Œuvres complètes de Shakespeare/Hugo, 1872/Tome 10/Introduction

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INTRODUCTION



L’art est libre et souverain. Il se meut à sa fantaisie dans son domaine idéal. Il ne relève ni de la philosophie, ni de la morale, ni de la science, ni de la religion. L’art est lui-même un dogme qui a ses dévots et ses sectaires. Pour prêtres il a les artistes, pour prophètes les poêtes, pour croyants tous les penseurs. L’art anime ses interprètes du souffle mystique de l’inspiration ; il communique à ses fidèles l’extase sacrée de l’admiration. Grâce au charme magique de l’illusion, il possède tous les esprits. Pour lui pas de sceptique : il impose aux âmes les plus rebelles ses plus fantasques superstitions, il rend l’athée même crédule. Il évoque, au gré de ses mythes, les sentiments les plus divers et les plus contradictoires, joie et douleur, gaieté et mélancolie, sympathie et antipathie, terreur et pitié. Il arrache une larme au plus enjoué, un éclat de rire au plus soucieux, un cri d’enthousiasme au plus flegmatique, un mot de compassion au plus implacable. Il efface sous les impressions de la fiction les impressions mêmes de la réalité ; il asservit la vérité à sa rêverie ; il donne à l’évidence le démenti triomphant de ses fables. Pouvoir étrange que l’imagination oblige la raison à reconnaître et qui assure à l’art le gouvernement des âmes ! Puissance inexplicable, incontestable, irrésistible et d’autant plus formidable qu’elle est irresponsable.

Oui, l’art exerce sans contrôle son omnipotence : il n’est justiciable d’aucune autorité extérieure. Pourvu qu’il atteigne la fin qui lui est propre, il n’a pas à rendre compte des procédés qu’il emploie. Il peut à sa guise défendre ou attaquer la morale, l’équité, le progrès, le droit. Il peut dans les écarts de sa fantaisie violer la pudeur elle-même. Il peut parer d’esprit les immondices de Pétrone et de l’Arétin ; il peut illustrer avec le crayon de Jules Romain les raffinements monstrueux de la luxure italienne ; il peut revêtir de toutes les séductions de la forme les turpitudes de marbre qui se cachent au musée de Naples. Il peut soutenir le despotisme comme il peut prôner l’obscénité. Il peut écrire, de la main de Hobbes, l’apologie du tyran et, de la main de De Maistre, l’éloge du bourreau. Il peut faire l’apothéose d’Octave dans les Bucoliques de Virgile et dans les Odes d’Horace. Il peut offrir à César Borgia les conseils de Machiavel et à Charles IX les adulations de Ronsard. Il peut insulter les martyrs comme il peut encenser les tyrans. Il peut jeter à Socrate l’épigramme meurtrière d’Aristophane, à Jeanne d’Arc le sarcasme lubrique de Voltaire, à Jésus-Christ l’anathème impie de Shelley.

Ainsi, — d’éclatants exemples le prouvent, — l’art peut être servile, cynique, obscène, lâche, féroce, sacrilège, meurtrier ; n’importe ! il est toujours l’art. Mais de ce que l’art peut, sans fausser son essence, enfreindre la loi morale qui nous régit, faut-il conclure que l’artiste peut violer cette loi sans forfaire à son devoir ? L’artiste a-t-il les mêmes immunités que l’art ? Si l’art n’est pas responsable, est-ce une raison pour que l’artiste soit irresponsable ? — L’art est impersonnel, cosmopolite, universel ; il est de tous les temps, de tous les âges, de tous les climats, de toutes les régions, de tous les mondes. Partout où il y a un cerveau qui conçoit, un esprit qui pense, une âme qui rêve, l’art existe. L’art a pour ciel natal, non l’atmosphère étroite qui nous emprisonne, mais la profondeur démesurée de l’infini. — L’art est dans l’absolu, l’artiste vit dans le contingent. L’artiste est homme, et, comme homme, il relève de l’humanité. La société dont il est membre a le droit de lui demander compte de ses œuvres comme de ses actes. Sous peine de désertion, il ne peut s’abstraire de la communauté militante. Dans la guerre sainte du juste contre l’injuste, il est tenu d’apporter le concours de son talent, de son énergie et de ses forces. Il ne peut sans félonie trahir la cause sacrée du progrès. Il est obligé de servir, comme nous tous, et de combattre pour l’équité, pour la vérité, pour la civilisation. Apôtre du beau, il doit être aussi le croisé du bien.

Telle était, je n’en doute pas, l’idée que Shakespeare se faisait de sa mission terrestre. Shakespeare ne séparait pas les fonctions du poëte des devoirs de l’homme. Il ne cultivait pas l’art pour l’art. Sa dévotion à la muse se fortifiait toujours de son dévouement pour l’humanité. Comme le philosophe d’Alexandrie, il ne cherchait le beau que dans la splendeur du vrai. La fiction dramatique était toujours pour lui la plus lumineuse des paraboles. C’était peu que le théâtre amusât : il fallait, avant tout, qu’il instruisît. « L’objet du théâtre, dit Hamlet, est de présenter le miroir à la nature, de montrer à la vertu ses propres traits, à l’opprobre sa propre image et au corps séculaire du temps sa marche et sa trace. » Paroles mémorables, qu’on ne saurait trop méditer, car elles peuvent servir d’épigraphe à l’œuvre entière du maître.

Des critiques à courte vue se sont plu à présenter Shakespeare comme un fantaisiste n’ayant d’autre souci que son caprice, indifférent à la renommée et à la gloire, dédaigneux de l’avenir, inconscient de son génie, concevant et composant au hasard de l’inspiration, penseur irréfléchi, créateur involontaire. C’est contre ce préjugé, malheureusement trop répandu, que je voudrais réagir. Si un écrivain a jamais eu la conscience de son apostolat, selon moi, c’est Shakespeare. La poésie pour lui n’est jamais que le verbe le plus haut de la sagesse. Suivant lui, ce n’est pas assez que le théâtre expose les faits et les choses en présentant le miroir à la nature ; il faut qu’il apprécie ces faits et ces choses, en montrant à la vertu ses propres traits, à l’opprobre sa propre image. Le théâtre ne doit pas seulement animer les personnages, il doit les juger. Il faut qu’il exalte les bons et flétrisse les méchants. Il faut qu’il prenne parti pour le juste contre l’injuste. Chaque acte doit porter sa sentence. Tout drame doit conclure par un verdict. Telle est la pensée de Shakespeare. — Shakespeare est donc un poëte moraliste, tout aussi bien que Molière ; mais il y a entre les deux écrivains cette différence radicale : chez Molière, l’idée est presque toujours extérieure à l’action ; chez Shakespeare, l’idée se mêle toujours intérieurement à l’action. — La philosophie circule dans le drame anglais comme la sève dans l’arbre ; elle l’anime, elle le vivifie, elle en prolonge les racines, elle en élève la tige, elle en étend les rameaux, elle en multiplie les fleurs et les fruits, et, toujours présente par ses effets, elle se cache sous l’écorce au regard superficiel. Mais pour peu que vous souleviez cette écorce, elle jaillit et saute aux yeux.

Scrutez et fouillez tour à tour les pièces du maître : vous verrez surgir de chacune d’elles un généreux précepte. Hamlet vous dévoilera les périls de l’hésitation en présence du devoir ; Lear vous révélera les erreurs auxquelles l’autorité factice du roi expose l’autorité native du père ; Othello vous indiquera l’effrayant précipice de la jalousie ; Macbeth vous fera voir la chute de l’ambition dans le crime ; Richard III vous montrera l’inévitable ruine de la tyrannie. — Si des drames vous passez aux comédies, vous reconnaîtrez partout encore la préoccupation du moraliste. Dans la Sauvage apprivoisée, le poëte prêche la paix domestique en rappelant aux femmes que la grâce est leur vraie force ; dans Peines d’amours perdues, il démontre à nos prétendus souverains que la passion est la véritable souveraine ; dans Comme il vous plaira, il fait justice de cet odieux droit d’aînesse qui, durant tout le moyen âge, établit l’inégalité entre les enfants du même père et fit du cadet la victime du premier-né ; dans Tout est bien qui finit bien, il abolit la distinction des castes en forçant l’aristocratie à accepter l’alliance du peuple ; dans le Marchand de Venise, il met un terme à la guerre des religions en mariant un chrétien à la fille d’un juif.

Ainsi, les fantaisies les plus légères du maître offrent toujours à l’esprit une conclusion profondément sérieuse. Comment croire que ce soit là l’effet d’un hasard ? Comment prétendre que le poëte était un rêveur qui ne se rendait pas compte de ce qu’il rêvait ? Quoi ! c’était sans s’en douter que Shakespeare proclamait tant de vérités dans tant de chefs-d’œuvre ! C’était à son insu qu’il prodiguait les exemples et les conseils ! C’était involontairement que sans cesse il mettait en action la plus haute et la plus pure morale et qu’il fixait les principes les plus généreux dans d’impérissables symboles ! C’était machinalement que, s’adressant successivement à toutes les classes, parlant avec la même indépendance à ceux d’en haut et à ceux d’en bas, ce grand pontife de la nature prêchait à la royauté la clémence, à l’aristocratie l’humilité, au peuple la tolérance, à tous le devoir !

Ah ! rendons à Shakespeare ce qui est à Shakespeare ! n’attribuons pas à l’interprétation moderne l’honneur d’avoir inventé ce qu’elle n’a fait que comprendre. Soyons plus modestes, afin d’être plus équitables. Ne contestons pas son œuvre à cet ouvrier. Ne marchandons pas à cette imagination prodigieuse le menu mérite de la réflexion. Ne chicanons pas le génie, et convenons de bonne grâce que celui qui a conçu de telles choses était bien capable de les préméditer ! Que si des critiques obstinément sceptiques hésitaient encore à faire cet aveu et à reconnaître dans Shakespeare un des artistes qui ont le plus puissamment contribué à l’élévation morale du genre humain, je les invite à relire attentivement les trois pièces que j’ai essayé de traduire dans ce volume, et j’ose affirmer que cette étude aura raison de leurs derniers doutes. Comment, en effet, persisteraient-ils à nier que le poëte anglais eût souci de notre état social, en présence de cette magnifique trilogie dont la société est la véritable héroïne ? Ici c’est la société même qui va occuper la scène ; c’est son gouvernement, c’est sa constitution, c’est sa nature, c’est son histoire, ce sont ses vices, ce sont ses luttes, ce sont ses détresses, ce sont ses désastres qui vont être mis sous nos yeux ; c’est le drame de la société qui va se jouer. Ô vous qui croyez encore que Shakespeare était indifférent aux misères de notre communauté, regardez. Shakespeare va dévoiler les trois grandes plaies qui la rongent : dans Mesure pour Mesure, l’hypocrisie, dans Timon d’Athènes l’égoïsme, dans Jules César, la servilité.


I


L’aventure qui fait le sujet de Mesure pour Mesure est de tous les temps et de tous les pays. Si monstrueux qu’il soit, ce n’est pas un personnage rare qu’un magistrat coupable du crime pour lequel il condamne un autre homme. Il ne faudrait pas chercher bien loin dans l’histoire du peuple le plus civilisé pour y trouver un juge concussionnaire sévissant contre un voleur, un juge prévaricateur punissant un faussaire, ou un juge adultère s’oubliant jusqu’à châtier un adultère. — Un malheureux est condamné pour attentat aux mœurs ; une femme, parente du condamné, intercède pour lui auprès de l’officier public : l’officier promet d’être clément si cette femme se donne à lui ; la femme se livre, et l’officier, en dépit de sa promesse, laisse exécuter la sentence : voilà un fait bien atroce, n’est-ce pas ? eh bien, il n’est pas extraordinaire. On en trouverait plus d’un exemple dans nos annales européennes. Ce fait a été raconté, en France, d’Olivier le Diable et de Laubardemont ; en Angleterre, du colonel Kirke ; en Italie, d’un officier de la maison d’Este. Ce n’est donc pas à la légende qu’il faut l’attribuer, c’est à l’histoire. La fable a pu se l’approprier et le développer, elle ne l’a pas inventé : il a appartenu de tout temps à la chronique scandaleuse de l’humanité.

Je n’hésite donc pas à attribuer une origine historique à la tragique nouvelle que raconte maître Giraldi Cinthio de Ferrare au cinquième chapitre de la huitième décade de ses Hécatommithi. — Il était une fois, dit Mme Fulvia, un grand empereur appelé Maximian, qui était un rare exemple de courtoisie, de magnanimité et de justice. Cet empereur unique avait choisi, pour gouverner sa bonne ville d’Inspruck, un sien familier qu’il aimait fort, nommé Juriste ; mais, avant de lui bailler ses lettres patentes, il lui avait recommandé de garder inviolablement la justice, l’avertissant qu’il pourrait tout lui pardonner, excepté une chose faite contre justice : « Si d’aventure vous ne pensez être tel que je vous désire, pour ce que tout homme n’est pas propre à toute chose, ne prenez pas cette charge et restez ici à la cour. » Juriste, plein de confiance en lui-même, avait remercié son seigneur de la remontrance et hardiment avait accepté l’office. — Longtemps après qu’il eut pris en mains l’administration de la cité, advint qu’un jeune homme, appelé Vico, força une jeune fille d’Inspruck. De quoi la plainte alla par-devant Juriste lequel le fit prendre incontinent et le condamna, selon la loi de la ville, à avoir la tête tranchée. — Or, Vico avait pour sœur une jeune demoiselle de dix-huit ans, nommée Épitia, laquelle, outre qu’elle était ornée de grande beauté, avait une très-douce manière de parler et une présence aimable, accompagnée d’une rare honnêteté féminine. Épitia n’hésita pas à aller trouver Juriste pour le prier d’avoir compassion de son frère. Elle plaida la cause du condamné avec grande éloquence, insistant sur la puissance de l’aiguillon d’amour, sur le peu d’expérience de Vico, lequel n’avait encore que seize ans, déclarant d’ailleurs que, pour réparer la faute commise, il était prêt à prendre la fille à femme, et ajoutant enfin que, dans sa pensée, la loi avait été établie pour épouvanter plutôt que pour être observée, et que ce serait grande cruauté de punir par la mort un péché qui pouvait être honnêtement et saintement réparé. Juriste, qui ne prenait pas moins de plaisir à entendre le gracieux langage d’Épitia qu’à voir sa grande beauté, se fît répéter deux fois les mêmes choses et finit par consentir à différer l’exécution, « pour réfléchir à ce qu’Épitia lui avait dit ». Épitia eut bonne espérance de telles paroles et courut les rapporter à son frère qui la pria de solliciter de nouveau sa délivrance. — La jeune fille revint donc, quelques jours après, devant le lieutenant et lui demanda humblement ce qu’il avait délibéré. Aussitôt que Juriste la vit, il se sentit devenir tout en feu et lui répondit qu’il avait considéré ses raisons, mais qu’elles étaient insuffisantes, que la loi était formelle et qu’il ne pouvait user de miséricorde envers Vico. Pourtant, si Épitia voulait lui complaire de sa gente personne, il était prêt à faire grâce au condamné.

— J’aime beaucoup la vie de mon frère, répondit fièrement la jeune fille, mais j’aime encore mieux mon honneur. Laissez donc votre déshonnête pensée. Si je peux recouvrer mon frère par un autre moyen, je le ferai volontiers.

— Il n’y a point d’autre moyen, répliqua Juriste, et ne devriez vous montrer tant revéche ; car peut-être nos premières conjonctions seraient telles que vous deviendriez ma femme. Avisez bien, j’attendrai demain votre réponse.

Épitia s’en alla toute fâchée à son frère et lui rapporta fidèlement ce qui était advenu, concluant qu’elle ne voulait point perdre son honneur pour lui sauver la vie et le suppliant, les larmes aux yeux, d’endurer patiemment sa mauvaise fortune. Sur quoi Vico, fondant en larmes, la conjura de ne point consentir à sa mort, puisqu’elle pouvait le délivrer en la manière que le gouverneur avait proposée.

— Cela est impossible, dit Épitia.

— Ah ! ma sœur, je vous prie, que les lois de la nature, du sang et de l’amitié puissent tant en votre endroit que vous me délivriez d’une misérable fin. vous êtes belle, ornée de toutes les grâces que la nature peut donner à une gentille femme, vous avez une merveilleuse manière de parler, ce qui peut vous faire aimer, non-seulement de Juriste, mais de l’empereur du monde. Et pour cette cause vous ne devez douter que Juriste ne vous prenne à femme.

Et, tenant ces propos, Vico pleurait et Épitia aussi. Et le frère, embrassant la sœur par le cou, ne la laissant qu’elle ne lui eût promis par contrainte de s’adonner à Juriste pour le sauver. Sur quoi la jeune fille s’en alla à Juriste et lui dit que l’espérance qu’il lui avait donnée de la prendre pour femme et le désir de sauver son frère l’avaient décidée et qu’elle consentait… La nuit suivante, elle se livra à Juriste ; mais, avant de prendre son plaisir de la fille, le méchant avait expédié l’ordre de trancher incontinent la tête de Vico. Le matin venu, Épitia, à peine défaite des bras du magistrat, lui rappela son engagement ; Juriste déclara qu’il allait le tenir et lui envoyer son frère chez elle. Épitia courut bien vite à sa maison. Sur quoi Juriste manda le geôlier, et lui ordonna de mettre sur une bière le cadavre de Vico, de le couvrir d’un drap noir et de le porter immédiatement à Épitia. Qui pourrait dire l’ennui de la jeune femme quand elle reçut son frère en cet état ? Pourtant elle eut la force de cacher son déplaisir, et, retenant ses larmes, elle déclara au geôlier qu’elle était satisfaite. Dès qu’elle fut seule, elle ne songea plus qu’à la vengeance. Après avoir médité maints projets, elle reconnut que le plus sûr était d’aller se plaindre à l’empereur, et, vêtue d’habits de deuil, se rendit à Villaque où Maximian tenait sa cour. L’équitable monarque écouta gracieusement les doléances de la dame ; mais, ne voulant pas condamner le coupable sans l’entendre, il manda son lieutenant. À la vue de celle qu’il avait offensée, Juriste fut tellement éperdu qu’il avoua tout. Sur quoi, l’empereur, pour garder l’honneur de la femme, ordonna que Juriste épouserait Épitia. En vain celle-ci objecta son aversion pour Juriste ; l’empereur fut inflexible et la sentence fut exécutée. Dès que le lieutenant eut épousé la dame, Maximian le fit appeler de nouveau et lui dit :

— J’ai pourvu à votre premier crime en vous faisant épouser la fille que vous avez violée : pour réparer l’autre, je veux que l’on vous tranche la tête, comme vous l’avez fait trancher à son frère.

Le misérable magistrat allait être livré au bourreau, quand Épitia intervint, et, faisant valoir son titre d’épouse, la sainteté du mariage et la beauté même de la clémence, supplia Son Altesse de laisser vivre Juriste. L’empereur, émerveillé de l’entendre prier pour un homme qui lui avait fait si grand tort, jugea qu’une si grande bonté devait obtenir ce qu’elle demandait et fit grâce, mais en signifiant à Juriste qu’il ne l’épargnait qu’en considération d’Epitia. Sur quoi les deux époux se retirèrent, en remerciant l’empereur. Et Juriste, songeant combien avait été grande envers lui la courtoisie d’Épitia, l’aima toujours beaucoup, et elle vécut très-heureusement avec lui le reste de ses jours.

Ainsi finit l’aventure que l’auteur des Hécatommithi racontait à toute l’Italie vers l’an de grâce 1565. Révélé à la France par la traduction de notre compatriote Gabriel Chappuys[1], ce récit parvint en Angleterre en même temps que la glorieuse légende du More de Venise. Un écrivain aujourd’hui oublié, Georges Whetstone le prit pour thème d’une comédie en deux parties qu’il dédia, en 1575, à son respectable ami et parent William Fleetwood, recorder de Londres. — Si imparfaite qu’elle fût, cette comédie attestait pourtant chez son auteur un certain tact poétique. Whetstone avait compris le défaut capital de la fable italienne et avait essayé de le corriger. Quoi de plus répugnant, en effet, pour le sens moral que la terminaison de cette fable : l’assassin épousant la sœur de l’assassiné, cette jeune fille prétendue si pure, si généreuse, si noble, achevant paisiblement ses jours en compagnie de l’infâme qui, pour prix de son déshonneur, lui a envoyé le cadavre de son frère ! Qu’Épitia pardonne l’offense personnelle qui lui a été faite, soit. Mais qu’elle amnistie le meurtre au point de vivre heureuse avec le meurtrier, c’est ce qui révolte l’équité et la raison. Cette félicité conjugale est moralement impossible ; un spectre la troublera toujours. La lune de miel qui doit luire sur ce bon ménage monstrueux aura toujours l’aspect horrible d’une tête coupée. — Aussi, pour pallier l’impression odieuse produite par une telle conclusion, maître Whetstone imagine un moyen qui, disons-le à son honneur, sera sanctionné par Shakespeare : il sauve les jours du frère condamné. Dans la Très-excellente et très-fameuse histoire de Promos et Cassandre, Andrugio ne meurt pas comme Vico dans la légende italienne. Promos, qui joue le rôle de Juriste, donne bien, il est vrai, l’ordre de procéder à l’exécution, mais un geôlier, plus humain que le magistrat, fait évader le prisonnier et, pour que cette évasion reste secrète, envoie à Cassandre le crâne d’un autre prisonnier fraîchement décapité. Dupe de ce pieux stratagème, Cassandre croit avoir perdu son frère, et, pour se venger, dénonce le crime de Promos au grand roi de Hongrie, Mathias Corvin, qui remplace ici l’empereur légendaire. Comme Juriste, Promos est condamné à épouser celle qu’il a séduite, puis à être décapité. En vain Cassandre suit l’exemple d’Épitia en implorant la grâce de l’homme qu’elle accusait tout à l’heure : elle ne peut parvenir à fléchir l’inexorable justicier. Mathias déclare que le sang versé exige du sang : Andrugio est mort, mort à Promos ! Hoc facias alteri quod tibi vis fieri, dit ce grand prince qui ne perd pas son latin. Promos est donc livré à l’exécuteur ; mais, au moment où tout espoir semble perdu, survient Andrugio qui, renonçant à un déguisement inutile, se fait reconnaître et implore lui-même du monarque la vie de son beau-frère. Le roi ne résiste plus ; il accorde à l’offensé la grâce de l’offenseur. Promos, redevenu premier ministre, est rendu à Cassandre, Andrugio épouse Pauline, la jeune fille avec laquelle il s’est oublié, et la pièce se termine ainsi par un double épithalame.

Vous le voyez, la légende italienne a subi une transformation radicale, dès son entrée sur la scène anglaise. La tache de sang qui la défigurait a été pour toujours essuyée. La fable a perdu toute son horreur, et elle peut, sans contradiction, se dénouer en comédie. — Mais ce qui fait de la pièce de George Whetstone une composition décidément comique, c’est l’intrigue secondaire qu’il a accouplée à la donnée primitive. — Au gouverneur Promos est adjoint un certain Phallax qui est chargé de la police urbaine dans la ville capitale de Julio. Par ordre de son supérieur, ce Phallax a fait fermer toutes les maisons suspectes de la cité. Un jour les recors amènent devant lui une prostituée récalcitrante. Phallax s’éprend tout à coup de cette fille et, au lieu de l’envoyer en prison pour être fouettée comme ses pareilles, la prend sous sa protection. Lamia, conseillée par un drôle nommé Rosko, exploite habilement la passion du robin : elle mène un train splendide dont Phallax fait tous les frais. Pour subvenir à ces prodigalités, le juge commet force déprédations et concussions ; toutes les turpitudes lui sont bonnes pour battre monnaie ; il rançonne les habitants en les faisant arrêter, puis relâcher moyennant finance ; il va jusqu’à dévaliser les passants avec l’aide de ses exempts, Rapax et Gripax, transformés en filous. Le magistrat se fait brigand pour rester souteneur. Cependant le roi Mathias songe à revenir dans sa capitale, et il faut reconnaître qu’il est grand temps. Dès son entrée dans la cité, Sa Majesté est assourdie par les plaintes de ses loyaux sujets. Phallax est destitué et condamné à rendre tout ce qu’il a volé : c’est bien le moins, convenez-en. Quant à Lamia, elle est enlevée de son logis et emmenée en prison où elle doit être bel et bien fustigée. — Le moindre inconvénient de cette seconde intrigue est de se superposer à la première sans jamais s’y mêler. Les farces pénibles auxquelles elle donne lieu surchargent l’action centrale d’intermèdes bouffons qui n’ont aucun rapport avec elle. Aucun lien entre une fable et l’autre. Les personnages de celle-ci sont absolument étrangers aux personnages de celle-là. — Production étrange que cette comédie hybride dont les deux fictions, s’interrompant sans jamais se répliquer, jouent continuellement aux propos interrompus !

De cette production confuse, disparate, dégingandée, Shakespeare a fait une œuvre pleine d’harmonie et d’ensemble. De Promos et Cassandre il a fait Mesure pour Mesure. — Et d’abord, afin de rendre à la fable originale toute son importance, Shakespeare a réduit l’intrigue secondaire, si longuement développée par Georges Whetstone, aux proportions d’un court épisode qui, loin de troubler la donnée principale, en est le complément logique. Le despotisme d’Angelo a pour conséquence grotesque l’arrestation de Pompée et de dame Surmenée (mistress Overdone), comme il a pour conséquence tragique l’arrestation de Claudio et de Juliette. Le procès fait à la matrulle et au rufian accuse la niaiserie de la tyrannie, comme le procès intenté au gentilhomme et à la fille de qualité en expose la cruauté. L’esclandre du carrefour fait écho au scandale du salon pour dénoncer les abus de la toute-puissance. La vérité fondamentale que développe ainsi le fait principal est répétée en d’autres termes par le fait subalterne. — L’incident, relié par l’idée à l’événement central, y est d’ailleurs constamment rattaché par l’action même. Dans les deux ou trois scènes auxquelles il donne lieu, figure toujours quelque personnage essentiel : tantôt c’est Angelo, tantôt le duc, tantôt le prévôt. En outre, l’excentricité de Lucio, fantasque figure créée tout exprès par le poëte, est un continuel trait d’union entre le drame et l’épisode. Lucio est la mouche du coche de l’intrigue. Il hante la ville et la cour ; il a un pied dans les plus saints lieux et un pied dans les plus mauvais ; le même homme qui va chercher Isabelle au monastère de Sainte-Claire, a déjà conduit certaine Cateau de sa connaissance dans le couvent dont dame Surmenée est la supérieure. Lucio est à la fois le chaperon de la vierge sage et le familier de la vierge folle : il patronne la vertu et il tutoie le vice ; il sert Claudio de tout son dévouement, et l’on ne peut s’empêcher de le trouver ingrat quand il refuse sa caution à ce pauvre clown. — Par cette création si originale, le problème est donc décidément résolu : l’œuvre a trouvé son unité dans sa variété même. Grâce au génie souverain de l’artiste, la construction éphémère et incohérente, échafaudée par un manœuvre obscur, est devenue un monument complet, homogène, impérissable.

Pourtant ce ne sont pas les détracteurs qui ont manqué à Mesure pour Mesure. Cette œuvre, si justement vantée en France et en Allemagne, a été en Angleterre l’objet de continuelles attaques. Voulez-vous avoir une idée de ces hostilités ? Écoutez comment se sont exprimés les plus indulgents : « Cette comédie, qui est toute de Shakespeare, a déclaré Coleridge, est pour moi la plus pénible, je devrais dire la seule pénible portion de ses ouvrages. » — « La faute, a observé M. Hunter, en est principalement au sujet qui est improbable et dégoûtant. » — « Il y a des scènes, a ajouté de nos jours M. Knight, qui sont simplement révoltantes. » Pénible ! dégoûtante ! révoltante ! telles sont les épithètes qu’ont jetées à la face de cette œuvre magistrale les admirateurs les plus fervents et les plus intelligents de Shakespeare. Au premier moment, cette explosion de huées étourdit et étonne : on ne comprend pas comment de telles imprécations peuvent être proférées par des bouches amies. Il est vrai que l’auteur de Mesure pour Mesure peint librement la nature et appelle les choses par leur nom ; il est vrai qu’il n’emploie pas la périphrase pour qualifier le vice : il est vrai qu’ayant à exposer toutes les plaies sociales, il n’hésite pas, pour nous faire voir la plus profonde, à entr’ouvrir sur la scène la porte condamnée du lupanar. Mais ces objections, permises aux prudes de la critique, ne sauraient être présentées sérieusement par ceux qui louent sans réserve les autres pièces du maître. Les chefs-d’œuvre les plus universellement acceptés, Hamlet, Othello, Roméo et Juliette, le Roi Lear, offrent maints passages tout aussi licencieux que les scènes qui révoltent les détracteurs de Mesure pour Mesure. Le reproche d’obscénité n’est donc pour ceux-ci qu’un prétexte ; le motif, le motif véritable n’est pas là. Ce qui indigne ces critiques, ce qui leur inspire, à leur insu même, une si invincible répugnance, ce n’est pas la forme, c’est le fond même de l’œuvre. Hazlitt a trahi leur sentiment intime lorsqu’il a dit : « Il y a dans la nature du sujet de cette pièce un péché originel qui nous empêche d’y prendre un intérêt sympathique. » Quel est ce péché originel ? Je vais tâcher de l’expliquer.

S’il est une nation qui honore l’apparence, cette nation, c’est l’Angleterre. S’il est une race qui se laisse prendre aux semblants, cette race, c’est la race anglo-saxonne. Les dehors exercent sur elle une fascination singulière. Pour elle, paraître, c’est exister ; la question, ce n’est pas d’être vertueux, c’est de sembler vertueux ; ce n’est pas d’être fort, c’est de sembler fort ; ce n’est pas d’être puissant, c’est de sembler puissant. La gravité visible constitue pour elle la vraie dignité. Le décorum extérieur est le critérium de l’honneur intérieur. — Eh bien, c’est en dépit de ce préjugé national qu’a été conçu Mesure pour Mesure. Dans cette œuvre audacieuse, Shakespeare a détruit le prestige de l’apparence si cher à la vanité de ses concitoyens ; il a montré le néant de cette vertu spécieuse dont un peuple essentiellement formaliste est toujours la dupe obstinée. La conception du principal personnage est une offense directe à la pruderie sociale de l’Angleterre. Froid, rigoriste, flegmatique, observateur scrupuleux de l’usage, ami des traditions, toujours soucieux du qu’en dira-t-on, dédaignant l’émotion comme une faiblesse, impassible de parti pris, mesurant ses paroles comme ses gestes, gourmé, solennel et majestueux, Angelo est le type de cet homme respectable à qui, au delà de la Manche, appartient de droit l’estime publique. Et c’est un personnage si considérable et si considéré que Shakespeare a osé couvrir de ridicule et d’opprobre ! C’est ce mérite sterling qu’il a soumis à la pierre de touche de la passion pour en prouver la fausseté ! C’est ce parfait gentleman qu’il a montré commettant une bassesse et, pour cacher cette bassesse, prêt à commettre un crime ! — Étonnez-vous donc qu’une telle témérité ait révolté la critique britannique !

Molière n’a dénoncé qu’un jésuitisme de sacristie en créant le Tartufe religieux. Shakespeare a dénoncé le machiavélisme mondain en concevant le Tartufe social.

Le Tartufe de Molière n’est guère dangereux, convenez-en. Il faut être aussi niais que le bonhomme Orgon et aussi simple que madame Pernelle pour se laisser séduire par les simagrées de ce pied-plat. « Que d’affectation et de forfanterie ! » murmure Dorine aux premiers mots qu’il prononce. Tous les gens sensés sont de l’avis de la soubrette : ni Cléante, ni Valère, ni Damis, ni Elmire ne se font illusion sur ce charlatan. L’homme d’ailleurs n’est pas adroit : c’est dans le salon même de son bienfaiteur qu’il risque sa déclaration d’amour, et il n’a seulement pas pris la précaution élémentaire de regarder dans le cabinet voisin ; enfin, c’est au moment où il touche au but de son ambition, quand Orgon vient de lui donner tout son bien, qu’il tombe dans le piège grossier que lui tend Elmire. — Combien le Tartufe de Shakespeare est plus habile et plus terrible ! Celui-là ne porte pas la haire et ne se flagelle pas avec la discipline : il ne crie pas, ne grimace pas, ne gesticule pas. Son altitude est si grave et si sévère qu’elle trompe le plus clairvoyant. Comment n’en imposerait-il pas au monde entier, puisqu’il s’en impose à lui-même ? Ce comédien émérite a fini par se croire le personnage qu’il joue : son rôle est devenu sa conscience. À force d’être impassible, il s’imagine être vraiment infaillible. Il ne distingue plus son masque de son visage ; il ne se doute plus qu’il n’est qu’un hypocrite. Il a conquis sa propre estime, comme celle de tous. La considération générale lui fait respectueusement cortège. À lui toutes les distinctions et toutes les faveurs que la fortune réserve à ses élus. Daigne-t-il sortir de la vie privée pour entrer dans la vie publique ? Les postes les plus éminents lui appartiennent d’avance. Veut-il être député ou ambassadeur ? Il est déjà diplomate. Veut-il être premier ministre ? Il est d’emblée homme d’État.

Le seigneur Angelo était donc tout naturellement désigné pour le pouvoir, quand le duc de Vienne, partant pour un long voyage, lui a délégué l’autorité souveraine. Consulté sur ce choix, le sage et excellent Escalus lui-même a déclaré que, « si quelqu’un dans Vienne méritait ce témoignage de confiance et d’estime, c’était assurément le seigneur Angelo. » — À peine investi de la lieutenance, Angelo tranche du réformateur : il prétend imposer à la société tout entière la règle de son austérité. Au gouvernement paternel du prince, qui laissait ses sujets vivre à leur guise, a succédé une administration tracassière qui traite tous les citoyens en suspects et introduit l’espionnage jusque sous le toit domestique. Angelo a fait revivre les lois policières que le duc avait laissé tomber en désuétude, et, en vertu de ces lois, un gentilhomme de la ville vient d’être condamné à mort pour avoir épousé sa fiancée avant l’heure. L’exécution est fixée à demain. Toute la cité est consternée de cet arrêt. Les jeunes gens s’abordent en se racontant avec épouvante une nouvelle qui les menace tous. Par commandement spécial, le malheureux Claudio a été promené à travers la ville en compagnie de la fornicatrice, avant d’aller à l’échafaud. Angelo est inexorable. En vain Escalus a essayé de l’apitoyer en faveur du condamné. En vain le prévôt, chargé de présider à l’exécution, l’a invité respectueusement à revenir sur sa sentence. Angelo lui a signifié sèchement de faire son office ou de donner sa démission. À ce moment critique, quand toute espérance paraît abandonnée, un valet pénètre dans l’appartement de Son Excellence et annonce que la sœur du condamné demande à lui parler.

— Est-ce qu’il a une sœur ? dit négligemment Angelo en se tournant vers le prévôt.

— Oui, mon bon seigneur, une toute vertueuse jeune fille qui doit bientôt entrer au couvent, si elle n’y est déjà.

— Eh bien, qu’on la fasse entrer.

Observez bien la jeune fille qui va paraître : c’est une des plus admirables figures que le maître ait jamais peintes. Isabelle est une beauté exceptionnelle parmi les beautés même de Shakespeare. Les femmes que le poëte nous a montrées jusqu’ici sont femmes avant tout : si parfaites, si angéliques qu’elles soient, elles appartiennent toutes à notre humanité ; elles portent toutes notre livrée de chair et de sang. Nos instincts sont les leurs ; elles n’ont pas d’autres émotions que les nôtres. Ce sont nos affections qui les animent et les exaltent jusqu’à la tragédie ; c’est l’amitié qui donne à Émilia le courage de mourir ; c’est l’amour maternel qui tue Constance ; c’est l’amour filial qui tue Cordélia ; c’est l’amour conjugal qui tue Juliette et Desdémona ; c’est l’amour qui tue Ophélia. L’amour leur donne la vie comme il leur donne la mort. C’est l’amour qui, dans la comédie même, règle la destinée de ces adorables créatures : Imogène, Hermione, Miranda, Hermia, Viola, Héro, Portia, Béatrice ! C’est l’amour qui fait la chute de Cressida et le triomphe de Perdita ! La fatalité de la passion gouverne irrésistiblement toutes ces existences. Seule, Isabelle est soustraite à ce formidable empire. Par une puissance de volonté dont le poëte l’a douée spécialement, elle a secoué le joug des sens. Les affections humaines peuvent encore la toucher, mais ne peuvent plus la dominer. Sa force, c’est sa foi. « L’âme de sa nature est la grâce, grace is the soul of her complexion. » Morte à l’existence présente, Isabelle vit par aspiration de la vie future. Les choses de ce monde ne sauraient plus distraire un esprit entièrement absorbé par l’adoration de l’Éternel. À force de contempler le ciel, elle a perdu de vue la terre. Son regard, continuellement levé là-haut, a pris la fixité séraphique. C’est plus qu’une vierge, c’est une sainte dont l’auréole est déjà visible pour les profanes. Lucio lui-même ne l’aborde qu’avec une superstitieuse vénération, et c’est en l’invoquant comme une créature céleste (a thinq enskyed and sainted) qu’il lui a annoncé la condamnation de Claudio. La jeune fille, entraînée par son enthousiasme religieux, venait d’entrer au couvent de Sainte-Claire pour y commencer son noviciat, quand elle a appris le cruel événement. Malgré sa répugnance à redescendre dans le siècle qu’elle croyait avoir quitté pour toujours, elle a dû céder au désir de sauver son frère : elle a quitté le cloître, et, accompagnée de Lucio, elle est venue tenter une démarche suprême en faveur du cher condamné.

Vous comprenez ce que la situation indiquée par Giraldi Cinthio a gagné d’intérêt et de grandeur dramatique, grâce à la conception d’une telle figure. Comment une vierge si religieusement vertueuse va-t-elle remplir la délicate et scabreuse mission dont l’événement l’a chargée ? Comment cette pudeur claustrale va-t-eile présenter la périlleuse apologie d’un sensualisme tout mondain ? Cette conscience ascétique pourra-t-elle se plier à tous les tempéraments et faire toutes les concessions nécessaire au succès d’une telle tentative ? Voilà la question. Voyons la solution.

Angelo a laissé entrer Isabelle avec l’insouciante hauteur d’un tout-puissant sûr de lui-même. Il a une telle confiance dans son caractère qu’il empêche le prévôt de sortir, pour donner à cet indulgent magistrat le spectacle de son inflexibilité exemplaire. — Invitée à parler, Isabelle explique timidement le motif qui l’amène ; mais les premiers mots qu’elle prononce sont nécessairement maladroits. La novice a tellement peur d’excuser le péché, même en apparence, que, malgré elle, elle exagère la culpabilité de Claudio, au lieu de l’atténuer. Sa rigidité monacale donne raison au rigorisme légal du juge. Elle condamne la faute commise avec plus de sévérité qu’Angelo lui-même. Elle abhorre cette faute « entre toutes » et désire « la voir tomber sous le coup de la justice. » La seule chose qu’elle demande au gouverneur, c’est de condamner le crime sans condamner le criminel. Angelo n’a pas de peine à démontrer combien cette distinction est spécieuse : « Condamner le crime, et non l’auteur du crime ! mais tout crime est condamné avant d’être commis. Ma fonction serait réduite à néant si je flétrissais les crimes que répriment nos codes en laissant libres leurs auteurs. » Isabelle ne saurait répliquer à cette conclusion logiquement tirée de ses propres prémisses ; déjà elle abandonne la cause : « Ô juste, mais rigoureuse loi ! s’écrie-t-elle, j’ai donc eu un frère ! » Et, saluant le gouverneur, elle va se retirer. Heureusement Lucio est là qui la relient par le pan de sa robe. Le libertin ne comprend pas le pieux scrupule qui fait reculer la vierge. Il prend pour une lâche indifférence ce pudique désistement : « Ne renoncez pas ainsi, revenez à la charge, suppliez-le, agenouillez-vous devant lui, pendez-vous à son manteau. Vous êtes trop froide, vous auriez besoin d’une épingle que vous ne pourriez la demander en termes plus glacés. Revenez à lui, vous dis-je. »

Soufflée par cet étrange conseiller, Isabelle revient à la charge et reprend le plaidoyer interrompu avec une éloquence nouvelle. La boutade de Lucio lui a remis en mémoire l’argument suprême. Chrétienne, elle rassure et fortifie sa conscience, en rappelant le commandement sacré qui a prescrit le pardon des offenses, protégé la femme adultère et amnistié les bourreaux même de l’Homme-Dieu. Elle propose à Angelo l’exemple de cette indulgence divine. Ce n’est plus la justice qu’elle invoque, c’est la pitié.

« Croyez-le bien, aucun des insignes réservés aux grands, ni la couronne du roi, ni le glaive du lieutenant, ni le bâton du maréchal, ni la robe du juge, ne leur ajoutent autant de prestige que la clémence. »

Mais Angelo est logiquement impitoyable. Le juriste, habitué à sévir, ne comprend pas et n’admet pas cette théorie illégale de la mansuétude. Il répond sèchement à Isabelle que son frère est le condamné de la loi et qu’elle perd ses paroles.

— Hélas ! hélas ! s’écrie la vierge inspirée, mais toutes les âmes étaient condamnées, et Celui qui aurait pu si bien se prévaloir de cette déchéance y trouva le remède. Où en seriez-vous si Celui dont émane toute justice vous jugeait seulement d’après ce que vous êtes ? Oh ! pensez à cela, et alors vous sentirez le souffle de la pitié sur vos lèvres, comme un homme nouveau.

— Résignez-vous, c’est la loi et non moi qui condamne votre frère ; fût-il mon fils, il en serait de même de lui : il doit mourir demain.

— Demain ! oh ! si brusquement ! épargnez-le, épargnez-le ! il n’est pas préparé à la mort ! même pour nos cuisines, nous ne tuons un oiseau qu’en sa saison : aurons-nous donc, pour servir le ciel, moins de scrupule que pour soigner nos grossières personnes ? Mon bon seigneur, réfléchissez : qui donc jusqu’ici a été mis à mort pour cette offense, et il y en a tant qui l’ont commise !

— Quoiqu’elle sommeille, la loi n’était pas morte ; tant de coupables n’eussent pas osé commettre ce délit, si le premier qui enfreignit l’édit avait répondu devant elle de son action. Désormais elle veille, elle prend acte de ce qui se passe et fixe son regard de prophétesse sur le cristal qui lui montre les crimes futurs…

— Pourtant, faites pitié.

— Je fais acte de pitié quand je fais acte de justice. Car alors j’ai pitié de ceux que je ne connais pas et qu’un crime pardonné corromprait plus tard ; et je fais le bien de celui qui, expiant un crime odieux, ne peut plus vivre pour en commettre un second. Prenez-en votre parti : votre frère mourra demain.

Voyez comme peu à peu la légende originale s’est agrandie sous nos yeux. Cette scène entre le juge et la suppliante, qu’indiquait sommairement le conteur italien, est devenue, — ainsi transfigurée par le génie anglais, — le symbole dramatique d’un antagonisme qui dure encore. Angelo et Isabelle résument dans un admirable dialogue l’incessant débat entre la loi sociale et la loi divine. La loi sociale, cette loi du talion et des représailles, cette loi sanguinaire, meurtrière, exterminatrice, que promulguent tous nos codes, parle par la voix du magistrat judaïque. La loi divine, cette loi du pardon et de l’amour, cette loi indulgente, douce et charitable dont émane l’Évangile, répond par la bouche de la vierge chrétienne. À la misérable argutie de la vindicte humaine, Isabelle oppose l’argument suprême de l’éternelle miséricorde. À la glose ténébreuse des statuts terrestres, elle réplique par le Verbe sacré qui resplendit en caractères radieux dans ia mansuétude du firmament.

— Ciel miséricordieux ! quand tu lances tes éclairs, c’est pour fendre le chêne trapu et rebelle plutôt que l’humble myrte ! Mais l’homme vaniteux ! drapé dans sa petite et brève autorité, connaissant le moins ce dont il est le plus assuré, sa fragile essence, il s’évertue, comme un singe en colère, à faire des grimaces grotesques qui font pleurer les anges et qui, s’ils avaient nos ironies, leur donneraient le fou rire des mortels !

Angelo se tait comme accablé par cette sublime apostrophe. Isabelle entrevoit enfin la victoire et profite de cet instant de stupeur pour la décider. Elle n’implore plus le magistrat, elle le confesse. Le ton timide de la solliciteuse a fait place à l’accent superbe de la prophétesse : — Rentrez en vous-même, frappez votre cœur et demandez-lui s’il n’a conscience de rien qui ressemble à la faute de mon frère. S’il confesse une faiblesse de nature analogue à la sienne, qu’il ne lance pas de vos lèvres une sentence contre la vie de mon frère !

Angelo est visiblement ému. Pour la première fois de sa vie, cet homme ressent une impression dont il n’est pas maître. L’infaillible faillit. Le magistrat dont tous les arrêts étaient irrévocables révoque une décision ; il accorde un sursis : — Je réfléchirai, murmure-t-il, revenez demain.

La pieuse enfant attribue à l’indulgence toute désintéressée du magistrat la concession qu’elle vient d’obtenir. Aussi croit-elle pouvoir le suborner par des actions de grâces : — Écoutez comment je veux vous corrompre, dit-elle avec un adorable sourire.

— Comment ! me corrompre ?

— Oui, en vous offrant des dons que vous partagerez avec le ciel, en vous offrant, non de futiles sacs d’or monnayé, ni des pierres plus ou moins précieuses, mais de vraies prières qui s’élèveront vers le ciel et y entreront avant le soleil levant.

Mais Isabelle se trompe : ce n’est pas par ces présents ineffables qu’elle peut corrompre une pareille conscience. Elle s’imagine avoir attendri Angelo par la sainte prédication de la charité. Quelle erreur ! Ce qui a touché Angelo, ce n’est pas l’éloquence de sa parole, c’est le charme de sa voix. Ce qui l’a séduit, ce n’est pas la suavité de la prière, c’est le geste de la suppliante. Ce qui l’a tenté, ce n’est pas l’appât moral d’une bonne action, c’est l’attrait charnel d’une virginale beauté. Isabelle se figure avoir remué l’âme d’Angelo, elle n’a bouleversé que ses sens. Au lieu d’un magnanime désir, elle ne lui a inspiré que la plus basse convoitise. Au lieu d’une noble flamme, elle n’a allumé en lui que les feux de l’enfer. Son angélique pudeur va provoquer chez cet homme le rut du démon.

Le lendemain, quand Isabelle revient au palais, Angelo est seul. Le magistrat a éloigné tous les témoins. Plus circonspect que Tartufe, il a pris les précautions nécessaires pour que pas un tiers ne sache ce qui va se passer. Il est bien sûr que le secret lui sera gardé. Cette jeune fille est à sa discrétion : il la veut, il la tient. Il peut à son aise la circonvenir, la séduire, l’entraîner à l’aide de cette puissante amorce : la vie d’un frère. — Arrière donc « la gravité qui faisait son orgueil » ! Arrière « cette dignité qui extorque la crainte des sots et enchaîne les imbéciles à ses faux semblants » ! À bas le masque ! Le magistrat n’a plus que faire ici de son hypocrisie ; il peut mettre son impudeur à nu ; il peut sans scrupule être infâme.

— Eh bien, jolie fille, dit-il à Isabelle qui entre ?

— Je viens savoir votre décision.

— Votre frère ne peut vivre.

Vous devinez dans quel but Angelo affecte tout d’abord une telle rigueur. Par cette terrible sentence, Angelo fait sentir tout son pouvoir à la solliciteuse ; il compte la ployer à de nouvelles supplications ; il pense qu’elle va l’implorer, le presser, et se traîner à ses genoux. Mais ce premier calcul est déjoué. Isabelle a puisé dans sa foi la force de supporter le coup qui la frappe ; elle est résignée d’avance, elle se retire. Angelo sent que sa victime lui échappe, et vite il la retient, en lui laissant entrevoir la possibilité d’un nouveau sursis. La pieuse jeune fille demande quelle sera la durée de ce répit, afin que Claudio puisse se préparer. Le magistrat évite de se prononcer ; il revient sur la culpabilité du condamné et récrimine contre la faute commise, avec l’intention évidente de forcer son interlocutrice à excuser cette faute. Pour pallier le tort de son frère, Isabelle reconnaît qu’en effet la perfection n’est pas de ce monde. Et c’est alors que, profitant de l’aveu obtenu, Angelo lui pose brusquement cette question :

— Qu’aimeriez-vous mieux, voir la plus juste loi ôter la vie à votre frère, ou, pour le racheter, livrer votre corps à d’impures voluptés comme la femme qu’il a souillée ?

— Seigneur, croyez-le bien, j’aimerais mieux sacrifier mon âme que mon corps.

Angelo feint de ne pas tenir compte de cette réplique ; il répète sa question, mais en la précisant : Claudio doit mourir ; que ferait Isabelle, si elle pouvait le sauver en se livrant à quelque puissant personnage ?

— Je ferais pour mon pauvre frère ce que je ferais pour moi. Or, si j’étais sous le coup de la mort, je me parerais, comme de rubis, des marques du fouet déchirant et, plutôt que de prostituer mon corps à la honte, je me dépouillerais pour la tombe, comme pour un lit ardemment souhaité.

— Vous voudriez donc que votre frère mourût ?

— Ce serait le parti le moins désastreux. Mieux vaudrait pour le frère une mort d’un moment que pour la sœur qui le rachèterait une mort éternelle.

— Mais vous seriez alors aussi cruelle que la sentence que vous réprouviez si fort !

Ici les rôles s’intervertissent. La suppliante devient la suppliée. Naguère c’était Isabelle qui réclamait contre la « rigueur d’Angelo, maintenant c’est Angelo qui se récrie contre la cruauté d’Isabelle. Eh quoi ! elle laisserait périr ce frère qu’il dépendrait d’elle de sauver ! Elle refuserait, pour l’arracher à la mort, de commettre une action qu’elle-même absolvait presque tout à l’heure ! Que parle-t-elle de damnation ? La charité ici compenserait le péché. D’ailleurs, ne sommes-nous pas tous faillibles ? Isabelle convient que les femmes sont fragiles comme les glaces où elles se mirent : « Eh bien qu’elle soit ce qu’elle est, c’est-à-dire une femme ; si elle est plus, elle n’est plus femme ; si elle l’est, comme l’indique tout son extérieur, qu’elle revête la livrée prédestinée. »

Ce sophisme machiavélique rappelle la fameuse théorie jésuitique :

Le ciel défend de vrai certains contentements,
Mais on trouve avec lui des accommodements,
Selon divers besoins, il est une science
D’étendre les liens de notre conscience
Et de rectifier le mal de l’action
Avec la pureté de notre intention.

Mais Isabelle, entendant Angelo, a droit d’être plus étonnée qu’Elmire écoutant Tartufe. C’est donc ainsi que parle l’intègre justicier devant qui le monde s’incline ! Celui qui naguère jetait l’anathème au vice immonde en fait maintenant l’apologie ! Il invoque les circonstances atténuantes de l’infirmité humaine en faveur de ce même crime que demain il punira de la mort ! Qu’est-ce que cela signifie ? Isabelle entrevoit enfin l’atroce vérité qu’elle repoussait jusque-là comme une impossible hypothèse ; inquiète, elle considère cet homme qui depuis peu s’est approché d’elle, l’œil élincelant, la joue en feu, le geste frémissant.

— Je n’ai qu’un seul langage, s’écrie-t-elle, mon généreux seigneur, reprenez avec moi votre premier ton.

Inutile supplication. Angelo ne peut plus retenir les mots qui lui brûlent les lèvres :

— Comprenez bien, je vous aime.

— Mon frère a aimé Juliette, et vous me dites qu’il mourra pour cela.

— Il ne mourra pas, Isabelle, si vous m’accordez votre amour.

Après ce cri qui résume tout le drame, le doute n’est plus possible. La conjecture est devenue réalité. Isabelle est convaincue. Sous la toge auguste de Minos la vestale stupéfaite a vu surgir Priape :

— Hypocrisie, s’écrie la vierge indignée, hypocrisie ! je te dénoncerai, Angelo, prends-y garde. Signe-moi immédiatement la grâce de mon frère ou à gorge déployée je crierai au monde quel homme tu es !

Mais Angelo ne fait que rire de cette menace candide : n’est-il pas tout-puissant ? Bien naïve est cette enfant de s’imaginer qu’elle obtiendra justice contre le dispensateur de la justice. D’ailleurs où sont les témoins ? Une simple dénégation mettra à néant toutes ses accusations :

— Qui te croira, Isabelle ? Mon nom immaculé, l’austérité de ma vie, mon témoignage opposé au tien prévaudront sur tes accusations, et ton rapport s’éteindra comme en une fumée de calomnie… Accorde ton consentement à mon ardent désir, réprime tout scrupule et toutes ces fâcheuses rougeurs qui repoussent ce qu’elles attirent. Rachète ton frère en livrant ton corps à ma fantaisie… Autrement, non-seulememt il subira la mort, mais ta dureté prolongera son agonie par une lente torture.

Tragique extrémité ! Isabelle est obligée de se prostituer ou de tuer son frère. Entre les deux termes de ce dilemme, la vierge sainte n’hésite pas : « Mieux vaut pour le frère la mort d’un moment que pour la sœur une mort éternelle. » Mais Claudio ratifiera-t-il cette décision ? se soumettra-t-il à ce verdict ? — Qu’Isabelle ne veuille pas se perdre dans le ciel pour sauver Claudio sur la lerre, qu’elle ne veuille pas sacrifier la béatitude certaine d’une existence immortelle aux jouissances équivoques d’une vie éphémère, qu’elle ne veuille pas risquer une éternelle damnation pour un répit de quelques années, rien de plus logique. Mais Claudio, qui n’a pas la certitude d’Isabelle, peut-il avoir la même résignation ? La vérité, lumineuse pour celle-ci, est plus que douteuse pour celui-là. Claudio est une âme sensuelle pour qui la matière est la seule évidence. Le monde visible où il respire lui paraît beaucoup plus prouvé que le monde invisible auquel aspire la religieuse. Autant l’une a horreur de notre milieu charnel, autant l’autre est content d’y être et avide d’y jouir. La mort, qui pour la croyante est un avènement à la félicité céleste, n’apparaît au sceptique que comme une affreuse dissolution. La dalle du sépulcre, qui pour Isabelle est la porte du paradis, est pour Claudio la trappe du néant.

Le conflit entre ces deux caractères va éclater dans une scène merveilleuse que Shakespeare a pu seul inventer. Isabelle a pénétré dans le cachot de son frère toute tremblante de ce doute : consentira-t-il à mourir ? Haletante, elle raconte au prisonnier ce qui vient de se passer. Le premier instinct du jeune homme est de flétrir et de repousser l’infâme clémence d’Angelo. Isabelle le félicite de ce beau mouvement et l’avertit de se préparer à la mort. Mais, à la pensée de ces apprêts funèbres, le courage de Claudio l’abandonne. La voix de la nature, un instant dominée par l’indignation, se fait entendre de nouveau. Le condamné discute alors avec faveur la proposition qu’il rejetait d’abord avec mépris ; il va jusqu’à pallier le forfait d’Angelo : « Si c’était une faute si damnable, lui qui est si sage, voudrait-il pour la niaiserie d’un moment encourir une peine éternelle ? » Claudio ne s’aperçoit pas qu’il outrage sa sœur en qualifiant de sage le misérable qui veut la violer. La crainte de mourir le rend lâche au point d’insulter l’héroïsme et de louer le crime.

— La mort est une si terrible chose, s’écrie-t-il.

— Et une vie déshonorée une chose si odieuse, réplique Isabelle.

— Oui, mais mourir et aller on ne sait où ! être enfermé dans de froides parois et pourrir !… Ce corps sensible, plein de chaleur et de mouvement, devenant une argile malléable, tandis que notre esprit, privé de lumière, est plongé dans des flots brûlants, ou retenu dans les frissonnantes régions des impénétrables glaces, ou emprisonné dans les vents invisibles et lancé avec une implacable violence autour de l’univers en suspens ! Ah ! c’est trop horrible ! La vie terrestre la plus pénible et la plus répulsive est un paradis, comparée à ce que nous craignons de la mort.

— Hélas ! hélas !

— Chère sœur, faites-moi vivre ! Le péché que vous commettez pour sauver la vie d’un frère est autorisé par la nature au point de devenir vertu.

— Ô brute ! ô lâche sans foi ! ô malheureux sans honneur ! veux-tu donc te faire une existence de ma faute ! N’est-ce pas une sorte d’inceste que de vivre du déshonneur de ta propre sœur ?… Reçois mon refus : meurs, péris !

— Mais écoutez-moi, Isabelle.

— Oh ! fi, fi, fi !… Le vice chez toi n’est pas un accident, c’est un trafic !… Tu ferais de la clémence même une entremetteuse ! Il vaut mieux que tu meures, et promplement !

Quelle scène que cette altercation entre ce frère, réduit à implorer la honte de sa sœur, et cette sœur, forcée d’exiger le supplice de son frère ! Un génie souverain a pu seul rendre logique cette situation prodigieuse où la pudeur devient farouche jusqu’à la férocité, où la charité éclate en malédiction, où la virginité se fait fratricide. — Chez Shakespeare, comme chez tous les grands auteurs dramatiques, les caractères ne sont jamais subordonnés à l’action ; tout au contraire, c’est l’action qui procède des caractères. Le caractère d’Isabelle étant donné, elle ne peut répondre que par un refus péremptoire aux sollicitations de son frère. Et c’est ici que se manifeste la différence entre Shakespeare et ses devanciers. Les écrivains qui ont traité, avant lui, cet émouvant sujet, Giraldi Cinthio et George Wheststone ont cru impossible que, placée dans de telles circonstances, une femme résistât à la tentation de sauver son frère, même au prix de son honneur ; voilà pourquoi, dans la nouvelle de l’un, Épitia, sollicitée par Vico, se livre à Juriste ; voilà pourquoi, dans la pièce de l’autre, Cassandre, pressée par Andrugio, se donne à Promos. Shakespeare seul a pu évoquer des profondeurs du cœur humain le sentiment capable de sauver la femme de cette prostitution fatale. Ce sentiment, c’est la foi. — Animée par cette croyance qui inspire les martyrs, Isabelle doit résister au cri de la nature. La religieuse doit immoler à Dieu toute parenté ; pour prolonger une agonie terrestre, elle ne saurait compromettre une éternité de bonheur ; plutôt que de risquer la damnation, elle doit sacrifier son frère même, et jeter entre elle et l’enfer l’infranchissable cadavre de ce bien-aimé.

Comment tout cela va-t-il finir ? Allons-nous assister à ce douloureux holocauste ? Conviés à une comédie, allons-nous être témoins de cette tragédie sinistre ? Verrons-nous égorger le pauvre Claudio, frappé d’un double arrêt par Angelo et par Isabelle, par le juge infâme et par la vierge sainte ? Rassurez-vous. Afin d’empêcher une pareille conclusion, le poëte a prémédité l’expédient providentiel. Pour que le condamné soit sauvé, il suffit que le rendez-vous, imploré par Angelo, lui soit accordé ; mais ce n’est pas Isabelle qui se trouvera à ce rendez-vous, c’est Marianne, — Marianne, la fiancée d’Angelo, qui, depuis six ans, a été abandonnée par lui, et qui, depuis six ans, a la faiblesse de le pleurer. Tel est le moyen sauveur que suggère le duc de Vienne, qui, affublé du froc monastique, est devenu le directeur des deux jeunes filles. — Cette substitution de Marianne à Isabelle, au moment décisif, est un coup de théâtre dont l’habileté scénique a été vantée par la plupart des critiques. Mais, qu’on ne s’y trompe pas, ce coup de théâtre n’est pas seulement une péripétie dramatique, c’est un élément indispensable à la moralité même de l’œuvre. C’est grâce à cette conception que le caractère d’Isabelle reçoit son plein développement, que l’héroïne reste pure, sans avoir à expier sa sainte obstination par un sacrifice douloureux ; c’est grâce à cette conception qu’Angelo trouve sa confusion dans sa faute même, que le fourbe est corrigé par sa fourberie, que le tout-puissant est vaincu par sa victoire. Il croit avoir obtenu la femme qu’il désirait ; il n’a réussi qu’à posséder la fiancée qu’il délaissait. Il a cru séduire Isabelle, il a épousé Marianne.

Dès lors le drame se dénoue logiquement en comédie. Claudio, arraché au bourreau par l’intervention du duc de Vienne, est rendu à la liberté et à l’amour, pour devenir le mari de Juliette. Angelo, coupable seulement par intention, est définitivement uni à Marianne qui l’a sauvé de l’échafaud en le sauvant du crime. Enfin le duc, offrant à la vertu triomphante un hommage suprême, conjure Isabelle d’accepter un trône sur la terre ; mais la vierge sainte, que sollicitent les solitudes du cloître, ne répond pas à cette prière : elle garde le silence, en levant les yeux au ciel.

Coleridge a blâmé avec une sorte de colère ce dénoûment si charmant et si profond : « Le pardon et le mariage d’Angelo, s’est écrié l’auteur des Literary Remains, frustre les droits indignés de la justice. » Qu’aurait donc voulu le critique anglais ? — Qu’Angelo fut mis à mort ! — Et pourquoi ? pour des crimes non commis ! pour avoir eu l’intention de séduire Isabelle ! pour avoir eu l’intention de mettre à mort Claudio ! Mais, ainsi que l’observe Isabelle elle-même, « l’acte n’a pas suivi la mauvaise intention ; il doit donc être considéré comme une intention morte en route. Les pensées ne sont pas justiciables : les intentions ne sont que des pensées. » Comme l’indique le titre même de la pièce, la peine doit être égale au délit, Mesure pour Mesure. Angelo, n’étant coupable que moralement, n’est passible que d’une peine morale. Et n’est-ce pas un terrible châtiment moral que subit Angelo, à la scène finale ? N’est-ce pas un supplice pour cet hypocrite que de se voir arracher devant tous son masque d’austérité ? Quelle disgrâce et quelle humiliation ! Ce personnage devant qui la foule s’inclinait, personne ne le saluera plus. Les honnêtes gens ne daigneront plus connaître ce magistrat dont le sourire était une faveur ! Ah ! avouez que la mort serait douce à côté de cette lente torture ! Voilà l’arrogant pour toujours exposé au mépris public ; son orgueil a été mis au pilori de l’opprobre ; sa vanité portera à jamais la marque infamante du scandale.

Et ce n’est pas seulement la réputation d’Angelo qui s’écroule au milieu des huées, c’est le despotisme qu’il incarnait. L’homme a entraîné l’homme d’État dans sa chute. Rappelez-vous avec quelle inexorable rigueur Angelo exerçait le pouvoir. Ce prétendu Caton gouvernait avec la dureté de Dracon. Son avènement avait été l’avénement même de la terreur ; à peine installé, il avait exhumé du passé les pénalités gothiques qu’y avait ensevelies la désuétude. Dans ses mains, la police, au lieu d’être une égide bienfaitrice, était devenue une arme meurtrière dirigée contre tous. Il ne persécutait pas seulement la société, il frappait la nature elle-même : il punissait de mort l’amour. Mais, par une juste rébellion, la nature s’est alors retournée contre son oppresseur et l’a mordu aux entrailles. Ce bourreau des faibles a été surpris en flagrant délit de faiblesse humaine. On l’a vu, sous l’hermine de sa dignité, commettre furtivement la faute qu’il châtiait publiquement. On l’a vu violer sans vergogne les règles qu’il appliquait sans merci. On l’a vu enfin, le front baissé, la main tendue, la voix suppliante, mendier son pardon et rappeler piteusement au pouvoir cette pitié qu’il avait bannie du pouvoir. Ainsi l’expérience a été complète. Le vice de la tyrannie a été prouvé par le vice même du tyran. La justice implacable a été condamnée par la culpabilité du juge.

Voilà l’immortel enseignement que contient Mesure pour Mesure. Et ce qui ajoute encore à la solennité de cette grande leçon, c’est la date même à laquelle elle a été donnée. Le 27 décembre 1604, au soir de la Saint-Étienne, les comédiens du Globe jouèrent devant la cour d’Angleterre la pièce nouvelle du maître[2]. À cette époque critique, une nouvelle dynastie venait d’être intronisée. La nation, récemment délivrée d’Élisabeth, regardait avec anxiété l’étranger qui venait la régir : quels destins lui apportait cet inconnu ? Quel avenir lui préparait cette famille hier ennemie ? Ces Stuarts seraient-ils plus doux au peuple que les Tudors ? Il faut l’avouer, les premiers actes du nouveau prince étaient de sinistre augure. À peine Jacques ier avait-il franchi la frontière que le tyran se révélait. Sur la route même de Berwick à Londres, au bourg de Newark, le roi avait arrêté sa marche triomphale pour faire dresser une potence et pendre sans jugement un pauvre vagabond[3]. Dès son entrée dans sa capitale, Jacques avait institué un tribunal d’exception qui multipliait les supplices. Deux prêtres catholiques, suspects de conspiration contre sa personne, avaient été étranglés au gibet de Tyburn. D’anciens ministres de la feue reine, prévenus du même crime, lord Cobham et lord Grey, attendaient dans un cachot leur exécution. Sur une simple dénonciation, l’illustre Walter Raleigh avait été condamné à mort, agenouillé de force devant un billot, puis brusquement renvoyé à la tour de Londres par un sursis dérisoire qui devait le torturer dix ans. Tels étaient les événements lugubres qui inauguraient le régime nouveau. Et devant ces tragédies le peuple impuissant ou ignorant se taisait. Le parlement, avili par la crainte, sanctionnait les décrets les plus capricieux du despote. Le clergé, représenté par ses évêques, se prosternait à Hampton-Court devant le nouveau Salomon. Un concert d’adulations s’élevait de toutes parts autour du trône. La tribune approuvait, la chaire acclamait… Ce fut du théâtre que vint la remontrance.

Seul debout au milieu de la multitude prosternée, Shakespeare fit entendre au prince omnipotent le langage austère de la vérité. Dans une allégorie transparente, il lui rappela la sainte obligation de la clémence. La clémence n’est pas une grâce, c’est un principe ; ce n’est pas une concession, c’est un devoir, — devoir impérieux imposé au pouvoir par la nature même. Il n’est permis qu’à l’impeccable d’être inexorable. Il faut être sans faiblesse pour avoir le droit d’être sans pitié. Or, l’exemple d’Angelo le prouve, — les gouvernants sont sujets aux mêmes erreurs que les gouvernés. Le plus intègre magistrat est virtuellement coupable, car la faute existe chez tous à l’état latent. Soyez toujours prêt à pardonner, car vous êtes toujours prêt à faillir. — Ô vous donc de qui la justice émane, ne prononcez jamais de sentences impitoyables, de crainte que ces sentences ne soient un jour justement retournées contre vous. N’appliquez pas la loi de mort, de peur que dans l’avenir elle ne vous soit appliquée. Roi, prenez garde que votre tyrannie ne provoque le régicide.

Avertissement tutélaire que le poëte adressait inutilement, hélas ! au fils de Marie Stuart, au père de Charles ier !

II

La misanthropie procède de la philanthropie, comme la jalousie, de l’amour. — Chose digne de remarque, — ce sombre malaise n’est contagieux qu’aux âmes généreuses : il n’atteint pas les égoïstes. Il faut aimer les hommes pour être capable de les maudire. Éprenez-vous de l’humanité, intéressez-vous à son bien-être, soyez dévoué à ses destinées, dévoué jusqu’au martyre, sacrifiez-lui votre bonheur, votre fortune, votre existence, soyez prêt à affronter pour elle les supplices de la prison, les tourments de l’exil, les angoisses de la mort, dès lors vous serez exposé à récriminer contre les générations qui vous entourent. Impatient du progrès, vous reprocherez à ces générations leur apathie, leur mollesse, leur insouciance, leur servilité devant le despotisme, leur lâcheté devant l’usurpation, leur indifférence à la honte, leur trahison envers elles-mêmes. Et, si ces générations restent sourdes à vos reproches, alors peut-être l’accablant ennui vous saisira ; vous vous sentirez envahir par une morbide amertume, et, découragé de la lutte par votre impuissance même, vous serez atteint de cette nostalgie d’outre-tombe à laquelle ont succombé les plus stoïques.

La magnanimité de Shakespeare le rendait plus que tout autre sujet à cette fatale mélancolie. Que ne devait pas souffrir l’auteur de Comme il vous plaira, quand il comparait en lui-même le monde qu’il rêvait au monde qu’il voyait ! Il rêvait par tout le bien, l’équité, la vertu ; partout il voyait le mal, l’injustice, la corruption. Il rêvait la douce et radieuse république épanouie au soleil de l’idéale forêt des Ardennes, et il ne voyait que la sinistre monarchie des Tudors et des Stuarts. Il aspirait à la lumière, et il n’apercevait autour de lui que des ténèbres insondables. En vain, égaré dans l’ombre immémoriale des âges, il invoquait la civilisation, l’avenir, le jour. Aucune aurore ne répondait à sa voix. Alors le découragement s’emparait de lui ; et, comme si la nuit du sépulcre était moins profonde que la nuit d’une telle existence, il jetait à la tombe cet appel désespéré : « Lassé de tout, j’appelle à grands cris le repos de la mort, lassé de voir le mérite né mendiant, et le dénûment affamé travesti en drôlerie, et la foi la plus pure douloureusement parjurée, et l’honneur d’or honteusement déplacé, et la vertu vierge prostituée à la brutalité, et le juste mérite à tort disgracié, et la force paralysée par le pouvoir boiteux, et l’art bâillonné par l’autorité, et la niaiserie, vêtue en docteur, contrôlant le talent, et le Bien captif esclave du capitaine Mal[4]. »

Si l’homme qui avait nom Shakespeare ressentait ainsi les souffrances publiques, s’il était navré par les iniquités sociales au point d’invoquer parfois la mort comme un remède, faut-il s’étonner que nous retrouvions dans son œuvre le contre-coup d’une telle douleur ? Déjà nous avons pu reconnaître les symptômes de cette mélancolie délétère dans les monologues d’Hamlet, dans les imprécations du roi Lear, et jusque dans les sarcasmes de Jacques. Mais ces prodromes n’ont encore été que des accès passagers. L’humeur sombre qui assiège depuis longtemps le cerveau du poëte, doit éclater enfin par un drame fiévreux, aigu, foudroyant.

Plutarque, dans la Vie de Marc-Antoine, parle d’un certain Timon, citoyen d’Athènes, qui vivait à l’époque de la guerre du Péloponèse et était noté « comme malveillant et ennemy du genre humain ». Ce Timon « abhorroit toute compagnie des autres hommes, fors que d’Alcibiades, jeune audacieux et insolent, auquel il faisoit bonne chère ; de quoi s’ébahissant quelqu’un : Je l’aime, respondit-il, pour autant que je suis seur qu’un jour il sera cause de grands maux aux Athéniens[5]. » Un jour qu’on célébrait à Athènes la fête des morts et qu’il festoyait un certain philosophe Apemantus, qui estoit ensemble à luy de nature et de mœurs et imitoit sa manière de vivre : « Que voicy un beau banquet ! se prit à dire Apemantus. — Oui bien, respondit Timon, si tu n’y estois point. » Un autre jour, comme le peuple était assemblé sur la place pour ordonner de quelque affaire, il monta à la tribune aux harangues et dit : « Seigneurs Athéniens, j’ay en ma maison une petite place où il y a un figuier auquel plusieurs se sont desjà estranglés et pendus, et pourtant que j’y veux faire bastir, je vous en ai bien voulu advertir devant que faire coupper le figuier, à celle fin que si quelques-uns d’entre vous se veulent pendre, qu’ils se despeschent ! » Il mourut en la ville de Halès et fut inhumé au bord de la mer dans un tombeau sur lequel se lisait cette épitaphe composée par lui-même :

Ayant finy ma vie malheureuse,
En ce lieu-cy, on m’y a inhumé ;
Mourez, meschants, de mort malencontreuse,
Sans demander comme je fus nommé.

Personnage historique dans les annales de Plutarque, Timon reparaît, comme personnage légendaire, dans un dialogue satyrique de Lucien. Plus explicite que le chroniqueur de Chéronée, le fabuliste de Samosate insiste d’abord sur les causes qui ont provoqué chez Timon cette misanthropie furieuse. — Si Timon déteste les hommes, c’est qu’il a éprouvé leur ingratitude. Ses faux amis l’ont délaissé après avoir mangé tout son bien, et se sont détournés de lui comme d’un sépulcre. Voilà pourquoi, de la solitude où il s’est retiré. Timon interpelle Jupiter et le somme d’écraser les impies. Jupiter, qui dormait profondément au haut de l’Olympe, se réveille de fort mauvaise humeur et demande quel est ce blasphémateur qui crie si fort du côté du mont Hymette. Mercure explique à son maître que c’est Timon, celui-là même qui offrait aux dieux tant de sacrifices et les traitait si magnifiquement le jour de leur fête. Jupiter, malgré ses bons yeux, a peine à reconnaître le splendide Athénien dans ce malheureux qui, vêtu d’une peau de bête, laboure péniblement la terre au fond de cette vallée déserte. Sur les représentations de Mercure, il confesse qu’en effet Timon a quelque sujet de se plaindre ; il s’associe à la colère de celui-ci contre des amis ingrats et serait tout disposé à les frapper, n’était qu’il a ébréché sa foudre en la lançant récemment contre le sceptique Anaxagore. Grand embarras. Timon ne pourra être vengé que quand le tonnerre aura été raccommodé par le forgeron du mont Etna ; mais, en attendant, Jupiter veut tirer de la misère son ancien serviteur, et pour ce il va lui dépêcher incontinent le dieu des richesses. Plutus reçoit en maugréant l’ordre du maître : « C’est comme si tu m’envoyais verser de l’eau dans un tonneau percé, » murmure-t-il[6]. N’importe. Jupiter le veut, il faut partir. Plutus qui, comme vous savez, est aveugle et boiteux, se cramponne au manteau de Mercure et quitte l’Olympe. Les deux dieux sont bientôt en vue du mont Hymette. Ils pénètrent dans la vallée sans tenir compte des protestations de la Pauvreté qui, furieuse, s’enfuit avec ses satellites, le Travail, la Force, la Santé et la Vertu. Timon aperçoit les nouveaux-venus et de loin les menace de son hoyau. Plutus, fort peureux, veut se sauver, mais Mercure le retient et, entamant vaillamment les pourparlers, représente qu’il est Mercure et qu’il est chargé par Jupiter d’amener à Timon le dieu des richesses. Timon est grandement obligé à Jupiter, mais il est résolu à ne pas admettre celui qui a causé tous ses malheurs : Plutus l’a livré aux flatteurs, l’a corrompu à force de délices et l’a traîtreusement lâché au moment critique. Que Mercure s’en aille donc avec son aveugle ! Blessé dans son amour-propre de dieu, Plutus éprouve le besoin de se justifier : en quoi a-t-il pu offenser Timon ? Il l’a comblé de biens et d’honneurs. C’est lui, Plutus, qui bien plutôt devrait se plaindre : il a été chassé par Timon, prostitué par Timon à d’infâmes parasites. Il en était même tellement indigné qu’il ne serait jamais revenu sans l’ordre formel de Jupiter. Mercure confirme le dire de son collègue et somme Timon de se résigner à la volonté divine. Sur quoi les deux immortels disparaissent. — Resté seul, l’homme se remet à bêcher, et immédiatement l’or jaillit en paillettes sous son hoyau. Bientôt le bruit s’est répandu que Timon a découvert un immense trésor, et voici ses anciens amis qui reviennent lui faire visite. C’est d’abord le parasite Gnathonide qui arrive tout souriant pour lui chanter une nouvelle chanson à boire. Timon le congédie à coups de pierres. Puis c’est le flatteur Philiade qui, charitablement, l’avertit de mieux choisir ses amis à l’avenir, Timon le remercie à coups de bâton. Vient ensuite l’orateur Déméa qui compte proposer au sénat de dresser en l’honneur de Timon une statue d’or, destinée à faire pendant à la statue de Minerve, et qui espère que ce grand homme daignera être le parrain de son premier-né. Timon lui répond à coups de bâton. Derrière Déméa, paraît le cynique Thrasyclès, reconnaissable à sa barbe de bouc et à l’épaisseur de ses sourcils, qui prétend vire de pain et d’eau, affecte le plus grand mépris pour les richesses, et conseille à Timon de se débarrasser de son or, en le jetant à la rivière, ou plutôt dans un bissac que lui, Thrasyclès, a apporté tout exprès. Timon le renvoie en faisant pleuvoir sur son échine, non les lingots, mais les horions. À peine a-t-il pu reprendre haleine qu’une multitude immense débouche dans la vallée : c’est la population d’Athènes tout entière qui vient l’acclamer. Cette fois Timon a affaire à trop forte partie. Il fait retraite sur les hauteurs du mont Hymette, d’où il repousse à coups de pierres le dernier assaut de ses flatteurs. Enfin sa misanthropie reste maîtresse du champ de bataille.

Tel est le farouche personnage que l’auteur d’Hamlet a choisi pour héros. Convenez qu’un génie sûr de lui-même était seul capable d’une telle audace. Que d’obstacles à vaincre, en effet, pour mener à fin une pareille œuvre ! De tous les sujets jamais choisis par un auteur dramatique, certes voici le plus intraitable. Comment intéresser le public à cet insulteur acharné du public ? Comment attirer la sympathie de la foule sur ce haïsseur de la multitude ? Comment réclamer la pitié du monde pour cet épouvantail de l’univers ? Comment apprivoiser pour la scène moderne ce fauve loup-garou de l’antiquité ?

Ce problème, en apparence insoluble, Shakespeare l’a résolu. Disons par quelle magistrale intuition.

Ici la difficulté primordiale était de justifier par des raisons suffisantes l’animosité extraordinaire du personnage. Plutarque se borne à signaler dans une phrase incidente « l’ingratitude et le grand tort de ceux à qui Timon avoit bien fait ». Lucien donne quelques détails sur cette ingratitude : il parle des flatteurs qui ont abandonné Timon après avoir mangé tout son bien ; il signale le parasite Gnathonide offrant ironiquement à son hôte ruiné une corde pour s’aller pendre, le sycophante Philiade levant la main sur le généreux bienfaiteur qui a doté sa fille. Mais ces traits isolés de perfidie suffisent-ils à rendre légitime la misanthropie de Timon ? Parce que cet homme a été trompé par quelques Grecs, a-t-il le droit de jeter la pierre à tous ? Parce qu’il a été dépouillé par de grossiers flagorneurs, est-il fondé à accuser tous ses semblables de trahison ? Shakespeare a jugé que non, et voilà pourquoi il a assigné une autre origine au ressentiment de son héros. Ce ne sont pas seulement quelques flatteurs qui ruinent le Timon anglais, ce sont tous ses contemporains. Il n’est pas la dupe d’une clique, il est la victime d’un peuple entier. Son écroulement a pour cause, non la trahison obscure d’une cabale, mais l’ingratitude éclatante d’un État. S’il est devenu insociable, c’est qu’il a été frappé par la société.

Ainsi la rancune exceptionnelle du misanthrope doit être provoquée et autorisée par des griefs exceptionnels. Mais le poëte dramatique ne s’est pas contenté d’indiquer ces griefs dans une énumération trop vite oubliée ; il a voulu les développer successivement en une série de scènes émouvantes qui fissent sur l’esprit du spectateur une impression ineffaçable. De là un changement radical dans la manière de présenter le sujet traditionnel. Les auteurs grecs n’avaient mis en relief que l’effet, le poëte anglais a fait le jour sur la cause. Plutarque et Lucien n’avaient montré que l’ennemi des hommes ; Shakespeare a commencé par nous présenter l’ami des hommes. Dans la légende antique, nous ne voyons que le misanthrope ; sur la scène moderne, nous voyons d’abord le philanthrope.

Conçu de cette manière, le drame de Timon d’Athènes se développe comme le drame du Roi Lear. Il offre en raccourci le même brusque contraste de lumière et d’ombre. Lear et Timon sont tous deux, par une catastrophe analogue, précipités du faîte radieux de la prospérité dans la nuit sans fond de la misère. Comme Lear, Timon change soudainement l’opulence princière pour la détresse du vagabond. Il est battu de la même tempête, aveuglé par le même ouragan. L’hypocondrie, qui se résout chez Lear en folie furieuse, éclate chez Timon en misanthropie forcenée. Dans ce terrible délire, l’un trouve chez son intendant Flavius le dévouement impuissant que trouve l’autre chez Kent son vassal. Et tous deux meurent de douleur, également trahis par ceux qu’ils ont aimés.

Mais, si les drames se ressemblent dans leurs linéaments généraux, combien les personnages diffèrent ! Comparez les deux expositions. Qu’il y a loin de la magnificence autocratique du roi à la générosité impersonnelle du patricien ! Le moi, qui se manifeste chez celui-là par un égoïsme tout dynastique, n’existe même pas chez celui-ci. Ce n’est pas Timon qui pourrait vivre dans une bastille féodale ! Son palais n’est point un sombre château fort, hérissé de créneaux et de meurtrières, qui n’abaisse son pont-levis que pour des grands seigneurs, et dont les peuples se détournent avec effroi. C’est une lumineuse villa de la Renaissance, construite par quelque Piranèse sur les plans grandioses de la plus magnifique hospitalité. Le portique, qu’aucune grille ne ferme, reçoit les plus humbles sous une arche triomphale. Pas de garde sur le seuil, « pas de portier, mais un homme qui sourit et invite sans cesse tous ceux qui passent. »

No porter at his gate,
But rather one that smiles, and still invites
All that pass by.

Sous les vastes colonnades de l’édifice, sur ces terrasses étagées à perte de vue, sur les perrons, le long des escaliers, à travers les galeries, circule un peuple sans cesse renouvelé de visiteurs. Entre là qui veut, dîne là qui veut. Les violes et les hautbois appellent tout le monde à la fête. Le banquet est servi, comme aux noces de Cana, avec une profusion qui tient du miracle ; et, pour se mettre à table, il suffit d’avoir faim. Le passant, vous dis-je, est invité ! Dans sa bienveillance ineffable, le châtelain ne distingue pas entre ses hôtes ; il reçoit avec une grâce égale le sénateur et le plébéien, le poëte et le marchand, l’artiste et le bourgeois, le joaillier sans nom qui lui vend un bijou et le seigneur Lucius qui lui a offert ce matin même, « par un hommage spontané de son estime, quatre chevaux blancs comme le lait, harnachés d’argent ». Il a pour tous les visages le même sourire rayonnant. Et ne croyez pas qu’aucun sentiment bas dépare cette généreuse courtoisie. N’allez pas justifier d’avance l’ingratitude des hommes envers leur bienfaiteur en répétant, avec les critiques Schlegel et Johnson, que la magnificence de Timon n’est qu’une ostentation provoquée par un vil désir de flatterie. Si la passion de la louange était réellement le mobile de Timon, accueillerait-il avec une telle indulgence ce hideux cynique qui, drapé dans sa guenille, ne répond à la politesse que par l’injure, à l’affabilité que par l’outrage ; Apémantus prétend en effet que Timon n’aime que la flatterie ; mais gardez-vous de prendre l’insulteur au mot. Il réfute lui-même cette calomnie par sa présence.

Ce qui anime Timon, ce qui règle sa conduite, ce qui explique tous ses actes, c’est l’amour de l’humanité, amour désintéressé, universel, idéal. C’est cette passion immense qui le caractérise. — Les autres héros de Shakespeare ont tous leurs prédilections ; chacun d’eux choisit ici-bas une créature privilégiée sur laquelle il concentre ses sympathies : Coriolan a un culte suprême pour sa mère, Lear pour sa fille, Hamlet pour son père mort ; Macbeth trouve son Ève dans lady Macbeth ; Othello s’absorbe en Desdémona, Roméo se confond avec Juliette. Timon, lui, est sans préférence. Cette exception étrange, Shakespeare l’a rendue logique par un trait frappant. Timon n’a pas de parents. Près de lui ni père, ni mère, ni épouse, ni frère, ni sœur, ni enfant : point de famille ! L’auteur a affranchi son personnage de tous les liens domestiques qui pouvaient retenir et enchaîner son cœur. Timon n’a pas de maîtresse ; il n’a même pas ce qu’on appelle un ami, c’est-à-dire un compagnon choisi, un confident intime, un jumeau d’adoption qui soit pour lui ce qu’est Horatio pour le prince de Danemark, ce qu’est Bassanio pour le Marchand de Venise. Timon n’a pas d’ami, — parce qu’il n’a que des amis. Tous ses semblables lui sont également chers. Pour gagner sa sympathie, c’est assez d’avoir figure humaine. À quoi bon choisir entre tant de créatures ? Il retrouve en chacune d’elles l’essence idéale dont il est épris. Il sent battre dans toutes ces poitrines le cœur de l’humanité. C’est l’humanité qu’il adore, c’est dans l’humanité qu’il s’absorbe, c’est pour l’humanité qu’il s’épuise. Amour instinctif et inéluctable qui doit l’entraîner à l’abîme. Timon a pour l’humanité la générosité insouciante d’un amant éperdu. L’humanité est sa Cléopâtre.

Que n’a-t-il, comme Antoine, un empire à offrir ! « Il me semble, avoue-t-il, que je pourrais distribuer des royaumes, sans jamais me lasser. »

Methinks I could deal kingdoms
And ne’er be weary.

« Ô mon seigneur ! lui crie son intendant, l’univers n’est qu’un mot : s’il dépendait de vous de le donner d’un souffle, que vite il serait parti ! »

O my good lord, the world is but a word ;
Were it all yours to give in a breath,
How quickly were it gone !

Flavius dit vrai. Entraîné par un tel amour, Timon ne se demande pas si sa fortune est aussi vaste que sa bienveillance ; chacun de ses actes est une largesse, chacune de ses paroles une prodigalité. À peine entré en scène, il a payé la rançon de Ventidius prisonnier pour dettes, doté son serviteur Lucilius, acheté l’épopée du poëte, le tableau du peintre, le bijou du joaillier, et retenu tout Athènes à souper. Si vous lui faites quelque représentation sur les conséquences d’une telle libéralité, il vous répond candidement qu’il n’est point inquiet de l’avenir. Telle est sa confiance en cette humanité dont il raffole, qu’il appelle de ses vœux le moment où lui-même aura besoin d’elle. Il l’avoue, il a souvent souhaité de s’appauvrir, afin de recevoir à son tour un secours qu’il est si heureux d’accorder. Donner lui semble si doux que, par crainte d’être égoïste, il voudrait procurer cette joie à autrui : « Ô dieux, dit-il les larmes aux yeux, qu’aurions-nous besoin d’amis, si nous ne devions jamais avoir besoin d’eux ? Ce seraient les créatures du monde les plus inutiles si jamais nous n’étions dans le cas de recourir à eux ! Ils ressembleraient à ces instruments harmonieux, accrochés à leurs étuis, qui gardent leurs sons pour eux-mêmes. Même j’ai souvent souhaité de m’appauvrir pour pouvoir me rapprocher de vous. Nous sommes nés pour faire le bien, et quelle chose pouvons-nous appeler nôtre plus justement que la fortune de nos amis ? Ah ! quelle garantie c’est pour nous de pouvoir en frères disposer de nos richesses ! »

Cependant l’heure de l’épreuve approche. Cette fête fabuleuse, où les cinq sens et Cupidon ont salué Timon comme leur protecteur, a épuisé les dernières ressources du patricien. Les coffres, où s’engouffrait le Pactole, sont à sec ; l’hypothèque et l’usure ont dévoré ce domaine, vaste comme un État, qui s’étendait d’Athènes à Lacédémone. La dette criarde hurle aux portes. Le Mécène magnifique « qui avait Plutus pour intendant » n’est plus qu’un misérable. Flavius, les sanglots dans la voix, accourt révéler à son seigneur la triste vérité. Mais, en présence de la catastrophe. Timon conserve l’intrépidité sublime de sa candeur. Il reproche à son majordom, une douleur qu’il ne s’explique pas. Il rappelle avec le calme d’une conscience pure qu’il n’a pas à se reprocher de honteuse générosité : — J’ai donné imprudemment, jamais ignoblement. Pourquoi pleures-tu ? manques-tu de confiance au point de croire que je manquerai d’amis ? Rassure-toi, si je voulais puiser aux réservoirs de l’amitié et sonder par des emprunts le dévouement des cœurs, je pourrais disposer des hommes et de leur fortune, comme je t’ordonne de parler.

— Puisse l’évidence bénir votre opinion !

— Et cette nécessité même où je suis est une élection auguste que je regarde comme une bénédiction. Vous verrez combien vous vous méprenez sur ma fortune : je suis riche par mes amis ! Holà ! quelqu’un ! Flaminius ! Servilius !

Et Timon appelle à son aide toute cette Athènes qu’il a entretenue si longtemps. Hélas ! il s’adresse à une cité corrompue que dominent les calculs de l’égoïsme et de l’intérêt sordide, où la noblesse vit d’usure et où la poésie même se prostitue. Cette société qui, durant tant d’années, a fait les yeux doux à Timon, n’est qu’une courtisane sans âme qui lâche son amant dès qu’elle l’a ruiné. — En vain les valets du patricien frappent à toutes les portes ; toutes se ferment. Les intimes signifient leurs refus par de cyniques échappatoires. Celui-ci, Lucullus, offre trois piécettes au valet Flaminius pour dire qu’il ne l’a pas rencontré. Celui-là, Lucius, proteste qu’il allait lui-même envoyer à Timon afin de lui demander assistance. Cet autre, Sempronius, couvre son avarice d’une susceptibilité dérisoire et se fâche tout net de ce qu’ayant été le premier à recevoir les bienfaits de Timon, il ait été le dernier sollicité par lui. Ces vilenies privées ont été d’avance sanctionnées par la ladrerie publique. Le Sénat, qui représente la nation entière, a méconnu les éclatants services de Timon en rejetant la requête de Flavius. Désormais plus d’espoir. La désillusion est complète, et la métamorphose du héros commence. — Aucune affection domestique, aucune prédilection intime ne rattache Timon à ce monde pervers. Moins heureux que le malheureux Alceste, Timon n’a pas même une Célimène qui le retienne au milieu des vivants par un sourire équivoque. L’ingratitude de tous provoque et justifie la rancune contre tous. Par une irrésistible logique, l’amour déçu va se résoudre en haine. Timon va détester ce qu’il adorait. La face humaine qui le charmait naguère lui fera désormais l’effet d’un masque repoussant : il ne verra plus qu’imposture, fourberie, lâcheté, corruption, dégradation, dans ce visage à l’effigie divine qui pour lui signifiait loyauté, vertu, honneur, probité, dévouement. Trompé par l’humanité, Timon va lui jeter à jamais cette malédiction fatale dont le vaincu d’Actium frappe la sombre fille d’Égypte.

Le philanthrope n’est plus : place au misanthrope !

Timon est résolu à rompre avec le monde, mais il entend que cette rupture soit scandaleuse comme l’ingratitude qui la cause. Il ne veut pas laisser le dernier mot à la trahison, et il retient sa colère pour la faire éclater, dans une farce terrible, sur toutes ces fourberies humiliées. — Avant de quitter ce toit domestique sous lequel il n’est plus qu’un étranger, Timon convoque la société athénienne à un dernier rendez-vous. Par son ordre, le palais est illuminé de nouveau ; les galeries sont décorées ainsi que pour une fête. Des valets aux livrées étincelantes, circulant des cuisines à la salle du banquet, apportent dans des plats couverts on ne sait quel surprenant souper. Les hérauts, étages sur les degrés du péristyle, annoncent les nouveaux venus au son de la trompette. Tous les invités ont répondu à l’appel. À l’aspect de ces magnificences, chacun s’imagine que la misère de Timon n’était qu’une feinte et se repent d’avoir été dupe. Chacun voudrait s’être montré plus généreux à son égard et lui demande pardon de n’avoir pu l’assister. Timon répond avec une superbe bienveillance à ces plates excuses et presse ses commensaux de prendre place. Dès que tous se sont rangés autour de cette table immense qui pourrait servir au festin de Balthazar, quand tous ces êtres, ayant l’estomac pour cœur, sont prêts à la bombance, quand tous ces appétits ameutés n’attendent plus qu’un signal pour se jeter sur la curée, l’hôte se transfigure en vengeur. Ces lèvres attiques, qui respiraient la plus suave courtoisie, laissent échapper pour la première fois l’ironie et le sarcasme. Dans des actions de grâces dérisoires. Timon appelle sur ses convives stupéfaits la colère d’en haut ; il conjure le ciel de châtier tous ces amis qu’il convie au néant : « Chiens ! leur crie-t-il, enlevez les couvercles et lapez ! » Et les couvercles tombent, et partout de ces soupières somptueuses s’élève en brumes épaisses la vapeur insipide de l’eau chaude. Et le maître reprend d’une voix tonnante : « Puissiez-vous ne jamais assister à un meilleur festin, vous tous, amis de bouche ! Fumée et eau tiède, voilà toute votre valeur. Ceci est l’adieu de Timon ! Englué et souillé par vous de flatteries, il s’en lave en vous éclaboussant le visage de votre infamie fumante. » Ce disant, de sa droite frémissante trempée dans la cuve, il lance l’eau injurieuse sur toutes ces faces hypocrites. Les sycophantes s’enfuient, en s’essuyant le visage, mais le misanthrope s’acharne à leur poursuite. Formidable raillerie ! c’est au banquet même qu’il emprunte ses dernières armes contre ces convives éhontés ! Il se sert, pour les chasser, des éclatants ustensiles dont ils se sont servis pour le dévorer. Les outils de l’orgie deviennent dans ses mains vengeresses les projectiles du châtiment. Il vide sur les épaules des infâmes la nappe sur laquelle ils ont mangé sa fortune. Il jette sa vaisselle aux trousses de ces parasites. C’est sous une grêle de plats qu’il disperse les pique-assiettes[7] !

Tel est l’adieu tragiquement bouffon que Timon adresse à la société… Après cette scène critique, la transformation est achevée. L’homme n’a plus rien d’humain, pas même le vêtement. Une peau de bête remplace sur ses épaules la magnifique simarre du patricien. Timon quitte son palais et se retire dans les bois. L’horreur des hommes le voue au désert. Il les fuit dans la solitude, en attendant qu’il les fuie dans la tombe. Une sombre caverne est la cellule où se retire ce reclus du désespoir. Perdu sous les broussailles, hérissé, échevelé, fauve, hagard, effaré, il apparaît sur le seuil comme l’anachorète du chaos. Il murmure la malédiction comme une litanie. Son hypocondrie stylite s’exhale en un incessant monologue d’imprécations. À l’entendre vociférer dans ce sauvage Pathmos, on croirait ouïr un apôtre de malheur entonnant contre la Babylone humaine l’apocalypse de la destruction : « Piété, scrupule, dévotion aux dieux, paix, justice, vérité, déférence domestique, repos dos nuits, bon voisinage, instruction, mœurs, métiers et professions, hiérarchies, rites, coutumes et lois, perdez-vous dans le désordre de vos contraires, et vive le chaos !… Ô soleil bienfaisant, dégage de la terre une vapeur pestilentielle et infecte l’air qu’on respire sous l’orbe de ta sœur ! honnies soient toutes les fêtes, toutes les cohues humaines ! Timon méprise son semblable comme lui-même ! que la destruction enserre l’humanité !… Ô toi, notre mère commune, qui de la même substance dont tu enfles ton orgueilleux enfant, l’homme arrogant, engendres le noir crapaud, la couleuvre bleue, le lézard doré, le reptile aveugle et venimeux et tout ce qui naît d’horrible sous la coupole céleste qu’illumine le feu vivifiant d’Hypérion, stérilise ta féconde matrice, qu’elle ne produise plus l’homme ingrat ! sois grosse de tigres, de dragons, de loups et d’ours ; enfante des monstres nouveaux que ta surface ne présenta jamais à la voûte de marbre du firmament ! »

Cependant, tout en creusant le sol pour en arracher une racine, Timon a fait jaillir avec sa bêche quelque chose qui brille… Ô stupeur ! Le misérable a trouvé la fortune dans sa misère même. La faim lui a révélé une mine inépuisable qui expose à ses pieds toutes les splendeurs de la terre. Il n’a qu’à se baisser et il se relèvera plus opulent que jamais. Il n’a qu’à se courber, et il rachètera de l’usure tous ses domaines, et ses parcs, ses châteaux, ses palais lui seront rendus, et il reparaîtra dans Athènes, honoré, choyé, fêté, adulé, déifié. Il possède à discrétion ce métal magique qui transmute ici-bas le bien en mal et qui « rend blanc le noir, beau le laid, juste l’injuste, jeune le vieux, vaillant le lâche ». Que va-t-il faire de ce talisman ?

Justement un bruit de pas humains se fait entendre : c’est le fracas d’une marche militaire. Voici Alcibiade qui entre dans la forêt au son du tambour et du fifre. Le jeune capitaine, révolté contre sa patrie, apparaît à la tête de ses troupes, entre deux courtisanes d’une éclatante beauté, Phryné et Timandra. Il s’approche avec compassion de son ancien hôte, et offre de soulager, dans la limite de ses moyens, une infortune qu’il déplore et qu’il n’a pas causée. Mais Timon lui réplique plus brutalement que Diogène à Alexandre : « Je t’en prie, bats le tambour et va-t’en. » Désespérant de le fléchir, Alcibiade se retire, annonçant qu’il va attaquer Athènes. À cette nouvelle, Timon manifeste une joyeuse surprise : « Tu fais la guerre aux Athéniens ! » s’écrie-t-il avec un ricanement sinistre. Alors le misanthrope retient le rebelle par le bras et remplit d’or ses poches. Avec les ressources que lui fournit la nature, il soudoie la révolte qui menace sa ville natale. Quel bonheur pour lui de subvenir aux représailles qui vont anéantir la Sodome athénienne ! Ces richesses qu’il gaspillait naguère en bienfaits, il les dissipe désormais en forfaits ! Il les prodigue au carnage, à l’incendie, à l’extermination. Il veut que la guerre soit sans quartier. Personne ne doit survivre au massacre. Le chaos réclame cette société maudite d’où la vertu est bannie. Ici l’âge, le sexe, la faiblesse, l’infirmité, ne sont plus des sauvegardes. À mort le vieillard ! c’est un usurier. À mort la matrone ! c’est une entremetteuse. À mort la vierge ! « Les mamelles de lait qui, entre les barreaux de sa gorgerette, provoquent le regard de l’homme, ne sont pas inscrites sur la page de la pitié ! » À mort l’enfant ! c’est un bâtard. « En avant, Alcibiade ! Voici de l’or ! en avant ! sois comme un fléau planétaire, alors que Jupiter suspend ses poisons dans l’air vicié au-dessus d’une ville corrompue ! Abjure toute émotion ! Couvre tes oreilles et tes yeux d’une cuirasse impénétrable, que le cri des mères ne saurait entamer. Voici de l’or pour payer tes soldats ! Sois l’exterminateur de tous, et, ta fureur assouvie, sois toi-même exterminé ! »

Mais la terrible scène n’est pas finie. À l’aspect de l’or étincelanf, les deux courtisanes se sont approchées complaisamment du misérable qu’elles insultaient tout à l’heure. Leur cupidité est plus forte que leur dégoût. Elles flattent de leur voix la plus tendre ce prodigue monstrueux qui les fascine de son opulence inouïe. Elles offrent à ses largesses leurs charmes enivrants : « Donne-nous de l’or, Timon, sache que nous ferons tout pour de l’or. » Mais la beauté humaine, dans sa forme la plus splendide, ne saurait tenter l’ascète misanthrope. Il dédaigne ces hétaïres. Néanmoins il leur offre de l’or, à cette condition atroce qu’elles ne renonceront jamais à leur métier et qu’elles inoculeront à tous le virus mortel de leurs baisers empoisonnés : « Drôlesses, tendez vos tabliers. À vous autres on ne demande pas de serments, quoique vous soyez prêtes à jurer au risque de faire frissonner d’un tremblement céleste les dieux qui vous écoutent ! Épargnez-vous les serments. Je me fie à vos instincts. Prostituez-vous toujours. Avec celui dont la voix pieuse cherche à vous convertir, redoublez de dévergondage, séduisez-le, embrasez-le ! Que votre flamme impure domine sa fumée !… Semez les germes de la consomption jusque dans les os de l’homme, frappez ses jarrets alertes, et émoussez son énergie. Cassez la voix du légiste, qu’il ne puisse plus plaider le faux et glapir ses arguties. Infectez le flamine qui récrimine contre la chair et ne se croit pas lui-même. Rendez chauves les ruffians aux boucles frisées, et que les fanfarons épargnés par la guerre vous doivent de souffrir. Infectez tous les hommes. Voici encore de l’or ! Damnez les autres et que cet or vous damne et que les fossés vous servent à tous de tombeaux ! » Hélas ! loin de repousser ces épouvantables libéralités, les courtisanes les provoquent avec une cynique complaisance, que dis-je ? Elles les justifient par des actions de grâces ; elles ramassent avidement l’or et l’ignominie ; elles tendent leur giron à la souillure lucrative ; et quand leur généreux insulteur est enfin à bout de largesses et d’outrages, elles s’en vont emportant sans vergogne cet or atroce dont il a payé d’avance leurs amours pestilentielles.

Dans son horreur de l’humanité, Timon s’est fait le pourvoyeur de tous les fléaux. Après avoir stipendié la guerre et la prostitution, il ne lui reste plus qu’à soudoyer le vol. À peine Phryné et Timandra ont-elles disparu, entraînées par Alcibiade, que des bandits paraissent. Ces bandits ont appris que Timon possède un immense trésor et sont venus, armés jusqu’aux dents, en réclamer leur part. Pourtant, avant de jouer du couteau, ils consentent à parlementer. Timon reçoit ses nouveaux hôtes avec une hautaine affabilité. Chose étrange ! ceux-ci croyaient l’intimider et c’est lui qui leur impose. Le contempteur titanique de la société parle d’un ton dédaigneusement protecteur à ces chétifs exploiteurs de la société. Il leur reproche d’avoir besoin de superflu et ne pas savoir, comme lui, vivre de racines et de ronces. N’importe, il leur tient compte de la franchise avec laquelle ils exercent leur état ; il leur sait gré de professer le vol ouvertement tandis que, « sous des apparences plus édifiantes, le vol le plus effréné se pratique dans les professions régulières. » Il les approuve de cette loyauté dans le crime et les engage à persévérer. D’avance il met leur conscience à l’aise en leur démontrant qu’on peut spolier sans scrupule une société établie sur la spoliation. Pourquoi hésiteraient-ils à voler quand la justice elle-même vole ? « Voleurs éhontés, voici de l’or. Allez, prenez à la fois la bourse et la vie. Les lois qui vous refrènent et vous flagellent exercent un brigandage impuni. Tous ceux que vous rencontrez sont des voleurs. Allez à Athènes, enfoncez les boutiques ; tout ce que vous déroberez, des voleurs le perdront ! Quoi que je vous donne, n’en volez pas moins, et puisse en tout cas cet or vous confondre ! Amen ! » Et Timon rentre dans sa caverne en jetant aux bandits des poignées d’or. Et ces hommes farouches se retirent, effarouchés eux-mêmes de cet involontaire butin, et emportant avec une sorte d’épouvante la solde formidable de leurs forfaits futurs.

Certes, dans de telles scènes, les extravagances de Timon semblent bien hideuses et bien atroces. Mais rappelons-nous toujours, pour ne pas méconnaître la pensée du poëte, que ces extravagances sont les conséquences nécessaires d’une fureur que Timon ne peut maîtriser. Si féroce que paraisse Timon, il n’est pas coupable, car il n’est plus responsable. Un emportement fatal a jeté dans les aberrations de la perversité le meilleur des hommes, mais cet emportement, ne l’oublions pas, c’est la société qui l’a provoqué. C’est donc à la société qu’il faut en demander compte. Timon est l’organe effrayant d’un irrésistible délire. Son hypocondrie fébrile, causée par un généreux désespoir, n’a rien de commun avec la froide malignité qu’inspirent à Apémantus les plus vils sentiments. Plutarque, parlant d’Apémantus, dit expressément qu’il « était semblable à Timon de nature et de mœurs. » Shakespeare, lui, s’est bien gardé de confondre deux âmes si diverses, et il a montré la distance qui les sépare dans un colloque frappant. — Apémantus est venu dans la retraite de Timon pour triompher de sa conversion. Aveuglé par la vanité, il s’imagine que Timon a voulu le copier, et il ose lui reprocher comme un plagiat sa récente métamorphose. Il faut voir avec quel accablant dédain Timon repousse cette injurieuse assimilation. Lui, le disciple d’Apémantus ! Fi donc ! Depuis quand le chat qui jure apprend-il au lion à rugir.

— Apémantus, tu es un maraud que la fortune n’a jamais pressé dans ses bras caressants ; elle t’a traité comme un chien. Si tu avais, comme nous, dès nos premiers langes, passé par les douces transitions que ce monde éphémère réserve à ceux dont une obéissance passive exécute tous les ordres, tu te serais plongé dans une vulgaire débauche, tu aurais épuisé ta jeunesse sur tous les lits de la luxure… Mais moi, j’étais confit dans la complaisance universelle, j’avais à mon service les bouches, les langues, les yeux, les cœurs de gens sans nombre qui m’étaient attachés comme les feuilles au chêne ! Une rafale d’hiver les a fait tomber de leur rameau, et je suis resté nu à la merci de toute tempête qui souffle. Pour moi, qui n’ai jamais connu que le bonheur, la chose est un peu dure à supporter… Mais toi, pourquoi haïrais-tu les hommes ? Ils ne t’ont jamais flatté ! Que leur as-tu donné ? Arrière, va-t’en ! si tu n’avais été le pire des hommes, tu aurais été un intrigant et un flatteur !

Au siècle dernier, le célèbre orateur Burke, commentant cette éloquente apostrophe devant le publiciste Johnson, admirait « avec quel fin discernement Shakespeare a su diversifier ici le caractère de Timon et le caractère d’Apémantus qui se ressemblent en ce moment pour les yeux vulgaires. » Burke avait raison. Une critique vulgaire pourrait seule se méprendre à une ressemblance aussi spécieuse. Timon et Apémantus n’ont de commun qu’un trait extérieur, — la haine des hommes. Mais cette haine procède chez chacun d’eux d’une cause bien distincte. Ce qui exaspère le misanthrope contre l’humanité, c’est l’amour déçu. Ce qui envenime le cynique, c’est l’amour-propre froissé. L’un succombe à une noble jalousie ; l’autre cède à une basse envie. Timon a contre l’humanité l’ardente colère d’Othello ; Apémantus, la froide malveillance d’Iago.

Aussi, dans ses accès les plus farouches, Timon conserve et mérite encore notre compassion. En écoutant ce désespéré qui voue l’humanité à la destruction, nous éprouvons pour lui cette pitié mêlée d’effroi que nous inspire le More de Venise égorgeant Desdémone. Le poëte n’a pas voulu laisser prescrire cette sympathie, si nécessaire à l’effet même du drame, et voilà pourquoi il l’a ravivée au dernier moment par une scène profondément touchante. — William Shakespeare était né et avait grandi à côté du peuple. Il connaissait le peuple et l’aimait. Il savait par expérience personnelle tout ce que le peuple cache de délicate bonté et d’exquise tendresse sous cette rudesse extérieure dont la servitude lui a fait une livrée. L’expérience de l’homme n’a pas été perdue pour l’écrivain. Shakespeare a maintes fois dans son théâtre rendu hommage à ces vertus ignorées qu’il avait rencontrées et éprouvées dans la vie. Il a saisi toutes les occasions de mettre en lumière ces générosités obscures. Ses drames abondent en belles actions accomplies par d’infimes agents. Ce sont de simples bergers qui nourrissent et élèvent la petite Perdita abandonnée par son royal père. C’est un homme sans nom qui, au péril de sa vie, avertit lady Macduff du guet-apens qui la menace. C’est le vieux domestique Adam qui offre son sang à Orlando mourant de faim. C’est un vassal inconnu qui succombe en voulant sauver le malheureux Glocester du bourreau Albany. Aux moments les plus sombres, c’est presque toujours dans les rangs subalternes qu’éclate le noble exemple. La magnanimité, repoussée d’en haut, se réfugie en bas : reniée par le patriciat, elle se fait plébéienne. — Ici encore la royauté, qu’avait proscrite une égoïste aristocratie, reparaît à nos yeux ravis sous les traits d’un pauvre serviteur. Après de longues recherches, Flavius est enfin parvenu à découvrir la retraite de Timon. Il s’approche, tremblant d’émotion, de la tanière où gronde l’homme fauve. Enfin il l’aperçoit : « Ô dieux ! Est-ce bien là mon seigneur, cet homme méprisé, ruiné, en proie à la dégradation et au délabrement ! Ô monument prodigieux de bonnes actions mal distribuées ! quelle déchéance a causée une détresse désespérée ! Quoi de plus vil sur la terre que des amis qui peuvent entraîner les plus nobles âmes à la fin la plus honteuse ! » À la voix du nouveau venu, le misanthrope se détourne furieux : Arrière ! hurle-t-il. Mais le dévouement ne recule pas. Flavius est résolu à servir encore son vieux maître : le croyant toujours misérable, il lui apporte un petit pécule, fruit laborieux de ses économies, et le conjure d’en accepter l’offrande. Timon refuse de croire à la sincérité d’un tel dévouement ; et il a été tellement habitué à l’ingratitude qu’il ne sait plus ajouter foi à la reconnaissance : mais Flavius insiste en sanglotant. À la vue de ces vraies larmes, — les premières larmes humaines qu’ait fait verser sa détresse, — Timon reçoit comme une secousse extraordinaire. Il semble qu’en ce moment le vieil amour de l’humanité livre un assaut suprême à son âme pour en chasser la haine. Bouleversé par l’émotion salutaire, Timon va-t-il être guéri de la noire passion qui le mine ? « Quoi ! j’avais un intendant si fidèle, si probe et aujourd’hui si bienfaisant ! Il y a là de quoi égarer ma farouche nature. Laisse-moi regarder ton visage… Sûrement cet homme est né d’une femme. Pardonnez-moi mon emportement sans réserve contre l’humanité, dieux à jamais équitables ! je proclame un honnête homme ! » Hélas ! ce n’est là qu’une fugitive lueur. La misanthropie est trop invétérée chez Timon pour céder même au plus actif remède. À peine a-t-il eu ce retour de tendresse pendant lequel il souhaite le bonheur à Flavius qu’il est de nouveau envahi par la fureur. Sentant la crise qui approche, il supplie le cher serviteur de s’enfuir au plus vite pour échapper à ses imprécations enragées.

— Honnête homme unique, tiens, prends cet or. Va, sois riche et sois heureux, mais à cette condition, c’est que tu iras bâtir loin des hommes. Exècre-les tous, maudis-les tous ; n’aie de charité pour aucun. Donne aux chiens ce que tu refuses aux hommes ! que les passions les dévorent et qu’ils soient comme des forêts désolées !

— Oh ! laissez-moi vous consoler, mon maître !

— Si tu redoutes les malédictions, ne reste pas, fuis, tandis que tu es béni et sauf. Ne revois jamais l’homme et que je ne te revoie jamais.

Après l’expulsion de Flavius, le patient est désespéré.

Et qui pourrait le sauver en effet ? Ce ne sont pas ces artistes infâmes qu’attire uniquement auprès de lui l’espoir du lucre et qu’il a bien raison de bâtonner. Ce ne sont pas ces sénateurs égoïstes et lâches qui, effrayés des progrès de l’insurrection vengeresse, tentent auprès de lui une démarche de conciliation uniquement conseillée par la peur. Les envoyés d’Athènes perdent leurs paroles. En réponse à leurs propositions intéressées, ils n’obtiennent du misanthrope que des invectives frénétiques. Timon les honnit en leur annonçant sa fin imminente : « Tenez, j’étais en train d’écrire mon épitaphe ; on la verra demain. La longue maladie de ma vie et de ma santé commence à céder, et le néant va me donner tout. Allez, vivez, qu’Alcibiade soit votre fléau, soyez le sien, et que cela dure longtemps ! » Le moribond considère ceux qui l’entourent avec les yeux hagards du dernier délire. L’outrage lui monte aux lèvres comme une écume suprême. L’imprécation est le râle sinistre de l’hypocondre. Et, quand il expire enfin, c’est dans un anathème :

— Ne revenez plus près de moi ; mais dites aux Athéniens que Timon a construit son éternelle demeure sur une plage voisine du flot salé, qu’une fois par jour, de son écume soulevée, couvrira la vague turbulente. Venez là et que la pierre de mon tombeau soit votre oracle… Lèvres, laissez expirer les paroles amères et s’éteindre ma voix ! que la peste et la contagion corrigent ce qui est mal. Que le tombeau soit le travail unique de l’homme, et la mort son salaire ! Soleil, cache tes rayons ! Timon a cessé de régner.

De tous les reproches adressés aux hommes par Timon, le plus accablant, c’est sa mort. Cette tombe, creusée sur une plage déserte, accusera éternellement l’ingratitude sociale. Frappé par les vivants, Timon n’a pas voulu mourir parmi les vivants. Il n’a pas jugé que des générations égoïstes fussent dignes de mener son deuil, et il a convié la nature seule à ses obsèques. C’est par le désert qu’il s’est fait ensevelir. II n’a admis autour de son cercueil que les pompes funèbres de la solitude. L’onde amère est l’unique pleureuse qui ait droit de sangloter sur cette fosse farouche. Dédaignant à jamais les regrets éphémères de l’humanité qui l’avait trahi, le misanthrope a offert son martyre aux larmes intarissables de l’Océan.

III

Lorsque Dante et Virgile, après avoir traversé les huit premiers cercles de l’Enfer, parviennent au fond de l’abîme désespéré, à l’entrée du gouffre de Caïn, ils avancent sur un lac de glace qui retient dans ses vagues rigides les plus maudits des damnés. Là frissonnent éternellement les parricides et les fratricides. — Ces deux pécheurs, serrés l’un contre l’autre, dont le froid a figé les larmes en les confondant, ce sont les deux frères Alexandre et Napoléon des Alberti qui s’entre-égorgèrent. Près d’eux frémit Focaccia des Cancellieri de Pistoie qui assassina son oncle. Plus loin grelotte Mordrec, qui fut tué par son père en essayant de le tuer. Cet autre, c’est Sassol Mascheroni de Florence qui égorgea son neveu pour lui voler ses biens. Ce spectre, couché sur le dos dans le flot cristallisé, c’est le moine Albéric de Manfredi qui massacra tous ses parents dans un banquet de réconciliation. Ce fantôme gelé, c’est le Génois Branca d’Oria qui assassina Michel Zanche, son beau-père. — Laissant derrière eux ces ombres violettes, les deux poëtes poursuivent leur marche, et, transis, éperdus, tremblants de froid et d’épouvante, aperçoivent enfin, à la lueur mourante du crépuscule souterrain, l’ange devenu démon, le sinistre Lucifer qui domine de son buste colossal l’océan glacé où l’a précipité à jamais la colère divine. Aussi hideux maintenant qu’il fut beau jadis, « l’empereur du royaume des douleurs » a trois visages que dominent six ailes de chauves-souris et dont les trois bouches broient incessamment trois maudits. Le premier de ces trois maudits s’appelle Judas, le second Brutus, le troisième Cassius. « Cette âme là-haut, dit le maître, est Judas Iscariote ; il a la tête dans la bouche de Dité et démène ses jambes en dehors. De ces deux qui ont la tête en bas, celui qui est suspendu au visage noir est Brutus ; vois comme il se tord sans dire un mot ; l’autre, qui paraît si membru, c’est Cassius. Mais la nuit se lève, et il est temps de partir, car nous avons tout vu[8]. »

Ainsi, dans le bagne diabolique rêvé par Dante, ceux qui immolèrent Jules César sont punis du même supplice que celui qui sacrifia Jésus-Christ. Le poëte vouait à la même damnation le déicide et le régicide. Il associait dans un commun anathème les révoltés contre l’homme fait empereur et le traître envers le Dieu fait homme. Et, en prononçant cette sentence, Dante ne faisait qu’exprimer religieusement la pensée de son temps. Dans leur double foi catholique et gibeline, les générations du moyen âge ne distinguaient pas l’attentat contre le fondateur de l’Empire de l’attentat contre le fondateur de l’Église, Le meurtre commis au pied de la statue de Pompée les mettait en deuil autant que le crucifiement du Golgotha. Pour elles, en effet, César représentait sur la terre le même principe d’autorité que le Christ représentait au ciel. César régnait ici-bas comme le Christ là-haut. En vertu du droit divin, l’un et l’autre avaient légué leur autorité imprescriptible à deux dynasties élues qui devaient à jamais régir l’univers. Après tant de siècles écoulés, la majesté de César resplendissait encore sous le diadème du Kœnigsstühl, comme la majesté du Christ sous la tiare du Vatican. Et comment le monde chrétien ne se serait-il pas prosterné devant la toute-puissance de César, quand le Christ lui-même s’était incliné devant cette toute-puissance ? En disant : Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, Jésus n’avait-il pas assuré à César la monarchie de ce monde ? N’avait-il pas sanctionné pour jamais l’usurpation du conquérant des Gaules, légitimé le passage du Rubicon, absous la violation de la République, donné raison au vainqueur de Pharsale et tort aux vaincus ? C’était dans ce sens que les générations du moyen âge interprétaient le verbe évangélique. Conséquemment, autant la gloire de César leur était sacrée, autant le renom de ses ennemis leur était odieux. Durant plus de mille ans, elles persécutèrent la mémoire de Brutus des mêmes imprécations fanatiques dont elles poursuivaient le souvenir de Judas.

Cependant l’ère de la vérité et de la justice devait venir avec la renaissance des lettres. Le même siècle qui avait vu la pensée humaine se révolter contre l’autorité de l’Église, devait la voir s’élever contre l’autorité de l’Empire. La discussion religieuse entraînait, par une logique inévitable, la contestation politique. Il appartenait à la poésie protestante de donner, dans l’ordre laïque, le même signal d’insurrection que, dans l’ordre ecclésiastique, avait donné la théologie protestante. Pour dénoncer l’usurpation pontificale, la théologie avait invoqué les textes sacrés ; pour dénoncer la tyrannie impériale, la poésie invoqua les textes historiques. La Bible à la main, Luther avait condamné le pape ; Shakespeare condamna César, — Plutarque à la main.

Ce n’était pas assez pour le libre penseur de condamner César. Interprète de la justice future, il voulut réhabiliter Brutus. Ce meurtrier sur qui pesait la malédiction séculaire du moyen âge, Shakespeare le releva de l’infamante damnation. Par une incantation sublime, il évoqua cette ombre méconnue de l’enfer hideux où Dante l’avait reléguée, et il la replaça, aux acclamations des générations modernes, dans le lumineux Panthéon des héros.

Le critique qui examine Jules César est tout d’abord frappé d’un contraste entre le titre et la conception de cette œuvre étonnante. Le personnage qui donne son nom au drame n’y tient qu’une place secondaire. Cette individualité, plus glorieuse que la gloire, qui couvre nos annales de son nom et domine la chronique terrestre de sa légende despotique, est réduite ici à un rôle subalterne ! — Comme pour rectifier dans son monde idéal l’optique fausse du monde réel, Shakespeare a changé la relation séculaire des faits et des choses ; il a bouleversé, tout en les conservant scrupuleusement, les éléments de l’histoire ; il a interverti la distribution des existences dans la perspective tragique des événements ; par une mise en scène réparatrice, il a placé au premier plan du théâtre ce qui était au second plan de la tradition et relégué au second plan ce qui était au premier. — Arrière, César ! place à Brutus ! — Ici la préséance n’est point au dominateur éclatant qui éclipsa Annibal, Alexandre et Cyrus, recula les bornes de l’univers connu, dompta le premier le Rhin et l’Océan, imposa tribut à la Bretagne et à la Germanie, fit trembler les Scythes dans leur impunité polaire, soumit l’Asie et l’Afrique, conquit les Espagnes et les Gaules, triompha de Vercingétorix devant Alexia, de Pharnace devant Zéla, de Ptolémée à Alexandrie, de Scipion et de Juba à Thapsaque, de Pompée à Pharsale, et qui, de victoire en victoire, accula Caton au suicide et l’univers à la servitude. La préséance ici est à l’homme juste et bon, au patriote désintéressé et pur, au républicain stoïque qui sacrifia sa vie et sa mémoire même à l’indépendance du genre humain. Sur la scène de Shakespeare, le despote, si grand qu’il soit, cède le pas au libérateur. Ici, l’intérêt se concentre, non sur le capitaine qui « prit d’assaut ou par force huit cens villes, subjugua trois cens nations, et ayant eu devant soi en bataille trois millions d’hommes armez, en occit un million et prit de prisonniers bien autant[9], » mais sur le citoyen « bien voulu du peuple pour sa vertu, aimé des siens, estimé des gens de bien à cause qu’il estoit homme de douce et bénigne nature à merveilles, magnanime, qui ne se passionnoit jamais d’ire, de volupté, ny d’avarice, ains avoit tousjours la volonté et l’intention droite, sans jamais fleschir ne varier, pour le droit et la justice[10]. » Ce qui excite notre admiration dans le drame anglais, ce ne sont pas les exploits retentissants de la force brutale, les cités livrés au glaive et à la flamme, les campagnes ravagées, les rivières et les fleuves encombrés de cadavres, les exterminations de peuples, les consommations d’hommes ; c’est la victoire intime d’une grande âme qui triomphe d’elle-même.

Ce magnifique parti pris se manifeste dès le commencement du drame. — Plutarque raconte, d’une part, dans la Vie de Brutus, que Cassius « enflamma et précipita Brutus » dans la conspiration contre César, et, d’autre part, dans la Vie de César, qu’Antoine offrit la couronne à son général le jour de la fête des Lupercales. — Shakespeare a groupé en un même tableau ces deux scènes que séparait l’historien ; mais admirez comment ! Il a relégué derrière le théâtre la comédie pompeuse et splendide où le dictateur, assis sur une chaise d’or, en habit triomphal, affecte de repousser le diadème souhaité, et il a produit sur le proscenium le drame obscur et mystérieux, le colloque des deux républicains qui épanchent dans un murmure leurs pensées les plus secrètes. L’effet est saisissant. Là-bas, perdues dans une rumeur lointaine, les symphonies de la musique sacrée, la fanfare martiale et joyeuse, les clameurs de la plèbe immense. Ici, tout près de nous, rendus distincts par la plus belle poésie, les chuchotements de deux esprits.

Brutus est triste ; il est obsédé par une insurmontable mélancolie dont nul ne sait la cause. Ses manières, si expansives naguère, ont subi depuis peu une singulière altération. Cassius, qui aime Brutus autant qu Horatio aime Hamlet, s’afflige d’une réserve qu’il attribue à la froideur. Brutus repousse vivement cette interprétation : s’il a le front voilé, c’est que ses regards sont tournés sur lui-même ; il convient qu’il est préoccupé depuis quelque temps, et que cela a pu modifier sa façon d’être, mais il supplie Cassius de ne voir « dans sa négligence qu’une inadvertance du pauvre Brutus qui, en guerre avec lui-même, oublie d’épancher son affection. » Cassius accueille cette explication d’autant plus volontiers qu’elle l’autorise à révéler à son frère d’armes « des pensées d’une grande importance. » Mais Cassius hésite encore à faire cette confession : pour y préparer Brutus, il lui parle « du joug qui accable les générations » et le conjure d’ouvrir les yeux. « Dans quels dangers voulez-vous m’entraîner ? » demande Brutus qui pressent sous ces vagues paroles quelque redoutable aveu. Cette timide exclamation redouble l’hésitation de Cassius. L’ami fait un appel suprême à la confiance de l’ami : « Ne vous défiez pas de moi, doux Brutus. Si je suis un farceur, si j’ai coutume de prostituer les sourires d’une affection banale au premier flagorneur venu, si vous me regardez comme un homme qui cajole les gens, les serre dans ses bras, et les déchire ensuite, comme un homme qui dans un banquet fait profession d’aimer toute la table, alors tenez-moi pour dangereux. »

C’est alors qu’un bruit extraordinaire coupe la parole à Cassius. La foule, entassée dans le forum au fond du théâtre, a jeté un cri d’enthousiasme. Les deux amis se considèrent avec inquiétude, prêtant l’oreille à ce million de voix.

— Que signifie cette exclamation, murmure Brutus ? Je crains que le peuple ne choisisse César pour son roi.

— Ah ! vous le craignez. Je dois donc croire que vous ne le voudriez pas.

— Je ne le voudrais pas, Cassius, et pourtant j’aime César.

Provoqué par un incident imprévu, Brutus a laissé échapper le secret de son cœur. Le peuple romain lui a arraché un aveu que Cassius n’avait pu obtenir de lui. Nous savons maintenant la cause de cette anxiété qui depuis quelque temps le tourmente : Brutus ne voudrait pas que César fût roi, et pourtant il aime César ! Le républicain est partagé entre son aversion pour la monarchie et son affection pour César. Mais de quelle nature est donc cette affection ? — Ici il faut noter une différence capitale entre le drame et l’histoire. — Plutarque a exposé longuement les raisons qui devaient attacher Brutus à César : César s’était de tout temps montré généreux pour Brutus ; avant la bataille de Pharsale, il avait commandé spécialement à ses troupes de l’épargner ; après la bataille, il lui avait pardonné, lui avait restitué sa faveur, et, en le désignant pour la préture urbaine, avait fait de son protégé le premier magistrat de la cité romaine. Enfin ce n’étaient pas seulement les liens de la reconnaissance qui devaient unir Brutus à César, c’étaient les liens mêmes du sang. Suivant une tradition à laquelle Plutarque ajoute foi, César croyait pouvoir exiger de Brutus un dévouement tout filial : « Pour autant que Brutus estoit né environ le temps que son amour avec Servilia estoit en sa plus grande ardeur, il se persuadoit qu’elle l’avoit conçu de lui. » — Shakespeare a délibérément passé sous silence tous ces faits, par lesquels l’histoire explique la mystérieuse sympathie qui existait entre les deux illustres Romains. Les motifs de cette omission se devinent. En rappelant un pareil passé, le poëte aurait craint d’exposer son héros au reproche d’ingratitude. Il n’a pas voulu affaiblir d’avance la portée morale de l’œuvre que Brutus devait accomplir ; il n’a pas voulu mêler un remords à l’admiration publique ; il n’a pas voulu qu’il fût dit qu’en débarrassant la société d’un despote, Brutus avait égorgé son bienfaiteur, avait assassiné son père[11]. Il n’a pas permis que l’ombre d’un crime se projetât sur l’exploit de la délivrance ; il a écarté du haut fait l’alliage du forfait ; il a refusé de confondre le régicide avec le parricide. Voilà pourquoi le Brutus dramatique n’est pas, comme le Brutus historique, lié d’une manière éclatante par la double obligation de la reconnaissance et de la parenté. Il aime César, mais d’une affection qui n’implique aucun engagement, aucune infériorité, d’une affection que la nature n’a pas rendue impérative et dont le devoir, une fois proclamé, le dégagera.

Toutefois, si cette affection ne suffit pas à enchaîner Brutus, elle est assez forte, au moment où nous sommes, pour l’embarrasser et le troubler. Il faudra que Cassius déploie toutes les ressources de son éloquence tribunitienne pour avoir raison des scrupules de Brutus. Cassius, lui, est à son aise pour parler de César ; il n’est pas gêné, ainsi que Brutus, par les réticences de la sympathie. Il déteste cordialement ce maître dont il est cordialement détesté. Brutus ne hait que la tyrannie ; Cassius hait également le tyran. Aussi avec quelle véhémence il dénonce cette arrogante ambition ! Il conteste la supériorité même de César : de quel droit ce César prétend-il commander aux hommes ? N’est-il pas homme comme les autres ? N’est-il pas sujet, comme nous tous, aux défaillances de la créature ? Et Cassius de rappeler qu’un jour il a sauvé la vie au dictateur qui se noyait dans le Tibre : « Et cet homme est aujourd’hui un Dieu ! Et Cassius est une misérable créature qui doit se courber si César lui fait nonchalamment un signe de tête ! Il eut une fièvre quand il était en Espagne ; et, quand l’accès le prenait, j’ai remarqué comme il tremblait. C’est vrai, ce dieu tremblait ! Ses lèvres couardes avaient abandonné leurs couleurs, et cet œil, dont un mouvement intimide l’univers, avait perdu son lustre. Je l’ai entendu gémir, oui ! Et cette langue qui tient les Romains aux écoutes et dicte toutes ses paroles à leurs annales, hélas ! elle criait : Titinius, donne-moi à boire ! »

À ce moment, une seconde salve d’acclamations éclate dans le forum. « Je crois, dit Brutus, qu’on applaudit à de nouveaux honneurs qui accablent César. » Cassius profite éloquemment de cette interruption. L’admiration que César a su inspirer aux masses est désormais le péril public. C’est la servile platitude de la foule qui fait la hauteur démesurée de cet homme. César est grand de toute la bassesse du peuple : « Eh ! ami, il enjambe comme un colosse cet étroit univers, et nous autres, chétifs, nous passons entre ses jambes énormes, fouillant le monde à la recherche de tombes déshonorées. » Heureusement, à côté du mal, il y a le remède. Cassius n’est pas de ces fatalistes qui croient la volonté humaine impuissante devant la force des choses. Si violent que soit le flot des événements, il est possible à l’effort individuel de le refouler. « Les hommes à de certains moments sont maîtres de leurs destins. Si nous ne sommes que des subalternes, cher Brutus, la faute en est à nous et non à nos étoiles. » Le passé d’ailleurs fait ici la leçon à l’avenir. À l’appui de ses espérances, Cassius peut citer un illustre exemple : il peut, dans la famille même de celui à qui il s’adresse, nommer un homme qui, de sa propre initiative, changea le cours de l’histoire, ce grand Junius qui, en expulsant les Tarquins, substitua brusquement la république à la royauté : « Oh ! nous avons ouï dire, vous et moi, qu’il fut jadis un Brutus qui eût laissé dominer Rome par l’éternel démon aussi volontiers que par un roi ! »

Noblesse oblige. Adressé à l’héritier du nom de Brutus, certes l’argument est impérieux. Si l’aïeul a réussi, pourquoi le descendant ne réussirait-il pas ? Faut-il donc plus d’énergie pour empêcher une révolution que pour en accomplir une ? Si Junius a pu chasser la monarchie de Rome, pourquoi Marcus ne pourrait-il pas en prévenir le retour ? Si, par un effort, l’ancêtre a pu fonder la République, pourquoi, par un autre effort, le petit-fils ne la sauverait-il pas ? Telles sont les réflexions que suggère le souvenir si victorieusement rappelé ici. Cassius ne peut mieux terminer sa harangue que par cette prosopopée décisive. Il a évoqué le spectre vénérable du fondateur de la République, et c’est cette ombre paternelle qui maintenant indique le devoir à Brutus. Obéissant à une injonction si auguste, Marcus fera désormais céder les considérations privées aux griefs publics. Il sacrifiera sa sympathie pour César à son culte pour les principes. Comment il combattra la tyrannie, il ne le sait pas encore, mais il le déclare hautement, « il aimerait mieux être un rustre que se regarder comme un fils de Rome aux dures conditions que ces temps vont imposer aux hommes. »

Sur ce, les deux amis se rangent pour laisser défiler l’insolent cortège de César qui revient de la place publique. Tout en marchant, le dictateur jette à Cassius un regard oblique et confesse à Antoine les défiances que cet homme lui inspire. — Plutarque raconte qu’un jour quelqu’un accusant de trahison Antoine et Dolabella, César lui répondit : « Je ne me défie pas de ces gras icy, si bien peignez et si en bon point, mais bien plus tost de ces maigres, et pasles là, entendant de Brutus et de Cassius. » Shakespeare a placé ici ce mot historique, mais en le développant d’une manière bien significative : « Je voudrais près de moi des hommes gras, murmure César, des hommes à face luisante et qui dorment les nuits. Ce Cassius là-bas a l’air maigre et famélique ; il pense trop, il lit beaucoup, il est grand observateur et il voit clairement à travers les actions des hommes. Il n’aime pas les jeux, comme toi, Antoine. Rarement il sourit. Des hommes tels que lui n’ont jamais le cœur à l’aise tant qu’ils voient un plus grand qu’eux-mêmes, et voilà pourquoi ils sont dangereux ! » Quelle critique du despotisme dans ces paroles que Shakespeare prête au dictateur ! En écoutant le vainqueur de Pharsale dénoncer ainsi ceux qui pensent, ne croirait-on pas entendre le vainqueur d’Austerlitz pestant contre les idéologues ? César pressent et redoute dans Cassius la résistance sourde d’une conscience. Le conquérant de la matière s’irrite de cette indépendance factieuse de l’esprit. Pour le césarisme, penser, c’est être suspect ; penser, c’est être rebelle. Edifiant aveu ! Le césarisme ne triomphera qu’à la condition d’étouffer sous toutes ses formes la pensée humaine. Si jamais l’Empire se fonde, ce sera par l’anéantissement de la philosophie, par la dégradation des lettres, par l’abrutissement des générations, par l’extinction des lumières, par l’aveuglement des âmes.

Dès que César a traversé la scène, Casca, ce patricien dont la bonhomie railleuse rappelle la verve bouffonne de Ménénius, raconte en termes satyriques ce qui vient de se passer à la fête des Lupercales. Le complot des prétoriens a avorté : César, après avoir refusé trois fois la couronne qu’Antoine lui a offerte trois fois, est tombé du haut mal sur la place publique. Force a été de remettre au lendemain le coup d’État. C est demain que César sera proclamé roi par le sénat[12]. C’est demain que l’immense révolution sera accomplie. Crépuscule solennel. Le soleil qui se couche en ce moment sur la République doit se lever demain pour l’Empire.

— Brutus, songez à l’univers ! s’est écrié Cassius en quittant son ami.

Quelle nuit que la nuit qui précède les Ides de Mars ! Jamais le monde n’a traversé une ombre plus sinistre. Il semble que la nature soit menacée du même cataclysme que la société. D’étonnants phénomènes signalent un bouleversement dans les éléments : un esclave lève la main, et cette main flamboie comme vingt torches sans être entamée par la flamme. Un lion, échappé de je ne sais quel désert, erre farouche aux abords du Capitole. Les tombeaux s’entr’ouvrent et exhalent leurs morts. Des hommes incandescents errent dans les rues. Le ciel se trouble comme la terre. « Dans les rues se heurtent de farouches guerriers de feu, régulièrement formés en bataille par lignes et par carrés, le sang tombe en bruine sur le Capitole, le fracas du combat agite l’air, les chevaux hennissent et les mourants râlent. » C’est à la clarté de cette mêlée fulgurante que Brutus médite la délivrance du genre humain. — Mais comment opérer cette délivrance ? Comment soustraire la société à la tyrannie imminente ? César est tout-puissant : il a concentré dans sa dictature toutes les forces publiques ; il dispose du pouvoir législatif par le sénat, du pouvoir exécutif par les consuls. La seule magistrature qui pût lui faire obstacle, cette autorité populaire que nous avons vue naguère briser par son veto l’ambition de Coriolan, le tribunat, a été réduit au silence par la proscription violente des tribuns Marullus et Flavius. César a bâillonné le peuple avec son épée. Il a investi Rome de ses soudards et mis la ville éternelle en état de siège. Les patriotes qui voudraient s’opposer ouvertement à son coup d’État, seraient écrasés dans un duel inégal par les légions des Gaules. César a rendu l’insurrection impossible. L’insurrection étant impossible, reste un dernier moyen, l’attentat. C’est dans la personne seule de l’Empereur que l’Empire est vulnérable. Pour atteindre le despotisme, il faut frapper le despote. Atroce nécessité ! Par les précautions même de l’arbitraire, le tyran a réduit ses adversaires à l’assassinat !

Telles sont les réflexions qui tiennent Brutus en éveil depuis son entretien avec Cassius. Brutus nous signifie dans un sombre monologue cette conclusion terrible à laquelle l’amène une inexorable logique. Le césarisme ne peut être prévenu que par la mort de César : « Oui, murmure le républicain, ce doit être par sa mort !… Pour ma part, je n’ai personnellement aucun motif de le frapper que la cause publique. Mais il veut être couronné… En conséquence, regardons-le comme l’embryon d’un serpent qui, à peine éclos, deviendra malfaisant par nature, et tuons-le dans l’œuf. »

Désormais plus d’hésitation. La raison a indiqué le devoir à Brutus, et Brutus n’élude pas le devoir. Brutus doit agir, — il agit.

Et c’est à ce moment critique qu’il faut remarquer la différence entre Brutus et Hamlet. L’homme du Midi et l’homme du Nord sont placés tous deux dans des circonstances analogues. L’un et l’autre ont été investis par l’événement de cet office formidable : renverser un tout-puissant. L’un et l’autre ont une usurpation à châtier. L’un doit frapper Claudius pour venger son père, comme l’autre doit frapper César pour affranchir l’humanité. Mais l’âme du Danois n’est pas à la hauteur de sa mission. Tout en voyant le but, il n’a pas la force de l’atteindre. De là ses tergiversations et ses lenteurs. Il cherche continuellement des excuses à ses défaillances. Sa volonté s’épuise en velléités. Il ne trouve pas dans son initiative une cause suffisante d’action. Il faut qu’un accident le pousse à bout, et il n’accomplit l’ordre de son père mort que quand il est lui-même au pied du mur de la tombe. — Au contraire, à peine le Romain a-t-il reconnu la nécessité d’agir, qu’il subordonne tout à cette urgence. Ce n’est pas qu’il éprouve moins de répulsion que le Danois pour la chose dont il est chargé. Brutus a l’âme aussi généreuse, aussi délicate, aussi sensible qu’Hamlet ; il a tout autant qu’Hamlet l’horreur du sang versé. N’importe. Dès que le devoir parle, il fait taire tous les scrupules, impose silence à toutes les tendresses. Il sacrifie à la conscience la délicatesse de l’homme, la sympathie de l’ami, le bonheur de l’époux. Ces ineffables étreintes, qui enchaîneraient un Othello dans le plus doux far niente, ne sauraient le retenir. Pour courir à l’œuvre, il se jette à bas du lit nuptial. Il traverse eu un instant cet intérim immense « qui sépare l’exécution d’une chose terrible de la conception première ». Par l’effort d’une énergie tout exceptionnelle, il secoue ce joug des sentiments qui pèse si puissamment sur toutes les créatures. Il ne lui reste plus au cœur qu’un amour, l’amour du droit. À cet amour abstrait pour l’absolu, Brutus immole toute affection relative. Son âme immortelle, résolue à rester libre, impose le plus impitoyable des actes à la plus tendre des natures. — Sur le théâtre de Shakespeare, Brutus apparaît ainsi comme un personnage à part. Dans une région où la passion règne souveraine, il est le héros de la volonté. Le stoïque récuse la fatalité terrestre. Il ne subit pas sa destinée, il la fait.

Dès que Brutus a donné son assentiment à la conspiration, elle est formée. Les conjurés viennent dans les ténèbres se grouper autour de lui comme autour de leur chef. Tous les caractères se subordonnent à ce grand caractère : « Ce qui, sans lai, aurait paru crime, son prestige, comme la plus riche alchimie, le transforme en vertu et en mérite. » Le complot reçoit de lui sa direction, comme il tient de lui sa moralité. Les décisions qu’il prend sont ratifiées d’avance. Tel est l’empire de sa volonté qu’elle domine toute objection. C’est en dépit du prudent Cassius que, du haut de sa magnanimité, il repousse comme injurieuse la précaution mesquine du serment : « Non, pas de serment ! Si la conscience humaine, si la souffrance de nos amis, si les abus du temps, si ce sont là de faibles motifs, brisons vite, et que chacun s’en retourne à son lit désœuvré, laissons la tyrannie s’avancer tête haute, jusqu’à ce que nos existences soient décimées par le sort. Mais si ces raisons sont assez brûlantes pour enflammer les couards, qu’avons-nous besoin d’autre aiguillon que notre propre cause pour nous stimuler à faire justice ? d’autre lien que ce secret entre Romains qui ont donné leur parole et ne l’éluderont pas ? d’autre serment que l’engagement pris par l’honneur envers l’honneur de faire ceci ou de périr ? laissons jurer les prêtres et les âmes souffreteuses qui caressent l’injure ! Laissons jurer dans de mauvaises causes les créatures dont doutent les hommes, mais ne souillons pas la calme vertu de notre entreprise ou l’indomptable zèle de nos cœurs par cette idée que notre cause ou nos actes exigent un serment. Chaque goutte de sang que porte un Romain dans ses nobles veines est convaincue de bâtardise, s’il enfreint dans le moindre détail une parole échappée à ses lèvres ! »

C’est encore en dépit de Cassius qu’au nom de l’humanité souveraine Brutus épargne la vie d’Antoine : « Notre conduite paraîtra trop sanguinaire, Caïus, si, après avoir tranché la tête, nous hachons les membres : car Antoine n’est qu’un membre de César. Soyons des sacrificateurs, mais non des bouchers ! Nous nous élevons tous contre l’esprit de César, et dans l’esprit des hommes il n’y a pas de sang. Oh ! si nous pouvions atteindre l’esprit de César, sans déchirer César ! Mais, hélas ! pour cela il faut que César saigne ! Ô doux amis, tuons-le avec fermeté, mais non avec rage ; découpons-le comme un mets digne des dieux, mais ne le mutilons pas comme une carcasse bonne pour les chiens !… Ne pensez plus à Marc-Antoine. » Admirable plaidoyer qui consacre à la fois la plus haute vérité morale et la plus grande erreur politique ! Brutus ne voit pas, comme Cassius, la faute de laisser vivre Antoine ; il ne voit qu’un crime à le faire mourir. C’est que Cassius est un homme d’État, et que Brutus est un philosophe. L’un a la sagesse relative, l’autre, la sagesse absolue. Le premier a la supériorité politique, le second, la prééminence morale. Pour celui-ci, le souverain, c’est l’utile ; pour celui-là, c’est le juste. Cassius s’asservit au succès ; Brutus ne s’assujettit qu’au devoir. L’un et l’autre représentent deux types impérissables. Cassius, c’est l’homme de l’expédient ; Brutus, c’est l’homme du principe.

Épuré par la pensée de Brutus, dégagé des calculs profanes de la politique, « œuvre de nécessité et non de haine », l’attentat contre César s’élève désormais à la hauteur d’un acte religieux. Brutus exerce ici le pontificat rigoureux de la conscience ; c’est un sacrificateur, et non un boucher. Le meurtre du tyran n’est pas un assassinat, c’est un holocauste offert par une volonté sainte à la divine Liberté.

Les conjurés se retirent sous l’empire d’une pieuse émotion. Avant de rejoindre ses collègues au palais de César, Brutus confie à Portia le secret formidable de son entreprise. Il est juste en effet que la femme soit avec l’homme dans cette révolte suprême des esprits contre le despotisme. Et pourquoi serait-elle exclue du complot ? N’est-elle pas intéressée, elle aussi, à la fin du tyran ? N’a-t-elle pas une âme, elle aussi ? n’a-t-elle pas sa dignité, elle aussi ? n’a-t-elle pas ses droits, elle aussi ? Il n’y a pas de sexe pour la liberté. — La fille de Caton a raison de réclamer ici sa part de responsabilité : elle n’est pas une concubine, mais une compagne légitime. Ce n’est pas physiquement seulement qu’elle est unie à Brutus, c’est moralement. Elle a droit de s’associer à ses inquiétudes comme à ses jouissances, à son insomnie comme à son sommeil, à sa mort comme à sa vie. L’héroïne est la digne affidée du héros. Elle trouvera dans son amour l’énergie de la discrétion. Le même dévouement farouche que lady Macbeth a pour Macbeth dans le complot contre Duncan, Portia l’aura pour Brutus dans la conspiration contre César. Si la noble Écossaise est de moitié dans le forfait de l’ambition, la patriote romaine peut bien être de moitié dans le forfait de la vertu. Brutus a donc bien fait de tout révéler à Portia et de confondre dans une complicité immortelle l’âme de l’épouse et l’âme de l’époux.

Fort du baiser conjugal, Brutus quitte le toit domestique.

Voici le grand jour. L’action fait halte un moment chez César. Le conquérant, que la tragédie classique nous montre toujours majestueusement revêtu de la toge ou de la chlamyde, apparaît en robe de chambre sur la scène shakespearienne. Le négligé du costume met le cœur à nu. Calphurnia veut empêcher son mari de se rendre au sénat. Pâle d’émotion, elle lui raconte les prodiges de la nuit et tâche de l’effrayer d’un mauvais rêve qu’elle a fait. César rit d’abord de tous ces cauchemars. Dans une sublime fanfaronnade, le glorieux se flatte de faire reculer le péril lui-même : « Le danger sait fort bien que je suis plus dangereux que lui : nous sommes deux lions mis bas le même jour : mais moi, je suis l’aîné et le plus terrible. Et César sortira. » Mais César a beau dire : il finit par céder à une inquiétude si suppliante. Pour la première fois peut-être son intrépidité se rétracte ; il défère au vœu de Calphurnia, il ne sortira pas. Cependant voici venir Décius Brutus. Décius, qui est de la conspiration, veut entraîner César au sénat : il se moque des terreurs de Calphurnia, il interprète dans un sens favorable le songe dont elle s’alarme, il menace César de la raillerie publique. Quelles gorges-chaudes ne va-t-on pas faire sur cette pusillanimité d’alcôve ! Entendez-vous quelque mauvais plaisant s’écrier : « Ajournons le sénat jusqu’à ce que la femme de César ait fait de meilleurs rêves ! » Ici Décius a touché juste : il a mis en jeu l’amour-propre du maître. César tient trop à son autorité pour compromettre son prestige. Il se déclare honteux d’avoir cédé aux folles frayeurs de Calphurnia, et retrouve tout son courage dans cette crainte suprême, la peur du ridicule.

Le dictateur est sorti de chez lui, escorté par la conjuration. Il arrive au sénat à travers une multitude immense qui encombre les rues. Au moment où il entre dans la salle fatidique, un inconnu fend la foule et lui présente un papier. César n’a qu’à lire ce qui est écrit sur ce papier, et il est sauvé. Mais César, aveuglé par la destinée, rejette avec hauteur l’avis tutélaire : « Ce compagnon est-il fou ! » s’écrie-t-il en repoussant le trop sage Ardémidore. Bientôt la séance est ouverte. Tous les conjurés entourent la chaise curule où trône le maître. Au moment convenu, Métellus Cimber se jette à ses genoux en demandant la grâce de Publius banni. Mais César a perdu sa générosité première : l’empire imminent l’endurcit déjà. Si jamais supplique mérita d’être entendue, c’est celle d’un frère intercédant pour son frère. Pourtant à peine Métellus a-t-il dit quelques mois que César lui coupe insolemment la parole : « Ton frère est banni par décret. Tu auras beau te confondre pour lui en prières et en bassesses, je te repousse de mon chemin comme un chien. Sache que César n’a jamais tort et que sans raison il ne se laissera pas fléchir. » En vain Brutus lui-même appuie humblement la requête de Métellus. César lui impose brusquement silence. Il semble provoquer par sa rigueur superbe les muets ressentiments qui l’environnent. On dirait qu’il prend à tâche de justifier par son insensibilité l’insensibilité de ses adversaires. L’imprudent ! il ne s’aperçoit pas qu’en bannissant la pitié de son cœur, il la proscrit de tous ces cœurs. C’est lui-même qui, par l’excès de son orgueil, se met hors l’humanité.

— Je pourrais être ému, si j’étais comme vous. Si j’étais capable de prier pour émouvoir, je serais ému par des prières. Mais je suis constant comme l’étoile polaire qui pour la fixité n’a pas de pareille dans le firmament. Les cieux sont enluminés d’innombrables étincelles qui toutes sont de flamme et toutes brillent ; mais il n’y en a qu’une seule qui garde sa place. Ainsi du monde : il est peuplé d’hommes, et ces hommes sont tous de chair et de sang, tous intelligents. Mais, dans le nombre, je n’en connais qu’un seul qui demeure à son rang, inébranlable et inaccessible, et cet homme, c’est moi !… Arrière, voulez-vous soulever l’Olympe ?

C’en est trop. En repoussant dans de tels termes la grâce de Cimber, César a lui-même prononcé son arrêt. Il va porter la peine de son arrogance sacrilège. Il prétendait être au-dessus des hommes ; vingt-trois coups de couteau lui prouvent qu’il est mortel. Il s’exaltait jusqu’à l’Olympe ; vingt-trois coups de couteau le prosternent contre terre.

À peine le sacrifice est-il consommé que Brutus se hâte de lui donner sa véritable signification : « Penchez-vous, Romains, penchez-vous ; baignons nos bras jusqu’au coude dans le sang de César, et teignons-en nos épées, puis, marchons jusqu’à la place publique, et, brandissant nos lames rouges au-dessus de nos têtes, crions tous : Paix ! Indépendance ! Liberté ! »

Paix ! Indépendance ! Liberté ! telle est la devise sublime que Brutus écrit avec la pointe de son glaive dans le sang du tyran. Il veut que la chute du despote soit la chute du despotisme. La délivrance du monde peut seule justifier un tel forfait. Maître de la dictature, Brutus l’abdique aux mains du peuple. Il entend restituer le genre humain à lui-même. Un seul homme accaparait les droits de tous, s’arrogeait par un monopole monstrueux les privilèges et les franchises de tous, absorbait dans son omnipotence les volontés de tous : cet homme n’existe plus. Désormais, grâce à Brutus, la société est maîtresse de ses destinées ; elle rentre en possession de son autonomie ; elle reprend cette souveraineté que lui avait enlevée César ; elle recouvre son libre arbitre. Quel usage en va-t-elle faire ?

Ici se place cette incomparable scène du forum que la muse de l’histoire enviera à jamais à la muse tragique. — Plutarque raconte qu’après le meurtre de César, Brutus se réfugia immédiatement au Capitole et ne consentit à se rendre sur la place publique qu’après s’être assuré des dispositions du peuple à son égard. Le héros de Shakespeare dédaigne toutes ces précautions. Sa sûreté personnelle ne le préoccupe pas un moment. Il est tellement fort de sa conscience qu’il affronte sur-le-champ les conséquences de son acte. Il va tout droit au forum et, pour qu’il ne soit pas dit qu’il a redouté le débat contradictoire, il autorise Antoine à lui répliquer. Les habiles, comme Cassius, lui reprochent comme une faute de laisser ainsi la parole au panégyriste du despote. Mais Brutus est avant tout l’homme des principes. La liberté est sa foi. Il a pour la liberté une telle dévotion qu’il la respecte même chez ses adversaires. Le droit de s’exprimer appartient à tous : libre à Antoine d’exercer ce droit. La vérité ne peut que gagner à la discussion.

C’est avec cette magnanime confiance que Brutus monte à la tribune. Pour se justifier, il ne croit pas avoir besoin d’artifices oratoires. Son langage a la précision stricte d’un raisonnement : il est laconique, rigoureux et concluant. C’est le principe devenu verbe : « Romains, eussiez-vous préféré voir César vivant et mourir tous esclaves, plutôt que de voir César mort et de vivre tous libres ? César m’aimait, et je le pleure ; il était fortuné, et je m’en réjouis ; il était vaillant, et je l’en admire ; mais il était ambitieux, et je l’ai tué. Ainsi, pour son amitié, des larmes, pour sa fortune, de la joie, pour sa vaillance, de l’admiration, et pour son ambition, la mort ! Quel est ici l’homme assez bas pour vouloir être serf ? S’il en est un, qu’il parle, car c’est lui que j’ai offensé. Quel est ici l’homme assez grossier pour ne vouloir pas être Romain ? S’il en est un, qu’il parle, car c’est lui que j’ai offensé. Quel est ici l’homme assez vil pour ne pas vouloir aimer sa patrie ? S’il en est un, qu’il parle, car c’est lui que j’ai offensé… »

Cette parole, qui défie la contradiction, semble avoir convaincu tous les esprits. Les acclamations retentissent de toutes parts : « Vive, vive Brutus ! » Et les uns veulent qu’on lui élève une statue ; les autres demandent qu’on le ramène en triomphe. « Ce César était un tyran, » crie celui-là. « Nous sommes bien heureux d’en être débarrassés, » exclame celui-ci. L’enthousiasme est tel que la modestie du républicain a peine à se dérober à l’ovation populaire. Ainsi, la liberté triomphe. Le peuple a fait plus que justifier Brutus, il l’a acclamé ; il a sanctionné par sa bruyante adhésion le meurtre de César.

Cependant Antoine succède à Brutus. Moment dramatique. Le soldat parviendra-t-il à réfuter le tribun ? Jamais intérêts plus grands ne furent laissés à la merci d’une parole. Les destinées du genre humain sont attachées à un souffle. Antoine tient suspendue à ses lèvres la fortune du monde. L’oraison funèbre n’est ici que le prétexte. Ce n’est pas la gloire de César qu’il s’agit de défendre en réalité, c’est la cause même du césarisme. La société sera-t-elle libre ou esclave ? Sera-t-elle gouvernée par les principes ou maîtrisée par la force ? Sera-t-elle République ou sera-t-elle Empire ? Voilà la question. Que le peuple donne raison à Brutus, et la République est sauvée. Qu’il donne gain de cause à Antoine, et l’Empire est fait. Le manteau sanglant de César doit être le linceul sinistre de la liberté.

C’est avec un singulier talent que le futur amant de Cléopâtre a composé son rôle. D’avance il a réglé chaque geste, pesé chaque parole, disposé chaque sanglot. Jamais tragédien ne fut plus admirablement grimé. Comment reconnaître à cette face échevelée et blême le débauché « qui fait ripaille toutes les nuits ? » Ces yeux rougis et ces traits décomposés, ce sein gonflé de soupirs n’attestent-ils pas l’ennui le plus sincère ? Antoine sait combien impose à la foule le spectacle de la douleur. La compassion, est de toutes les émotions, la plus contagieuse. Antoine sait cela, et par un merveilleux artifice il va surexciter la pitié du peuple pour l’asservissement du peuple. — Son exorde est un modèle de précaution oratoire. Antoine est venu pour ensevelir César, non pour le louer. Aux dieux ne plaise qu’il fasse l’apologie d’un homme que Brutus a condamné comme un ambitieux ! Mais il cherche où sont les preuves de cette ambition. César faisait-il acte d’ambition en versant dans les caisses publiques les rançons de tant de captifs, en tendant la main au pauvre, en refusant par trois fois la couronne ? Cependant Brutus affirme qu’il était ambitieux, et Antoine ne prétend pas contredire un homme si honorable. Il demande seulement la permission de pleurer le mort. Ici l’orateur s’arrête, comme absorbé par sa douleur, dans une attitude théâtrale. Mais cette interruption savante n’a d’autre but que de sonder la foule.

— Il y a beaucoup de raison dans ce qu’il dit là, chuchote un citoyen.

— Si tu considères bien la chose, murmure le voisin, César a été traité fort injustement.

— Je crains qu’il n’en vienne un pire, hasarde un troisième.

Ainsi l’émotion gagne peu à peu le flot populaire. Antoine le sent déjà onduler et s’agiter sous son souffle fatal. Mais la tâche n’est pas finie encore. Il ne suffit pas d’apitoyer le peuple en faveur du tyran mort, il faut le soulever contre ses défenseurs. Ce n’est pas assez que le peuple pleure l’homme qui a voulu l’asservir, il faut qu’il maudisse les hommes qui l’ont voulu délivrer. Pour accomplir ce chef-d’œuvre de perfidie politique, Antoine est obligé de mettre en jeu la plus infime des passions, la cupidité. Le testament de César est le pot-de-vin qu’il va offrir à la palinodie du peuple. Il faut voir avec quelle précaution machiavélique le suborneur déploie devant ces masses besoigneuses l’instrument funèbre de leur corruption. À peine leur a-t-il montré le parchemin que de toutes parts la lecture est réclamée : « Le testament ! le testament ! Nous voulons entendre le testament de César. »

Mais Antoine prolonge savamment la tentation : « Ayez patience, chers amis ; je ne dois pas le lire : il n’est pas à propos que vous sachiez combien César vous aimait… Il n’est pas bon que vous sachiez que vous êtes ses héritiers ; car si vous le saviez, oh ! qu’en arriverait-il !… Je me suis laissé aller trop loin en vous parlant. Je crains de faire tort aux hommes honorables dont les poignards ont frappé César, je le crains.

— C’étaient des traîtres ! hurlent des milliers de voix, c’étaient des scélérats, des meurtriers ! Le testament ! le testament !

Vous le voyez, l’artifice a réussi. En faisant de son prétendu respect pour les conspirateurs l’obstacle suprême qui s’oppose à la satisfaction du peuple, Antoine a forcé le peuple à briser cet obstacle. Dès que la foule a traité de scélérats « les hommes honorables qui ont poignardé César », Antoine est libre de s’exprimer ouvertement sur leur compte, il n’est plus tenu à aucune réticence, à aucun ménagement, il peut qualifier ses adversaires au gré de sa passion politique. Alors, — nouveau jeu de scène, — il descend de la tribune, se précipite vers le cercueil où est étendu le corps de César, et, soulevant aux yeux de tous la toge ensanglantée, montre successivement tous les trous faits par les lames régicides : « Regardez ! À cette place a pénétré le poignard de Cassius. Voyez quelle lésion a faite l’envieux Casca. C’est par là que Brutus a frappé, et quand il a arraché la lame maudite, voyez comme le sang de César l’a suivie. On eût dit que le sang s’élançait au dehors pour s’assurer si c’était bien Brutus qui avait frappé ce coup cruel. » Cette exhibition funèbre produit l’effet attendu. Surexcitée par la vue du sang, la foule éclate en imprécations contre ces meurtriers qu’elle acclamait tout à l’heure : elle a hâte de venger ce despote dont elle va hériter. C’est alors qu’Antoine lui jette le prix de ses fureurs ; il donne lecture du testament liberticide. César lègue au peuple « ses jardins, ses bosquets réservés, ses vergers récemment plantés en deçà du Tibre ». En outre, il lègue à chaque citoyen soixante-quinze drachmes : « C’était là un César ! Quand en viendra-t-il un pareil ? »

— Jamais, jamais ! Allons, en marche, en marche ! Nous allons brûler son corps à la place consacrée et avec les tisons incendier les maisons des traîtres ! En avant !

Ô déchéance ! voilà donc où est tombé le peuple qui a banni Coriolan ! Pour soixante-quinze drachmes par tête, ce peuple va aliéner à jamais ses libertés, ses franchises, son indépendance ! Pour soixante-quinze drachmes, ce peuple va vendre sa vertu, sa noblesse, sa fierté, sa grandeur passée, sa grandeur à venir, l’honneur de ses ancêtres, l’honneur de ses enfants ! Pour soixante-quinze drachmes, ce peuple va commettre une série de crimes hideux, promener partout l’incendie et le meurtre, porter la torche dans le sanctuaire des patriotes, courir sus à ses défenseurs et se faire le sbire des tyrans ! Pour soixante-quinze drachmes, le peuple de la grande République va devenir la canaille du Bas-Empire !

Certes, après un tel succès, Antoine peut bien s’écrier avec la joie sauvage de la perversité triomphante :

Mal, te voilà déchaîné !Mischief, thou art afoot !
« Mal, te voilà déchaîné ! »

En effet, le mal est bientôt à l’œuvre. Voici les maisons des conjurés qui brûlent. Voici le poëte Cinna qu’on assassine dans la rue. Voici les triumvirs attablés qui dressent en riant la liste funèbre des proscriptions. Lépide fait le sacrifice de son frère, Antoine livre son neveu, Octave abandonne Cicéron. Et bientôt la tête du grand orateur sera clouée à la tribune aux harangues ! Et bientôt Portia désespérée avalera des charbons ardents !

L’heure de l’adversité a sonné. Mais, loin d’abattre les grandes âmes, le malheur ne fait que les grandir. Les plus accablantes calamités qu’un homme puisse subir, la ruine du toit domestique, l’anéantissement de la famille, la perte de la pairie, le veuvage, l’exil ne sauraient dompter le courage de Brutus. L’énergie du stoïque est inflexible comme le principe qu’il sert. Cette volonté unique ne se courbe pas même devant la volonté nationale ; elle ne reconnaît d’autre souveraineté que la souveraineté du droit. Or, pour Brutus, la République, c’est le droit, — droit supérieur à toutes les lois, à toutes les constitutions, à tous les décrets, à tous les sénatus-consultes, — droit imprescriptible contre lequel aucun complot de caserne, aucun caprice de faubourg, aucun suffrage, — pas même le suffrage de tous, — ne saurait prévaloir. C’est au nom de ce droit que Brutus a frappé César. C’est au nom de ce droit qu’il combat Octave. C’est au nom de ce droit qu’il appelle le monde à la rébellion, qu’il soulève la Macédoine, l’Achaïe et l’Asie, et qu’il dresse devant l’Occident la barricade titanique de l’Orient. — Qu’importe à Brutus cet arrêt d’ostracisme que lui jette la cité vendue au coup d’État ! Bien différent de ce Coriolan qui ne s’insurge contre la ville éternelle que pour la perdre, Brutus ne se révolte contre Rome que pour la sauver.

C’est ce désintéressement qui fait la grandeur singulière de Brutus. Pas un sentiment personnel, pas une pensée égoïste ne souille cette ambition sublime. L’exquise pureté de cette conscience éclate bientôt dans une scène illustre. Brutus, nous l’avons déjà vu, ne reconnaît pas la raison d’État ; il n’admet pas que la fin justifie les moyens ; il n’accepte pas ce sophisme en vertu duquel on peut servir les principes en les violant : voilà pourquoi il condamne avec tant de sévérité la conduite trop peu scrupuleuse de Cassius. Quelque dur qu’il lui paraisse de blâmer un ami, il n’hésite pas à lui parler ouvertement. Avec l’éloquence inexorable de la vertu, il lui reproche de n’avoir pas les mains assez pures pour porter le drapeau de la République :

— Souvenez-vous des Ides de Mars ! N’est-ce pas au nom de la justice qu’a coulé le sang du grand Jules ? Parmi ceux qui l’ont poignardé, quel est le scélérat qui a attenté à sa personne autrement que pour la justice ? Quoi ! nous qui avons frappé le premier homme de l’univers pour avoir seulement protégé des brigands, nous irions souiller nos doigts de concussions infâmes et vendre le champ superbe de notre immense gloire pour tout le clinquant qui peut tenir dans cette main crispée. J’aimerais mieux être un chien et aboyer à la lune que d’être un pareil Romain !

La nature fougueuse de Cassius se cabre sous cette réprimande acérée comme une provocation. Le respect qu’il a pour son ami l’empêche seul de s’emporter. C’est à grand’peine qu’il retient sa fureur frémissante : « Ne présumez pas trop de mon affection, je pourrais faire ce que je serais fâché d’avoir fait. » Mais Brutus, pour qui la loyauté est un devoir, ne s’inquiète pas de cette menace ; il répète impassible la cruelle vérité : « Par le ciel, j’aimerais mieux monnayer mon cœur et couler mon sang en drachmes que d’arracher de la main calleuse des paysans leur misérable obole par des voies iniques. » Cette intrépide franchise maîtrise enfin l’orgueil de Cassius. Dominé par l’évidence, il avoue ses « faiblesses, » mais, répondant au reproche par un reproche, il blâme l’amitié de Brutus de n’avoir pas su les voiler.

— Les yeux d’un ami ne devraient pas voir ces fautes-là.

— Les yeux d’un flatteur ne les verraient pas, rétorque Brutus.

Que répliquer à cette réponse accablante ? Cassius est au désespoir : il croit avoir perdu l’estime de son Brutus, et cette pensée le navre. Ah ! mieux vaut être tué que méprisé par Brutus. Quelle torture qu’un tel dédain ! Cassius souffre tant qu’il implore comme une faveur le sort de César.

— Voici mon poignard, et voici ma poitrine nue, et dedans un cœur plus précieux que les mines de Plutus, plus riche que l’or. Si tu es un Romain, prends-le. Je te le donne. Frappe, comme tu frappas César.

— Rengainez votre poignard… Ô Cassius ! vous avez pour camarade un agneau. La colère est en lui comme le feu dans le caillou qui, sous un effort violent, jette une étincelle hâtive et se refroidit aussitôt…

Et Brutus, les larmes aux yeux, se jette dans les bras de Cassius[13].

Qui n’a retrouvé dans la vie cette scène ravissante ? Deux amis, deux frères, deux amoureux ont une discussion ; ils se passionnent et s’échauffent ; la discussion dégénère en contestation ; la contradiction cesse d’être parlementaire et devient injurieuse ; les insultes remplacent les arguments ; les menaces succèdent aux insultes. La dispute s’exaspère et devient conflit. Une collision est imminente ; elle éclate en effet… Les deux amis s’élancent l’un vers l’autre ; ils s’étreignent, mais, rassurez-vous, c’est pour s’embrasser. Le choc final est un baiser ! — Cette scène immortelle forme dans le théâtre anglais un épisode justement célèbre. Mais l’on se tromperait fort, si l’on n’y voyait, comme certains critiques, qu’un délicieux hors-d’œuvre. Cette scène est essentielle, non à la construction du drame, j’en conviens, mais à son ensemble. Elle marque une halte nécessaire dans la marche rapide de l’action ; elle repose le spectateur en introduisant, au milieu d’une tragédie terrible, le magistral entr’acte d’un incident attendrissant. Nécessaire à l’effet de l’œuvre, elle ne l’est pas moins au développement du caractère principal. Elle retire à la figure de Brutus l’aspect farouche que lui donnerait une impassibilité absolue. Elle décèle sous cette âpre volonté la plus suave tendresse, et elle ajoute à sa vertu ce complément qui l’achève, la bonté. Si Brutus n’avait pas pardonné à Cassius, sa probité aurait cessé d’être humaine. Nous aurions pu l’admirer davantage, mais il nous eût été moins sympathique. Car il aurait manqué à cet héroïsme sublime ce trait qui fait aimer, — la grâce !

Cependant le moment décisif approche. L’armée des triumvirs, poussée par une brise complice, a traversé l’Adriatique, débarqué en Illyrie et envahi la Macédoine. Brutus, impatient de combattre, veut aller au-devant d’elle et dit adieu à Cassius en lui donnant rendez-vous pour le lendemain : dès le point du jour, les légions républicaines doivent s’ébranler. Déjà la nuit est avancée. Tout dort dans le camp de cette léthargie solennelle qui précède une action suprême. Les aides de camp de Brutus, accablés de fatigue, gisent endormis sur des coussins dans la tente. Un flambeau éclaire de sa clarté vacillante toutes ces formes immobiles. Le général, que la responsabilité du lendemain tient en éveil, cause avec son serviteur favori, Lucius, qui lui répond d’une voix assoupie. Il croit trouver dans la mélodie le délassement de son insomnie, et prie « le cher enfant » de jouer un accord ou deux sur son luth, tout en lui demandant pardon de ce caprice. Lucius veut obéir au désir de son maître et essaye de chanter en s’accompagnant. Mais l’épuisement trahit son zèle ; c’est à peine s’il peut articuler les paroles et faire vibrer les cordes ; sa tête penche, sa voix n’exhale plus qu’un vague murmure ; il s’endort. « Doux être, bonne nuit ! Je ne serai pas assez cruel pour t’éveiller. Mais pour peu que tu chancelles, tu vas briser ton instrument, je vais te l’ôter. » Et le grand patriote, s’empressant de servir son petit serviteur, va retirer avec précaution des mains de l’enfant endormi le luth menacé. Après cet acte touchant qui manque à la biographie de Plutarque et que Shakespeare montre ici comme l’adorable haut fait de la grâce, — Brutus se rasseoit, prend un livre et se dispose à lire : « Comme ce flambeau brûle mal, s’écrie-t-il ! » À peine a-l-il jeté cette exclamation qu’il distingue au fond de la pénombre une forme étrange qui s’avance vers lui. L’effarement de Macbeth apercevant le fantôme de Banquo n’est pas plus grand que l’étonnement de Brutus à l’aspect de cette vision mystérieuse. Mais, plus heureux que le thane écossais, le général romain peut sans remords interroger les ombres :

— Es-tu quelque chose ? Est-tu un dieu, un ange ou un démon, toi qui glaces mon sang et fais dresser mes cheveux ? Dis-moi qui tu es !

— Ton mauvais génie, Brutus.

— Pourquoi viens-tu ?

— Pour te dire que tu me verras à Philippes.

— Eh bien, je te reverrai !

— Oui, à Philippes.

— Eh bien, je te verrai à Philippes… Maintenant que j’ai repris courage, tu t’évanouis… Mauvais génie, je voudrais m’entretenir avec toi !…

Malheur ! malheur ! Ce spectre qui vient de disparaître en menaçant Brutus, c’est le spectre de César. Les conjurés des Ides de Mars n’ont frappé que le corps du tyran, ils n’ont pas atteint son génie. Car ce génie est impérissable ; c’est le génie de l’oppression, de la violence et de la guerre ; c’est le génie qui étend son ombre sur l’humanité et qui maintient le monde dans les ténèbres. Ce génie est sorti furieux de la tombe, il réclame vengeance et il ne s’apaisera que dans le triomphe du despotisme. C’est lui qui va combattre avec l’épée des triumvirs les derniers défenseurs de la République.

Voici la journée suprême. Les armées ennemies se sont enfin rencontrées sur la plage fameuse que longe la route d’Amphipolis en Thrace, entre l’Hellespont et le mont Pangée. Brutus, qui commande l’aile droite de l’armée républicaine, fait face à Octave. Cassius, qui commande l’aile gauche, tient tête à Antoine. Cependant un signe néfaste avertit les patriotes. Cassius montre à Messala un nuage noir qui s’amasse dans le ciel : c’est un essaim de corbeaux, « dais fatal sous lequel s’étend l’armée républicaine, prête à rendre l’âme ». N’importe, Brutus l’a voulu : en dépit des pressentiments de Cassius, le combat sera livré. — Chacun connaît les détails de cette mémorable mêlée qui s’appelle la bataille de Philippes. Jamais la destinée, amoureuse du despotisme, ne s’est montrée plus partiale que dans cette lutte décisive ; jamais elle n’a accumulé contre ses adversaires de tels accidents ; jamais elle ne les a égarés dans une plus funeste erreur. — La journée s’annonce bien. La jeunesse romaine, qui fait légion autour de Brutus, attaque les prétoriens avec un irrésistible élan ; elle balaye devant elle ces vétérans qui, sous les ordres du grand Jules, ont conquis les Gaules, l’Espagne, l’Égypte et la Libye, et ne s’arrête qu’après avoir pris d’assaut le camp d’Octave. Mais ! hélas ! ce succès est le piège atroce où s’est embusqué le désastre.

Dans l’impétuosité de l’attaque, l’aile droite s’est séparée de l’aile gauche. Funeste lacune. Le génie de César montre à Antoine l’espace vide : Antoine y jette des forces supérieures, enveloppe Cassius et l’accable. Cassius cerné croit Brutus vaincu et la bataille perdue sur toute la ligne ; il dépêche un de ses lieutenants pour s’assurer de la vérité ; le lieutenant tarde à revenir ; un faux rapport le signale comme prisonnier. Nouvelle erreur, qui confirme la première. Égaré par cette double méprise, Cassius renonce à tout espoir et se jette sur son épée. Brutus, averti par Titinius, revient au secours de son frère d’armes ; mais, si vite qu’il accoure, il arrive trop tard, il n’a délivré qu’un cadavre :

— Ô Jules César, tu es encore puissant ! Ton esprit erre par le monde et tourne nos épées contre nos propres entrailles… Amis, je dois plus de larmes à ce mort que vous ne m’enverrez verser… Je trouverai le moment, Cassius, je trouverai le moment… Lucilius, venez, venez aussi, jeune Caton ! au champ de bataille ! Il est trois heures ; et, avant la nuit, Romains, il faut que nous tentions la fortune dans un second combat [14].

Et Brutus retourne à la charge. Mais vainement fait-il des prodiges pour ressaisir dans la mêlée la victoire qu’il tenait naguère. La victoire a déserté et passé aux tyrans. Le second combat est décisif : la bataille de Philippes est perdue, — Resté seul avec une poignée de braves, Brutus a fait retraite sur un rocher qui domine le champ funèbre, et considère cette vaste plaine jonchée de patriotes. Alors une inexprimable mélancolie envahit son âme : « Le chagrin remplit ce noble vase au point qu’il déborde de ses yeux mêmes. » Brutus pleure. Il pleure, ce Brutus qui a pu ne pas pleurer, même après la mort de Portia ! Ces yeux, que la plus grande douleur privée avait laissés secs, ont des larmes pour le grand deuil public. Larmes ineffables arrachées au stoïque par les angoisses du désintéressement ! Adieu l’illusion à laquelle il avait dévoué sa vie ! Adieu la suave vision d’une humanité d’hommes libres et frères ! Adieu la douce utopie d’une société heureuse, indépendante, n’ayant d’autres lois que les lois immuables de la nature et de la raison, exerçant dans la plénitude de ses jouissances, la plénitude de ses droits ! Adieu le songe splendide de la République universelle ! Une charge de cavalerie a emporté ce beau rêve.

Ici encore le drame raccourcit l’histoire. Ce second combat n’eut lieu en réalité que vingt jours après le premier.

Un monde voué à l’esclavage a cessé d’être habitable pour une âme libre. Brutus voulait affranchir le genre humain ; le genre humain s’est tourné contre Brutus et s’est prostitué au despotisme par une servitude volontaire. Soit ! mais Brutus ne veut pas subir, lui, ce joug avilissant qui va peser désormais sur les générations. S’il n’a pu soustraire l’univers à la tyrannie, il prétend du moins y soustraire son âme. Les vainqueurs ont beau cerner la retraite du stoïque : ils ne pourront le faire prisonnier. Insensés qui croient traîner un tel captif en triomphe ! Oublient-ils qu’il reste à Brutus l’issue suprême ? Brutus va chercher dans la mort cette indépendance nécessaire qu’il ne peut plus trouver dans la vie.

— Adieu à vous, et à vous, et à vous !… Compatriotes, je gagnerai à cette désastreuse journée plus de gloire qu’Octave et Marc-Antoine n’en obtiendront par leur infâme triomphe ! Sur ce, adieu à tous ! Car la bouche de Brutus a presque achevé le récit de sa vie. La nuit s’étend sur mes yeux ; mes os veulent reposer… Straton, tu es un digne compagnon : un reflet d’honneur est sur ta vie. Tiens donc mon épée et détourne la face, tandis que je me jetterai dessus. Veux-tu, Straton ?

— Donnez-moi d’abord votre main. Adieu, mon seigneur.

— Adieu, bon Straton… César, apaise-toi ; certes, je ne t’ai pas tué avec autant d’ardeur !

Et l’affranchi tend le glaive qui va affranchir son maître… À peine Brutus a-t-il expiré que retentit la fanfare joyeuse de l’ennemi. Le rocher a été forcé, et Antoine et Octave viennent chercher leur captif.

— Straton, où est ton maître ? demande Messala qui vient d’être pris.

— Il est délivré de la servitude où vous êtes, Messala. Les vainqueurs ne peuvent faire de lui que des cendres. Car Brutus n’a été vaincu que par lui-même, et nul autre que lui n’a eu la gloire de sa mort.

Devant ce grand suicide qui frustre leur triomphe, les victorieux s’inclinent. Tel est le prestige de cette probité déchue qu’elle force le succès même à fléchir. En présence des restes sacrés du patriote, les triumvirs sont saisis de respect. Ils se penchent avec une religieuse émotion sur ce corps vénérable d’où vient de s’échapper par une issue désespérée l’âme la plus héroïque qui ait encore animé l’argile terrestre.

— De tous les Romains, s’écrie Antoine, ce fut là le plus noble. Tous les conjurés, excepté lui, n’agirent que par envie contre le grand César. Lui seul pensait loyalement à l’intérêt général et au bien public. Sa vie était paisible, et les éléments si bien combinés en lui que la nature pouvait se lever et dire au monde entier : Voilà un homme !

Oui, voilà un homme ! Jamais plus mâle figure ne traversa notre scène. Jamais caractère ne réunit dans un plus admirable ensemble les vertus humaines et les vertus viriles, — douceur et énergie, tendresse et fermeté, bonté et courage. Jamais mortel n’exalta plus haut le moi de l’être, ne réclama d’une manière plus éclatante cette initiative qui distingue la volonté de l’instinct, ne revendiqua plus obstinément la possession de l’individu par lui-même, la supériorité de l’esprit sur la matière, la souveraineté de la créature sur la création. — La révolte fabuleuse des Titans contre Jupiter n’offre rien de plus grand que cette insurrection d’un homme contre la destinée. Champion de la République, ce n’est pas seulement le génie de César qu’affronte Brutus, c’est la nécessité elle-même. Il a contre lui, non-seulement les forces supérieures d’une puissance matérielle, mais cette force suprême d’une puissance invisible, la force des choses. La fatalité pousse le genre humain vers le despotisme ; elle l’entraîne par une série de causes séculaires dans les ténèbres du Bas-Empire ; elle oppose aux efforts de la délivrance la coalition des événements, la lassitude des peuples, le relâchement des mœurs, la complicité des âges et la conjuration même de l’histoire. N’importe ! En dépit de tous ces obstacles, Brutus n’hésite pas : il engage la lutte. Il jette à la tyrannie le défi de la liberté, à la force le défi du droit, à la fatalité le défi d’une volonté. Duel prodigieux où Brutus combat tour à tour avec la dague et avec l’épée, avec le poignard des Ides de Mars et avec le glaive de Philippes ! Il succombe enfin, mais il succombe en héros, sans demander grâce au despotisme triomphant, — impénitent comme Prométhée, et frappé, comme lui, pour avoir voulu dérober au ciel le feu sacré de l’idéal.



Hauteville House, 10 avril 1862.



  1. Voir cette traduction à l’Appendice.
  2. Une mention constatant officiellement ce fait a été récemment découverte dans le registre des dépenses faites pour les divertissements de la cour de Jacques ier. (Tylney’s papers.)
  3. C’est à propos de cet assassinat juridique qu’un contemporain, sir John Harrington, écrivait : « J’apprends que le nouveau roi a pendu un homme avant qu’il fût jugé, c’est un acte étrange ; si le vent souffle ainsi, pourquoi un homme ne serait-il pas jugé avant d’être délinquant ?
  4. Voir le 18e sonnet de Shakespeare, dans la traduction que j’ai publiée. [Paris, Michel Levy, 1856.]
  5. Traduction d’Amyot. — Édition de Berne, 1574, page 114!.
  6. Voir la traduction de d’Ablancourt. Amsterdam, 1709.
  7. Paul de Saint-Victor a dit admirablement : « Ulysse, rejetant ses haillons, saisissant son arc et tuant à coups de flèches les prétendants qui pillent son palais, n’est pas plus formidable que Timon, découvrant les plats vides de son banquet symbolique. » Presse du 23 décembre 1861.*
  8. L’Enfer. Dernier chant.
  9. Plutarque, traduit par Amyot, Vie de César.
  10. Vie de Brutus.
  11. Voltaire a, dans la Mort de César, développé cette situation que Shakespeare a si judicieusement évitée. Il a placé Brutus entre l’amour filial et l’amour de la liberté. De là une impression trouble et équivoque dans l’esprit du spectateur. Quand César tombe, la conscience ne sait au juste si Brutus a eu tort ou raison de sauver la société en violant la nature.
  12. Ici Shakespeare a rapproché les dates historiques. En réalité, c’est un intervalle d’un mois qui sépare la fête des Lupercales des Ides de Mars.
  13. Dryden admirait tellement cette scène qu’il ne put s’empêcher de la copier dans une de ses tragédies (All for love), et cette imitation le rendait plus fier qu’aucune de ses œuvres originales.
  14. Ici encore le drame raccourcit l’histoire. Ce second combat n’eut lieu en réalité que vingt jours après le premier.