éprouver, qui ne le pense pas : je verrai telle vengeance des injures que l’on me fait, que j’en serai saoul.

La femme demeura toute étonnée, à ces paroles ; et voyant son mari échauffé contre elle, hors sa coutume, elle lui dit humblement :

— Autre chose qu’une bonne fin ne m’a induite à vous parler de cela : mais je ne vous en parlerai plus : à fin que vous n’ayez plus occasion de vous fâcher contre moi.

Le More voyant l’instance que derechef sa femme lui avoit fait, en faveur du caporal, pensa que les paroles que l’enseigne lui avoit tenues, eussent voulu signifier que Disdemone fût amoureuse de lui : et s’en alla à ce méchant tout fâché et triste, et commença à s’efforcer de le mettre en train de parler à lui plus apertement.

L’enseigne ententif à la ruine de cette pauvre femme, après avoir feint ne vouloir dire autre chose qui fût pour lui déplaire, se montrant vaincu des prières du More, dit :

— Je ne peux nier qu’il ne me fasse bien mal, d’avoir à vous dire chose, qui vous soit, sur toute autre, fâcheuse, mais puisque vous voulez que je vous la die et puis que le soin que je dois avoir de votre honneur, comme de mon seigneur, m’incite aussi de vous le dire, je ne veux maintenant faillir ni à votre demande, ni à mon devoir. Vous devez donc savoir, que votre femme n’est fâchée de voir le caporal en votre mauvaise grâce, pour autre chose que pour le plaisir qu’elle a avec lui, quand il va en votre maison, comme celle, qui est déjà ennuyée de votre teint noir.

Ces paroles transpercèrent le cœur du More.

Mais pour en savoir davantage (encores qu’il crût être vrai tout ce que l’enseigne lui avoit dit, pour ce soupçon qui lui étoit déjà venu en l’esprit), il dit, avec un mauvais visage.

— Je ne sais qui me tient que je ne te coupe cette langue tant hardie de donner tel blâme à ma femme.

À l’heure l’enseigne dit :

— Je n’attendois pas autre récompense de ce mien aimable office, dit l’enseigne, mais puis que ma faute et le désir que j’ai de votre honneur, m’ont porté si avant, je vous redis que l’affaire va ainsi que vous l’avez entendu, et si votre femme, feignant vous aimer, vous a tellement bandé les yeux, que vous n’avez vu ce que vous deviez voir, ce n’est pas à dire, pourtant, que je ne vous die la vérité : car le même caporal me l’a dit, comme celui qui ne pensoit sa félicité parfaite, s’il ne la découvroit à quelqu’un.

Et ajouta :

Si je n’eusse craint votre courroux, je l’eusse tué, quand il me dit cela, pour le récompenser comme il méritoit. Mais puis que de vous faire savoir ce qui vous touche plus qu’à aucun autre, m’en fait voir tant pauvre salaire, je voudrois m’être tu, pource que si je l’eusse fait, je n’eusse pas encouru votre mauvaise grâce.

À l’heure le More, tout fâché, dit :

— Si tu ne me fais voir ce que tu m’as dit, assure-toi que je te ferai connoistre, que mieux t’eût valu être né muet.

— Cela m’eût été aisé, dit le méchant, quand il venoit en votre maison, mais maintenant que vous l’avez chassé, non pour ce fait, mais pour une bien plus légère occasion, il me sera fort malaisé : car combien que j’estime qu’il jouisse de Disdemone, quand vous lui en donnez la commodité et le loisir, il le doit faire à cette heure, plus secrètement et avec plus d’avis, qu’il ne faisoit du commencement, se voyant haï de vous. Mais encore ne perdai-je pas l’espérance de vous pouvoir faire voir ce que vous ne voulez pas croire.

Et ce dit, ils départirent.

Le pauvre More s’en alla en la maison, attendant que le jour vint que l’enseigne lui fit voir ce qui le devoit rendre à jamais misérable.

Mais la chasteté de la femme du More mettoit l’enseigne en grande peine, pource qu’il lui sembloit ne pouvoir pas trouver le moyen de faire croire au More ce qu’il lui avoit dit faussement : et le méchant tournant son esprit en divers endroits, il pensa une nouvelle malice.

La femme du More alloit souvent, comme j’ai dit, en la maison de la femme de l’enseigne, et se tenoit avec elle une bonne partie du jour.

À raison de quoi celui-ci voyant qu’elle portoit aucune fois un mouchoir, qu’il savoit bien que le More lui avoit donné, lequel étoit subtilement ouvré à la moresque et que cette femme aimoit fort et le More aussi ; il pensa de le lui ôter secrètement, et de là préparer la dernière ruine, et comme il eût une petite fille de trois ans, que Disdemone aimait bien, un jour que la pauvre femme étoit allée en la maison de ce méchant, il prit la petite fille entre ses bras et la bailla à cette femme, qui la prit, et la mit contre la poitrine.

Ce traître que jouoit excellemment de la main, lui leva de la ceinture, le mouchoir, tant accortement, qu’elle ne s’en apperçut point, et s’en alla tout joyeux.

Disdemone, ne sachant point cela, s’en alla en la maison, et pensant à autres choses, elle ne s’avisa point du mouchoir.

Mais delà à quelques jours le cherchant, et ne le trouvant point, elle avoit grande peur que le More le lui demandât, comme il faisoit souvent.

Le méchant enseigne, s’en alla, en temps commode, au caporal, et lui laissa finement le mouchoir dessous le lit et le caporal, ne s’en aperçut point sinon le lendemain ensuivant, que se levant du lit, étant le mouchoir tombé à terre, il mit le pied dessus, et ne sachant comme il l’avoit en sa maison, le connoissant appartenir à Disdemone, il délibéra le lui bailler : et attendant que le More fut sorti de la maison, il s’en alla à l’huis de derrière, et y frappa. La fortune, qui sembloit avoir connivé avec l’enseigne, la mort de cette pauvre femme, voulut qu’à cette heure là, le More s’en vint à la maison, et entendant frapper à l’huis, il se mit à la fenêtre et, tout irrité dit, que frappe là ?

Le caporal ayant entendu la voix du More, craignant qu’il ne descendît à son dam, sans répondre un mot, se mit à fuir.

Le More descendit et ayant ouvert l’huis, sortit en la rue, et le cherchant ne le trouva point.

Parquoi étant entré en la maison, plein de colère, il demanda à sa femme qui étoit celui qui frappoit en bas.

Elle répondit ce qui étoit vrai, qu’elle ne le savoit pas.

— Il m’est avis que j’y ai aperçu le caporal.

— Je ne sais pas, dit-elle, si lui ou autre y a frappé. Le More reprima sa fureur, combien qu’il brûlast d’ire, et ne voulut rien faire, devant que parler l’enseigne, auquel il s’en alla soudainement, et lui dit ce qui étoit avenu, et le pria d’entendre le caporal et sentir ce qu’il pourroit touchant cela.

L’enseigne, joyeux d’un tel accident, lui promit de le faire, et parla au caporal, un jour que le More étoit en lieu d’où il les pouvoit voir parler ensemble, et luy parlant d’autre chose que de cette femme, il rioit tant qu’il pouvoit et faignant d’être émerveillé, il faisoit plusieurs gestes de tête et de mains, comme s’il eust ouï choses merveilleuses.

Aussi tost que le More les vit séparés, il s’en alla vers l’enseigne pour savoir ce que celui-là lui avoit dit, et après qu’il se fut fait long temps prier, enfin il lui dit.

— Il ne m’a celé aucune chose, et m’a dit qu’il a jouy de votre femme, toutes les fois qu’étant dehors vous lui en avez donné le loisir, et que la dernière fois qu’il a couché avec elle, elle lui a donné le mouchoir, que vous lui donnâtes, quand vous la prîtes en mariage.

Le More remercia l’enseigne, et luy sembla que s’il trouvoit, que sa femme n’eût le mouchoir, il connoîtroit être ainsi que l’enseigne lui avoit dit.

Parquoi étant entré un jour, en divers propos avec sa femme, il lui demanda le mouchoir.

La pauvre femme, qui avoit toujours eu grande peur de cela, devint toute en feu, au visage à telle demande, et pour cacher sa rougeur qui lui montoit au visage, que le More nota bien, elle courut au coffre, et fit semblant de le chercher : et après l’avoir long temps cherché, elle dit.

— Je ne sais pas comme je ne le trouve maintenant ! vous l’aurez paravanture.

— Si je l’avois, dit-il, pourquoi vous l’eussé-je demandé ! Mais vous le chercherez une autre fois plus à loisir.

Et étant parti, il commença à penser, comme il devoit faire mourir sa femme, et le caporal aussi de manière qu’on ne le taxât de leur mort.

Et y pensant nuit et jour, il ne pouvoit faire que sa femme ne s’aperçût, qu’il n’étoit envers elle tel, qu’il avoit coûtume d’être.

Elle lui dit bien souvent, qu’avez-vous, qui vous trouble ainsi ? de manière que là où vous vous souliez être le plus plaisant homme du monde, vous êtes maintenant si mélancolique ?

Le More trouvoit plusieurs excuses, mais elle ne s’en contentoit aucunement.

Et combien qu’elle sût que le More ne dût être fâché par aucun sien méfait, elle craignoit néanmoins, qu’il ne fût ennuyé d’elle, et disoit aucune fois à la femme de l’enseigne.

— Je ne sais que mon mari a trouvé il avoit coûtume d’être en mon endroit tant aimable, maintenant depuis quelque peu de jours en çà, il est devenu tout autre, j’ay grande peur que ie ne donne exemple aux ieunes filles de ne se marier, contre la volonté de leurs parents, et que les femmes italiennes n’apprennent de moi de ne s’accompagner d’homme, que la nature, le ciel, et la manière de vivre rend différents de nous.

Mais pource que je sais qu’il est ami de votre mari, et qu’il lui communique ses affaires, je vous prie que si vous avez entendu aucunes choses de lui, de laquelle vous me puissiez aviser, vous me la disiez, et ne me refusiez votre aide.

La femme de l’enseigne qui savoit le tout, comme celle de laquelle le mari s’étoit voulu aider, pour faire mourir la femme du capitaine, mais elle n’i avoit oncques voulu consentir, craignant son mary, n’osoit dire mot, elle luy dit seulement.

— Gardez vous de donner aucun soupçon de vous à votre mari, et mettez peine, qu’il vous connoisse loyale, et pleine d’amour en son endroit.

— Ce que je fais, dit-elle, mais cela ne me sert de rien.

Le More ce pendant cherchoit de plus en plus le moyen de se certifier de ce qu’il n’eût voulu trouver : et pria l’enseigne de faire en sorte qu’il pût voir le mouchoir, en la puissance du caporal, et bien que cela fût fâcheux au traître, il lui promit néanmoins de mettre toute peine de l’acertener de cela.

Le caporal avoit une femme en sa maison, qui faisoit de merveilleux ouvrages sur la toile, laquelle voyant ce mouchoir, et entendant qu’il étoit à la femme du More, et qu’il lui seroit rendu, se mit à en faire un semblable, et en tirer le patron, devant qu’elle l’eût : et tandis qu’elle faisoit cela, l’enseigne s’aperçut, qu’elle étoit au droit d’une fenêtre, et qu’elle pouvoit être vue de ceux qui passoient par la rue, et pourtant il le fit voir au More, lequel estima et tint pour certain que sa femme qui étoit très-honneste, fût adultère.

Et arresta, avec l’enseigne, de la tuer et le caporal aussi, et devisans ensemble du moyen de ce faire, le More le pria de tuer le caporal, promettant qu’il lui en seroit à jamais obligé, et comme il refusa de vouloir faire telle chose comme très-mauvaise, et dangereuse, pour ce que le caporal n’étoit moins accord que vaillant, après l’en avoir bien prié, et lui avoir baillé une bonne somme d’argent, il l’incita à dire, qu’il tenteroit la fortune.

Cette résolution prinse, le caporal sortant un soir de la maison d’une putain, étant nuit, l’enseigne s’approcha de lui avec l’épée en la main, et lui donna un coup aux jambes pour le faire choir : et quand il fut tombé, il se rua sur pour achever de le tuer.

Le caporal qui étoit courageux, ayant tiré son épée ainsi blessé qu’il étoit, s’étant dressé pour se défendre, cria à haute voix : je suis mort, je suis massacré.

Parquoi, l’enseigne entendant du peuple acourir et quelques soldats qui étoient logés là entour, il se mit à fuir, et puis retournant, il fit semblant d’être acouru au bruit.

Et se mettant entre les autres, il vit bien que du coup qu’il avoit en la jambe, il mourroit, et combien il en fût très joyeux, il s’en montra contristé avec le caporal comme s’il eût été son frère.

Le matin cela fut épandu par toute la ville, et Disdemone, qui ne pensoit point que de là lui dût avenir mal, se montra bien fâchée d’un tel accident ; de quoi le More eut d’elle une très-mauvaise opinion ; et s’en alla retrouver l’enseigne, et lui dit :

— Ma méchante femme est tant fâchée de l’accident du caporal, qu’elle en deviendra folle.

Et comment, dit-il, pourriez-vous penser autrement, vu qu’il est son âme ?

— Son âme, répliqua le More, je lui tirerai bien l’âme du corps, car je ne m’estimerais pas homme, si je n’ôtois cette méchante du monde.

Et devisans ensemble, s’il la devoit faire mourir de poison ou du glaive, l’enseigne dit :

J’ai trouvé un bon et sûr moyen.

La maison où vous demeurez est très-vieille, et le plancher de votre chambre a beaucoup de fentes ; il faut que nous battions Disdemone, avec une chausse plaine de sablon, tant qu’elle en meure afin qu’en elle n’apparaisse signe de meurtrissure et coup : quand elle sera morte, nous ferons tomber une partie du plancher, et lui romprons la tête, feignant qu’une poutre, en tombant, la lui ait rompue, et tuée : et en cette manière, personne n’aura aucun soupçon de vous : et chacun estimera qu’elle sera morte par une infortune.

Le cruel conseil fut agréable au More, et ayant attendu le temps convenable, étant une nuit couché avec elle et ayant déjà caché l’enseigne en une garderobe, prochaine, l’enseigne, suivant le mot du guet, fit je ne sais quel bruit, en la garderobe, et le More l’ayant entendu, dit à sa femme :

— As-tu ouï ce bruit ?

— Oui, dit-elle.

— Lève-toi, dit le More, et vois que c’est.

La pauvre Disdemone se leva, et aussitôt qu’elle fut auprès de la garderobe, l’enseigne en sortit, lequel étant fort et puissant, lui donna un grand coup de chausse pleine d’arène, sur l’échine, et la fit tomber, sans pouvoir à peine mettre hors son haleine.

Mais elle appela le mieux qu’elle pût le More, pour lui aider ; lequel étant sorti du lit, lui dit :

— Méchante femme, tu as le salaire de ta déshonnêteté ; on traite ainsi celles, lesquelles feignant aimer leurs maris, leur font des cornes.

La pauvre femme entendant cela, et se sentant arrivée à la fin, pour ce que l’enseigne lui avoit redoublé un coup, dit, qu’elle appelloit la justice divine, en témoignage de sa foi, puisqu’elle ne pouvoit avoir celle du monde : et appellant Dieu à son aide, au troisième coup elle demeura morte et tuée par le méchant enseigne.

Et puis l’ayant mise dedans le lit, et lui ayant dépecé et brisé la tête, ils firent tomber le plancher de la chambre, et le More commença à crier à l’aide, secours, pour ce que la maison tombait ! les voisins accoururent à cette voix, et ayant découvert le lit, ils trouvèrent cette femme dessous les poutres, morte ! ce qui fut fort déplaisant à chacun pour la bonne vie d’icelle.

Le lendemain Disdemone fut ensevelie, au grand regret de ce peuple.

Mais Dieu qui regarde justement les cœurs des hommes, ne voulut pas qu’une si grande méchanceté demeurât impunie.

Car le More, qui avoit aimé sa femme plus que sa vie, s’en voyant privé commença à la désirer tant, que comme insensé, il l’alloit cherchant par tous les endroits de sa maison, et considérant en soi-même que l’enseigne avoit été cause, qu’il avoit perdu avec sa femme, toute la douceur de la vie, et encore soi-même, il eût le méchant en si grande haine, qu’il ne le pouvoit pas regarder, et s’il n’eût eu crainte de l’inviolable justice des seigneurs de Venise, il l’eût manifestement tué.

Mais ne le pouvant faire sûrement, il lui ôta l’enseigne, et ne le voulut plus en sa compagnie, et de la survint entre eux une très-grande inimitié.

Parquoi l’enseigne s’adonna du tout à nuire au More, et ayant trouvé le caporal qui étoit guéri, et qui alloit avec une jambe de bois, au lieu de celle que il lui avoit tranchée, il lui dit :

— Le temps est venu que vous pouvez vous venger de la jambe que l’on vous a coupée, et si vous voulez venir avec moi à Venise, je vous dirai qui est le malfaiteur ! Car je n’oserois pas le dire ici, pour plusieurs respects, et témoignerai un jugement pour vous.

Le caporal qui se trouvoit fort offensé, ne savoit pourquoi, remercia l’enseigne, et s’en alla à Venise, quant et lui.

Où quand ils furent arrivés, il lui dit, que le More lui avoit tranché la jambe, pour l’opinion qu’il avoit, qu’il couchoit avec Disdemone : que pour cette même occasion il l’avoit tuée, et puis fait courir le bruit que le plancher tombé l’avoit occise.

Le caporal ayant entendu cela, accusa le More à la seigneurie, et de sa jambe coupée, et du meurtre de Disdemone, et amena pour témoin l’enseigne, qui dit que l’un et l’autre étoit vrai, pource que le More lui avoit communiqué tout, et l’avoit voulu induire à faire le mal, qu’ayant occis sa femme par jalousie, il lui avoit conté la manière qu’il avoit tenu, pour la faire mourir.

Les seigneurs Vénitiens, ayant entendu la cruauté usée par le barbare, envers une leur citoyenne, firent prendre le More en Cipre, et le firent amener à Venise, et par plusieurs tourmens tâchèrent d’en tirer la vérité.

Mais surmontant par son courage, tout martyre, il nia tout, si constamment, que l’on n’en pût tirer aucune chose.

Ce néanmoins il fut condamné à perpétuel exil, où en fin il fut occis par les parens de Disdemone, comme il méritoit.

L’enseigne s’en alla en son pays, et ne voulant faillir à sa coutume, il accusa un sien compagnon, disant qu’il l’avoit requis de tuer un sien ennemi, qui étoit gentilhomme : à raison de quoi, celui-là fut pris, et lui fut baillée la gêne, et niant ce que disoit l’accusateur, l’enseigne fut aussi gêné, en telle manière, qu’il fut tout rompu, par l’intérieur, et étant sorti de prison et mené en sa maison, il mourut misérablement.

Et Dieu fit telle vengeance de l’innocence de Disdemone.

La femme de l’enseigne, qui savoit le fait, récita tout cela, après qu’il fut mort, comme je vous l’ai raconté.


FIN DE L APPENDICE.