Œuvres mêlées/Lettre à Madame de M…
Etois déjà bien perſuadée Madame,
de vôtre extrême penetration, & de la
jufteſſe de vôtre diſcernement ; mais
j’en ſuis encore plus convaincuë depuis
quelque jours ; vous connoiſſiez mieux
que nous le caractere du dépit de Mademoiſelle
de G… il s’eſt évanoui poſitivement
comme vous aviez deviné ; quelque
reſoluë qu’elle paruſt de ne point ſe racommoder avec un amant qui luy avoit
fait une infidélité ſi éclatante, ſa colere
n’a pû long-temps tenir contre ſes
tendres ſoûmiſſions. Je vous avouë, Madame,
que pour moy, j’ay été la dupe
des aparences ; quelque apliquée que je
ſois à examiner les folies de l’amour
pour me faire un ſeur preſervatif contre
elles, je vois bien que je n’en connois
pas encore toutes les foibleſſes.
Pour vous qui par un heureux don du Ciel avez ſçeu également les connoître
& les éviter ; on ne ſçauroit vous
en impoſer, & vous avez démêlé les
mouvemens d’un cœur qui les ignoroit
luy même.
Vous fuſtes témoin il y a huit jours du peu de ſuccés des prières de l’Amant de la Demoiſelle dont je vous parle ; il me parut tant de hauteur & de fierté dans les réponſes qu’elle luy fit, que je la crus guerie de ſa tendreſſe ; tout ce que je trouvay d’étrange, c’eſt qu’elle luy fit des réproches comme s’il euſt eſté cent fois inconſtant (ce qui n’étoit pas veritable) & comme ſi une ſeule infidélité n’euſt pas ſuffi pour le rendre coupable ; cette petite circonſtance qui me faiſoit voir que Mademoiſelle de G… quitoit ſon équité naturelle pour rendre les gens plus criminels, me fit craindre quelques momens qu’elle ne fuſt pas tout-à-fait tranquille, puis qu’elle prenoit ſi peu garde à ce qu’elle diſoit ; mais je perdis bien tôt ce ſoupçon l’entendant parler de ſon infidelle avec tant d’indignation & de dégoût : vous eûtes beau me dire que tous ces emportemens marquoient qu’elle l’ aimoit plus que jamais ; tant de dehors trompeurs avoient ſi bien perſuadé mon jeune cœur entièrement novice & ſans experience ſur toutes les Minauderies de l’Amour, que je croyois être ſeure que nôtre aimable voiſine ne ſeroit plus ſenſible qu’à l’Amitié : car il me paroiſſoit que la raiſon & le bon ſens devoient la porter à être pour jamais ennemie de toute autre ardeur ; mais de la raiſon & du bon ſens chez des gens que l’amour a une fois gâtez, ce ſeroit une choſe bien rare, direz-vous ; auſſi voyons-nous que je me ſuis trompée, & que Mademoiſelle de G… ne les a point conſultez ſur l’article de ſon racommodement ; mais vous ne ſerez peut-être pas fâchée d’aprendre qu’il a donné ſujet chez Madame D. P… a inventer un divertiſſement aſſez particulier.
Il y a quelques jours dont Mademoiſelle de G… vint voir à ſon ordinaire la Dame que je viens de nommer ; vous ſçavez que la liaiſon qui eſt entre elles l’attire ſouvent dans ſa maiſon ; le Cavalier inconſtant (qui par mille bonnes qualitez qu’il poſſede y eſt fort bien venu auſſi) y entra un moment aprés, ſoit par hazard, ou par deſſein. Il n’y avoit alors par bonheur pour luy que nôtre agreable amie & ſon époux : je dis par bonheur pour luy, parce que ces deux perſonnes ayant vû le commencement, le progrez, & la rupture de leur engagement, la Demoiſelle agiſſoit devant eux avec une entiere liberté, & je croy de bonne foy que ſi la compagnie euſt été plus grande, un reſte de fierté auroit empêché ſon dépit de rendre les armes. Son Amant qui la vit ſi peu entourée profita de l’occaſion ; il pleura, ſoûpira, ſe jetta à ſes pieds, demanda pardon, jura une conſtance éternelle : enfin il fit le Comedien le mieux du monde ; à peine cette aimable fille vouloit-elle d’abord l’écouter, & quand elle eut une fois conſenti à l’entendre, ce ne fut que pour l’accabler de reproches, & je vous aſſure que ſuivant ce que porte la Relation les noms de volage, d’ingrat & de perfide ne luy furent pas épargnez, Monſieur ni Madame D. P… ne prirent point le party du Cavalier quoy qu’ils eſtiment beaucoup ſon merite ; ils ne voulurent point s’ empreſſer à juſtifier un inconſtant ; mais il n’eut pas beſoin de ſecours, il joua ſi bien ſon perſonnage, que malgré tous les ſermens que la Belle avoit faits de n’avoir jamais pour luy que de l’indifference ou du mépris, il fit ceder ſon dépit, toute ſa fierté l’abandonna, enfin il ſçeut rentrer entierement en grace avec cette jeune perſonne & elle luy laiſſa voir dans ſon cœur une tendreſſe plus forte que jamais.
À peine ce different étoit terminé que j’entray chez Me D. P… & je n’y fus pas ſi tôt qu’il y vint beaucoup de monde ; la broüillerie des deux Amans ayant fait bruit on fut un peu ſurpris de voir qu’ils paroiſſoient ſi bien enſemble, perſonne cependant ne témoigna ſon étonnement de crainte de les embaraſſer. Comme la compagnie ſe trouva compoſée de gens aſſez choiſis, la converſation devint brillante & fort enjoüée, après que cela eut duré quelque temps ainſi, cette groſſe foule ſe diſſipa peu à peu. Des Dames emmenerent nôtre Amante à une partie de plaiſir, & le Cavalier ſortit bien-tôt aprés pour aller aparament rêver au bonheur de ſon deſtin.
Enfin il ne reſta plus chez Madame D. P… qu’une petite troupe d’amis de confiance, du nombre deſquels j’eus l’avantage d’être : elle nous conta la maniere dont Mademoiſelle de G. s’étoit rengagée ; là deſſus on examina l’indifference, le dépit, & les retours de tendreſſe ; on fit mille belles moralitez ſur tous ces divers mouvemens, & aprés qu’on fut las d’en faire quelqu’un dit, que ce qui ce venoit de ſe paſſer entre les deux Amans ſeroit un beau ſujet pour exercer la Poëſie. La Dame chez qui on étoit & ſon époux aprouverent fort cette penſée, & elle leur en fit naître une autre ; ils dirent qu’il falloit faire une Lotterie d’une eſpece & d’une maniere toute nouvelle, & voicy comme ils propoſerent ce qu’ils s’imaginoient. Ils dirent que premierement il falloit convenir de trois Juges dont la bonne foy & les lumières ne fuſſent point ſuſpectes ; qu’il falloit propoſer des Bouts Rimez à remplir dont on preſcriroit le ſujet, qui ſeroit des reproches ſuivis d’un tendre racommodement ; que ceux qui voudroient bien ſe divertir de cet amuſement n’auroient qu’à envoyer chez une Dame qu’on nommeroit, leur Sonnet cacheté, & la ſomme qu’on voudroit hazarder, qui ſeroit égale pour tous les prétendans ; que de toutes ces ſommes on en feroit faire quelque joly Bijou pour celuy qui remporteroit le Prix ; on ajoûta qu’il faudroit envoyer ces Sonnets écrits d’un caractere inconnu, & n’y point mettre de nom, mais ſeulement une Deviſe pour les diſtinguer ; qu’on marqueroit le jour auquel cette Lotterie de nouvelle eſpece ſe devoit fermer, & qu’enſuite les trois Juges dont on ſeroit convenu examineroient tous les ouvrages & donneroient le Prix au plus beau.
Ce projet fut aplaudy de tous ceux qui l’écoutoient : on s’écria qu’il y auroit autant de gloire que de plaiſir à remporter le gros Lot de cette Lotterie, puiſqu’on ne le devroit qu’au ſeul merite de ſon ouvrage. On fit auſſitôt des Bouts Rimez ; & au même moment un homme d’eſprit qui eſt fort officieux, dreſſa un petit billet dont tous ceux qui étaient preſents prirent des copies pour les faire courir chez leurs amis ; on y marquoit les Bouts Rimez, le ſujet, la ſomme qu’il falloit hazarder, les noms des Juges & celuy de la Dame chez qui on envoyeroit ſon Sonnet. On marqua le jour où ſe devoit fermer la Lotterie fort prés de celuy où l’on étoit, parce qu’on ſe faiſoit un plaiſir de voir au plûtôt le dénoûment de ce petit divertiſſement, & qu’on jugeoit bien que ceux qui y entreroient ſeroient plûtôt touchez de la gloire que de l’intérêt, & qu’ainſi il n’étoit pas beſoin d’attendre pour rendre le Prix plus gros par le nombre des pretendans.
Tout cela fut conclu de cette maniere, & vous jugez peut-être bien, vous Madame, qui avez tant de penetration, que ſi tôt que je fus ſeule à ſeule avec Madame D. P… elle ne manqua pas de me dire, que quelque oppoſée que je fuſſe à toutes les choſes qui dependent du hazard, il falloit abſolument que je miſſe à une Lotterie d’un genre ſi particulier, puis que le hazard y auroit ſi peu de part ; je luy répondis que ſi j’y mettois j’aurois plus de beſoin qu’elle ne penſoit que le ſort s’en mêlât, pour qu’il fit en ſorte qu’il n’y euſt que de ſi mauvais ouvrages que le mien fût trouvé le meilleur. Aprés que nous eûmes plaiſanté quelque temps ainſi, je me réſolus enfin à y mettre par pure complaiſance pour elle : car je ne doutois pas que mon ouvrage n’échouât, étant perſuadée que parmy les amis de ceux qui étoient avertis de cette nouveauté, il y auroit de fort habiles gens ; mais quoy qu’en effet il y en ait eu des plus éclairez qui ont daigné y prétendre, mon bonheur a voulu que les Juges ayent trouvé mon ouvrage le plus digne du Prix : je vous l’envoye, Madame, vous verrez bien que l’étoile s’en eſt mêlée, je n’oſe cependant ne le pas croire bon, depuis que des ſçavans d’un goût ſi délicat luy ont donné la victoire. Auſſi-tôt qu’elle a été remportée, Madame D. P… m’a chargée de vous rendre compte des amuſemens qui nous ont occupez depuis vôtre abſence, & de vous feliciter ſur la juſteſſe du jugement que vous aviez fait du cœur de Mademoiſelle De G… vous pouvez croire, Madame, avec quel plaiſir je me ſuis aquitée d’une pareille commiſſion, puis qu’on ne peut plus honnorer vôtre merite que je fais, ni être plus véritablement que moy,
Vôtre.
Au mois de Novembre 1691.