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Œuvres mêlées/Le Printemps glacé

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LE PRINTEMPS GLACÉ,
IDILE.



LE printemps ſuivi de Flore,
Des beaux jours & des zephirs,
Avoit déjà fait éclore
Dans nos champs mille plaiſirs ;
Déja par de doux ramages
Les oyſeaux dans les Bocages
Chantoient leurs tendres langueurs,
Et ceſſant d’être captives
Les Nayades ſur leurs rives
Voyoient naître mille fleurs.

Déja ſur ces fleurs naiſſantes
Les Bergers à leurs Amantes
Racontoient le long du jour
Combien la ſaiſon des glaces
Avoit couté de diſgraces
Et de maux à leur amour.
Enfin toute la Nature
Pleine d’un eſpoir charmant
Du retour de la verdure
Marquoit ſon raviſſement.

Mais l’hiver impitoyable
Rend ce plaiſir peu durable,

Pour bannir le Printemps il revient ſur ſes pas,

Par ſes barbares outrages
On revoit ſur nos rivages
Les glaçons & les frimats,
L’Aquilon fier & terible
Chaſſe le zephir paiſible

Et ravit à nos champs leurs renaiſſans appas.


Depuis que ſa froide halaine
A triomphé des beaux jours,
Les plaiſirs & les amours
Sont diſparus de la plaine,
En retournant dans le hameau
Chaque Berger ſe deſeſpere

De ſe voir araché d’auprés de ſa Bergere

Par un changement ſi nouveau.

Tandis que le Berger pleure
Des rigueurs de la ſaiſon,
Le Laboureur à toute heure
En tremble pour ſa moiſſon ;
Voyant les vents en furie
Exercer leur barbarie,
Dans ſes fertiles Guerets,

Troublé, remply d’épouvante,

Il n’oſe plus conter la recolte abondante

Qui l’avoit tant flaté par ſes riches aprêts.


Enfin par l’horrible guerre
Que le froid fait ſur la terre
Tout languit dans l’Univers ;
Et les coſteaux déja verts
Quitant leur riante face
Pour ceder à ſon horreur,
On ne voit plus que la trace
Des Autans pleins de fureur.

Helas ce triſte ravage
Qui nous deſole ſi fort
Eſt une funeſte image
Des rigueurs de nôtre ſort,
Lors qu’aprés mille traverſes
Et mille peines diverſes,

Nous croyons n’avoir plus à former des ſouhaits,

Loin de voir couronner nôtre perſeverance,

Un triſte & dur revers trompant nôtre eſperance

Rend nos chagrins plus vifs qu’ils ne furent jamais.

Tel, que l’Ambition flate
Courant aprés les honneurs,

Quelque fois à la fin en goûte les douceurs,

Dans un rang éminent où ſon pouvoir éclate,

Poſſedant peu ſon bonheur,
La fortune qui le jouë
D’un fâcheux tour de ſa rouë
Sçait renverſer ſa grandeur.

Un autre dans le commerce
Fait ſa gloire de blanchir ;
Sur l’eſpoir de s’enrichir
Il n’eſt Mer qu’il ne traverſe,
Malgré mille affreux travaux
Bravant les vents & les ondes
Il fait le tour des deux mondes
Sur de fragiles Vaiſſeaux.

Et lors que ſa main avare
A fait un nombreux amas
De ce qui nait de plus rare
Dans les barbares climats,
Remply d’une douce attente
Qui le flate & qui l’enchante,
Il ſe remet ſur la Mer,
Alors, un fougueux orage

À ſes riches Vaiſſeaux faiſant faire naufrage,

Il voit au fond des flots ſon eſpoir abimer.


Un cœur exempt des ſuplices

De la morne avarice, & de l’ambition

Qui fait toutes ſes délices
D’une tendre paſſion,

N’a pas plus de repos en ſuivant la tendreſſe

Que l’Avare craintif, ny que l’Ambitieux ;

À peine ſes ſoins & ſes vœux
Ont touché l’objet qui le bleſſe,
Que de cet état charmant
Il paſſe au malheur extrême
De voir l’ingrate qu’il aime

En trahiſſant ſes feux courir au changement.


C’eſt ainſi qu’en mille manieres
L’aveugle & bizare Deſtin

Sçait tourner nos plaiſirs en des douleurs ameres

Changeant tout en moins d’un matin ;
Mais ſi nos cœurs étoient ſans vices

Si nous ne ſuivions point les foles paſſions,

Il ne feroit ſur nous malgré tous ſes caprices

Que de foibles impreſſions.

Ces Arbres dépoüillez de leurs charmants feüillages

Ces Prez où l’herbe meurt, & ces Ruiſſeaux Glacez

Nous donnent des leçons en leurs muets langages,

Ils ont vû ſans fremir leurs apas effacez,

Quoyque le Printemps ſe retire

Que l’hivers en couroux reprenant ſon empire

Raviſſe toutes leurs beautez,

Ils ne ſucombent point ſous tant de cruautez,

Dans un état toujours ſemblable

Ces Chênes reſiſtant aux Autans irritez,

Attendent des zephirs le retour favorable.


Si comme eux dans tous les revers
Dont la fortune nous accable

Nous gardions un eſprit confiant, inébranlable,
Attendant en repos ſes changements divers ;

Nous verrions couler nôtre vie

Dans un état plus doux, & plus digne d’envie

Que ſi l’on nous rendoit Maîtres de l’Univers.

Mais en voulant que tout reponde
À nos tiranniques deſſeins,

Voulant que pour remplir nos deſirs les plus vains :

La terre s’uniſſe avec l’onde,

Nous nous ferons toûjours un deſtin malheureux,

Si nous voulons goûter une tranquille joye

Profitons des plaiſirs que le Ciel nous envoye,

Mais ne courons jamais fortement aprés eux.