Œuvres complètes de Shakespeare/Hugo, 1872/Tome 8/Introduction

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INTRODUCTION





L’homme qui s’est appelé Shakespeare était bon, cordial, affable, tendre, bienveillant et bienfaisant. Tous ceux qui l’approchaient se sentaient entraînés vers lui par une insurmontable sympathie. « Son excessive candeur et sa douce nature devaient nécessairement engager la plus noble partie du monde à l’aimer. » Tous les documents qui nous sont parvenus confirment ce témoignage de Rowe, son premier biographe. La seule lettre à son adresse dont l’authenticité ne soit pas contestée est une demande de secours signée Ryc. Quyney, datée du 1er octobre 1598, et portant cette suscription : À mon aimable ami et compatriote Mr William Shakespeare. Plus heureux que Molière, il s’était fait aimer de ses camarades de théâtre ; sept ans après sa mort, Héminge et Condell, deux comédiens du Globe qui éditèrent l’infolio biblique de 1623, pleuraient encore « leur Shakespeare, un si digne ami et compagnon, » so worthy a friend and fellow as was our Shakespeare, dit l’épître dédicatoire. Ses confrères, je devrais dire ses ennemis littéraires, subissaient le charme comme les autres ; il enchantait jusqu’à ses envieux : « J’aimais l’homme, avoue Ben Jonson, et j’honore sa mémoire ; c’est pour moi une idolâtrie autant que pour quiconque. Il était vraiment honnête, et d’une ouverte et généreuse nature. » Cette nature franche, expansive, affectueuse, si bien appréciée par un écrivain hostile, s’est révélée directement à nous dans une série de poëmes intimes que la postérité ne saurait trop relire. Les sonnets de Shakespeare nous apprennent ce qu’il fut comme amant, ce qu’il fut comme ami. Jamais âme humaine ne fut remuée plus profondément par l’affection. Il en connut toutes les délicatesses et toutes les violences, il en perçut les vibrations infinies, il en épuisa les joies et les douleurs, les extases et les délires. L’affection lui prouva sa toute-puissance par deux miracles : penseur, elle l’agenouilla aux pieds d’une femme galante ; histrion, elle le lia avec un grand seigneur.

L’amitié exerça sur ce tendre caractère une prodigieuse influence. Nous autres, enfants du dix-neuvième siècle, nous ne pouvons lire sans une sorte de stupeur ces poëmes où la tendresse d’un homme pour un homme s’exprime avec une telle exaltation. L’amitié en ces effusions poétiques atout le lyrisme de l’amour ; elle en parle la langue et en usurpe le nom. « Lord of my love, lord de mon amour, » s’écrie William en invoquant son ami. « Accepte, dit-il plus loin, accepte mon amour, humble et sincère offrande, où nul autre que toi n’a de part, don de mon être en échange du tien ! » William s’est en effet donné sans réserve ; c’est pour toujours qu’il a marié son âme à l’âme du bien-aimé. Union indissoluble, conclue en dehors de toutes les vicissitudes terrestres et que la mort elle-même n’interrompra pas : « Oh ! puissé-je ne jamais apporter d’entraves au mariage de nos âmes fidèles ! Ce n’est pas de l’amitié que l’amitié qui change quand elle voit un changement. Non ! l’amitié est un fanal permanent qui domine les tempêtes sans être ébranlé par elles ; c’est l’étoile brillant pour toute barque errante, dont le service est méconnu de celui même qui en consulte la hauteur ! L’amitié reste immuable jusqu’au jour du jugement. Si ma vie dément jamais ce que je dis là, je n’ai jamais eu d’ami[1]. » À entendre le poëte, l’amitié semble une émotion supérieure à l’amour même ; elle n’est pas, comme l’amour, à moitié plongée dans la matière périssable. Dégagée de toute préoccupation sensuelle, placée au-dessus des séductions de la chair, elle s’élève par le désintéressement aux régions les plus hautes que puisse atteindre l’âme.

Faut-il s’étonner que Shakespeare ait dans son drame fait une si belle part au sentiment qui l’avait lui-même si vivement ému et si éloquemment inspiré ? Quand Shakespeare veut ennoblir une figure et l’achever, l’amitié est le trait auguste qu’il lui ajoute. La sympathie dont il frustre les méchants, il la prodigue aux bons. L’ami qu’il refuse aux Richard III et aux Macbeth, il l’accorde au More de Venise, au fils des Montagues, au prince de Danemark. — Il fait de Cassio le complice discret des amours d’Othello et de Desdémona, et ce dévouement ancien est l’argument suprême que la Vénitienne fait valoir en faveur du disgracié avec une insistance fatale. — À Roméo il donne Mercutio pour frère d’armes, et si puissante est cette fraternité, qu’au moment décisif elle impose silence à l’amour même et fait tuer par le mari de Juliette le cousin de Juliette. — À Hamlet il désigne Horatio pour confident et rapproche l’étudiant du prince par une inaltérable tendresse. Hamlet, si dur et apparemment si ingrat pour Ophélia, garde jusqu’au bout sa prédilection pour Horatio ; sans cesse il le porte « dans le cœur de son cœur ; » il le met dans son secret en tiers avec Dieu ; et cette camaraderie est tellement durable, tellement obstinée, tellement dédaigneuse des atermoiements terrestres, tellement acharnée à l’éternité, qu’Horatio se tuerait avec Hamlet s’il ne recevait du mourant l’ordre de vivre.

L’amitié, si héroïque chez les hommes, n’est pas moins dévouée chez les femmes, mais, en changeant de sexe, elle change de caractère. Elle perd son stoïcisme viril. Ses rapports deviennent plus gracieux, son expansion plus abandonnée, sa familiarité plus caressante. C’est une incessante réciprocité de tendresses félines et d’exquises câlineries. Dans cette union de deux existences, les compagnes mettent tout en commun, le travail, le repos, le plaisir, la souffrance et jusqu’à l’insaisissable rêverie. Ce délicieux accord est toute l’harmonie possible ici-bas à un duo d’âmes. « Rappelez-vous, dit Héléna à Hermia, rappelez-vous tous nos épanchements mutuels, nos serments d’être sœurs, notre amitié écolière, notre innocence enfantine ! Que de fois, vraies déesses d’adresse, nous avons créé toutes deux avec nos aiguilles une même fleur, toutes deux sur le même modèle, assises sur le même coussin, toutes deux fredonnant le même chant, sur le même ton toutes deux, comme si nos mains, nos flancs, nos voix, nos âmes eussent été confondus ! Ainsi on nous a vues croître ensemble, comme deux cerises, apparemment séparées, mais réunies par leur séparation même, fruits charmants moulés sur une seule tige. » Par moments cette amitié toute féminine puise dans sa tendresse même une fermeté extraordinaire. Voyez, dans Beaucoup de bruit pour rien, avec quelle énergie Béatrice défend contre tous sa chère Héro qu’on diffame ! Si elle ne châtie pas le calomniateur, ce n’est pas le courage qui lui manque : « Oh ! si j’étais un homme ! Mon Dieu ! si j’étais un homme, je lui mangerais le cœur sur la place du marché. » Et Pauline ! Rappelez-vous avec quelle véhémence elle revendique dans le Conte d’hiver l’honneur de sa royale amie : « — Je te ferai brûler, s’écrie Léontes furieux. — Que m’importe, répond-elle, l’hérétique, c’est celui qui fera le feu et non celle qui y brûlera. » Le supplice que Pauline affronte pour Hermione, Émilia le subit pour Desdémona : couchée près d’elle dans le lit funèbre, elle murmure à l’agonie l’innocence de la Vénitienne : « Que présageait ta chanson, maîtresse ? Écoute ! peux-tu m’entendre ? Je vais faire comme le cygne et expirer en musique… Le saule ! le saule ! le saule !… More, elle était chaste ! elle t’aimait, cruel More ;… puisse mon âme… n’aller à la béatitude que si je dis vrai ! »

Ainsi, chez Shakespeare, l’amitié est une dévotion à la mort. Il n’est pas de sacrifice auquel elle se refuse. Son abnégation va jusqu’au suicide, son désintéressement jusqu’au martyre. — Les exemples que je viens de rappeler ont déjà prouvé quel immense empire elle exerce sur l’âme humaine. La démonstration aurait pu s’arrêter là, mais le poëte ne l’a pas trouvée assez éclatante. Toute large qu’elle est, la part jusqu’ici faite à l’amitié dans son théâtre ne lui a pas paru suffisante. C’était peu qu’une si noble passion eût animé certains épisodes et se fût incarnée dans certaines figures secondaires. Il fallait qu’elle aussi elle eût son drame spécial comme l’amour avait eu le sien. Il fallait qu’à son tour elle fît agir les principaux personnages ; il fallait qu’elle devînt un ressort essentiel de l’action, et qu’elle manifestât sa force dans une succession de symboles.

Ces symboles, ce sont les trois pièces que réunit ce volume.

Dans les Deux Gentilshommes de Vérone, l’amitié nous apparaît aux prises avec l’amour. Entre deux sentiments si énergiques, la lutte ne peut qu’être acharnée. L’amour semble l’emporter tout d’abord par la félonie de Protée qui trahit son compagnon d’enfance pour lui enlever sa maîtresse. Mais ce triomphe n’est que momentané, et au dénoûment le repentir du coupable restitue à l’amitié la victoire qui lui est due.

Le Marchand de Venise nous montre l’amitié, non plus luttant avec l’amour, mais formant avec lui une alliance toute romanesque. Antonio est le héros de l’abnégation. Pour que son cher Bassanio épouse celle qu’il aime, il risque sa fortune, sa liberté, sa vie ; il engage à un juif jusqu’à sa chair. Obligé de rembourser l’usurier, Antonio serait victime de son dévouement, si, au moment critique, l’amour, prenant les traits de Portia, n’intervenait pour prononcer la sentence et pour sauver d’un péril imminent l’amitié, sa bienfaitrice.

Dans Comme il vous plaira, Célia fait à sa tendresse pour Rosalinde les mêmes sacrifices qu’Antonio à son affection pour Bassanio. Célia est l’héroïne du désintéressement, comme le marchand de Venise en est le héros. Pour suivre sa compagne dans l’exil, elle quitte le palais de son père, renonce à une existence princière et abdique une couronne. À l’opulence sans Rosalinde elle préfère la misère avec Rosalinde. L’amitié qui entraîne les fugitives vers la même destinée les amène aux parages enchantés ou règne l’amour. — Dans l’idéale forêt des Ardennes, l’amour et l’amitié, dont les Deux Gentilshommes de Vérone nous montraient l’antagonisme, effectuent leur réconciliation définitive par ce double hymen qui, unissant Rosalinde à Orlando et Célia à Olivier, fait des deux frères deux amis et des amies deux sœurs.

I

Sur le théâtre de Shakespeare, les passions ne rencontrent pas cet obstacle moral que leur oppose le point d’honneur sur la scène espagnole ou la grandeur d’âme dans la tragédie de Corneille. Là, si fort, si pur, si vaillant qu’il soit, qu’il s’appelle Roméo, Posthumus, Othello, Timon, Brutus ou Macbeth, l’homme obéit aux passions ; il est entraîné par elles, quoi qu’il fasse ; il a beau résister, il faut qu’il succombe. Pas d’inclination qui ne lui donne le vertige. Tout penchant est un précipice.

L’homme, tel que l’a vu Shakespeare, semble être absolument dominé par le système nerveux : il va, vient, se meut, rêve, pense et parle au gré de ses impressions. Chez lui, par un enchaînement en quelque sorte organique, toute impression devient sentiment, tout sentiment devient passion, toute passion devient action, toute action devient drame.

Cette sujétion de l’homme à des émotions variables et contradictoires n’est nulle part plus tristement évidente que dans les Deux Gentilshommes de Vérone. Protée est par excellence la marionnette humaine dont la sensation agite le fil. Quand la comédie commence, il professe pour son cher Valentin une amitié à toute épreuve et pour sa chère Julia un éternel amour : « Doux Valentin, dit-il à l’un, souhaite-moi toujours pour compagnon de tes jouissances, chaque fois que t’arrivera quelque bonheur, et dans tes dangers, si jamais les dangers t’environnent, recommande tes angoisses à mes pieuses prières. » — « Voici ma main pour gage de ma loyale constance, dit-il à l’autre. Si jamais je laisse échapper une heure du jour sans soupirer pour toi, Julia, que dès l’heure suivante quelque affreux malheur châtie ma trahison. » Pur verbiage ! « De même que la flamme refoule la flamme et qu’un clou chasse l’autre, de même le souvenir des premières amours doit s’effacer devant un objet nouveau. » Que Silvia paraisse, et aussitôt Protée violera tous ces beaux serments. Qu’importe que Silvia soit fiancée à Valentin et que lui-même soit fiancé à Julia ! Protée n’hésite pas à immoler ses affections de la veille à sa prédilection du jour, sans souci du double engagement qui le lie et comme amant et comme ami : « En quittant ma Julia, je me parjure ; en aimant la belle Silvia, je me parjure ; en trahissant Valentin, je me parjure. Le même pouvoir qui m’a imposé mes premiers serments me provoque à ce triple manque de foi. Amour m’a dit de jurer, et Amour me dit de me parjurer. Ô doux tentateur Amour, si tu fais mon péché, enseigne-moi du moins à l’excuser ! »

C’est ainsi que Protée plaide et gagne sa cause devant sa propre conscience : il croit n’être qu’un instrument inerte à la merci d’un pouvoir aveugle, et il s’amnistie d’avance en attribuant à ce pouvoir l’initiative de tous ses actes. Fort de cette innocence prétendue, il commet sans sourciller tous les méfaits que sa passion lui commande. Aucune hypocrisie ne lui répugne, aucune coquinerie ne le rebute. Cet homme, « qui a toute la verdeur de l’âge et toute la maturité du jugement, » et qu’on nous présentait naguère comme « doué à l’extérieur et au moral de toutes les qualités qui peuvent qualifier un gentilhomme, » ce lettré, cet érudit, ce sage affronte toute abjection pour atteindre cet abject idéal : souffler à son ami sa maîtresse !

Valentin a formé le projet d’enlever nuitamment Silvia qu’un tyran père noble veut marier, malgré elle, au richissime et grotesque Thurio. Mis dans la confidence du complot, Protée va le dénoncer au duc de Milan. Le duc furieux exile Valentin. Ainsi débarrassé de son ami, Protée essaie de le supplanter auprès de Silvia en le calomniant. Mais Silvia aime trop Valentin pour être dupe de cette ruse odieuse ; elle repousse Protée en lui jetant à la face son double parjure, et s’enfuit au plus vite pour rejoindre son fiancé qu’elle croit réfugié à Mantoue. Malheureusement Protée court sur ses traces. Il la rattrape dans une forêt, au moment où des bandits vont l’enlever, la délivre de ces mécréants, et, pour prix de ce service signalé, implore la complaisance de la belle. Celle-ci repousse avec indignation l’outrageante prière : que n’a-t-elle été saisie par un lion affamé, au lieu d’être délivrée par ce fourbe ! Mais cette résistance ne fait qu’irriter le libertin : « Ah ! puisque la douce influence des plus touchantes paroles ne peut vous attendrir, je veux vous faire ma cour en soudard, à la pointe de l’épée, vous aimer contre la nature de l’amour, vous forcer… oui, je te forcerai à me céder ! »

Et Protée joint le geste à la parole en étreignant Silvia. Déjà commence ce hideux conflit où la victoire ne peut être qu’une souillure. Déjà la pudeur éperdue frémit au contact de la luxure éperdue, quand tout à coup retentit une voix tutélaire : « Ruffian, crie cette voix, lâche cette brutale étreinte… Ami vulgaire, sans foi et sans amour, comme sont les amis d’à présent, tu as menti à mes espérances. Mes yeux seuls ont pu me convaincre de ceci. À présent je n’ose plus dire que j’ai un seul ami vivant : tu me démentirais. À qui donc vous fier désormais quand votre bras droit est parjure envers votre cœur ? Protée, j’en suis navré, en détruisant pour jamais ma confiance en toi, tu me rends étranger à l’humanité. La blessure intime est la plus profonde. Temps maudit où de tous les ennemis un ami est le pire ! »

Sous le coup de cette foudroyante imprécation, Protée s’est arrêté au seuil de son forfait. Dans le personnage farouche qui vient d’apparaître, il a reconnu son ami d’enfance que la proscription a fait capitaine de bandits. Blême, la tête basse, l’œil piteux, il balbutie l’excuse : « Ma honte et mon crime me confondent… Pardonne-moi, Valentin. Si un cordial remords est pour ma faute une rançon suffisante, je te l’offre ici !… » Que va faire Valentin ? Il tient Protée en son pouvoir. Il est à la fois le franc-tenancier et le franc-juge de cette forêt. Il exerce sur tous les forbans qui l’entourent cette fascination souveraine par laquelle l’intelligence dompte la force brutale. Il a musclé tous ces hommes féroces, et d’un geste il peut les déchaîner contre le coupable. Il n’a qu’à sonner la fanfare, et toute une même de furieux va se ruer sur le misérable aux abois.

Protée attend en tremblant l’arrêt que va prononcer le tout-puissant justicier. Pour rançon de son crime, il vient d’offrir le remords : cela suffira-t-il ? « Oui, répond Valentin. Je t’admets encore une fois à l’honneur. Qui n’est pas satisfait par le repentir n’appartient ni au ciel ni à la terre, car le ciel et la terre se laissent fléchir. La pénitence apaise la colère de l’Éternel. » Et ce disant, il ouvre les bras à Protée.

Nombre de critiques ont réclamé contre cette sentence magnanime qui termine la comédie et en règle le dénoûment. Quoi ! se sont-ils écriés avec une vertueuse indignation, ce félon qui a commis tant de bassesses et de lâchetés, ce fourbe qui a trahi son ami, ce criminel digne de la hart, qui a tenté de violer la fiancée de son ami, n’a qu’à murmurer quelques mots d’excuse, et le voilà pardonné. Et non-seulement il est pardonné, mais il lui est permis de revenir à ses premières amours, et d’épouser cette Julia qu’il a délaissée si cruellement, le jour même où Valentin obtient du vieux duc converti la main de sa chère Silvia ! Quelle solution inique et subversive ! Quel encouragement au vice ! Quel renversement des principes élémentaires de toute société ! Les critiques qui poussent ces clameurs sont les mêmes, vous vous en souvenez, qui ont déjà dénoncé à la réprobation publique le dénoûment de Tout est bien qui finit bien, le dénoûment du Cymbeline, le dénoûment du Conte d’hiver, le dénoûment de la Tempête, etc. À les en croire, le comte de Roussillon aurait dû faire plus longue pénitence avant d’être amnistié par Hélène ; Posthumus n’aurait pas dû tendre la main à Iachimo, en lui disant ces simples et grandes paroles : Ma vengeance envers toi, c’est de te pardonner ; Léontes n’aurait pas dû attendrir Hermione par seize années de remords ; enfin Prospéro n’aurait pas dû ouvrir ses bras au fratricide Antonio. Le pardon accordé ici par Valentin à Protée n’est qu’un exemple de plus de l’immorale indulgence accordée systématiquement aux coupables par la comédie de Shakespeare.

Cette immorale indulgence qu’une critique draconienne a signalée à la honte du poëte, signalons-la, nous autres, à sa gloire. Loin de le blâmer, honorons-le d’avoir si souvent proclamé du haut de la scène la prescription de la faute par le repentir et de la rancune par le remords. Remercions-le d’avoir fait du théâtre la vraie chaire et d’avoir prêché la charité, l’oubli des injures, la rémission des offenses dans un siècle où les ministres d’une religion d’amour fulminaient la colère, l’extermination et l’anathème. Admirons-le d’avoir opposé aux prescriptions atroces de l’implacable code social les généreux arrêts d’une jurisprudence idéale.

En faisant de la mansuétude la providence de sa comédie, Shakespeare est resté conséquent avec lui-même. Nul mieux que lui ne connaissait la fragilité de notre nature. Nul n’avait examiné de plus près cette trame de la vie tissée à la fois de bien et de mal. « Nos vertus seraient arrogantes, a-t-il dit quelque part, si nos fautes ne les flagellaient pas, et nos vices désespéreraient, s’ils n’étaient pas relevés par nos vertus. » L’homme étant imparfait par nature, doit-on lui demander un compte trop rigoureux des conséquences de cette imperfection ? Si vraiment il est incapable de résister par sa seule volonté à la violence des passions, doit-on lui faire expier sans merci cette incapacité ? Qui n’est pas responsable, n’est pas coupable. Or, l’homme n’est pas responsable de son tempérament. De quel droit l’en puniriez-vous ? Si vous voulez n’être que sévères, accordez-lui au moins le bénéfice des circonstances atténuantes. Le juge ici-bas ne peut être impartial qu’en étant indulgent. La justice stricte n’est due qu’à la stricte perfection. L’équité à la taille de l’homme, c’est la pitié.

Voilà ce que nous dit Shakespeare à la fin de sa comédie. Et quand Shakespeare parle ainsi, il obéit aux plus intimes sollicitations de son cœur en même temps qu’à la logique suprême de son esprit. Le sentiment l’entraîne aux mêmes conclusions que le raisonnement. Ce n’est pas seulement son génie qui lui commande l’indulgence, c’est son tempérament. Placé dans la même situation que Valentin, Shakespeare aurait agi comme Valentin. En doutez-vous ? Écoutez.

Ainsi que Valentin, William avait un ami cher et une maîtresse chère, et pour lui, comme pour Valentin, cette affection était un double culte. Mais William avait été moins heureux que son héros dans le choix de son héroïne. Celle dont il était épris n’avait pas les scrupules de Silvia. Loin de résister à Protée, elle le provoqua ; loin de le repousser, elle s’offrit à lui. William surprit ces avances faites par sa maîtresse à son ami, et l’un de ses sonnets nous peint le trouble où le jeta cette découverte : « Mon démon femelle entraîne loin de moi mon bon ange et tâche de séduire mon saint pour en faire un diable, poursuivant sa pureté de sa ténébreuse ardeur. Mon bon ange est-il devenu démon ? Je puis le soupçonner sans l’affirmer encore[2]… » Hélas ! le démon finit par l’emporter ; le bon ange se laissa enflammer par le mauvais. Combien William souffrit de cette triste certitude, ses poëmes ne le disent qu’imparfaitement. Pas plus que Valentin, le pauvre grand homme ne put comprimer d’abord un mouvement d’indignation. « Ah ! dit-il à l’ami qui l’avait trahi, tu aurais dû respecter mon foyer et empêcher ta beauté et ta jeunesse vagabonde de t’entraîner dans leur débauche là où tu es forcé de violer une double foi : celle qu’elle me doit, par la tentation où ta beauté l’entraîne, celle que tu me dois, par ton infidélité. » Ces reproches attendrirent le coupable : les larmes aux yeux il implora sa grâce, comme Protée, et, comme Protée, il l’obtint. « N’aie plus de chagrin de ce que tu as fait : les roses ont l’épine et les sources d’argent la vase ; les nuages et les éclipses cachent le soleil et la lune, et le ver répugnant vit dans le plus tendre bouton. Tout homme fait des fautes[3]… Ton remords n’est pas un remède à ma douleur ; tes regrets ne réparent pas ma perte. Le chagrin de l’offenseur n’apporte qu’un faible soulagement à la lourde croix de l’offense. Ah ! mais ces larmes sont des perles que ton cœur répand, et elles sont la riche rançon de tous tes torts[4]… » Surprenante analogie ! À Protée qui lui offre un cordial remords pour rançon de sa faute, Valentin répond : « Je suis payé. » William dit à son ami : « Tes larmes sont la riche rançon de tous tes torts. » C’est la même pensée répétée presque dans les mêmes termes.

La critique n’a pas remarqué jusqu’ici les intimes et minutieux rapports qui existent entre le drame réel où figura Shakespeare dans sa jeunesse et la comédie fictive que dans sa jeunesse il composa pour la scène. Ces rapports, que j’ai scrupuleusement révélés dans les notes placées à la fin de ce volume, ont d’autant plus d’importance que, jusqu’à présent, les commentateurs ont été de leur propre aveu parfaitement impuissants à découvrir les origines de la fable mise en œuvre par Shakespeare. Les archives de toutes les bibliothèques ont été fouillées ; tous les documents littéraires, antérieurs au dix-septième siècle, romans, chroniques, légendes, ont été compulsés. Inutiles efforts ! La source où l’auteur des Deux Gentilshommes de Vérone a puisé ses inspirations s’est dérobée, comme celle du Nil, aux explorations des plus érudits. Cependant une femme savante du siècle dernier a cru un instant être sur la voie : un jour qu’elle lisait la Diane de Montemayor, — ce fameux roman pastoral qui a servi de modèle à l’Astrée et que l’admiration de Cervantes a épargné dans l’auto-da-fé des livres de don Quichotte, — mistress Lenox fut frappée de certains traits de ressemblance entre l’histoire de Julia et l’épisode de la bergère Félismène[5]. Ainsi que Julia, Félismène reçoit, par l’intermédiaire de sa suivante, une lettre d’un beau seigneur à laquelle elle répond favorablement, après avoir simulé la plus vive colère contre « cette traîtresse de Rosette » qui a laissé choir devant elle l’affreux billet doux. Ainsi que Julia, Félismène s’énamoure du galant et se déguise en page pour le rejoindre en pays étranger. Ainsi que Julia, Félismène, à peine arrivée dans la ville où loge son fiancé, le surprend roucoulant une sérénade sous le balcon d’une beauté nouvelle. Ainsi que Julia, Félismène s’engage au service de l’infidèle qui, ne la reconnaissant pas sous sa livrée d’emprunt, lui fait porter ses lettres à sa rivale. Enfin, toujours comme Julia, Félismène pardonne au coupable et l’épouse. Sur tous ces points, la similitude entre le roman et la comédie est vraiment remarquable, mais elle s’arrête là. Dans le roman, Félismène plaide la cause de son perfide amant avec une abnégation qui manque à Julia, et ne réussit, par toute cette éloquence désintéressée, qu’à inspirer à sa rivale une passion fatale. Malgré cette différence profonde entre les deux épisodes, admettons, avec mistress Lenox, que Shakespeare ait emprunté au roman de Montemayor certains incidents secondaires de sa comédie. Il n’en est pas moins vrai que l’élément fondamental de l’intrigue des Deux Gentilshommes de Vérone n’est pas même indiqué par l’écrivain espagnol. La Diane ne nous montre nulle part deux camarades, épris de la même femme, que l’amour divise et que l’amitié finit par réconcilier. Or, là est le sujet véritable de la pièce. Qui donc a révélé ce sujet à Shakespeare ? Qui donc lui a tracé son scénario ? Qui donc a esquissé dans ses linéaments principaux ce dramatique tableau que le poëte a exposé à nos yeux charmés ? S’il était permis de répondre par une hypothèse à cette question restée jusqu’ici sans réplique, je n’hésiterais pas à dire : c’est la vie !

Oui, c’est dans la biographie de Shakespeare qu’est l’origine des Deux Gentilshommes de Vérone. Toutes ces émotions que le poëte a fait agir et parler sur son théâtre, l’homme les avait vues agir, les avait entendues parler en lui et près de lui. Ce drame que Shakespeare a mis en scène vers 1594, il l’avait répété avec le concours des deux personnages mystérieux qui figurent avec lui dans ses Sonnets. Lui-même il avait été le héros de ce drame. Soufflé par son propre cœur, il y avait créé le plus beau rôle, il en avait joué les scènes les plus pathétiques, il en avait déclamé les plus fières douleurs, il en avait pleuré les plus nobles larmes, il en avait soutenu le dénoûment. C’est lui qui, en pardonnant à son ami coupable, avait trouvé le geste sublime de Valentin tendant la main à Protée.

II

Les hilotes à Sparte, les parias dans l’Inde, les giaours en Turquie, les nègres en Amérique ont moins souffert que les juifs dans l’Europe chrétienne. Cette malheureuse nation eut à gémir pendant des siècles du préjugé, si puissant encore aujourd’hui, qui fait les enfants solidaires des actions, bonnes ou mauvaises, commises par les parents. Aux yeux des nations chrétiennes, ce peuple était toujours la même populace qui avait réclamé de Pilate le meurtre du Dieu fait homme. Tout chrétien avait contre tout juif un grief personnel et lui gardait rancune du crime commis par Judas. L’israélite était hors de l’humanité : c’était une œuvre pie de l’injurier, de le molester, de le maltraiter. Loin de contrarier la prévention populaire, les gouvernants l’encourageaient et la consacraient. Dès l’an 615, le concile de Paris avait déclaré les juifs incapables de remplir aucune fonction civile ; d’autres conciles leur avaient défendu de travailler pour les chrétiens ; les édits royaux leur avaient interdit la possession foncière. Ainsi traqué par la législation, chassé des métiers, repoussé de l’industrie, excommunié du travail, le juif s’ingénia pour vivre : il éluda par l’astuce ce code qui prétendait l’affamer ; il convertit tout son avoir en numéraire et fit le trafic des espèces ; il entassa l’or, l’accapara et le vendit au prix qu’il voulut : il devint usurier. Ce commerce avilissant auquel le chrétien l’avait réduit, le juif le tourna contre le chrétien. Il exploita au profit de la vengeance l’épargne du désespoir. Le chrétien lui avait interdît le gain honnête : il fit aux dépens du chrétien un bénéfice infâme. Le chrétien avait voulu le ruiner, il s’enrichit par la ruine du chrétien.

Mais cet enrichissement même fut fatal aux israélites. L’opulence des mécréants excita la cupidité des croyants. Un seigneur catholique, prince ou baron, était-il embarrassé dans ses finances ? Sans forme de procès, il empoignait quelque richard de la tribu et lui soutirait de l’argent par la torture. Ce fut ainsi que dans l’année 1210, Jean, roi d’Angleterre, emprunta dix mille marcs à un Hébreu de Bristol en lui arrachant huit dents. Le juif était une ferme princière que le bourreau faisait valoir. Ce même Jean, dans un pressant besoin, loua à son frère Richard tous les juifs de ses États pour plusieurs années, ut quos rex excoriaverat, comes evisceraret, afin que le comte vidât ceux qu’avait écorchés le roi, dit Mathieu Pâris. C’était chose toute simple. En 1262, les lords révoltés contré Henri III n’obtinrent l’appui du peuple qu’en lui accordant le pillage du quartier juif à Londres. Trois cents maisons furent saccagées, et sept cents personnes, hommes, femmes, enfants, furent assassinées. Le peuple triomphant exerçait cette année-là les droits régaliens. — La France n’était guère plus tendre aux juifs que l’Angleterre. Pour les empêcher d’échapper à l’expropriation par l’abjuration, saint Louis fait confirmer par le synode de Melun l’édit qui confisque au profil du seigneur les biens de tout israélite converti. En même temps, par une atroce contradiction, le pieux roi permet, à Paris et dans les provinces, l’égorgement de tous les israélites qui refusent de se convertir. En Brie, en Touraine, en Anjou, dans le Poitou et dans le Maine, deux mille cinq cents juifs furent massacrés. Cela eut lieu pendant la semaine de Pâques de l’an de grâce 1238, c’est-à-dire, si je ne me trompe, trois cent trente-quatre ans avant la Saint-Barthélémy. On le voit, ce n’est pas seulement par la date que Louis IX doit prendre rang avant Charles IX. Les Valois soumettaient les juifs à un système savant de déprédations périodiques : tour à tour ils les chassaient après les avoir dépouillés et les rappelaient pour les dépouiller encore : c’étaient des coupes réglées. — Les rois catholiques faisaient valoir les réprouvés aussi ingénieusement que les rois très-chrétiens. Ils les spoliaient, puis les laissaient s’enrichir et les spoliaient encore. L’intègre Torquemada mit fin à cette exploitation sanglante : il réclama de Ferdinand l’expulsion à perpétuité de tous les juifs qui n’auraient pas abjuré avant quatre mois. Les juifs avertis offrirent au roi trente mille ducats pour qu’il consentît à les garder. Ferdinand hésitait à signer le décret, quand le moine entra un crucifix à la main, et s’écria : « Judas Iscariote a vendu son Dieu pour trente deniers, vous, vous allez le vendre pour trente mille ! « Le roi signa, et, au calcul de Mariana, huit cent mille Hébreux s’expatrièrent. — Que devinrent-ils ? Demandez-le à la misère, à la détresse, à l’épidémie, à la peste, à la famine, demandez-le aux tempêtes de l’Océan, demandez-le aux lions de l’Atlas ?, demandez le aux hommes du Portugal.

Décimés à Lisbonne par le massacre, chassés de France par l’édit de Charles VI, d’Angleterre par le statut d’Édouard Ier, d’Allemagne par le rescrit de Maximilien Ier, les circoncis se traînèrent jusqu’au nord de l’Europe, au fond de la Bohême, du Mecklembourg et de la Pologne. Çà et là pourtant quelques villes libres et souveraines les admirent : Metz, Nuremberg, Florence, Venise. La Rome des papes tira pour les laisser entrer l’énorme verrou du Guetto. Mais, même dans ces cités tolérantes, les israélites restèrent voués à l’infamie : ils durent porter la dégradante livrée ordonnée par le concile de Bale, la rouelle à l’épaule ou sur la poitrine, et ce bonnet jaune qui les désignait partout aux huées des enfants et aux aboiements des chiens. — Un instant les malheureux eurent une lueur d’espoir : ils crurent que la Réforme les relèverait de l’anathème dont les accablait le catholicisme. Ils demandèrent à entrer dans les États germaniques révoltés contre le saint-siège. Luther s’y opposa. L’excommunié excommuniait les maudits. Ils implorèrent de la reine Élisabeth leur rappel en Angleterre. Élisabeth refusa et n’en fut que plus populaire. Loin d’apaiser les préjugés contre les juifs, le protestantisme les fanatisa ; il crut prouver son orthodoxie en exagérant l’horreur pour les prétendus meurtriers du Christ. Sa crédulité fervente donnait force aux vieilles fables qui les accusaient d’empoisonner les rivières et les fontaines, de communiquer la lèpre, d’immoler à leur Pâque des enfants volés aux chrétiens. Les poëtes répétaient en vers la calomnie que les prédicateurs ressassaient en prose. Les tréteaux de la scène faisaient écho aux tréteaux de l’église. Dès 1590, un des fondateurs du théâtre anglais, un écrivain qui pourtant avait du cœur et du talent, Christophe Marlowe, faisait jouer par la troupe du Cockpit un drame où certain juif de Malte, appelé Barabbas (le nom est bien choisi), empoisonne tout un couvent de religieuses pour être sûr d’empoisonner sa fille Abigail, récemment convertie. Voulez-vous avoir une idée du style de cette diatribe ? Écoutez ce petit dialogue entre le juif et son esclave, un More qu’il vient d’acheter sur le marché :

— Dis-moi ton nom, ta naissance, ta condition et ta profession.

— Ma foi, seigneur, ma naissance n’est que basse, mon nom Ithamore, ma profession ce que vous voudrez.

— Tu n’as pas d’état ? Eh bien, fais attention à mes paroles. Je vais t’inculquer une leçon qui devra se cheviller en toi. D’abord débarrasse-toi de tous ces sentiments, compassion, amour, espérance vaine, scrupule pusillanime. Ne t’émeus de rien, n’aie pitié de personne, mais souris-toi à toi-même quand les chrétiens gémissent.

— Oh ! brave maître, je n’en ai que plus de respect pour votre nez ! (Pour faire comprendre ce lazzi d’ithamore, disons vite entre parenthèses que le juif de comédie portait traditionnellement un énorme faux nez. L’épouvantail n’avait même plus figure humaine.)

— Quant à moi, reprend Barabbas, je passe la nuit à rôder et à tuer les malades agonisant aux pieds des murs. Parfois je vais à l’écart et j’empoisonne les puits. De temps à autre, pour entretenir les voleurs chrétiens, je perds volontiers quelques écus, pourvu toutefois que bientôt je puisse, en me promenant dans ma galerie, les voir passer garrottés devant ma porte. Étant jeune, j’ai étudié la médecine et j’ai commencé par exercer d’abord sur les Italiens. Alors j’enrichissais les, prêtres par les enterrements et sans cesse j’occupais les bras du sacristain à creuser la tombe et à sonner le glas. Puis, j’ai été ingénieur, et, dans les guerres entre la France et l’Allemagne, sous prétexte de servir Charles-Quint, je tuais, par mes stratagèmes, amis et ennemis. Puis, j’ai été usurier, et, à force d’extorsions, d’escroqueries, de confiscations et de ruses de courtage, en un an je remplissais les geôles de banqueroutiers et j’encombrais les hôpitaux de jeunes orphelins. Grâce à moi, il n’était pas de lune qui ne rendit quelqu’un fou ; de temps à autre, un homme se pendait de désespoir, portant, attaché sur la poitrine, un long écriteau qui disait combien je l’avais torturé par mon usure. Mais vois quelle bénédiction m’ont value toutes leurs douleurs : j’ai assez d’argent pour pouvoir acheter toute la ville ! Mais dis-moi, toi, à quoi passais-tu le temps ?

— Ma foi, maître, à incendier les villages chrétiens, à enchaîner les eunuques, à lier les galériens. À une époque, j’ai été cabaretier dans une hôtellerie, et, pendant la nuit, je me glissais furtivement dans les chambres des voyageurs et je leur coupais la gorge. Un jour, à Jérusalem, j’ai semé de la poudre sur les dalles de marbre où s’agenouillaient les pèlerins, et, leurs genoux en furent si bien éclopés que j’éclatais de rire à voir tous ces culs-de-jatte retourner dans leur chrétienté sur des béquilles.

— Allons, ce n’est pas mal. Regarde-moi comme ton camarade. Nous sommes mécréants tous deux, tous deux circoncis, et nous haïssons les chrétiens tous deux. Sois fidèle et discret, et l’or ne te manquera pas.

Telles étaient les monstruosités que le dramaturge huguenot mettait sans scrupule dans la bouche du juif. Ces diffamations impossibles, qui aujourd’hui indignent le bon sens et révoltent l’imagination, étaient alors consacrées par l’assentiment général. Il fallait voir l’enthousiasme du public à la fin de la pièce, quand Barabbas était jeté dans la cuve ardente. Quel plaisir d’écouter les rugissements et d’observer les convulsions du juif bouilli vivant ! Toute la bonne ville voulut se donner ce spectacle. Le drame de Marlowe obtint un succès exceptionnel que constatent, recette à recette, les registres du chef de troupe Henslowe. Ne pouvant rôtir le juif en personne, comme avaient fait récemment les bourgeois de Metz, la populace de Londres allait chaque jour le voir brûler en effigie : elle soufflait ses acclamations sur ce feu d’enfer et l’attisait de hourrahs. Oh ! cette foule frénétique, l’apercevez-vous à la lueur de ce sabbat sinistre ? La voyez-vous, comme moi, trépigner de joie, battre des mains et danser une ronde autour de la chaudière en entonnant le refrain sauvage de la complainte de Gernutus ?

Good people, that doe heare this song,
For trueth I dare well say
That many a wretch as ill as hee
Doth live now at this day ;
That seeketh nothing but the spoyle
Of many a wealthey man,
And for to trap the innocent
Deviseth what they can.
From whom the Lord deliver me,
And every Christian too.
And send tothem like sentence eke
That meaneth so to do[6].

La ballade de Gernutus était une chanson populaire, sortie on ne sait d’où, qui courait les rues de Londres. Elle racontait, sur l’air de Black and yellow, comme quoi il y eut jadis à Venise un marchand de bonne renommée qui, ayant besoin d’argent, demanda à un usurier juif, nommé Gernutus, de lui prêter cent écus pour un an et un jour. Le juif consentit à le faire sans réclamer d’intérêt, mais à la condition que le marchand s’engagerait, en cas de non-remboursement, à lui donner une livre de sa chair. Le billet fut signé. Dans l’intervalle, le marchand eut des malheurs ; ses navires naufragèrent et ses coffres ne se remplirent pas : bref, le jour de l’échéance, il ne put payer. Gernutus fît arrêter son débiteur et le traduisit devant le tribunal en réclamant la pénalité stipulée. Les amis du Vénitien s’interposèrent et supplièrent l’usurier de renoncer à ses poursuites : en remboursement des cent écus qui lui étaient dus, ils lui offrirent cinq cents, mille, trois mille et jusqu’à dix mille écus. Le juif repoussa toutes ces offres et réclama le dédit convenu. Autorisé par le tribunal, déjà il tirait son couteau, quand le juge le prévint que, s’il outrepassait son droit d’un scrupule, s’il versait une seule goutte de sang, s’il coupait plus ou moins que la quantité de chair qui lui revenait, il serait pendu haut et court. Sur cette observation du juge, Gernutus frémit : il rengaina piteusement sa lame et déclara consentir à accepter les dix mille écus proposés par les amis du Vénitien. « Non, dit le magistrat, tu n’auras pas une obole ; prends ton dédit. » Gernutus demanda son principal. « Non, fit le magistrat, prends ta livre de chair ou déchire ton billet. » Sur quoi, Gernutus maudit son juge et s’enfuit.

Cette légende, si propre à propager l’animosité contre la race maudite, avait fait le sujet d’une pièce représentée en 1578 sur le théâtre du Bull, aux grands applaudissements des puritains de Londres[7]. Cependant, si appréciée qu’elle fût du public anglais, elle n’était pas d’invention britannique : on la retrouvait dans presque toutes les littératures ; elle était connue non-seulement en Angleterre, mais en France, mais en Italie, mais dans toute la chrétienté. Pendant le seizième siècle, un juriste français, Alexandre Sylvain, en avait fait le thème de sa quatre-vingt-quinzième Déclamation dans un manuel d’éloquence, intitulé L’Orateur. Au quatorzième siècle, un conteur italien, Giovanni Fiorentino, en avait fait l’incident d’une nouvelle dans un recueil imprimé en 1558, sous ce titre : Il Pecorone. Dès le treizième siècle, l’auteur anonyme des Gesta Romanorum l’avait conté en bas latin à l’Europe entière. Quelle était l’origine de cette légende ? De quelle sombre région était-elle venue ? On ne savait. Elle était cosmopolite et immémoriale. Il n’y a pas cent ans qu’un officier anglais, l’enseigne Thomas Munroe, la déchiffra sous la poussière dans un vieux manuscrit persan, trouvé à Tanjore, au fond de l’Inde ! Elle était familière, non-seulement à toute la chrétienté, mais à tout l’islam. Le croissant l’avait adoptée comme la croix. Partout, à travers tous les peuples, dans tous les climats et sous tous les cieux, sur les bords de la Tamise, sur les bords de la Seine, au Rialto, sur les rives de l’Euphrate, au delà de l’Indus, au delà du Gange, elle suivait le juif, elle lui courait sus et le persécutait de sa huée implacable.

Ce fut vers la fin du seizième siècle, au moment où elle courait les carrefours de Londres dans le chant populaire de Gernutus, que Shakespeare arrêta la légende au passage. Qu’allait faire le poëte ? Était-ce donc pour la fortifier de son génie et pour en accabler le misérable israélite, qu’il allait évoquer dans son drame cette fable de la haine ? Allait-il accroître les douleurs de ce souffre-douleur, en joignant son imprécation au haro universel ? Lui, l’apôtre de l’indulgence, entendait-il donc, cédant aux préventions publiques, excepter une créature de Dieu de cette tolérance qu’il réclamait pour tous ?

Non, telle n’a pas été la pensée du maître. Il n’a pas sacrifié au préjugé, si impérieux qu’il fût, sa mission civilisatrice. Il n’a pas donné le démenti à son apostolat. De sa charge, le poëte n’a pas rejeté l’âme du juif. Loin d’écraser ce lépreux, il a tenté de le relever. Certes, l’entreprise était ardue et périlleuse. Le fanatisme ne se laissait pas braver impunément à cette furieuse époque. Il n’y avait pas longtemps que Reuchlin, tout favori d’empereur qu’il était, avait failli expier du dernier supplice son équivoque sympathie pour la tribu maudite. S’il ne risquait pas sa vie ou sa liberté dans une lutte déclarée contre l’opinion dominante, le penseur risquait, à coup sûr, son autorité morale. Shakespeare avait donc certains tempéraments à prendre, certains ménagements à garder, pour ne pas exaspérer son public. L’intérêt même de l’opprimé exigeait qu’il ne fût pas trop ouvertement soutenu. C’était risquer le succès que vouloir l’emporter, et le maître eût compromis son plaidoyer en s’aliénant dès le premier mot la confiance du jury. Chose étrange, pour gagner une pareille cause, il fallait la plaider non du banc de la défense, mais du banc de l’accusation ! Cette ruse de forme était nécessaire. Et voilà pourquoi Shakespeare a choisi, pour y développer son idée, une légende qui devait à son hostilité contre les juifs son immense popularité. Mais, par un prodige de génie, tout en gardant l’étiquette, il en a modifié le sens. En évoquant la légende, il l’a transfigurée. Elle grimaçait la haine, il lui a imposé l’expression sereine de la mansuétude. Depuis des siècles, elle vociférait l’extermination, il lui a arraché le cri de l’humanité.

Donc, pour bien comprendre la pensée qui ici a inspiré Shakespeare, deux conditions sont indispensables : la première condition, c’est de se reporter au temps où il a composé son drame, époque de fanatisme universel, où le roi catholique Charles IX « tenait que, contre les hérétiques, c’était cruauté d’être humain et humanité d’être cruel[8], » et où le poëte protestant Marlowe s’écriait en plein théâtre : « Détruire un juif est charité et non péché[9]. » La seconde condition, c’est de confronter l’œuvre du maître avec les opuscules qui l’ont précédée. Jamais comparaison n’a été plus instructive, plus probante, plus nécessaire ; jamais la critique, pour ne pas s’égarer, n’a eu plus grand besoin d’être éclairée par l’histoire.

De tous les écrivains, romanciers, chroniqueurs ou chansonniers, qui, avant Shakespeare, ont traité le sujet du Marchand de Venise, il n’en est pas un qui ait essayé d’expliquer par un motif quelconque le sanglant contrat passé entre le juif et le chrétien. L’auteur italien, dont la nouvelle a servi de cadre au chef-d’œuvre anglais, dit tout simplement : « Comme il lui manquait dix mille ducats, messire Ansaldo alla trouver un juif à Mestre, et les lui emprunta avec cette convention et condition que, s’il ne les avait pas rendus à la Saint-Jean de juin prochain, le juif lui pourrait enlever une livre de chair dans quelque endroit du corps qu’il voudrait[10]. » Puis il parle d’autre chose, sans s’arrêter, même pour s’en indigner, sur cette monstrueuse convention. Le prêteur est juif : cela suffit. Est-ce que les juifs n’ont pas pour habitude de sacrifier à leur Pâque un enfant chrétien et de communier en le dévorant ? Il est donc tout simple que celui-ci veuille avoir la chair de messire Ansaldo. À quoi bon chercher des prétextes à un appétit si naturel ? Qui dit juif, dit vampire. Ainsi pensait maître Giovanni Fiorentino, conteur du quatorzième siècle. Ainsi n’a pas pensé maître William Shakespeare, le conteur de tous les âges.

Et d’abord, Shakespeare a restitué une âme au juif. Le juif était hors l’humanité, Shakespeare l’y a rappelé d’un trait de plume. Il a voulu que l’action du juif, si inhumaine qu’elle fût, eût une raison humaine. Voilà pourquoi il a créé entre Shylock et Antonio une haine invétérée (a lodged hate) qui n’existe pas entre le mécréant de la nouvelle et messire Ansaldo. Voilà pourquoi il a accumulé les griefs dans le cœur de Shylock. Shylock hait Antonio, parce qu’Antonio est chrétien, parce qu’Antonio, qui est royalement riche, prête l’argent gratis ; mais il hait Antonio surtout parce qu’Antonio hait la sainte nation israélite, parce qu’Antonio va partout clabaudant contre Shylock, contre ses opérations, contre ses profits légitimes, parce que, quand lui, Shylock, passe, Antonio l’appelle chien, le chasse du pied et lui crache au visage. Cependant un jour vient où cet Antonio qui a pour habitude « de vider sa bave sur la barbe » de Shylock, a besoin de Shylock et s’adresse à lui. En dépit de son juste ressentiment, Shylock reçoit fort bien le marchand :

— Le bonheur vous garde, bon signor ! dit-il, le sourire sur les lèvres.

— Shylock, répond sèchement Antonio, bien que je n’aie pas l’usage de prêter ni d’emprunter à intérêt, pour subvenir aux besoins de mon ami, je romprai une habitude…

L’exorde est singulier. Antonio commence par déclarer contraire à ses principes l’action même qu’il vient implorer de Shylock. Celui-ci aurait bon droit de se choquer, convenez-en. Cependant il ne se formalise pas, il discute poliment avec Antonio, il invoque pour sa défense le livre sacré que révèrent également le juif et le chrétien. « Le profit est béni quand il n’est pas volé. » Et, pour justifier ses bénéfices, Shylock cite l’exemple de Jacob prélevant la dîme sur les troupeaux de Laban par une ruse dont Dieu même est complice.

Sur quoi Antonio, interrompant la conversation, se tourne vers Bassanio et lui dit sans baisser la voix :

— Remarquez ceci, le diable peut citer l’Écriture pour ses fins. Une âme mauvaise produisant de saints témoignages est comme un scélérat à la joue souriante, une belle pomme pourrie au cœur. Oh ! que l’imposture a de beaux dehors !

Vous le voyez, Antonio ne discute pas. Aux arguments de son interlocuteur, il répond tout de suite par des invectives : Shylock est un imposteur, un scélérat, un diable ! Ce qui n’empêche pas Antonio de lui adresser, un moment après, cette question doucereuse :

— Eh bien, Shylock, serons-nous vos obligés ?

On conçoit que tant d’impertinence finisse par agacer Shylock. Cette façon de demander service à un homme en lui jetant de la boue a de quoi lasser la patience du plus patient. Aussi le rouge monte à la face du juif, et c’est avec peine qu’il contient sa colère prête à éclater :

— Signor Antonio, dit-il d’une voix de plus en plus vibrante, mainte et mainte fois sur le Rialto, vous m’avez honni à propos de mon argent et de mon usance. Je l’ai supporté patiemment avec un haussement d’épaules, car la souffrance est l’insigne de toute notre tribu. Vous m’appeliez mécréant, chien, coupe-jarrets, et vous crachiez sur mon gaban juif, et cela parce que j’use de ce qui m’appartient. Eh bien, il paraît qu’aujourd’hui vous avez besoin de mon aide. En avant donc ! Vous venez à moi et vous me dites : Shylock, nous voudrions de l’argent ! Vous dites cela, vous qui vidiez votre bave sur ma barbe et qui me repoussiez du pied comme on chasse un limier étranger de son seuil ! Vous sollicitez de l’argent ! Que puis-je vous dire ? Ne devrais-je pas vous dire : Est-ce qu’un chien a de l’argent ? est-il possible qu’un limier puisse prêter trois mille ducats ? Ou bien dois-je m’incliner profondément et d’un ton servile, retenant mon haleine dans un murmure d’humilité, vous dire ceci : Mon beau monsieur, vous avez craché sur moi mercredi dernier, vous m’avez chassé du pied tel jour, une autre fois vous m’avez appelé chien : pour toutes ces courtoisies, je vais vous prêter tant d’argent.

À cette plainte si éloquente et si pathétique du souffre-douleur, que va répliquer Antonio ? Va-t-il faire réparalion au juif ? Va-t-il, comme il le devrait, effacer par une éclatante apologie ses violences passées ? Va-t-il, comme il le devrait, demander pardon de tous ses torts ? Va-t-il au moins s’engager pour l’avenir à des procédés plus doux ? Fi donc !

— Je suis bien capable, répond-il au juif, de t’appeler chien encore, de cracher sur toi encore, de te chasser du pied encore. Si tu prêtes de l’argent, ne le prête pas comme à un ami. L’amitié a-t-elle jamais tiré profit du stérile métal confié par un ami ? Non, considère ce prêt comme fait à ton ennemi. S’il manque à l’engagement, tu auras meilleure figure à exiger contre lui la pénalité !

Antonio a commencé par insulter Shylock, il finit par le braver. Tout à l’heure il l’outrageait, maintenant il le provoque. C’en est fait, la mesure est comblée. L’excessive insolence a épuisé l’excessive patience. Ce défi, que le chrétien lui jette, le juif ne peut le repousser. Shylock ne voulait pas la lutte, mais Antonio la veut : soit ! Il l’aura. Aussi bien, dans son duel avec Antonio, Shylock accepte les conditions mêmes de son adversaire. Antonio réprouve l’usure, Shylock dédaigne cette arme : il le déclare d’avance, il ne prendra pas un denier d’intérêt, il prêtera son argent pour rien. Seulement, « par manière de plaisanterie, » si Antonio ne rembourse pas la somme dite au jour dit, il perdra une livre pesant de sa belle chair, laquelle sera coupée et prise dans telle partie du corps que désignera Shylock. — Certes, en ce moment, la proposition de Shylock a bien l’air d’une plaisanterie ; elle semble bien plutôt imaginée pour faire rire que pour faire frémir. Quelle vraisemblance qu’Antonio ne puisse pas acquitter dans trois mois une misérable dette de trois mille ducats ? Antonio a été surnommé le « Marchand royal. » Il a des galions sur toutes les mers, il attend de somptueuses cargaisons de tous les points du globe, d’Angleterre, de Lisbonne, de Tripoli, de Barbarie, du Mexique, des Indes et de je ne sais où. On peut craindre dix naufrages, on n’en prévoit pas cent. Antonio ne pourrait être réduit à la banqueroute que par une coalition inouïe de désastres. À supposer que le juif conspirât du fond de sa haine contre la vie de ce chrétien, il faudrait encore qu’il pût embaucher dans son stratagème toutes les catastrophes du ciel. Ce mécréant aurait-il à ses ordres les foudres de Dieu ? Antonio ne peut admettre cette conjecture impie : bien sûr d’être en règle au jour de l’échéance, il regarde le prêt proposé par Shylock comme un prêt gratuit : « Vraiment le juif fait preuve de grande bienveillance : il devient bon. Il se fera chrétien. Et tout en narguant ainsi la religion de Shylock, Antonio se rend vite chez le notaire pour signer le plaisant billet.

Avouez-le, tant d’insultes et de provocations suffiraient bien à expliquer dans l’avenir l’animosité de Shylock. Mais le poëte ne s’est pas contenté de cette excuse. Pour justifier l’acharnement du juif, il lui a créé un dernier, un suprême grief. Ce n’était pas assez que Shylock fût souffleté dans sa foi, dans sa race, dans son crédit, dans son honneur, il fallait qu’il fût frappé au cœur dans la plus vénérable et la plus auguste de ses affections.

Écoutez cette histoire qui tout entière a été ajoutée par Shakespeare à la légende.

Shylock a donné à sa fille la sévère éducation que lui prescrit sa croyance religieuse. Il a élevé Jessica dans la solitude du foyer domestique, à l’abri d’un monde corrompu, avec une sorte de puritanisme rabbinique. Il n’a cessé de lui prêcher l’austérité rigide, l’orgueil des ancêtres, le dévouement à la tribu, la dévotion à la foi, la défiance envers « la race d’Agar, » le dédain de la société chrétienne, le mépris du plaisir chrétien, du rire chrétien, de la mascarade chrétienne : « Écoutez-moi, Jessica, fermez bien mes portes, et si vous entendez le tambour et l’ignoble fausset du fifre au cou tors, n’allez pas grimper aux fenêtres ni allonger votre tête sur la voie publique pour contempler ces fous de chrétiens aux visages vernis. Mais bouchez les oreilles de ma maison, je veux dire mes fenêtres : que le bruit de la vaine extravagance n’entre pas dans mon austère maison. » Jessica n’a que faire de regarder les jeunes païens qui passent enfarinés dans la rue : si elle veut se mettre en ménage avec le consentement de son père, elle ne se mariera qu’a la synagogue. « Plût à Dieu, dit Shylock, qu’elle eût pour mari un descendant de Barabbas plutôt qu’un chrétien ! » Par malheur, Jessica n’a guère mis à profit les leçons paternelles. Le caractère mutin de la belle juive résiste à cette farouche éducation. « Fille de Shylock par le sang, elle ne l’est pas par le caractère. » Jamais la nature ne s’est démentie aussi formellement d’une génération à l’autre. Les goûts de l’enfant sont en contradiction éclatante avec les goûts du père. Autant Shylock est rigide, âpre, frugal, dur à la souffrance, autant Jessica est tendre, molle, friande et indolente. Shylock est fanatique d’austérité ; Jessica, de plaisir. Shylock outre l’économie jusqu’à l’avarice ; Jessica exagérerait la prodigalité jusqu’au gaspillage. Shylock se défierait du chrétien le plus sage ; Jessica s’affolerait du plus écervelé. Vous connaissez Lorenzo, ce jeune merveilleux, vêtu à la dernière mode vénitienne, qui toujours arpente la place Saint-Marc, la moustache en croc et l’épée en civadière ? Eh bien, Jessica abjurerait avec joie le Dieu de ses ancêtres pour pouvoir battre le pavé au bras de ce Philistin. La rieuse enfant ne peut se faire à l’existence claustrale que lui impose son père : elle étouffe dans cette atmosphère d’ennui. « Notre maison est un enfer, » pense-t-elle, et elle suit d’un œil d’envie ce « joyeux diable » de Lancelot qui s’en va en chantant chercher fortune ailleurs.

Enfin, l’occasion tant attendue se présente. — Le jour même où Shylock a prêté les trois mille ducats, il est invité par le reconnaissant Bassanio à un souper où Antonio et tous ses amis doivent choquer les verres. Shylock hésite longtemps à accepter l’invitation : il a fait la veille un mauvais rêve, il pressent que « quelque vilenie se brasse contre son repos. » Cependant l’envie de « manger aux dépens du chrétien prodigue » finit par l’emporter : il se rend chez Bassanio. Pendant le souper, les plus gais convives, Gratiano, Salarino et Lorenzo, s’esquivent sous prétexte d’aller chercher leurs masques. Mais les trois jeunes gens se sont donné rendez-vous d’un air mystérieux devant certaine maison. Ils arrivent.

— Holà ! quelqu’un ! exclame Lorenzo en s’avançant sous le Balcon.

À ce cri qui semble un signal, une lumière brille, une fenêtre s’ouvre et un page apparaît.

— Qui êtes-vous ? répond le page d’une voix singulièrement douce.

— Lorenzo ! ton amour !

— Lorenzo, c’est certain ! Mon amour, c’est vrai ! Mais qui sais si je suis votre amour ?

— Le ciel m’est témoin que tu l’es.

— Eh bien, tenez ! attrapez cette cassette… Je vais fermer les portes, me dorer encore de quelques ducats, et je suis à vous.

Une minute après, Jessica se présentait sur le seuil de la rigide demeure dans sa livrée de carnaval et s’enfuyait, une torche à la main, au milieu de la bande joyeuse.

Quand Shylock rentra chez lui, il trouva son logis désert, son coffre-fort pillé, mais il ne trouva plus son enfant. Qu’on imagine sa douleur ! Le misérable père fouilla toute la ville pour découvrir Jessica. Il courait dans les rues comme un fou, traqué par une meute d’écoliers qui répétaient en riant ses cris de détresse. Un chrétien qui le vit passer disait n’avoir jamais entendu « fureur aussi trouble, aussi extravagante, aussi incohérente que celle qu’exhalait ce chien de juif. » — Dans sa course effarée, Shylock traverse le Rialto sans même apercevoir Salarino qui cause avec Solanio des nouvelles alarmantes reçues, dit-on, par Antonio. Salarino appelle le juif.

— Holà, Shylock ! Quoi de nouveau ?

Shylock se détourne et reconnaît dans celui qui l’apostrophe un des convives disparus pendant le souper fatal :

— Vous avez su mieux que personne la fuite de ma fille, dit-il.

— Cela est certain, répond Salarino en ricanant, je sais même le tailleur qui a fait les ailes avec lesquelles elle s’est envolée.

— Et pour sa part, observe Solanio ; Shylock savait que l’oiseau avait toutes ses plumes et qu’alors il est dans le tempérament de tous les oiseaux de quitter la maman.

— Elle est damnée pour cela.

— C’est certain, si elle a le diable pour juge.

— Ma chair et mon sang se révolter ainsi !

— Fi, vieille charogne ! devraient-ils se révolter à ton âge ?

C’est ainsi que ces jeunes gens parlent à ce vieillard ! Les insolents ! Les imprudents ? Et c’est au moment où ils viennent de lui jeter à la face ce dernier outrage ramassé dans le plus sale égout de l’ignominie, qu’ils osent demander au juif d’épargner un chrétien !

— Si Antonio n’est pas en règle, dit Salarino, tu ne prendras pas sa chair. À quoi te serait-elle bonne ?

— À amorcer le poisson, s’écrie Shylock qui éclate enfin. Dût-elle ne rassasier que ma vengeance, elle la rassasiera. Il m’a couvert d’opprobre, il m’a fait tort d’un demi-million, il a ri de mes pertes, il s’est moqué de mes gains, il a conspué ma nation… Et quel est son motif ? Je suis juif ! Un juif n’a-t-il pas des yeux ? Un juif n’a-t-il pas des mains, des organes, des proportions, des sens, des affections, des passions ? N’est-il pas nourri de la même nourriture, blessé des mêmes armes, sujet aux mêmes maladies, guéri par les mêmes moyens, échauffé et refroidi par le même été et par le même hiver qu’un chrétien ? Si vous nous piquez, est-ce que nous ne saignons pas ? Si vous nous chatouillez, est-ce que nous ne rions pas ? Si vous nous empoisonnez, est-ce que nous ne mourons pas ? Et si vous nous outragez, est-ce que nous ne nous vengerons pas ? Si nous sommes comme vous du reste, nous vous ressemblons aussi en cela. Qu’un chrétien soit outragé par un juif, où met-il son humilité ? À se venger. Qu’un juif soit outragé par un chrétien, où doit-il, d’après l’exemple chrétien, mettre sa patience ? Eh bien, à se venger ! La perfidie que vous m’enseignez, je la pratiquerai, et j’aurai du malheur si je ne surpasse pas mes maîtres !

Cette imprécation sublime est le plus éloquent plaidoyer que jamais voix humaine ait osé prononcer en face d’une race maudite. Quelque terrible que soit le dénoûment, elle le prépare et le justifie. Certes, si implacable qu’il soit, Shylock aura de la peine à dépasser ses maîtres. À supposer qu’il la réclame, une livre de la chair d’Antonio ne fera jamais contre-poids dans la balance des représailles à ces milliers de cadavres entassés sur le charnier chrétien par une tuerie de treize siècles.

En donnant à la conduite de Shylock ce mobile qui suscite les héros, le patriotisme, en lui fournissant pour excuses, non-seulement ses griefs personnels, mais les griefs séculaires de tout un peuple, Shakespeare a d’avance amnistié le juif. — Doutez-vous encore que cette amnistie ait été préméditée par le poëte ? Hésitez-vous encore à croire qu’il ait voulu nous montrer dans l’acharnement du juif la conséquence fatale d’une légitime rancune ? Eh bien, votre incertitude va disparaître. Écoutez la conversation que l’auteur a ménagée entre Shylock et son ami Tubal, et vous reconnaîtrez avec quelle logique profonde il a soudé la ruine d’Antonio à l’enlèvement de Jessica :

— Votre fille a dépensé à Gênes, m’a-t-on dit, quatre-vingts ducats en une nuit.

— Tu m’enfonces un poignard ; je ne reverrai jamais mon or. Quatre-vingts ducats d’un coup ! Quatre-vingts ducats !

— Il est venu avec moi de Venise des créanciers d’Antonio, qui jurent qu’il ne peut manquer de faire banqueroute.

— j’en suis ravi. Je le harcèlerai, je le torturerai. J’en suis ravi !

— Un d’entre eux m’a montré une bague qu’il a eue de votre fille pour un singe.

— Malheur à elle ! Tu me tortures, Tubal ! C’était ma turquoise ! Je l’avais eue de Lia, quand J’étais garçon. Je ne l’aurais pas donnée pour une forêt de singes !

Remarquez ce trait magistral ajouté ici par une brusque inspiration. Maintenant ce n’est plus seulement le père qui souffre dans Shylock, c’est l’amant. Voilà l’ombre de Lia, la chère morte, qui apparaît ici, comme pour exciter le juif à la vengeance.

— Mais, reprend vite Tubal, Antonio est ruiné certainement,

— Oui, c’est vrai, c’est vrai….Va, Tubal, engage-moi un exempt, retiens-le quinze jours d’avance… S’il ne paye pas, je veux avoir son cœur. Va, Tubal, et viens me rejoindre à la synagogue. Va, mon bon Tubal. À notre synagogue, Tubal.

Et de ce pas, l’israélite va invoquer l’Éternel, qui jadis parla à Moïse, disant :

« Quand quelque homme aura fait outrage à son prochain, on lui fera comme il a fait ;

« Fracture pour fracture, œil pour œil, dent pour dent ; on lui fera le même mal qu’il aura fait à un autre homme. »

En se rendant à la synagogue, Shylock a placé sa haine sous la sauvegarde de sa foi. Désormais sa vengeance a pris un caractère sacré. Son acharnement contre le chrétien devient hiératique. Le supplice d’Antonio n’est plus qu’un holocauste offert au Tout-Puissant exterminateur. Shylock s’est engagé par des vœux irrévocables. Et quand il comparaît devant le tribunal, il a l’impassibilité farouche du lévite qui va immoler l’agneau expiatoire au Dieu des armées.

Que lui parle-t-on de faire grâce ? Shylock a juré d’être, inflexible par le saint Sabbat. « Il a un serment au ciel, un serment ! un serment ! Mettrait-il le parjure sur son âme ? Non, pas pour tout Venise. » Le supplier, lui ! y songez-vous ? « Autant vaudrait aller vous installer sur la plage, et dire à la grande marée d’abaisser sa hauteur habituelle ! Autant vaudrait défendre aux pins de la montagne de secouer leurs cimes hautes et de bruire lorsqu’ils sont agités par les rafales ! » D’ailleurs, que réclame-t-il ? la stricte justice. Un engagement a été pris, cet engagement doit être tenu. Un billet a été souscrit, ce billet doit être remboursé. Le juif ne sort pas de la légalité. Il invoque à son profit la législation même qui, si souvent, a été invoquée à son détriment. Ce contrat social, sous lequel on l’a accablé de tout temps, voulez-vous donc qu’il hésite, quand il le peut, à le faire retomber sur ses adversaires ?

Dans la légende du Pecorone, le juif insiste sur son droit sans donner de raison.

— J’entends, dit le juge, que tu prennes ces cent mille ducats et que tu délivres ce brave homme, qui te sera à jamais obligé.

— Je n’en ferai rien, répond laconiquement le juif[11].

Bien diflèrent de son devancier, Shylock consent à donner à ses juges des explications auxquelles il n’est pas obligé. Ce qui l’anime contre Antonio, c’est « une haine réfléchie et une horreur invétérée. » Cette haine, Antonio lui-même l’a provoquée, sollicitée, méritée ; il l’a obtenue : qu’avez-vous à dire ? Chrétiens du seizième siècle, vous parlez de miséricorde ! mais êtes-vous vraiment bien fondés à parler de miséricorde ? Vous-mêmes êtes-vous plus miséricordieux que Shylock ? Cette religion de charité que vous prêchez si éloquemment, la pratiquez-vous ? Votre constitution civile et politique ne repose-t-elle pas tout entière sur la servitude ? Vous plaignez Antonio ; eh ! commencez donc par plaindre les innombrables serfs dont le labeur est votre richesse et le désespoir votre luxe ! « Vous avez parmi vous nombre d’esclaves que vous employez comme vos ânes, vos chiens et vos mules, à des travaux abjects et serviles, parce que vous les avez achetés. Irai-je vous dire : faites-les libres ! mariez-les à vos enfants ! pourquoi suent-ils sous des fardeaux ? que leurs lits soient aussi moelleux que les vôtres ! que des mets comme les vôtres flattent leurs palais ! Vous me répondriez : ces esclaves sont à nous ! Eh bien, je réponds de même : la livre de chair que j’exige de lui, je l’ai chèrement payée : elle est à moi, et je la veux ? Si vous refusez, fi de vos lois ! les décrets de Venise sont sans force. Je demande la justice : l’aurai-je ? Répondez ! »

C’est avec une irrésistible logique que Shylock en appelle ici au pacte social. Ce pacte, qui consacre l’esclavage en autorisant l’achat de l’homme par l’homme, sera désormais lettre morte, si le juif n’obtient pas gain de cause. L’engagement qui lui adjuge une livre de la chair d’Antonio est aussi légal que le marché qui concède au négrier toute une cargaison de chair humaine. La magistrature vénitienne n’hésiterait pas à donner raison à tel colon qui poursuivrait une nègre échappé de sa plantation. Elle ne peut donc, sans une contradiction périlleuse, donner tort à Shylock exigeant sa vivante propriété. « Si Shylock persiste, le strict tribunal de Venise n’a plus qu’à prononcer la sentence contre le marchand. » Pour qu’Antonio puisse être sauvé, pour que sa poitrine asservie puisse échapper au couteau qui la réclame, il faut que les magistrats constitués se récusent et qu’un juge nouveau apparaisse.

Arrière, doge sérénissime ! Place à Portia !

Portia est l’interprète d’une jurisprudence inconnue. La loi qu’elle revendique n’est plus la loi du passé, la loi de haine ; c’est la loi de l’avenir, la loi d’amour. Elle exerce le ministère public, non plus au nom de la justice, mais au nom de la clémence. « La clémence est la puissance des puissances ; elle est au-dessus de l’autorité du sceptre ; elle est l’attribut de Dieu même, et le pouvoir terrestre qui ressemble le plus à Dieu est celui qui tempère la justice par la clémence. Ainsi, juif, bien que la justice soit ton argument, considère ceci : qu’avec une stricte justice, nul de nous ne verrait le salut. C’est la clémence qu’invoque la prière, et c’est la prière même qui nous enseigne à tous à faire acte de clémence. Tout ce que je viens de dire est pour mitiger la justice de ta cause… Sois donc clément. Prends trois fois ton argent et dis-moi de déchirer ce billet. »

Ou comprend que Shylock résiste avec toute l’énergie de sa croyance religieuse, à ce droit inouï, plaidé brusquement par l’avocat de l’avenir. Le sectateur de Moïse ne peut que protester contre cette jurisprudence étrange qui oblige à pardonner les ennemis. Le texte dont il relève, ce n’est pas celui qui dit : « Ne résite point au mal, et si quelqu’un te frappe à la joue droite, présente-lui aussi l’autre ; » c’est celui qui dit : « Œil pour œil, dent pour dent. » Voilà pourquoi le juif rejette tout accommodement, toute transaction : « Sur mon âme je le jure, il n’est au pouvoir d’aucune langue humaine de m’ébranler : je m’en tiens à mon billet. Le sanglant contrat va-t-il donc être exécuté ? Non, un droit supérieur à la loi s’y oppose. — À bout d’arguments, la Pitié, dont Portia est, l’organe, a recours à l’argutie : elle saisit le glaive légal dont Shylock est armé, y découvre une paille et le brise en le ployant.

La Justice aurait livré Antonio, la Pitié le délivre. Cette « puissance des puissances » qui un jour déclarera inviolable l’existence humaine, retire au juif sa propriété palpitante. Shylock est dépossédé, mais, songez-y bien, il n’a pu être condamné que par un tribunal supérieur à tous les tribunaux. En réalité, ce n’est pas Shylock que frappe l’arrêt de Portia ; ce que frappe cet arrêt, c’est la coutume du talion, c’est cette rigoureuse justice qui n’est qu’une injustice rigoureuse, c’est cette législation vengeresse que promulguent tous les édits des princes et qu’appliquent sans merci toutes les magistratures établies, — parlements, commissions prévôtales, chambres ardentes, chambres étoilées, cours d’assises, — c’est cette procédure de représailles qui tourmente, tenaille, roue, écartèle, pend, décapite, assassine l’assassin, qui lave le sang avec du sang et qui punit la faute en commettant le crime.

Le condamné, ce n’est pas le juif, c’est le judaïsme.

Telle est la portée véritable de l’arrêt prononcé. En définitive, Shylock a gagné mieux que sa cause, il a gagné la cause de tout un peuple : il a revendiqué les droits méconnus de sa race et il les a fait prévaloir par la condamnation éclatante du code exterminateur qui pesait sur elle.

En confirmant un pareil jugement, Shakespeare n’a donc pas cédé, comme beaucoup l’ont cru jusqu’ici, à une inspiration fanatique. Loin d’encourager l’animosité séculaire entre le chrétien et l’israélite, le maître a voulu y mettre fin par une sentence qui, pour me servir d’une expression judiciaire toute britannique, liait à la paix les deux adversaires. Oui, il a été le juge de paix de ce grand litige ; il a réconcilié les parties par un compromis qui leur imposait des concessions réciproques. En exigeant que Shylock se convertît au christianisme, il n’a pas entendu violer le principe encore inconnu de la liberté de conscience, il a voulu seulement faire pratiquer par tous, chrétiens et juifs, cette religion idéale qui prêche le pardon des injures. « À son baptême, le juif aura deux parrains ; si j’avais été juge, il en aurait eu dix pour le mener, non pas au baptistère, mais à la potence. » Cette exclamation de Bassanio protestant, aux applaudissements du public, contre la permission accordée au juif d’entrer dans l’église chrétienne prouve que, si la sentence du poëte choquait ses contemporains, ce n’était pas par son intolérance.

La réconciliation ordonnée par le verdict du juge est décidément consacrée par la légitime union de Lorenzo et de Jessica. En mariant la fille de Shylock au gentilhomme vénitien, Shakespeare a bravé le sentiment public qui réprouvait comme sacrilège toute mésalliance entre le sang juif et le sang chrétien ; en dépit du préjugé furieux, il a proclamé l’égalité des races ennemies et les a pour toujours rapprochées et confondues dans le même amour comme dans la même foi. Grâce à la vaillante inspiration du poëte, le terrible drame se dénoue de lui-même dans une délicieuse comédie. L’immémoriale animosité des aïeux s’évanouit sur les lèvres des enfants en chuchotements de tendresse. Ces serments de haine, ces cris de rage, ces imprécations, ces huées que se renvoyaient depuis des siècles les générations ennemies, expirent, par une nuit splendide, à l’ombre embaumée d’une végétation tropicale, sous les ramures enivrantes des orangers et des lauriers-roses, en un duo de baisers : « Comme ce clair de lune dort doucement sur ce banc !… Assieds-toi, Jessica… Vois comme le parquet du ciel est partout incrusté de disques d’or étincelants ! De tous ces globes que tu contemples, il n’en est pas un qui, dans son mouvement, ne chante comme un ange, toujours en chœur avec les chérubins aux jeunes yeux. Il est dans les âmes immortelles une harmonie pareille, mais, tant que cette fange périssable la couvre de son enveloppe grossière, nous ne pouvons l’entendre. »

Ah ! comment la haine, si invétérée qu’elle soit, résisterait-elle aux exorcismes de ce ciel enchanteur ? Comment, en dépit de l’enveloppe grossière qui la gêne, les âmes ne mettraient-elles pas leur harmonie latente d’accord avec l’harmonie ineffable des astres ? Dans ces jardins fécriques, toute rancune doit s’apaiser, toute querelle doit s’éteindre. Portia et Nérissa peuvent bien accuser leurs maris de les avoir trompées, mais cette accusation n’est pas même soutenable. La vérité, un instant travestie, jette bien vite le masque pour justifier les accusés stupéfaits. Bassanio croit avoir remis son anneau nuptial au docteur Balthazar : erreur ! il l’a donné à sa femme. Gratiano se figure avoir cédé sa bague de fiançailles au clerc du docteur : illusion ! il l’a donnée à sa femme. Quelques paroles suffisent pour expliquer la méprise. L’évidence confond d’un mot l’apparence. Le droit, obscurci par un quiproquo, révèle gaiement son identité à la raison qui l’a tant de fois méconnu, et la chicane humaine, dont le cri implacable retentissait naguère devant le tribunal des doges, finit ici par retirer sa plainte dans un éclat de rire.


III


Lorsque, la belle saison venue, Shakespeare retournait à Stratford-sur-Avon, après avoir quitté Londres, — ce Londres ténébreux et sinistre où trônait le sanglant despotisme des Tudors, ce Londres qui avait pour monuments l’échafaud de Thomas Morus, le billot de Jane Grey et le bûcher de Latimer ; lorsqu’au sortir de la grande ville noire où s’étalaient tant de vices, où se cachaient tant de misères, où tant de désespoirs montraient le poing, il retrouvait le doux pays natal ; lorsqu’il revoyait l’humble toit de chaume sous lequel il était né, et sa maisonnette de New-Place, et la ferme dont son frère Richard était le métayer, et le jardin dont l’allée fleurie menait à la berge de la rivière ; lorsque, prolongeant de quelques milles sa tournée de reconnaissance, il poussait jusqu’à Wilmecote pour visiter l’héritage de sa mère et qu’il traversait ces riantes prairies, toutes illuminées pour lui de souvenirs et de rayons, alors le poëte comparait dans son âme le spectacle d’aujourd’hui au spectacle de la veille, toutes ces harmonies à toutes ces discordes, ces routes pavées de primevères à ces rues jonchées de boue, ces sources pures à ces ruisseaux infects, cette rivière limpide à ce fleuve immonde, ce ciel lumineux à ce firmament enfumé, cette campagne en fête à cette ville en deuil. Puis il méditait sur ce contraste, il en cherchait les causes et il reconnaissait que l’homme est le principal auteur des maux qui l’accablent ; il défaisait par la pensée la société si mal faite par l’homme et il y substituait dans son esprit un monde supérieur exclusivement soumis aux lois de la nature. — Laissez faire la nature, cessez de là gêner par vos prohibitions et par vos entraves. Elle rétablira partout l’ordre, la paix, le bien-être, la tempérance ; elle détruira tous les préjugés comme tous les abus ; elle abolira les castes et les aristocraties factices ; devant elle il n’y aura plus ni grands ni petits ; elle dira à tous : Vous êtes égaux, égaux devant le besoin, égaux devant la passion, égaux devant le berceau, égaux devant la tombe, et elle ajoutera comme conclusion nécessaire de cette vérité primordiale : Vous êtes frères. — Ainsi pensait le poëte, tout en cheminant rêveur le long du sentier, bordé de saules, qui côtoie l’Avon. Et, inspiré par la promenade champêtre, le poëte rentrait au logis, prenait une plume et écrivait la première scène de Comme il vous plaira.

La capitale du duché de*** nous offre le fidèle tableau de la société civilisée. La force brutale y triomphe ; tous les droits y sont opprimés ; le mérite y est disgrâce. « Ici les vertus ne sont que de célestes traîtresses, et la perfection empoisonne qui elle pare. « L’iniquité gouverne l’État comme la famille. Le duc régnant a usurpé la couronne sur son frère aîné qu’il a banni et la garde par la terreur. La contagion du fratricide s’étend de la cour à la cité. Tel suzerain tel vassal. — À l’instar du duc Frédéric, Olivier est un tyran domestique. Jaloux de son cadet Orlando, il lui a confisqué sa part d’héritage, il « a miné par l’éducation sa noblesse native, » il l’a élevé dans une ignorance crasse ; pour école il lui a donné une étable, et n’ayant pas réussi à faire de lui un manant, il a fait de lui son valet. La généreuse nature d’Orlando a résisté à ce traitement dégradant. L’adolescent a grandi et est devenu homme. Alors, si doux et si patient qu’il soit, Orlando ne peut plus supporter l’abjection où son aîné le relègue : il faut qu’Olivier lui restitue le millier d’écus que lui a légués son père, et il ira chercher fortune ailleurs. Olivier feint de consentir à cette réclamation, mais secrètement il complote la mort de son frère. Il stipendie le fameux boxeur Charles, et celui-ci s’engage à assommer le jeune gars dans un pugilat qui doit avoir lieu le lendemain au palais, — En effet, pour se désennuyer, le duc Frédéric a fait défier par son champion tous les jeunes gens de ses États et a convié sa cour à assister à cette lutte intéressante. Ce digne prince que la violence a fait souverain aime le spectacle de la violence ; il renouvellerait volontiers ces combats de gladiateurs qui charmaient les Nérons et les Héliogabales ; pour lui et pour ses pairs, c’est volupté de voir éventrer vivante une créature, de regarder sa cervelle jaillir et sa chair tomber par lambeaux, d’écouter ses gémissements et de savourer son agonie ! Aussi avec quel empressement Lebeau, maître des cérémonies du duc, accourt pour annoncer aux princesses Célia et Rosalinde que la lutte est déjà commencée ! Leurs Altesses feront bien de se dépêcher, si elles veulent voir quelque chose ; elles ont déjà perdu beaucoup d’amusement ; il y a déjà trois jeunes gens d’assommés ; ah ! il faut entendre comme leur père, un pauvre vieillard, se désole sur leurs cadavres ! « Vous appelez ça de l’amusement, s’écrie Pierre de Touche, le bouffon du duc à qui sa marotte donne droit de paradoxe. C’est la première fois que j’ai ouï dire que voir briser des côtes est un amusement pour des femmes. » Ainsi, dans ce milieu de corruption que l’homme décore du nom de société, tout est vicié, même le plaisir. La moindre distraction est faite de douleur, le vice s’alimente de larmes, la gaieté donne la mort, la curiosité blasée se soûle avec du sang.

Monde monstrueux où des vierges aux visages d’anges assistent sans pâlir à ces jeux homicides ! Pourtant Rosalinde a trop présumé cette fois de son impassibilité nerveuse. En voyant Orlando entrer dans l’arène fatale, elle frémit malgré elle pour ce frêle adolescent qui va se mesurer avec le colossal lutteur. Quoi ! être si beau, si jeune et si las de vivre ! La fille du duc exilé éprouve une indéfinissable pitié pour cet inconnu, opprimé comme elle par un despote domestique : la communauté du malheur établit secrètement entre elle et lui une communauté de sympathie. Rosalinde voudrait sauver Orlando, même au prix d’une lâcheté… « Rendez-vous, jeune sire, votre réputation n’en sera nullement dépréciée : nous implorerons du duc que la lutte n’ait pas lieu. » En vain Célia, qui partage toutes les émotions de Rosalinde, joint ses prières à celles de sa cousine. Orlando résiste, au nom de l’honneur, à ces belles suppliantes : le fils du chevalier Roland ne veut pas devoir la vie à une reculade ; d’ailleurs, « s’il est tué, il ne fera aucun tort à ses amis, car il n’en à aucun pour le pleurer, aucun préjudice au monde, car il n’y possède rien ; il occupe une place qui sera beaucoup mieux remplie, quand il l’aura laissée vide. »

La lutte s’engage. Ô miracle ! Est-ce le regard de Rosalinde qui inspire à Orlando cette agilité surprenante, cette adresse incomparable, cette vigueur herculéenne ? On dirait Alcide étreignant Antée. L’athlète est terrassé et son jeune adversaire n’est pas même en haleine. On emporte le géant qui râle. Orlando est sorti triomphant du guet-apens dressé contre lui, et pour trophée opime il emporte à son cou la chaîne qu’y a posée Rosalinde. Mais, hélas ! un nouveau péril l’attend. Au moment de rentrer chez lui, il rencontre sur le seuil Adam qui lui barre le passage. Le vieux serviteur affirme que ce soir, Olivier mettra le feu au logis où doit dormir Orlando.

— Cette maison n’est qu’une boucherie : abhorrez-la, redoutez-la, n’y entrez pas.

— Mais où veux-tu que j’aille, Adam ?

— N’importe où, excepté ici.

Comment faire ? Faut-il donc qu’Orlando « mendie désormais sur les routes ou y exige à main armée la ration du vol ? » Orlando est sans ressources, mais il a compté sans le dévouement du fidèle valet. Adam a cinq cents écus, « une humble épargne qu’il gardait comme une infirmière pour le temps où sa vieillesse dédaignée serait jetée dans un coin. » Il offre cette épargne à son jeune maître, et il se propose à le suivre dans son aventureuse émigration. Orlando accepte : « Ô bon vieillard, que tu me fais bien l’effet de ce constant serviteur des anciens jours qui donnait sa sueur par devoir et non par intérêt ! Tu n’es plus à la mode de cette époque où chacun s’évertue uniquement pour un profit et amortit son zèle, ce profit obtenu. Il n’en est pas ainsi de toi. Oui, pauvre vieillard, viens, nous irons ensemble, et, avant d’avoir dépensé les gages de ta jeunesse, nous trouverons quelque humble établissement à notre gré. »

La proscription qui dépayse Orlando expatrie Rosalinde. Tandis que celui-là, n’ayant plus d’autre ami qu’un valet en cheveux blancs, échappe à la haine de son frère, celle-ci s’enfuit devant la persécution de son oncle. Le crime de la jeune fille est celui du jeune homme : « sa douceur, son silence même et sa patience parlent au peuple qui la plaint. » Elle est coupable de bonté dans un monde où le méchant règne, et voilà pourquoi on la chasse. Du reste, elle n’est pas partie seule : elle a trouvé dans Célia le même dévouement qu’Orlando dans Adam. La fille du duc régnant, qui a partagé le bonheur avec sa cousine, a voulu partager avec elle un malheur dont elle était digne. Et voilà les deux Altesses, travesties, l’une, en page, l’autre, en paysanne, qui cheminent bras dessus bras dessous, accompagnées du bouffon Pierre de Touche qui les soutient de sa verve étincelante. La vertu proscrite a pour escorte la joie.

Apercevez-vous au bout de cette clairière cette forêt profonde dont l’automne dore les cimes mélancoliques ? C’est la forêt des Ardennes ! Mais ne vous y trompez pas, ce n’est pas la forêt historique à travers laquelle la Meuse conduit à la dérive le touriste charmé. Vous ne trouverez dans ces halliers ni le manoir d’Herbeumont, ni le château-fort de Bouillon, ni la grotte de Saint-Remacle. La forêt où nous transporte le poëte n’a pas d’itinéraire connu ; aucune carte routière n’en fait mention, aucun géographe ne l’a défrichée. — C’est la forêt vierge de la Muse. Elle rassemble dans sa pépinière unique toutes les végétations connues : le sapin du Nord s’y croise avec le pin du Midi, le chêne y coudoie le cèdre, le houx s’y acclimate à l’ombre du palmier. Dans ses taillis antédiluviens l’Arche a vidé toute sa ménagerie : le serpent de l’Inde rampe dans les hautes herbes qu’effleure le daim effaré ; le rugissement de la lionne y fait envoler un essaim de cerfs. — Là la guerre et la vanité humaines n’ont jamais été admises à bâtir leurs demeures : là, ni palais ni forteresses. Tout au plus, sur la lisière du bois, quelque humble toit de chaume. Le prince banni qui vit dans ces lieux, et qui jadis régna sur un duché puissant, y tient ses grands levers dans une grotte : « Eh bien, mes amis, mes frères d’exil, la vieille habitude n’a-t-elle pas rendu cette vie plus douce que celle d’une pompe factice ? Cette forêt n’est-elle pas plus exempte de dangers qu’une cour envieuse ? Ici nous ne subissons que la pénalité d’Adam, la différence des saisons… Doux sont les procédés de l’adversité : comme le crapaud venimeux, elle porte un précieux joyau dans sa tête. Cette existence à l’abri de la cohue publique révèle des voix dans les arbres, des livres dans les ruisseaux qui coulent, des leçons dans les pierres, le bien en toute chose. »

Quel contraste entre la forêt des Ardennes et les États du duc Frédéric ! Là-bas, la violence, le guet-apens, la dispute, la trahison, le meurtre à plaisir, le fratricide couronné. Ici, la douceur, l’urbanité, la causerie affable, l’hospitalité prévenante, la charité souveraine. Qu’un mendiant affamé se présente, et le vieux duc se lèvera pour faire au malheureux les honneurs de son repas frugal. Ici, plus d’étiquette : on est poli sans être obséquieux ; on est courtois, mais non courtisan. Plus de préjugé ni de prévention. L’homme a fait table rase du passé : il a raturé pour jamais cette informe ébauche sociale qui n’a de la civilisation que le nom, et il est revenu en pleine sauvagerie pour refaire sa vie d’après nature. — C’est sur la nature que désormais se modèle la société : pas d’autre loi que la loi de nature ; pas d’autres peines que celles que la nature inflige. Ah ! combien ce code élémentaire est plus doux que nos codes savants ! Combien la rigueur des choses semble légère à côté de la rigueur humaine :

Souffle, souffle, vent d’hiver !
Tu n’es pas aussi malfaisant
Que l’ingratitude de l’homme.
Ta dent n’est pas si acérée,
Car tu es invisible,
Quelque rude que soit ton haleine.
Hé ! ho ! Chantons hé ! ho ! sous le houx vert.
Trop souvent l’amitié est feinte, l’amour pure folie !
Donc hé ! ho ! sous le houx,
Cette vie est la plus riante.

Ici la nature règle le plaisir comme la peine. Fi de ces distractions monstrueuses qui ont la cruauté pour raffinement ! Ici la joie est sans remords. Les seuls divertissements sont les éternels spectacles qu’offre la création. Le ciel s’est chargé de la mise en scène, et, pour varier le décor, sans cesse il refait ses aurores, il redore ses crépuscules, il allume de nouveaux astres à sa rampe étoilée.

C’est dans ces lieux privilégiés que la destinée attire Orlando et Rosalinde. Si vaste est la forêt que les deux amants se cherchent longtemps avant de se retrouver. Orlando inscrit sur tous les arbres le nom de Rosalinde ; il sculpte dans l’écorce de tous les bouleaux des sonnets à la gloire de Rosalinde ; pas un saule qui ne pleure sous son couteau l’absence de Rosalinde. À force de nommer sa maîtresse, l’amant finit par l’évoquer. Mais il ne la reconnaît pas sous son costume de fantaisie. Comment croire que ce page qui porte si gaillardement le pourpoint et le haut-de-chausses, ce Ganimède si espiègle, si malicieux, si mutin, si mauvais sujet, soit la séraphique créature dont Orlando a vu luire le sourire tutélaire pendant sa lutte avec l’athlète ? Rosalinde se plaît à garder l’incognito qui lui va si bien : elle met un adorable égoïsme à prolonger la douce mystification ; elle s’amuse à surprendre les secrets d’Orlando sans lui révéler les siens ; elle savoure avec délices ces confidences et ces épanchements, hommages involontaires qui lui sont rendus. Il faut lire et relire ces scènes exquises qui échappent à l’analyse par leur ineffable grâce. Avec quel art Rosalinde joue l’indifférence devant ces aveux à chacun desquels sa vie est suspendue ! Quelle énergie elle déploie pour ne pas répondre : et moi aussi, je t’aime ! Avec quelle héroïque coquetterie elle retient son cœur prêt à déborder ! Son masque de raillerie laisse entrevoir son œil humide. On entend dans son éclat de rire comme la saccade lointaine d’un sanglot étouffé. — Un jour cependant, la belle enfant finit par se heurter à ce jeu périlleux. Orlando, ordinairement si exact aux rendez-vous, se fait attendre depuis deux heures. Ganimède ne peut expliquer ce retard étrange. Quel accident a donc pu empêcher l’amoureux de venir ? Enfin un messager arrive, il apporte un mouchoir ensanglanté et raconte qu’Orlando a été blessé en luttant avec une lionne qui guettait un homme endormi. Cette fois l’émotion est trop forte pour pouvoir être comprimée. À la vue d’un sang si cher, le prétendu page chancelle : les forces lui manquent. Ganimède s’évanouit et Rosalinde paraît.

Devinez-vous quel est ce nouveau venu pour qui Orlando vient d’exposer ses jours ? C’est Olivier, Olivier qui, banni à son tour, a trouvé refuge dans la forêt ! Le misérable, s’étant affaissé sous un chêne, allait être dévoré par une bête féroce, quand Orlando est accouru et s’est vengé de lui — en le sauvant. Du reste, dans celui qui parle, il serait difficile de reconnaître le fils aîné du chevalier Roland, si différent de son langage, si complète est la métamorphose morale qu’il a subie. En foulant le sol du bois sacré, Olivier a ressenti un trouble prodigieux. Ses forfaits passés ont apparu dans toute leur laideur à ses yeux dessillés. Le repentir l’a saisi, et le fratricide s’est jeté, éperdu de remords, aux pieds de son frère attendri. Désormais Olivier n’est plus le même. La nature, souveraine en ces lieux, a repris possession de ce caractère dénaturé, elle l’a débarrassé de tous les vices qu’une société corrompue lui avait inoculés, elle lui a restitué cette santé idéale qui s’appelle la bonté et, pour prévenir toute rechute, elle a fait veiller par l’amour cette âme convalescente. Célia s’empresse d’assurer la cure, en épousant Olivier le jour même où Rosalinde épouse Orlando.

La conversion du duc Frédéric n’est pas moins miraculeuse que la guérison d’Olivier. Le tyran s’était avancé à la tête d’une nombreuse armée pour s’emparer de la forêt des Ardennes et mettre à mort son frère, le duc légitime. Mais à peine a-t-il touché la lisière du bois qu’un vieil ermite s’est avancé vers lui et par une courte harangue l’a décidé à renoncer à son entreprise et au monde. Le duc a abdiqué immédiatement, a restitué le pouvoir à son aîné et s’est lui-même retiré dans la forêt pour y embrasser la vie contemplative. — Sous le froc vénérable du solitaire, c’est la nature elle-même qui s’est révélée à Frédéric. C’est la nature qui l’a arrêté au passage et qui, par cette voix sainte, lui a crié : Tyran, tyran, pourquoi me persécutes-tu ? Le duc est entré dans la forêt par la route de Damas. Un rayon d’en haut a percé la nue, et, éclairé par cette clarté divine, le despote a reconnu toute l’horreur de son despotisme. Le bourreau du droit en est devenu l’apôtre. Il s’est prosterné devant les vérités qu’il venait combattre. Usurpateur, il a renié l’usurpation : porte-sceptre, il s’est défait de la couronne ; homme de guerre, il a mis bas les armes ; porte-glaive, il a rendu son épée à la nature anachorète et il s’est constitué prisonnier du désert.

Tout autre était la conclusion qu’indiquait à Shakespeare la légende de Rosalinde d’où le poëte a tiré la fable de sa comédie. Dans le roman pastoral de Lodge[12] une bataille fratricide a lieu entre le roi détrôné Gérismond et l’usurpateur Thorismond. Celui-ci est vaincu et tué, et c’est par cette victoire que le prince légitime reprend possession de ses États. L’auteur de Comme il vous plaira a rejeté ce dénoûment qui n’était plus d’accord avec la composition générale de l’œuvre conçue par lui. Le vieux duc qui, dans la pacifique forêt des Ardennes, avait si solennellement répudié toutes les vanités de ce monde, ne pouvait, sans se démentir, suivre l’exemple de Gérisraond et recourir aux armes pour revendiquer son duché : plutôt renoncer au sceptre que de le ramasser dans le sang. La restauration du titulaire légitime ne pouvait s’effectuer dignement que par l’abdication volontaire de l’usurpateur, et il était juste que la nature elle-même, toute-puissante dans cette comédie, prouvât son influence jusqu’à la fin en obtenant par la persuasion la démission de Frédéric. — Cette modification de la conclusion légendaire décèle la logique suprême qui règle chez Shakespeare les conceptions en apparence les plus capricieuses de l’art. Tout significatif qu’il est, ce changement n’est pourtant pas le plus important que l’auteur ait fait subir à la pastorale de Lodge. Le cadre de la nouvelle originale a été démesurément agrandi pour faire place à deux figures nouvelles, nées toutes deux d’un génie colossal : Pierre de Touche et Jacques.

L’existence de l’homme, nécessairement imparfaite et mixte, peut être envisagée à deux points de vue diamétralement opposés, — dans ses qualités ou dans ses défauts, dans ses latitudes ou dans ses lacunes, sous son aspect riant ou sous son aspect sombre. Par ses perpétuelles antithèses, l’existence provoque les appréciations les plus contradictoires ; elle justifie l’éloge comme le blâme, le dénigrement comme l’enthousiasme. Elle a assez de beautés, assez d’aurores, assez de zéphyrs, assez d’azur, assez de printemps, assez d’espérances, assez de satisfactions pour autoriser une incessante gaieté ; elle a assez de laideurs, assez de crépuscules, assez de tempêtes, assez de ténèbres, assez d’hivers, assez de déceptions, assez de souffrances pour justifier une perpétuelle tristesse.

De là la légitimité égale de ces deux types qui représentent dans Comme il vous plaira la double critique humaine. Pierre de Touche est l’optimiste par excellence. Aucun contre-temps ne peut troubler sa bonne humeur philosophique : il a dans la forêt des Ardennes autant d’entrain que dans le palais du tyran. Il conserve le même enjouement sous le chaume et sous les lambris, dans l’exil et dans la patrie, dans la prospérité et dans la disgrâce. — Pas de situation à laquelle il ne se fasse. Il rit de tout à travers tout. Il vous démontrera, quand vous voudrez, que la vie du paysan est aussi délicate que celle du courtisan, et que la main encrassée de goudron sent meilleur que la main parfumée de civette : « La civette, pouah ! c’est de la fiente de chat. » — S’il est quelque part dans les champs un laideron, dont personne ne veuille, Pierre de Touche lui découvrira des grâces ignorées de tous : il trouvera à ses défauts même je ne sais quelle perfection, je ne sais quel attrait à ses difformités. Pour ce don Quichotte du laid, Maritorne aura toutes les séductions de Dulcinée. — Ne lui parlez pas de Phœbé, cette pastourelle dont la beauté prude fait pâlir le pastoureau Silvius. Pierre de Touche aime bien mieux sa mie Audrey : « Une pauvre pucelle, monsieur, une créature mal fagotée, mais qui est à moi. Un pauvre caprice à moi, monsieur, de prendre ce dont nul autre homme n’a voulu. La riche humilité se loge comme un avare, monsieur, dans une masure, comme votre perle dans votre sale huître. » Pierre de Touche ne regarde pas à l’écaille : il ne voit que la perle. Même avant de se mettre en ménage, il a prévu toutes les conséquences de cet acte solennel, et il s’accommode des plus désastreuses. Il est déjà apprivoisé au sort qui effarouche les autres. L’épouvantail qui terrifie Georges Dandin ne fait que lui sourire : « Eh bien, après ? Le plus noble cerf en porte d’aussi amples que le plus misérable. Le célibataire est-il donc heureux ? De même qu’une ville crénelée est plus importante qu’un village, de même le chef d’un homme marié est plus honorable que le front uni d’un garçon. » Vous le voyez, l’indomptable jovialité du bouffon triomphe de toutes les épreuves, survit à toutes les disgrâces. Le vent de l’adversité aura beau s’acharner contre lui : il ne fera qu’agiter plus gaiement les grelots de sa marotte.

Si Pierre de Touche est l’optimiste achevé, Jacques est le pessimiste parfait. Ce que l’un voit en rose, l’autre le voit en noir. De même que les plus tristes choses ne font qu’égayer celui-ci, de même les choses les plus gaies ne font qu’attrister celui-là. Pour Jacques il n’existe plus de refrain joyeux : cet homme « suce la mélancolie d’une chanson comme la belette le contenu d’un œuf. » Ne croyez pas cependant, comme on a voulu vous le faire entendre, qu’une hostilité systématique contre l’humanité ait produit ce tempérament atrabilaire. Des critiques ingénieux ont comparé Jacques à Alceste. Mais Jacques n’est pas un misanthrope ; il ne hait pas les hommes, il les plaint ; s’il les censure, c’est par sollicitude, non par animosité. Ce ne sont pas les considérations mondaines qui le rendent hypocondre. Il n’a « ni la mélancolie de l’écolier, laquelle n’est qu’émulation ; ni la mélancolie du courtisan, laquelle n’est que vanité ; ni la mélancolie du soldat, laquelle n’est qu’ambition ; ni la mélancolie du législateur, laquelle n’est que politique ; ni la mélancolie de la femme, laquelle n’est qu’afféterie ; ni la mélancolie de l’amant, laquelle est tout cela ; mais il a une mélancolie à lui, composée d’une foule de simples et extraite d’un tas d’objets. » La mauvaise humeur d’Alceste tient à des causes accidentelles : il a perdu son procès, il a été dupé par une coquette, il est né au milieu d’une société frivole, hypocrite et corrompue, et de là son antipathie contre l’espèce humaine. Supposez qu’il ait gagné sa cause, qu’il se soit fait aimer de Célimène, et que tous les abus dénoncés par lui aient été réformés, sa misanthropie n’aura plus de raison d’être. Transportez Alceste dans le milieu où Shakespeare a placé Jacques, et il y a tout lieu de croire qu’Alceste sera satisfait. Pourquoi donc Jacques ne l’est-il pas ? D’où vient que la république primitive établie à l’ombre de la forêt des Ardennes n’a pas désarmé son opposition ? Comment se fait-il que le retour de l’âge d’or n’ait pas apaisé ses murmures ? Ah ! c’est que le spleen de Jacques est produit par des raisons profondes. Ce n’est pas contre la société qu’il a des griefs, c’est contre l’existence. Ce n’est pas à l’humanité qu’il rompt en visière, c’est à la nature.

Ce qui attriste Jacques, c’est ce drame monotone dont une omnipotence anonyme a fait le scénario et que tous successivement nous jouons sur le théâtre du monde ; c’est cette tragédie lugubre qui commence par des gémissements et qui finit par des gémissements, dont la première scène est une enfance « qui vagit et bave au bras d’une nourrice, » et dont « la scène finale est une seconde enfance, état de pur oubli, sans dents, sans yeux, sans goût, sans rien ! » — Jacques a connu toutes les joies de ce monde, il a épuisé la jouissance, il a bu de la volupté jusqu’à cette lie captieuse, la débauche. Et d’une satiété aussi complète, il n’a gardé qu’une insondable amertume. Toutes nos délices terrestres n’ont réussi qu’à l’écœurer. La plus haute des émotions humaines, l’amour, n’est plus pour lui qu’un malaise moral. Le pire de vos défauts, dit-il à Orlando, c’est d’être amoureux. Et il se détourne avec une sorte de rage de ce jeune affolé. — Nos appétits révoltent Jacques autant que nos inclinations. Il n’est pas jusqu’au plus frugal repas dont le menu ne lui répugne : il s’indigne de cette voracité sanguinaire que peut seule apaiser une boucherie ; il a horreur de cette cuisine vampire qui ne dépèce que des cadavres. Quand le vieux duc s’en va quérir à la chasse son souper du soir, il faut entendre Jacques s’apitoyer « sur ces pauvres animaux tachetés, bourgeois natifs de cette cité sauvage, que les flèches fourchues atteignent sur leur propre terrain ; » il faut l’entendre dénoncer la cruauté du noble veneur et « jurer que le vieux duc est un plus grand usurpateur que son frère. » Ainsi les exigences mêmes de la faim « navrent le mélancolique Jacques. » Il critique la vie dans ses nécessités élémentaires : il attaque, dans l’ordre physique comme dans l’ordre moral, la constitution même de l’être. C’est au nom de l’âme hautaine qu’il s’insurge contre cette double servitude imposée à l’homme ici-bas : le besoin et la passion. Il est l’incorrigible mécontent qu’aucune réforme ne satisfera, qu’aucune concession ne ralliera. Sa mélancolie superbe est le dédaigneux reproche jeté par l’idée à la matière, par l’esprit au corps, par la créature à la création.



Hauteville-House, 31 décembre 1860.




  1. Sonnet lxxiii dans l’édilion publiée par moi, sonnet cxvi dans l’édition anglaise.
  2. Sonnet xxix
  3. Sonnet xxxii.
  4. Sonnet xxxi.
  5. Voir cet épisode à l’Appendice.
  6. « Bonnes gens qui écoutez cette chanson, j’ose affirmer comme une
    vérité que bien des misérables aussi méchants que lui existent encore aujourd’hui,
    « Qui ne cherchent que la spoliation de maint homme opulent, et qui, pour atlraper l’innocent, imaginent tous les moyens.
    « De ceux-là puisse le Seigneur me délivrer ainsi que tous les chrétiens ! Puisse-t-il frapper d’une sentence pareille quiconque prétend agir ainsi ! »
  7. L’existence de cette pièce, antérieure d’environ vingt ans au Marchand de Venise, est prouvée par un pamphlet religieux que publia, en 1579, un fanatique appelé Stephen Gosson. Ce Gosson, fort hostile au théâtre naissant, comme tous les puritains, fait par exception l’éloge d’une tragédie intitulée le Juif, « laquelle est jouée au Bull et, représente l’avidité des choisisseurs (chosers) mondains et les sentiments sanguinaires des usuriers. » D’après cette analyse sommaire, il est permis de croire que cette pièce, comme celle de Shakespeare, réunissait dans une, composition unique les deux incidents si divers des coffrets et du billet. Elle est malheureusement perdue.
  8. Brantôme.
  9. « To undo à Jew is charity and not a sin. » (Le Juif de Malte.)
  10. « E perché gli mancavano dieci mila ducati, messere Ansaldo andò a un Giudeo a Mestri, e accatogli con questi patti e condizioni, che s’egli non glie l’avesse renduti dal detto di a San Giovanni di giugno prossimo, che’I Giudeo gli potesse levare una libra di carne d’addosso di qualunque luogo e’volesse. » Il Pecorone. Giornata quarta. (Voir à l’Appendice la traduction de cette nouvelle.)
  11. « Disse il giudice : Io voglio che tu ti tolga questi cento mila ducati, e liberi questo buon uomo, il qual anco te ne sarà sempre tenuto. Rispose il Giudeo : Io non ne farò niente, » Il Pecorone, par Ser Giovanni Fiorentino.
  12. Voir à l’Appendice la traduction de cette nouvelle, document si important pour l’histoire des lettres, qu’il était temps de révéler à la France.