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Œuvres mêlées/À Célimène

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CELIMENE.
ÉGLOGUE.



ASſiſe à l’ombre d’un chêne
Sur le bord d’un clair Ruiſſeau
La Bergere Celimene
Rêvoit au doux bruit de l’eau ;
Son troupeau dans la prairie
Sur l’herbe tendre & fleurie
Erre au gré de ſes deſirs,
Dans le temps que la Bergere
Qu’un noir chagrin deſeſpere
S’abandonne à ſes ſoûpirs.

En vain d’un tendre ramage
Les oyſeaux de ce Bocâge
Veulent charmer ſa douleur
Tout déplaît à ſa langueur :
Le trouble qui l’inquiette
Rend ſes ennuys ſi preſſens
Que même de ſa Muſette
Elle hait les doux accents.

Tircis, ce Berger volage
Eſt la cauſe de ſes pleurs,
Pour de nouvelles ardeurs
Il a quité le Village.
La belle loin de bannir,
L’image de l’infidelle
Ne ſçauroit s’entretenir
Que du feu qu’il eut pour elle.

Levant au Ciel ſes beaux yeux
Qu’offuſque un torrent de larmes,
Ce fut, dit-elle, en ces lieux
Que mon cœur rendit les armes,
Ce fut dans ces mêmes Bois
Que l’ingrat cent & cent fois

Jura qu’il m’aimeroit d’une éternelle flâme ;

Mais les perfides ſerments
Dont il ſeduiſoit mon ame

Ne ſont que trop communs parmy tous les Amans.


Oüy dans le ſiecle où nous ſommes
Tous cherchent à nous tromper

Et l’amour empreſſé que nous montrent les hommes

N’a rien qui nous duſt fraper.
Lors que par mille tendreſſes

Ils ont engagé nos cœurs,
Sans ſonger à leurs promeſſes
Ils en font autant ailleurs.

Helas ! que vôtre ſort eſt doux auprès du nôtre,

Petits Moutons, innocents animaux,

L’objet qui vous chérit n’en aime jamais d’aûtre

Et fuit tous les liens nouveaux.

Vous ne reſſentez point l’accablement extrême

Que produit dans un cœur un cruel changement

Et chez-vous c’eſt aſſez qu’on aime
Pour aimer éternellement.

Dans ces paiſibles Bois les oiſeaux ſans rien craindre

Ainſi que vous ſe laiſſent enflâmer
Charmez du ſeul plaiſir d’aimer

Ils n’ont jamais connu ce que c’eſt que de feindre ;

C’eſt chez les hommes ſeuls qu’on oſe avoir recours

À de pernicieux détours.

Puiſque l’amour ſur eux a ſi peu de puiſſance

 Que cherchant à nous éblouïr
 Par tout ce qu’ils nous font ouïr :

Ils ne reſpectent point la timide innocence.

Loin de les écouter fuions les deſormais,
 Cherchons dans ces vaſtes foreſts
 Parmy le ſilence & les ombres
 Le doux repos que mon cœur a perdu :

Du menſonge jamais juſque dans ces lieux ſombres

L’empire ne s’eſt étendu.
Par vôtre agréable murmure,

Ruiſſeaux, affoibliſſez la peine que j’endure,

Belles fleurs, Gazons, Arbres verts,

Et Vous petits oiſeaux par vos charmans concerts,

Banniſſez les inquiétudes

Que me cauſe un ingrat qui rompt les plus beaux nœux ;

Charmez ſi bien mes ſens, aimables ſolitudes,

Que je rende à mon cœur enfin un calme heureux.