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Œuvres de Blaise Pascal/Biographies/3

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Œuvres de Blaise Pascal, Texte établi par Léon Brunschvicg et Pierre BoutrouxHachetteTome Ier. Biographies. — Pascal jusqu’à son arrivée à Paris (1647) (p. 29-33).

III

GILBERTE PASCAL

(1620-1687.)
Mémoires de Marguerite Perier.
Bibliothèque Nationale, f. fr. ms. 12 988, IIe partie, p. 9.

Le 3e jour de janvier 1620 a esté baptizée Gilberte Paschal fille à noble Estienne Pascal, conseilher esleu pour le roy en l’eslection du Bas-Auvergne a Clairmont et noble demoizelle Anthoinette Begon. Le parrin noble Jehan Begon, conseilher esleu pour le roy en l’eslection du Bas-Auvergne à Clairmont. La marrine damoizele Gilberte Paschal[1] ― Signé : Pascal, Begon.

Ma mere, nommée Gilberte Pascal, mourut trois ans après ce troisieme de mes freres. Elle estoit née le 7 janvier 1620, à Clermont. Mon grand pere se retira à Paris comme je l’ay marqué, en 1630, pour eslever ses enfants. Ma mere, qui estoit l’ainée, avoit dix ans. Elle fut mariée à vingt-et-un ans, et elle resta à Rouen deux ans avec mon grand pere. Quand elle fut icy[2], elle se mit dans le grand monde, comme toutes les personnes de son age et de sa condition. Elle avoit tout ce qu’il falloit pour y estre agreablement, estant belle et bien faite[3]. Elle avoit beaucoup d’esprit, elle avoit esté eslevée par mon grand pere, qui, dès sa plus tendre jeunesse, avoit pris plaisir à luy apprendre les mathématiques, la philosophie et l’histoire[4].

En 1646, ma mere estant allée à Rouen chez mon grand pere, elle trouva toute sa famille à Dieu, qui luy fit la grace, et à mon pere, d’entrer dans les mesmes sentimens ; elle quitta donc le monde et tous les agremens qu’elle y pouvoit avoir à l’age de vingt-six ans, et a toujours vécu dans cette separation jusqu’à sa mort.

Mon pere et elle s’estant mis sous la conduite de M. Guillebert, qui estoit docteur de Sorbonne, tres saint et tres habile, il porta ma mere à quitter toutes ses parures et à renoncer à toutes sortes d’ajustemens, ce qu’elle fit de bon cœur ; et aprez y avoir demeuré deux ans habillée tres modestement, M. Guillebert, voyant qu’elle estoit obligée de revenir icy, luy dit qu’il avoit un avis important à lui donner : c’estoit que souvent les dames qui quittent les parures par pieté, les mettent sur leurs enfans, et qu’elle prit garde de ne le point faire, parce que cela est plus dangereux pour leurs enfans que pour elles qui en connoissent le mal et ne s’y attachent pas, au lieu que les enfants y mettent leur cœur. Ma mère profita si bien de cet avis qu’estant revenue icy, à la fin de 1648, elle nous trouva, ma sœur qui n’avoit que quatre ans et quelques mois, et moy qui n’avois que deux ans et huit ou dix mois ; ma grand mere nous avoit parées toutes deux avec des robes pleines de galons d’argent, bien des rubans et des dentelles, selon la mode de ce temps là. Ma mere nous osta d’abord tout cela, et nous habilla de camelot gris sans dentelles ni rubans. Elle defendit à notre gouvernante de frequenter et de nous laisser frequenter deux petites demoiselles de notre voisinage et de notre age, avec qui nous estions tous les jours, parce que ces deux enfans estoient toutes parées. Son exactitude là dessus fut si grande, qu’à la fin de 1651 que mon grand pere mourut, comme elle fut obligée d’aller à Paris pour y faire son partage avec mon oncle et ma tante, elle craignit que, dans son absence, ma grand-mere nous remit des parures et elle aima mieux faire la depense de nous mener à Paris avec elle que de nous laisser icy, et elle nous ramena ensuite au commencement de 1652. Deux ans aprez, elle nous ramena à Paris, à la fin de l’année 1653, et elle nous mit à Port-Royal, d’où nous sortimes en 1661, et elle continua toujours de nous exhorter à la modestie ; en sorte que je puis dire que, des l’age de deux ans ou trois ans, je n’ay jamais porté ni or, ni argent, ni rubans de couleur, ni frisure, ni dentelle.

Elle mourut à Paris, le 20 avril 1687, agée de soixante-sept ans et quatre mois, et fut enterrée à Saint-Etienne du Mont, avec mon oncle et mon frere[5].


  1. Sœur d’Étienne Pascal, mariée à François Fedict.
  2. C’est à-dire quand elle revint à Clermont.
  3. L’hôpital général de Clermont-Ferrand, légataire universel de Marguerite Perier, conserve un portrait de Mme Perier, qui est d’une ressemblance frappante avec les portraits de son frère. M. Jaloustre en a publié la reproduction, en tête de son étude sur le Mariage de Gilberte Pascal avec Florin Perier (Bulletin historique et scientifique de l’Auvergne, no 8-9, année 1904).
  4. Voici ce qu’écrit Fléchier de la « société » de Clermont, en 1665 : « La personne qui nous parut plus raisonnable fut madame Perier : les louanges que madame la marquise de Sablé lui donne, la réputation que M. Pascal, son frère, s’était acquise, et sa propre vertu, la rendent très considérable dans la ville ; et quelque gloire qu’elle tire de l’estime où elle est et de la parenté qu’elle a eue, elle seroit illustre, quand il n’y auroit point de marquise de Sablé et quand il n’y auroit jamais eu de M. Pascal. » (Mémoires sur les Grands Jours d’Auvergne, éd. Gonod, p. 41).
  5. Étienne Perier, qui avait succédé à son père comme conseiller à la Cour des Aides de Clermont-Ferrand, et qui était mort, à l’âge de trente-huit ans, le 11 mai 1680. Dans un testament du 5 août 1663, publié par M. de Grouchy (Documents inédits sur Pascal, 1890), Gilberte Pascal exprime le désir, si elle mourait à Paris d’être enterrée « au mesme lieu où est enterré deffunct Blaise Pascal escuyer, son frere. »