Œuvres mêlées/Comparaison de la fièvre et de l’amour
ne brûlante ardeur me court de veine en veine,
Je ſens un inquiet chagrin,
Je ne dors non plus qu’un Lutin,
J’ai l’eſprit à l’envers, tout me trouble & me gêne :
Mais ſi je brûle nuit & jour
Ce n’eſt pas des feux de l’amour.
La chaleur d’une fiévre ardente
Me cauſe ſeule ces tourmens ;
Ceux que donne l’Amour ſont encore bien plus grands
(Au moins à ce que l’on nous chante)
Car grace au Ciel juſqu’aujourd’hui
Je ne connois ce Dieu que ſur la foy d’autruy.
Si je puis cependant dire ce qu’il m’en ſemble
Sur le raport de ceux dont ſon cruel poiſon
Trouble les ſens & la raiſon :
L’amour dans ſes effets à la fievre reſſemble.
La fièvre met les gens en feu,
Fait réver, rend viſionaire :
Ainſi fait le Dieu de Cithere
Ses ſujets ne rêvent pas peu.
Chaque amant croit que ſa maîtreſſe
Brille de graces & d’appas,
Qu’il n’eſt point d’objet icy bas,
Pareil à celuy qui le bleſſe ;
Et toutes ces perfections
Ne ſont que pures viſions
D’une folle delicateſſe.
La fièvre renverſe l’eſprit,
Oſte la force & l’apetit ;
Empoiſonne le cœur, fait cent metamorphoſes :
L’amour (fût-ce le plus petit)
Avec excès cauſe les mêmes choſes.
Eſt-il rien de ſi foux que deux jeunes amans ?
Enfin on voit, plus on y penſe,
Que la fièvre & l’amour (tous deux maux fort méchans)
Ont une grande reſſemblance.
Toute la feule diſſerance,
C’eſt que la fièvre a des momens heureux
Où l’eſprit en repos ſe ſent dégagé d’elle :
Mais ceux à qui l’amour a tourné la cervelle,
C’eſt ſans retour, plus de raiſon pour eux !
Ainſi donc, ma chère Amarante,
J’aime mieux ſentir le couroux
De la fiévre qui me tourmente,
Fût-elle encor plus violente,
Que les feux importuns de l’amour le plus doux.