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Œuvres mêlées/Les Enchantements de l’éloquence

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LES
ENCHANTEMENS
DE L’ÉLOQUENCE
OU
LES EFFETS
DE LA DOUCEUR.
NOUVELLE.
À MADAME LA DUCHESSE
D’ÉPERNON.


VOus voulez donc, belle Ducheſſe, interrompre pour quelques momens vos occupations ſerieuſes & ſçavantes, pour écouter une de ces Fables gauloiſes, qui viennent aparemment en droite ligne des Conteurs ou Troubadours de Provence, ſi celebres autrefois. Je ſçai que les eſprits auſſi grands & auſſi bien faits que le vôtre ne negligent rien ; qu’ils trouvent dans les moindres bagatelles des ſujets de réflexions importantes, que tout le monde n’eſt pas capable d’y découvrir ; & je ne puis même m’empêcher de croire que vous en ferez une dés l’abord. Vous vous étonnerez ſans doute, vous que la ſçience la plus profonde n’a jamais étonné, que ces Contes tout incroiables qu’ils ſont, ſoient venus d’âge en âge juſqu’à nous, ſans qu’on ſe ſoit donné le ſoin de les écrire.

OIls ne ſont pas aiſez à croire :
OMais tant que dans le monde on verra des enfans,
ODes meres & des mere-grands,
OOn en gardera la memoire.


Une Dame très-inſtruite des antiquitez Greques & Romaines, & encore plus ſavante dans les Antiquitez Gauloiſes, m’a fait ce Conte quand j’étois enfant, pour m’imprimer dans l’eſprit que les honnêtetez n’ont jamais fait tort à perſonne, ou pour parler comme le vieux proverbe, que beau parler n’écorche point langue, & que ſouvent,

ODoux & courtois langage
OVaux mieux que riche heritage.


Elle s’efforçoit de me prouver la verité de cette maxime fort ſenſée, quoique Gothique, par l’Hiſtoire tres-merveilleuſe que je vais vous raconter.

Dans le temps où il y avoit en France des Fées, des Ogres, des Eſprits Folets & d’autres Fantômes de cette eſpece (Il eſt difficile de le marquer ce temps-là : mais il n’importe) II y avoit un Gentilhomme de grande conſideration qui aimoit paſſionnément ſa femme (& c’eſt ce qui fait encore que je ne puis deviner quel temps c’étoit) Sa femme ne l’aimoit pas moins : il étoit bon homme : il le meritoit. Ils vécurent donc aſſez heureux durant quinze ou ſeize ans : mais la mort les ſépara. La Dame mourut & ne laiſſa qu’une fille unique. Elle avoit été tres-belle ; ſa fille ne le fut pas moins, & avec mille agrémens qui parurent dés ſon enfance, elle avoit le teint d’une blancheur ſi ébloüiſſante qu’on en forma ſon nom, & qu’on la nomma Blanche. Sa mere n’avoit point eu de bien : mais ſon pere en avoit eu beaucoup : cependant il n’en avoit plus quand ſa femme mourut ; parce que ſes affaires avoient mal tourné pendant ſon mariage ; & ſa fille ſe voioit réduite à n’avoir pour toute dot que ſa blancheur & ſa beauté ; ce qui d’ordinaire n’eſt pas d’un grand ſecours pour faire trouver un parti conſiderable. Le pere de Blanche étant fort affligé de la mort de ſa femme, crût qu’il n’en ſeroit point conſolé juſqu’à ce qu’il en eût une autre ; & comme ſa fille luy paroiſſoit aſſez jeune pour avoir le temps de luy chercher un établiſſement à loiſir, il conclud qu’il faloit premièrement penſer à luy, & il ſongea ſérieuſement, à fixer ſon choix. Le mauvais état de ſes affaires le fit pencher du côté de la richeſſe : ainſi il s’attacha à une veuve qui n'etoit ni belle ni jeune : mais tres-opulente. Cette femme n’avoit qu’une fille unique non plus que luy, & elle étoit veuve d’un Financier qui n’avoit oublié aucun des tours de ſon métier pour parvenir au comble de la richeſſe, & il y avoit reüſſi. Ils n’avoient rien à ſe reprocher ſur la naiſſance : auſſi le point d’honneur ne mit jamais de diviſion entr’eux : mais comme elle avoit conſervé avec ſoin les ſentimens & la maniere de la famille dont elle étoit, elle avoit donné à ſa fille une éducation pareille à celle qu’elle avoit euë ; & ſa fille étant d’un caractere rude & fort propre à recevoir des impreſſions groſſieres, il n’eſt preſque pas poſſible de voir deux perſonnes plus populaires & plus ruſtiques qu’elles étoient. Dans ce caractere elles ne laiſſoient pas d’être toutes deux remplies d'une ambition outrée, mais mal entenduë : elles avoient des idées ſi ridicules qu’elles faiſoient cent extravagances, où l’on voyoit à découvert les égaremens que leur faſte & leur vanité leur inſpiroient.

Avec ces diſpoſitions, il eſt aiſé de juger que le pere de Blanche, qui portoit le titre de Marquis, fut écouté de la veuve avec joye, & que l’envie d’avoir un grand nom luy fit faire le mariage en fort peu de jours. Son nouvel Époux, qui n’avoit enviſagé que ſon bien en l’épouſant, vit avec beaucoup de chagrin dés qu’il fut marié, combien les défauts de la Marquiſe qu’il avoit faite étoient en grand nombre & fatigans ; mais comme il aimoit naturellement la paix avec tout le monde, & que d’ailleurs il étoit d’un caractere à ſe laiſſer gouverner par ſa femme, telle qu’elle fût ; il vécut fort bien avec elle, à condition qu’il ſe mît ſur le pied de ne la contredire jamais & de la laiſſer maîtreſſe abſoluë en toutes choſes. Il ſe conſoloit de ſon humeur incommode par les douceurs que luy produiſoit le grand bien qu’elle luy avoir aporté : il ſuportoit ſes emportemens en Philoſophe ; & quand il la voyoit trop en train de crier, comme il aimoit la lecture, il s’en alloit lire dans ſon cabinet.

Il n’y avoit que l’aimable Blanche qui fut entierement à plaindre. Sa belle mere avoit pour elle une averſion inconcevable ; elle étoit au deſeſpoir de voir que ſa beauté faiſoit encore paroître la diformité de ſa fille, & la rendoit le mépris de tout le monde : car Alix (c’eſt ainſi qu’on nommoit la fille du Financier) étoit un monſtre en laideur, auſſi-bien qu’en groſſiereté. Cependant telle qu’elle étoit, ſa mere ne laiſſait pas de l’aimer juſqu’à l’idolatrie : elle auroit tout ſacrifié à ſa ſatisfaction ; & pour mettre le comble au malheur de Blanche, Alix la haïſſoit encore cent fois plus que ſa mere. Elle emploia donc tous les moyens imaginables pour la chagriner : la mere vouloit que Blanche fût miſe dans un Convent : mais Alix qui s’étoit miſe en tête de la voir toûjours la victime de ſes caprices, détourna ſa mere de ce deſſein ; craignant que lors que Blanche ne ſeroit plus ſous leurs yeux, quelque amie officieuſe ne mît ſon mérite dans tout ſon jour ; & ne luy procurât quelque établiſſement éclatant, ce qu’Alix aprehendoit plus que la mort.

Il fut donc reſolu que Blanche reſteroit au logis & qu’elle ne feroit aucune viſite, ni n’en recevroit aucune : On prit des meſures pour la cacher avec ſoin à tous les honnêtes gens, & afin de ternir ſa beauté, on l’obligea de s’occuper aux emplois des femmes de chambre, des femmes de charge, même des cuiſinieres.

Si je voulois, Madame, vous conter cette Hiſtoire entièrement dans les termes que les Conteurs de Provence l’ont appriſe à nos grand-meres, je vous dirois mille particularitez étonnantes de l’adreſſe de Blanche ; mais il eſt inutile ; je vous dirai ſeulement que par une docilité admirable, bien rare dans une ſi belle perſonne, elle avoit la complaiſance de s’emploier à tous les travaux déſagreables que ſa Belle-mere luy preſcrivoit ; que Blanche mettoit tout ce qu’elle touchoit dans tout ſon luſtre ; & que jamais perſonne n’avoit ſû ſi bien qu’elle gaudronner des fraiſes & dreſſer des collets-montez. Elle s’aquitoit ſi habilement de toutes ces choſes, que je ſuis ſûre que ſi elle eut vécu dans ce temps-cy, elle auroit ſu parfaitement faire aller les rayons, & ſe ſeroit attirée une groſſe cour de tant de femmes qui ſont à tous momens dans un chagrin mortel que leur rayon opiniâtre n’eſt pas dans toutes les formes, quelques ſoins qu’elles ſe ſoient donné d’en faire faire des preuves de justeſſe à leurs toilettes. Blanche auroit donné à cet ornement, ſi utile aux Belles du païs des Pigmées, toute ſa ſimetrie, & auroit encore enchéri ſur Me D… avec qui aucune Coquette n’oſeroit ſe broüiller ; parce qu’elle a l’heureux talent de ſe mieux coifer, & de mieux monter des cornettes que toutes les faiſeuſes de l’univers. Cette belle prerogative luy attire l’admiration & les complaiſances d’un grand nombre de femmes, à cauſe qu’elle leur fait part de ſes coifures & qu’elle leur tourne la tête comme elle l’a tournée. Mais laiſſons ces remarques pour continuer nôtre Hiſtoire.

Non-ſeulement on donnoit mille fatigues à Blanche ; mais on la laiſſoit dans une négligence qui auroit été juſqu’à la malpropreté la plus dégoûtante, ſans les diſpoſitions naturelles qu’elle avoit à être propre de quelque maniere qu’elle fût habillée : ainſi malgré le ſoin qu’on prenoit de luy douner des habits qui puſſent la déformer, tout luy ſeoit ; ſa coifure plate & ſon vêtement de groſſe ſerrge n’empêchoient pas qu’elle ne parût belle comme l’Amour ; pendant qu’Alix toute couverte d’or & de pierreries, & avec une coifure la plus étudiée, faiſoit peur à tous ceux qui la regardoient : car l’excès de ſa parure ne la rendoit que plus laide & de plus mauvais air.

Cependant elle ne pouvoit reſter chez elle : On la voyoit inceſſamment aux promenades, aux ſpectacles, aux bals : elle ne pouvoit ſe laſſer d’étaler ſa pompe dans tous ces lieux : mais ſi elle trouvoit du plaiſir à s’attirer les regards de quelques Bourgeoiſes, elle étoit d’ailleurs bien mortifiée d’entendre à tous momens les Pages ou les Mouſquetaires de ce ſiecle-là, qui luy diſoient derriere elle les veritez les plus piquantes : Car dés ce temps beaucoup de Mouſquetaires, d’Academiſtes, de jeunes Officiers, & d’autres étourdis avoient la ridicule habitude de venir regarder au nez à toutes les femmes qu’ils voyoient un peu parées, & d’en dire tout haut mille impertinences quand ils ne les trouvoient pas belles à leur gré. Ainſi on peut juger combien ces jeunes foux exerçoient le beau talent qu’ils ont de faire de froides railleries, quand ils voyoient la figure rebutante d’Alix : mais ce qu’on ne peut pas imaginer aiſément, eſt qu’elle ſe vangeoit ſur Blanche des inſultes qu’elle avoit receuë : ſe figurant que s’il n’y avoit point de Belles au monde, la laideur ne ſeroit pas expoſée à de pareils mépris, elle redoubloit ſon averſion pour cette aimable personne, & engageoit ſa mere à luy donner de nouveaux chagrins.

Malgré la douceur naturelle de Blanche tant de mauvais traitemens l’aigriſſoient quelquefois ſi fort, qu’elle faiſoit deſſein de ſe tirer de cette maiſon à quelque prix que ce fût : mais la haine qu’elle avoit pour les éclats, l’amour qu’elle avoit pour ſon pere & l’eſperance de trouver quelque occaſion de ſortir avec bienſeance de ſon eſclavage, luy ôtoient la réſolution d’en ſortir en faiſant du bruit. Elle ſe preparoit donc de nouveau à la patience, & ſon pere qui l’aimoit beaucoup ; mais qui n’avoit pas la fermeté de s’opoſer aux manières barbares qu’on avoit pour elle, adouciſſoit ſes chagrins en les partageant, loüoit ſa vertu & la conſoloit en luy promettant de la part du Ciel, qu’elle ſe verroit un jour dans un état plus heureux. Ces conſolations ſoutenoient la conſtance de Blanche dans ſes malheurs : cependant comme la ſocieté & toutes ſortes de divertiſſemens luy étoient interdits, elle trouva moyen d’en prendre dans ſa chambre par la lecture. Elle amaſſa un grand nombre de Romans, je ne ſai de qu’elle maniere : cependant elle n’en eut pas toute la ſatisfaction qu’on pourroit croire ; parce qu’elle ne pouvoit lire que la nuit, ſa Belle-mere l’occupant ſans relâche tant que le jour duroit. Mais quoiqu’il falût retrancher de ſon ſommeil pour avoir le temps de lire, cela ne l’en empêchoit pas : elle croioit ſe repoſer en liſant, & quand elle pouvoit dérober de jour quelques momens, elle retournait avec empreſſement à ſes livres.

Sa Belle-mere qui l’obſervoit ſans ceſſe, prit des ombrages de l’ardeur qu’on luy voyoit pour être ſeule dans ſa chambre ; & voulant s’éclaircir de ce qui l’y atiroit ſi puiſſamment, elle l’y ſurprit un jour comme elle étoit ſur un des plus beaux endroits d’un Roman auſſi-bien écrit qu’agreablement inventé. La Marquiſe auroit dû être toûchée de voir le divertiſſement innocent où Blanche s’étoit réduite : mais quoyqu’elle ſût à peine lire, elle ſe jetta ſur le livre & le luy arracha des mains ; & après en avoir lu le titre avec beaucoup de difficulté, parce que c’étoit un nom Grec fort rebarbatif & qu’elle prononça tres-mal, elle comprit enfin que ce livre étoit un Roman, & elle commençoit à faire un étrange vacarme à Blanche, quand par bonheur pour la pauvre fille, ſon pere entra dans la chambre. Sa femme ſans luy donner le temps de parler, luy dit en criant de toute ſa force, hé bien ! Monſieur le Rafineux, avec toutes vos chiennes de raiſons ſucrées, ne voila-t-il pas comme vous avez bien élevé vôtre penon de fille ? Je viens de la ſurprendre qui liſoit un livre d’amour en Catimini. Le Marquis qui ſe trouvoit ce jour-là un peu plus de courage qu’à l’ordinaire, répondit à ſa femme après avoir regardé le livre : Blanche fait fort bien de ſe divertir de cette lecture : Vous luy ôtez tous les plaiſirs : elle ne peut pas mieux faire que d’en prendre un qui luy donnera de l’ouverture d’eſprit & de la politeſſe : Je ſuis ravi quand je vois les filles de qualité s’occuper à lire ; ſi elles s’y appliquoient toutes, on ne les verroit pas ſi embaraſſées de leur loiſir ; elles ne couroient point tant de ſpectacle en ſpectacle, & de berlan en berlan. La Marquiſe qui ſavoit bien que ſa fille étoit auſſi avide du Jeu que de tous les autres plaiſirs, crût que ſon Epoux avoit en veuë d’attaquer Alix dans ce qu’il venoit de dire ; ainſi elle reprit en hauſſant encore d’un ton, Vraiment j’en ſuis d’avis, qu’on voulût empêcher que des femmes de qualité qui ont du bien à milliers, ne se divertiſſent à leur fantaisie : cela eſt bon à des gueuſes qui ſont d’une nobleſſe ruïnée, de ſe retrancher tous ces plaiſirs-là : mais à des Dames qui ont plus de piſtoles que ces ſalopes n’ont de deniers, il leur eſt permis de faire tout comme bon leur ſemblera. Pour les Demoiſelles qui n’ont pas le ſol, elles ne doivent ſçavoir que le ménage & s’y occuper toûjours : au moins, ſi elles veulent faire les liſeuſes, il faut que ce ſoit dans de bons livres, & non pas dans ceux où l’on apprend la malice. On n’aprend point la malice, reprit bruſquement le pere de Blanche, dans les beaux Romans que je voi que ma fille lit ; car il en avoit été engoüé plus qu’elle & il les aimoit bien encore : au contraire, dit-il, on n’y trouve que de grands ſentimens, que de beaux exemples : on y voit toûjours le vice puny, toûjours la vertu recompenſée ; & même l’on peut dire, que pour les perſonnes bien jeunes, la lecture des Romans eſt en quelque façon meilleure que celle de l’Hiſtoire même ; parce que l’Hiſtoire étant entièrement aſſujettie à la vérité, préſente quelquefois des images bien choquantes pour les mœurs : l’Histoire peint les hommes comme ils ſont, & les Romans les répreſentent tels qu’ils devroient être, & ſemblent par là les engager d’aſpirer à la perfection : du moins on ne peut pas nier que les Romans bien faits n’aprennent le monde & la politeſſe du langage : Blanche a déja aſſez de diſpoſition à parler juſte, & j’eſpere que la lecture de ces agreables ouvrages achevera de luy en donner l’habitude. La belle-mere qui n'entendoit rien à cette Philoſophie & qui étoit une mauſſade créature, qui ne prétendoit pas relâcher rien de la ſeverité qu’elle avoit pour Blanche, ne put laiſſer achever l’apologie des Romans que le Marquis alloit continuer ; car il étoit Grec ſur ce ſujet. Quel chercheux de midy à quatorze heures ? repliqua-t-elle. Merci de ma vie ! que vôtre fille liſe tout ſon ſaoul ; puiſque ce jeu luy plaît & à vous auſſi : mais ſi les affaires de ma maiſon ne ſont faites auſſi ponctuellement qu’à l’ordinaire, je ſaurai bien la faire tourner au bout. Elle les quitta, & cette belle converſation finit de cette maniere.

Vous trouverez peut-être, Madame, que le pere de Blanche étoit un peu trop prévenu pour les Romans, vous qui ne vous occupez que des lectures ſublimes : je ne ſçay pas ce que vous en penſerez ; mais je ne vous dirai pas non plus ce que j’en penſe : je raconte ſeulement ce que porte ma Chronique : je ſuis Hiſtorienne ; & une Hiſtorienne, auffi-bien qu’un Hiſlorien, ne doit point prendre de parti. Ne badinez pas, je vous prie, ſur ces réflexions : car ſi vous alliez perdre vôtre ſerieux vous me feriez perdre le mien, auſſi. Cependant j’en ay bien beſoin pour avoir la force de vous raconter tranquillement la ſuite de cette ſurprenante Hiſtoire.

Le pere de Blanche ne ſe trompa point : cette belle fille joignit en peu de temps une politeſſe achevée à ſa douceur naturelle : on ne peut pas s’exprimer avec plus d’agrément & plus de juſteſſe qu’elle faiſoit, ſoit par le commerce qu’elle eut avec les productions de l’eſprit, ſoit par quelque autre raiſon. Alix ni ſa mere n’envierent point ces nouveaux avantages : elles étoient trop groſſieres pour ſentir la delicateſſe de ce qu’elles luy entendoient dire ; ainſi elles continuèrent ſeulement d’être bleſſées de ſes agrémens perſonels, & elles ſongerent plus que jamais à les luy faire perdre.

Dans le temps de la belle ſaiſon, le Marquis & toute ſa famille alloient à la campagne. C’étoit là que la Belle-mere de Blanche exerçoit tous les talens qu’elle avoit pour la tourmenter. Elle l’employoit à tous les travaux les plus ruſtiques : mais malgré le ſoin qu’on prenoit de l’expoſer à tous momens au Soleil, ſon teint qui étoit d’un naturel à ne ſe point hâler, conſervoit toûjours ſa blancheur. Sa Belle-mere mouroit de dépit de voir que rien n’étoit capable de la rendre laide, & elle ne pouvoit en perdre le deſſein. Enfin aprés tous les moyens qu’elle avoit tentés, & qui ne luy avoient pas reüſſi, elle s’aviſa de la charger encore d'aller quérir de l’eau, pour l’uſage de toute la maiſon à une fontaine qui étoit aſſez éloignée

Blanche qui s’étoit dévoüée à la patience, ne receut pas cette commiſſion avec plus de repugnance que celles qu’on luy donnoit d’ordinaire : aller querir de l’eau n’étoit pas pour elle un emploi plus humiliant que cent autres qu’on luy donnoit : D'ailleurs elle voyoit des Demoiſelles qui y alloient auſſi : car les coûtumes de ce temps-là étoient ſur certaines choſes bien differentes des manieres de ce temps cy ; & l’exemple auroit pû la conſoler, ſi elle y eut été de ſon bon gré, comme ces Demoiſelles de campagne, ou par l’indigence de la maiſon de ſon pere. Mais quoy qu’elle fût bien armée de patience, elle avoit de la peine à retenir ſes larmes, quand elle conſideroit que le travail accablant qu’on luy impoſoit, n’étoit que pour la deſeſperer & pour l’abîmer. C’étoit ſon chagrin : car non-ſeulement elle avoit l’exemple de ſes voiſines ; mais elle avoit lû dans quelque endroit que les filles des Rois faiſoient la leſſive du temps d’Homere, & qu’Achilles faiſoit la cuiſine fort joliment. Blanche alloit donc, ſans ſe le faire dire, querir de l’eau toutes les fois qu’on en avoit beſoin.

La fontaine où elle l’alloit prendre étoit entourée du plus beau païſage du monde ; mais le ſejour en étoit dangereux ; par ce qu’il étoit proche d’une foreſt dont les Loups venoient aſſez ſouvent faire des courſes juſque-là ; & la médiſance publioit ſourdement que c’étoit pour cette raiſon que la Belle-mere de Blanche aimoit tant à l’y envoyer. On avoit averti pluſieurs fois cette aimable fille du danger où elle s’expoſoit. Mais quoique les Loups ne fuſſent pas ce qu’elle craignoit le plus, ces avertiſſemens étoient fort inutiles pour elle, parce qu’elle ne pouvoit faire entendre raiſon à ſa Belle-mere.

Aprés y avoir été pluſieurs fois ſans y trouver ni bêtes ni gens, pour parler comme mon Auteur : Un jour ayant puiſé de l’eau, elle vit venir à elle un Sanglier furieux, quoy-qu’il ne fût pourſuivi de perſonne. Elle en fut ſaiſie de frayeur : on le ſeroit à moins, Madame. Elle ne fut pas ſi effrayée cependant qu’elle ne ſongeât à ſe conſerver ; elle prit la fuite, & elle gagnoit déjà des brouſſailles, lors qu’elle ſe ſentit atteinte à l’épaule d’un coup qui la renverſa par terre. Au même moment le Sanglier paſſa prés d’elle ſans luy faire mal & ſe cacha dans le bois.

Comme elle faiſoit des efforts pour ſe relever, malgré la douleur qu’elle ſentoit, elle entendit quelqu’un qui cria : Quoi ! la belle Enfant, c’eſt vous que j’ai bleſſé au lieu du Sanglier ! Que je ſuis malheureux ! En même temps Blanche vit un jeune homme richement vêtu, qui s’aprocha d’elle pour luy aider à ſe relever. Quoique le ſang qu’elle perdoit la rendît fort pâle, le Chaſſeur ne l’eut plûtôt enviſagée qu’il vit bien qu’elle étoit d’une beauté extraordinaire, & qu’il ſe ſentit touché de l’air doux & engageant qu’il trouva dans cette jeune perſonne, malgré la ruſticité de ſes habits. Il ne s’amuſa pas à luy en faire compliment : il étoit plus judicieux : il ſongea à la ſecourir promptement. Il déchira ſon mouchoir, même ſa cravate, ou ſi vous voulez ſa fraiſe, pour tâcher d’arrêter le ſang de la playe. L’Hiſtoire dit que les yeux de Blanche firent à leur tour une bleſſure au Chaſſeur : mais j’ay peine à croire que ce fût dés ce premier moment ; ou ſi la Chronique dit vrai, il falloit que ce Chaſſeur fut auſſi aiſé à prendre feu que ſon fuſil.

Quelque Critique va dire aparemment que ce Chaſſeur n'avoit point de fuſil, puis que du temps des Fées on n’avoit pas encore l’uſage de l’Artillerie. Je connois des ſçavants ſi ſcrupuleux qu’ils ne laiſſeroient pas finir un Conte, ſans ce récrier ſur cet Anachroniſme : mais ſi je voulois entrer en raiſon avec un Cenſeur ſi peu ſenſé, ne pourrois-je pas luy dire, que Meſdames les Fées pouvoient bien avoir fait là quelqu’un de leurs coups : On va bien voir d’autres merveilles : elles auraient bien pû encore faire celle-là ; ſur tout en faveur du Chaſſeur dont il s’agit, qui étoit filleul de Meluſine, de Logiſtille, & de je ne ſai combien d’autres des plus celebres de ces Dames obligeantes.

Cependant il eſt vray que l’arme dont Blanche fut bleſſée n’étoit point une arme à feu : car un Hiſtorien doit toûjours dire la vérité, quoique j’en ſache aſſez qui y manquent : c’étoit un Dard, ou un Javelot, que le Prince avoit voulu lancer au Sanglier… Mais je croi que je ne vous ai pas encore dit que ce Chaſſeur étoit Prince ? Hé bien ; il n’importe, je vous conterai tantôt ce que je ſai de ſa Genealogie ; car pour apreſent il faut retourner à la pauvre Blanche, que nous laiſſons trop long temps à demi évanoüie sur l’herbe.

Comme elle ſe voyoit entre les mains d’un tel Chirurgien, elle étoit dans une frayeur & dans une confuſion qui luy faiſoit autant de peine que le mal qu’elle ſouffroit. L’officieux Chaſſeur luy donnoit tous les ſecours dont il pouvoit s’aviſer, & il étoit ſi pénetré d’admiration & de douleur qu’il n’avoit pas la force de dire un mot. Enfin aprés avoir mis ſur la playe de la Belle le meilleur apareil qu’il pût & luy avoir jetté de l’eau dix ou douze fois ſur le viſage, de maniere qu’elle ne paroiſſoit plus en danger de s’évanoüir, ce jeune Inconnu luy dit : Que mon bonheur & mon malheur ſont extrêmes aujourd’huy ! Quel bonheur ! d’avoir vû une auſſi charmante perſonne que vous ! Quel malheur ! d’être la cauſe des maux qu’elle ſent !

Vous êtes une cauſe innocente de ces maux, répondit Blanche : Ainſi, Seigneur, un ſemblable malheur ne mérite pas de troubler vôtre tranquilité.

Quand vous ne ſeriez qu’une fille ordinaire, répliqua l’Inconnu, j’aurois bien de la douleur de vous avoir bleſſée : Jugez donc quel eſt mon deſeſpoir de cet accident, vous voyant auſſi aimable que vous êtes.

Sans répondre à vos douceurs, repartit Blanche, je vous dirai, Seigneur, que vous pouſſez trop loin la generoſité : Quand vous m’auriez tuée, il ne faudroit s’en prendre qu’au deſtin, & non pas à vous : Et puis il y auroit ſi peu de perte à la vie d’une fille comme moy, que cela ne meriteroit pas d’agiter la vôtre, qui me paroît une de ces belles vies qui ſont d’ordinaire ſi utiles à l’Etat, que je puis répondre que des perſonnes de mon caractere ſacrifieroient avec plaiſir leurs jours inutiles aux jours précieux des Gentilshommes auſſi neceſſaires au public que vous avez l’air d’être. Accordez-moy donc, Seigneur, la grâce que je vous demande de ne vous point affliger de mon aventure : car à mon tour, je me reprocherois le chagrin qu’elle vous donneroit.

L’Inconnu, qui ſur l’habit de Blanche l’avoit priſe d’abord pour une Païſanne, ou une Demoiſelle de Village tout au plus, fut de la derniere ſurpriſe quand il entendit le tour dont elle parloit ; mais il fut encore plus touché de ſa douceur que de ſa politeſſe. Ce jeune Prince étoit naturellement tres-violent ; & il ſentoit bien que ſi quelqu’un, quoy qu’innocemment luy avoit fait autant de mal qu’il venoit d’en faire à cette Belle, il n’y auroit eu aucun égard qui l’eut empêché de s’emporter terriblement contre l’auteur de ce mal : Moins il étoit capable d’une telle moderation, plus il admiroit : par-là Blanche ſe rendit abſolument maîtreſſe de ſon ame, & cet exemple prouva admirablement par avance le vrai d’une des maximes de Quinaut, qui a dit avec tant de juſteſſe,

OC’eſt la beauté qui commence de plaire :
OMais la douceur acheve de charmer.


Le Prince étoit enchanté à un tel point, que la foule des penſées qui ſe préſentoient à ſon imagination luy fit quelques momens garder le ſilence, & il ne le rompit que pour dire encore à Blanche cent choſes galantes : Néanmoins il ne luy témoigna rien des impreſſions qu’elle avoit faites ſur ſon cœur ; par ce qu’il craignoit d’alarmer une belle perſonne qui luy faiſoit voir autant de modeſtie dans ſes réponſes, que de douceur & de politeſſe.

Cependant le Prince étoit fort inquieté de voir que ſes gens ne le rejoignoient point. Il s’étoit égaré d’eux à la chaſſe, & il étoit dans la derniere impatience de ce qu’il n’en revenoit pas quelqu’un auprés de lui ; par ce qu’il vouloit envoyer querir promptement un Char pour remener Blanche où elle voudroit aller. Mais cette Belle, à qui il témoigna ſon inquiétude & ſon deſſein, luy dit : Seigneur, je vous prie avec les dernieres inſtances de ne point donner d’ordre pour cela ; & ſi vous avez autant de conſideration pour moy que vous m’en avez fait voir, je vous aſſure que vous ne me pouvez pas faire un plus ſenſible plaiſir, que de me quitter ſans penſer à moy, & ſans parler à perſonne ni de ma rencontre ni de ma bleſſure. J’ay les plus fortes raiſons du monde de vous faire ces prieres, & j’eſpere que je pourrai regagner tout doucement le logis de mon pere, quand je me ſerai encore un peu repoſée ici.

Apres quelques conteſtations fort obligeantes de la part du Prince, il luy dit : Hé bien, vous le voulez ; je me ſoumets à vos ordres : mais pour ce qui eſt de ne point penſer à vous, ne croiez pas, charmante perſonne, qu’on puiſſe vous obeïr ſur cela. À ces mots le Prince la quitta, remonta à cheval, & laiſſa Blanche étonnée, foible & fort inquiete des penſées qu’on auroit chez elle de ce qu’elle étoit ſi long-tems ſans revenir.

Enfin elle ſe mit en chemin, & après beaucoup de peine elle arriva au logis de ſon pere, au moment qu’on alloit envoyer voir ce qui la retenoit à la fontaine. La Belle-mere commença par faire beau bruit : mais lorſque Blanche eut dit qu’il luy étoit arrivé un accident, qu’elle avoit été bleſſée par un Sanglier, & que ſans un paſſant qui l’avoit ſecouruë, elle ſeroit morte ſur la place ; la Belle-mere fut contrainte de ſe taire. Le Marquis fort troublé à cette nouvelle, courut auprés de ſa fille, la fit mettre au lit ; & reſolut bien de ne ſe pas repoſer ſur ſa femme touchant les ſoins qu’il faudroit prendre de Blanche Puis que voila cette belle fille en bonne main, retournons au Prince & à ſa Genealogie.

Il étoit alié d’Urgande, couſin de Maugis, Arriere-neveu de Merlin, & avec cela filleul du ſage Lirgandée & des plus ſavantes Fées, comme je vous l’ai déja dit. Du reſte on ne ſait pas bien de quel païs il étoit Souverain futur : car certaines Relations diſent qu’il étoit fils du Duc de Normandie : d’autres aſſurent que c’étoit du Duc de Bretagne ; & d’autres Mémoires, que ce fut le Comte de Poitiers qui luy avoit donné la naiſſance. Ce défaut d’éclairciſſement vient de ce qu’on ne ſait point du tout en quel lieu étoit la fontaine où Blanche alloit quérir de l’eau. Enfin, il n’importe pas beaucoup : il ſuffit que toutes les Relations conviennent que le Chaſſeur qui bleſſa cette Belle, étoit fils & heritier du Souverain du païs.

Comme ce jeune Prince étoit fort occupé de l’aventure qu’il avoit eue ; ſi tôt qu’il eut rejoint ſes gens, il chargea un de ſes Ecuyers qui étoit fort adroit de s’aller informer dans le Village du deſtin de Blanche. L’Ecuyer s’aquita habilement de ſa commiſſion, & vint rendre un compte exact à ſon Maître, de la naiſſance, des inclinations & des malheurs de cette jeune Beauté. Le Prince fut ravi d’aprendre qu’elle étoit d’une nobleſſe illuſtre, & ſongea à prendre des meſures pour rendre heureuſe une perſonne qui luy paroiſſoit ſi digne de l’être.

Blanche étoit aimée dans le Village dont ſon pere étoit Seigneur, autant qu’Alix y étoit haïe : ainſi les Païſans avoient fait à l’Ecuyer cent contes plaiſans touchant les belles qualités de l’une & les defauts choquans de l’autre. Ce Gentilhomme qui étoit vif & enjoüé, n’avoit pas oublié un mot de toutes les choſes qu’on luy avoit dites, & il les raconta au Prince dans les mêmes termes, avec une naïveté qui eut le pouvoir de divertir un Amant, qui étoit auſſi occupé de ſa tendreſſe que le ſont d’ordinaire les Heros de Roman.

Le premier ſoin du Prince fut de chercher à guerir Blanche de la bleſſure qu’il luy avoit faite : mais comme pour être d’une famille fort ſavante dans l’art de Féerie, il n’étoit pas pour cela plus habile dans cet art, il eut recours à une de ſes marraines, à qui il alla conter ſon avanture. II ne luy confia point l’amour qu’il avoit pour Blanche : il luy demanda ſeulement la guériſon de cette belle fille : mais avec tant d’ardeur, & il luy parla de ſon merite avec tant d’exageration, qu’une femme un peu du monde, ſans être Fée & ſans ſavoir la Négromencie, auroit deviné aiſément qu’il étoit amoureux. Il ne fut donc pas dificile à la bonne Fée de faire cette découverte ; & comme elle aimoit véritablement ſon filleul, elle fut bien aiſe de ce qu’il remettoit cette affaire à ſes ſoins ; ſe faiſant un plaiſir de voir Blanche, pour examiner ſi elle étoit digne des ſentimens qu’elle inſpiroit à un cœur qui avoit été juſque-là inſenſible à la tendreſſe.

Dulcicula, c’eſt ainſi que ſe nommoit cette Fée, alla donc préparer d’un Baume merveilleux, qui gueriſſoit les bleſſures les plus mortelles en moins de vingt-quatre heures. Enſuite elle prit la figure d’une vieille Païſane, & dans cet équipage elle s’alla préſenter à la porte du pere de Blanche. La première personne qu’elle rencontra, ce fut Alix, à qui elle dit fort civilement en ſtile villageois : qu’ayant un ſecret admirable, elle venoit offrir ſes ſervices au Marquis pour ſa fille.

Qu’eſt-ce que cette vieille folle-là me vient conter ? répondit brutalement Alix. Je croy que toute cette vermine de Villageois eſt enragée à faire les entremeteux pour cette guenon de Blanche : je ne ſai pas à qui ils en ont de ſe démener tretous comme des Ahuris : cette bonne bête-là n’aura garde d’aller faire une boſſe au Cimetiere : ſi c’étoit quelque bon chien à Berger, il en mouroit bien plûtôt qu’elle.

Dulcicula fut extrêmement ſurpriſe de voir une Demoiſelle toute couverte d’or & de piereries, parler un ſi étrange jargon : mais cette Fée, qui étoit la douceur même, fut encore plus indignée de ſon mauvais naturel, que de ſa groſſiereté. Elle ne répondit rien à cette brutale : & ayant apris que le Marquis n’étoit pas chez luy, elle s’adreſſa à une femme qu’il avoit chargée d’avoir ſoin de Blanche. Cette femme mena la Fée auprès du lit de la malade : Dulcicula luy dit toûjours dans des termes conformes à ſon habit : que ſon accident l’ayant touchée, elle étoit venuë exprès de ſon Village pour luy offrir d’un Baume qu’elle avoit, qui gueriſſoit toutes ſortes de maux, & fort promptement.

Blanche qui avoit beaucoup d’eſprit, & qui étoit dépréocupée des erreurs populaires, crut que le Baume dont on luy parloit, étoit quelqu’un de ces remedes dont le peuple s’entête, & qu’il apelle de petits remedes innocents, parce qu’il faut être en effet bien innocent pour s’en ſervir. Cependant cette aimable fille, gardant toûjours ſon caractere, répondit à la Fée : vous êtes bien obligeante, ma bonne mere, de quiter ainſi toutes vos affaires pour me venir faire plaiſir : je ne ſai comment je pourray reconnoître ce que je dois à vôtre zele, moi qui ſuis ſi peu en état de faire ce que je voudrois : mais je parleray de vous à mon pere, & j’eſpere qu’il vous tiendra compte de vôtre bonne volonté : car pour le Baume, je vous en remercie : je ſuis entre les mains des Chirurgiens, & il ne faut pas changer tous les jours de remedes.

Dulcicula, charmée de la douceur & des manieres honêtes de Blanche, ne laiſſa pas de pénétrer la mauvaiſe opinion qu’elle avoit de ſon Baume : mais elle la preſſa de s’en ſervir avec tant d’ardeur & de confiance, que cette belle fille y conſentit, par pure complaiſance pour la Païſane qu’elle voyoit ſi affectionnée pour elle. La Fée mit donc de ſon Baume enchanté ſur la playe de Blanche, & par un effet merveilleux, il n’y fut pas plûtôt que la Belle commença à ſe ſentir fort ſoulagée.

Elles entrerent enſuite en converſation : Dulcicula ne ceſſoit point d’admirer en elle-même la douceur & les autres belles qualitez qu’elle voyoit jointes à tant de beauté, & cette admiration produiſit un bon effet. La Fée tenoit un bâton ſurquoy elle ſembloit s’apuier : mais c’étoit la Baguette enchantée dont elle ſe ſervoit à faire tous les prodiges de ſon art. Elle toucha Blanche de cette baguette, comme par hazard, & luy fit un Don d’être toûjours plus que jamais douce, aimable, bienfaiſante & d’avoir la plus belle voix du monde. Auſſi-tôt elle ſortit de la chambre de la belle malade, accompagnée de la femme qui en avoit ſoin.

Elle la mit ſur le chapitre d’Alix, & elle aprit que cette Grondeuſe étoit auſſi coquette, que laide & méchante : que comme elle étoit toûjours dans une parure éclatante & faiſoit cent grimaces & cent contorſions pour ſe donner de l’agrément, on l’apelloit en tous lieux par ironie, la belle Alix : elle ajoûta, qu’en mille endroits, quand on voyoit une fille ſe donner des airs impertinens & affectez, on diſoit qu’elle faiſoit bien la belle Alix.

La Fée ainſi inſtruite rencontra encore dans la cour, toute ſeule, celle dont on venoit de luy parler en ſi beaux termes. Elle s’aprocha d’Alix & luy dit civilement : Mademoiſelle, je vous prie de me dire par où je pourrois trouver la porte de derriere de ce logis.

Alix répondit en colere : peut-on rien voir de plus mal apris que cette vieille Radoteuſe-là, qui vient s’adreſſer à moy pour faire toutes ces ſotes queſtions ?

La Fée, ſans répondre, ſe mit à marcher derrière Alix, & laiſſant tomber ſa baguette ſur elle comme ſans deſſein, elle luy fit le Don, d’être toûjours emportée, deſagréable, & malfaiſante. Ce n’étoit que luy aſſurer la poſſeſſion des qualitez qu’elle avoit déja. Auſſi elle entra dans une telle fureur de la chute de cette baguette, qu’elle penſa battre la bonne Païſane : du moins elle vomit contr’elle un torrent d’injures, & la Fée qui avoit fait ſon coup ſe retira.

Cependant Blanche qui ne ſentoit plus de douleurs ſi aiguës, depuis l’aplication du Baume enchanté, repaſſoit l’avanture du bois dans ſon ſouvenir. Les manieres agréables & la bonne mine du Chaſſeur ſe preſentoient vivement à ſon idée ; & il luy ſembloit que dans tous les Romans qu’elle avoit lûs, elle n’avoit jamais rien vû de plus merveilleux que cet incident. Elle étoit bien en peine de ſavoir qui étoit ce Chaſſeur : mais tous ſes mouvemens ne naiſſoient que de ſimple bien-veillance & de curioſité. N’allez pas croire, je vous prie, que d’autres ſentimens y euſſent part ; vous feriez tort à Blanche.

Pour le Prince, il étoit entierement livré à l'amour. Ce que Dulcicula luy avoit dit du mérite de Blanche alumoit encore ſon feu ; & il en étoit ſi tranſporté que ſans la crainte du Duc ſon pere, dés l’inſtant il auroit été quérir cette belle malheureuſe pour l’amener triomphamment dans le Palais : mais il falut moderer ſes tranſports ; non pas ſans chercher cent fois dans ſon eſprit des moyens de les contenter.

Juſtement au bout de vingt heures Blanche ſe trouva parfaitement guérie, & quelques jours aprés ſon impitoyable Belle-mere la renvoya encore ſans façon à la fontaine. Comme elle étoit prête à puiſer de l’eau, elle vit venir à elle une Dame qui brilloit encore plus par ſon grand air & par ſa bonne grace, que par ſa parure, quoiqu’elle fût miſe d’une maniere auſſi magnifique que galante. Cette Dame s’aprocha de Blanche, & luy dit : ma belle Enfant, je vous prie de vouloir bien me donner à boire,

J’ay bien de la confuſion, Madame, répondit agréablement Blanche, de ne pouvoir vous en préſenter que dans ce vaſe, qui eſt fort peu commode pour cela. En même temps cette belle fille ſe pencha ſur le bord de la fontaine, rinſa le vaſe avec ſoin, & enſuite présenta de bonne grace à boire à la Dame. Elle remercia Blanche fort civilement après avoir bû. Elle la trouva ſi aimable dans ſes manieres, que du remercîment elle entra en converſation : la jetta ſur mille ſujets agréables & délicats, dont Blanche ne fut point embarraſſée : elle y répondit avec tant d’eſprit, de douceur & de politeſſe, qu’elle acheva de charmer celle à qui elle parloit.

Cette Dame, comme je croy que vous vous en doutés déja bien, étoit auſſi une Fée : mais vous ne vous douterez pas que cette Fée s’apelloit Eloquentia nativa. Ce nom paroîtra à quelques gens auſſi étrange qu’un nom Grec : cependant charmante Ducheſſe, vous voyez bien qu’il eſt tres-Latin ; mais Latin, ou Grec, cela ne fait rien : c’eſt de ce nom bouru que s’apelloit la Fée dont il s’agit, & il ne faut pas s’en étonner : toutes les Fées avoient toûjours des noms heteroclites. Eloquentia nativa donc, toute pénétrée de l’éloquence & des manieres obligeantes de Blanche, ſe reſolut de recompenſer magnifiquement le petit plaiſir que cette belle luy avoit fait de ſi bon cœur & de ſi bonne grace. La ſavante Fée mit la main ſur la tête de Blanche, & luy donna pour Don ; qu’il ſortiroit de ſa Bouche des perles, des diamans, des rubis & des emeraudes chaque fois qu’elle feroit un ſens fini en parlant : enſuite la Fée dit adieu à cette aimable fille, qui s’en retourna tranquilement chez elle chargée de ſon vaſe plein d’eau.

Blanche ne fut pas plutôt en préſence de ſa Belle-mere, que cette femme luy demanda d’un ton aigre, ce qui l’avoit encore ſi long-temps retenuë à la fontaine. Blanche luy répondit : c’eſt l’arrivée de la plus aimable Dame que j’ay jamais veuë : à ces mots un amas ébloüiſſant de perles & de pierreries luy ſortit de la bouche.

Qu’eſt-ce donc que ceci ! s’écria la Marquiſe. Blanche luy raconta éloquemment & ingenûment la rencontre qu’elle avoit fait de la Dame, & l’entretien qu’elle avoit eu avec cette admirable inconnuë : mais ce recit ne ſe fit pas ſans qu’à la fin des periodes de Blanche, quelque courtes qu’elles fuſſent, il ne tombât de ſa bouche ſur le plancher une pluye plus précieuſe encore que celle qui vinquit Danaé : chacun s’empreſſoit à ramaſſer ce que Blanche répandoit de ſa bouche : perſonne n’étoit éfrayé des dragées qu’elle écartoit : elle ſe donna bien à ſon tour le foin de les recueillir ; & quoiqu’elle ne fut pas interreſſée, inſenſiblement elle prit l’habitude de parler d’un ſtile coupé. On ne peut décrire la joye du Marquis ; c’eſt pourquoi je n’en parle point.

Cependant la Marquiſe, auſſi ſurpriſe que conſternée, ſe reſolut dés le lendemain d’envoyer ſa fille à la fontaine, ſe flatant qu’elle y trouveroit auſſi la Dame inconnuë, & qu’elle luy feroit les mêmes faveurs qu’à Blanche. On étoit en ce temps là comme on eſt encore aujourd’huy : ou ne ſe rendoit point juſtice : on vouloit des grâces ſans ſe mettre en peine de les mériter. Cette mere dit ſon deſſein à Alix, qui étant plus brutale que jamais, luy répondit en termes impertinens qu’elle étoit plaiſante de luy vouloir donner ce bel employ, & qu’elle n’en feroit rien. La mere dit qu’elle vouloit abſolument que cela fût, & que c’étoit pour ſon bien qu’elle l’envoyoit à l’eau : Enfin Alix, en diſant mille ſotiſes, ſe prepara à y aller.

Elle ſe para avec autant de ſoin que ſi c’eût été pour aller au Bal, prit un vaſe d’or le plus beau de toute la maiſon, & dans cet étalage pompeux elle arriva à la fontaine. Eloquentia-nativa étoit en effet autour de ſes eaux : la ſavante Fée avoit fait depuis peu la découverte de cette belle ſolitude & elle s’y plaiſoit beaucoup : mais ce jour-là elle ſe promenoit ſous la figure d’une agréable Païſane dont elle avoit pris l’air naïf & l’habit champêtre : car Eloquentia n’étoit pas moins belle avec une ſimple parure que ſous les plus brillans ornemens. Au contraire quand elle mettoit des ajuſtemens affectez, cela offuſquoit ſa beauté.

Alix s’aſſit ſur le bord de la fontaine, & la jolie Païſane qui avoit ſoif, parce qu’elle s’y étoit long-temps promenée, s’aprocha auſſi-tôt de ce bord. Alix, dont l’eſprit populaire n’étoit frapé que de l’éclat des habits magnifiques, à qui ſeuls elle rendoit l’honneur qu’elle étoit capable de rendre : Alix, dis-je, regarda la feinte Païſane avec mépris, & ne daigna pas l’honorer d’un ſigne de tête, quoy qu’Eloquentia luy eût fait une profonde révérence. La Fée ne ſe rebuta point pour cela : en faiſant une nouvelle reverence, elle dit à Alix, Mademoiſelle, je vous ſuplie d’avoir la bonté de ſoufrir que je me ſerve de vôtre vaſe pour puiſer de l’eau ; car j’ay une ſoif violente.

Voyez ce fretin, répondit Alix toute en furie : on vient icy tout exprès pour l’abreuver : vraiment, il leur en faut des vaſes d’or pour mettre leur chien de muſeau : allez bête de tortillonne : tournez moy le dos, & ſi vous avez ſoif allez boire à l’auge de nos bœufs.

Vous êtes bien bruſque, Mademoiselle, répliqua la fée : vous fais-je quelque offenſe pour me traiter ainſi ? Alors Alix ſe levant, & mettant les deux mains ſur ſes côtez, dit en criant de toute ſa force : Je croi que tu veux raiſonner, peſte de Soüillon : mais je ne te conſeille pas de m’échaufer les oreilles ; car je te ferois aſſommer de coups quand tu paſſeras devant nôtre porte.

La ſage Fée pleine d’indignation des brutalitez de cette créature, voulut l’en punir dés le moment, & d’une maniere qui conſervât un ſouvenir plein d’horreur du torrent injurieux de ſa langue venimeuſe. Elle jetta Alix par terre en la touchant du bout de ſa baguette, & dans cet état, elle lüy donna le Don, ou plûtôt la punition, Qu’à chaque mot qu’elle diroit ; il ſortiroit de ſa bouche des crapauds, des ſerpens, & des araignées, & d’autres vilains animaux dont le venin fait fremir tout le monde. Auſſi-tôt Eloquentia s’en alla de ce lieu, & laiſſa Alix pleine de rage contr’elle.

Cette méchante perſonne attendit long-temps la Dame brillante dont elle eſperoit des faveurs : mais voyant qu’elle attendoit vainement, enfin elle ſe laſſa & s’en retourna chez elle. Sa mere brûloit d’impatience de la revoir, & du moment qu’elle l’aperceut de ſa porte, cette Marquiſe alla au devant d’elle. Hé bien ! dit-elle, avez-vous fait une bonne rencontre ? Oüi ! dit Alix : il étoit bien neceſſaire de m’envoyer là faire le pied de grue. À ces mots un tas de couleuvres, de crapaux & de ſouris ſortit à flots de la bouche d’Alix.

Où as tu pris cela, malheureuſe ! s’écria la mere. Alix voulut luy répondre : autre déluge de vilaines bêtes. La mere & la fille rentrerent dans le logis ; où l’on vit que le beau Don qu’avoit Alix, étoit un mal ſans remede & tout le monde acheva de prendre cette indigne perſonne dans la dernière averſion. Sa mere elle même ne pût s’en empêcher.

Cependant le Prince qui étoit fort attentif à tout ce qui regardoit Blanche, aprit en peu de temps le Don heureux qu’elle avoit receu d’une Fée ; & comme il connoiſſoit la puiſſance & la genéroſité d’Eloquentia nativa qui étoit encore une de ſes marraines, il ſe douta que c’étoit-elle qui avoit fait ce prodige. Prenant le prétexte d’en vouloir être témoin, il marqua beaucoup d’envie de voir venir Blanche à la Cour, & alla prier Eloquentia de vouloir bien aller quérir cette belle fille, dont on diſoit tant de merveilles.

Savez-vous, luy dit la Fée en ſoûriant, que c’eſt moy qui les ait fait ? Non, luy répondit le Prince : mais je vous en rends mille grâces ; car j’ay une ardente paſſion pour cette jeune beauté. Vous ſavez le zele que j’ay à vous obliger, reprit la Fée : mais vous ne devez point me remercier dans cette occaſion : je ne ſavois point l’intérêt que vous prenez à Blanche : vous n’avez nulle part à ce que j’ay fait pour elle : la douceur & la politeſſe de cette aimable fille m’ont charmé : ſa converſation eſt toute admirable : rien n’égale le tour heureux de ſes expreſſions, & j’ay voulu que les perles & les pierreries ſortiſſent de ſa bouche, pour marquer la douceur & le brillant qu’on trouve dans ſes paroles. Le Prince fut ravi d’entendre loüer l’éloquence de Blanche par une Fée dont il eſtimoit mille fois plus le goût & les talens que ceux de la Rhetorique.

Enfin Eloquentia nativa quitta ſon filleul, & ſe rendit au Château du pere de Blanche. Il étoit aſſiegé d’une foule incroyable de peuple : les choſes brillantes qui ſortoient de ſa bouche, attiroient encore plus de monde que celles qui ſortent de la bouche de M. de … toutes belles qu’elles ſont. Ce peuple avoit raiſon : n’étoit-il pas bien plus agréable de voir ſortir des pierres précieuſes d’une belle petite bouche comme celle de Blanche, qu’il ne l’étoit de voir ſortir des éclairs de la grande bouche de cet Orateur tonnant, qui étoit cependant ſi couru des Athéniens.

Au grand regret de la foule qui environnoit Blanche ; Eloquentia la fit monter dans ſon Char & l’emmena à la Cour. Dans ce lieu le Prince luy témoigna les tranſports de ſa tendreſſe ; Blanche n’y fut pas inſenſible ; & comme l’heureux Don qu’avoit cette Belle perſonne, la rendoit plus riche que les premieres Princeſſes de l’Univers, le Prince l’épouſa avec l’aplaudiſſement du Duc ſon pere & de tous les Peuples de ſes Etats.

Le pere de Blanche, qui étoit au comble de la joye, eut un grand credit à la Cour, & n’eut plus à ſouffrir des caprices de ſa femme : elle n’oſa le chagriner depuis l’élevation de ſa fille. L’envieuſe Alix, que le ſeul bonheur de Blanche auroit outrée de deſeſpoir, avoit encore celuy de voir que ſa mere, ni perſonne, ne la pouvoit plus ſouffrir. Elle quitta de rage la maiſon de cette mere, & s’en alla errante de Province en Province, où elle fut l’objet de l’averſion de tout le monde, & où elle éprouva toutes les rigueurs de la neceſſité. Enfin aprés avoir bien ſoufert, elle mourut de miſere au coin d’un buisson, pendant que Blanche triomphoit. Le bonheur de cette Belle perſonne dura autant que ſa vie, qui fut longue ; & ſa deſtinée & celle d’Alix prouverent ce que j’ay avancé d’abord,

que ſouvent

ODoux & courtois langage
OVaut mieux que riche apanage.


Je ne ſay pas, Madame, ce que vous penſez de ce Conte : mais il ne me paroît pas plus incroiable que beaucoup d’Hiſtoires que nous a fait l’ancienne Grece ; & j’aime autant dire qu’il ſortoit des perles & des rubis de la bouche de Blanche, pour deſigner les effets de l’Éloquence, que de dire qu’il ſortoit des éclairs de celle de Pericles. Contes pour Contes, il me paroît que ceux de l’antiquité Gauloiſe valent bien à peu prés ceux de l’antiquité Grecque : & les Fées ne ſont pas moins en droit de faire des prodiges, que les Dieux de la Fable.

Je vous laiſſe faire cette diſſertation, ſurquoy je ſuis fort tranquile. Ce que je crains, c’eſt que ceux qui entendront ces Contes des Fées, & qui connoiſſent vos beaux talens, n’aillent s’imaginer que c’eſt par art de féerie que vous parlez avec tant d’agrément & de juſteſſe. Cette penfée ſeroit aſſez vraiſemblable ; oüi : car en vous voyant tant de ſavoir & d’éloquence, on a quelque peine à croire qu’il n’y ait pas là un peu d’enchantement : cependant il faut rendre juſtice, moy qui connoîs à fond en quoy conſiſtent vos charmes, j’avertis icy de bonne foy qu’il n’y a point chez vous de Dons de Fées ; mais ſeulement des Dons du Ciel, qui par ſa faveur vous a rendu en perſonne Eloquentia nativa.


F I N.