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Œuvres mêlées/Insomnie

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INSOMNIE.


Stances irregulieres.



To
ut dort dans la nature & cependant je veille ;

De ces favorables Pavots
Qui mettent les mortels dans les bras du repos
La nuit étale en vain la douceur ſans pareille,
Rien ne peut endormir mes maux.

Quoy ! lors qu’on eſt exempt de ces bizarres chaînes,
Dont s’embaraſſent les amans,
Devroit-on reſſentir ce que je ſens de peines,
De ſoins, d’ennuis & de tourmens ?

Ce n’eſt point cependant une amoureuſe flâme,
Qui de mon cœur trouble la paix :
Jamais de ſes dangereux traits
L’amour n’a pû bleſſer mon ame,

Triſtes langueurs, dépits jaloux,
J’ay ſçeu toûjours braver vôtre gêne importune,
Mais je croy vos maux encor doux
Auprés de durs revers de l’aveugle fortune
Dont je ne puis braver les coups.

Telle que de l’amour ſoit l’injuſte puiſſance,
Son feu n’eſt pas toûjours vainqueur :
Il ne ſe rend maître d’un cœur
Que lors qu’il ne veut plus luy faire reſiſtance :
Mais qui de la fortune évite la rigueur ?
On ne peut oppoſer qu’une triſte conſtance
Contre ſa barbare fureur,

Que ne puis-je triompher d’elle !
Comme j’ai juſqu’icy triomphé de l’amour,
Ne pouray-je point quelque jour,
Traiter ſes coups de bagatelle ?
Sommeil, agréable ſommeil,
Viens donc enfin charmer mon ſoin mélancolique
Et fais, helas ! qu’à mon reveil
Je me trouve ſur tout également
Stoïque.