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Œuvres mêlées/Le Parnasse reconnoissant, ou le Triomphe de Madame Deshoulières

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LE
PARNASSE
RECONNOISSANT,
OU LE
TRIOMPHE
DE MADAME
DES-HOULIERES.
À MADEMOISELLE
DE SCUDERI.


ILluſtre Sapho, dont les Airs

Avec tant de douceur enchantent l’Univers,

Fameuſe Scuderi, qui ſçavez du Parnaſſe
Et les routes & les détours
Vif eſprit que rien n’embaraſſe,
Jardin où tant de fleurs renaiſſent tous tes jours,

Quoiqu’aux vaſtes lambris du Temple de Memoire,

En beaux caracteres dorez,
Un immortel Burin ait gravé vôtre gloire,
Et que vos talens reverez,
Dans tous les tems ſoient honorez
Du commerce frequent de la Troupe Immortelle,
Je vais du Sacré Mont vous dire une nouvelle
Que peut-être vous ignorez.
Mais aurai-je la voix aſſez forte, aſſez belle
Pour vous la chanter comme il faut ?
Non. Craignons les écueils d’un projet temeraire,
Parler comme les Dieux n'eſt pas petite affaire,
Ne prenons point un ton ſi haut,
Et ſuivons des Mortels le langage ordinaire.

Oüi, ſçavante Favorite des Dieux, admirable Scuderi, je vais vous faire le récit que je viens de vous promettre, & vous aprendre les honneurs qu’Apollon a bien voulu rendre à l’Illuſtre Madame Des-Houlieres, après que de cette vie elle a paſſé à l’Immortalité ; mais je vais vous faire ce récit en langage vulgaire ; ainſi n’attendez de moi dans ce petit Diſcours qu’une naïve ſimplicité.

Sçachez donc, immortelle Sapho, que comme je rêvois ce matin à la perte que l’Empire des Lettres a faite de la ſpirituelle & ſçavante Madame Des-Houlieres, & que je penſois que tous ceux qui aiment les belles productions d’eſprit, devoient rendre des honneurs funebres à cette Ombre illuſtre ; j’ai vu la Muſe Uranie, qui brillante d’un éclat qui m’ébloüiſſoit les yeux, & dans cette parure qu’ont toutes ſes autres Sœurs, lorſqu’elles aſſiſtent à quelque Ceremonie extraordinaire, s’avança vers moi ; & j’alois lui demander le ſujet de cet ajuſtement, lorſqu’elle me prévint en parlant de la ſorte.

Je ſuis trop attachée au parti des Femmes, & je vous tiens trop de compte de l’intérêt que vous prenez à celles qui ont du mérite, pour ne pas venir vous informer du deſtin de Des-Houlieres. Je vais vous faire part de ce qui s’eſt paſſé en ſa faveur au Parnaſſe, de ce que nous y avons vû nous-mêmes, & de ce que Mercure nous en a conté.

Si-tôt que Des-Houlieres, ce génie délicat & profond, eût vû ſon ame immortelle ſeparée de l’écorce fragile qui la couvroit, Pluton n’eût point d’aplication plus forte que de ſonger à la placer dans l’endroit des Champs Elizées qu’il lui croyoit le plus convenable ; & pour la recevoir avec plus d’honneur, il prit Proſerpine dans ſon Char attellé de ſes Chevaux noirs, & enſemble ils allèrent au devant de cette grande Ombre juſqu’au delà des Frontieres de leur Royaume.

Un grand peuple qui n’avoit point encore paſſé cette Onde fatale qu’on ne repaſſe jamais, les accompagna, & l’ombre illuſtre fut reçûë de cette foule de Morts avec mille marques d’admiration, & ſur tout des Poëtes, qui s’éforcerent à l’envi de faire à ſa loüange, les uns l’Impromptu d’une Epigramme, ceux-ci un Sonnet, & ces autres du moins un Couplet de Chanſon.

Proſerpine toute Reine qu’elle eſt des Enfers, ne crut point s’abaiſſer en décendant de ſon Char pour l’embraſſer, & Pluton qui avoit fait la même choſe, lui preſenta la main dans l’intention de l’y faire monter, & de la placer entr’eux deux, afin qu’elle pût entrer comme en Triomphe dans les Champs Eliſées.

Mais avant qu’elle y montat, ce Dieu crut neceſſaire de décider en quel endroit de ces Champs bienheureux on la placeroit ; il conſulta Proſerpine, & tous deux ſe trouvèrent fort embaraſſez.

L’ordre eſt établi dans cet Empire d’aſſortir enſemble toutes les Ombres d’un même caractere ; & Des-Houllieres avoit brillé dans le monde par tant de caractères diférens, qu’on avoit peine à déterminer ſous lequel on devoit la ranger.

Il crut qu’il feroit injuſtice aux Belles de ne pas placer avec elles une Femme à qui la Beauté avoit acquis tant de réputation.

Celles dont les airs vifs, touchans & enjoüez, avoient ſans le ſecours même de la beauté acquis quantité d’Amans, pouvoient prétendre que Des-Houlieres, celebre par la vivacité, la tendreſſe & l’enjoûment, devoit être rangée ſous leur Cathegorie.

Il préſuma qu’il n’y auroit pas juſqu’aux Joüeuses, qui n’euſſent peine à la ceder, puiſque pour ſe délaſſer de ſes occupations plus ſérieuſes, le Jeu avoit fait un des amuſemens de ſa vie.

Mais qu’à plus juſte titre les Satyriques agreables ſe récriroient qu’elle devoit être de leur Troupe, elle qui par les traits fins d’une Satyre toûjours vive, ſans bleſſer jamais perſonne, avoit avec tant de délicateſſe & d’eſprit, cenſuré les défauts des hommes & les travers du ſiecle.

Il ſentit bien que les Sçavantes diroient, que ſes Ecrits pleins de ſcience & de bon goût, marquoient aſſez que ce ſeroit faire une injuſtice que de la leur enlever.

Et qu’enfin les Spirituelles remontreroient qu’elle avoit brillé de leurs plus vives lumieres, & qu’elle devoit à l’étenduë de ſon eſprit tant d’heureux & tant de divers talens, qu’elle avoit ſi bien employez.

Pluton marquoit à Proſerpine l’embaras où le mettoient ces reflexions qui l’empêchoient de décider ; & ſon irreſolution commençoit à impatienter Mercure, qui comme vous ſçavez, eſt chargé du ſoin de placer les Ombres dans le ſejour qui leur eſt deſtiné.

Vous ſçavez que c’eſt un Dieu, qui comme le Métal auquel il préſide, eſt dans une continuelle agitation, & qui ne ſe fixe pas aiſément. La confidence de Jupiter, & le Négoce des hommes lui donnent tant d’affaires dans le Ciel & ſur la Terre, qu’on ne peut voir ſans ſurpriſe qu’il ait tant de momens à perdre dans les Enfers, & qu’il ait voulu y accepter cette Charge de Grand-Maître des Ceremonies.

Cependant la conſideration particulière qu’il avoit pour l’Ombre d’une Femme, qu’il avoit regardée en naiſſant d’un aſpect tres-favorable, adoucit ſon impatience, & il ſe réſolut de ne la point quiter que Pluton ne ſe fût déterminé. Ce Dieu s’aperçût neanmoins qu’il avoit quelqu’inquiétude, & pour ne la pas prolonger, il ordonna qu’on fit venir promptement Minos pour prendre conſeil de lui, & fixer par ſon avis ſes irreſolutions.

Minos les fit attendre plus que le reſpect qu’il doit à Pluton ne ſembloit le permettre. Ce Juge des lieux ſouterains, quoique bien plus prompt à faire juſtice que ceux de la Terre, étoit embaraſſé à examiner un Procez étrange ; c’étoit celui d’un Miſantrope de nouvelle eſpece, qui pendant ſa vie avoit été l’Ennemi irréconciliable des femmes, & qui ne les avoit haïes & déchirées qu’à cauſe qu’il ne pouvoit ſouffrir leur enjoûment et leur douceur naturelle.

La nouveauté de ce crime chagrinoit d’autant plus Minos, qu’elle luy faiſoit perdre un temps conſidérable, parce qu’au lieu que la coûtume eſt établie aux Enfers d’aſſembler en une troupe tous les coupables de mêmes crimes pour ne donner qu’une Sentence contre tous, il étoit obligé de le juger ſeul, ne ſe trouvant pas un de ſes ſemblables dans l’Empire de Pluton. Il eſt vrai que s’il eût voulu attendre, on lui diſoit qu’il en reſtoit encore un dans le monde poſſedé de la même Miſantropie, & qui pouroit bien-tôt arriver.

Minos enfin le jugea, & le condamna à recevoir de Cerbere autant de morſures que ſa langue médiſante avoit lancé de traits injurieux contre les Femmes, & à prendre enſuite les livrées des Furies pour être leur Laquais à perpetuité ; ſuplice trop leger pour un crime de cette claſſe, quoiqu’il y eût beaucoup à ſouffrir dans le ſervice de ces terribles Sœurs, & que l’aſpect des Serpens de leurs coifures, fut ſeul capable de faire fremir d’horreur celui qui porteroit les lambeaux de leur queuë déchirée.

Si-tôt que Minos eût expedié ce Cynique, il partit, & vint trouver Pluton ; mais il ne faiſoit que d’arriver auprès de lui, & excuſoit encore ſon retardement ſur la peine qu’il avoit euë au Raport qu’il avoit fait de ce Procez devant Éaque & Radamante, lors qu’Ovide parut.

Ovide, comme vous le ſçavez, ne fut point mis comme les autres hommes dans les Enfers ; il étoit trop Favori d’Apollon pendant ſa vie pour en être ſeparé apres ſa mort ; & ce Dieu l’a toûjours gardé prés de lui pour être ſur le Parnaſſe le Secretaire de ſes Commandemens & faire pour luy les fonctions que Mercure fait pour Jupiter.

Ce fameux Romain qui fut toûjours l’Adorateur du beau Sexe, fit entendre à Pluton qu’il venoit de la part de ce Roy du Parnaſſe, pour demander l’illuſtre Madame Des-Houlieres, à laquelle il deſtinoit auprès des neuf Muſes une place plus agréable & plus digne d’elle que celle qu’on pourroit luy preparer dans les Champs Eliſées.

Proſerpine qui dés le premier coup d’œil qu’elle avoit jetté ſur cette Ombre illuſtre, avoit reſſenti un de ces effets prompts que produit ſur un bon cœur un mérite extraordinaire, fut fort chagrine du compliment ; mais la fille de Cérés n’avoit garde de ſe broüiller avec le Dieu, ſans lequel la Terre n’auroit point d’Epics. De ſorte qu’aprés l’avoir tendrement embraſſée, & fait promettre de ne la point oublier, elle ne put s’empêcher de remettre entre les mains d’Ovide une Ombre, qui n’ayant point paſſé le fleuve fatal, n’étoit pas encore ſous la puiſſance de Pluton.

Ovide n’eut pas plûtôt reçû des mains de Proſerpine le dépôt précieux de cette Ombre illuſtre, qu’il aperçût ſur les bords du Fleuve infernal Minerve, qui à la prière d’Apollon étoit venuë avec ſon Char, pour conduire au Parnaſſe cette Amie des Muſes ; elle la fit placer à côté d’elle. Et comme cette Déeſſe de la Sageſſe & de la Science avoit été pendant ſa vie la conductrice de toutes ſes actions, elle voulut bien luy ſervir encore de guide aprés ſa mort, pour la remettre entre les mains du Dieu qui l’avoit toûjours tendrement cherie.

Elle la conduiſit donc ſur le ſommet du Parnaſſe, & la décendit au pié du Rocher, d’où ſort la celebre fontaine où les Poëtes prennent de ſi differentes yvreſſes. Rien n’y parut nouveau à Madame Des-Houlieres ; elle avoit fait tant de promenades dans ce beau ſejour, & dormi tant de fois à l’ombre des Lauriers qui y conſervent une éternelle verdure, que rien ne luy étoit inconnu.

Mais jamais l’air qu’on y reſpire ne luy parut ſi doux, & l’on peut croire que la comparaiſon qu’elle en faiſoit avec l’air enſouffré des bords du Cocite qu’elle venoit de quitter, contribuoit beaucoup à redoubler les agrémens qu’elle trouvoit ſur le Parnaſſe. L’accueil qu’elle y reçut, & les empreſſemens qu’on eût à luy donner des marques glorieuſes d’une véritable joye, la toucherent encore davantage : mais elle fut au comble de la ſienne, lorſqu’étant preſentée par Ovide aux piez du Thrône d’Apollon, elle entendit ce Dieu luy parler en ces termes.

Il y a long-temps que mes neuf Sœurs ſe ſont expliquées auſſi-bien que moy, de la confuſion que nous ſentons de ne pouvoir ſuffire à chanter la gloire du Heros qui gouverne la premiere Monarchie du monde, & la plus aimée des Dieux. Le nombre de ſes Exploits eſt ſi grand, qu’il nous eſt impoſſible malgré tous nos talens d’en celebrer la moitié, & ma penetration dans l’avenir me fait découvrir que bien loin de nous laiſſer reſpirer, ce Monarque va nous accabler encore par la foule de ſes grandes actions. Son auguſte Fils continûra d’y joindre les ſiennes. Que ſera-ce donc quand les trois jeunes Heros formez du ſang de ce Fils, marcheront ſur les grandes traces de leur Ayeul ? leurs Exploits donneront aſſez de ſujet pour tenir nos Lyres toûjours tenduës, & nos voix auront peine à les ſuivre ?

Je voi le premier de ces aimables Princes qui ſous les auſpices du Monarque ſon ayeul portera ſes Armes victorieuſes juſques dans l’Affrique & dans l’Aſie, & ſur les pas d’Alexandre étendra ſes Conquêtes juſqu’au-delà des Indes. À la valeur d’un Conquerant il ſçaura joindre un ſçavoir ſublime dont il donne déjà cent marques éclatantes, & l’avenir ne prépare pas de moindres Triomphes à ſes freres. Comment ferions-nous donc pour ne pas ſuccomber ſous le poids, de tant de matières illuſtres, ſi nous ne cherchions du ſecours ?

Je déclare donc qu’avec l’aplaudiſſement de Minerve & les ſuffrages unanimes des neuf Sœurs, nous érigeons Des-Houlieres dixième Muſe.

Les divers talens qui ont brillé dans cette illuſtre Femme nous ont fait beaucoup d’honneur parmy les Mortels ; mais puiſque c’eſt l’arreſt du deſtin qu’elle n’y ait pas demeuré plus long-tems, nous voulons faire voir avec éclat combien le PARNASSE EST RECONNOISSANT, en luy aſſurant, avec ce titre qu’elle s’eſt acquis par ſon merite, l’honneur éternel que nous voulons luy faire.

Nous eſperons que dégagée des ſoins du corps, revêtuë de l’immortalité qui luy eſt duë, & éclairée de nouveau par la continuelle converſation des neuf Sœurs qui ſe feront un plaiſir particulier de luy confier tous les ſecrets inconnus aux Mortels, elle nous ſoulagera beaucoup dans nos travaux.

Le Dieu de l’Éloquence dit encore cent autres choſes obligeantes en faveur de cette ſçavante femme, & ordonna enſuite une Fête pour celebrer la réception de Des-Houlieres au rang des Muſes.

Tous les Arts s’empreſſerent d’employer leurs talens les plus ingenieux pour contribuer de tout ce qui dépendoit d’eux à la celebrité de la Fête, & il n’y en eut point qui ne marquât une glorieuſe émulation de plaire au Dieu des Vers en honnorant l’Héroïne qu’il venoit d’adopter.

La Poëſie qui fit toujours les délices de cette aimable Femme, fut chargée par Apollon de faire les honneurs de la Fête ; elle y parut dans ſes ajuſtemens les plus magnifiques, elle étoit ſuivie de toutes ſes Nymphes de divers génies, qui chacune dans leur caractere ont des beautez charmantes. Elles étoient parées de leurs plus beaux ornemens, & rien n’avoit jamais paru ſur le Parnaſſe ni de plus galant ni de plus magnifique.

L’Épique qui n’avoit pû encore trouver que rarement le moyen de ſe bien habiller à la Françoiſe, paroiſſoit avec ſa longue Robe à la Grecque ; elle marchoit apuyée de ſa main droite ſur Homere, de la gauche ſur Virgile, & faisoit porter la queuë par le Taſſe.

La Tragédie chauſſée de ſon Cothurne & vétuë de ſon Manteau Royal, venoit enſuite précédée de Sophocle & d’Euripide comme un Recteur de ſes Maſſiers ; mais Corneille comme ſon plus cher ami luy ſervoit d’Ecuyer, vétu en Empereur Romain, & ſoutenant dans toute ſa grandeur le caractere de ces Maitres du monde.

La Comedie paroiſſoit à ſes côtez en habit bourgeois, folâtrant & cenſurant le ridicule des Hommes. Ariſtophane, Ménandre, Térence, & Plaute luy faiſoient cortege ; mais Molière qui les avoit devancez, rioit d’un ris de Scaramouche en démaſquant un Tartufe, & s’étoit vêtu en Mamamouchi pour ſe rendre digne de donner la main à une Déeſſe.

La Satire vétuë de la peau d’un Porc-épi, & jettant de tous côtez le ſel à pleines mains, traînoit aprés elle Juvenal, Perſe & Martial. Horace eut été à leur tête, s’il n’eût pas pris parti parmi les Lyriques ; mais on voyoit cette Nymphe qui refuſoit la main à Régnier & à D.… à l’un parce qu’il avoit fait des deſcriptions trop remplies de groſſieretez & d’images choquantes, & à l’autre parce que ne moderant point ſon ſel trop Cauſtique, il avoit au grand ſcandale du beau Sexe réduit à trois le nombre des Femmes d’honneur.

La Nymphe Lyrique qui mêle les Dieux, les Heros, les Amours & le Vin, paroiſſoit enſuite dans un habit pompeux & galant, tenant ſon Luth à la main, dont elle accompagnoit les accords avec ſa voix. Anacreon la ſuivoit ; Pindare étoit au côté droit de la Déeſſe, ſuivi d’Horace : Et enfin après ces illuſtres Antiques, on voyoit marcher Quinaut, qui aprés s’être fait de Tragique ordinaire excellent Operateur, & ayant pouſſé le Lyrique François auſſi loin qu’il peut aller, chantoit un Air de Lulli, qui avoit ſervi de Canevas à de fort jolies paroles qu’il venoit de faire.

Enfin pour ne pas vous ennuyer, tous les differens genies de la Poëſie ſe trouverent là pour rendre hommage à la ſçavante Des-Houlieres, & honorer ſon Apotheoſe : & comme dans le Triomphe des Romains on portoit les Peintures des Places, des Rivières & des Montagnes ſubjuguées ; auſſi tous ces génies portaient dans differens Tableaux les noms des Ouvrages differens de cette dixiéme Muſe.

Le Genie Héroïque portoit ſur un Gonfanon de Satin bleu, relevé d’une excellente broderie d’or, le titre de cette Ode ſublime où elle celebra l’hommage que le Souverain d’une ſuperbe Republique vint rendre au plus grand des Rois, & ceux de ces admirables Épitres qui chanterent ſi noblement les glorieuſes Conquêtes de Mons & de Namur.

Le Genie ſerieux mettoit en vûë l’Ode ſçavante faite pour conſoler la Roche-Foucaut d’un mal rigoureux, l’Idyle qui regrettoit la mort du genereux Montauſier, & l’Élegie à Licidas.

Le Genie moral étaloit une foule d’Idiles dont la force égaloit la beauté, & mettoit en balance s’y il devoit doner le premier rang à celle des Moutons.

Le Genie galant faiſoit paroître ſur un Etendard tiſſu d’écorces de Tilleuls crus ſur les rivages de la Charante, les Églogues charmantes où Celimene ſe plaint ſi tendrement de l’abſence de ſon Berger, & Iris de l’ingratitude du ſien, & un nombre infini de Chanſons fines, délicates, touchantes, & toutes remplies de penſées nouvelles.

L’Enjoüé portoit en triomphe ces agréables Épîtres écrites ſur les bords du Lignon ; d’autres pleines de fines plaisanteries ſur l’égarement des jeunes étourdis du tems, & cent autres pieces brillantes, & d’un enjoûment auſſi ſpirituel que galant.

Celui qui badine ingenieuſement, & dont la Fontaine a emprunté le tour naïf de ſes Fables admirables, & Marot ſes ſimplicitez boufonnes : Ce Genie, dis-je, portoit les titres de ces Ballades remplies d’agréables naïvetez, & ces Rondeaux divertiſſans dont le ſel n’étoit jamais hors de la place.

Je laiſſe, continua Uranie, le détail de beaucoup de pompes extraordinaires qu’on fit pour honorer cette Fête. Je vais ſeulement vous décrire quelqu’uns des Arcs de Triomphe qu’on dreſſa ſur le paſſage de la nouvelle Muſe. On voyoit dans le premier d’excellentes Figures des plus celebres ſçavantes de l’antiquité ; & dans des Bas-reliefs travaillés avec tous les ſoins de la Sculpture, étoient repreſentées les actions qui avoient raport à la gloire de ces Femmes illuſtres.

La Figure de l’ancienne Sapho ſe faiſoit remarquer d’abord. Cette docte perſonne s’eſt conſervé un honneur immortel ; quoiqu’elle ait été autant ſurpaſſée par une nouvelle Sapho, qu’elle a ſurpaſſé elle-même les plus fameux Poëtes de l’antiquité.

On voyoit au deſſous d’elle un Bas-relief qui repreſentoit les honneurs que les Lesbiens rendoient dans une Fête publique à cette admirable Citoyenne. On voyoit des troupes de jeunes filles qui jettoient des fleurs ſur ſa route, pendant que de jeunes garçons vétus en Apollon luy mettoient des Couronnes de Laurier ſur la tête, & que d’autres de même parure la ſuivoient en jouant de divers inſtrumens.

On voyoit d’un autre côté les Mityliens & les peuples de Smirne, qui faiſoient mettre la figure de cette Heroïne ſur leur monoye. Et ſur la bordure du Bas-relief, on avoit ménagé les Buſtes des grands Hommes qui ſe ſont efforcez de rendre juſtice au merite de Sapho dans leurs ſçavants écrits : On reconnoiſſoit Socrate, Ariſtote, Strabon, Denis d’Halicarnaſſe, Plutarque, Longin & l’Empereur Julien.

Érinne, à qui Lesbos avoit donné la naiſſance auſſi-bien qu’à Sapho, étoit à côté d’elle. Et dans le Bas-relief qui étoit à ſes pieds, on voyoit les Grâces en petit, enchaînées dans un cercle fort étroit, pour deſigner qu’elle ſçavoit mettre toutes les Graces dans le petit eſpace de ſes Madrigaux.

Enſuite on voyoit Corinne tenant à ſa main un Médaillon qui repreſentoit Mirtis, dont elle avoit apris les preceptes de l’Art Poëtique ; mais comme l’Écoliere avoit beaucoup ſurpaſſé ſa Maîtreſſe, on voyoit dans le Bas-relief une Troupe de Juges, dont l’air étoit auſſi ſpirituel que ſage, qui adjugeoient à Corinne le prix qu’elle avoit remporté ſur cent doctes rivaux, dont Pindare étoit du nombre ; & loin qu’aucun dépit eût altéré la phiſionomie de ce grand Poëte, on voyoit ſur ſon viſage un air de ſurpriſe agréable & de ſatisfaction.

Aprés Corinne paroiſſoit Aſpaſie, qui tenoit une Lyre. Mais comme la Poëſie n’avoit pas été le ſeul de ſes talens, on avoit repreſenté au deſſous d’elle un grand nombre des plus illuſtres Atheniens, qui venoient prendre de cette habile femme des regles d’éloquence & des leçons de politique. Le fameux Pericles même êtoit des plus empreſſez de ce nombre.

On remarquoit avec plaiſir la figure de Praxille, ſon air vif & enfantin la rendoit toute gracieuſe ; un groupe de Jeux & d’Amours étoit à ſes pieds, pour deſigner la tendreſſe & l’enjoûment de ſes écrits.

La derniere Statuë de cet Arc Triomphal étoit la figure de Teleſille. Elle avoit un air plein de ſageſſe & de majeſté, tenoit un Caſque dans ſa main droite, & avoit une grande quantité de Livres à ſes pieds. C’eſt ainſi que les Argiens la repreſenterent autre-fois, quand ils luy éleverent une Statuë dans la plus belle de leurs places publiques.

On voyoit en éloignement dans le Bas-relief qui étoit au deſſous d’elle, Teleſille qui touchoit une Lyre dans une Galerie entourée de Livres, pour marquer ſes talens en Poëſie. Puis ſur le devant du Bas-relief on voyoit cette illuſtre Sçavante à Cheval, qui ayant animé par ſon éloquence & par ſon exemple toutes les Dames d’Argos, deffendoit cette Ville avec elles contre les Lacedemoniens, qui eſperoient la ſurprendre pendant que tous les Argiens étoient en campagne.

On voyoit d’un autre côté la ſuite entière des Lacedemoniens, & enfin le Triomphe de Teleſille, auſſi illuſtre par ſon courage que par ſa ſcience.

Pour achever les ornemens de cet Arc de Triomphe, on y avoit placé les Médaillons de la mere des Gracques & de Zenobie, auſſi fameuses par leur éloquence & par leur amour pour les ſciences, que par quantité d’autres beaux endroits.

Ovide auroit bien ſouhaité qu’on y eût auſſi placé ſa Corinne Romaine : mais malgré le credit qu’il a auprés d’Apollon, il n’en pût obtenir cette faveur. Car on n’a pas au Parnaſſe la complaiſance injuſte que certains beaux eſprits ont eu quelque fois ſur la terre. Et comme on ſçait fort bien dans nôtre Cour que la Corinne de Rome ne doit la réputation de ſon ſçavoir qu’aux ouvrages qu’Ovide & quelques autres de ſes adorateurs ont compoſez ſous ſon nom, on n’a garde de ſouffrir qu’une telle Uſurpatrice de gloire ait place avec les illuſtres perſonnes qui ſont de véritables ſçavantes.

Après cet Arc de Triomphe où l’on avoit fait éclater le merite des Sçavantes de l’antiquité ; on en trouvoit un autre où les Sçavantes modernes étoient repreſentees. On y voyoit la judicieuſe Piſan[1], les deux fameuſes Des-Roches[2], la docte Scurman, la Princeſſe Palatine[3], celle de Rohan[4], Artenice, Julie, la Suze, Ville-Dieu, Cornaro & beaucoup d’autres.

Auſſi bien que les Sçavantes anciennes, ces illuſtres modernes avoient à leurs pieds des Bas-reliefs, où leurs principales actions étoient repreſentées. Et il n’y en avoit aucune qui ne marquât aſſez que ces Héroïnes ont donné des preuves éclatantes que leur Sexe eſt capable des ſciences les plus relevées, & des productions d’eſprit les plus excellentes.

Sur le piedeſtaux de toutes ces Figures de femmes iluſtres anciennes & modernes, on avoit mis des inſcriptions qui faiſoient d’agreables alluſions de leurs divers talens à ceux de Madame Des-Houlieres ; & ſi je voulois entrer dans la deſcription de tous les autres Arcs de Triomphe qui furent dreſſez ſur ſon paſſage, je pourrois remplir un volume de chifres & de deviſes les plus ingenieuſes du monde, qu’on y avoit peintes, & qui étoient tirées des Ruiſſeaux, des Fleurs, des Oyſeaux & des Moutons que la Muſe champêtre de cette Heroïne avoit rendus ſi celebres.

Cette Pompe faite à l’honneur de nôtre Sexe, remplit de joye tout le Parnaſſe, & mes ſœurs & moy intereſſées dans l’honneur de ce Sexe, nous en prîmes occaſion d’animer toute l’Aſſemblée contre ce Bilieux qui a eu la temerité de répandre avec trop d’aigreur le fiel ſatirique de ſa quinteuſe rime contre les Femmes.

Eh ! Déeſſes, nous dit Apollon, qu’avez-vous ? Ne vous inquiétez point des injures outrées dont vous accable ce nouveau Juvenal. Vôtre aimable Sexe, dont je prendrai toûjours les intereſts, eſt déja vengé ; ne m’avez-vous pas vû indigné du mauvais uſage qu’il a fait des talens dont je l’avois partagé ? Ce que je lui avois donné, je le reprens ſans nul eſpoir de retour, & par une juſte punition, j’ai voulu que lui, ce Grand-Maître de l’Art, & qui a fait de ſi belles leçons pour les autres, les ait ſi mal ſuivies ? Oüi, je me ſuis fait un plaiſir de le laiſſer tomber dans des obſcuritez embarraſſantes, & dans d’inſuportables repetitions, & enfin donner dans des écueils que tant d’autres ont évité par ſes propres inſtructions.

Quand le Satirique Latin publia la Satire licentieuse qui dechiroit depuis l’Imperatrice juſqu’à la derniere Bourgeoiſe de Rome, les Dames n’en furent pas moins honorées, & les noms des vertueuſes Romaines n’en ont pas moins paſſé à la Poſterité. Mais ſi dans le ſiecle des premiers Empereurs, tant de femmes ſe ſont renduës celebres par leur ſcience & par la force de leur genie ; le ſiecle moderne nous fournit parmi elles tant d’exemples ſublimes de vertu, que le beau Sexe n’a pas lieu de regreter ou d’envier le paſſé, & l’Heroïne qui vient de prendre place parmi les Muſes, n’eſt pas la ſeule qui mette ſon Sexe du moins en égalité avec celui des Hommes.

Bien loin donc que les Portraits des Laïs que cette Satire nous fait, ſoient les Portraits des Femmes, ils ne ſont au contraire remplis que de faux traits qui les rendent méconnoiſſables. Combien trouve-t-on d’Heroïnes qui ont des vertus ſi pures, que l’imagination ne ſe peut rien figurer au delà ? Et l’illuſtre & vertueuſe Scuderi me permettra que ſans bleſſer ſa modeſtie, je vous diſe que j’en ſçai une qui poſſede elle ſeule plus de merite qu’il n’en faut pour rendre dix femmes fort illuſtres, puis qu’on voit briller en elle tout à la fois la ſageſſe, la grandeur d’ame, la generoſité, la droiture, l’eſprit, le ſçavoir, & enfin toutes les grandes qualités qui ont été ſi diverſement partagées entre les perſonnes de ſon Sexe. Mais elle les conteroit peu, ſi ces avantages n’étoient ſoûtenus & embellis par une modeſtie admirable qui ſe trouve bleſſée quand on lui rend juſtice avec éclat.

Tant d’autres ſe rendent fameuſes par une pieté ſolide, par une pudeur inviolable, par une ſage économie, par une ſcience bien reglée, & par une infinité d’autres avantages, qu’il eſt étonnant qu’on ait voulu par un affreux Libelle les ſcandaliſer d’une maniere ſi cruelle, & pour les foibleſſes de quelques-unes les aſſaſſiner toutes ; c’eſt pour venger en quelque maniere ce Sexe, que je veux aujourd’hui lui rendre un honneur ſingulier en la perſonne de cette nouvelle Muſe que j’adopte ; & les Dames ſe ſont déja vengées à leurs Toilettes de l’inſulte de ce Libelle, en le déchirant pour en faire des papillottes.

C’eſt ainſi, pourſuivit Uranie, qu’Apollon parla, & nous y aplaudîmes toutes. Il fit enſuite monter Madame Des-Houlieres ſur un Char magnifique & d’une forme extraordinaire. Et dans cette Machine tirée par le Pagaze, elle fut portée ſur la croupe du Parnaſſe au milieu des cris de joye d’une foule innombrable d’Amours, de Jeux & de Génies qui l’accompagnoient pour honorer ſon Triomphe, qui n’auroit pas eu ſa perfection, ſi Apollon n’eût commandé à la Muſique d’aſſembler ſous la conduite de Lulli un Chœur magnifique des plus belles voix du monde, pour chanter autour de ſon Char les Vers que je vais vous dire.

Qu’à jamais la beauté, l’eſprit & le ſçavoir,
 À l’envi regnent chez les Dames,
Que toûjours nous voyons leurs ames
Soumiſes aux Loix du devoir,

Ô vous qui poſſediez cent talens pleins de luſtre,
Qui vont briller dans tout le jour,
Des traits empoiſonnez d’une Satire ruſtre,
Triomphez, Heroïne illuſtre,
Triomphez dans ce beau ſejour.
À la gloire du Sexe on verra les mortelles,
Toûjours aimables, toûjours belles,
Toûjours dignes d’un pur amour,
Et malgré D… toûjours ſpirituelles.


En vain ſon eſprit dur, ſatirique, malin,
Sur ce Sexe chéri verſe un affreux venin,
En vain d’un Vers Cinglant il le choque, il le bleſſe,
Si le Héros, ſi le Sçavant,
A du bon goût & de la politeſſe,
Il ne le doit qu’à la délicateſſe
De ce Sexe charmant.
Du commerce de Des-Houlieres,
Plein d’enjoûment,
Plein de ſageſſe & d’agrément,
Que d’eſprits ont reçû leurs plus vives lumières !


Vous dont on voit les cœurs déſolez, abatus,
Doux objets qui pleurez pour la perte funeſte
De celle qui rendroit vôtre Ennemi confus ;
Conſolez-vous, il vous en reſte
Qui ſçauront contre luy défendre vos vertus.


C’eft en vain contre vous qu’il ſe déchaîne & gronde,
Sexe, du genre humain la plus belle moitié ;
Sa Pièce que par tout on fronde,
Fait moins de mal que de pitié,
Et malgré ſon inimitié
Vos attraits dureront tout autant que le Monde.


Ces Chants achevez, à la gloire d’un Sexe qui ne peut être haï que des Pedans ; le Parnaſſe en corps mit Des-Houlieres en poſſeſſion de l’Immortalité. Vous me voyez encore, ajoûta la Muſe, dans ma parure de ceremonie, & je ſuis venue pour vous en faire un récit, qui je croi, ne vous déplaira pas.

Uranie ceſſa de parler dans cet endroit, & diſparut. Et j’ai cru, illuſtre Scuderi, que je devois auſſi-tôt vous faire part de cette nouvelle, qui ſans doute vous fera quelque plaiſir.

Si je ne vous ay point fait cette Relation dans les expreſſions dont la Muſe s’eſt ſervie ; c’eſt que les Divinitez parlent avec tant de rapidité qu’il eſt impoſſible aux Mortels de retenir leurs diſcours mot à mot ; tout ce qu’ils peuvent faire c’eſt d’en retenir le ſens, & je vous aſſure qu’à cet égard ma mémoire eſt tres-fidelle.

FIN.
  1. Chriſtine de Piſan.
  2. Catherine Des-Roches & ſa mere.
  3. Elizabeth Princeſſe Palatine.
  4. Madame de Malnoüe.