Œuvres complètes de Theophile (Jannet)/À M. de M.

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ELEGIE, À M. DE M… [1]


Desjà trop longuement la paresse me flatte,
Et je sens qu’à la fin elle devient ingratte ;
J’ay donné trop de temps à mon propre plaisir,
Pour trop de liberté j’ay manqué de loisir.
Je veux effrontement, avecques mon salaire,
Nourrir à tes dépens le soucy de me plaire.
Je ne puis estre esclave et vivre en te servant
Comme un maistre d’hostel, secretaire ou suivant :
Telle condition veut une humeur servile,
Et pour me captiver elle est un peu trop vile ;
Mais puis que le destin a trahi mon esprit,
Et que loing du Perou la fortune me prit,
Je dois aymer mon joug, m’y rendre volontaire,
Et dedans la contraincte obeir et me taire ;
C’est d’un juste devoir surmonter la raison,
Et trouver la franchise au fond d’une prison.
Or je suis bien heureux sous ton obeyssance :
En ma captivité j’ay beaucoup de licence,
Et tout autre que toy se lasseroit enfin
D’avoir si librement un serf si libertin.
Le soin de te servir est ce qui moins m’aflige,
Et l’honneur de te voir est ce qui plus m’oblige.
Ton entretien est doux, agreable et sçavant,
Aux plus doctes discours qu’on peut mettre en avant ;
Tes regards sont courtois, tes propos amiables,

Ton humeur agreable et tes mœurs sociables.
Tes charges, tes maisons, tes qualitez, ton bien,
Au prix de ta vertu je ne les prise rien.
J’estime ton merite : il vaut mieux que le Gange ;
Tes richesses au prix sont de terre et de fange.
Cela n’a point d’esclat auprès de ta valeur.
Et mon poëme aussi n’emprunte rien du leur;
La race, la grandeur, l’argent, la renommée,
Aux jugemens bien clairs n’est qu’ombre et que fumée :
C’est un lustre pipeur qui s’escoule et qui fuit
Avec l’entendement du brutal qui le suit.
Je sçay que la nature a voulu que tu prinsses
Et le sang et le nom d’une race de princes ;
Mais, quand bien les grands roys dont le nom est fameux
T’auroient laissé bien riche et florissant comme eux,
Si d’un esprit commun le Ciel t’avoit fait naistre,
Je serois bien marry de t’avoir eu pour maistre.
Qu’un homme sans esprit est rude et desplaisant,
Et que le joug des sots est fascheux et pesant !
Un sage à leur desir sans contraincte ne plie,
Et jamais sans regret d’un tel nœud ne se lie.
Un sot, il est cruel, ingrat, impérieux ;
Tantost on le void morne et tantost furieux ;
Oblige sans subject, mal à propos offence.
Et qui ne faict jamais du bien quand il y pense.
Son esprit ignorant ne peut rien estimer.
Il n’a nulle raison, il ne sçait rien aymer ;
Or il veut qu’on le tance et tantost qu’on le loue ;
Tantost il faict du bruit et tantost il se joue.
Il ne sçait qui le fasche ou qui luy faict plaisir,
Et luy-mesme en son cœur n’entend point son desir;
Mais d’un orgueil farouche et d’une ame insolente
Il force tout devoir, toutes loix violente,
Et ne peut accorder, tout ignorant qu’il est,
Qu’une chose soit bien que quand elle luy plaist.

Estre sçavant, chez luy, c’est une honte, un crime :
Il croit que c’est tout un qu’un charme ou qu’une rime.
Si Dieu m’avoit jamais à tel maistre donné,
Je pourrois bien jurer que je serois damné,
Et croy que mes destins auroient moins de cholere
De m’avoir attaché des fers dune galere,
Bourellé comme ceux que tu voyois ramer
Quand un si beau destin te porta sur la mer.
Neptune est effroyable : il tempeste, il escume ;
Sa fureur jusqu’au Ciel vomit son amertume,
Trahit les plus heureux et leur fait un cercueil
Tantost d’un banc de sable et tantost d’un escueil ;
Ses abois font horreur, et mesme en la bonace
Par un silence affreux ce trompeur nous menace.
Il a devant tes yeux faict blesmir les nochers,
Obscurcy le soleil et fendu les rochers ;
De ses flots il faict naistre et mourir le tonnerre,
Et de son bruict hideux gemir toute la terre.
L’image de la mort passe, au travers des flots,
Dans les cœurs endurcis des plus fiers matelots.
Ces frayeurs ne t’ont point esbranlé le courage :
On t’a veu, tousjours ferme au plus fort de l’orage,
D’un jugement robuste au milieu du danger,
Tenir indifferent un sepulchre estranger,
Et les lasches accens d’une voix estonnée
Ne t’ont point faict gemir comme faisoit Ænée.
Bien que moins rudement Neptune l’assaillit,
Tout heros qu’il estoit, le cœur luy défaillit ;
Il eut peur de la mort, et se remit en l’ame
Ses compagnons bruslez dans la troyenne flame,
Envia leur destin, et d’un esprit peureux
Pour estre hors du péril, les nomma bien-heureux,
Se fust voulu rebattre avec l’ombre d’Achille,
Se plaignoit de survivre aux cendres de sa ville
Et de n’avoir l’honneur que ses os fussent mis

Dans le tombeau de Troye où gisoient ses amis.
Jamais tes sentimens n’auront tant de tristesse,
Quelque pan de la terre où le soleil te laisse.
Tu tiens esgallement et propice et fatal
Ou la terre estrangere, ou le pays natal.
Ha ! que j’ay de regret de n’avoir veu le monde
Par où ta jeune ardeur te promena sur l’onde !
J’escrirois en beaux vers le climat et le lieu
Où ton bras attaqua les ennemis de Dieu.
Je serois glorieux d’avoir prins ton image,
À qui les mieux vantez viendroient faire un hommage.
Tu me dois accorder deux heures de loisir
Pour contenter icy mon curieux desir,
Me faire un long récit de toutes les traverses
Que t’ont faict tant de mers et de terres diverses.
Je sçauray jusques où la ligne tu passas,
Les hommes que tu pris, les lieux que tu forças,
Et ce combat naval où ton ardeur trop prompte
Fit rougir tous les tiens de cholere et de honte.
J’ignore ces hazards : tu me diras que c’est ;
Tu me diras comment un naufrage se faict.
Le sanglant desespoir dont le vaincu se ronge
Et les dangers hideux où le soldat se plonge,
L’estat d’un homme libre après que le destin
Au Comité cruel l’a donné pour butin,
Avec combien d’horreur il se range à la chaîne
Et force l’innocence à recevoir la peine.
A voir tous ces objects d’horreur et de pitié.
Je croy qu’on en devient plus dur de la moitié:
C’est ce qui rend ainsi le marinier farouche
Du mal de son prochain moins esmeu qu’une souche,
Et sur nos passions nostre desir vainqueur
Enfin dispose à tout et les yeux et le cœur.
Une lente coustume avec le temps emporte
De nostre naturel l’affection plus forte;

Mais ta douce nature, et ton cœur seulement,
De ces contagions n’est touché nullement.
Tu revins tout courtois, si bien qu’en apparence
Tu n’avois point passé les rivages de France.
Entre tes qualitez, ceste douceur d’esprit
Qui si facilement par l’oreille me prit
Oblige plus que tout ; un grand qui s’humilie
Faict un joug fort aisé dont le plus fier se lie ;
Il ne faut qu’un sousris, il ne te faut qu’un mot,
Afin d’ensorceller et le sage et le sot.
Ceux-là de leur grandeur, comme je pense, abusent.
Qui leur salut au moindre insollemment refusent.
Dans une vanité qui les tient tous contrains,
Ne voyans ce qu’ils sont qu’en l’esclat de leurs trains,
Se trouvent estonnez, perdans leur bonne mine,
Si leur suitte ordinaire avec eux ne chemine ;
Pour monstrer leur pouvoir, d’un accent irrité,
Parlent à leurs suyvans avec authorité.
Il est bien raisonnable icy que je te die
Que ton esprit bien sain n’a point leur maladie :
L’astre qui te fit naistre evita ce mal-heur,
Et suivit un destin bien differend du leur.
Ne crois point que je mente à dessein de te plaire :
C’est ce que je n’ay point accoustumé de faire.
Je fais le plus souvent mes discours trop hardis,
Et pource qu’on me croit on hayt ce que je dis :
Bienheureux aujourd’huy que, te voulant depeindre,
Je ne suis obligé de faillir ni de feindre !
Pour toy seul mon humeur, qui suit la verité,
Trouve de l’advantage en sa severité.
Une juste amitié m’excite le courage
D’une incroyable ardeur à ce dernier ouvrage ;
Mon esprit glorieux s’attache à cet object,
Et tire vanité d’un si rare subject.
Ta vertu me ravit et fait que mon poëme,

Servant à ton plaisir, m’obligera moy-mesme.
Or, pour le grand dessein où j’engage mes vers,
Il faut que tes destins me soient mieux descouvers,
Que j’entre dans ton ame, et que de là je tire
La matiere du livre où je te veux descrire.
Mon travail sera long, et depuis ton berceau
Possible durera jusques à mon tombeau.
Au rapport de mes vers n’espere pas qu’on croye
Que tu sois descendu du fugitif de Troye :
Car mes inventions, sans prendre rien d’autruy,
Te feront bien sortir d’aussi bon lieu que luy.
II fut un vagabond, et, quoy qu’on le renomme,
Je ne sçay s’il posa les fondemens de Rome.
Le conte de sa vie est fort vieux et divers :
Virgile par luy-mesme a desmenty ses vers.
Il le depeint devot, et le confesse traistre
Vers l’Amour que leurs Dieux recognoissent pour maistre ;
Mais mon dessein n’est pas d’examiner icy
Les deffauts du Troyen, ny du poëte aussi.
Plaise à Dieu que des miens nos escrivains se taisent,
Et qu’à leur goust tardif mes ardeurs ne desplaisent !
Toutesfois mon renom n’aura que faire d’eux,
Pourveu que mon travail soit au gré de nous deux.
Si mes esprits lassez perdent jamais haleine,
Ton aggreable accueil r’animera ma veine.
En me louant un peu tu me feras plaisir,
Et me reschaufferas d’un plus ardant desir.
Un regard de mespris me rebutte et me lasse,
Et mon sang le plus chaud en devient tout de glace.
Donne-moy du repos, et ne viens point choisir
À mes conceptions les lieux ny le loisir :
Ores j’ayme la ville, ores la solitude,
Tantost la pourmenade, et tantost mon estude.
Bref, si tu ne me tiens pour un fascheux rimeur,
Tu souffriras un peu de ma mauvaise humeur.


  1. À Monsieur de Montmorency.