Œuvres de Saint-Amant/Elegie à une dame

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ELEGIE À UNE DAME

Pour Mr L. C. D. H[1].


Beauté dont les appas triomphent de ma vie,
Gloire de mon tourment, admirable Sylvie,
Que dans la servitude où l’amour m’a reduit,
Benissant mes liens, j’adore jour et nuit ;
Et de qui l’œil vainqueur, cher astre de mon ame,
Me brûle en m’éclairant d’une si douce flame,
Qu’il ne m’est pas permis, sans commettre un forfait,
De me plaindre jamais du mal qu’elle me fait ;
Puis que dans le plaisir de vous voir pitoyable
À l’ennuy que j’endure, et qui m’est agreable,
Vous m’avez menacé d’un cruel chastiment,
Si je n’estois secret en mon ressentiment,
Je veux d’oresnavant obeïr et me taire,
Je veux me retirer dans un lieu solitaire,
Où le silence au moins avec discretion
Sçache le bon succez de mon affection :
Car, quelques loix d’honneur que l’on nous fasse entendre,
N’en desplaise au respect, je ne sçaurois comprendre
Que l’on ne soit ingrat et digne du trespas,
De recevoir du bien, et ne le dire pas.


Mais que dis-je ? ô bons dieux ! quoi, je parle d’absence ?
Ma bouche, ozes-tu bien prendre cette licence,
Cependant que mon cœur que je sens murmurer.
Dit qu’il mourroit plûtost que de s’en separer ?
Te croirois-tu capable, après cette parole,
Que malgré tes projets je veux rendre frivole,
Et pour qui te sont deus des tourmens inhumains,
De baiser quelque jour l’yvoire de ses mains ?

Ô malheureux propos ! ô perfide pensée,
Qui ne sçauroit partir que d’une ame insensée !
Moy, que je vous quittasse, ô mon divin soleil !
Que jamais ma raison approuvast ce conseil !
Non, non ; plustost Neptune abandonnera l’onde,
Le Destin laissera la conduite du monde,
L’ombre fuira le corps, et l’amour le plaisir,
Avant que j’accomplisse un si lasche desir.

Et, combien que la gloire à toute heure m’appelle
Pour aller de mon bras effrayer la Rochelle,
Ou repousser l’effort des orgueilleux Anglois,
Que l’un de mes ayeux a vaincus autresfois,
Je fay la sourde oreille, et, renonçant aux armes,
Mes yeux treuvent en vous tant d’attraits et de charmes,
Que, quelque mauvais bruit que j’en puisse encourir,
Aupres de vos beautez je veux vivre et mourir.


  1. Le comte d’Harcourt, ami de Saint-Amant (voy. la notice) et de Faret, qui l’accompagnèrent dans son expédition des îles Saint-Honorat et Sainte-Marguerite, etc.