Aller au contenu

Œuvres mêlées/Lettre à Mademoiselle L’H…

La bibliothèque libre.

À MADEMOISELLE L’H…



VOus, qu’on voit exceller dans le
noble métier
Des doctes Nymphes du Permeſſe,
Jeune & charmante L’H…tier
Qui par vôtre vertu, vôtre delicateſſe,
Vôtre ſçavoir, & vôtre politeſſe,
Plaiſez à tout le monde entier.
Mon ſexe par moy vous rend grace.
Des honneurs eclatans que vous luy procurez,
Et ſi je ſçavois mieux la Langue du Parnaſſe ;

En beaux caractères dorez,

J’écrirois au fronton du Temple de memoire
Juſqu’où vont nos tranſports vous voyant tant de gloire.


MAis pour reüſir à vous exprimer nos ſentimens dans cette Langue il faudroit avoir du moins quelqu’uns des heureux talens dont le Ciel vous a été ſi prodigue : qui en a jamais plus raſſemblé que vous ! être née avec une vivacité, une penetration, une ſolidité d’eſprit, & un courage admirable, & avoir orné ces dons de la nature d’un ſçavoir auſſi-bien reglé que profond : c’eſt de quoy former un merite complet. Peut-on mieux poſſeder que vous, l’Hiſtoire des merveilles que fit l’Auteur de tous les Êtres, en faveur d’un Peuple qu’il avoit choiſi ; & celle des prodiges d’un autre caractere, que fit ce Souverain de l’Univers, pour remettre les hommes en poſſeſſion d’un bonheur qu’ils avoient perdu. Mais outre ces grandes veritez ſi neceſſaires & ſi utiles, combien en ſçavez-vous d’agreables ? l’Hiſtoire Grecque, la Romaine, la Françoiſe anciene & moderne, & enfin l’Hiſtoire Univerſelle vous eſt connuë à fond dans toute ſon étenduë ; la Sphere, & la Geographie la plus exacte ne ſont qu’un jeu pour vous ; & l’on peut dire que vos vives lumieres ſur la Fables & les Poëtes ſont les moindres de vos connoiſſances : puiſque vous en avez de ſi claires en Philoſophie, que nos plus grands hommes dans cette belle étude de la ſageſſe en ſont ſurpris. Par tant de rares qualitez vous vous faites bien voir digne fille & digne heritiere d’un Pere illuſtre, fi celebre par ſes beaux écrits en Poëſie & en Hiſtoire ; & qui ſe diſtingua ſi fort, dans cette derniere, qu’il fut trouvé digne d’être nommé Hiſtoriographe du plus grand des Rois : dont il a écrit une partie des actions triomphantes avec autant d’exactitude que d’éloquence ; & dont il continuoit le Récit glorieux quand le trepas le ſurprit. Fille d’un ſi ſçavant homme il eſt naturel de vous voir briller dans les ſçiences ; & outre ce Pere illuſtre on a encore de qui tenir quand le ſang unit de ſi prés au fameux Mr du Vair ; moins celebre par les titres de Garde des Sceaux de France & d’Évêque de Liſieux, qu’il remplit cependant avec tant d’éclat, que par une probité, un ſçavoir, & une éloquence qui ont fait l’admiration de tout le monde. Le neveu de cet homme ſage ; ſon ſucceſſeur à l’Epiſcopat, Prélat ſi plein d’éloquence : & ce fameux Lieutenant Civil de Paris vôtre proche parent, auſſi ſçavant homme qu’intègre Magiſtrat ; & enfin ce frere qu’une mort precipitée vous a ravy dans la fleurs de ſa jeuneſſe & qui étoit un prodige merveilleux dans toutes les ſciences ; tous ces exemples, dis-je, marquent aſſez que le ſçavoir eſt hereditaire dans vôtre famille ; ainſi que la mort glorieuſe qu’ont trouvée à Caſſel & à Nervinde, aprés cent belles actions, deux vaillans hommes à qui le ſang vous uniſſoit de ſi prés : marque que le courage & la bravoure ne ſont pas moins ſon partage que la ſçience. Mais quelque loin que l’ayent pouſſée ces grands hommes je croy que vous les paſſerez encore, & qu’ils recevront plus de luſtre de vous que vous n’en recevez d’eux : quand vous ne ſeriez conſiderable que par les beautez de vôtre ame & la bonté de vôtre cœur, vous vous attireriez toûjours la plus forte eſtime de tout ce qui ſe connoît en vray merite. Où peut-on trouver plus que chez-vous de la droiture, de la generoſité, de la grandeur d’ame, de la ſincerité & de la delicateſſe pour ſes amis accompagnée d’un zele & d’une fidelité à l’épreuve de tous les revers de la Fortune. Il eſt auſſi beau de voir une modeſtie achevée jointe avec toutes ces grandes qualités du cœur ; qu’il eſt rare de les voir unies avec celles de l’eſprit dont j’ay tantôt parlé, & qui ſont encore relevées par tous les beaux talens de la Poëſie enſemble : a-t-elle quelques tons où vous n’exceliez ? Héroïque, Moral, enjoüé, tout vous eſt égal ; & vous chantez Loüis avec autant de nobleſſe, que vous exprimez délicatement la tendreſſe de Celimene ou d’Iris, malgré l’oppoſition naturelle que vous avez pour ces ſortes de ſentimens : & vôtre Muſe ne charme pas moins quand vous badinez agreablement, des Minauderies, des Coquettes & des Blondins. Enfin vous avez en Poëſie l’agrément & la diversité des talens que vous avez loüez dans Madame Deshoulieres avec tant d’eſprit. L’ouvrage où vous avez fait triompher cette illuſtre femme avec tant d’éclat, a convaincu de ce que je dis. Rien n’eſt plus ingenieux, plus ſçavant, plus ſpirituel, plus galant tout à la fois : en un mot rien n’eſt plus digne de vous faire triompher vous même & tout le ſexe avec vous. Je ne vous puis exprimer ſa reconnoiſſanſe & le plaiſir qu’il ſent de voir briller en un même ſujet ces trois grands noms de Scudery, Deshoullieres & L’H… qui le comble de tant de gloire : l’illuſtre Mademoiſelle de Scudery aura toûjours celle d’avoir marché la première dans cette route éclatante & de s’être renduë auſſi celebre par le nombre & la ſolidité de ſes vertus que par la ſublimité de ſon ſçavoir ; vous ſuivez auſſi noblement ſes traces que vous chantez doctement ſes talens : ainſi mon ſexe charmé de la maniere dont vous celebrez celles qui luy font honneur & dont vous ſçavez inceſſamment lui faire honneur vous même, vous regarde comme ſa protectrice & vous offre une Couronne des Lauriers les plus verts du Parnaſſe, en vous diſant par ma bouche :

Fille adoptive de Sapho,
Sœur jumelle de Deshoullieres
Pour chanter vos vertus, vos talens, vos lumieres,
De vôtre belle voix que ne puis-je être écho.