Œuvres de Albert Glatigny/Circé

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Œuvres de Albert GlatignyAlphonse Lemerre, éditeur (p. 64-67).
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Circé

A Alphonse de Launay.




Circé pâle et farouche, à vous, magicienne,
A vous mon âme, à vous mes chansons, car toujours,
Ravivant le foyer de ma douleur ancienne,
Vous creusez sous mes pas un abîme où je cours.



J’y cours avec bonheur, car sur vos noirs rivages
Les rosiers idéals se mêlent aux cyprès,
Préparez sans remords les funestes breuvages,
Et donnez-moi vos mains que je les baise après.

De vos seins chauds et lourds s’élancent par bouffées
Des parfums pénétrants, âcres et singuliers,
Dans la vapeur de qui, follement attifées,
Dansent les visions de mes jours oubliés.

Je hume largement l’adorable démence
Qui m’enchante et me fait bienheureux pour longtemps ;
L’horizon s’élargit, vaste, écarlate, immense,
Et je marche au milieu de rêves éclatants :

Cauchemars d’opium, merveilles de féeries,
Oiseaux dont le plumage a l’éclat du soleil,
Chants d’amour ruisselant des lèvres attendries.
Lumières d’un été qui n’a pas son pareil !

Si je pouvais conter toutes ces épouvantes,
Tous ces ravissements énervants et succincts
Que j’éprouve en suivant les cadences savantes
Dont le rythme inflexible anime vos beaux seins !

Ce poème sanglant des voluptés perfides,
Où chante la sirène aux regards aiguisés,
Où passe, dans un vol, la ronde des sylphides,
Où bondissent les flots effrénés des baisers…



Mais vous le défendez, reine de mes délires,
Vous ne le voulez pas, Circé pleine d’orgueil,
Vous dites de se taire aux cordes de nos lyres,
Et vous nous glacez tous de peur par un coup d’œil,

Que redoutez-vous donc, sinistre enchanteresse ?
Quelle révolte enfin craignez-vous, dites-moi ?
De ma vaine raison n’êtes vous pas maîtresse ?
Ne me tenez vous pas captif sous votre loi ?

Craignez-vous que je n’aille au-devant de la foule
Lui crier : — Ne viens pas dans cet endroit fatal ;
Vois ma blessure en feu par où mon sang s’écoule ;
Vois mon cœur sur lequel se pose un pied brutal ! —

Non ! ivre que je suis du vin de la folie,
Pour ne pas effrayer les timides passants,
Je mettrais du carmin sur ma lèvre pâlie,
J’adoucirais pour eux mes sauvages accents.

Mais je prendrais mon cœur meurtri, mon cœur qui saigne,
Et je l’enfilerais, pareil à ceux qu’on voit
Galamment transpercés et peints sur une enseigne,
Avec ces mots : — Ici l’on mange, ici l’on boit !

J’en ferais un hochet bien ciselé pour celle
Dont la superbe épaule a le balancement,
Sous l’ardeur des cheveux où la flamme ruisselle,
Du ballon que les airs bercent nonchalamment !



Un hochet pour les mains magnifiques et pures
De l’enfant radieuse et blanche, de l’enfant
Dont les tout petits doigts aux roses découpures
Tiennent la clé des cieux, qu’un chérubin défend.

Et quand j’aurais bien dit les angoisses amères
Et les soucis aigus aux serres de vautour,
Épris de la grandeur terrible des chimères,
J’irais lécher les pieds du beau chasseur Amour ;

M’humilier devant son regard qui m’attire,
Vous dire : — Emplissez-moi la coupe où j’ai laissé
Mon âme ; prolongez sans cesse mon martyre,
Sans pitié, sans égards, ô puissante Circé !