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Œuvres mêlées/L’adroite Princesse

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L’ADROITE
PRINCESSE,
ou
LES AVANTURES
DE
FINETTE.
NOUVELLE.
À MADAME LA COMTESSE
DE MURAT.



VOus faites les plus jolies Nouvelles du monde en Vers ; mais en Vers auſſi doux que naturels : je voudrois bien, charmante Comteſſe, vous en dire une à mon tour, cependant je ne ſai ſi vous pourrez vous en divertir : je ſuis aujourd’huy de l’humeur du Bourgeois-Gentilhomme ; je ne voudrois ni Vers, ni Proſe pour vous la conter : point de grands mots, point de brillans, point de rimes ; un tour naïf m’accommode mieux ; en un mot, un récit ſans façon & comme on parle : je ne cherche que quelque moralité.

Mon Hiſtoriette en fournit aſſez, & par là elle pourra vous être agréable. Elle roule ſur deux Proverbes, au lieu d’un : c’eſt la mode : vous les aimez : je m’accommode à l’uſage avec plaiſir. Vous y verrez comment nos Ayeux ſavoient inſinuer qu’on tombe dans mille deſordres, quand on ſe plaît à ne rien faire, ou pour parler comme eux, qu’Oiſiveté eſt mere de tous vices ; & vous aimerez, ſans doute, leur maniere de perſuader qu’il faut être toûjours ſur ſes gardes ; vous voyez-bien que je veux dire que Défiance eſt mere de ſeureté.

Non l’Amour ne triomphe gueres
Que des cœurs qui n’ont point d’affaires.
Vous, qui craignez que d’un adroit vainqueur
Vôtre raiſon ne devienne la dupe,
Beautez, ſi vous voulez conſerver vôtre cœur,
Il faut que vôtre eſprit s’occupe.
Mais, fi malgré vos ſoins, vôtre ſort eſt d’aimer,
Gardez du moins de vous laiſſer charmer
Sans connaître
Celuy que vôtre cœur veut ſe donner pour maître,
Craignez les Blondins doucereux
Qui fatiguent les Ruelles,
Et ne ſachant que dire aux Belles
Soupirent ſans être amoureux.
Défiez-vous des Conteurs de fleurettes,

Connoiſſez-bien le fond de leurs eſprits ;
Auprés de toutes les Iris
Ils débitent mille ſornettes.
Defiez-vous enfin de ces bruſques Amans
Qui ſe diſent en feu dés les premiers momens,
Et jurent une vive flâme ;
Moquez-vous de ces vains ſermens :
Pour bien aſſujetir une ame
Il faut qu’il en coûte du temps.
Gardez qu’un peu de complaiſance


Mais je n’y ſonge pas, Madame ! J’ay fait des Vers ! Au lieu de m’en tenir au goût de Monſieur Jourdain, j’ay rimé ſur le ton de Quinaut ! Je reprens le tour ſimple au plus vîte, de peur d’avoir part aux vieilles haines qu’on eut pour cet agréable Moraliſeur, & de peur qu’on ne m’accuſe de le piller & de le mettre en pieces, comme tant d’Auteurs impitoyables font tous les jours.

Du temps des premières Croiſades, un Roy de je ne ſai quel Royaume de l’Europe, ſe reſolut d’aller faire la guerre aux Infideles dans la Paleſtine. Avant que d’entreprendre un ſi long voyage, il mit un ſi bon ordre aux affaires de ſon Royaume, & il en confia la Regence à un Ministre ſi habile, qu’il fut en repos de ce côté-là. Ce qui inquietoit le plus ce Prince, c’étoit le ſoin de ſa famille. Il avoit perdu la Reine ſon Époufe depuis aſſez peu de temps : elle ne luy avoit point laiſſé de fils ; mais il ſe voyoit pere de trois jeunes Princeſſes à marier. Ma Chronique ne m’a point apris leur véritable nom : je ſai seulement que comme en ces temps heureux la ſimplicité des Peuples donnoit ſans façon des ſurnoms aux perſonnes éminentes, ſuivant leurs bonnes qualitez, ou leurs deffauts, on avoit ſurnommé l’aînée de ces Princeſſes, Nonchalante, ce qui ſignifie Indolente en ſtile moderne ; la ſeconde, Babillarde, & la troiſiéme, Finette : noms qui avoient tous un juſte raport aux caracteres de ces trois Sœurs.

Jamais on n’a rien vû de ſi indolent qu’étoit Nonchalante. Tous les jours elle n’étoit pas éveillée à une heure aprés midy : on la traînoit à l’Égliſe telle qu’elle ſortoit de ſon lit : ſa coifure en deſordre, ſa robe détachée : point de ceinture ; & ſouvent une mule d’une façon & une de l’autre. On corrigeoit cette diference durant la journée : mais on ne pouvoit reſoudre cette Princeſſe à être jamais autrement qu’en mules : elle trouvoit une fatigue inſuportable à mettre des ſouliers. Quand Nonchalante avoit dîné, elle ſe mettoit à ſa Toilette, où elle étoit juſqu’au ſoir : elle employoit le reſte de ſon temps, juſqu’à minuit à jouër & à ſouper : enſuite on étoit preſque auſſi longtemps à la deshabiller qu’on avoit été à l’habiller : elle ne pouvoit jamais parvenir à ſe coucher qu’au grand jour.

Babillarde menoit une autre ſorte de vie, cette Princeſſe étoit fort vive, & n’employoit que peu de temps pour ſa perſonne : mais elle avoit une envie de parler ſi étrange, que depuis qu’elle étoit éveillée juſqu’à ce qu’elle fut endormie la bouche ne luy fermoit pas. Elle ſçavoit l’Hiſtoire des mauvais ménages, des liaiſons tendres, des galanteries, non-ſeulement de toute la Cour, mais des plus petits bourgeois. Elle tenoit regiſtre de toutes les femmes qui exerçoient certaines rapines dans leur domeſtique pour ſe donner une parure plus éclatante, & étoit informée preciſément de ce que gagnoit la Suivante de la Comteſſe une telle & le Maître d’Hôtel du Marquis un tel. Pour être inſtruite de toutes ces petites choſes elle écoutoit ſa Nourice & ſa Couturiere avec plus de plaiſir qu’elle n’auroit fait un Ambaſſadeur ; & enſuite elle étourdiſſoit de ces belles Hiſtoires depuis le Roy ſon Pere juſqu’à ſes Valets de pied : car pourvû qu’elle parlât elle ne ſe ſoucioit pas à qui. La démangeaiſon de parler produiſit encore un autre mauvais effet chez cette Princeſſe : Malgré ſon grand rang, ſes airs trop familiers donnerent la hardieſſe aux Blondins de la Cour de luy débiter des douceurs. Elle écouta leurs fleurettes ſans façon, pour avoir le plaiſir de leur répondre, car à quelque prix que ce fût, il falloit que du matin au ſoir elle écoutât ou caquettât. Babillarde, non plus que Nonchalante, ne s’occupoit jamais ni à penſer, ni à faire aucune refléxion, ni à lire, elle s’embaraſſoit auſſi peu d’aucun ſoin domeſtique ni des amuſemens que produit l’aiguille & le fuſeau. Enfin ces deux ſœurs dans une éternelle oiſiveté, ne faiſoient jamais agir ni leur eſprit ni leur main.

La ſœur cadette de ces deux Princeſſes étoit d’un caractere bien different. Elle agiſſoit inceſſamment de l’eſprit & de ſa perſonne : elle avoit une vivacité ſurprenante, & elle s’apliquoit à en faire un bon uſage. Elle ſavoit parfaitement bien danſer, chanter, joüer des inſtrumens ; reüſſiſſoit avec une adreſſe admirable à tous les petits travaux de la main, qui amuſoient d’ordinaire les perſonnes de ſon ſexe : mettoit l’ordre & la regle dans la Maiſon du Roy, & empêchoit par ſes ſoins les pilleries des petits Officiers : car dés ce tems-là ils ſe mêloient de voler les Princes.

Ses talens ne ſe bornoient pas là : elle avoit beaucoup de jugement & une preſence d’eſprit ſi merveilleuſe, qu’elle trouvoit ſur le champ des moyens pour ſortir de toutes ſortes d’affaires. Cette jeune Princeſſe avoit découvert par ſa pénétration, un piege dangereux qu’un Ambaſſadeur de mauvaiſe foy avoit tendu au Roy ſon Pere dans un Traité que ce Prince étoit tout prêt de ſigner. Pour punir la perfidie de cet Ambaſſadeur & de ſon Maître, le Roy changea l’article du Traité & en le mettant dans les termes que luy avoit inſpiré ſa fille, il trompa à ſon tour le trompeur même. La jeune Princeſſe découvrit encore un tour de fourberie qu’un Miniſtre vouloit jouer au Roy ; & par le conſeil qu’elle donna à ſon pere, il fit retomber l’infidelité de cet homme-là ſur lui-même. La Princeſſe donna en pluſieurs autres occaſions des marques de ſa pénétration & de ſa fineſſe d’eſprit ; elle en donna tant que le Peuple luy donna le ſurnom de Finette. Le Roy l’aimoit beaucoup plus que ſes autres filles, & il faiſoit un ſi grand fonds ſur ſon bon ſens, que s’il n’avoit point eu d’autre enfant qu’elle, il ſeroit parti ſans inquietude : mais il ſe défioit autant de la conduite de ſes autres filles, qu’il ſe repoſoit ſur celle de Finette. Ainſi pour être ſûr des démarches de ſa famille, comme il ſe croyoit ſûr de celles de ſes ſujets, il prit les meſures que je vais dire.

Vous, qui êtes ſi ſavante dans toutes ſortes d’antiquitez, je ne doute pas, Comteſſe charmante, que vous n’ayez cent fois entendu parler du merveilleux pouvoir des fées. Le Roy dont je vous parle étant amy intime d’une de ces habiles femmes, alla trouver cette amie : Il luy répreſenta l’inquietude où il étoit touchant ſes filles. Ce n’eſt pas, luy dit ce Prince, que les deux aînées, dont je m’inquiete, ayent jamais fait la moindre choſe contre leur devoir : mais elles ont ſi peu d’eſprit, elles ſont ſi imprudentes & vivent dans une ſi grande déſocupation, que je crains que pendant mon abſence elles n’aillent s’embaraſſer dans quelque folle intrigue pour trouver de quoy s’amuſer. Pour Finette, je ſuis ſeur de ſa vertu : cependant je la traiteray comme les autres, pour faire tout égal ; c’eſt pourquoy, ſage Fée, je vous prie de me faire trois Quenoüilles de verre pour mes filles qui ſoient faites avec un tel art, que chaque Quenoüille ne manque point de ſe caſſer, ſi tôt que celle à qui elle apartiendra, fera quelque choſe contre ſa gloire.

Comme cette Fée étoit des plus habiles, elle donna à ce Prince trois Quenoüilles enchantées & travaillées avec tous les ſoins neceſſaires pour le deſſein qu’il avoit : mais il ne fut pas content de cette précaution. Il mena les Princeſſes dans une Tour fort haute, qui étoit bâtie dans un lieu bien deſert. Le Roy dit à ſes filles qu’il leur ordonnoit de faire leur demeure dans cette Tour, pendant tout le temps de ſon abſence, & qu’il leur deffendoit d’y recevoir aucune perſonne que ce fût. Il leur ôta tous leurs Officiers de l’un & de l’autre ſexe, & aprés leur avoir fait preſent des Quenoüilles enchantées dont il leur expliqua les qualitez, il embraſſa les Princeſſes & ferma les portes de la Tour, dont il prit luy même les clefs ; puis il partit.

Vous allez peut-être croire, Madame, que ces Princeſſes seroient-là en danger de mourir de faim : Point du tout. On avoit eu ſoin d’atacher une poulie à une des fenêtres de la Tour ; on y avoit mis une corde à laquelle les Princeſſes attachoient un corbillon, qu’elles décendoient chaque jour. Dans ce corbillon, on mettoit leurs proviſions pour la journée, & quand elles l’avoient remonté, elles retiroient avec ſoin la corde dans la chambre.

Nonchalante & Babillarde menoient dans cette ſolitude une vie qui les deſeſperoit : elles s’ennuyoient à un point qu’on ne ſauroit exprimer ; mais il falloit prendre patience : car on leur avoit fait la Quenoüille ſi terrible, qu’elles craignoient que la moindre démarche un peu équivoque ne la fît caſſer.

Pour Finette elle ne s’ennuyoit point du tout. Son fuſeau, ſon aiguille & ſes inſtrumens de Muſique luy fourniſſoient des amuſemens, & outre cela, par l’ordre du Miniſtre qui gouvernoit l’Etat, on mettoit dans le corbillon des Princeſſes, des lettres qui les informoient de tout ce qui ſe paſſoit au dedans & au dehors du Royaume. Le Roy l’avoit permis ainſi, & le Ministre pour faire ſa Cour aux Princeſſes ne manquoit pas d’être exact ſur cet article. Finette liſoit toutes ces nouvelles avec empreſſement & s’en divertiſſoit : Pour ſes deux ſœurs elles ne daignoient pas y prendre la moindre part : elles diſoient qu’elles étoient trop chagrines pour avoir la force de s’amuſer de ſi peu de choſe : il leur falloit au moins des cartes pour ſe deſennuyer pendant l’abſence de leur pere,

Elles paſſoient donc ainſi triſtement leur vie en murmurant contre leur deſtin, & je croi qu’elles ne manquerent pas de dire, qu’il vaut mieux être né heureux, que d’être né fils de Roy : Elles étoient ſouvent aux fenêtres de leur Tour, pour voir du moins ce qui ſe paſſeroit dans la campagne. Un jour, comme Finette étoit fort occupée dans ſa chambre à quelque joli ouvrage, ſes ſœurs qui étoient à la fenêtre, virent au pied de leur Tour une pauvre femme vêtuë de haillons dechirés, qui leur crioit ſa miſere fort pathetiquement. Elle les prioit à mains jointes de la laiſſer entrer dans leur Château, leur repreſentant qu’elle étoit une malheureuſe Étrangere qui ſavoit mille ſortes de choſes, & qu’elle leur rendroit ſervice avec la plus exacte fidelité. D’abord les Princeſſes ſe ſouvinrent de l’ordre qu’avoit donné le Roy leur pere, de ne laiſſer entrer perſonne dans la Tour : mais Nonchalante étoit ſi laſſe de ſe ſervir elle même, & Babillarde ſi ennuyée de n’avoir que ſes ſœurs à qui parler que l’envie qu’eut l’une d’être coiffée en détail, & l’empreſſement qu’eut l’autre d’avoir une perſonne de plus pour jazer, les engagea à ſe reſoudre de laiſſer entrer la pauvre Étrangère.

Penſez-vous, dit Babillarde à ſa ſœur, que la deffence du Roy s’étende ſur des gens comme cette malheureuſe ? Je croy que nous la pouvons recevoir ſans conſequence ? Vous ferez ce qu’il vous plaira, ma ſœur, répondit Nonchalante. Babillarde qui n’attendoit que ce conſentement, deſcendit auſſi-tôt le Corbillon : La pauvre femme ſe mit dedans, & les Princeſſes la monterent avec le ſecours de la poulie.

Quand cette femme fut devant leurs yeux, l’horrible malpropreté de ſes habits les dégoûta : Elles voulurent luy en donner d’autres ; mais elle leur dit qu’elle en changeroit le lendemain, & que pour l’heure qu’il étoit, elle alloit ſonger à les ſervir. Comme elle achevoit de parler, Finette revint de ſa chambre : cette Princeſſe fut étrangement ſurpriſe de voir cette inconnuë avec ſes ſœurs : Elles luy dirent pour quelles raiſons elles l’avoient fait monter, & Finette qui vît que c’étoit une choſe faite, diſſimula le chagrin qu’elle eut de cette imprudence.

Cependant la nouvelle Officiere des Princeſſes fit cent tours dans le Château ſous pretexte de leur ſervice ; mais en effet pour obſerver la diſpoſition du dedans : Car, Madame, je ne ſai ſi vous ne vous en doutez point déja : mais cette gueuſe prétenduë étoit auſſi dangereuſe dans ce Château, que le fut le Comte Ory dans le Convent où il entra déguiſé en Abbeſſe fugitive.

Pour ne vous pas tenir davantage en ſuſpens, je vous dirai que cette créature couverte de haillons, étoit le fils aîné d’un Roy puiſſant, voiſin du pere des Princeſſes. Ce jeune Prince, qui étoit un des plus artificieux eſprits de ſon temps, gouvernoit entièrement le Roy ſon pere ; & il n’avoit pas beſoin de beaucoup de fineſſe pour cela : car ce Roy étoit d’un caractere ſi doux & ſi facile, qu’on luy en avoit donné le ſurnom de Moult-benin. Pour le jeune Prince, comme il n’agiſſoit que par artifices & par détours, les Peuples l'avoient ſurnommé Riche-en-cautele, & pour abreger, on diſoit Riche-cautele.

II avoit un frere cadet, qui étoit auſſi rempli de belles qualitez, que ſon aîné l’étoit de deffauts : cependant malgré la différence d’humeurs, on voyoit entre ces deux freres une union ſi parfaite que tout le monde en étoit ſurpris. Outre les bonnes qualitez de l’ame qu’avoit le Prince cadet ; la beauté de ſon viſage & la grace de ſa perſonne étoient ſi remarquables, qu’elles l’avoient fait nommer Bel-à-voir. C’étoit le Prince Riche-cautele qui avoit inſpiré à l’Ambaſſadeur du Roy ſon pere, ce trait de mauvaiſe foy que l’adreſſe de Finette avoit fait retomber ſur eux. Riche-cautele qui n’aimoit déja gueres le Roy pere des Princeſſes, avoit achevé par là de le prendre en averſion : ainſi quand il ſeut les précautions que ce Prince avoit pris à l’égard de ſes filles, il ſe fit un pernicieux plaiſir de tromper la prudence d’un pere ſi ſoupçonneux. Riche-cautele obtint permiſſion du Roy ſon pere d’aller faire voyage ſous des pretextes qu’il inventa, & il prit des meſures qui le firent parvenir à entrer dans la Tour des Princeſſes comme vous avez vû.

En examinant le Château ce Prince remarqua qu’il étoit facile aux Princeſſes de ſe faire entendre des paſſans, & il en conclut qu’il devoit reſter dans ſon déguiſement pendant tout le jour ; parce qu’elles pouroient bien, ſi elles s’en aviſoient, appeller du monde & le faire punir de ſon entrepriſe témeraire. Il conſerva donc toute la journée les habits & le perſonnage d’une gueuſe de profeſſion ; & le ſoir, lors que les trois ſœurs eurent ſoupé, Riche-cautele jetta les haillons qui le couvroient & laiſſa voir des habits de Cavalier tous couverts d’or & de pierreries. Les pauvres Princeſſes furent ſi épouventées de cette vûe, que toutes ſe mirent à fuir avec précipitation. Finette & Babillarde qui étoient agiles, eurent bien-tôt gagné leur chambre : mais Nonchalante qui avoit à peine l’uſage de marcher, fut en un inſtant atteinte par le Prince.

Auſſi-tôt il ſe jetta à ſes pieds, luy déclara qui il étoit, & luy dit que la reputation de ſa beauté & ſes Portraits l’avoient engagé à quiter une Cour delicieuſe pour luy venir offrir ſes vœux & ſa foy. Nonchalante fut d’abord ſi éperduë, qu’elle ne pouvoit repondre au Prince, qui étoit toûjours à ſes genoux : mais comme en luy diſant mille douceurs & luy faiſant mille proteſtations, il la conjuroit avec ardeur de le recevoir pour Époux dés ce moment-là même ; ſa moleſſe naturelle, ne luy laiſſant pas la force de diſputer, elle dit nonchalamment à Riche-cautele, qu’elle le croyoit ſincere & qu’elle acceptoit ſa foy. Elle n’obſerva pas de plus grandes formalitez que celles-là dans la concluſion de ce mariage : mais auſſi elle en perdit ſa Quenoüille ; elle ſe briſa en mille morceaux.

Cependant Babillarde & Finette étoient dans des inquiétudes étranges. Elles avoient gagné ſéparément leurs chambres, & elles s’y étoient enfermées : Ces chambres étoient aſſez éloignées l’une de l’autre ; & comme chacune de ces Princeſſes ignoroit entièrement le deſtin de ſes ſœurs, elles paſſerent la nuit ſans fermer l’œil. Le lendemain le pernicieux Prince mena Nonchalante dans un appartement bas qui étoit au bout du jardin : & là cette Princeſſe témoigna à Riche-cautele l’inquiétude où elle étoit de ſes ſœurs, quoyqu’elle n’oſât ſe préſenter devant elles, dans la crainte qu’elles ne blâmaſſent fort ſon mariage. Le Prince luy dit qu’il ſe chargeoit de le leur faire aprouver ; & aprés quelques diſcours il ſortit, & enferma Nonchalante ſans qu’elle s’en aperçût : enſuite il ſe mit à chercher les Princeſſes avec ſoin. Il fut quelque temps ſans pouvoir découvrir dans quelles chambres elles étoient enfermées : Enfin l’envie qu’avoit Babillarde de toûjours parler, étant cauſe que cette Princeſſe parloit toute ſeule en ſe plaignant ; le Prince s’aprocha de la porte de ſa chambre & la vit par le trou de la ſerrure.

Riche-cautele luy parla au travers de la porte, & luy dit, comme il avoit dit à ſa ſœur, que c’étoit pour luy offrir ſon cœur & ſa foy, qu’il avoit fait l’entrepriſe d’entrer dans la Tour : Il loüoit avec exageration ſa beauté & ſon eſprit ; & Babillarde qui étoit tres-perſuadée qu’elle poſſedoit un merite extrême, fut aſſez folle pour croire ce que le Prince luy diſoit ; elle luy répondit un flux de paroles qui n’étoient pas trop deſobligeantes. Il falloit que cette Princeſſe euſt une étrange fureur de parler pour s’en aquiter comme elle faiſoit dans ces momens ; car elle étoit dans un abatement terrible : outre qu’elle n’avoit rien mangé de la journée, par la raiſon qu’il n’y avoit rien dans ſa chambre propre à manger. Comme elle étoit d’une pareſſe extrême & qu’elle ne ſongeoit jamais à rien qu’à toûjours parler, elle n’avoit pas la moindre prévoyance : quand elle avoit beſoin de quelque choſe, elle avoit recours à Finette ; & cette aimable Princeſſe qui étoit auſſi laborieuſe & prevoyante que ſes ſœurs l’étoient peu, avoit toujours dans ſa chambre une infinité de Maſſepains, de Pâtes, & de Confitures ſeches & liquides, qu’elle avoit fait elle même. Babillarde donc qui n’avoit pas un pareil avantage, ſe ſentant preſſée par la faim & par les tendres proteſtations que luy faiſoit le Prince au travers de la porte, l’ouvrit enfin à ce ſeducteur, & quand elle eût ouvert, il fit encore parfaitement le Comédien auprés d’elle ; il avoit bien étudié ſon rôle.

Enſuite ils ſortirent tous deux de cette chambre & s’en allerent à l’Office du Château, où ils trouvèrent toutes ſortes de rafraîchiſſemens : car le Corbillon en fourniſſoit toûjours les Princeſſes d’avance. Babillarde continuoit d’abord à être en peine de ce qu’étoient devenuës ſes ſœurs ; mais elle s’alla mettre dans l’eſprit, ſur je ne ſai quel fondement, qu’elles étoient ſans doute toutes deux enfermées dans la chambre de Finette, où elles ne manquoient de rien. Riche-cautele fit tous ſes efforts pour la confirmer dans cette penſée, & luy dit qu’ils iroient trouver ces Princeſſes vers le ſoir. Elle ne fut pas de cet avis, elle répondit qu’il falloit aller les chercher quand ils auroient mangé.

Enfin le Prince & la Princeſſe mangèrent enſemble de fort bon accord ; & aprés qu’ils eurent achevé, Riche-cautele demanda à aller voir le bel apartement du Château : Il donna la main à la Princeſſe, qui le mena dans ce lieu ; & quand il y fut, il recommença à exagerer la tendreſſe qu’il avoit pour elle & les avantages qu’elle trouverait en l’épouſant : Il luy dit, comme il avoit dit à Nonchalante, qu’elle devoit accepter ſa foy au moment même ; parce que ſi elle alloit trouver ſes ſœurs, avant que de l’avoir receu pour Époux, elles ne manqueroient pas de s’y oppoſer : puiſqu’étant ſans contredit le plus puiſſant Prince voiſin, il paroiſſoit plus vrayſemblablement un party pour l’aînée que pour elle : qu’ainſi cette Princeſſe ne conſentiroit jamais à une union qu’il ſouhaittoit avec toute l’ardeur imaginable. Babillarde, après bien des diſcours qui ne ſignifioient rien, fut auſſi extravagante qu’avoit été ſa ſœur : elle accepta le Prince pour Époux, & ne ſe ſouvint des effets de ſa Quenoüille de verre, qu’aprés qu’elle fut caſſée en cent pieces.

Vers le ſoir Babillarde retourna dans ſa chambre avec le Prince, & la première choſe que vit cette Princeſſe, ce fut ſa Quenoüille de verre en morceaux : Elle ſe troubla à ce ſpectacle : le Prince luy demanda le ſujet de ſon trouble : Comme la rage de parler la rendoit incapable de rien taire, elle dit fortement à Riche-cautele le miſtere des Quenoüilles & ce Prince eut une joye de ſcelerat, de ce que le Pere des Princeſſes ſeroit par là entièrement convaincu de la mauvaiſe conduite de ſes filles.

Cependant Babillarde n’étoit plus en humeur d’aller chercher ſes ſœurs ; elle craignoit avec raiſon qu’elles ne puſſent aprouver ſa conduite : mais le Prince s’offrit de les aller trouver, & dit qu’il ne manqueroit pas de moyens pour les perſuader de l’aprouver : Après cette aſſurance, la Princeſſe qui n’avoit point dormi la nuit, s’aſſoupit, & pendant qu’elle dormoit Riche-cautele l’enferma à la clef, comme il avoit fait Nonchalante.

N’eſt-il pas vray belle Comteſſe, que ce Riche-cautele étoit un grand ſcelerat, & ces deux Princeſſes de lâches & imprudentes perſonnes ? Je ſuis fort en colere contre tous ces gens-là, & je ne doute pas que vous n’y ſoyez beaucoup auſſi : mais ne vous inquietez point ; ils ſeront tous traitez comme ils meritent : Il n’y aura que la ſage & courageuſe Finette qui triomphera.

Quand ce Prince perfide eût enfermé Babillarde, il alla dans toutes les chambres du Château les unes aprés les autres, & comme il les trouva toutes ouvertes, il conclut qu’une ſeule, qu’il voyoit fermée par dedans, étoit aſſurément celle où s’étoit retirée Finette. Comme il avoit compoſé une Harangue circulaire, il s’en alla debiter à la porte de Finette les mêmes choſes qu’il avoit dit à ſes ſœurs : Mais cette Princeſſe, qui n’étoit pas une dupe comme ſes aînées, l’écouta aſſez long-temps ſans luy répondre : Enfin voyant qu’il étoit éclairci qu’elle étoit dans cette chambre, elle luy dit, que s’il étoit vray qu’il eût une tendreſſe auſſi forte & auſſi ſincere pour elle qu’il vouloit le luy perſuader ; elle le prioit de deſcendre dans le jardin, & d’en fermer la porte ſur luy, & qu’aprés elle luy parleroit tant qu’il voudroit par la fenêtre de ſa chambre qui donnoit ſur ce jardin.

Riche-cautele ne voulut point accepter ce party, & comme la Princeſſe s’opiniâtroit toûjours à ne point vouloir ouvrir, ce mechant Prince, outré d’impatience, alla querir une buche & enfonça la porte. Il trouva Finette armée d’un gros marteau qu’on avoit laiſſé par hazard dans une garderobe qui étoit proche de ſa chambre. L’émotion animoit le teint de cette Princeſſe, & quoy-que ſes yeux fuſſent pleins de colere, elle parut à Riche-cautele d’une beauté à enchanter. Il voulut ſe jetter à ſes pieds : mais elle luy dit fierement en ſe reculant : Prince, ſi vous aprochez de moy je vous fendray la tête avec ce marteau. Quoy ! belle Princeſſe ! s’écria Riche-cautele de ſon ton d’hypocrite, l’amour qu’on a pour vous s’atire une ſi cruelle haîne ? Il ſe mit à luy prôner de nouveau, mais d’un bout de la chambre à l’autre, l’ardeur violente que luy avoit inſpiré la reputation de ſa beauté & de ſon eſprit merveilleux ; Il ajoûta qu’il ne s’étoit déguiſé que pour venir luy offrir avec reſpect ſon cœur & ſa main ; & luy dit qu’elle devoit pardonner à la violence de ſa paſſion la hardieſſe qu’il avoit eu d’enfoncer ſa porte. Il finit en luy voulant perſuader, comme il avoit fait à ſes ſœurs, qu’il étoit de ſon intereſt de le recevoir pour Époux au plus vîte. Il dit encore à Finette qu’il ne ſavoit pas où s’étoient retirées les Princeſſes ſes ſœurs ; parce qu’il ne s’étoit pas mis en peine de les chercher, n’ayant ſongé qu’à elle. L’adroite Princeſſe, feignant de ſe radoucir, luy dit qu’il falloit chercher ſes ſœurs, & qu’aprés on prendroit des meſures tous enſembles : mais Riche-cautele luy répondit qu’il ne pouvoit ſe reſoudre à aller trouver les Princesses qu’elle n’eût conſenty à l’épouſer ; parce que ſes ſœurs ne manqueroient pas de s’y oppoſer, à cauſe de leur droit d’aîneſſe.

Finette, qui ſe défioit avec raiſon de ce Prince perfide, ſentit redoubler ſes ſoupçons par cette réponſe : elle trembla de ce qui pouvoit être arrivé à ſes ſœurs, & ſe reſolut de les vanger du même coup qui luy feroit éviter un malheur pareil à celuy qu’elle jugeoit qu’elles avoient eu. Cette jeune Princeſſe dit donc à Riche-cautele, qu’elle conſentoit ſans peine à l’épouſer : mais qu’elle étoit perſuadée que les mariages qui ſe faiſoient le ſoir étoient toûjours malheureux ; qu’ainſi elle le prioit de remettre la cérémonie de ſe donner une foy reciproque au lendemain matin. Elle ajoûta qu’elle l’aſſuroit de n’avertir les Princeſſes de rien, & luy dit qu’elle le prioit de la laiſſer un peu de temps ſeule pour penſer au Ciel ; qu’en ſuite elle le meneroit dans une chambre où il trouveroit un fort bon lit, & qu’aprés elle reviendroit s’enfermer chez elle juſqu’au lendemain.

Riche-cautele qui n’étoit pas un fort courageux perſonnage, & qui voyoit toûjours Finette armée du gros marteau, dont elle badinoit comme on fait d’un évantail, Riche-cautele, dis-je, conſentit à ce que ſouhaitoit la Princeſſe, & ſe retira pour la laiſſer quelque temps méditer. Il ne fut pas plûtôt éloigné que Finette courut faire un lit ſur le trou d’un Égoût qui étoit dans une chambre du Château. Cette chambre étoit auſſi propre qu’une autre : mais on jettoit dans le trou de cet égout qui étoit fort ſpacieux, toutes les ordures du Château. Finette mit ſur ce trou deux bâtons croiſez tres-foibles, puis elle fit bien proprement un lit par deſſus, & s’en retourna auſſi-tôt dans ſa chambre. Un moment aprés Riche-cautele y revint & la Princeſſe le conduiſit où elle venoit de faire le lit & ſe retira. Le Prince, ſans ſe déshabiller, ſe jetta ſur le lit avec précipitation, & ſa peſanteur ayant fait tout d’un coup rompre les petits bâtons, il tomba au fond de l’Égoût, ſans pouvoir ſe retenir, en ſe faiſant vingt boſſes à la tête, & en ſe fracaſſant de tous côtez. La chute du Prince fit un grand bruit dans le tuyau : d’ailleurs il n’étoit pas éloigné de la chambre de Finette ; elle ſût auſſitôt que ſon artifice avoit eu tout le ſuccés qu’elle s’étoit promis, & elle en reſſentit une joye ſecrete qui luy fut extrêmement agréable : On ne peut pas décrire le plaiſir qu’elle eut de l’entendre barboter dans l’égout. Il meritoit bien cette punition : & la Princeſſe avoit raiſon d’en être ſatisfaite.

Mais ſa joye ne l’occupoit pas ſi fort qu’elle ne pensât plus à ſes ſœurs : Son premier ſoin fut de les chercher. Il luy fut facile de trouver Babillarde : Riche-cautele aprés avoir enfermé cette Princeſſe à double tour, avoit laiſſé la clef à ſa chambre : Finette entra dans cette chambre avec empreſſement, & le bruit qu’elle fit reveilla ſa ſœur en ſurſaut. Elle fut bien confuſe en la voyant : Finette luy raconta de quelle maniere elle s’étoit défaite du Prince fourbe qui étoit venu pour les outrager. Babillarde fut frapée de cette nouvelle comme d’un coup de foudre : car malgré ſon caquet elle étoit ſi peu éclairée qu’elle avoit crû ridiculement, tout ce que Riche-cautele luy avoit dit. Il y a encore des dupes comme celle-là au monde. Cette Princeſſe diſſimulant l’excès de ſa douleur ſortit de ſa chambre pour aller avec Finette chercher Nonchalante : Elles parcoururent toutes les chambres du Château ſans trouver leur ſœur : enfin Finette s’aviſa qu’elle pouvoit bien être dans l’apartement du jardin : Elles l’y trouverent en effet demi morte de deſeſpoir & de foibleſſe ; car elle n’avoit pris aucune nouriture de la journée. Les Princeſſes luy donnerent tous les ſeçours neceſſaires ; enſuite elles firent enſembles des éclairciſſemens qui mirent Nonchalante & Babillarde dans une douleur mortelle : puis toutes trois s’allerent repoſer.

Cependant Riche-cautele paſſa la nuit fort mal à ſon aiſe, & quand le jour fut venu, il ne fut gueres mieux. Ce Prince ſe trouvoit dans des Cavernes dont il ne pouvoit pas voir toute l’horreur, parce que le jour n’y donnoit jamais : Neanmoins à force de ſe tourmenter, il trouva l’iſſuë de l’égout, qui donnoit dans une Riviere aſſez éloignée du Château. Il trouva moyen de ſe faire entendre à des gens qui peſchoient dans cette Riviere, dont il fut tiré dans un état qui fit compaſſion à ces bonnes gens.

Il ſe fit tranſporter à la Cour du Roy ſon pere pour ſe guérir à loiſir, & la diſgrace qui luy étoit arrivée luy fit prendre une ſi forte haîne contre Finette, qu’il ſongea moins à ſe guérir qu’à ſe venger d’elle.

Cette Princeſſe paſſoit des momens bien triſtes ; la gloire luy étoit mille fois plus chere que la vie & la honteuſe foibleſſe de ſes ſœurs la mettoit dans un deſeſpoir dont elle avoit peine à ſe rendre maîtreſſe. Cependant la mauvaiſe ſanté de ces deux Princeſſes, qui étoit cauſée par les ſuites de leurs mariages indignes, mit encore la conſtance de Finette à l’épreuve. Riche-cautele, qui étoit déjà un habile fourbe, rapella tout ſon eſprit depuis ſon avanture pour devenir fourbiſſime : L’égout, ni les contuſions, ne luy donnoient, pas tant de chagrin que le dépit d’avoir trouvé quelqu’un plus fin que luy. Il ſe douta des ſuites de ſes deux mariages ; & pour tenter les Princeſſes malades, il fit porter ſous les fenêtres de leur Château de grandes caiſſes remplies d’arbres tous chargez de beaux fruits. Nonchalante & Babillarde qui étoient ſouvent aux fenêtres, ne manquerent pas de voir ces fruits : auſſi-tôt il leur prit une envie violente d’en manger, & elles perſecuterent Finette de deſcendre dans le Corbillon pour en aller cüeillir. La complaiſance de cette Princeſſe fut aſſez grande pour vouloir bien contenter ſes ſœurs : elle descendit & leur raporta de ces beaux fruits, qu’elles mangerent avec la derniere avidité.

Le lendemain il parut des fruits d’une autre eſpece. Nouvelle envie des Princeſſes : nouvelle complaiſance de Finette : mais des Officiers de Riche-cautele cachez & qui avoient manqué leur coup la premiere fois, ne le manquerent pas celle-cy : Ils ſe ſaiſirent de Finette & l’emmenerent aux yeux de ſes ſœurs qui s’arrachoient les cheveux de deſeſpoir.

Les Satellites de Riche-cautele firent ſi bien qu’ils menerent Finette dans une maiſon de campagne où étoit le Prince pour achever de ſe remettre en ſanté. Comme il étoit tranſporté de fureur contre cette Princeſſe ; il luy dit cent choſes brutales, à quoy elle répondit toujours avec une fermeté & une grandeur d’ame digne d’une heroïne comme elle étoit. Enfin après l’avoir gardée quelques jours priſonniere, il la fit conduire au ſommet d’une montagne extrêmement haute, & il y arriva luy même un moment aprés elle. Dans ce lieu il luy annonça qu’on l’alloit faire mourir d’une maniere qui le vengeroit des tours qu’elle luy avoit fait : Enſuite ce perfide Prince montra barbarement à Finette un Tonneau tout heriſſé par dedans de canifs, de raſoirs & de clous à crochet, & luy dit que pour la punir comme elle le meritoit on l’alloit jetter dans ce Tonneau ; puis le rouler du haut de la montagne en bas. Quoy que Finette ne fût pas Romaine, elle ne fut pas plus effrayée du ſuplice qu’on luy préparoit, que Regulus l’avoit été autrefois à la vûë d’un deſtin pareil : Cette jeune Princeſſe conſerva toute ſa fermeté & même toute ſa préſence d’eſprit. Riche-cautele, au lieu d’admirer ſon caractere heroïque, en prit une nouvelle rage contre elle, & ſongea à hâter ſa mort. Dans cette vûe il ſe baiſſa vers l’entrée du Tonneau, qui devoit être l’inſtrument de ſa vengeance, pour examiner s’il étoit bien fourny de toutes ſes armes meurtrières. Finette qui vit ſon perſecuteur attentif à regarder, ne perdit point de temps ; elle le jetta habilement dans le Tonneau, & elle le fit rouler du haut de la montagne en bas, ſans donner au Prince le temps de ſe reconnoître. Aprés ce coup elle prit la fuite, & les Officiers du Prince, qui avoient vû avec une extrême douleur la maniere cruelle dont leur Maître vouloit traiter cette aimable Princeſſe n’eurent garde de courir aprés elle pour l’arrêter. D’ailleurs ils étoient ſi effrayez de ce qui venoit d’arriver à Riche-cautele, qu’ils ne pûrent ſonger à autre choſe qu’à tâcher d’arrêter le Tonneau qui rouloit avec violence : mais leurs ſoins furent inutiles : il roula juſqu’au bas de la montagne, & ils en tirèrent leur Prince couvert de mille playes.

L’accident de Riche-cautele mit au deſeſpoir le Roy Moult-bénin & le Prince Bel-à-voir. Pour les Peuples de leurs états, ils n’en furent point touchez : Riche-cautele en étoit très haï ; & même l’on s’étonnoit de ce que le jeune Prince qui avoit des ſentimens ſi nobles & ſi genereux, pût tant aimer cette indigne aîné : Mais tel étoit le bon naturel de Bel-à-voir qu’il s’attachoit fortement à tous ceux de ſon ſang ; & Riche-cautele avoit toûjours eu l’adreſſe de luy témoigner tant d’amitié, que ce genereux Prince n’auroit jamais pû ſe pardonner de n’y pas répondre avec vivacité. Bel-à-voir eut donc une douleur violente des bleſſures de ſon frere, & il mit tout en uſage pour tâcher de les guérir promptement : cependant malgré les ſoins empreſſez que tout le monde en prit, rien ne ſoulageoit Riche-cautele : au contraire ſes playes ſembloient toûjours s’envenimer de plus en plus ; & le faire ſouffrir long-temps.

Finette, après s’être dégagée de l’effroyable danger qu’elle avoit couru, avoit encore regagné heureuſement le Château où elle avoit laiſſé ſes ſœurs ; & elle n’y fut pas long-temps ſans être livrée à de nouveaux chagrins. Les deux Princeſſes mirent au monde chacune un fils, dont Finette ſe trouva fort embaraſſée. Cependant le courage de cette jeune Princeſſe ne s’abatit point : l’envie qu’elle eut de cacher la honte de ſes ſœurs la fit reſoudre à s’expoſer encore une fois, quoiqu’elle en vît bien le péril. Elle prit pour faire reüſſir le deſſein qu’elle avoit, toutes les meſures que la prudence peut inſpirer : elle ſe déguiſa en homme : enferma les enfans de ſes ſœurs dans des Boiſtes, & elle y fit des petits trous vis-à-vis la bouche de ces enfans pour leur laiſſer la reſpiration : elle prit un cheval : emporta ces Boiſtes & quelques autres : & dans cet équipage elle arriva à la ville capitale du Roy Moult-benin, où étoit Riche-cautele.

Quand Finette fut dans cette Ville, elle aprit que la maniere magnifique dont le Prince Bel-à-voir recompenſoit les remedes qu’on donnoit à ſon frere avoit attiré à la Cour tous les Charlatans de l’Europe : Car dés ce temps-là il y avoit quantité d’aventuriers ſans employ, ſans talent, qui ſe donnoient pour des hommes admirables, qui avoient receu des dons du Ciel pour guérir toutes ſortes de maux. Ces gens, dont la ſeule ſcience étoit de fourber hardiment, trouvoient toûjours beaucoup de croyance parmy les peuples : Ils ſçavoient leur impoſer par leur exterieur extraordinaire, & par les noms bizares qu’ils prenoient. Ces ſortes de Medecins ne reſtent jamais dans le lieu de leur naiſſance, & la prérogative de venir de loin, ſouvent leur tient lieu de merite chez le vulgaire.

L’ingenieuſe Princeſſe, bien informée de tout cela, ſe donna un nom parfaitement étranger pour ce Royaume-là : ce nom étoit Sanatio ; Puis elle fit annoncer de tous côtez que le Chevalier Sanatio étoit arrivé avec des ſecrets merveilleux pour guerir toutes ſortes de bleſſures les plus dangereuſes & les plus envenimées. Auſſî-tôt Bel-à-voir envoya querir le prétendu Chevalier. Finette vint : fit le Médecin empirique le mieux du monde : debita cinq ou ſix mots de l’art d’un air Cavalier : rien n’y manquoit. Cette Princeſſe fut ſurpriſe de la bonne mine & des manieres agréables de Bel-à-voir, & après avoir raisonné quelque temps avec ce Prince au ſujet des bleſſures de Riche-cautele, elle dit qu’elle alloit querir une bouteille d’une eau incomparable, & que cependant elle laiſſoit deux Boiſtes qu’elle avoit aportées, qui contenoient les onguents excelens, propres au Prince bleſſé.

Là deſſus le prétendu Medecin ſortit ; il ne revenoit point : l’on s’impatientoit beaucoup de le voir tant tarder. Enfin, comme on alloit envoyer le preſſer de revenir, on entendit des cris de petits enfans dans la chambre de Riche-cautele. Cela ſurprit tout le monde ; car il ne paroiſſoit point d’enfans : Quelqu’un préta l’oreille, & on découvrit que ces cris venoient des boëtes de l’Empirique.

C’étoit en effet les neveux de Finette. Cette Princeſſe leur avoit fait prendre beaucoup de nouriture avant que de venir au Palais : mais comme il y avoit déja long-temps, ils en ſouhaitoient de nouvelle, & ils expliquoient leurs beſoins en chantant ſur un ton dolent. On ouvrit les boëtes, & l’on fut fort ſurpris d’y voir bien effectivement deux Marmots qu’on trouva fort jolis. Riche-cautele ſe douta auſſi-tôt que c’étoit encore un nouveau tour de Finette : il en conçut une fureur qu’on ne peut pas dire, & ſes maux en augmentèrent à un tel point, qu’on vit bien qu’il falloit qu’il en mourût.

Bel-à-voir en fut pénétré de douleur, & Riche-cautele, perfide juſqu’à ſon dernier moment, ſongea à abuſer de la tendreſſe de ſon frere. Vous m’avez toûjours aimé, Prince, luy dit-il, & vous pleurez ma perte : Je n’ay plus beſoin des preuves de vôtre amitié par raport à la vie. Je meurs : mais ſi je vous ai été veritablement cher, promettez-moy de m’accorder la priere que je vais vous faire.

Bel-à-voir qui dans l’état où il voyoit ſon frere ſe ſentoit incapable de luy rien refuſer, luy promit avec les plus terribles ſermens de luy accorder tout ce qu’il luy demanderoit. Auſſi-tôt que Riche-cautele eut entendu ces ſermens, il dit à ſon frere en l’embraſſant : Je meurs conſolé, Prince, puiſque je ſeray vangé : Car la priere que j’ay à vous faire, c’eſt de demander Finette en mariage auſſi-tôt que je ſeray mort : Vous obtiendrez ſans doute cette maligne Princeſſe, & dés qu’elle ſera en vôtre pouvoir vous luy plongerez un poignard dans le ſein. Bel-à-voir fremit d’horreur à ces mots : il ſe repentit de l’imprudence de ſes ſermens : mais il n’étoit plus temps de ſe dédire, & il ne voulut rien témoigner de ſon repentir à ſon frere ; qui expira peu de temps aprés. Le Roy Moult-benin en eut une ſenſible douleur : Pour ſon peuple, loin de regretter Riche-cautele, il fut ravi que ſa mort aſſurât la ſucceſſion du Royaume à Bel-à-voir, dont le merite étoit chery de tout le monde.

Finette qui étoit encore une fois heureuſement retournée avec ſes ſœurs, aprit bien-tôt la mort de Riche-cautele, & peu de temps aprés on annonça aux trois Princeſſes le retour du Roy leur pere. Ce Prince vint avec empreſſement dans leur Tour, & ſon premier ſoin fut de demander à voir les Quenoüilles de verre. Nonchalante alla quérir la Quenouille de Finette, la montra au Roy ; puis ayant fait une profonde reverence, elle reporta la Quenoüille où elle l’avoit priſe. Babillarde fit le même manège, & Finette à ſon tour aporta ſa Quenoüille : Mais le Roy, qui étoit ſoupçonneux, voulut voir les trois Quenoüilles à la fois : il n’y eut que Finette qui put montrer la ſienne, & le Roy entra dans une telle fureur contre ſes deux filles aînées, qu’il les envoya à l’heure même à la Fée qui luy avoit donné les Quenoüilles, en la priant de les garder toute leur vie auprès d’elle & de les punir comme elles le meritoient.

Pour commencer la punition des Princeſſes, la Fée les mena dans une galerie de ſon Château enchanté, où elle avoit fait peindre l’Hiſtoire d’un nombre infiny de femmes illustres qui s’étoient renduës celebres par leurs vertus & par leur vie laborieuſe. Par un effet merveilleux de l’art de féerie, toutes ces figures avoient du mouvement & étoient en action depuis le matin juſqu’au ſoir : On voyoit de tous côtez des trophées & des deviſes à la gloire de ces femmes vertueuſes ; & ce ne fut pas une legere mortification pour les deux ſœurs, de comparer le triomphe de ces héroïnes avec la ſituation mépriſable où leur malheureuſe imprudence les avoit réduit. Pour comble de chagrin, la Fée leur dit avec gravité, Que ſi elles s’étoient auſſi-bien occupées que celles dont elles voyoient les Tableaux, elles ne ſeroient pas tombées dans les indignes égaremens où elles s’étoient perdues ; mais que l’oiſiveté étoit mere de tous vices & la ſource de tous leurs malheurs. La Fée ajoûta que pour les empêcher de retomber jamais dans des malheurs pareils & pour leur faire reparer le temps qu’elles avoient perdu, elle alloit les occuper d’une bonne maniere. En effet elle obligea les Princeſſes de s’emploier aux travaux les plus groſſiers & les plus vils, & ſans égard pour leur teint, elles les envoyoit cueillir des pois dans ſes jardins & en arracher les mauvaiſes herbes. Nonchalante ne pût reſiſter au deſeſpoir qu’elle eut de mener une vie ſi peu conforme à ſes inclinations : elle mourut de chagrin & de fatigue. Babillarde qui trouva moyen, quelque temps aprés, de s’échaper la nuit du Château de la Fée, ſe caſſa la tête contre un arbre & mourut de cette bleſſure entre les mains des Païſans.

Le bon naturel de Finette lui fit reſſentir une douleur bien vive du deſtin de ſes ſœurs ; & au milieu de ſes chagrins elle aprit que le Prince Bel-à-voir l’avoit fait demander en mariage au Roy ſon pere, qui l’avoit accordée ſans l’en avertir : car dés ce temps-là l’inclination des parties étoit la moindre choſe que l’on conſideroit dans les mariages. Finette trembla à cette nouvelle : elle craignit avec raiſon que la haine que Riche-cautele avoit pour elle n’eût paſſé dans le cœur d’un frere dont il étoit ſi cheri & elle aprehenda que ce jeune Prince ne voulût l’épouſer pour la ſacrifier à ſon frere. Pleine de cette inquietude, la Princeſſe alla conſulter la ſage Fée, qui l’eſtimoit autant qu’elle avoit mepriſé Nonchalante & Babillarde.

La Fée ne voulut rien reveler à Finette : elle luy dit ſeulement : Princeſſe, vous êtes ſage & prudente : vous n’avez pris juſqu’icy des meſures ſi juſtes pour vôtre conduite, qu’en vous mettant toûjours dans l’eſprit que défiance eſt mere de ſeureté. Continuez de vous ſouvenir vivement de l’importance de cette maxime, & vous parviendrez à être heureuſe ſans le ſecours de mon art. Finette n’ayant pû tirer d’autre éclairciſſement de la Fée, s’en retourna au Palais dans une extrême agitation.

Quelques jours après cette Princeſſe fut épouſee par un Ambaſſadeur au nom du Prince Bel-à-voir & on l’emmena trouver ſon Époux dans un équipage magnifique. On luy fit des entrées de même dans les deux premieres Villes frontières du Roy Moult-benin ; & dans la troiſiéme elle trouva Bel-à-voir, qui étoit venu au devant d’elle par l’ordre de ſon pere. Tout le monde étoit ſurpris de voir la triſteſſe de ce jeune Prince aux approches d’un mariage qu’il avoit témoigné ſouhaiter : le Roy même luy en faiſoit la guerre, & l’avoit envoyé malgré luy au devant de la Princeſſe.

Quand Bel-à-voir la vit, il fut frapé de ſes charmes : il luy en fit compliment ; mais d’une maniere ſi confuſe que les deux Cours qui ſavoient combien ce Prince étoit ſpirituel & galant, crurent qu’il en étoit ſi vivement, touché qu’à force d’être amoureux il perdoit ſa preſence d’eſprit. Toute la Ville retentiſſoit de cris de joye, & l’on n’entendoit de tous côtez que des concerts & des feux d’artifice. Enfin aprés un ſoupé magnifique, on ſongea à mener les deux Époux dans leur apartement.

Finette qui ſe ſouvenoit toûjours de la maxime que la Fée luy avoit renouvellée dans l’eſprit, avoit ſon deſſein en tête. Cette Princeſſe avoit gagné une de ſes femmes, qui avoit la clef du cabinet de l’apartement qu’on luy deſtinoit, & elle avoit donné ordre à cette femme de porter dans ce cabinet de la paille, une veſſie, du ſang de mouton, & les boyaux de quelques-uns des animaux qu’on avoit mangez au ſoupé. La Princeſſe paſſa dans ce cabinet ſous quelque pretexte, & compoſa une figure de paille dans laquelle elle mit les boyaux & la veſſie pleine de ſang : Enſuite elle ajuſta cette figure en deshabillé de femme & en bonnet de nuit. Lorſque Finette eut achevé cette belle Marionnette, elle alla rejoindre la compagnie, & peu de temps aprés on conduiſit la Princeſſe & ſon Époux dans leur apartement. Quand on eut donné à la Toillette le temps qu’il luy falloit donner, la Dame d’honneur emporta les flambeaux & ſe retira. Auſſi-tôt Finette jetta la femme de paille dans le lit, & ſe cacha dans un coin de la chambre.

Le Prince aprés avoir ſoupiré deux ou trois fois fort haut ; prit ſon épée & la paſſa au travers du corps de la prétenduë Finette : Au même moment il ſentit le ſang ruiſſeler de tous côtez, & trouva la femme de paille ſans mouvement. Qu’ay-je fait ! s’écria Bel-à-voir. Quoy ! aprés tant de cruelles agitations ! Quoy ! aprés avoir tant balancé ſi je garderois mes ſermens aux dépens d’un crime, j’ay ôté la vie à une charmante Princeſſe que j’étois né pour aimer ! Ses charmes m’ont ravi dés le moment que je l’ay vûë ; cependant je n’ay pas eu la force de m’affranchir d’un ſerment qu’un frere poſſedé de fureur avoit exigé de moy par une indigne ſurpriſe ! Ah ! Ciel ! peut-on ſonger à vouloir punir une femme d’avoir trop de vertu ! Hé bien ! Riche-cautele, j’ay ſatisfait ton injuſte vengeance : mais je vais vanger Finette à ſon tour par ma mort. Oüi, belle Princeſſe, il faut que de la même épée… À ces mots Finette entendit que le prince, qui dans ſon tranſport avoit laiſſé tomber ſon épée, la cherchoit pour ſe la paſſer au travers du corps : elle ne voulut pas qu’il fît une telle ſotiſe : ainſi elle luy cria, Prince, je ne ſuis point morte : Vôtre bon cœur m’a fait deviner vôtre repentir, & par une tromperie innocente, je vous ay épargné un crime.

Là deſſus Finette raconta à Bel-à-voir la prévoyance qu’elle avoit eu touchant la femme de paille. Le Prince, tranſporté de joye d’aprendre que la Princeſſe vivoit, admira la prudence qu’elle avoit en toutes ſortes d’occaſions, & luy eut une obligation infinie de luy avoir épargné un crime à quoy il ne pouvoit penſer ſans horreur, & il ne comprenoit pas comment il avoit eu la foibleſſe de ne pas voir la nullité des malheureux ſermens qu’on avoit exigé de luy par artifice.

Cependant ſi Finette n’eût pas toûjours été bien perſuadée que défiance eſt mere de ſeureté, elle eût été tuée, & ſa mort eût été cauſe de celle de Bel-à-voir ; & puis après on auroit raiſonné à loiſir ſur la bizarerie des ſentimens de ce Prince. Vive la prudence & la préſence d’eſprit ! elles preſerverent ces deux Époux de malheurs bien funeſtes, pour les reſerver à un deſtin le plus doux du monde. Ils eurent toûjours l’un pour l’autre une tendreſſe extrême, & paſſerent une longue ſuite de beaux jours dans une gloire & dans une felicité qu’on auroit peine à bien décrire.

Voila, Madame, la très-merveilleuſe Hiſtoire de Finette. Je vous avoue que je l’ay brodée, & que je vous l’ay contée un peu au long : mais quand on dit des Contes, c’eſt une marque que l’on n’a pas beaucoup d’affaires : on cherche à s’amuſer, & il me paroît qu’il ne coûte pas plus de les allonger pour faire durer davantage la converſation. D’ailleurs il me ſemble que les circonſtances ſont le plus ſouvent l’agrément de ces Hiſtoriettes badines. Vous pouvez croire, charmante Comteſſe, qu’il eſt facile de les réduire en abregé : Je vous aſſure que quand vous voudrez je vous diray les avantures de Finette en fort peu de mots. Cependant ce n’eſt pas ainſi que l’on me les racontoit quand j’étois enfant : le récit en duroit au moins une bonne heure.

Je ne doute pas que vous ne ſçachiez que ce Conte eſt tres-fameux : mais je ne ſçay ſi vous êtes informée de ce que la tradition nous dit de ſon antiquité. Elle nous aſſure que les Troubadours, ou Conteurs de Provence, ont inventé Finette, bien long-temps devant qu’Abbellard, ni le celebre Comte Thibaud de Champagne euſſent produit des Romans. Ces ſortes de Fables renferment une bonne morale : Vous avez remarqué, avec beaucoup de juſteſſe, qu’on fait parfaitement bien de les raconter aux Enfants, pour leur inſpirer l’amour de la vertu. Je ne ſçay pas ſi dans cet âge on vous a parlé de Finette, mais pour moy

Cent & cent fois ma Gouvernante,
Au lieu de Fables d’animaux,
M’a raconté les traits moraux
De cette Hiſtoire ſurprenante.
On y voit accablé de maux
Un Prince dangereux qu’une noire malice

Entraîna dans l’horreur du vice.
On y voit naturellement
Que deux imprudentes Princeſſes,
Qui paſſoient tous leurs jours dans de vaines moleſſes,
Et tomberent indignement
Dans un affreux égarement,
Receurent pour le prix de leurs lâches foibleſſes
Un prompt & juſte châtiment.
Mais autant que l’on voit dans cette belle Hiſtoire
Le vice puny, malheureux :
Autant on voit les vertueux
Triomphans & couverts de gloire.
Après mille incidens, qu’on ne ſauroit prévoir,
La ſage & prudente Finette
Et le genereux Bel-à-voir
Goûtent une gloire parfaite.
Oüi, ces Contes frapent beaucoup,
Plus que ne font les faits & du Singe & du Loup ;
J’y prenois un plaiſir extrême,
Tous les enfans en font de même :
Mais ces Fables plairont juſqu’aux plus grands eſprits,
Si vous voulez, belle Comteſſe,

Par vos heureux talens orner de tels recits.
L’antique Gaule vous en preſſe :
Daignez-donc mettre dans leurs jours
Les Contes ingenus, quoique remplis d’adreſſe,
Qu’ont inventé les Troubadours.
Le ſens miſterieux que leur tour envelope
Égale bien celuy d’Éſope,