Œuvres mêlées/Lettre à Madame de G ***
e ſai, Madame, que le grand
nombre de vos pieuſes occupations ne vous empêche pas
de vous divertir quelquefois par
la lecture des ouvrages d’eſprit,
& que vous ſouhaitez d’être informée du caractere des nouveautez qu’il produit. Cette humeur chagrine qui paroît dans
certaines perſonnes qu’on nomme pieuſes, & qui les rend
faroûches, ne ſe trouve point
en vous, quoique vous rempliſſiez tous les devoirs d’une pieté profonde & ſolide. Ainſi je
me fais un plaiſir de vous annoncer aujourd’huy, qu’on eſt
devenu depuis quelque temps du
goût dont vous êtes. On voit de petites Hiſtoires repanduës
dans le monde, dont tout le
deſſein eſt de prouver agreablement la ſolidité des Proverbes. Nos ancêtres, qui étoient ingénieux dans leur ſimplicité,
s’apercevant que les maximes
les plus ſages s’impriment mal
dans l’eſprit ſi on les luy preſente toutes nuës, les habillerent, pour parler ainſi, & les
firent paroître ſous des ornemens. Ils les expoſerent dans
de petites Hiſtoires qu’ils inventerent, ou dans le recit de quelques
évenemens qu’ils embellirent : Et comme ces recits n’avoient pour but que l’inſtruction
des jeunes gens, & qu’il n’y a
que le merveilleux qui frape
bien vivement l’imagination, ils
n’en furent pas avares ; les prodiges ſont frequens dans leurs
Fables. Cependant leur deſſein me paroît fort bien conçu &
aſſez heureuſement executé
pour le temps : Car il n’y a
rien de plus capable de rendre
l’eſprit juſte & éclairé que de
le remplir de maximes ſages ;
& rien n’eſt plus capable d’en
inſtruire les jeunes gens, que de
leur aprendre le bonheur, ou
l’infortune de ceux qui ont
ſuivi, ou négligé ces regles de
la vie.
Des faits bizarres pour la plûpart : des Proverbes épurez aux rayons du bon ſens : voila pour vous d’amples ſujets de refléchir & de moraliſer ! J’ay été charmée que la mode entrât ſi bien dans vôtre goût : car je n’ay pas oublié la converſation que nous eûmes dans l’Hôtel de S.C. touchant les Proverbes, dont vous ſavez un ſi grand nombre de jolis dans diverses Langues. Je me ſouviens parfaitement combien vous vous étonniez qu’on ne s’avisât point de faire des Nouvelles, ou des Contes, qui roulaſſent ſur ces maximes antiques : On y eſt enfin venu, & je me ſuis hazardée à me mettre ſur les rangs, pour marquer mon attachement à de charmantes Dames, dont vous connoiſſez les belles qualitez. Les perſonnes de leur mérite & de leurs caracteres, ſemblent nous ramener le temps des Fées, où l’on voyoit tant de gens parfaits. Aujourd’huy le grand mérite eſt bien rare ; & je croy qu’avant qu’il ſoit plus commun, il faudra revoir ces temps heureux dont les Troubadours nous ont dit tant de merveilles.
Mais je vous parle des Troubadours, comme ſi j’étois ſûre que ces Meſſieurs-là fuſſent de votre connoiſſance. Cependant malgré les belles lumières que vous avez dans les antiquitez, ils pourroient bien vous être inconnus. Je vais à tout hazard vous dire quelque choſe ſur leur ſujet ; vous ne le lirez point, ſi vous jugez qu’il n’y ait rien de nouveau pour vous.
Ce nom eſt Provençal, & il ſignifie Trouveurs, ou Inventeurs. Sans vous aller faire des citations qui ne ſeroient de vôtre goût, ni du mien, ſouffrez ſeulement que je vous renvoye à ce qu’un Savant des plus illuſtres a dit ſur leur ſujet dans la belle Diſſertation qu’il a fait ſur l’Origine des Romans. Pour moy ce que je me propoſe de vous en dire, eſt que les Troubadours ſont les Auteurs des petites Histoires dont j’ay parlé. Ils étoient des hommes d’eſprit : La Provence en avoit en ce temps-là plus que le reſte de la France, & elle en a beaucoup encore. Ils remplirent leurs récits de prodiges étonnans des Fées & des Enchanteurs : Et comme en ce temps-là le bel eſprit étoit tres-chery, on ſouhaittoit les Troubadours en tous lieux avec empreſſement : ils alloient dans la campagne réciter leurs Contes chez les perſonnes de qualité, & ils charmoient tous ceux qui les écoutoient. En peu de temps leur réputation devint ſi grande, que lors qu’il y avoit des divertiſſemens chez les Souverains, on ne les croyoit point complets, ſi on n’y avoit entendu quelqu’un de ces Contes merveilleux.
Cependant ces galans Troubadours virent beaucoup encherir ſur leurs projets. Avant eux on n’avoit point entendu parler de Romans : on en fit : de ſiecle en ſiecle ces ſortes de productions s’embellirent, & elles ſont venuës enfin à ce comble de perfection où l’illuſtre Mademoiselle de Scudery les a porté, avec tant d’éclat, que la poſterité conviendra, auſſi-bien que nous, que les admirables Romans de cette ſavante fille ſont de véritables Poëmes en Proſe : mais d’une Proſe auſſi éloquente que polie.
Malgré le progrés des Romans, la tradition nous a conſervé les Contes des Troubadours, & comme ils ſont ordinairement remplis de faits ſurprenans, & qu’ils enferment une bonne morale, les Grandes-meres & les Gouvernantes les ont toûjours raconté aux Enfants pour leur mettre dans l’eſprit la haîne du vice & l’amoür de la vertu. Ils n’ont plus ſervi qu’à cet uſage.
Mais comme par un deſtin preſque inévitable les ouvrages qu’on a porté à leur perfection, ne manquent gueres de dégénerer, les Romans ont perdu beaucoup de leurs beautez : On les a réduit en petit, & dans cet état, il y en a peu qui conſervent les grâces du ſtile & les agrémens de l’invention. Contre une Princeſſe de Cleves, & deux ou trois autres qui ont charmé par la grandeur des ſentimens & par la juſteſſe des expreſſions, on a vû paroître un nombre infini de petits Romans ſans goût, ſans regle & ſans politeſſe.
Cette décadence des Romans en ayant fait prendre du dégoût, on s’eſt aviſé de remonter à leur ſource, & l’on a remis en regne les Contes du ſtile des Troubadours. Un Académicien illuſtre par quantité de beaux ouvrages & par les lumieres admirables qu’il a dans tous les beaux arts, a mis en Vers des Contes de ce caractere, qui ont eu une aprobation univerſelle. Enſuite on en a fait en Proſe ; & enfin cette mode eſt devenuë générale.
Celle des Romances l’a ſuivie. Comme ce mot vous eſt peut-être encore moins connu que celuy de Troubadour, je vais auſſi vous en dire quelque choſe.
Les Eſpagnols apellent Romancés, certaines Chanſons tendres, galantes, & même quelquefois ſatiriques, dont ils font pluſieurs couplets ſur le même air. On donne un pareil nom ici à des Chanſons Paſtorales, où l’on fait regner une certaine tendreſſe naïve, & champêtre. On le donne encore aux Chanſons où il regne ſeulement une galante & naïve badinerie, quoiqu’elles ne ſoient pas paſtorales : on en fait auſſi les divers couplets, ſur un même air ; & l’on choiſit toûjours quelqu’un de ces airs celebres par leur antiquité, & par la ſimplicite outrée des paroles qui ſont deſſus, qui ont aparemment été faites dans le ſiecle des Troubadours, ou à peu prés. Les Romances modernes tâchent d’imiter la ſimplicité des Romances antiques : c’eſt avec délicateſſe à la vérité : mais on tâche du moins d’y conſerver cette tendreſſe ſi naturelle & ſi naïve qui plaiſoit à Molière, & dont vous pourrez prendre l’idée dans une Chanſon qu’il a mis dans la bouche du Miſantrope.
Paris ſa grand’ville,
Et qu’il me falût quiter
L’amour de ma mie,
Je dirois au Roy Henry,
Reprenez vôtre Paris,
J’aime mieux ma Mie, oh, gay.
Il ſemble que ces vieilles paroles étoient fort à ſon goût.
De tous ces faux brillans où chacun ſe récrie.
En effet on a vû tant de Chanſons fades pour être doucereufes, qu’il me paroît qu’on fait mieux de retourner au ſtile des Troubadours, que de s’en tenir à de telles inſipiditez. Ce qui ſeroit à ſouhaiter, eſt qu’en nous ramenant le goût de l’antiquité Gauloiſe, on nous ramenât auſſi cette belle ſimplicité de mœurs, qu’on prétend avoir été ſi commune dans ces temps heureux.
Les Relations qu’on nous en fait portent toûjours, que le vice étoit enfin puny & la vertu triomphante. Vous en verrez des exemples dans les quatre nouvelles que je vous envoye. Il n’y a point de merveilleux par les enchantemens dans Marmoiſan, ni dans Artaut : tout s’y paſſe dans l’ordre naturel : mais pour les deux autres, les Fées y joüent leur jeu, & outre cela ces deux Hiſtoriettes roulent ſur des Proverbes.
Ne ſoyez pas ſurpriſe ſi j’ay mis la Scene de Finette dans un temps ſi peu reculé qu’eſt celuy des Croiſades. Vous jugez bien que je n’ay pas ignoré que les premieres n’ont commencé que vers la fin de l’onziéme ſiecle : mais outre que j’ay pour moy la tradition, qui met l’Hiſtoire de Finette dans ce temps des Croiſades, j’ay l’exemple fameux du Taſſe, qui a introduit des Enchanteurs dans ſa Jeruſalem délivrée, dont la Scene eſt de ce même temps ; & celuy du Pere le Moine, qui admet auſſi des Enchantemens dans ſon Poëme de Saint Loüis, quoique ce grand Roy ait vécu plus d’un ſiecle aprés Godefroi de Bouillon. D’ailleurs il n’eſt pas étonnant d’entendre parler de Fées dans l’onziéme ſiecle, puis qu’il y a encore aujourd’huy des gens aſſez peu ſenſez pour croire à ces ſortes de viſions.
Mais ce qui me paroît plus capable d’étonner, eſt de voir que ces Fables Gothiques, qui ne ſont faites que pour porter aux bonnes mœurs, ſont cependant remplies tres-ſouvent d’aventures ſcandaleuſes. Par exemple, vous ſavez bien que dans le fond de la Fable de Finette, ſes deux ſœurs ſont tres-éloignées d’être ſeulement auſſi vertueuſes que je les fais : On ne parle point de mariage : ce ſont deux indignes perſonnes de qui on raconte les foibleſſes odieuſes avec des circonſtances choquantes.
Je croi, pour vous dire encore là deſſus ce que je penſe, que ces Contes ſe ſont remplis d’impuretez en paſſant dans la bouche du petit peuple ; de même qu’une eau pure ſe charge toûjours d’ordures en paſſant par un canal ſale. Si les gens du peuple ſont ſimples, ils ſont groſſiers auſſi : ils ne ſavent pas ce que c’eſt que bienſeance. Paſſez legerement ſur une action licencieuſe & pleine de ſcandale, le recit qu’ils en feront enſuite ſera rempli de toutes ſes circonſtances. On racontoit des actions criminelles pour une bonne fin, qui étoit de montrer qu’elles étoient toûjours punies : mais le peuple, de qui nous les tenons, les raporte ſans aucun voile, & il les a même ſi bien liées au ſujet ainſi dévoilées, qu’il n’en coûte pas peu à préſent pour raconter ces mêmes avantures & les enveloper. Elles ſont bien inventées & ne frapent pas moins ainſi couvertes, que dites à découvert : la bien ſeance des mots n’ôte rien à la ſingularité des choſes ; & ſi le peuple, ou les Troubadours s’étoient exprimez comme nous, leurs Contes n’en auroient que mieux valu. Il faut neanmoins avoüer que ſi ces ſiecles-là n’avoient pas tant de délicateſſe que le nôtre, pour les expreſſions, ils en avoient bien plus géneralement pour les actions ; puis que c’étoit les ſiecles de la bonne foy & de la généroſité : on ne ſongeoit qu’à inſpirer la vertu ſans façon, & perſonne n’étoit bleſſé des termes & des manieres dont on l’expoſoit. En ce temps-cy ce n’eſt pas de même : quand on parle de Morale, de quelque maniere qu’on le faſſe on ne manque guere d’être critiqué ſeverement.
Mais tous ceux qui produiſent quelque choſe ſoit en public, ſoit en particulier, doivent s’attendre à ce deſtin, & ils ne doivent pas s’en inquieter. On écrit pour s’inſtruire & pour ſe divertir ; on écrit auſſi pour inſtruire & pour divertir ſes amis. Voila d’ordinaire le but qu’on ſe propoſe ; quand on y eſt arrivé, on ne doit pas s’embaraſſer du reſte. Qu’importe que des gens ſans goût, ſoient peu contens d’ouvrages qui n’ont pas été faits pour eux. Ils n’ont pas le talent d’en profiter, encore moins celuy d’en faire de pareils : il ne leur faut donc pas envier le plaiſir de critiquer, bien, ou mal ; c’eſt le ſeul endroit par où ils prétendent ſe faire diſtinguer. Si je voulais me donner la liberté de nommer, je vous ferois une belle liſte de ces Critiques, & je vous ferois voir en même temps que toute leur fineſſe conſiſte à examiner un ouvrage ſur des principes d’Écoliers, & ſur les idées qu’ils croyent avoir puiſées dans Horace, ou dans Juvenal. On les entend dire d’un ton grave : Ne voyez-vous pas qu’il n’y a point là de nominatif ? quelle conſtruction ! Cela eſt obſcur : Horace n’auroit pas parlé comme cela ! Ceux qui veulent les encenſer, diſent, Monſieur… ne compoſe pas : il n’eſt pas Poëte : mais c’eſt un Connoiſſeur ! c’eſt une critique ſi judicieuſe ! Cependant, conſultez-les, ils vous fatiguent de remarques miſerables, & la plûpart ne ſait pas parler François.
Avec ces ſentimens, vous jugez bien que je ne ſuis pas fort alarmée des cenſures que pourront faire de mes ouvrages, ceux entre les mains de qui ils tomberont, ſoit ſavans, ou ignorans, ſoit gens d’eſprit, ou dépourvus de ſens commun : Je leur en donne plein pouvoir.
Cependant ſi l’on n’avoit pas dans vôtre Province l’eſprit également poli & délicat, je vous prierois de vous bien garder d’y laiſſer voir aucune de ces Nouvelles : On n’y parle point Phébus, & les Provinciaux vulgaires n’aiment que les ouvrages remplis d’un pompeux galimatias, qu’ils n’entendent point. Il faut être très-éclairé pour connoître les differences des ſtiles & l’uſage qu’on en doit faire. La naïveté bien entenduë, n’eſt pas connuë de tout le monde. Je ne croi pas que les Nouvelles de la ſource des Troubadours, ni les Romances, trouvent jamais leur compte auprés de ceux qui n’ont pû ſortir du caractere ordinaire que donnent certaines Provinces.
Les ſciences embellies par la politeſſe, ont excepté celle où vous étes de ces deffauts : on pourra bien s’y accommoder de la mode qui regne aujourd’hui : Mais avertiſſez vos amis qu’ils n’aillent pas juger de cette mode par les ſeuls ouvrages qu’elle m’a fait produire ; ils luy feroient tort : ils en verront bien d’une autre delicateſſe. Je ne fais que mettre les autres en train : N’eſt-ce pas beaucoup faire, que de marcher des premières dans des routes nouvelles ? Vous me tiendrez compte du moins d’avoir été ſi vive à entrer en lice pour faire des Hiſtoriettes au ſujet des Proverbes ; puiſque cette vivacité vous fait voir combien je vous aime, & combien je ſuis Vôtre &c.