Aller au contenu

Œuvres mêlées/Lettre à Madame de M… (2)

La bibliothèque libre.

LETTRE
À MADAME DE M…


CRoiriez-vous, Madame, que nôtre Lotterie a eu des ſuites & qu’elle a fait naître entre Madame D.P. & Monſieur le Marquis de Fa… une grande diſpute dont vous me diſpenſerez s’il vous plaît de vous dire le ſujet, parce qu’il ne me ſiéroit pas de raconter une converſation où l’on m’a donné mille fois trop de gloire. Mais enfin cette diſpute a produit un défi & une gageure entre la Dame & le ſçavant Marquis : Me D.P. a gagé que je remplirois au gré du Cavalier ſur le champ un Bout-rimé ſur les rimes les plus bizares qu’il voudroit inventer & dont il preſcriroit le ſujet. L’amitié que j’ay pour Me D.P. luy donne tant de pouvoir ſur mon eſprit, qu’elle n’a pas eu de peine à m’engager d’entreprendre ce qu’elle ſouhaitoit de moy. Ainſi Monſieur de Fa… m’a donné des Bouts-rimez les plus difficile qu’il a pû chercher, & j’oſe dire qu’il a été beaucoup plus de temps à aſſembler ces Rimes que je n’ay été à les remplir. Il avoit preſcrit le ſujet en faveur de l’Amour contre Bacchus, & j’ay reüſſi ſi fort à ſon goût qu’il a avoüé avoir perdu dés devant que les Juges l’ayent decidé ainſi. J’ay donc eu le plaiſir de faire gagner mon amie, & de m’attirer les éloges d’un Cavalier qui n’aime guère à en donner. Je ne ſçay, Madame, ſi vous ſerez de ſon ſentiment & ſi vous ſerez auſſi contente de ce petit ouvrage qu’on l’eſt icy. Je vous l’envoye afin que vous en decidiez, & je vous diray cependant que les Rimes en ſont devenues en peu de jours ſi à la mode, que tout le monde travaille deſſus. Car en general on aime les Bouts-rimez, la diverſité des images qu’ils préſentent à l’eſprit divertit : & il n’y a qu’un certain nombre de gens, qui croyent que cette ſorte de production n’eſt pas digne d’exercer ceux qui ont des talens heureux pour la belle Poëſie. Quoy qu’on reüſſiſſe heureuſement dans une Ode & une Églogue, cela n’empêche pas de s’exercer ſur un Bout-rimé, & d’y aquerir de la gloire quand on le fait avec ſuccés. Il eſt plus difficile qu’on ne penſe de faire de ces ſortes d’ouvrages avec juſteſſe, c’eſt faute d’en être aſſez perſuadées, que tant de perſonnes qui ne ſont pas nées pour la Poëſie s’aviſent de devenir Auteurs quand certains Bouts-rimez ſont en regne. Les mauvais Vers de ces Poëtes deſavouez de Minerve ſont la cauſe de l’antipathie que quelques ſçavans ont pris pour les Bouts-rimez ; mais ſi les méchans Sonnets les ont broüillez avec ces Meſſieurs je croy que les bons les racomoderont, & des hommes d’un eſprit diſtingué en ont fait ſur nos Rimes qui meritent bien avoir la gloire de ce racommodement. Pour moi j’en ai fait par douzaines ; mais comme ils naiſſent de Défys ce ſont tous des impromptu qui n’ont qu’un petit feu ſans ſolidité. Ainſi quand je vous fais l’Apologie des Bouts-rimez vous jugez bien que c’eſt ſans aucun retour ſur moi, puiſque les meilleurs des miens ſont bien éloignez d’être aſſez beaux pour faire le raccommodement dont j’ay parlé ; & qu’ils ne ſont propres qu’à me divertir & à amuſer nôtre agreable ſocieté ainſi qu’ils ont fait ; je ne vous envoye que le premier, je vous montreray les autres à vôtre retour quand j’auray le plaiſir de vous dire de bouche avec quelle paſſion, Madame, je ſuis…