100 percent.svg

Œuvres de Saint-Amant/L’Arion

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Œuvres complètes de Saint-Amant, Texte établi par Charles-Louis LivetP. JannetTome 1 (p. 73-82).

L’ARION.

À Monseigneur le Duc de Montmorency[1].


Les sens pleins de merveille et remplis d’allégresse,
J’entrepren de chanter ce beau chantre de Grèce,
Qui, malgré la rigueur des farouches nochers,
Dont les cœurs en la mer sont autant de rochers,
Passa sur un daufin l’empire de Neptune,
Fit de son avanture estonner la Fortune,
Et revit ondoyer, par un decret fatal,
La fumée à flots noirs sur son vieux toit natal.
Grand duc, grand admiral, ornement de la France,
De qui les hauts exploits surpassent l’esperance
Qu’en les plus tendres ans tout le monde eut de toy.
Brave Montmorency, de grace, écoute-moy ;
Escoute ces accors qu’Arion te dedie ;
Contemple un peu son lut, gouste sa melodie,
Et, regissant l’estat de l’ocean gaulois
Sous le joug glorieux de nos augustes lois,

Empesche desormais qu’un dessein si barbare
Qu’est celuy que j’exprime en ce stile assez rare
Ne naisse dans l’esprit d’aucun des matelots
Que ta charge institue au commerce des flots.
Quand il se vit comblé de richesse et de gloire,
Ce fameux Arion, digne de ta memoire,
Qui par les tons mignars d’une amoureuse vois
Doucement alliez aux charmes de ses dois,
Ostoit l’ame aux humains pour la donner aux marbres,
Domtoit les animaux, faisoit marcher les arbres,
Arrestoit le soleil, precipitoit son cours,
Prolongeant, à son choix, ou les nuits ou les jours,
Réveilloit la clemence, endormoit le tonnerre,
Abaissoit la fierté du demon de la guerre,
Et banissoit des cœurs qui s’approchoient de luy,
Mesme au fort des tourmens, la douleur et l’ennuy ;
Un naturel desir de revoir sa patrie,
Où l’on le reveroit avec idolatrie,
Flattant ses sentimens en ce lointain sejour,
Le vint solliciter d’y l’aire son retour.
D’ailleurs, estant mandé du sage Periandre,
De qui le seul vouloir l’y faisoit condescendre,
Il s’appreste à partir du rivage latin,
Pour s’en aller en Grece achever son destin,
Use de diligence à chercher un navire
Qui tende à la contrée où son dessein aspire ;
En trouve un de Corinthe à cela preparé ;
Serre son lut d’yvoire en son estuy doré,
Prend congé, non sans pleurs, bien qu’entremeslez d’aise,
De ses plus chers amis, les embrasse, les baise,
S’embarque en leur presence, et, par un long adieu,
Temoigne du regret d’abandonner ce lieu.
On leve aussitost l’ancre, on laisse choir les voilles,
Un vent frais et bruyant donne à plein dans ces toilles ;
On invoque Thetis, Neptune et Palemon,

Les nochers font jouer les ressorts du timon,
La nef sillonne l’eau, qui, fuyant sa carriere,
Court devant et tournoye à gros bouillons derriere.
Le peuple de Tarente, epandu sur le port,
Souhaitte que le Ciel luy serve de support,
En fait cent mille vœux, et, la perdant de veue,
La contenance morne et l’ame toute emeue,
S’en retourne au logis, comblé d’un deuil amer,
Tournant à chaque pas la teste vers la mer.
Avec quelles couleurs, quels traits et quels ombrages
Representant au vif les plus mortels outrages,
Muse, depeindras-tu l’enorme trahison
De ces maudits nochers, infectez du poison
D’une aspre convoitise en leur sein allumée,
Qui, poussant dans leur ame une epaisse fumée,
La pût rendre si noire, et leur fit machiner
Ce qu’on ne peut sans crime encore imaginer !
Bons dieux ! de quel courroux fut la mienne saisie,
Quand on me recita l’horrible frenesie
Qui porta ces voleurs contre ce chantre saint,
Et de quelle pitié me vy-je à l’heure attaint !
Jamais Polymestor, ce lasche roy de Thrace,
Qui de la triste Hecube accomplit la disgrace,
Ne sembla si coupable aux Troyens mal heureux,
Lors qu’un injuste sort, trop acharné sur eux,
Ô spectacle cruel ! leur livra Polidore,
Couché mort sur la rive, et tout sanglant encore
Des coups que ce bourreau, pour avoir ses tresors
En meurtrissant sa foy, luy donna dans le corps.
Desjà le prompt effort d’un gracieux zephire
Avoit bien loin de terre emporté le navire,
Et desjà pour objet qui s’offrist à ses yeux,
Arion n’avoit plus que la mer et les cieux,
Quand ces fiers matelots, ces perfides courages,
Qu’un vil espoir de gain abandonne aux orages,

Qui sont le plus souvent bien moins qu’eux inhumains,
Au dessein de sa mort appresterent leurs mains.
Mais luy, qui s’apperceut de leur brutale envie,
Desirant celebrer le terme de sa vie
Comme le cygne fait, lorsque d’un cœur constant
Les bornes de la sienne il predit, en chantant,
Prend ses plus beaux habits, ses temples environne
D’un laurier immortel en guise de couronne ;
Et, se voyant coupé tout chemin de salut,
Pour la derniere fois, recourant à son lut,
Leur dit d’une parole assez haut prononcée
Que certains mouvemens induisoient sa pensée
À prier Apollon qu’il les vint proteger,
Preservant par son soin leur vaisseau de danger ;
Que, pour un tel sujet, il sçavoit un cantique
Qu’il avoit fait luy-mesme en fureur poëtique ;
Et que, si de l’entendre ils prenoient le loisir,
Ils en recevraient tous et profit et plaisir.
Ces traîtres, à ces mots, reprimans l’insolence
Qui pousse leurs esprits à tant de violence,
Remettant à la nuict l’heure de son trespas,
Pour jouir de ce bien, qu’ils ne meritent pas,
Cachent d’un faux semblant un effroyable crime,
Approuvent son dessein, le disent legitime,
Par de grossiers discours l’invitent à chanter,
Et s’imposent silence afin de l’écouter.
Alors, jettant les yeux sur la face de l’onde,
Où l’on voyoit glisser leur maison vagabonde,
Il reclame en son cœur toutes les deïtez
Dont ces gouffres marins sont par tout habitez,
Accorde bien son lut, en ajuste les touches,
L’essaye avec sa voix, dont il émeut les souches,
Puis, montant sur la poupe en superbe appareil,
Donne air à ces propos, tourné vers le soleil.

Ô ! le plus beau des dieux, et le plus adorable,
Toy qui, par ta valeur, aux mortels favorable,
Fis que l’affreux serpent expira sous tes coups,
Hélas ! pren soin de nous.

Phebus, que les neuf Sœurs reconnoissent pour maistre,
Prince de la lumiere, à qui tout doit son estre,
Grand et nompareil astre aux flamboyans cheveux,
Sois propice à nos vœux.

Supreme deïté dont les sacrez oracles
Dans le temple de Delphe annoncent des miracles,
Seul arbitre du temps, qui sans toy ne peut rien,
Travaille à nostre bien.

Dissippe la fureur de ces noires tempestes,
Que le malheur prepare à foudroyer nos testes ;
Et, pour nous retirer de la nuict du tombeau,
Preste-nous ton flambeau.

Nous sommes bien certains qu’Eole te revers ;
Si ta faveur l’ordonne, au lieu d’estre severe,
ll montrera pour nous autant d’affections
Que pour ses Alcions.

ll calmera les flots que son sceptre gouverne,
Enchaisnera Borée au fond de sa caverne,
Et laissera courir Zephire seulement
Sur ce vaste element.

Il n’avoit pas encore achevé son cantique
Que le soleil se plonge en la mer Atlantique,
Que le Peloponese apparoît à leurs yeux,
Et que l’obscurité leur derobe les cieux.
Soudain que ces accors sur les eaux s’estendirent,
Mille et mille poissons en foule se rendirent
Autour de ce vaisseau, mais sans bruit toutesfois,
Pour gouster de plus prez une si belle vois.

Là, pour l’entendre mieux, l’effroyable baleine,
Aussi bien que les vents retenoit son haleine :
Là, ceux que la nature a fait naistre ennemis,
Et dont les sentimens furent lors endormis,
Sans qu’aucune dispute y semast des alarmes,
Se laissoient pesle-mesle attirer à ces charmes ;
Là, les eaux et les airs demeuroient en repos,
De crainte d’interrompre un si divin propos :
Là, le ciel, attentif à ces douces merveilles,
Eust bien voulu changer tous ses yeux en oreilles ;
En fin l’on y voyoit, d’un et d’autre costé,
Reservé les humains, tout plein d’humanité :
Car ces ames de bronze, ô chose bien estrange
Ces corsaires cruels, que nul objet ne change,
Aucun trait de douceur ne pouvans concevoir,
Ny pour tous ces beaux chants tant soit peu s’émouvoir,
Les glaives nuds au poing, inspirez des furies
Qui portent les humeurs dedans les barbaries,
Courent vers Arion d’un violent effort
Pour luy ravir ses biens et luy donner la mort.
Le bon pilote, emeu du mal qu’il en presage,
Ainsi que fit le ciel, se cacha le visage,
Et detourna la teste afin de ne voir pas
De ses yeux innocens ce criminel trepas.
Comme on voit des roseaux la souple obeyssance
Fleschir facilement sous la fiere puissance
Des aquilons emeus, soufflans de toutes pars,
Qui pourraient ebranler les plus fermes rampars,
Tout de mesme on voyoit Arion sur la pouppe,
Ceder à la fureur de cette avare trouppe,
Et par des actions pleines d’humilité,
Essayer d’attendrir leur dure cruauté.
Mais, voyant à la fin qu’il n’estoit pas possible
De toucher, quoy qu’il fist, leur courage inflexible,
Et, ne sçachant non plus en quel lieu se cacher,

Pour éviter la mort, il s’en va la chercher,
Troublé de desespoir, se precipite en l’onde,
Où la bonté du Ciel, bien plus qu’elle profonde.
Permet qu’un grand daufin le reçoive à l’instant,
Et que droit vers la terre il tire en le portant.
Quand je me represente une telle avanture,
Quoy que de tous costez il vist sa sepulture,
Je pense qu’il n’eut pas tant de peur de mourir,
Qu’il eut d’etonnement de se voir secourir.
Les dieux qui font dans l’eau leur mobile demeure,
L’y regardans tomber et considerans l’heure,
Creurent tous, ebahis par un commun abus,
Que Thetis recevoit en son lict deux Phebus.
Tel que marche en triomphe, apres mainte conqueste,
Quelque grand capitaine, un laurier sur la teste.
Monté haut sur son char, les trompettes devant,
Accompagné de peuple à longs cris le suivant ;
De toutes qualitez, de tout sexe et tout âge,
Qui, devanceant ses pas pour le voir davantage.
Saute à l’entour de luy d’aise tout transporté,
Admirant sa façon pleine de majesté,
Tel estoit Arion sur sa vivante barque,
Son luth entre ses bras, triomphant de la Parque,
Laissant derriere soy les vents les plus legers,
Et bravant la fortune au milieu des dangers.
Les Tritons, à l’envy, faisant bruire leurs trompes,
Comme devant Neptune en ses divines pompes,
D’un rang bien ordonné devant luy cheminoient.
Et de leurs tons aigus tous les cieux etonnoient
La deesse aux trois noms, l’inconstante Planette.
Sous un voile d’argent se montrant claire et nette,
Pour le favoriser fit de la nuit le jour,
Luy decouvrant à plein les terres d’alentour.
Tous les autres flambeaux de la voûte celeste
Laissant toute influence importune et funeste,

Plus brillans que jamais, sembloient rire à ses yeux,
Et dire qu’il estoit en la grace des dieux.
Mais entre tous on tient que la lyre d’Orfée,
De l’amour de son lut vivement échauffée,
Ayant de ses rayons tout nuage écarté,
Le rejouit beaucoup avecques sa clarté.
En un tel accident, qui n’eut jamais d’exemple,
Ravy de son bon-heur, en doute il se contemple,
Croit n’estre pas soy-mesme, et qu’il est trop abjet
Pour de tant de faveurs estre le digne objet.
Tantost il se figure estre en l’erreur d’un songe.
Où son esprit trompé fantasquement se plonge ;
Tantost il prend cela pour quelque enchantement,
Et n’en a pas pourtant moins de contentement ;
Toutesfois, à la fin, il le croit veritable,
Jugeant avec raison que le Ciel équitable,
Qui de nostre innocence est le plus seur appuy,
Montre les doux effets de sa justice en luy.
Lors, pour n’estre accusé d’extrême ingratitude,
Vice qui dans son cœur n’eut jamais d’habitude,
Mille remercimens il en fait au destin,
Luy consacrant sa voix son lut et son butin
Pour en faire construire un autel à sa gloire,
Où l’on verroit au long depeinte son histoire ;
Et pour le confirmer et de l’ame et du corps,
Sa main, au lieu de signe, en passe mille accors.
Ses doigts de plume et d’encre en ce sujet luy servent,
Les airs comme tesmoins la promesse en conservent,
Le temps les enregistre, et dit qu’à l’advenir
ll le conseillera de s’en ressouvenir.
Aux tremblemens subtils de sa main delicate,
Sous qui la chanterelle en mille tons s’eclate,
Le daufin, qui sous luy couloit si promptement,
Pour l’ouyr plus long-temps vogant plus lentement,
Nage moins dans la mer qu’il ne fait dans la joye,

Et, decouvrant la rive où le Destin l’envoya,
Hesite à l’aborder, tant il sent de douceur
D’estre d’un tel plaisir encore possesseur.
Mais, preferant enfin, sans plus le faire attendre,
Le bien de le sauver à celui de l’entendre.
ll tire droit au port avec legereté,
Et, mettant en effet toute dexterité,
Évite sagement les funestes approches
Des bancs et des écueils, des gouffres et des roches,
Où l’effroy, le peril, le naufrage et la mort
Brassent à mainte nef un deplorable sort.
Arion, tout ravy de gaigner le rivage,
Vouant aux immortels un fidelle servage,
Regarde autour de luy fourmiller les poissons,
Qui, suivant jusqu’au bord ses divines chansons,
S’elancent haut en l’air d’allegresse infinie,
Et, pour prendre congé de sa douce harmonie,
Au plus profond de l’eau tout à coup se noyans,
Agitent sa surface en cercles ondoyans,
Qui petit à petit de ses yeux disparoissent,
Se perdans l’un dans l’autre à mesure qu’ils croissent.
Celuy qui sur son dos l’a sauvé de danger.
D’un faix si glorieux se voulant decharger,
Quoy que par ce moyen de bonheur il se prive,
Plein d’aise et de regret s’approche de la rive,
Le pose doucement au plus commode lieu,
Et, faisant un grand saut, luy semble dire adieu.
Ainsi, par un secours si puissant et si rare,
Se voyant mettre à terre au pied du mont Tenare,
Après tant de hazards et de malheurs souffers,
Il trouva son salut aux portes des enfers.
Invincible heros, dont la valeur m’etonne,
Reçoy ces nouveaux fruits que ma muse te donne ;
Estime-les un peu, prens-y quelque plaisir :
C’est le plus beau loyer où butte mon desir ;

Et cependant la Gloire, ordonnant à ma plume
De peindre tes vertus en un parfait volume,
Portera ton renom, celebré dans mes vers,
Plus haut que le flambeau qui dore l’univers.
Enfin toute la France, à ton bras obligée,
Au sortir des travaux qui l’ont tant affligée,
Fera mille souhaits pour ta posterité,
Et, desirant bien moins que tu n’as merité,
Chose qu’on voit desjà par une prescience,
Attendra comme moy, non sans impatience,
Que tu sois quelque jour, par la faveur des cieux,
Ce que furent jadis tes illustres ayeux.

  1. Il s’agit de Henri II de Montmorency, né en 1595, pair et maréchal de France, amiral depuis 1613, qui fut décapité à Toulouse le 30 octobre 1652. Protecteur des gens de lettres, le généreux duc n’abandonna jamais Théophile, à qui il faisoit une pension.